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Merlusse : le Noël oublié de Marcel Pagnol

Conte de Noël parfois méconnu dans la filmographie de Marcel Pagnol, Merlusse explore avec justesse les nuances de l’enfermement, entre bienveillance et dureté. Pagnol y filme un huis clos touchant, dans le lycée même où il a étudié, transformant l’établissement en un véritable personnage, empreint de la mémoire de ses occupants, aussi fugaces soient-ils.

C’est au lycée Thiers de Marseille que le cinéaste pose sa caméra et ses micros. Alors que le cinéma parlant en était encore à ses débuts, Pagnol, habituellement tourné vers les grands espaces provençaux, ne renonce pas à son approche naturaliste. Il parvient même à la transposer dans ce cadre intérieur, où il repense son récit sous une forme plus intimiste.

La nuit des enfants rois

Il adapte librement L’Infâme Turc, un texte qu’il avait publié en 1922 dans la revue Fortunio. Dans un internat vidé pour les vacances, une poignée d’élèves « orphelins » passent la veille de Noël ensemble. Ils échangent des souvenirs familiaux, commettent quelques bêtises pour tromper leur solitude, et découvrent peu à peu une chaleur humaine inattendue. À travers ces personnages venus d’horizons divers, Pagnol recrée une atmosphère bon enfant, où chaque fissure dans les murs, chaque gravure sur les tables, chaque trait de craie sur le tableau semble porter une histoire. Il convoque ses souvenirs d’enfance comme un spectre revenant hanter son ancien établissement scolaire.

Mais nul besoin de surinterpréter cette œuvre sobre et maîtrisée. Si la réputation de Pagnol s’est bâtie sur la marche conjointe de ses personnages et de sa caméra, elle repose tout autant sur la force de ses dialogues signifiants, d’une densité rare. Une scène où les élèves rassemblent des cadeaux personnels en est une belle illustration. Refusant le modèle des studios, il a d’ailleurs œuvré pour gagner son indépendance dans la production de ses films. Avec Merlusse, il expérimente pleinement les possibilités du son, technologie encore controversée à l’époque, mais qui, entre ses mains, sublime l’image et réinvente la théâtralité.

C’est ainsi qu’il capte les voix d’enfants perdus, laissés pour compte, et s’essaie à une nouvelle forme d’écriture sonore. Fort de cette expérience, il enchaîne rapidement avec le tournage de Cigalon, convaincu du potentiel du cinéma parlant. Il trouve alors en Henri Poupon — que l’on retrouvera notamment dans Regain — l’interprète idéal pour incarner le personnage éponyme.

Le miracle de Noël

Les enfants, confiés à sa garde durant la nuit, découvrent peu à peu le vrai visage de Monsieur Blanchard, surnommé « Merlusse » en raison de l’odeur de morue qu’il semble traîner avec lui. Ce surnom nourrit les rumeurs, renforcées par la rigueur et l’autorité de ce pion redouté. Aucun élève n’ose élever la voix en sa présence ; il instaure un silence propice à la concentration dans les tâches ingrates d’écoliers : étudier, réussir, grandir. Pourtant, Merlusse n’apparaît pas comme un modèle à suivre. Sa froideur, son œil droit affaibli, sa solitude en font un personnage ambivalent, presque fantomatique.

Le film se présente alors comme un vibrant hommage aux « seconds parents » que rencontrent les enfants au fil de leur scolarité – celles et ceux qui, souvent dans l’ombre, contribuent à forger leur sensibilité, leur respect, leur reconnaissance. Avec sobriété, Pagnol livre une leçon simple à l’enfance : il l’invite à affronter ses peurs et à dépasser ses préjugés. Cette sincérité rare a d’ailleurs inspiré Alexander Payne dans Winter Break, qui reprend ce mélange de mélancolie et de chaleur humaine propre à Merlusse.

Le film est aujourd’hui à redécouvrir en salle, à l’occasion de la restauration 4K des œuvres de Marcel Pagnol. Merlusse fait partie de la seconde rétrospective consacrée au cinéaste, offrant une nouvelle vie à ce récit trop souvent oublié.

Rétrospective Marcel Pagnol – Partie 2 : bande-annonce

Merlusse : fiche technique

Écrit et réalisé par Marcel PAGNOL
Avec Henri POUPON, André POLLACK, Annie TOINON, Thommeray, Jean CASTAN
Direction de la photographie : Albert ASSOUAD, Roger LEDRU
Montage : Suzanne DE TROEYE
Musique : Vincent SCOTTO
Son : Jean : LECOCQ
Production : Les Films Marcel PAGNOL
Durée : 1h08
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 6 décembre 1935
Date de ressortie : 30 juillet 2025

La Trilogie d’Oslo – Désir : Des hommes regardés droit au coeur !

Dans Désir, dernier volet de la Trilogie d’Oslo, le Norvégien Dag Johan Haugerud signe un film audacieux et fin sur les complexités du désir et de l’identité. Entre humour queer et références malicieuses (de David Bowie à Brad Pitt), il explore avec subtilité la libération de la parole masculine, bousculant les normes de genre. Une cure psychanalytique à ciel ouvert, portée par deux ramoneurs en quête d’eux-mêmes.

Filmé de manière un peu gauche et anodine, Désir surprend par la qualité dramaturgique de son scénario et la cocasserie culottée de certaines scènes (celle chez la dermatologue est un must).

Héritier spirituel d’un Rohmer queer ou d’un Resnais espiègle, Haugerud signe une œuvre aussi sage en apparence qu’effrontée dans le fond. Il y aborde les interrogations sur la masculinité contemporaine avec une rare finesse, entre satire et tendresse.

Deux ramoneurs sont amenés à se confier l’un à l’autre leurs fantasmes ou leurs réalités. L’un vient de coucher avec un client. L’autre fait un rêve récurrent où il se voit regardé comme une femme par David Bowie.

Déjà, il n’est pas banal d’avoir choisi comme métier pour ces deux protagonistes principaux : le ramonage.

Brad Pitt, Bowie, le ramonage et la subversion des codes

Métier peu représenté à l’écran, peu séduisant de prime abord, il permet au réalisateur deux clins d’œil : l’un dans une scène, référence humoristique à celle de Tarantino nous dévoilant dans Once Upon a Time in Hollywood le torse viril et ultra-sexualisé de Brad Pitt furetant sur un toit. Ici, même scène avec un acteur norvégien au physique pour le moins ordinaire. C’est aussi la force de Dag Johan Haugerud : tranquillement et fermement subvertir les clichés.

Avec un humour malicieux, il détourne les archétypes virils. Pourquoi faudrait-il forcément avoir les attributs ou le look trendy de Brad Pitt pour être un objet de désir ? Le désir n’a pas besoin de canons esthétiques pour exister.

Et de fait, notre ramoneur va confier et raconter à son collègue combien il s’est senti désiré, COMME JAMAIS IL NE L’A ÉTÉ, et que c’est pour cette raison qu’il accepte cette expérience avec un homme.

Le second clin d’œil du choix de ce métier est la référence à Anna O et Freud, qui inventent la psychanalyse en la définissant précisément comme une chimney sweeping, un ramonage de cheminée. En vérité, toute la Trilogie d’Oslo (même si elle porte un regard critique sur cette méthode thérapeutique, pouvant nous aliéner peut-être encore plus en nous faisant devenir « normosés ») évoque une cure analytique.

