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Champs Elysées Film Festival 2019 : Her Smell, l’incandescence d’une grande œuvre

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Her Smell, l’effluve du succès et de ses retombées.

« Je ne veux pas abandonner, je veux juste avoir le contrôle. »

Les cigarettes n’ont pas le temps de se consumer, les guitares pas le temps de jouer, les enfants pas le temps d’être portés…

Her Smell est un film de loges. Tout s’y passe, non pas à l’abri de la scène, mais dans son ombre. Les rockstars elles-mêmes n’y font parler que leur ombre, que leurs excès. En naît un vacarme assourdissant, plus fracassant que le plus grand des hits. Plus inquiétant aussi, bien plus…

Becky se voudrait (seule) reine en son royaume. Becky hurle sa peur profonde en invoquant des chamans imaginaires. Becky gesticule, s’attaque à ceux qui osent se trouver sur sa route et habille ses joues de paillettes pour ne jamais avoir affaire à son propre reflet. Celui d’une épave, triste à pleurer et seule… Si seule. Seule de ne jamais « vouloir » se raccrocher à personne, seule de chanter pour elle-même, seule de privilégier le conflit facile et artificiel, au dialogue profond et rassérénant.

Le long métrage est si grand, si intense, qu’il fait partie de ceux où l’idée de quitter la salle traverse l’esprit tant la rétine et les tympans sont sollicités, tant on se dit qu’on est trop petits pour en absorber la grandeur en un shot.

La caméra de Ross Perry danse au milieu du chaos, alternant plans longs et montage survitaminé, dans un trip coloré, ultra Rock et toujours minutieusement chorégraphié. On sent une véritable envie de théâtre filmé, de répétition hallucinée où les paillettes camouflent l’obscurité des coulisses, l’obscurité de l’âme artistique à la fois torturée et tortionnaire.

La folie furieuse déployée par l’auteur tient en une poignée de séquences (5 ?), elle-même divisible en deux actes que l’on pourrait ainsi nommer : « La Chute » et « Un début de Renaissance ». Si l’un est un cauchemar éprouvant, l’autre développe le pourquoi et expulse les émotions d’un être en perdition qui n’a jamais appris à se sauver lui-même. Si cette seconde réflexion se révèle moins novatrice, on ne peut nier qu’elle était nécessaire et infiniment complémentaire à la première. En ressort une hétérogénéité qui a la richesse et la patience d’interroger la durée plutôt que de livrer une « simple » expérience organique.

Parler du génie du film ne peut se faire sans parler du génie d’une interprète qui devient monstre de talent à la première vision. Un monstre dont la voix oscille entre fêlures intimes et cris de façade. Il suffit, au détour d’une première séquence, de voir les attitudes soigneusement choisies et décortiquées par Moss pour comprendre la véracité qui se joue là. Il suffit de l’entendre fredonner pour croire instantanément, à la fois en Becky Something, et au don d’actrice d’une femme qui sait qu’elle n’a que deux heures pour briller cette fois-là, et qu’elle n’en gaspillera aucune seconde.

Her Smell est un concert qui se vit au premier rang de la fosse pleine à craquer, au plus près de la sueur, de la voix, de l’odeur et des failles extraverties de son héroïne. Si les enceintes vous font peur, c’est que vous n’avez pas encore goûté à la guitare saturée de Ross Perry et de son inoubliable Becky.

Synopsis : Becky Something est une superstar du rock des années 90 qui a rempli des stades avec son girls band : Something She. Quand ses excès font dérailler la tournée nationale du groupe, Becky est obligée de compter avec son passé tout en recherchant l’inspiration qui les a conduites au succès.

Her Smell : Bande Annonce

Her Smell, un film de Alex Ross Perry
Avec Elisabeth Moss, Cara Delevingne, Dan Stevens, Amber Heard
Genre : Drame
Durée : 2h15
Distribution : Potemkine Films
ETATS UNIS

 

Attaque à Mumbai, film mémoriel d’Anthony Maras

Tourné pour commémorer le dixième anniversaire des attaques terroristes de 2008, Attaque à Mumbai (Hotel Mumbai en VO) d’Anthony Maras sort en VOD jeudi 4 juillet 2019.

Le 23 novembre 2008, une dizaine de terroristes attaquent de façon organisée une douzaine de lieux ciblés de Mumbai, ex-Bombay, la capitale économique de l’Inde. Le film d’Anthony Maras se concentre sur l’attaque qui eut lieu à l’hôtel Taj Mahal, dans lequel ont pénétré quatre agresseurs qui ont pris en otage une dizaine de touristes. Les images de l’hôtel en flammes avaient profondément choqué la population indienne (et hors du pays également), tant le bâtiment est un des symboles de la ville.

Le choix du cinéaste australien Anthony Maras, qui co-scénarise et réalise le film, s’avère payant, bien que Attaque à Mumbai soit son premier long métrage. Le réalisateur s’était fait remarquer avec un court métrage multi-primé, The Palace, qui attaquait de front une autre situation compliquée, celle de Chypre. Dans Attaque à Mumbai, le cinéaste parvient à trouver la juste balance entre film d’action et drame. Mais ce qui frappe le plus, c’est le choix de se référer surtout au film catastrophe. Les clients et le personnel de l’hôtel sont confrontés à un danger permanent et imprévisible qui semble surgir de partout et se cacher derrière chaque porte. Les survivants, quant à eux, doivent agir pour se protéger du danger et trouver le moyen de survivre  en attendant l’arrivée de secours.

Sur cet aspect, le film voile à peine une certaine critique envers l’administration indienne. Ainsi, une ville aussi importante (démographiquement mais aussi économiquement) que Mumbai n’a pas de forces spéciales qui pourraient agir en cas de problèmes graves. Les unités doivent venir de la capitale, New Delhi. A la place, les autorités de Mumbai envoient… de simples policiers.

Une autre des intelligences de Attaque à Mumbai réside dans le refus de juger les personnages. Ainsi, les terroristes apparaissent avant tout comme des jeunes manipulés par un dirigeant extérieur dont on ne saura rien. Une scène est très significative : un des attaquants, Imran, téléphone à son père et tente de lui cacher ses larmes pour ne pas gâcher la fierté ressentie par ses parents. On comprend que c’est avant tout pour une question d’argent que le jeune homme s’est lancé dans cette attaque : parce qu’on lui avait promis d’envoyer une somme importante à sa famille, que l’on devine d’une grande pauvreté.

Anthony Maras n’hésite pas, d’ailleurs, à évoquer les fortes disparités sociales qui façonnent la ville. La caméra plonge aussi bien dans les quartiers pauvres que dans cet hôtel de luxe où se déroulera le film, et dont on voit, au début, le fonctionnement rigoureux. Mais cette opposition va finalement s’effondrer face au choc des attaques : c’est une union qui se crée, quel que soit le milieu social, quelle que soit la nationalité.

Le travail sur la reconstitution est remarquable. Parfois, il est impossible de faire la distinction entre les images d’archives et les plans du film. De ce fait, nous sommes totalement immergés dans l’action, et l’intensité émotionnelle n’en est que plus forte. Anthony Maras sait donner à Attaque à Mumbai tout ce qu’il faut pour en faire à la fois un bon divertissement et un film émouvant. Le rythme est soutenu et, si le film n’échappe pas toujours au pathos, celui-ci est cependant parfaitement calibré et compréhensible dans une telle situation.

Précisons quand même que certaines scènes sont plutôt brutales et que le film ne peut être conseillé pour tout public. Mais l’ensemble est une réussite, et Anthony Maras trouve sa place dans la liste des réalisateurs à suivre.

Attaque à Mumbai : bande annonce

Attaque à Mumbai : fiche technique

Titre original : Hotel Mumbai
Réalisation : Anthony Maras
Scénario : Anthony Maras, John Collee
Interprétation : Dev Patel (Arjun), Nazanin Boniadi (Zahra), Amandeep Singh (Imran), Tilda Cobham-Hervey (Sally), Jason Isaacs (Vasili), Armie Hammer (David)
Photographie : Nick Remy Matthews
Montage : Anthony Maras, Peter McNulty
Musique : Volker Bertelmann
Producteurs : Mike Gabrawy, Gary Hamilton, Basil Iwanyk, Andrew Ogilvie, Julie Ryan
Société de production : Hamilton and Electric pictures production, Screen Australia, Cyan Films, Screen West…
Société de distribution : TF1 Film video, DarkStar
Genre : drame
Durée : 117 minutes
Date de sortie vod : 04 juillet 2019

Australie – Inde – 2018

Consequences : Portrait d’un jeune homme en feu

« La société slovène n’est pas prête pour ce genre de film ». Darko Stante, 44 ans, signe avec Consequences, un premier film sur une jeunesse slovène troublée, en quête de repères. Parti-pris délicat, où violence et désirs s’embrasent mutuellement.

Une affaire de conséquences : du passé, des actes, des erreurs. Et Consequences c’est l’histoire d’Andrej, un jeune délinquant placé dans un centre de détention pour mineurs. Une colère l’anime doublée d’un sentiment d’incompréhension du monde des adultes. Ce sera l’heure des mises à l’épreuve, des bizutages, des chantages, des apprivoisements et des acceptations. Affronter un monde régi par ses codes et son langage. Andrej fera la rencontre de Zelko, un chef de gang qui va venir tout chambouler et bouleverser son rapport à la violence et au désir…

La Slovénie garde encore les séquelles de l’après-guerre en matière institutionnelle. La plupart des centres de détention sont restés bloqués dans les années 70, ayant des conséquences sur le système éducatif où l’on est passé d’un autoritarisme de circonstance à une forme de laxisme. Et les bouleversements sociétaux à l’œuvre en Slovénie compliquent considérablement le travail des éducateurs, qui ne s’adaptent plus au problème de cette jeunesse slovène en pleine mutation, et deviennent semblables aux parents de ces jeunes : agressifs et désabusés.

