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« L’Europe et le totalitarisme » : portrait en clair-obscur d’un continent fracturé

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

L’Europe s’est-elle jamais remise de ses propres fantômes ? Telle est, en filigrane, la question que pose L’Europe et le totalitarisme, ouvrage collectif dirigé par François Hourmant, en hommage au travail de Bernard Bruneteau. Cet essai fragmenté repose sur un chassé-croisé intellectuel entre historiens et politistes, dont les regards parfois dissonants construisent une sorte de polyphonie critique. À travers des contributions autonomes, il donne à voir un continent hanté par ses violences fondatrices, ses promesses inabouties et ses représentations antagonistes – celles qui nourrissent, plus que jamais, les conflits idéologiques d’aujourd’hui.

L’Europe apparaît dans l’ouvrage comme une construction toujours incertaine, tiraillée entre l’idée d’un ordre commun et la permanence des logiques nationales. Cette tension, ancienne, traverse notamment les processus de décolonisation. Pendant que l’Italie ou les Pays-Bas liquident leurs possessions au pas de charge, la France s’obstine en Algérie, au nom d’une grandeur déjà crépusculaire. L’Espagne franquiste, quant à elle, cherche à monnayer sa neutralité autoritaire pour revenir dans le jeu diplomatique. Cette Europe en ordre dispersé, à peine remise de la guerre, n’offre guère le visage d’une communauté solidaire : elle révèle plutôt des trajectoires concurrentes, des intérêts fragmentés, des passés parfois incompatibles. On comprend à la lecture que l’hypothèse d’une mémoire partagée se heurte notamment à ces failles originelles.

Cette discordance se prolonge pour partie dans le traitement historiographique de la construction européenne elle-même. Le livre n’élude pas les critiques adressées à une certaine tradition europhile, soupçonnée d’avoir rédigé l’histoire de l’intégration sous la dictée des Institutions. Des auteurs comme Alan Milward ou Wolfram Kaiser sont convoqués pour remettre en cause cette lecture téléologique : loin d’incarner une rupture radicale, l’Union européenne aurait surtout permis aux États-nations de se reconstituer sur des bases rénovées, à l’abri d’un cadre supranational protecteur. Une Europe des nations, paradoxalement consolidée par l’édifice censé les dépasser.

Peut-on dès lors parler de fédéralisme ? Le droit communautaire, la CJUE, les mécanismes de subsidiarité ou le Parlement européen pourraient le laisser penser. Mais ce fédéralisme, comme le notent les auteurs, reste largement procédural : il ne fonde ni affectio societatis, ni peuple européen. L’ouvrage souligne que, loin de s’effacer, les États redeviennent même les principaux acteurs en temps de crise. L’Union demeure ainsi un corps hybride : juridiquement contraignant, politiquement hésitant, symboliquement lacunaire.

Or c’est précisément dans ces interstices – là où le projet semble vaciller – que peuvent ressurgir les vieux réflexes. Discuté dans l’essai, Karl Popper, dans La Société ouverte et ses ennemis, offre une clé de lecture essentielle : il décrit les tensions entre la promesse d’une société ouverte, fondée sur le débat rationnel, et le besoin archaïque de certitudes, de repères stables, de vérités indiscutées. Le totalitarisme, en ce sens, n’est pas seulement une pathologie du passé : il est une tentation récurrente, un refuge contre l’angoisse moderne. À chaque époque sa nostalgie de l’ordre.

Ce qui rend le concept toujours opératoire – malgré ses usages parfois galvaudés – ce sont peut-être les fonctions qu’il continue de remplir. Penser le passé, d’abord : donner du sens à des expériences historiques radicales sans les diluer dans des comparaisons approximatives. Mais aussi délégitimer, souvent de manière instrumentale : le mot « totalitaire » devient une étiquette infamante, brandie au moindre désaccord, comme l’ont montré certaines rhétoriques durant la crise sanitaire. Enfin, alerter : car des écrivains comme Boualem Sansal rappellent, dans leurs fictions comme dans leurs essais, que la tentation totalitaire rôde toujours – plus insidieuse, moins frontale, mais pas moins réelle.

C’est dans cet espace de brouillage entre fiction et politique que certaines contributions se déploient avec une certaine originalité. L’analyse de The Prisoner, série télévisée britannique des années 1960, en propose un exemple saisissant. Étrange village peuplé de numéros, où le contrôle n’est plus brutal mais omniprésent, où l’autorité ne dit plus son nom mais dicte les gestes. George Orwell y croise Foucault et Debord : surveillance panoptique, culte de l’ego collectif, perte d’identité, société du spectacle… Le totalitarisme moderne n’est plus militaire, il est administratif, médiatique. Ce n’est plus Big Brother mais la douce tyrannie de la norme.

Un même déplacement est à l’œuvre dans le dialogue entre Mad Men et l’univers d’Ayn Rand. La série américaine transpose dans l’Amérique des années 60 les principes d’un libéralisme radical : héros solitaires, morale du mérite, rejet des faibles. Mais l’on voit peu à peu les promesses de ce monde s’effriter : les corps s’usent, les intérieurs se referment, les psychés se vulnérabilisent. Derrière l’individu souverain se profile la vacuité des désirs, l’impossibilité du bonheur et la persistance des rapports de domination. Là encore, l’imaginaire politique travaille en profondeur la fiction.

Quant au populisme, sujet inévitable en l’état, il se glisse dans le débat public avec une plasticité troublante. Matteo Salvini, figure centrale d’un chapitre, illustre cette dérive post-idéologique : ni fasciste, ni républicain, ni même cohérent, il fait feu de tout bois. Le populisme n’a plus besoin d’une doctrine : il lui suffit d’un style, d’un rythme, d’un discours en boucle. Rejet des élites, flatterie du peuple, dénonciation de boucs émissaires… Le schéma est connu, mais sa mise en œuvre se renouvelle sans cesse. On retrouve ici les limites des tentatives de théorisation : entre Chantal Mouffe et Viktor Orbán, entre Tsipras et la Ligue, il y a plus que des nuances – il y a un gouffre opératoire et idéologique.

Et pourtant, ce sont bien les représentations politiques, comme le souligne l’ensemble du volume, qui façonnent nos identités collectives. Qu’elles soient portées par des discours, des images, des récits ou des rituels, elles donnent corps à nos affiliations, nourrissent nos espérances ou nos peurs. En ce sens, parler d’Europe, de totalitarisme, de populisme ou de mémoire coloniale ne relève pas de disciplines distinctes mais d’un même travail de dévoilement : celui qui interroge les formes de pouvoir, de consentement, de révolte.

L’Europe et le totalitarisme, ouvrage collectif sous la direction de François Hourmant
PUR, juillet 2025, 240 pages

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