Désir, à n’en point douter, fait de la parole libérée entre les deux amis une cure.

Puis il y a Bowie, figure fantasmée, qui plane comme un symbole de fluidité. Le réalisateur explore avec délicatesse ces hommes « post-MeToo » en quête d’eux-mêmes, refusant les étiquettes simplistes.

Cure par la parole

Les deux ramoneurs se livrent donc leurs secrets. Et au fil des confessions, leurs personnages se métamorphosent et commencent une sorte d’aventure neuve pour l’un et pour l’autre.

Celui qui a couché avec un homme se confie à sa femme, croyant bien faire. Et c’est tout un bouleversement qui advient. Celui qui rêve de Bowie commence à développer des maux de peau bizarres, comme si toute son intériorité voulait rejoindre l’extravagance du rêve, comme si sa peau voulait incarner son rêve « Bowien ».

Désir (Sex dans le titre original) parle donc surtout d’hommes en processus de libération, d’hommes post-MeToo qui attendent eux aussi une rêve/volution qui les regarde différemment, sans les assigner à des genres, sans forcément les étiqueter gays s’ils couchent avec un mec, ni trans s’ils se rêvent en étant regardés comme une femme.

Les femmes, en revanche (contrairement à Rêves, où la figure masculine est absente), sont dépeintes de manière plus conventionnelle – normatives, presque rigides. Du moins, ce qu’elles disent est le pur produit d’un discours psy, pris dans des dispositifs de pouvoir peu libres. Un choix assumé qui renforce l’originalité du propos : Désir s’intéresse avant tout à ces hommes fragiles, amicaux et désirants, ouverts et fervents, « regardés droit au cœur ».

Un cinéma qui regarde les hommes droit au coeur

Avec ce film aussi intelligent qu’émouvant, Haugerud offre une réflexion rare sur la masculinité sans domination, le désir sans frontières et la beauté des identités mouvantes. Une œuvre nécessaire, portée par une humanité lumineuse.

La Trilogie d’Oslo – Désir : bande-annonce

La Trilogie d’Oslo – Désir : fiche technique

Scénario et réalisation : Dag Johan Haugerud
Interprètes : Jan Gunnar Røise (le ramoneur), Thorbjørn Harr (le patron), Siri Forberg (la femme du ramoneur), Birgitte Larsen (la femme du patron)
Image : Cecilie Semec
Montage : Jens Christian Fodstad
Société de production : Motlys
Pays de production : Norvège
Distribution France : Pyramide Films
Durée : 1h58
Genre : Comédie dramatique, Drame
Date de sortie : 16 juillet 2025

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La Trilogie d’Oslo : Rêves d’écrivaine, Rêves de désirs ou Rêves d’être désirée

Rêves, troisième volet d’une trilogie subtile et profondément bergmanienne du cinéaste Dag Johan Haugerud, explore avec brio l’émergence simultanée du désir amoureux et du désir d’écrire. À travers l’histoire de Johanne, une adolescente éperdument amoureuse de sa professeure, le film interroge la frontière trouble entre fantasme et réalité, entre vie vécue et création artistique. Avec une voix off omniprésente,  personnage à part entière, le cinéaste norvégien soulève des questions essentielles : la littérature et le cinéma peuvent-ils capturer l’ivresse du désir mieux que l’existence elle-même ? Et que reste-t-il du désir une fois l’œuvre achevée ? Une réflexion philosophique sur l’art, le désir, et le vide qui les sépare.

Johanne, adolescente brillante et discrète de 17 ans, tombe follement amoureuse de sa professeure de français-norvégien Johanna.

Le fantasme de la réalité ou la réalité du fantasme

Il est intéressant que ce soit à travers un livre que Johanna commence à fantasmer sur le sentiment amoureux. Rêves a d’emblée cette épaisseur qui questionne la littérature comme catalyseur et muse de la réalité. Comme si le réel décrit dans un livre avait cette  peau secrète , cette part d’envoûtement et de mystère, de vertige et de charisme que la réalité n’atteint presque jamais.

Une voix off-livre

Le cinéaste norvégien rejoint d’ailleurs ce leitmotiv par le traitement de la voix off à qui il choisit de donner une place privilégiée, presque aussi dense qu’un personnage. La voix off de la narratrice-l’adolescente revient, commente, ré-imagine, inscrit le film dans un livre ou en fait un livre. C’est du moins le sentiment premier auquel ce procédé fait songer, désarçonnant quelque peu le spectateur par son omniprésence. Pourquoi souligner ce que l’on voit, pourquoi le doubler, pourquoi alors ne pas écrire un livre? On traverse toutes ces questions avant de ressentir la pleine pertinence et la force narrative du procédé.

Une voix off comme levier du fantasme, soulèvement du film.

Cette voix off par ses questionnements, sa réflexivité fait coïncider parfaitement le film avec ce qu’il ambitionne: réfléchir passionnément et sincèrement sur le pouvoir de la littérature, du cinéma et de la création.

On ne sait pas forcément bien ce qui a lieu entre Johanna et son professeur. On voit des bribes d’une relation anodine, affectueuse. Ou juste on voit une jeune fille passer du temps chez sa professeure qui lui donne des cours de tricot. En revanche, la voix off nous emmène ailleurs, révèle les fantaisies et ardeurs de Johanna et tout à coup soulève le film.

Puis la relation s’effrite et Johanna décide de l’écrire, d’en faire un livre pour dit-elle fixer en elle ce qu’elle a vécu comme le réalisateur fixe par son film la valeur d’une histoire qui se raconte encore mieux à l’image qu’elle ne se vit.

Vient alors, avec une fluidité dramaturgique étonnante, une autre narration où la mère et grand-mère de l’adolescente vont lire le livre de Johanna, passant par des sentiments contradictoires d’indignation (ne faut-il pas attaquer la professeure en justice ?) et de fascination  (ce texte fait-il œuvre, doit-il être publié ?) provoquant un vertige choral chez le spectateur.

L’art ou la vie: Créer fait-il mieux l’amour que la vie même ?

Dans le dernier quart cette Trilogie d’Oslo: Rêves on est bien au cœur de ces problématiques essentielles jonglant sur ce qui lie la vie à l’art, sur ce qui prime. Vaut-il mieux avoir voué sa vie à la littérature comme la grand-mère quitte à n’avoir jamais eu de relations amoureuses, charnelles, vibrantes? Toute la littérature et plus encore l’engagement créatif vaut-il ce sacrifice, ce renoncement, une vie dépeuplée, écrivait Marguerite Duras.

Comment se fait-il qu’on ne puisse vivre un moment sans l’écrire, le photographier ou le filmer, s’interroge l’héroïne. La vie en elle-même perd-t-elle de sa séduction ou de son désir? La création (film ou livre ici) enlace-t-elle mieux et vaut-elle l’amour, le désir?

Le vide privé de désir créatif

Une très belle réflexion vient ponctuer ce film à la dynamique intellectuelle: tant que l’histoire d’amour n’était pas encore achevée en livre, –l’histoire était vivante, je me sentais vivante, dit l’héroïne. Maintenant j’ai perdu le désir. Je me sens vide.

Banalité des œuvres, irremplaçabilité des vies amoureuses?

Et en même temps que valent les livres les films une fois le désir fauve encagé dans des phrases, les scènes d’amour emprisonnés dans des plans?

