Une vie violente : la loi du plus fort est toujours la meilleure ?

Une vie violente pourrait être celle de n’importe qui, une parmi d’autres. Stéphane n’est pas sans rappeler nombre de ses semblables, des jeunes comme lui qui veulent changer le monde avec les armes de l’ennemi.

Synopsis : Malgré la menace de mort qui pèse sur sa tête, Stéphane décide de retourner en Corse pour assister à l’enterrement de Christophe, son ami d’enfance et compagnon de lutte, assassiné la veille. C’est l’occasion pour lui de se rappeler les évènements qui l’ont vu passer, petit bourgeois cultivé de Bastia, de la délinquance au radicalisme politique et du radicalisme politique à la clandestinité.

« Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ». – Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

Stéphane est le protagoniste d’Une vie violente. C’est un jeune homme faisant des études de sciences politiques et issu d’une famille aisée. Il a envie de vivre une vie qui vaille le coup, faire quelque chose de son existence. Il est porteur de ces idéaux de justice et d’équité qui animent la jeunesse, d’où qu’elle vienne. C’est lors d’un séjour en prison que Stéphane va rencontrer des militants de la lutte armée. Il admire ces hommes qui agissent vraiment pour le peuple corse, disent-ils, et ne se limitent pas à de beaux discours. une-vie-violente-jean-etienne-brat-execution-bergerIl voit en eux l’occasion de mettre un terme à son impotence, de donner enfin un sens à sa vie et de rejoindre une communauté de frères d’armes qui sauront lui apprendre ce qu’il doit savoir et faire bloc autour de lui en cas de danger. Il associe à la cause ses amis qui vivotent, plus ou moins désœuvrés, plus ou moins animés d’une volonté de changement. Commencent alors les exactions : on s’attaque au bâti, celui payé avec de l’argent sale sur des terrains non constructibles pour offrir sa villa au parrain d’un clan puissant, puis l’on arrive rapidement à la violence envers autrui, le point de bascule du film. C’est là que la mise en scène de Thierry de Perretti devient particulièrement intéressante.

une-vie-violente-jean-michelangeli-cedric-appietto-jean-etienne-brat-henri-noel-tabary-intimidationA l’image de ces territoires français ultramarins, reliques d’un empire colonial dont l’État préfère taire l’histoire, la Corse est un parent pauvre de la République. L’île de beauté est reléguée au statut d’aire de villégiature ; peu importe la corruption des élus locaux et leurs accointances mafieuses, pourvu qu’on ait une villa au soleil huit semaines par an. Pour un insulaire de souche, le constat est amer, désespérant, révoltant. En prendre conscience, c’est s’exposer à le vivre de manière obsessionnelle, avec une nécessité impérieuse d’agir. La question est de savoir de quelle manière on agira, selon quelles méthodes et au nom de quoi. Au-delà du portrait choral d’une jeunesse séduite par les idées nationalistes, Thierry de Perretti pose avec ses choix de mise en scène dans Une vie violente de réelles questions d’éthique.

Le film nous place d’entrée de jeu face à une narration en flashback. Le réalisateur décide de nous donner l’issue de l’histoire dès l’introduction : nous sommes dans une tragédie. C’est une forme narrative plutôt commune lorsqu’il s’agit d’évoquer la gloire et la déchéance d’un personnage, souvent une figure de gangster, un homme parti de rien qui parvient au sommet avant de chuter immanquablement. Si certains éléments contextuels peuvent y faire référence (amitié exclusivement masculine, virilisme guerrier dans l’attitude des personnages etc…), de Perretti va plus loin que l’habituelle pièce en trois actes ascension – succès – disgrâce.

L’assassinat proprement dit, le réalisateur ne le dévoile que très peu. Pas de sang qui gicle, pas de sursaut à chaque instant suite à un coup de feu intempestif, ce qui intéresse le cinéaste, ce n’est pas de filmer le corps éventré des morts, mais l’âme tourmentée des vivants. La majeure partie du film constitue en des scènes de dialogue très révélatrices de l’état psychologique dans lequel se trouvent les personnages. A ce titre, Une vie violente passerait presque pour un essai philosophique d’éthique et de morale. Si l’on emprunte à ceux que l’on prétend combattre leurs méthodes (à savoir le meurtre), remporte t-on réellement une victoire ?