Un travail de fond que Darko Stante a pu observer de près puisqu’il a lui-même travaillé en tant qu’éducateur dans des centres de redressement pour jeunes. L’envie de raconter ces histoires et notamment celle d’Andrej est venue notamment de là.

« J’ai été inspiré par la vie quotidienne et les conversations de ces jeunes dont j’ai pu être témoin. Je me suis toujours interrogé sur l’approche pédagogique de ces centres qui ne prenaient pas en considération la détresse émotionnelle des garçons qu’ils accueillaient. » Darko Stante

Un cinéma-vérité que le cinéaste slovène filme avec un ton très juste autant par les situations que les interprétations – convaincant Matej Zemljic. Cette plongée dans le système éducatif slovène prend la forme d’un récit initiatique sur une jeunesse délinquante en manque de cadre. Elle affronte la violence d’un monde qui les a abandonnés. Ces abîmés de la vie, qui se confrontent perpétuellement à l’autorité, permettent donc au cinéaste d’illustrer les carences éducatives de son pays. La mise en scène est de circonstance : caméra portée, brutale et proche des corps. Une manière de faire ressentir le réel avec plus d’intensité. Un parti pris filmique qui s’adapte parfaitement lorsque l’on s’approche de la question du désir.

Consequences est donc un film sur les corps, la violence et l’homosexualité et interroge le rapport à la masculinité dans un milieu exclusivement composé d’hommes. Mais le film aborde également la question de l’utilisation des réseaux sociaux à des fins nocives et comment il change le rapport aux autres. Il y est question de manipulation et d’humiliation.

Un premier long métrage qui semble toutefois trop calqué sur son sujet et nous emmène sur des sentiers de multiples fois battus. Le film souffre de la comparaison avec ses prédécesseurs sur les mêmes thématiques. Les mécanismes narratifs, scénaristiques et filmiques restent les mêmes et à aucun moment le film ne sort de sa feuille de route. Il y a quelque chose de scolaire et de déjà-vu qui se dégage de l’écriture. Une prévisibilité qui reste son principal défaut.

Cependant, il ne faut pas s’y méprendre, un film de l’acabit de Consequences qui sort aujourd’hui en Slovénie relève d’une véritable utilité politique et sociale. Parce qu’il aborde frontalement la question de l’homosexualité et des failles éducatives, dans un pays et une société qui n’a toujours pas affronté ces problématiques. L’existence d’un film comme celui-ci ne peut être qu’une bonne nouvelle. Un coup d’essai prometteur à défaut d’être abouti.

Synopsis : Andrej, un jeune délinquant, est placé dans un centre de détention pour mineurs. Il y fait la rencontre de Zelko, un chef de gang pour qui il voue une véritable fascination. Conscient de l’emprise qu’il exerce sur Andrej, Zelko le pousse à commettre des délits de plus en plus graves qui pourraient avoir des conséquences irréversibles… 

Consequences – Fiche technique

Scénario et réalisation: Darko Štante
Avec Matej Zemljic, Timon Sturbej, Gasper Markun, Lovro Zafred, Lea Bok, Rosana Hribar, Dejan Spasic, Blaz Setnikar, Iztok Drabik Jug, Matjaz Pikalo, Igor Matijevic, Urban Kuntaric, Dominik Vodopivec..
Image: Rok Kajzer Nagode
Son: Julij Zornik
Décors: Špela Kropušek
Musique : Vladimir « Doša » Kosovič
Montage: Sara Gjergek
Distribution: Epicentre Films

 

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Une aventure de Blake et Mortimer : Le Dernier Pharaon, BD dessinée par François Schuiten

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Mais qui est ce Dernier Pharaon annoncé dans le titre de cette nouvelle aventure de la série Blake et Mortimer, dessinée cette fois par François Schuiten ? Professeur Mortimer, dans la Palais de Justice de Bruxelles comme dans la Grande Pyramide, rappelez-vous : Par Horus, demeure !

Dans le domaine du neuvième art (la BD en général), la série Blake et Mortimer tient une place de choix parmi les grands classiques. Les premières planches du Secret de l’Espadon paraissent dans Le Journal de Tintin le 26 septembre 1946. Une aventure qui paraît en albums à partir de 1950, selon deux versions successives, la première en deux albums, la seconde en trois. L’intérêt de la seconde version tient au fait que le nombre de pages permet de proposer davantage de dessins pleine page. Or, le dessin de l’auteur, Edgar P. Jacobs, tient une part essentielle dans l’impact de la série. Adepte de la ligne claire, Jacobs lui ajoute quelques titres de gloire issus de son imaginaire et de sa personnalité. La série Blake et Mortimer se caractérise par la complicité entre les deux personnages, une atmosphère très réaliste, des dessins propres à marquer les esprits, beaucoup de texte pour commenter l’action, de nombreux rebondissements, l’utilisation d’une technologie sophistiquée menant à quelques intrigues de science-fiction et un goût prononcé pour un fantastique nimbé d’ésotérisme.

Ce goût éclate littéralement dans Le mystère de la grande pyramide qui nous entraîne en Égypte (héritière d’une civilisation fascinante). Dans ce diptyque, Jacobs combine à merveille une atmosphère mystérieuse avec une intrigue puissante et des personnages qui se révèlent progressivement. Le tout est magnifié par quelques dessins qui marquent les esprits. Remarque au passage, si vous envisagez de parler de la série faites bien attention à ne pas vous emmêler les pinceaux : dire « Le mystère de l’Espadon » et « Le secret de la grande pyramide » serait du plus mauvais effet.

Tout cela pour dire qu’après la mort d’Edgar P. Jacobs, la série fut reprise avec des fortunes diverses. Si Bob de Moor s’en tira bien pour finir Les 3 formules du Professeur Sato, le reste ne dépassa jamais le stade de l’imitation. Comme quoi, Edgar P. Jacobs avait sa manière bien personnelle, la marque (jaune ?) d’un véritable artiste.

Nouvel opus, avec Le Dernier Pharaon, cette fois dessinée par François Schuiten, coauteur avec son complice Benoît Peeters de la série Les cités obscures.

Même un peu vieillis, on reconnaît Francis Blake et Philip Mortimer. La vraie bizarrerie, c’est que pour un lecteur attentif, à force de voir les personnages dessinés sous toutes les coutures, dans la tête, on se les représente comme de vraies personnes : on peut les reconnaître à leurs silhouettes, leurs attitudes, leurs traits, etc. Bref, ici le compte n’y est pas vraiment (il faut attendre l’avant-dernière planche pour retrouver Blake et Mortimer dans un tête-à-tête convaincant question visages). Pourtant, paradoxalement, je dirais que ce n’est pas une mauvaise chose. Cela veut dire que le dessinateur n’a pas cherché à se fondre dans un moule. Lui aussi connaît très bien les personnages et il nous montre qu’il se les approprie avec sa personnalité et sa technique. S’il s’agit donc bien ici d’un nouveau Blake et Mortimer, il s’agit aussi du nouvel album dessiné par François Schuiten. Pour le scénario, le dessinateur a travaillé avec Jaco Van Dormael (réalisateur notamment du film Le huitième jour) et l’écrivain Thomas Gunzig. Quant aux couleurs (irréprochables), elles sont signées Laurent Durieux.

Pour les dessins, François Schuiten fait avec son style habituel, se montrant à mon avis encore une fois plus à l’aise pour tous les décors que pour les personnages. Ici, il se régale en utilisant le Palais de Justice de Bruxelles (lieu que Jacobs envisageait pour un album de la série), comme théâtre central de l’intrigue. De bonne facture générale, l’album compte 91 pages, sans aucun dessin pleine planche, malgré quelques-uns qui font leur effet. Disons-le quand même, aucun dessin propre à marquer les esprits à l’image des aventures imaginées par Edgar P. Jacobs.

Le scénario est le point le plus délicat à mon avis. Une nouvelle fois, Mortimer va tenter l’impossible pour sauver le monde. L’essentiel se passe dans une ville de Bruxelles isolée à cause d’une sorte de radiation émise depuis le Palais de Justice (justice divine ?). Les auteurs se gardent bien de préciser la nature de cette radiation, mais la situation de Bruxelles rappelle beaucoup le confinement de Tchernobyl, la ville et sa région. Certains points laissent franchement perplexe, notamment la façon (irresponsable et dangereuse), dont des scientifiques et des politiciens envisagent de s’attaquer à cette perturbation. Et la façon dont Mortimer intervient me laisse également pantois : il agit oui, mais en se demandant juste s’il va réussir à enclencher un dispositif préexistant. Il fait surtout confiance à son intuition.

En tout début d’album, François Schuiten annonce : « Le Mystère de la Grande Pyramide n’avait jamais été complètement éclairci, Le Dernier Pharaon jettera peut-être une nouvelle lumière sur cette aventure… » Il ne s’agit pas là d’une parole en l’air destinée à appâter le potentiel lecteur. Et il suffit de quelques souvenirs de lecture pour comprendre le lien avec l’album cité.

Autre point très positif, la conclusion à laquelle arrive Mortimer : une hypothèse sur l’avenir du monde qui va dans le sens de ceux qui considèrent que l’humanité court à la catastrophe. Faut-il redouter des conséquences dramatiques ou bien espérer un retour à une ambiance plus saine ? Dans ce sens-là également, les auteurs s’approprient les personnages et la série avec une certaine réussite : ils n’en font pas n’importe quoi. Pas de personnage à tendance mégalomaniaque ici, plutôt des gardiens du temple.

