« Bad Blood » : vent de scandale sur l’industrie biomédicale

Bad Blood est effrayant à plus d’un titre. Pour son étude de caractère, pour sa charge anticapitaliste sous-jacente, pour ce qu’il révèle des dysfonctionnements de la FDA et du CMS, deux autorités américaines de régulation du secteur médical. John Carreyrou, journaliste au Wall Street Journal, raconte un scandale « siliconiste » avec le suspense échevelé d’un polar.

Elle a une voix de baryton, un regard pénétrant et une détermination à toute épreuve. Petite, elle se rêvait déjà en milliardaire et rentrait dans des colères noires quand elle échouait à une partie de Monopoly. Elle a abandonné ses études à dix-neuf ans à peine, pour monter sa propre boîte, Theranos, spécialisée dans le biomédical. Le grand projet d’Elizabeth Holmes ? Créer une machine portative capable de faire des centaines d’analyses immunologiques, hématologiques et chimiques à partir d’une seule goutte de sang prélevée au bout du doigt. Et, pourquoi pas ?, marcher dans les pas de Steve Jobs, qu’elle vénère au point d’appliquer chaque précepte de sa biographie écrite par Walter Isaacson.

John Carreyrou, journaliste au Wall Street Journal, raconte l’histoire de Theranos avec le style d’un auteur de polars. La mégalomanie d’Elizabeth Holmes, sa force de persuasion, sa manière de rationner l’information et de tout diriger vont aboutir à environ un million d’analyses sanguines truquées, à des échantillons manipulés par du personnel non qualifié ou conservés à des températures inadéquates, à des mensonges colportés face aux organismes publics de contrôle et de certification (FDA, CMS), à un environnement de travail toxique matérialisé par un turnover incessant et des employés pris en filature, ainsi qu’à une gabegie financière historique dont Rupert Murdoch en personne fera les frais – après qu’Elizabeth Holmes l’a approché et manipulé en vue de remiser au placard l’enquête de John Carreyrou.

Révolutionnaire, vraiment ?

Remontons le fil de l’histoire. Parce que Theranos se gargarise d’une technologie révolutionnaire qu’elle est incapable de mettre en œuvre, cette firme de la Silicon Valley va acheter dans le commerce des appareils concurrents, notamment chez Siemens, afin de réaliser ses fameuses analyses sanguines. Le prélèvement capillaire, c’est-à-dire la ponction d’une goutte de sang au bout du doigt, s’avère trop chiche pour les batteries de tests mis en avant par la communication de Theranos, ce qui l’obligera à organiser des protocoles de dilution aboutissant à des coefficients de variation abyssaux… Autrement dit : faites réaliser deux fois la même analyse chez le même patient dans des conditions strictement similaires selon le mode opératoire de Theranos et vous obtiendrez peut-être deux résultats fondamentalement contradictoires. C’est du diagnostic au doigt mouillé.

Cela n’empêche toutefois pas Elizabeth Holmes de licencier tout employé se montrant sceptique, ou trop regardant. Ni de faire signer des accords de confidentialité très stricts aux hordes d’anciens collaborateurs mis au chômage. Encore moins de s’appuyer sur un Conseil d’administration comportant d’anciens ministres, des investisseurs de renom et même Henry Kissinger, l’ancien conseiller de Richard Nixon ! Mieux encore : Joe Biden, alors vice-président de Barack Obama, se déplacera en personne dans les locaux de Theranos pour admirer un faux laboratoire automatisé et se perdre en louanges envers une entreprise aux pratiques mafieuses…

L’ouvrage de John Carreyrou, parfaitement documenté, s’appuie tant sur des sources internes qu’externes. Parmi ces dernières figurent des médecins, des patients ou des cadres de la régulation publique américaine. Le journaliste explique par le menu comment une entreprise dont la technologie n’a jamais reposé que sur du vent a pu être valorisée à plus de 9 milliards de dollars, faisant d’elle une licorne quasi irradiante. Il montre la manière dont elle s’y est prise pour leurrer tous ses interlocuteurs et évoluer dans une zone grise lui permettant de se jouer, longtemps, des organismes de certification, par exemple en mettant en avant un document de deux pages rédigés suite à une réunion d’Elizabeth et Sunny, son numéro deux tyrannique (et par ailleurs amant), avec cinq représentants de Johns-Hopkins. Pour couronner le tout, Theranos ambitionnait d’étendre ses activités en profitant des réseaux très denses de Safeway et Walgreens. Ça fait froid dans le dos et ça concourt à démontrer, une fois encore, que le capitalisme peut accoucher, parfois, des pires horreurs…

Bad Blood, John Carreyrou
Larousse, avril 2019, 352 pages

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