Une fois la spirale de la violence enclenchée, rien ne peut la stopper. Quiconque tente de troubler le milieu opaque des affaires en Corse en paiera le prix, avec la complicité de l’État qui trouve un avantage à ce que rien ne change. Comme le disent ces femmes qui déjeunent entre elles à la fin du film (dans l’unique dialogue féminin d’Une vie violente) qui a l’acuité des propos d’un chœur antique, la règle c’est la règle. Telle une loi du talion, elle s’applique implacable.

Héritant de l’âpreté et du regard sans concession des Apaches, le précédent film du réalisateur, Une vie violente continue de faire le portrait d’une Corse où les grands idéaux de la République n’ont pas le droit de cité. La première et la plus ignoble des violences, matrices de toutes les autres, c’est la violence étatique qui abandonne sciemment des territoires aux mains d’un capitalisme amoral pour des raisons stratégiques. La République est si loin qu’elle n’entend pas la colère sourdre dans le cœur de son peuple…

Une vie violente : bande annonce

Une vie violente : fiche technique

Réalisateur : Thierry de Perretti
Scénario : Guillaume Bréaud, Thierry de Perretti
Interprétation : Jean Michelangeli (Stéphane), Henri-Noël Tabary (Christophe), Cédric Appietto (Michel), Marie-Pierre Nouveau (Jeanne), Délia Sepulcre-Nativi (Raphaëlle), Dominique Colombani (François), Paul Garatte (Marc-Antoine), Jean-Etienne Brat (Micka), Anaïs Lechiara (Vanessa)
Supervision musicale : Frédéric Junqua
Photographie : Claire Mathon
Montage : Marion Monnier
Producteurs : Jean-Etienne Brat, Rémi Burah, Frédéric Jouve, Marie Lecoq, Delphine Leoni, Olivier Père
Distribution : Pyramide Distribution
Récompenses : Semaine de la Critique – Cannes 2017
Durée : 105 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 9 août 2017

France – 2017

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Maspalomas : au Nord-Est d’Eden

Un accident contraint Vicente à quitter le petit paradis pour gays qu'est "Maspalomas", aux îles Canaries, pour une maison de retraite médicalisée à San Sebastián. Ce retour à la "vie d'avant" va le confronter à son passé tout en questionnant son identité. Un film riche, sensible, souvent subtil, servi par une réalisation hélas un peu trop académique mais transcendée par la composition de son acteur principal, José Ramón Soroiz. 

Des Minons et des monstres : Banana Boulevard

"Des Minions et des monstres" replonge dans le Hollywood des années folles, entre références à Chaplin, Keaton et "Chantons sous la pluie". Si Illumination livre une bonne surprise pour ce début d'été, le film peine à transformer ses idées en véritable souffle d'aventure, restant prisonnier d'un confort thématique déjà visible chez d'autres studios.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.
Constance Mendez-Harscouët
Constance Mendez-Harscouëthttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières amours de cinéma, c'est aux films d'animation que je les dois. La poésie du dessin animé est incomparable à mes yeux. J'ai ensuite élargi mes perspectives et ai découvert à quel point le champ du septième art était vaste et beau. Mon envie de films ne s'est jamais tarie. J'en ai vus et je continue d'en voir autant que je peux, car, au-delà d'être un divertissement, le cinéma façonne ma manière de voir le monde.

Maspalomas : au Nord-Est d’Eden

Un accident contraint Vicente à quitter le petit paradis pour gays qu'est "Maspalomas", aux îles Canaries, pour une maison de retraite médicalisée à San Sebastián. Ce retour à la "vie d'avant" va le confronter à son passé tout en questionnant son identité. Un film riche, sensible, souvent subtil, servi par une réalisation hélas un peu trop académique mais transcendée par la composition de son acteur principal, José Ramón Soroiz. 

Des Minons et des monstres : Banana Boulevard

"Des Minions et des monstres" replonge dans le Hollywood des années folles, entre références à Chaplin, Keaton et "Chantons sous la pluie". Si Illumination livre une bonne surprise pour ce début d'été, le film peine à transformer ses idées en véritable souffle d'aventure, restant prisonnier d'un confort thématique déjà visible chez d'autres studios.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?