Ne sont-ils pas en deçà du mouvement infini de la métamorphose du désir.  N’importe qui peut peut-être écrire un livre, faire un film, n’importe qui n’a pas la chance de tomber amoureux, d’être désiré ni de vivre sous les yeux d’un désir irremplaçable.

Rêves demeure cette œuvre méta-littéraire, sincère et profonde sur la nature de notre relation au désir et à ce que l’on a ou pas la chance de vivre avec cette question brûlante: La vie, privée du désir de raconter, devient-elle vide ?

Bande-annonce : Rêves (La Trilogie d’Oslo)

Fiche technique : Rêves (La Trilogie d’Oslo)

Titre original : Drømmer
Titre international : Dreams
Réalisation : Dag Johan Haugerud
Scénario : Dag Johan Haugerud
Musique : Anna Berg
Photographie : Cecilie Semec
Montage : Jens Christian Fodstad
Décors : Tuva Hølmebakk
Costumes : Ida Toft
Son : Yvonne Stenberg et Gisle Tveito
Production :

  • Hege Hauff Hvattum
  • Yngve Sæther
  • Tanya Badendyck (production déléguée)

Sociétés de production : Motlys et Viaplay
Sociétés de distribution : Viaplay (Norvège), Pyramide Distribution (France)
Pays de production : Norvège
Langue originale : Norvégien
Genre : Drame
Durée : 110 minutes (1h50)
Dates de sortie :

  • Norvège : 4 octobre 2024
  • France : 2 juillet 2025

Festivals et récompenses : Ours d’or du meilleur film – Berlinale 2025

Distribution principale :

  • Ella Øverbye : Johanne
  • Selome Emnetu
  • Ane Dahl Torp
  • Anne Marit Jacobsen

Synopsis : Johanne, une adolescente de 17 ans, tombe amoureuse de sa professeure de français-norvégien. Elle consigne ses émotions dans un journal intime. Lorsque sa mère et sa grand-mère découvrent ses écrits, elles sont d’abord choquées par leur contenu intime mais reconnaissent rapidement leur potentiel littéraire. Tiraillée entre la réalité et le romanesque de son histoire, Johanne doit faire face aux conséquences de cette révélation.

Les 4 Fantastiques : Premiers Pas – un bon de géant pour le MCU ?

Après deux essais non transformés, Les 4 Fantastiques reviennent au cinéma. Si le monde se souvient encore des deux opus sortis en 2005 et 2007, l’humanité a préféré oublier le naufrage absolu de 2015. Saboté de toutes parts par les producteurs, le film de Josh Trank a laissé la famille de super-héros sur la touche pendant dix ans. Les faire revenir dans un MCU à moitié enterré n’augurait rien de bon. Jamais deux sans trois ? Pas vraiment. Les 4 Fantastiques : Premiers pas parviennent à surprendre, malgré les contraintes imposées par Marvel.

Secret Wars chez Marvel

À deux films d’Avengers : Infinity War, tout était prêt. Héros en place, gemmes soigneusement disposées. Un arc clair, tendu comme une ligne d’arrivée qu’on voyait venir depuis des années. Les Avengers entraient en scène avec cohérence, un par un. En 2018, le public exultait : dix ans de montée en puissance offraient enfin leur feu d’artifice. Aujourd’hui, nous voilà à deux films d’Avengers : Doomsday. Et encore, on nous annonce un Spider-Man 4 plus terre à terre.

Disons-le franchement : c’est ici que le dernier maillon vraiment crucial se pose. Mais rien ne va. Rien ne tient. Doom ? Personne n’en a entendu parler. Thanos, lui, planait déjà dès le premier Avengers, comme une ombre portée sur toute la saga. Doomsday ? Toujours en cours d’écriture, au beau milieu d’un tournage censé accoucher d’un film pour fin 2026. Et Kang, le méchant supposé régner sur l’arc du multivers ? Poutré par des fourmis. Voilà. Les 4 Fantastiques : Premiers pas sort donc dans un mélange d’inquiétude et d’enthousiasme. Nous sommes inquiets pour toutes les raisons du monde. On nous annonce Galactus en antagoniste principal, réveillant aussitôt les traumatismes laissés par Le Surfeur d’Argent, en 2007.

Mais surtout, le projet arrive après une longue procession de films et de séries tièdes, médiocres dans le pire des cas, à peine corrects dans le meilleur. Un soupir de soulagement s’échappe pourtant à l’annonce du départ de Jon Watts, réalisateur initial, remplacé par Matt Shakman, infiniment plus inspiré. Puis, de fil en aiguille, les bonnes nouvelles s’enchaînent : casting impeccable, direction artistique rétro-futuriste, univers parallèle… Le film commence à ressembler à un véritable OVNI dans son propre univers. Et à la sortie, tout va bien… ou presque.

Les 4 Fantastiques : Un nouvel Espoir

On s’attend à plein de choses en lançant un Marvel. La dose réglementaire d’effets visuels un peu moches, la vanne forcée toutes les 30 secondes, et les scènes d’action qui font le grand écart entre le spectaculaire et le gênant, selon que le réal sache où mettre sa caméra ou non. La formule, elle est là, bien grasse, bien rôdée, et surtout jamais remise en question. Alors forcément, quand un film prend le risque de faire autre chose — de ralentir, de s’intéresser à ses personnages plutôt qu’à la prochaine baston intergalactique — certains crient à la trahison. Les Éternels s’est pris ça en pleine tête. Mais ici, l’avantage, c’est que nos héros, on les connaît.

Et d’ailleurs, difficile de ne pas penser au Superman de James Gunn, sorti quelques semaines plus tôt. Deux nouveaux films qui zappent volontairement l’origin story. En 2025, tout le monde connaît Clark Kent. Tout le monde connaît Reed Richards ou Johnny Storm.
Dans un film comme dans l’autre, les protagonistes sont déjà en place et opérationnels. On apprécie d’entrée de jeu l’idée. D’autant que, pour une fois, l’histoire se concentre vraiment sur cette famille, plutôt que sur une avalanche de bastons qu’on a vu par centaines. Très vite, on comprend : Les 4 Fantastiques : Premiers pas ne joue pas la carte Marvel habituelle.

Le ton est plus grave, plus rugueux. Dix minutes peuvent passer sans qu’une seule vanne ne vienne désamorcer la tension. Et ça fait du bien. La direction artistique est léchée, et certains effets visuels ont même le luxe rare d’être vraiment saisissants. On repense alors au très sympathique Thunderbolts*, qui, lui aussi, avait laissé tomber le grand spectacle pour parler de choses plus lourdes — la dépression, l’abandon, les cicatrices invisibles. Une démarche qui pourrait se poursuivre jusqu’à Spider-Man : Brand New Day, avec un Peter plus seul que jamais. Et pour la première fois depuis longtemps, il y a une vraie tension, une vraie urgence dans ce qu’on nous raconte. Galactus débarque, immense, écrasant, presque abstrait dans sa toute-puissance. Il incarne des dilemmes moraux costauds, qu’on évacue parfois un peu vite à coups de « pouvoir de l’amitié », mais l’intention est là, et elle fait mouche. Ajoutez-y la superbe partition de Michael Giacchino, et on obtient un joli mélange !