Le bédéphile note un clin d’œil à Edgar P. Jacobs avec la diffusion d’un air d’opéra (référence à l’autre passion du dessinateur), des liens avec Le Mystère de la Grande Pyramide (et la figure marquante du cheikh Abdel Razek) et des allusions au Piège diabolique. Aussi : la cage de Faraday autour du bâtiment du Palais de Justice rappelle le réseau de La fièvre d’Urbicande. On observe aussi une locomotive qui ressemble à celle de La Douce (2012). De manière générale, la parenté avec l’univers de la série des Cités obscures saute aux yeux. L’ensemble est assez réussi, malgré quelques détails de situation qui laissent perplexe : descente dans un escalier à vis (page 9) et chute de Mortimer stoppée comme par enchantement (page 73). A noter l’intervention, brève mais déterminante, d’un personnage féminin et l’interaction avec l’univers des rêves pour mener Mortimer vers la clé (des songes).

Sans se présenter comme un indispensable, cet album de qualité s’apprécie en dépit de quelques faiblesses.

Parution : 29 mai 2019
Editeur : Dargaud (Blake et Mortimer : collection Autour de Blake et Mortimer)
91 pages (85 planches) couleurs (quadrichromie)
31 x 23,7 cm
ISBN : 978-2870972809

Jean-Baptiste Adamsberg, ou l’art de « pelleter les nuages »

C’est en 1991 que les lecteurs de romans policiers ont vu débarquer un nouveau commissaire pour le moins particulier. Jean-Baptiste Adamsberg, « Jean le Baptiseur de la Montagne d’Adam », comme l’appellera un personnage secondaire de L’Homme aux cercles bleus, le premier roman dans lequel apparaît l’enquêteur.

Jean-Baptiste Adamsberg est commissaire d’une brigade de police parisienne. Si ses résultats sont dignes de louanges, ses méthodes, quant à elles, ne cessent de provoquer le scepticisme. Surtout parce qu’a priori, il n’en a aucune, de méthode. Au grand désespoir de ses collègues, en particulier du méticuleux Adrien Danglard.

La « méthode » Adamsberg

Fred Vargas emploie de nombreuses métaphores pour décrire ce qui se passe dans la tête d’Adamsberg : paysage brumeux, marais où les idées sont comparées à des têtards qui remontent lentement à la surface, ciel ennuagé… Tout ce qui est informe, tout ce qui manque de contours précis, au point d’être indescriptible, c’est Adamsberg.

En réalité, le commissaire accroche une idée qui passe au hasard dans sa tête, sans être capable d’expliquer pourquoi elle s’impose à lui, ni même en donner une explication logique. Et le voilà, au grand désespoir de ses collègues, parti à la recherche d’un tueur mort depuis des années ou sur les traces d’un homme qui tuerait en employant des araignées. Quelle que soit l’idée, Adamsberg décide de la suivre.

Ce qui ne va pas sans poser des problèmes, avec ses supérieurs (Sous les vents de Neptune) ou, plus souvent, avec sa propre brigade. Les policiers placés sous ses ordres sont divisés parfois brutalement par ses méthodes. Le résultat s’apparente même à une rébellion contre l’autorité du commissaire.

L’absence d’ordre et d’organisation n’est pas qu’une caractéristique psychologique du personnage : elle se retrouve aussi dans ses descriptions physiques. Adamsberg est considéré comme indescriptible, comme si les traits de son visage n’étaient pas fixés. Son regard est toujours lointain, incertain, dans le vide de ses pensées. Il s’habille de façon très aléatoire également, et, à son poignet se trouvent deux montres, toutes cassées.

« D’aucuns disaient que l’on ne pouvait pas toujours savoir si le commissaire était en veille ou en sommeil, parfois même en marchant, et qu’il errait aux limites de ces deux mondes »
Quand sort la recluse, 2017

Sa vie privée est au même niveau. Après les premiers épisodes, où il poursuivait une liaison intermittente et informe elle aussi avec Camille, voilà que notre commissaire se retrouve finalement avec un improbable fils de 28 ans nommé Zerck…

La Brigade

Comme il se doit, Adamsberg n’est pas seul. Dès le premier roman, il apparaît secondé d’Adrien Danglard, son subordonné direct et son opposé absolu. Danglard est obsédé par l’ordre. Il est aussi d’une culture encyclopédique. Le personnage navigue souvent entre fidélité envers son supérieur et incompréhension, voire colère. C’est souvent lui qui mène les rébellions anti-Adamsberg à la brigade. Cependant, lors d’une enquête, il est d’une aide précieuse par l’étendue de son savoir ; ainsi, il connaît par cœur la totalité des commissaires, commandants et dirigeants de police et de gendarmerie de France, ce qui est toujours utile lors des multiples déplacements des enquêteurs. Sa rigueur et sa culture compensent les incertitudes et les approximations, voire les lacunes d’Adamsberg.

A partir de Sous les vents de Neptune, la brigade s’étoffe fortement. Nous faisons ainsi la connaissance de Violette Retancourt, véritable force de la nature entièrement dévouée au commissaire. 1 mètre 85 pour 110 kilos : elle est comparée à « un chêne celtique ». Le lieutenant Hélène Froissy est spécialisée dans les recherches informatiques ; habitée par une peur panique du manque, elle dissimule de la nourriture dans tous les placards de la brigade. L’autre informaticien de la brigade, Mercadet, est un hypersomniaque qui dort toutes les trois heures ; du coup, toute la brigade cache sa situation à la hiérarchie et lui a installé une pièce de repos…

Il y a aussi Voisenet, ichtyologue frustré parce que son père n’a jamais voulu croire à cette discipline, et qui a développé une connaissance encyclopédique dans le domaine des poissons d’eau douce ; Louis Veyrenc, ami d’enfance d’Adamsberg ; Estalère, à l’intelligence limitée, mais d’une ingénuité toute innocente qui le pousse à poser des questions que tous les autres collègues voudraient poser sans l’oser, de peur de passer pour des imbéciles; de surcroît, Estalère est le spécialiste incontesté des cafés, ce qui constitue quasiment son unique occupation à la brigade…

Et il y a la mascotte de la brigade, personnage tout aussi décalé que tous les autres, le chat surnommé La Boule, qui passe son temps à dormir sur la photocopieuse (empêchant du coup l’utilisation de celle-ci) et que Retancourt est obligée de porter jusqu’à sa gamelle plusieurs fois par jour, l’animal refusant de se déplacer par lui-même.

Mystères historiques

Historienne médiéviste de formation, Fred Vargas se plaît à faire ressurgir dans le monde moderne (généralement en France, mais il arrive à Adamsberg de voyager au Canada ou en Islande, entre autres) des thèmes associés au Moyen Âge : la peste, le loup-garou, la fontaine de jouvence ou les vampires. L’époque de la Révolution est aussi représentée dans un des romans, à travers la figure de Robespierre.

L’écriture de Fred Vargas sait mêler habilement le suspense lié à l’enquête, le mystère et une belle dose d’humour. Les personnages sont attachants. Comme chez Simenon, dont on peut sentir l’influence au fil des romans, Vargas s’attache à des personnages rejetés, des marginaux, des représentants du « petit peuple », qu’elle sait caractériser avec douceur et empathie. Et d’ailleurs, Adamsberg avance dans ses enquêtes en employant la même méthode que Maigret : discuter avec les personnes, les témoins, les victimes, leurs proches, etc. C’est par le dialogue, souvent innocent, que la psychologie des personnages se met en place, et c’est par cette psychologie que le commissaire met en ordre les éléments disparates qui composent son idée de l’affaire. Une enquête d’Adasmberg consiste souvent en des idées farfelues de prime abord, qui vont s’agencer selon une logique qui se dévoile en fin de volume.

Tout cela donne à ses romans, en particulier au cycle consacré au commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, un aspect décalé, souvent drôle, parfois au bord du fantastique (mais qui trouve toujours une explication rationnelle), profondément humain (puisque c’est dans les caractéristiques humaines que se dissimulent les clefs des énigmes).

Listes des livres de la série Jean-Baptiste Adamsberg :

L’homme aux cercles bleus, 1991
L’homme à l’envers, 1999
Pars vite et reviens tard, 2001
Coule la Seine (recueil de nouvelles), 2002
Sous les vents de Neptune, 2004
Dans les bois éternels, 2006
Un lieu incertain, 2008
L’Armée furieuse, 2011
Temps Glaciaires, 2015
Quand sort la recluse, 2017

Adamsberg à l’écran :

Cinéma : interprété par José Garcia dans Pars vite et reviens tard, réalisé par Régis Warnier, 2007

Télévision : interprété par Jean-Hugues Anglade dans une série de téléfilms réalisés par Josée Dayan pour France 2 :
Sous les vents de Neptune, 2008
L’Homme aux cercles bleus, 2009
L’homme à l’envers, 2009
Un lieu incertain, 2010
Quand sort la recluse, 2019.

« Une chance pour l’Europe » : ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort

L’éditorialiste à Alternatives économiques Guillaume Duval place son dernier ouvrage sous le signe de l’espoir : l’Europe, confrontée à des crises de dimension et teneur variables, pourrait mettre à profit les épreuves qu’elle traverse pour en sortir grandie et consolidée.

Trump nous déclare une guerre commerciale et se montre isolationniste, tandis que les GAFAM envahissent notre quotidien et aspirent nos données personnelles. La Russie envahit l’est de l’Ukraine et profite de notre dépendance à ses ressources naturelles pour nous intimider. Le Brexit diminue notre poids démographique et économique tout en mettant à mal la coopération militaire des (bientôt) vingt-sept. Salvini, Orban et Kaczynski bombent le torse et virent, sans le moindre complexe, à droite toute. Toutes ces crises pourraient servir d’incubateur à une nouvelle Europe, plus sociale, intégrée et démocratique. C’est en tout cas le postulat – et le vœu – de Guillaume Duval.

