Musique The Neon Demon: l’électro robotique et enivrante de Cliff Martinez

L’association électrisante entre le surréalisme de Refn et l’onirisme de Martinez

Musique The Neon Demon – la BO / Trame sonore / Soundtrack

Le cinéma de Nicolas Winding Refn est comme muet, impassible devant la monstruosité qui s’agite dans les soubresauts de son univers. Cliff Martinez, lui, intervient comme un antidote, un vaccin qui traduit l’atmosphère irrespirable qui se dégage de tout ce maelstrom cinématographique ponctué de turpitudes sanguinolentes voire même de sauvagerie nécrophile. Nicolas Winding Refn continue à explorer la radicalité de son cinéma et Cliff Martinez lui emboîte le pas. La communion qui abrite les deux hommes, depuis trois films (Drive, Only God Forgives et The Neon Demon), accouche d’une densité artistique assez rare : comme si l’un et l’autre étaient inséparables, deux artistes en osmose parfaite. Qu’on se le dise : c’est une qualité comme un défaut : deux jumeaux siamois qui se comprennent instinctivement. La parole n’est pas importante dans le climat anxiogène des œuvres du Danois : seule l’expression d’une émotion par le simple mélange d’un son et d’une image fait la beauté du geste et contextualise l’apparition d’une idée ou matérialise l’excentricité d’un regard. Mais toujours avec une élégance ambiguë qui scrute une vulgarité techno addictive.

La relation artistique qu’entretiennent Refn et Martinez s’apparente à celle menée de front entre Takeshi Kitano et Joe Hisaishi dans ce désir de traduire le subconscient de personnages en proie aux doutes ou de parachever l’évanescence même d’un sentiment (« Don’t Forget Me When You’re Famous »). Cliff Martinez interprète de façon musicale la fascination iconique de The Neon Demon : il la contemple puis s’inspire de l’esthétique pour faire immerger ses percussions mystérieuses (le très Giorgio Moroder « Take Her to Measurements »). Considéré comme artificielle par certaines, acclamée par d’autres, cette vision binaire du cinéma n’est en rien un procédé fallacieux dont les comparaisons inopportunes avec la mode du clip s’avèrent futiles. L’addition de l’image et du son chez Refn est vectrice d’émotion, de passion qui écorne la psyché taiseuse de son environnement ou qui adoucit la léthargie instantanée du montage : la musique est un personnage en tant que tel, une entité qui est le fruit d’un travail de caractérisation qui remplace les nombreux silences qui jalonnent les films de Nicolas Winding Refn, comme pour mieux déchiffrer la syntaxe organique et les codes du « giallo » de The Neon Demon.

Le titre éponyme est le symbole même de cette incantation sonore, de cette orchestration hypnotique avec ses sonorités luxuriantes et désenchantées qui chevauchent une cavalcade de synthétiseurs angoissants. Mais au lieu d’être un capharnaüm qui prend les allures de remplissage comme peut l’être la bande originale de l’infâme Suicide Squad, Cliff Martinez module ses effets en synchronisant ses mélodies électroniques saturées aux thèmes mêmes de l’exercice en question. Cliff Martinez travaille dans l’ombre de tous mais son travail parait crucial à bien des égards. Dans la conscience collective, quand on pense à un film comme Drive, la plupart des gens se souviennent de Kavinsky et de son tube « Night Call ». Sauf que le véritable chef d’orchestre musical des trois derniers films de Nicolas Winding Refn est Cliff Martinez : et ce sentiment est encore plus prédominant avec la bande originale de The Neon Demon. Le sujet du film, la combinaison maladive de la beauté et de la mort de mannequins dans le lieu putride enclin aux sorcelleries démoniaques qu’est Los Angeles, permet donc aux deux hommes d’amplifier dans leur collaboration indécente voire incandescente.

Nicolas Winding Refn accentue la rigidité de sa réalisation et fait éclater le monochromatisme de ses couleurs tandis que Cliff Martinez arrête d’arrondir les angles et se plie à la folie monstrueuse de ce monde robotique : avec ses basses lymphatiques, ses synthétiseurs qui crachent une électro caverneuse aussi moderne que référentielle à la pop des années 80. Dans The Neon Demon, les partitions se font plus tape à l’œil et décrit un monde plus effronté qui n’est pas sans rappeler les affres sonores de Skrillex et de ce même Cliff Martinez dans le tempétueux Spring Breakers. Cette nouvelle collaboration entre le musicien et le cinéaste semble être le point d’accroche adéquat entre la mise en scène mélancolique et surréaliste du réalisateur et les compositions électroniques et oniriques de Martinez. Nicolas Winding Refn adore se réapproprier le cinéma de genre et s’évader des lieux communs pour mieux l’éviscérer. Avec The Neon Demon, il mélange film d’ambiance et œuvre horrifique avec l’envie jouasse de repeindre les murs de Los Angeles par le sang matriciel (« Ruby at the Morgue »).