La formule est un peu là quand même

Tout n’est pas parfait, loin de là. On commence déjà par se poser la question : quel est le vrai intérêt de ce film dans le MCU ? Spoiler : aucun, si ce n’est pour nous présenter la famille. L’avantage, c’est que sur tous les nouveaux Avengers qu’on nous a servis depuis Endgame, ce sont, de très loin, ceux qu’on a vraiment envie de retrouver l’année prochaine. On regrettera, en revanche, l’absence de personnages secondaires un tant soit peu intéressants. La Surfeuse d’Argent est présente, mais on nous ressert exactement le même schéma qu’en 2007. Quant à Galactus… c’est le grand méchant. Point.

En 2025, on en est encore à se coltiner des vilains qui rigolent en balançant des punchlines type : « Misérables vermines, je vais vous exterminer. » (vraie phrase du film). Et là où Les Éternels savait magnifier chaque affrontement — merci Chloé Zhao, qui offrait à chaque pouvoir une vraie présence visuelle — ici, c’est beaucoup plus terne. À part Johnny, il faut attendre l’ultime baston pour voir enfin nos héros déployer vraiment leurs capacités. Et le résultat… n’est pas à la hauteur. Cette famille soudée ne coopère quasiment jamais dans l’action. La complémentarité — pourtant évidente, pourtant promise — reste lettre morte. On ne demandait pas au film de jouer dans la même cour que Les Indestructibles, mais quand même. Et, à la fin, on est presque au même stade, si ce n’est qu’un bébé est officiellement de la partie et qu’il sera certainement essentiel à Avengers : Doomsday… si tant est que le studio n’ait pas changé d’avis d’ici là.

Les 4 Fantastiques : Premiers Pas – bande-annonce

Les 4 Fantastiques : Premiers Pas – fiche technique

Titre original : The Fantastic Four: First Steps
Réalisation : Matt Shakman
Scénario : Josh Friedman, Eric Pearson, Jeff Kaplan et Ian Springer, d’après une histoire d’Eric Pearson, Jeff Kaplan, Ian Springer et Kat Wood, d’après les Quatre Fantastiques créés par Stan Lee et Jack Kirby
Interprètes : Pedro Pascal, Vanessa Kirby, Joseph Quinn, Ebon Moss-Bachrach, Ralph Ineson, Julia Garner, Paul Walter Hauser, John Malkovich, Natasha Lyonne, Sarah Niles
Image : Jess Hall
Décors : Kasra Farahani
Costumes : Alexandra Byrne
Montage : Nona Khodai, Tim Roche
Musique : Michael Giacchino
Producteur : Kevin Feige
Coproducteur : Mitchell Bell
Production exécutive : Grant Curtis, Louis D’Esposito, Tim Lewis et Robert Kulzer
Société de production : Marvel Studio, 20th Century Studios
Pays de production :  États-Unis
Distribution France : Walt Disney Studios Motion Pictures
Durée : 1h55
Genre : Science-fiction, Fantastique, Action, Aventure
Date de sortie : 23 juillet 2025

Note des lecteurs0 Note
3.5

Delirio : Folie familiale

Plongée dans les tourments d’une Colombie déchirée entre violence politique et malédictions familiales, Delirio, adaptation du roman éponyme de Laura Restrepo, se révèle être une série envoûtante, portée par une écriture flamboyante et une mise en scène fiévreuse. Entre fresque sociale et drame intime, elle explore avec une maestria rare les traumatismes transgénérationnels d’une famille aristocrate rongée par la folie, tandis que le pays vacille sous le poids de la drogue et des luttes révolutionnaires.

Dans cette série politico-romanesque superbement écrite, le réalisateur s’empare avec brio des couleurs de la Colombie pour explorer les traumatismes transgénérationnels au cœur d’un récit foisonnant oscillant entre plusieurs époques.

Portrait d’un pays rongé par la drogue et les luttes gauchistes pour la reconquête d’une justice sociale, tout autant que portrait intime d’une famille d’aristocrates hantée par la maladie mentale, Delirio subjugue par sa construction magistrale, puissante, fiévreuse et solaire, ne cédant rien ni sur l’intrigue ni sur la qualité des personnages.

Cafard des familles

C’est par l’obsession de la mère, enfermant des cafards dans un bocal, que la série s’ouvre, inaugurant un climat de trouble psychique et de malédiction familiale. La fille, Augustina, en pleine découverte de sa puberté (Estefania Pineres, superbe), observe et métabolise mal ce qui se passe. Pourquoi sa mère contient-elle ces cafards? Quelle signification donner à ce geste?

Puis, des cuisses d’Augustina, le sang se met à couler. C’est par la réaction de la mère (Eugénia) — phrases assassines, gardiennes d’une féminité hystérisée et stigmatisée (« c’est par là que le mal arrive », « tiens-toi à l’écart des hommes ») — que l’on comprend la damnation à laquelle Eugénia promet sa fille : un cas d’hystérie familiale.

Romantisme fou : des corps qui écrivent des psychés, des psychés qui écrivent des non-dits, des amours qui résistent et transcendent les destins maudits

Construite sur une narration fragmentée entretenant mystère, tension dramatique, critique d’un certain matriarcat et romantisme fou (Augustina va vivre deux magnifiques histoires d’amour, finalement contre le destin de sa mère), Delirio, servi par des acteurs tous très intenses, fait songer au meilleur du roman feuilletonesque allié à une densité narrative étonnante.

Acuité des destinées, finesse de l’analyse psychologique, amplitude de l’écriture narrative, lyrisme et fébrilité du jeu des acteurs, beauté de Bogotá : Delirio crée ce geste cinématographique rare et confirme la bonne santé de Netflix.

Delirio – Bande-annonce

Fiche Technique : Delirio

(Adapté du roman de Laura Restrepo – Netflix)

    • Titre original : Delirio
    • Genre : Drame psychologique / Fresque historique / Romance noire
    • Création : Adaptation du roman éponyme de Laura Restrepo
  • Production : Netflix
  • Pays d’origine : Colombie
  • Langue originale : Espagnol
  • Nombre de saisons : 1
  • Date de diffusion : 2025

Distribution principale

    • Estefania Piñeres : Agustina Londoño (rôle principal) :cite[9]
    • Juan Pablo Raba : Fernando Aguilar :
    • Paola Turbay : Eugenia (la mère d’Agustina) :c
    • Juan Pablo Urrego : Midas McAlister :
    • Salvador del Solar : Carlos Vicente Londoño :
    • José Julián Gaviria : Joaquín :
    • César Mora : Evaristo :

Thématiques

      • Traumatismes transgénérationnels
      • Violence politique colombienne
      • Maladie mentale et hystérie familiale
      • Conflits entre destin individuel et héritage familial

Production

      • Tournage : Bogotá et régions de Colombie

Particularités

    • Adaptation d’un roman culte de la littérature colombienne
    • Mélange de réalisme magique et de drame psychologique
    • Distribution réunissant des stars colombiennes et internationales

Aux jours qui viennent : Scansions de la vie sous emprise

Dans Aux jours qui viennent, Nathalie Najem évite le piège du film à thèse pour plonger dans les méandres d’une humanité blessée. Entre emprise et fragilité, son premier long métrage esquisse, sans jugement, le portrait d’un homme en déroute et des vies qu’il fracasse. À travers des visages bouleversants et une mise en scène vibrante, le film explore moins la violence que son envers : l’impuissance à aimer, à exister, à se reconstruire. Loin des démonstrations cliniques, c’est une œuvre troublante, qui cherche la lumière au cœur même des ténèbres.