Puisque l’Amérique de Donald Trump tourne le dos aux institutions internationales et considérant qu’Edward Snowden a révélé l’ampleur d’un scandale numérique sans précédent, l’Europe pourrait donner un coup d’accélérateur à ses ambitions de défense commune, voire au renforcement de l’arsenal législatif encadrant les nouvelles technologies. Le RGPD récemment adopté n’est peut-être qu’une première étape en la matière. Vladimir Poutine faisant de la Russie un ennemi à l’ancienne, provocateur et belliqueux, cela pourrait aboutir à une diversification des sources d’approvisionnement en gaz et en pétrole – mais pas que. Le Brexit, si tant est qu’il se concrétise, priverait certes l’Union d’atouts précieux, mais la libérerait surtout d’une situation de blocage éternel et du monoïdéisme du marché unique. Quant aux Salvini, Orban et autres dirigeants d’extrême droite ou illibéraux, ils nous obligent à repenser les politiques migratoires, austéritaires et libérales, souvent génératrices d’injustices, d’incompréhensions, voire de détresse.

Tous les chapitres composant ce court essai bénéficient d’une mise en perspective intéressante. Avec les PECO, on remonte aux mises en coupe réglée (notamment à l’époque soviétique) pour expliquer le refus d’une Europe prépotente. Avec l’Allemagne, on se questionne sur l’ordolibéralisme né avant la Seconde guerre mondiale sous l’égide de Walter Eucken, sur l’importance de la morale chrétienne, ainsi que sur la notion de mérite et de faute. Et Guillaume Duval de rappeler : « En allemand, le mot « Schuld » signifie à la fois « dette » et « faute » ! » La description de la Russie poutinienne passe, sommairement, par Staline et Khrouchtchev, les répressions sanglantes en Hongrie ou en Tchécoslovaquie, ainsi que la crise des euromissiles. Évoquant le Royaume-Uni, l’auteur rappelle à quel point son entrée dans l’Union fut difficile, notamment en raison de l’opposition de Charles de Gaulle, mais aussi de dissensions internes et de craintes syndicales quant à la pérennité de l’État social beveridgien.

Concis et limpide, Une chance pour l’Europe est mû par un optimisme salutaire. Les plus au fait des questions européennes en apprendront en revanche peu sur l’état actuel de l’Union, ses faiblesses et les vœux de ceux qui voudraient la voir évoluer dans un sens plus social et « hétérodoxe ». Un bémol qui ne rend pas, néanmoins, cette lecture moins agréable.

Trump, Poutine, Orban, Salvini, le Brexit… Une chance pour l’Europe !, Guillaume Duval.
Les Petits Matins, avril 2019, 143 pages.

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« Bad Blood » : vent de scandale sur l’industrie biomédicale

Bad Blood est effrayant à plus d’un titre. Pour son étude de caractère, pour sa charge anticapitaliste sous-jacente, pour ce qu’il révèle des dysfonctionnements de la FDA et du CMS, deux autorités américaines de régulation du secteur médical. John Carreyrou, journaliste au Wall Street Journal, raconte un scandale « siliconiste » avec le suspense échevelé d’un polar.

Elle a une voix de baryton, un regard pénétrant et une détermination à toute épreuve. Petite, elle se rêvait déjà en milliardaire et rentrait dans des colères noires quand elle échouait à une partie de Monopoly. Elle a abandonné ses études à dix-neuf ans à peine, pour monter sa propre boîte, Theranos, spécialisée dans le biomédical. Le grand projet d’Elizabeth Holmes ? Créer une machine portative capable de faire des centaines d’analyses immunologiques, hématologiques et chimiques à partir d’une seule goutte de sang prélevée au bout du doigt. Et, pourquoi pas ?, marcher dans les pas de Steve Jobs, qu’elle vénère au point d’appliquer chaque précepte de sa biographie écrite par Walter Isaacson.

John Carreyrou, journaliste au Wall Street Journal, raconte l’histoire de Theranos avec le style d’un auteur de polars. La mégalomanie d’Elizabeth Holmes, sa force de persuasion, sa manière de rationner l’information et de tout diriger vont aboutir à environ un million d’analyses sanguines truquées, à des échantillons manipulés par du personnel non qualifié ou conservés à des températures inadéquates, à des mensonges colportés face aux organismes publics de contrôle et de certification (FDA, CMS), à un environnement de travail toxique matérialisé par un turnover incessant et des employés pris en filature, ainsi qu’à une gabegie financière historique dont Rupert Murdoch en personne fera les frais – après qu’Elizabeth Holmes l’a approché et manipulé en vue de remiser au placard l’enquête de John Carreyrou.

Révolutionnaire, vraiment ?

Remontons le fil de l’histoire. Parce que Theranos se gargarise d’une technologie révolutionnaire qu’elle est incapable de mettre en œuvre, cette firme de la Silicon Valley va acheter dans le commerce des appareils concurrents, notamment chez Siemens, afin de réaliser ses fameuses analyses sanguines. Le prélèvement capillaire, c’est-à-dire la ponction d’une goutte de sang au bout du doigt, s’avère trop chiche pour les batteries de tests mis en avant par la communication de Theranos, ce qui l’obligera à organiser des protocoles de dilution aboutissant à des coefficients de variation abyssaux… Autrement dit : faites réaliser deux fois la même analyse chez le même patient dans des conditions strictement similaires selon le mode opératoire de Theranos et vous obtiendrez peut-être deux résultats fondamentalement contradictoires. C’est du diagnostic au doigt mouillé.

Cela n’empêche toutefois pas Elizabeth Holmes de licencier tout employé se montrant sceptique, ou trop regardant. Ni de faire signer des accords de confidentialité très stricts aux hordes d’anciens collaborateurs mis au chômage. Encore moins de s’appuyer sur un Conseil d’administration comportant d’anciens ministres, des investisseurs de renom et même Henry Kissinger, l’ancien conseiller de Richard Nixon ! Mieux encore : Joe Biden, alors vice-président de Barack Obama, se déplacera en personne dans les locaux de Theranos pour admirer un faux laboratoire automatisé et se perdre en louanges envers une entreprise aux pratiques mafieuses…

L’ouvrage de John Carreyrou, parfaitement documenté, s’appuie tant sur des sources internes qu’externes. Parmi ces dernières figurent des médecins, des patients ou des cadres de la régulation publique américaine. Le journaliste explique par le menu comment une entreprise dont la technologie n’a jamais reposé que sur du vent a pu être valorisée à plus de 9 milliards de dollars, faisant d’elle une licorne quasi irradiante. Il montre la manière dont elle s’y est prise pour leurrer tous ses interlocuteurs et évoluer dans une zone grise lui permettant de se jouer, longtemps, des organismes de certification, par exemple en mettant en avant un document de deux pages rédigés suite à une réunion d’Elizabeth et Sunny, son numéro deux tyrannique (et par ailleurs amant), avec cinq représentants de Johns-Hopkins. Pour couronner le tout, Theranos ambitionnait d’étendre ses activités en profitant des réseaux très denses de Safeway et Walgreens. Ça fait froid dans le dos et ça concourt à démontrer, une fois encore, que le capitalisme peut accoucher, parfois, des pires horreurs…

Bad Blood, John Carreyrou
Larousse, avril 2019, 352 pages

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4

Teen Spirit, une énième success story musicale

Première réalisation du comédien Max Minghella, Teen Spirit n’est pas le film qui le fera connaître à ce poste. Et pour cause, le titre n’est qu’une success story musicale comme nous en avons tant vues au cinéma et à la télévision. Reste que la prestance d’Elle Fanning permet à l’ensemble de se regarder sans déplaisir.

Synopsis : Violet Valenski est une adolescente qui ne rêve que d’une chose : s’évader. Aidant sa mère à entretenir leur maison qu’elles ne peuvent payer que par plusieurs boulots en parallèle de sa scolarité, elle fuit sa routine morose en écoutant de la musique. Mais à la suite de sa rencontre avec Vlad, un chanteur d’opéra déchu, et son don pour le chant, Violet va voir sa vie basculer lorsqu’elle décide de participer un Teen Spirit, un télé crochet qui peut lui permettre de sortir de son quotidien et de la lancer…

Il est vrai qu’une introduction peut se montrer barbante pour le lecteur. Elle est pourtant nécessaire. Et pour cause, elle est utilisée pour présenter le sujet dans son intégralité, afin qu’il puisse savoir de quoi il sera question. Pour l’exemple de ce Teen Spirit, l’introduction lui indique que le film est une première réalisation. Celle du comédien Max Minghella (fils d’Anthony Minghella), qui a pu être vu au cinéma (The Social Network, Les Marches du Pouvoir…) ainsi qu’à la télévision (The Handmaid’s Tale). Que la tête d’affiche n’est autre qu’Elle Fanning, jeune comédienne qui ne cesse de s’affirmer de projet en projet et qui saute ici le pas de la chanson, allant dans un registre vocal que nous ne lui connaissons pas encore. Voilà ce qu’il faut savoir avant de se lancer dans le visionnage de Teen Spirit et ce que peut vous permettre une introduction. Mais cette dernière a également un autre but, beaucoup moins louable : celui de meubler. De raconter plein de choses afin d’élargir le temps de lecture pour que l’article – comme une discussion – paraisse plus présentable aux yeux des gens quand il n’y a finalement pas grand-chose à dire. Pour Teen Spirit, l’introduction a plutôt – et malheureusement – ce rôle-là, tant le long-métrage n’a pas ce qu’il faut sous le capot pour débattre des heures et des heures.