Et à l’image de la jalousie sanguinaire qui évapore les relations entre les différents mannequins et le remodelage corporel de ces femmes humanoïdes, Cliff Martinez joue aux petits chirurgiens avec une électro qui se dérobe sous nos yeux, agite la peur et attise la souffrance : par le souffle symphonique de ces nappes mélodiques aussi froides que chaleureuses, étouffantes que célestes qui s’avèrent être une divine alliance entre le « Suspiria » de Goblin et « Under The Skin » de Mica Levi. Mais dans cette aventure filmique qui oscille entre rêves et cauchemars, The Neon Demon se veut iconoclaste et diversifie la portée de ses effets sonores : avec des pistes plus rock et le sensuel « Mine » de Sweet Tempest, le tubesque « Waving Goodbye » de Sia ou le ténébreux « The Demon Dance » de Julian Winding avec ses faux airs techno à la Gesaffelstein. Avec The Neon Demon, Nicolas Winding Refn affiche encore plus son égo surdimensionné sur l’écran et s’approche plus près encore des limites de son propos dans une œuvre où le fond est la forme, et la forme est le fond : une description à l’acide des mœurs de la société moderne. Et malgré les références, Cliff Martinez évite de tomber les rouages d’une esthétique sonore codifiée.

Et de ce fait, Cliff Martinez s’accommode de cette vision éthérée de l’humanité et devient le maître d’une électro/pop racée hautement corrosive : comme par humilité, pour mieux démasquer des sentiments trop violents ou carnassiers. Tout comme le film, la bande originale de The Neon Demon est faite de moments planants, extatiques qui naviguent sur les routes nocturnes de Los Angeles mais est aussi remplie d’irruptions volcaniques. Les disques de Cliff Martinez sont pensés ainsi : l’expression des mouvements, le déploiement des émotions comme une œuvre mentale qui conçoit l’imagerie thématique d’une pensée. La musique est un refuge pour le réalisateur de Drive, une possibilité d’accéder à des chemins qui lui sont infranchissables mais dont seul Cliff Martinez a la clé : le déclic où l’opacité s’éclaircit pour devenir lumière (« Gold Paint Shoot »). Même si la bande son de The Neon Demon comporte une flopée de pistes à la longueur plus ou moins courte, Cliff Martinez superpose son mécanisme de création autour d’une aura homogène faisant de The Neon Demon une expérience enivrante où les sonorités cristallines se font l’écho des clubs et des podiums argentés de Los Angeles.

Mais derrière ces visages de cire où les sourires dissimulent le cannibalisme, les textures se font plus âpres, les beats plus féroces où l’empathie d’un destin électrisent les hantises (« Are We Having a Party »). Inutile de chercher, il n’y en a pas au-dessus d’eux : leurs gesticulations provoquent des moments d’un rare génie. Nicolas Winding Refn est l’Alpha et Cliff Martinez est l’Omega : un alliage qui fait souffler le chaud et le froid et qui dépasse de loin la concurrence. Le travail de Cliff Martinez n’est plus à démontrer et se fait même l’influence des grandes séries en devenir (la bande originale de Stranger Things qui ressemble trait pour trait à celle d’Only God Forgives). Les deux hommes s’inspirent mutuellement pour le plus grand plaisir de spectateurs qui assistent hébétés et fascinés à la production d’un film magistral, entre horreur et humour noir, dont la bande sonore l’est tout autant.

Musique The Neon Demon Tracklist

1. Neon Demon
2. Mine – Sweet Tempest
3. The Demon Dance – Julian Winding
4. What Are You?
5. Don’t Forget Me When You’re Famous
6. Gold Paint Shoot
7. Take Off Your Shoes
8. Ruby At The Morgue
9. Jesse Sneaks Into Her Room
10. Real Lolita Rides Again
11. Messenger Walks Among Us
12. Runway
13. Take Her To Measurements
14. Who Wants Sour Milk
15. I Would Never Say You’re Fat
16. Thank God You’re Awake Remix
17. Kinky
18. Ruby’s Close Up
19. Lipstick Drawing
20. Something’s In My Room
21. Are We Having A Party
22. Get Her Out Of Me
23. Waving Goodbye – Sia

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