Dans un premier long métrage sentimental, prenant et vibrant, Aux jours qui viennent, Nathalie Najem réussit à contourner les écueils d’un film didactique sur l’emprise et les violences conjugales et montre plutôt la souffrance de vies blessées, l’incapacité au bonheur de certains êtres.

La grâce du film de Nathalie Najem doit beaucoup à l’amour et à la considération qu’elle porte à ses acteurs.

La narration par les visages des acteurs

Que ce soit Bastien Bouillon dans un rôle complexe et ambivalent de père perdu, d’amant violent et possessif, de fils cynique et doux, d’homme désaxé, funambule de l’existence, Zita Hanrot, son ex violentée, mère lumineuse et jeune femme digne qui tente l’espoir d’une vie nouvelle, Alexia Chardard, femme émouvante et belle, toute en fragiles résolutions, Maya Hirsbein, la fille de dix ans qui regarde, absorbe et comprend tout des bizarres batailles des adultes, et Marianne Basler, extraordinaire d’élégance, en mère fracassée de séjours en hôpital psychiatrique, tous concourent à la maturité d’un récit épris de beaux plans sur leurs visages troublés et éperdus.

Un film peut en cacher un autre : la violence contre soi, le désamour, portrait d’un homme torturé

Joachim (Bastien Bouillon) harcèle son ex-femme (Laura) et tyrannise son actuelle compagne (Shirine). Le portrait que fait Nathalie Najem de cet homme jaloux et possessif est surtout celui d’un toxicomane, d’un homme malade, tourmenté, en proie à la noirceur. C’est sur cette arête-là, cette érosion sourde et sournoise qui dilue le personnage, l’offrant à la métamorphose abrupte, que le film situe son vrai sujet.

Joachim se détruit et détruit ceux qu’il aime. Plus par inaptitude à exister que par perversité. Ce prisme psychologique et sensible œuvre dans les scènes, même les plus agressives, toujours rattrapées par une certaine douceur ou incertitude. On est loin de la clinique du harcèlement et de la froideur de la violence intrafamiliale filmée à l’os par Xavier Legrand dans le remarquable Jusqu’à la garde.

Nathalie Najem semble aller chercher l’espoir (celui du titre), l’horizon de l’amour toujours présent, de nouveaux gestes de tendresse, quelque chose d’imperceptible qui redonne du lien, de l’équilibre et de l’affection vitale.

Une voix à côté des choses

Joachim, interprété avec cet écart qu’a Bastien Bouillon – par sa tonalité toujours un peu désinvolte, sa voix à côté, comme s’il ne prenait pas entièrement part à ce qu’il fait –, est un personnage d’homme violent, qu’on qualifierait aujourd’hui de pervers narcissique. Mais avant tout, on voit un homme paumé, déglingué, en manque de vie, d’amour, en manque de tout et débordé par ses maux. Un homme aux abois, rongé par ses propres manques. Quelqu’un qui voudrait bien faire avec son ancienne femme, sa fille, sa compagne, sa mère, mais qui n’y arrive pas et se comporte même à l’envers. À côté. De lui-même. Des choses. En ce sens, le choix de Bastien Bouillon, avec son intonation qui donne à voir qu’il (se) délaisse les choses, est un choix fort.

L’écriture de ce personnage fêlé, qui questionne et attise tout de même l’empathie, permet au film de n’être pas réduit à un programme sur les violences intrafamiliales et de traiter plus profondément du malaise des violences que l’on s’inflige, de la torture que peuvent être aimer et vivre avec un toxicomane.

Une généalogie disloquée

S’il fallait se convaincre que c’est là où le film trouve son intensité et sa personnalité, il faudrait aller regarder les scènes délicates et finement écrites avec la mère de Joachim (Marianne Basler).

Dans le moindre tressaillement de la peau de l’actrice se joue la folie d’une autre emprise que celle dont apparemment parle le film. L’emprise de la malédiction de la fragilité de vivre, du destin de ceux et celles qui n’arrivent pas à élever leur fils, puis plus tard des fils qui n’arrivent pas à être des pères convenables, à aimer leur femme, à devenir juste des gens bien.

Alors oui : aux jours meilleurs

Aux jours qui viennent remue et atteint, choisissant la veine sensible, incertaine et émouvante plutôt que la démonstration implacable pour nous faire comprendre les impasses traversées, les reconstructions possibles, les jours meilleurs qui affleurent au milieu des blessures toutes proches.

Bande-annonce : Aux jours qui viennent

Fiche technique : Aux jours qui viennent

  • Réalisation : Nathalie Najem
  • Scénario : Nathalie Najem
  • Genre : Drame psychologique
  • Durée : 1h48min
  • Date de sortie : 2023
  • Pays : France

Distribution

  • Bastien Bouillon : Joachim
  • Zita Hanrot : Laura
  • Alexia Chardard : Shirine
  • Marianne Basler : La mère
  • Maya Hirsbein : La fille

Équipe technique

  • Photographie : Simon Beaufils
  • Montage : Lilian Corbeille
  • Musique : Olivier Marguerit
  • Décors : Valérie Saradjian
  • Costumes : Caroline Spieth

Production

  • Sociétés de production : Les Films du Bélier, France 2 Cinéma
  • Budget : 2,8 millions €
  • Tournage : Paris et banlieue (2022)
  • Format : 2.35:1 – Couleur

Synopsis : Joachim, homme instable et violent, oscille entre sa relation toxique avec son ex-femme Laura et sa nouvelle compagne Shirine. Le film explore les mécanismes de l’emprise conjugale à travers le portrait d’un homme en perdition et des femmes qui tentent de lui échapper.

 

Les filles désir : de la masculinité primaire à l’émancipation triomphante

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Porté par une ambiance solaire et des personnages en quête d’eux-mêmes, le premier long-métrage de Prïncia Car s’impose comme un regard cru et sincère sur une jeunesse marseillaise en effervescence. Malgré des dialogues parfois brouillons et une interprétation souvent improvisée, le film trouve sa force dans l’élan vital de filles qui cherchent à s’émanciper des clichés et de l’héritage patriarcal. Récit féministe nuancé, incandescent, et porté par une bande sonore magnétique.

Dans son premier et attachant long-métrage, la brillante réalisatrice marseillaise Prïncia Car met en scène des étudiants de l’école de cinéma alternative qu’elle crée en 2018 pour y intégrer des jeunes défavorisés et leur donner l’accès à la culture. Avec certains d’entre eux, elle a déjà tourné des courts-métrages, des clips et des mini-séries. Elle arrive ici directement dans la cour des grands avec la sélection du film à la Quinzaine des Cinéastes du festival de Cannes 2025.

Avec une troupe d’acteurs en devenir qui se connaissent bien, elle explore les relations humaines, affectives et sexuelles d’un groupe en charge d’un centre aéré dans les quartiers nord de Marseille, en pleine chaleur estivale. Certes une noble tâche à responsabilité, mais on voit d’emblée qu’on a affaire à une bande complètement immature, dont beaucoup n’ont que peu ou pas connu de relations amoureuses, comme en atteste le slogan provocateur du synopsis qu’ils proclament : « les filles sont de deux catégories : celles qu’on baise et celles qu’on épouse ».