Et au lieu de poursuivre un préambule qui peut encore s’éterniser et qui se montrera vain, entrons directement dans le vif du sujet : Teen Spirit est un film mille fois vu. Une success story comme il nous a déjà été donné de voir par le passé – à l’instar de Flashdance et autres Billy Elliot, en passant par High School Musical et The Pitch Perfect – et qui ne se permet même pas d’innover une seule seconde pour sortir du lot. Pour dire, le projet nous ressort l’intrigue du personnage principal perdu dans un quotidien qu’il désire fuir et qui, par son don et par quelques personnes le poussant à agir, va en sortir. Et ce avec les clichés inhérents à ce style d’histoire, comme le mentor du protagoniste, une star tombée dans l’oubli et qui tente de réparer ses erreurs en voulant aider une jeune personne talentueuse à briller sans commettre les mêmes erreurs. Comme le proche qui, étant enfermé dans ses a priori et son passé (la mère, obnubilée par le fait de devoir payer la maison à la suite du départ de son mari), va être un frein au héros car voulant l’empêcher ou le convaincre de réaliser son rêve qu’il juge absurde. Le tout en s’alourdissant de petites intrigues ajoutées à la va-vite pour avoir un semblant de contenu (la productrice Jules, le simili rapprochement avec la star Keyan Spears, la jalousie d’une camarade de classe…). Teen Spirit reprend cette structure narrative à la lettre et ne va pas plus loin que ça. Ne cherchant jamais à développer ses personnages secondaires malgré leurs backgrounds respectifs ni à proposer aux spectateurs des thématiques dignes de ce nom. Le long-métrage en a bien, mais elles sont éculées (l’envers du décor du monde du showbiz) ou bien survolées comme pas possible (l’origine de l’héroïne pouvant être un handicap pour sa victoire, expédié en quelques lignes). Et puis, quand ce n’est pas spécialement bien écrit, livrant des répliques un peu fades, cela n’aide pas.

Mais comme pour toute success story musical, Teen Spirit fait oublier son manque d’originalité par son attrait pour le quatrième art. Cela, le film le fait savoir en misant tout sur sa tête d’affiche. Une actrice reconnue par le métier et le public qui peut désormais ajouter le chant à son CV. Bien que la comédienne ait par le passé pris des cours de danse et de chant dans sa jeunesse, cela n’était pas visible au premier abord. Avec Teen Spirit, elle peut désormais le montrer à la face du monde et nous prouver tout son talent. En plus d’être une excellente actrice comme elle le confirme encore ici, Elle Fanning prouve qu’elle est également une excellente chanteuse. Bien que le film use de son prétexte de télé crochet pour justifier sa reprise de divers titres connus, c’est avec un envoûtement certain que nous nous laissons porter par la voix de la comédienne, qui interprète ces chansons (Lights d’Ellie Goulding, Dancing On My Own de Rubyn, Wildflowers de Carly Rae Jepsen…) avec beaucoup de prestance et d’assurance. Un régal aidé par l’aspect hypnotisant du titre, qui joue à fond la carte des jeux de lumières style néons de night club et la musique électro qui va avec pour créer une ambiance véritablement hypnotisante. Le montage peut par moment nous sortir du film, notamment avec ses effets qui font très clips pour MTV, mais ce sont bien les moments chantés qui permettent à Teen Spirit d’être agréable à regarder à défaut d’être mémorable.

Et commet l’introduction, la conclusion peut également être un autre moyen de meubler ses propos, en résumant par quelques lignes supplémentaires ce qui a déjà été dit dans le reste du sujet. Même quand celui-ci n’est pas spécialement riche. Pour Teen Spirit, cela sera juste un rappel de son statut de success story musical terriblement banal qui ne doit son salut qu’à la prestation de son actrice principale et à la tenue envoûtante quoique artificielle de ses chansons. Mais la conclusion permet également de spéculer par exemple ici sur la carrière de réalisateur de Max Minghella. Semblant fier d’occuper ce poste ainsi que celui de scénariste, Teen Spirit n’est pourtant pas le film qui fera exploser sa carrière derrière la caméra, le long-métrage n’ayant rien de bien transcendant pour mériter ses débuts de metteur en scène. En effet, même quand il n’y a pas grand-chose à raconter, une introduction et une conclusion sont bien des étapes nécessaires à toute explication, analyse ou discussion. N’en déplaise aux personnes préférant ne pas passer par quatre chemins. Car même si c’est parfois pour étirer le débat, cela apporte quoi qu’il arrive une réflexion en apportant des détails, une entrée en matière et une fin. Et un film tel que Teen Spirit se prêtait bien à la démonstration.

Teen Spirit – Bande-annonce

Teen Spirit – Fiche technique

Titre original : Teen Spirit
Réalisation : Max Minghella
Scénario : Max Minghella
Interprétation : Elle Fanning (Violet Valenski), Zlatko Burić (Vlad) Agnieszka Grochowska (Maria Valenski), Rebecca Hall (Jules), Millie Brady (Anastasia), Archie Madekwe (Luke), Vivian Oparah (Kelli), Ria Zmitrowicz (Hayley)…
Photographie : Autumn Durald
Décors : Kave Quinn
Costumes : Mirren Gordon-Crozier
Montage : Cam McLauchlin
Musique : Marius De Vries
Producteur : Fred Berger
Productions : Automatik, Aperture Media Partners, Blank Tape, Head Gear Films, Interscope Films et Metrol Technology
Distribution : Metropolitan Filmexport
Budget : inconnu
Durée : 92 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 26 juin 2019

États-Unis, Royaume-Uni – 2019

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2.5

Donnie Darko, de Richard Kelly : down the rabbit hole

En octobre 2001, Richard Kelly signait un premier long métrage qui passait relativement inaperçu  : Donnie Darko, l’histoire d’un lycéen en contact avec un lapin monstrueux d’un mètre quatre-vingts. Casting parfait, scénario mindfuck et bande-originale aux petits oignons, le film a compté au fil des années de plus en plus d’ inconditionnels. Superbement restauré en ultra HD (4k) par Carlotta films, avec deux versions dont la director’s cut inédite en France, ce film culte ressort en salle le 24 juillet. A ne pas manquer.

Fin du monde et paradoxe temporel

Donald Darko, lycéen mal dans sa peau, est sujet à des crises de somnambulisme. C’est à l’occasion d’une de ces crises qu’il échappe à une mort spectaculaire, un réacteur d’avion atterrissant dans sa chambre. Donnie est alors contacté par un lapin squelettique, prénommé Frank, qu’il est le seul à voir et qui lui révèle l’imminence de la fin du monde  (elle doit survenir, précise-t-il, dans un délai de 28 jours, 6 heures, 42 minutes et 12 secondes exactement). La suite du récit raconte comment le jeune homme va composer avec son mystérieux ange-gardien et son inquiétante prédiction.

Scénario déstructuré

De fait, le spectateur se retrouve vite perdu dans un scénario labyrinthique qui se situe à la marge des deux genres voisins que sont le fantastique et la S.F.  Ainsi, on ne sait jamais vraiment si les événements dont nous sommes témoins sont à prendre au pied de la lettre – postulat d’un univers parallèle, de trous de ver et autres failles temporelles, autant d’items caractéristiques du film de science-fiction – ou s’il s’agit d’une représentation de la réalité transfigurée par l’imagination délirante de Donnie. Auquel cas nous sommes davantage dans un portrait psychiatrique à la manière de Mulholland Drive (sorti la même année), Shutter Island ou Fight Club pour ne citer que ces trois-là. Dans cette optique, Donnie Darko pourrait ainsi être compris comme une réinterprétation de son quotidien par l’esprit névrosé du personnage principal.

Lapin géant et lapins de garenne

La figure du lapin, qui revient en boucle dans le film, est à ce titre très intéressante. L’animal apparaît notamment dans le cours de la professeure d’anglais au travers du conte Watership down de Richard Adams. Cette fable cruelle raconte comment un jeune lapin doué de prescience va tenter d’avertir sa communauté que leur garenne est menacée de destruction.  Ainsi, le destin de Donnie ressemble à celui de ce lapin lanceur d’alerte, comme s’il s’était attribué une mission comparable : empêcher la fin du monde. De même, le lapin géant, qu’il est le seul à voir, tient son nom, son costume et son masque d’un personnage réel a priori anecdotique  :  Frank, le copain de sa sœur, qui n’apparaît que tardivement dans l’histoire mais provoque la mort de Gretchen, la petite amie de Donnie. La fin du monde évoquée dans le scénario ne serait ainsi pas à prendre au sens littéral mais au sens métaphorique. A vouloir éviter que ne se produise la prédiction du lapin, Donnie n’évite ni la mort de Gretchen…ni celle de Frank. Qui revient le hanter mentalement en lapin. Une boucle infernale en quelque sorte.

Une mise en scène particulièrement maîtrisée

Si le film brille par l’écriture de son scénario, la réalisation n’est pas en reste. Outre la direction d’acteurs qui vit la révélation de Jake et Maggie Gyllenhall, dans leurs tous premiers rôles, le découpage des scènes, le travail de cadrage  et le montage antéchronologique de l’histoire confèrent au film une dimension hypnotique. On appréciera à ce titre la version Director’s cut que Carlotta films nous permet de redécouvrir. Mais c’est surtout par sa bande-originale que le film séduit le plus. De somptueux morceaux comme The Killing moon d’Echo and the Bunnymen (encore des hommes-lapins) ou la superbe reprise de Mad world par Michael Andrews et Gary Jules, accompagnent avec émotion les passages les plus marquants de ce film fantastique dans tous les sens du terme.

Bande-annonce : Donnie Darko

Fiche technique : Donnie Darko

Réalisation et scénario : Richard Kelly
Producteurs : Adam Fields et Sean McKittrick
Directeur de la photographie : Steven B. Poster
Costumière : April Ferry
Monteurs : Sam Bauer et Eric Strand
Chef décorateur : Alec Hammond
Musique originale : Michael Andrews
Effets spéciaux : Amalgamated Pixels
Société de distribution : Newmarket Films , Metropolitan FilmExport
Dates de tournage : 24 juillet au 30 août 2000
Budget : 4 500 000 dollars
Genre : Drame, Fantastique
Durée : 113 minutes ou 133 minutes (version Director’s cut)
Pays :  États-Unis
Dates de sortie en salles :
États-Unis : 26 octobre 2001 (sortie limité), 2 juin 2004 (sortie limité, version Director’s Cut)
France : 30 janvier 2002

Restauration 4 k

A propos de la version Director’s cut : Montée en 2004, seulement trois ans après sa sortie aux États-Unis, la version Director’s Cut de Donnie Darko comporte 21 minutes additionnelles. Elle comprend de nouvelles scènes restaurées, une bande son modifiée et des extraits du livre intradiégétique Philosophie du voyage dans le temps, écrit par le personnage Roberta Sparrow.