Omar, responsable du centre, et sa copine Yasmine (sa future femme ?), essaient bien de tempérer leurs ardeurs, mais rien n’y fait et lorsque la bombe Carmen arrive (dans tous les sens du terme), ou plutôt revient, cette ancienne amie d’enfance d’Omar et ex-prostituée, les désirs divers sont à leur comble. Le fragile équilibre des relations humaines et amoureuses va s’en trouver bouleversé, avec de sérieuses remises en question. Le nom de Carmen fait immanquablement penser au rôle titre de l’opéra-comique de Georges Bizet, créé il y a juste 150 ans, cette bohémienne indomptable, érotique, capricieuse, vulgaire et rebelle. On peut penser que Prïncia Car n’a pas choisi ce prénom au hasard !

Au-delà des comportements primaires de mâles en manque, c’est l’attitude de protection d’Omar vis-à-vis de Carmen qui est suspicieuse. Certes c’est pour l’empêcher de retomber dans la prostitution, mais cette relation du type « je t’aime moi non plus » finit bien évidemment par inquiéter Yasmine.

Cette sorte de triangle amoureux des trois personnages principaux, et ses rebondissements, constitue le principal intérêt du scénario. D’autant que c’est Omar qui en fait les frais, étonnamment pris au piège de l’héritage patriarcal de sa famille, et paradoxalement incapable de maîtriser ses pulsions. Yasmine et Carmen se retrouvent ainsi dans une impulsion commune pour leur émancipation, en refusant la prédation et les poncifs masculins les plus primitifs.

La réalisatrice délivre ainsi un film féministe, mais non dénué d’intelligence et de subtilité, car si les hommes ne sont pas épargnés, son message évite la misandrie (comme les récents Les femmes au balcon ou Babygirl) ; après tout ils sont tous tellement jeunes !

Le bémol du film réside cependant dans un jeu parfois trop improvisé, surtout dans le langage souvent incompréhensible à force de « frérot » ou de « wesh » assez pénibles, surtout pendant la première moitié du film. Cela donne un effet quasi documentaire et accentue la caricature de ces quartiers défavorisés de Marseille dont ils n’ont pas vraiment besoin. (N’appréciant généralement pas les versions sous-titrées pour malentendants, j’étais ici bien content d’en bénéficier pour suivre certains dialogues).

Il n’en reste pas moins que ce film est intéressant par le message qu’il délivre pour les femmes qui existent dans leur entièreté, leur colère et leur soif de vie. La caméra s’accroche à leurs envies, à leur être, à ce qu’elles sont d’abord. Et le titre du film se transforme habilement de Les Filles désir en Le Désir des filles !

Prïncia Car pose sur Yasmine et Carmen un regard féminin, qui les extrait d’un quotidien qui les étouffe, une sorte de fresque optimiste et solaire pour elles dans un milieu bien difficile.

Mais que vont-elles pouvoir faire de cette soif de liberté et d’émancipation chèrement acquise, ainsi que leur élan de sororité ? Le film ne répond pas à la question, laissant le spectateur se faire sa propre opinion. Leur aspiration n’est pas sans rappeler celle de Liane dans Diamant Brut de Agathe Riedinger.

Et on aime la bande son avec cette magnifique chanson, à la mélodie exceptionnelle, de Vendredi sur Mer – Les filles désir (lyrics) qui conclut le film.

Bande annonce du film Les Filles désir

Fiche technique et casting

Fiche technique

  • Titre original : Les Filles désir
  • Réalisatrice : Prïncia Car
  • Scénaristes :
    • Prïncia Car
    • Léna Mardi
  • Genre : Drame social, chronique féministe
  • Pays : France
  • Année de production : 2025
  • Sélection : Quinzaine des cinéastes – Festival de Cannes 2025
  • Langue : Français (avec argot marseillais)
  • Lieu de tournage : Quartiers nord de Marseille
  • Durée : 1h33
  • Bande originale :
    • Compositeur : Damien Bonnel
    • Titre phare : Les Filles désir – Vendredi sur Mer

Production

  • Johanna Nahon – Productrice
  • Jérôme Benadiner – Producteur associé
  • William S. Touitou – Producteur associé

Équipe technique

  • Raphaël Vandenbussche – Directeur de la photographie
  • Jeanne Tassy – 1er assistant réalisateur
  • Cendrine Lapuyade – Direction du casting
  • Naïs Graziani – Direction du casting
  • Flora Volpelière – Chef monteuse
  • Priscilla Baratiny – Chef coiffeuse et maquilleuse
  • Maud Dupuy – Chef costumière
  • Cristobal Matheron – Directeur de production
  • Bruno Ghariani – Régisseur général
  • Florent Klockenbring – Ingénieur du son

Distribution & Presse

  • Lou Blum Dit Barret – Attaché de presse
  • Zinc Film – Distribution
  • SND – International Distribution & Exports
  • After Hours Production – Production
  • France 3 Cinéma – Coproduction
  • Zinc Film – Coproduction

Casting principal

  • Housam Mohamed – Omar
  • Leïa Haïchour – Yasmine
  • Lou Anna Hamon – Carmen
  • Kader Benchoudar – Tahar
  • Mortadha Hasni – Ismael
  • Achraf Jamai – Ali
  • Nawed Selassie Said – Momo
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3

« L’Europe et le totalitarisme » : portrait en clair-obscur d’un continent fracturé

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L’Europe s’est-elle jamais remise de ses propres fantômes ? Telle est, en filigrane, la question que pose L’Europe et le totalitarisme, ouvrage collectif dirigé par François Hourmant, en hommage au travail de Bernard Bruneteau. Cet essai fragmenté repose sur un chassé-croisé intellectuel entre historiens et politistes, dont les regards parfois dissonants construisent une sorte de polyphonie critique. À travers des contributions autonomes, il donne à voir un continent hanté par ses violences fondatrices, ses promesses inabouties et ses représentations antagonistes – celles qui nourrissent, plus que jamais, les conflits idéologiques d’aujourd’hui.

L’Europe apparaît dans l’ouvrage comme une construction toujours incertaine, tiraillée entre l’idée d’un ordre commun et la permanence des logiques nationales. Cette tension, ancienne, traverse notamment les processus de décolonisation. Pendant que l’Italie ou les Pays-Bas liquident leurs possessions au pas de charge, la France s’obstine en Algérie, au nom d’une grandeur déjà crépusculaire. L’Espagne franquiste, quant à elle, cherche à monnayer sa neutralité autoritaire pour revenir dans le jeu diplomatique. Cette Europe en ordre dispersé, à peine remise de la guerre, n’offre guère le visage d’une communauté solidaire : elle révèle plutôt des trajectoires concurrentes, des intérêts fragmentés, des passés parfois incompatibles. On comprend à la lecture que l’hypothèse d’une mémoire partagée se heurte notamment à ces failles originelles.

Cette discordance se prolonge pour partie dans le traitement historiographique de la construction européenne elle-même. Le livre n’élude pas les critiques adressées à une certaine tradition europhile, soupçonnée d’avoir rédigé l’histoire de l’intégration sous la dictée des Institutions. Des auteurs comme Alan Milward ou Wolfram Kaiser sont convoqués pour remettre en cause cette lecture téléologique : loin d’incarner une rupture radicale, l’Union européenne aurait surtout permis aux États-nations de se reconstituer sur des bases rénovées, à l’abri d’un cadre supranational protecteur. Une Europe des nations, paradoxalement consolidée par l’édifice censé les dépasser.

Peut-on dès lors parler de fédéralisme ? Le droit communautaire, la CJUE, les mécanismes de subsidiarité ou le Parlement européen pourraient le laisser penser. Mais ce fédéralisme, comme le notent les auteurs, reste largement procédural : il ne fonde ni affectio societatis, ni peuple européen. L’ouvrage souligne que, loin de s’effacer, les États redeviennent même les principaux acteurs en temps de crise. L’Union demeure ainsi un corps hybride : juridiquement contraignant, politiquement hésitant, symboliquement lacunaire.

Or c’est précisément dans ces interstices – là où le projet semble vaciller – que peuvent ressurgir les vieux réflexes. Discuté dans l’essai, Karl Popper, dans La Société ouverte et ses ennemis, offre une clé de lecture essentielle : il décrit les tensions entre la promesse d’une société ouverte, fondée sur le débat rationnel, et le besoin archaïque de certitudes, de repères stables, de vérités indiscutées. Le totalitarisme, en ce sens, n’est pas seulement une pathologie du passé : il est une tentation récurrente, un refuge contre l’angoisse moderne. À chaque époque sa nostalgie de l’ordre.

Ce qui rend le concept toujours opératoire – malgré ses usages parfois galvaudés – ce sont peut-être les fonctions qu’il continue de remplir. Penser le passé, d’abord : donner du sens à des expériences historiques radicales sans les diluer dans des comparaisons approximatives. Mais aussi délégitimer, souvent de manière instrumentale : le mot « totalitaire » devient une étiquette infamante, brandie au moindre désaccord, comme l’ont montré certaines rhétoriques durant la crise sanitaire. Enfin, alerter : car des écrivains comme Boualem Sansal rappellent, dans leurs fictions comme dans leurs essais, que la tentation totalitaire rôde toujours – plus insidieuse, moins frontale, mais pas moins réelle.

C’est dans cet espace de brouillage entre fiction et politique que certaines contributions se déploient avec une certaine originalité. L’analyse de The Prisoner, série télévisée britannique des années 1960, en propose un exemple saisissant. Étrange village peuplé de numéros, où le contrôle n’est plus brutal mais omniprésent, où l’autorité ne dit plus son nom mais dicte les gestes. George Orwell y croise Foucault et Debord : surveillance panoptique, culte de l’ego collectif, perte d’identité, société du spectacle… Le totalitarisme moderne n’est plus militaire, il est administratif, médiatique. Ce n’est plus Big Brother mais la douce tyrannie de la norme.

Un même déplacement est à l’œuvre dans le dialogue entre Mad Men et l’univers d’Ayn Rand. La série américaine transpose dans l’Amérique des années 60 les principes d’un libéralisme radical : héros solitaires, morale du mérite, rejet des faibles. Mais l’on voit peu à peu les promesses de ce monde s’effriter : les corps s’usent, les intérieurs se referment, les psychés se vulnérabilisent. Derrière l’individu souverain se profile la vacuité des désirs, l’impossibilité du bonheur et la persistance des rapports de domination. Là encore, l’imaginaire politique travaille en profondeur la fiction.

Quant au populisme, sujet inévitable en l’état, il se glisse dans le débat public avec une plasticité troublante. Matteo Salvini, figure centrale d’un chapitre, illustre cette dérive post-idéologique : ni fasciste, ni républicain, ni même cohérent, il fait feu de tout bois. Le populisme n’a plus besoin d’une doctrine : il lui suffit d’un style, d’un rythme, d’un discours en boucle. Rejet des élites, flatterie du peuple, dénonciation de boucs émissaires… Le schéma est connu, mais sa mise en œuvre se renouvelle sans cesse. On retrouve ici les limites des tentatives de théorisation : entre Chantal Mouffe et Viktor Orbán, entre Tsipras et la Ligue, il y a plus que des nuances – il y a un gouffre opératoire et idéologique.

Et pourtant, ce sont bien les représentations politiques, comme le souligne l’ensemble du volume, qui façonnent nos identités collectives. Qu’elles soient portées par des discours, des images, des récits ou des rituels, elles donnent corps à nos affiliations, nourrissent nos espérances ou nos peurs. En ce sens, parler d’Europe, de totalitarisme, de populisme ou de mémoire coloniale ne relève pas de disciplines distinctes mais d’un même travail de dévoilement : celui qui interroge les formes de pouvoir, de consentement, de révolte.

L’Europe et le totalitarisme, ouvrage collectif sous la direction de François Hourmant
PUR, juillet 2025, 240 pages

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4

« Black Paradox » : Junji Ito, ou l’étrange lumière au bout du néant

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Quatre inconnus se rencontrent sur un forum de suicide collectif. Ils ne se connaissent pas, ne s’appelleront que par pseudonymes et n’ont en commun que le désir de mourir. Mais c’est bien la vie – une vie méconnaissable, altérée, transfigurée – qui va surgir de leur tentative avortée. Bienvenue dans l’univers paradoxal de Junji Ito, où l’horreur se niche moins dans la peur que dans ce qui nous fascine à en perdre la raison.

Il y a dans Black Paradox un étrange parfum de mystère qui persiste longtemps après la dernière page. Le lecteur est tôt happé par une situation qui aurait pu suffire à elle seule : un quatuor de désespérés, Marseau, Baratchi, Tableau et Pitan, réunis par l’envie commune d’en finir. Une infirmière rongée par l’angoisse du futur, une femme à la moitié du visage rongée par une nécrose, un homme hanté par son double spectral et un scientifique socialement éclipsé par le robot qu’il a inspiré : chacun traîne avec lui son propre spectre, sa propre duplicité.

Il y a là déjà, en germe, tout ce qui va hanter le récit : la confusion des identités, la porosité entre le corps et l’ailleurs, entre la matière et l’invisible. Mais au lieu d’un suicide collectif, c’est une renaissance trouble qui s’opère. L’échec de leur première tentative ne marque pas un retour à la normale, mais plutôt l’ouverture d’un gouffre : un gouffre brillant, presque attirant, duquel émergent d’étranges sphères lumineuses, que Pitan, revenu d’entre les morts, expulse littéralement par la bouche.

Dès lors, Black Paradox bascule dans un fantastique quelque peu étouffant, flirtant à chaque instant avec le surréel. Ces sphères, issues d’un autre monde que seul Pitan semble avoir entrevu, deviennent rapidement objets de fascination, de convoitise et d’étude. Un scientifique sans scrupule (car il en faut toujours un) s’empresse d’en percer les secrets, en les cultivant, littéralement, dans les chairs. Car chez Junji Ito, tout revient au corps : le corps déformé, pénétré, transpercé par l’horreur. Le body horror cronenbergien, cette esthétique du viscéral, n’est ici pas un simple artifice, mais un vecteur de récit. Les sphères naissent de tumeurs, de croissances organiques, de portes vers ailleurs logées dans nos estomacs, nos cicatrices, nos ombres.

L’auteur nippon ne nous montre pas le monde lumineux dont revient Pitan. Il le laisse en hors-champ, intact dans sa mystique. Ce que nous voyons, ce sont les conséquences : mutations, hallucinations, pertes de repères. C’est un choix remarquable : là où tant d’autres auraient succombé à l’appel de l’image spectaculaire, Ito choisit le silence et l’ambiguïté. C’est dans l’incertitude que s’installe la vraie terreur, celle qui ronge lentement au lieu de bondir.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : Junji Ito n’est pas un simple illustrateur de l’angoisse. L’autre monde est un révélateur d’incohérences, de failles dans notre perception du réel. Là où un Lovecraft suggérait l’incompréhensible par la prose, Ito l’incarne dans la chair. Il ne craint pas de donner forme à l’informe, d’illustrer l’irreprésentable, quitte à faire occasionnellement basculer son œuvre dans le grotesque.