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4

Too Old to Die Young de Nicolas Winding Refn : la leçon du maître

Avec les épisodes 4 et 5, le Festival de Cannes nous avait donné un avant-goût de Too Old to Die Young, la nouvelle série événement du réalisateur danois Nicolas Winding Refn. Mais il est maintenant temps de se plonger intégralement dans l’univers noir et tumultueux d’une oeuvre d’une rare opacité et d’une radicalité assez libératrice. 

C’est un doux euphémisme de dire que le cinéma de NWR soit clivant : il y a ceux qui aiment et ceux qui détestent. Drive a été un succès fulgurant mais la suite de la carrière du danois n’a fait qu’accentuer la difficulté d’accès de ses œuvres – à travers les impressionnants Only God Forgives et The Neon Demon – et ce n’est pas cette nouvelle série qui va permettre à NWR de se faire un nouvel audimat tant ses codes esthétiques et narratifs vont se voir multiplier par mille. Car le spectateur va devoir s’armer de patience pour pouvoir consommer toute la splendeur fantomatique de cette série hors norme dans tout ce que cela comporte en termes de grandiloquence et de questionnement sur la superficialité de l’image. A l’instar d’œuvres comme Inland Empire et Twin Peaks saison 3 de David Lynch, rares sont les projets qui sentent autant le libre arbitre artistique et le lâcher-prise. La référence à David Lynch pourrait devenir un peu grossière, peu pertinente dès qu’une oeuvre sort des sentiers battus. 

Mais ici, il n’est point question de les comparer d’un point de vue qualitatif ni artistique mais de synchroniser les façons de penser : celle de voir un cinéaste qui se libère du cadre audiovisuel dans lequel il se trouve (les séries) pour s’en accommoder, détruire les barrières de l’architecture du format cinématographique et se servir de sa temporalité pour créer en filigrane une rythmique mystique et hors du temps (le streaming). Car qu’on se le dise, avec ses 10 épisodes qui dépassent chacun 1h, Nicolas Winding Refn prend son temps, s’amuse, s’auto satisfait, se regarde filmer avec emphase et crée de ce fait une série – qui n’en est pas une – où chaque épisode est une petite parcelle d’un immense et long film de presque 13h. 

Ce qui est important pour le danois n’est pas de respecter les codes d’une série, chose dont il n’a que faire mais d’au contraire de les effacer pour imposer ses propres codes. A ce compte là, les deux premiers épisodes sont d’une radicalité assez éreintante – voire rédhibitoire pour d’autres – et imposent le rythme lancinant, neurasthénique, presque en fin de vie d’une plongée abrasive dans un Los Angeles périphérique et statique en pleine miséricorde (viol, pédophilie, prostitution, inceste, meurtre, torture). Martin est un flic borderline et après l’assassinat de son partenaire par un cartel qui a voulu venger la mort de la mère de l’un d’entre eux (Jésus), Martin va continuer de se faufiler comme un loup dans les nuits de la Cité des Anges pour rendre une sorte de justice  « divine » et « divinatoire » contre le mal qui ronge l’Homme. La série aura deux points névralgiques : la quête de Martin, avec l’aide d’un ancien agent du FBI Viggo sous les « ordres » de Diana une avocate guérisseuse et prophète. D’un autre côté, le milieu des cartels mexicains avec à leur tête Jésus et sa femme glaçante et miraculeuse Yaritza. Des deux versants, NWR n’aura de cesse d’écarteler au maximum son montage, ou même d’approfondir la moindre particule d’image pour arriver à créer une véritable mythologie visuelle autour de chacun des personnages. 

Dès le premier plan, le premier mouvement de caméra, ou même les premières notes de la bande-son composée par Cliff Martinez, on sait où l’on met les pieds, chez un Nicolas Winding Refn qui n’en a que faire des critiques et qui cette fois donne plénitude à son ego et à son style caractéristique : une luminosité luxuriante, des nombreux travellings, un univers statique et carnassier, un cadre millimétré, une narration minimaliste, une sexualisation iconique de ses personnages mythologiques, une violence sèche et sanglante, des personnages taiseux, introspectifs et un rythme léthargique. Le compte est bon et ravira ses aficionados. Cependant, comme on avait pu le constater pendant Cannes, l’ensemble de la série renvoie la forme du cinéma de Nicolas Winding Refn dans un extrémisme formel assez étourdissant. Comme Michael Mann avec Hacker, ou même Terrence Malick avec A la Merveille ou Knight of Cups, Too Old to Die Young s’achemine vers une certaine forme d’abstraction, dans un système presque fermé sur lui-même, autant aveuglé qu’aveuglant, où le danois semble pousser les limites de son savoir-faire, quitte à se jeter contre le mur lorsqu’il allonge les scènes à outrance. C’est parfois usant de se voir confronter à cette surdimension de la longueur, à cette perpétuelle envie de rendre magistral chaque centimètre du cadre mais cela accentue ce sentiment de mort, rend l’aspect artificiel de l’univers dépeint encore plus palpable comme si L.A. était un cœur en fin de vie dont le battement se mettait au diapason des derniers souffles du monde. Un univers peuplé uniquement de zombies désarticulés et ne faisant qu’un avec le cadre. Cette lenteur n’est jamais synonyme d’apathie et se rapproche d’une hypnose de tous les instants. 

Pourtant la série est d’une orfèvrerie magistrale et devient un grand moment de cinéma qui prend soin à contenir tous les faisceaux habituels de la filmographie du cinéaste. On pense à Drive avec ce personnage masculin charismatique, taiseux menant une double vie criminelle, on pense à Pusher 2 pour ce questionnement sur la virilité, on pense à The Neon Demon avec cette obsession pour le fétichisme des corps et le « cannibalisme » de l’image de la femme, et on pense beaucoup à Only God Forgives avec la violence du monde, cette esthétisation maximale d’une recherche de vengeance, le surgissement de la justice christique et surtout aussi grâce à la place importante des pulsions incestueuses de certains personnages (Jesus) où la figure maternelle semble une nouvelle fois troubler le cinéaste. Too Old to Die Young est le paroxysme même de l’artisanat aussi vain que flamboyant de son auteur : la lenteur n’a jamais été aussi plombante, la violence jamais aussi crasse, le sexe jamais aussi visible, acerbe et dévorant dans un monde qui court à sa perte. Dans ce Los Angeles désertique, on passe du polar au film de transe, de la romance charnelle et glauque à un pur récit initiatique. Nicolas Winding Refn se plonge à corps perdu dans le chaos le plus total, mêle une innocence rapidement déchue et complètement incapable de rétablir un once de bien dans cet univers sans émotion et dont la seule issue reste le sang et le goût de l’apocalypse sourde dont certaines scènes (comme celle de la plage) semblent tenir dans leurs mains la mélancolie d’un Takeshi Kitano. 

Nicolas Winding Refn se radicalise, prend un malin plaisir à nous scruter de manière goguenarde, se croit peut-être plus grand que les autres mais continue de nous passionner par sa vision d’un monde en chute libre, glaçant et extatique (ces plans larges d’extérieur et ces déambulations nocturnes), à nous impressionner par sa capacité à magnifier une violence soudaine (la séquence mémorable des meurtres perpétrés par Yaritza qui ressemble beaucoup au Driver avec son blouson et son arme), à nous hypnotiser par le charisme vénéneux et ténébreux de certains personnages qui font peut-être partie des meilleurs de la filmographie de NWR (Yaritza, Diana et Viggo), à nous étonner avec une touche d’humour qu’on ne lui connaissait pas ou peu (le personnage foutraque de Theo, la tentative de meurtre de Damian pendant sa danse « zombiesque », le regard sur les flics complètement idiots et fachos, l’humour noir et le sens de la soumission de certains personnages) et à nous fasciner par sa multitude d’idées de mise en scène (la course poursuite, les deux morts sous la torture de Jésus ou le meurtre de masse satirique de Viggo). Malgré son immobilisme, le cinéma de NWR est en perpétuel mouvement et dans une recherche continue de limites. Limites qu’on attend encore d’apercevoir car NWR a une nouvelle fois sorti les griffes. 

Bande-annonce – Too Old to Die Young

Synopsis : Dans les bas-fonds de la vie criminelle de Los Angeles, le quotidien d’un officier de police endeuillé à la suite du meurtre de son coéquipier. Autour de lui, des tueurs à gages, des yakuzas, des cartels mexicains, la mafia russe et des gangs d’adolescents assassins.

 

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4.5

Yves : Benoît Forgeard fait mouche avec un film aussi réflexif qu’hilarant

Avec le très drôle Yves, et après Le Daim de Quentin Dupieux, Benoît Forgeard montre à son tour qu’un cinéma de l’absurde post-moderne s’installe en France. Le cinéaste prend le chemin d’une rom-com drôle et réflexive pour évoquer l’intelligence artificielle et les nouvelles relations homme/machine.