Dans Black Paradox, chacun des quatre suicidaires existe pleinement. Le lecteur apprend à les connaître, à s’attacher à eux, malgré leurs fêlures. Et cette densité émotionnelle donne d’autant plus de poids aux transformations qu’ils subissent. L’auteur glisse dans ses récits des observations sociales et psychologiques aussi subtiles qu’inquiétantes. Dans la nouvelle La Femme langue, en bonus de ce recueil, une créature lèche des passants, propageant une toxine invisible et pourtant mortelle. Mais très vite, le malaise glisse de l’horreur physique vers une métaphore du rejet social, de la peur du contact, de la paranoïa collective. À sa manière, Junji Ito évoque ici un monde post-pandémie, où l’Autre est suspect, contaminant potentiel.

Black Paradox n’est pas le récit le plus terrifiant de Junji Ito. Mais c’est sans doute l’un de ses récits les plus riches, les plus ambigus et les plus troublants. Une œuvre qui questionne moins la peur que l’obsession, moins la mort que ce qui la précède ou lui survit. Du grand art.

Black Paradox, Junji Ito
Delcourt/Tonkam, juillet 2025, 240 pages

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4.5

« Agent 9 : L’Île secrète du roi des crabes » : un cartoon nerveux, drôle et explosif

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Dans la collection « Aventuriers d’ailleurs », Agent 9 débarque pour un récit échevelé aux allures de parodie d’espionnage. Sa mission ? Sauver la planète d’un crabe mégalo, prêt à noyer le monde pour y construire… un parc aquatique géant. Rien que ça.

Aux commandes de cette BD pleine de bruit, de fureur et de gadgets, James Burks livre une série jeunesse menée tambour battant, entre rebondissements absurdes, humour ravageur et esthétique pop ultra dynamique. L’univers est déjanté, l’action omniprésente, et l’antihéros, souvent désopilant.

Agent 9, c’est un jeune chat agent secret en formation, gaffeur, fonceur, souvent destructeur, mais toujours animé d’un enthousiasme désarmant. Son acolyte, un petit robot-poisson nommé Finn, tente tant bien que mal de canaliser ses élans. À eux deux, ils affrontent le Roi des Crabes, méchant aussi ridicule que persévérant, qui passe plus de temps à galérer avec sa connexion qu’à soumettre le monde. 

Visuellement, Burks assume un style cartoon expressif et nerveux, avec des couleurs vives et un découpage fluide, qui renforcent la sensation de vitesse et de folie douce. La lecture est agréable, parfaitement rythmée, avec une narration limpide, idéale pour les jeunes lecteurs (7-11 ans). 

Le ton est léger mais jamais niais. Sous les blagues et les péripéties, on perçoit des thèmes plus subtils : l’apprentissage, l’erreur, la coopération. Sans jamais alourdir le propos, James Burks réussit à faire rire tout en structurant un vrai parcours de personnage.

Seule limite : les lecteurs plus âgés ou exigeants pourront regretter une intrigue très linéaire, où tout semble aller trop vite. Mais c’est précisément ce rythme effréné qui fait le charme et l’efficacité de l’album.

Agent 9 : L’île secrète du roi des crabes est une réussite totale, mais dans son registre : drôle, bien mené, visuellement accrocheur et débordant d’énergie. Une BD idéale pour les jeunes amateurs d’action, d’humour et de héros à contre-emploi. 

Agent 9 : L’Île secrète du roi des crabes, James Burks 
Aventuriers d’ailleurs, juillet 2025, 196 pages 

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3.5

Eddington : La Poursuite impitoyable sans blague !

Dans un film disparate et déglingué au scénario mal fichu, recyclant tout le chaos du monde, Ari Aster poursuit avec Eddington son œuvre de massacre de l’Amérique,  commencée surtout avec Beau is Afraid. 

LA CIVILISATION-ÉGOUT

Là où Beau is Afraid ménageait des puissances visuelles aussi hallucinatoires que son personnage, incarné par un Joaquin Phoenix furieusement psychotique, Eddington joue la version basse, morne et in-inspirée cherchant pourtant à rendre compte des mêmes méfaits de la civilisation-égout avec ici un Joaquin Phoenix en sous-régime peu intéressant (à l’instar de tous les personnages insuffisamment habités).

UN FILM CRÈVE

Eddington aurait pu être fort et devenir une sorte de Poursuite impitoyable (Arthur Penn, 1966) version 2025 avec la griffe elevated horror d’Ari Aster. Il ne l’est pas ! Et ce dès sa première partie : bavarde, lourdingue, indigeste, peu séduisante et dont on ne sait pas bien ce qu’elle est censée apporter. 

Dans un village du Nouveau Mexique en plein Covid, un maire (Pedro Pascal inexistant qui semble pourtant ne plus déserter les écrans) et un shérif assez looser à la femme folle (Emma Stone, spectre de personnage sacrifié) se jaugent et entrent dans une espèce de lutte à mort pour la place de shérif, que l’un et l’autre briguent.

Seule la déréliction et les affres risibles et sournois des règles de la période du Covid sont assez justement montrés. La virulence des peurs, les sottises des règles approximatives et les absurdités des conséquences du climat covidien sont palpables et parfois drôles dans leur mise en scène.

FILM DE MASSACRE

Après une bonne heure poussive où ça bavasse plus que ça ne montre, Eddington, de film crevé, symptôme d’une époque dégénérée, devient un film de massacre. 

Tout à coup, Joaquin Phoenix devient comme il devient trop souvent : un personnage borderline livré à lui-même sans altérité. Comme si certains metteurs en scène n’écrivaient que pour arriver à cette limite : l’état où l’acteur pourra faire son monstre. Où l’acteur Phoenix pourra faire sa folie. De personnage atone et plutôt burlesque et maladroit dans la première partie, il mute en personnage fanatique, terroriste, brute vengeresse assoiffée de néant aussi peu fin que l’ensemble du scénario.

ET ENSUITE ? FILM-SYMPTÔME D’UNE DÉCADENCE SANS LACUNE

Ari Aster nous livre deux finals empêtrés de ridicule dans une surenchère symptôme des avanies de l’époque, satirique certes mais vaine.

Rien ne nous est donc épargné de la bêtise d’une Amérique qui se regarde souffrir et s’anéantir. Sans jeu. Sans art. Sans décalage. Sans blague. 

Tout est tellement collé à l’actualité, à ce que les médias nous traduisent de l’horreur du monde qu’il manque ce que Freud appelait le Witz : le mot d’esprit, le travail de la pensée,  le jeu et exercice de l’imaginaire sur l’image. Ari Aster y excellait dans Hérédité et Midsommar. Ici ça ne décolle jamais. Révérence est faite à toutes les névroses pandémiques sans chercher par l’écriture à aller ailleurs ou par la mise en scène à griffer le temps.

Hormis une scène foncièrement imprévue, cocasse et pleine d’esprit qui se passe dans un lit, et la sophistication du travail sur le son, on a peiné à reconnaître dans Eddington les traces d’un grand réalisateur. Et pourtant Ari Aster l’est.