Synopsis : Jérem s’installe dans la maison de sa mémé pour y composer son premier disque. Il y fait la rencontre de So, mystérieuse enquêtrice pour le compte de la start-up Digital Cool. Elle le persuade de prendre à l’essai Yves, un réfrigérateur intelligent, censé lui simplifier la vie…

Ex Machina

Il est amusant de visionner à la suite les deux films que sont le Daim de Quentin Dupieux et Yves de Benoît Forgeard. Véritablement le centre du mouvement de l’absurde français, si tant est qu’un tel mouvement existe, les deux œuvres sont pourtant assez dissemblables. On ne peut nier à Quentin Dupieux une certaine maîtrise, une expérience de la chose cinématographique, qui fait que son film est très acclamé même si un certain ennui s’est abattu sur l’auteur de ces lignes face  un Jean Dujardin qui fait certes le job, une Adèle Haenel percutante comme à son habitude, mais dans un film qui tourne assez vite en rond autour de sa thématique, celle d’une descente de ses protagonistes vers les profondeurs de la folie, un film qui est bâti sur son registre habituel de l’absurde, mais trop intellectualisé, peut-être trop tourné sur lui-même, pour  parvenir vraiment à amuser.

Yves, d’un autre côté, est perçu comme un film potache, avec un langage ordurier, des lyrics de rap orduriers, un personnage un peu bas de plafond. Et pourtant, l’humour par l’absurde ici fonctionne bien plus facilement que chez Dupieux. Benoît Forgeard tient un sujet nettement identifié , le rapport de l’homme et de la machine dans un monde qui part en vrille. Jérem (étonnant William Lebghil) est un jeune glandeur qui rêve de devenir une star du rap, mais sans beaucoup de talent, ni même de conviction. Fauché, il accepte d’être un cobaye dans un programme de test d’un frigo doté d’une intelligence artificielle, dans le but uniquement d’avoir de quoi manger gratuitement. Yves, c’est le nom de son frigo, commande en effet la nourriture qui convient à Jérem de manière de plus en plus précise, au fur et à mesure que son algorithme fait plus profonde connaissance avec ce dernier. La formule fait mouche très vite, les gags ne sont pas toujours d’une finesse exquise, mais ils sont drôles, et d’autant plus fascinants que le spectateur est face à quelque chose qu’il fantasme autant qu’il craint, à savoir une intelligence artificielle qui lui est supérieure mais qui serait pourtant à son service, lui, l’humain, le  maître de l’univers.

La manière assez terre-à-terre de traiter ce sujet de la domination de la machine du futur proche sur l’homme non seulement marche, mais cache une analyse sociologique aiguë de la société que nous sommes en train de fabriquer. Benoît Forgeard se place au niveau de l’homme, mais également au niveau de la machine, en montrant de manière troublante combien l’épaisseur du trait est très fine entre Yves et Jérem. Ils ont beau être l’un et l’autre conscients du désavantage  pour Yves d’être désincarné, non incarné plus exactement, le risque que le « fribot » tombe amoureux d’une humaine , ou vice-versa, n’est jamais complètement nul. Yves et Jérem deviennent en effet la même « personne », l’un avec plus de chair, l’autre avec plus de cerveau, et le scénario du cinéaste et de son co-scénariste Alain Layrac regorge de trouvailles pour montrer l’ « amitié » et la symbiose qui naissent entre les deux personnages.

Pour enfoncer encore le clou de sa démonstration, Benoît Forgeard introduit le personnage de So (Doria Tillier, dont la beauté éclatante sert parfaitement les propos du cinéaste). So est la statisticienne qui doit suivre les progrès d’Yves, ainsi que ceux de Jérem, censé se bonifier dans tous les domaines au contact de son frigo magique. Bien entendu, Yves tout comme Jérem tombent très vite amoureux de So, et les quiproquos drôlatiques qui s’ensuivent relèvent davantage d’une vraie réflexion sur le devenir de notre société dans le cadre de cette coexistence homme/machine, que d’un mauvais vaudeville de ménage à trois. Le film fait parfois froid dans le dos, tant la réalité imaginée par le cinéaste est à la fois crédible et terrifiante. Le choix de la romance mais aussi de la bromance , avec une hallucinante scène finale sous  forme d’apothéose est un choix judicieux qui démarque Yves des films de SF qui souvent n’ont qu’une approche alarmiste et exagérée de ce sujet.

On peut encore dire un mot de Philippe Katerine, déjà au casting dans Gaz de France, le précédent film autrement moins réussi de Benoît Forgeard, qu’on voit ici comme une sorte de passage entre l’univers musical pauvre, mais humain, de Jérem, et celui parfait, sans aucune fausse note et propice à fabriquer des tubes à la chaîne qu’Yves crée. Philippe Katerine, avec son électro-pop déjantée, est cet élément qui représenterait une collaboration idéale entre l’homme et la machine…

Fourmillant d’idées, drôle de bout en bout, Yves est un film à tiroirs en apparence simple, mais qui porte de nombreuses pistes de réflexion sur la société. Clôturant la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes , alors que le Daim l’ouvrait, Yves montre, de la même manière que les films de Quentin Dupieux, qu’une sorte  de French Touch existe aussi dans le cinéma de l’absurde post-moderne, et on ne peut que s’en réjouir.

Yves – Bande annonce

Yves – Fiche technique

Réalisateur : Benoît forgeard
Scénario : Benoît Forgeard, Alain Layrac
Interprétation : William Lebghil (Jérem Roudet), Doria Tillier (So Balotelli), Philippe Katerine (Dimitri), Alka Balbir (Nicole), Darius (Roger Phila), Antoine Gouy (Yves -voix-), Anne Steffens (Maître Fontanella), Bertrand Burgalat (Le juge Garonne), Sébastien Chassagne (Le dermato)
Photographie : Thomas Favel
Montage : Maryline Monthieux
Musique : Bertrand Burgalat, MiM & Tortoz
Producteur : Emmanuel Chaumet
Maisons de production : Ecce Films
Distribution : Le Pacte
Durée : 107 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 26 Juin 2019
France – 2019

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4

L’apparence dans le cinéma de F.W. Murnau

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Le cinéma de Friedrich Wilhelm Murnau présente de nombreuses thématiques, caractéristiques et techniques cinématographiques constantes, qui traversent la quasi-totalité de ses douze films encore visibles aujourd’hui. Parmi elles : la femme fatale, la trahison, l’échelle sociale, le rapport de l’individu au collectif, l’immobilisme architectural, l’expressionnisme, la dualité entre ville et campagne, etc. Mais l’un des grands axes de son cinéma tourne autour d’une réflexion sur l’apparence, qui soulève dans chaque film des questions nouvelles ou du moins réactualisées.

L’apparence fait directement écho à l’image : image cinématographique, image en tant que réputation du personnage vis-à-vis d’autres personnages, et donc image en tant que regard (d’autrui, sur autrui, sur soi-même), image en tant que jugement. L’apparence fait alors écho au regard : le regard porté par la caméra de Murnau sur des sociétés, des catégories sociales, des familles, des mondes à part entière ; le regard délivré par ses acteurs qui, en bons artisans d’un courant expressionniste en pleine gloire, font tout passer ou presque par leurs expressions faciales et leurs regards-caméra. L’apparence est donc une construction commune : construite par les personnages, par le jeu des acteurs qui les interprètent, par la caméra qui décide de les filmer d’une certaine manière, et par Murnau lui-même qui se sert de l’ensemble pour éclairer les thématiques qui lui sont chères.

L’apparence comme travestissement et manipulation

Dans les films de Murnau, il est fréquent de voir les personnages se déguiser, se travestir, se faire passer pour qui ils ne sont pas afin de tromper voire manipuler ceux qui les entourent. L’apparence devient donc un outil dramatique qui crée un décalage entre ce que le personnage sait et ce dont le spectateur est au courant. Parfois, ce dernier est dans la confession de la supercherie, parfois non, selon l’effet voulu par le cinéaste allemand.

L’exemple le plus frappant se trouve dans son adaptation de Faust (1926), dans lequel le personnage principal, un vieil homme qui souhaite séduire une femme plus jeune, pactise avec Méphistophélès en échangeant son âme contre une jeunesse éternelle. Ici, l’apparence est littéralement métamorphosée et permet au personnage – accompagné du spectateur, dans la confidence – d’arriver à ses fins. Elle est le concept même du film et toute la narration s’articule autour du développement de cette thématique de « l’apparaître », de la superficialité de cette parure de jeunesse qui ne transforme en aucun cas l’être en profondeur – ce qui causera justement la tragédie.

Dans le Tartuffe (1926), l’idée est sensiblement la même. Là aussi, tout le film tourne autour d’un personnage qui se fait passer pour ce qu’il n’est pas. Le tartuffe se déguise en prêtre pour s’immiscer dans le quotidien d’Orgon et Elmire, avec pour but pervers de séduire cette dernière à l’insu de son époux. Il y a même une double utilisation de l’apparence, par mise en abîme : au début du film, un jeune homme se déguise en vagabond pour duper la vieille servante de son grand-père, et raconte à celui-ci l’histoire du Tartuffe dans l’espoir qu’il fasse le lien avec sa propre situation.

C’est encore le cas dans La Découverte d’un secret (1921), où le personnage du Comte est accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis, et décide de se présenter au château de ses accusateurs habillé en moine, afin de mener sa propre enquête de l’intérieur en écoutant les confessions de ses hôtes. Ici, Murnau illustre à quel point les sens, et peut-être encore plus la perception visuelle, deviennent pour beaucoup l’unique critère d’identité et d’identification. Comme si une simple modification d’apparence suffisait à transformer l’essence d’une personne ; d’où la facilité à s’en servir pour manipuler son prochain.

Citons également, bien que plus brièvement, ses autres films où le travestissement de l’apparence est abordé. Promenade dans la nuit (1921), son plus vieux film subsistant à ce jour, lors d’une scène d’une grande légèreté : un homme s’ennuie dans son cabinet de docteur, et sa compagne décide de se déguiser et de lui rendre visite en tant que patiente, afin qu’il l’ausculte et qu’elle puisse passer du temps avec lui à son insu ; les deux rient aux éclats quand elle retire sa capuche et se révèle à lui. Enfin, dans Les Finances du grand duc (1924), la princesse russe se déguise en homme pour échapper à ses poursuivants.

En résumé, l’apparat est la forme ultime du mensonge et de l’aveuglement chez Murnau. Mais c’est encore ici à un degré très littéral, purement perceptuel et sensitif : car l’apparence acquiert le plus souvent une charge symbolique et sociale qui pèse sur les épaules des personnages.

L’apparence comme différenciation sociale

L’apparence n’est pas uniquement le déguisement, c’est aussi l’image que les personnages renvoient aux autres dans leur manière de s’habiller, de se mouvoir, de se comporter ; une image qui traduit presque toujours une attitude socialement orientée. Dans Promenade dans la nuit, on retrouve la figure masculine de l’homme d’affaire animé par un rapport obsessionnel à la célébrité, aux apparences, à l’image renvoyée à autrui et au désir absolu d’être vu – et plus que vu : regardé. Dans L’Intruse (1930), les vêtements de la femme de la ville sont l’une des causes de son rejet de la part de la famille du paysan qu’elle est venue rejoindre à la campagne : tous la considèrent à tort comme une fille de petite vertu, superficielle, manipulatrice et volage. C’est néanmoins l’inverse dans L’Aurore (1927), où la femme de la ville, une brune toute de noir vêtue, vient séduire et vampiriser de son charme un jeune paysan déjà fiancé, mal coiffé et mal rasé, portant quant à lui des habits rapiécés et trop grands ; sa fiancée est à l’inverse pure, une blonde habillée de blanc incarnant la paysanne amoureuse, loyale mais trop naïve.

Dans La Terre qui flambe (1922), le dualisme entre richesse et pauvreté est formidablement mis en perspective dans la façon dont deux familles apparaissent tour à tour à l’écran. Chez Johannes et Peter, les visages sont sales et éprouvés, la maison en bois rongée par le froid, les habits en lambeaux, les vitraux verglacés : la pauvreté est partout palpable, et le visage blanc et vigoureux de Johannes annonce son désir d’émancipation et l’ascension sociale à venir. De l’autre côté, la famille Redunburg vit dans un immense manoir gardé par le feu paisible d’une cheminée. Le contraste est criant : d’un côté la pauvreté, le travail manuel sans repos, les pièces anxiogènes, la vieillesse et la maladie, l’attache familiale ; de l’autre le luxe, l’oisiveté rendue possible, les pièces lumineuses, le papillonnage d’un amant à un autre, etc.

Mais son exemple à la fois le plus tragique et terrifiant se trouve dans Le Dernier des hommes (1924), où toute la tension sociale se retrouve cristallisée dans un simple uniforme. Cette histoire est donc celle d’un vieil homme, portier d’un prestigieux hôtel, « L’Atlantic », qui ne vit que pour la reconnaissance que le costume de fonction qu’il revêt chaque jour lui procure, que ce soit de la part de son entourage ou de lui-même. La pression sur cet homme est donc avant tout sociale : l’habit, au-delà du prestige qui l’accompagne, définit l’appartenance à une certaine catégorie sociale. Il est de ceux « qui portent l’habit », lui. Et pas les autres. Lorsque, jugé trop âgé, il est démis de ses fonction par le directeur de L’Atlantic, il se voit retirer son uniforme (ou plutôt arracher, comme si on lui arrachait sa peau ou une couche de lui-même). La perte de son emploi marque le début d’une lente déchéance privée de tout héroïsme.
Ce qui est intéressant, c’est que le plus important n’est finalement pas le costume en tant qu’objet, qu’il parvient à récupérer en cachette pour ne pas perdre la face devant ses semblables, mais le prestige que la fonction procurait à travers ce costume. Il comprend ainsi que dans le monde des hommes, c’est l’habit que l’on respecte plus que la personne qui le porte. Mais pour lui les deux se confondent : sa fonction était devenu sa nature même, ce qui le définissait en tant qu’être humain. En perdant son habit, c’est son humanité même qui est énucléée de toute valeur et de tout sens. Dès lors, le personnage ne fait plus qu’errer dans les rues, désespéré et moqué par ceux qui autrefois l’admiraient.

Dans ce film, Murnau pousse le culte de l’apparence et de l’« avoir l’air » à son paroxysme, puisqu’un simple vêtement fait basculer la vie tout entière d’un homme. Ainsi, il se sert de l’apparat pour caractériser immédiatement ses personnages, faisant comprendre au spectateur, dès le premier regard, de quel milieu social chacun provient, et matérialisant leurs principaux traits de caractère dans leur accoutrement ou leur gestuelle. Autrement dit, changer d’apparence, dans ces conditions, permet d’illustrer une mutation psychologique des personnages.

L’apparence comme cheminement psychologique

Puisque dans le cinéma de Murnau, l’apparence définit d’une manière ou d’une autre l’identité des personnages, l’évolution de l’une entraîne toujours la transformation de l’autre. Dans L’Aurore, la monstruosité de l’homme de la campagne se matérialise dans l’absence de soins qu’il apporte à son apparence et sa tenue. Il marche comme un fantôme, voûté, les mains au fond des poches, le regard perdu vers le sol, les cheveux tombants, le visage grave. Dès qu’il amorce sa rédemption, après sa trahison, il décide de se reprendre en main : c’est alors qu’il se rend chez le barbier, chez le coiffeur, qu’il revêt un nouveau costume et arbore un grand sourire. Toutes ces séquences, qui paraissent anodines, sont en réalité autant d’étapes vers le pardon et la preuve que son cœur s’est éclairci, que ses sombres desseins sont partis et qu’il est désormais un homme nouveau. À l’inverse, l’apparence de sa fiancée n’évolue quasiment jamais, signe de la constance de sa loyauté et de son amour ; elle reste fidèle à elle-même.

Dans Promenade dans la nuit, ce cheminement psychologique prend forme pour le docteur à travers la cécité de son patient à qui il permet de recouvrer la vue. Ici, la cécité est le symbole de la mauvaise conscience du docteur, qu’il cherche à refouler ; celle d’un homme aveuglé par un amour brûlant et qui se rend compte, qui « ouvre les yeux » sur sa situation. La vue recouvrée par l’aveugle, grâce aux soins du docteur, est en réalité double : au sens littéral pour le premier, au sens métaphorique pour le second. Ce recouvrement permet la création d’un nouveau regard : l’aveugle peut désormais voir le monde, tout comme le docteur réalise qu’il avait été jusqu’alors aussi aveugle que lui vis-à-vis de ses propres sentiments.

Enfin, dans Fantôme (1922), tout le parcours psychologique du personnage de Lorenz est déterminé par le souvenir d’un visage, d’une apparence. Au début du film, Lorenz est renversé par les chevaux de la voiture d’une femme, blonde et ténébreuse, qu’il ne reverra plus mais qui ne cessera jamais de le hanter. Il est comme possédé par la cicatrice que cette femme a laissée en lui. Chaque blonde qu’il aperçoit paraît être elle, ou bien son sosie. Elle semble être partout. Il passe finalement la nuit avec une femme quelconque qu’il rencontre au restaurant. Et il l’embrasse comme un mirage, en songeant à l’autre… la vraie. Désormais plus rien n’existe sinon son visage, un visage dont il n’est plus certain des contours, certes, mais dont l’expression l’obsède encore et toujours. Ici, l’apparence prend une nouvelle dimension : celle du phénomène, de l’apparition et de la disparition. C’est justement parce que cette femme ne lui est apparue que furtivement, et qu’il ne l’a plus jamais revue ensuite, que son apparence l’obsède. Elle n’a rien de particulier, mais la fugacité de l’instant a suffi pour graver son image dans l’esprit de Lorenz, qui la poursuit ensuite comme une chimère.

Conclusion

Nous pourrions divaguer encore longtemps sur ce thème, et encore plus sur le cinéma de Murnau en général, tant chacun de ses films est une mine inépuisable de ressources à analyser et à interpréter. Si la quasi-totalité de ses films ont été évoqués, faisons tout de même mention de son Nosferatu (1922), qu’il serait dommage d’oublier, et de Tabou (1931), son dernier film, qui s’avère lui aussi pertinent pour la présente réflexion. Certes, il est plus difficile d’intégrer ces deux films à l’un des trois axes développés ci-dessus, mais le lien qui les unit est essentiel.

Dans Nosferatu, l’apparence du vampire n’est pas due à un travestissement, elle n’indique aucune appartenance à quelconque catégorie sociale, et n’illustre aucun cheminement psychologique : le nosferatu est une entité purement fantastique, diabolique, qui sert ici un courant artistique, à savoir l’expressionnisme. Ce film est un véritable ovni dans la filmographie de Murnau, en tant qu’extraordinaire exercice de style, fondamentalement métaphorique (l’arrivée du vampire assimilé à celle de la peste, toutes deux vécues comme un châtiment du diable), mais qui fait des infidélités aux thématiques phares du réalisateur allemand.

De même, Tabou est une légère sortie de route, loin des ombres portées et de l’architecture gothique, pour une petite escapade sur l’île de Bora-Bora. Avec Tabou, Murnau communie avec le monde et accouche d’un cinéma essentialisé, défait de tous ses apparats expressionnistes – fussent-ils géniaux –, un cinéma le plus « naturel » qui soit. Ou comment partir avec génie, en faisant de son dernier film la dénudation ultime de son cinéma tout entier : l’expressionnisme était l’uniforme, l’apparence dont Murnau voulait parer ses thématiques. Nosferatu et Tabou sont donc aux antipodes : le premier incarne le sommet de l’expressionnisme, du stylisme visuel, de l’esthétique presque ostentatoire ; le second abandonne tout cela, comme pour laisser éclater au grand jour ce qui avait toujours été sous-jacent, mais recouvert de ce verni expressionniste qui en rendait la lecture parfois difficile. À l’image de l’homme de la campagne de L’Aurore, Murnau semble, pour son dernier film, avoir fait changer son cinéma d’apparence, délaissant ses démons pour accoucher d’un regard simplifié, régénéré, purifié.