À l’occasion des 120 ans de la loi de 1905, les éditions Delcourt publient un album documenté qui retrace le vote de la Séparation des Églises et de l’État. Un récit vivant, mais aussi un terrain miné par les choix de mise en scène et d’interprétation.
On croit connaître l’histoire de la loi de 1905 : Briand, Buisson, Jaurès, les passions de la Chambre, et cette ligne de crête qui aboutit à l’un des textes fondateurs de la République. Mais dans Laïcité : comment la loi de 1905 fut votée, Arnaud Bureau et Alexandre Franc choisissent une voie singulière : faire parler les figures du passé à travers une narratrice fictive, enseignante de l’École normale, voyageuse improbable dans le temps qui conserve l’âge de ses 35 ans tout en traversant le siècle, jusqu’à l’Affaire des foulards de Créteil (1989) ou la Commission Stasi (2003). Ce dispositif ouvre le champ d’un dialogue permanent entre le présent et le passé.
L’album s’ouvre par l’hémicycle de la Chambre en 1905, où des députés croqués occupent leur siège selon leur couleur politique. La galerie a de l’allure : elle fait vivre des noms parfois relégués en notes de bas de page. Elle ne leur accorde cependant pas à tous la même importance, et certains choix éditoriaux pourraient à cet égard être discutés. De la même façon, l’ouvrage insiste longuement sur la question féministe – la narratrice se prêtant bien à ces digressions – quitte, parfois, à atténuer la densité des débats parlementaires et la complexité du terrain politique. L’intention est louable, mais l’écart temporel est grand : au début du XXe siècle, droits des femmes et laïcité évoluent sur deux orbites séparées. Les catholiques entendent garder les femmes sous la férule des curés, les laïcs sous celle des maris : paradoxe amer, rarement dit avec cette netteté.
Il n’empêche : malgré ses détours, l’album tient la promesse d’un récit coloré, pédagogique, accessible à un lectorat large. On y retrouve, en fin de volume, le texte intégral de la loi, comme pour rappeler que cette bande dessinée n’est pas seulement un voyage narratif mais aussi un outil de transmission. Le lecteur expert pourra regretter certaines omissions ou une mise en perspective un peu trop contemporaine, mais l’ouvrage a le mérite d’ouvrir les portes de l’hémicycle à tous, de donner chair à des visages oubliés et d’inviter, en images, à relire un texte qui demeure un pilier de notre démocratie. On y croise tout le panorama politique de l’époque, on y questionne les biens du clergé, on sonde une réorganisation politique par le menu, en heurts avec les conservatismes religieux d’alors.
Laïcité : comment la loi de 1905 fut votée, Arnaud Bureau et Alexandre Franc Delcourt, octobre 2025, 120 pages
Chroniqueur inflexible des errements du renseignement américain, Tim Weiner poursuit son autopsie de la CIA avec La Mission, paru aux éditions Robert Laffont. Après avoir signé en 2007 l’implacable Legacy of Ashes, le journaliste s’attaque au XXIᵉ siècle et met à nu les fragilités d’une agence censée incarner l’omnipotence américaine. Le résultat est un récit dense, parfois étouffant, mais d’une importance capitale pour comprendre les convulsions stratégiques de l’Amérique contemporaine.
Depuis la chute du Mur de Berlin, la CIA s’efforce de redéfinir sa raison d’être. Orpheline de la guerre froide, elle s’est essayée tour à tour à la guerre contre la drogue, puis, après le 11 septembre, à la traque antiterroriste. Mais plutôt qu’une réinvention, ce fut une fuite en avant. L’agence a glissé vers le rôle d’une armée secrète, multipliant assassinats ciblés, guerres de l’ombre et tortures dans ses « black sites ». Tim Weiner montre combien cette dérive a fragilisé la CIA : infiltration par des taupes russes, dépendance à des services étrangers manipulateurs, incapacité à anticiper les soulèvements arabes ou à protéger ses propres agents en Chine. À chaque fois, les illusions de grandeur se fracassent contre une réalité faite de vulnérabilités.
La thèse centrale de cet essai est sans appel : la CIA n’a jamais été libre d’être une agence de renseignement. Truman, Eisenhower, Reagan, Bush ou Trump l’ont toujours instrumentalisée comme un bras armé occulte de la présidence. George W. Bush ignora pas moins de trente-six alertes de la CIA sur Ben Laden avant le 11-Septembre. Pire encore, sous son mandat, l’agence servit de caution aux mensonges sur les armes de destruction massive en Irak, transformant la crédulité – ou la complaisance, c’est selon – en un désastre historique, qui écorna durablement l’image de l’Amérique dans le monde.
Mais c’est l’ère Trump qui concentre peut-être les pages les plus brûlantes de La Mission. Tim Weiner dévoile une avalanche de contacts entre l’équipe du candidat et les services russes, qu’il résume en une expression fatale : Trump fut « l’idiot utile » de Vladimir Poutine. Une accusation étayée par des centaines d’échanges et par la docilité d’une agence sommée d’obéir aux caprices présidentiels. L’épisode des frappes contre les installations iraniennes illustre jusqu’à l’absurde cette politisation : quand les experts militaires contredisent Donald Trump, son directeur de la CIA s’empresse d’ajuster la vérité pour correspondre au mieux au discours présidentiel. La CIA devient alors, sans le dire, une fabrique de narrations politiques.
Journaliste plus qu’historien, Tim Weiner raconte et dénonce avec une verve souvent indignée. Son récit foisonne de détails, parfois au risque de perdre le lecteur dans un dédale de noms et de dossiers. Mais de sa démonstration surgit une image saisissante : le désarroi moral d’agents confrontés à la torture, le cynisme d’un secrétaire à la Défense convaincu qu’aucun défi stratégique n’attend l’Amérique à l’aube du 11 septembre ou encore la désinvolture d’une Maison-Blanche qui reporte indéfiniment les avertissements alarmants de ses propres espions.
La Mission nous permet de scruter les coulisses de Langley sans se laisser séduire par les nombreuses légendes que l’agence charrie. L’ouvrage est enquête au long cours, portraits d’hommes courageux, condamnation des manipulations politiques. Tim Weiner rappelle que les échecs de la CIA sont souvent ceux de la démocratie américaine elle-même, prisonnière de ses présidents et de ses illusions de toute-puissance. En refermant le livre, on garde en tête cette équation paradoxale : une agence au budget colossal, aux recrues brillantes, mais quasi toujours en échec face à l’histoire.
La Mission, Tim Weiner Robert Laffont, octobre 2025, 572 pages
Avec ce nouvel opus annuel de Regards de photographes, l’Agence France-Presse réinvente le livre d’images. Ici, il invite au regard attentif, à explorer le monde à travers ses multiples incarnations visuelles.
On le sait, le flux numérique est continu, toujours plus rapide et abondant. Il charrie un nombre d’images tel qu’il nous est impossible d’en prendre la pleine mesure. Publié par l’Agence France-Presse, Regards de photographes se tient précisément là : à la lisière du tumulte. Il s’agit de s’accorder un temps d’arrêt, pour contempler et problématiser le cliché, symptôme d’un monde en mutation permanente.
Ce beau-livre collectif rassemble une sélection de photographies prises entre 2024 et 2025, sur tous les continents. Au-delà de son aspect compilatoire, il appelle à une traversée du réel, de Gaza à la Californie, de la France à la Birmanie. Loin du bruit médiatique, ces images semblent s’être arrachées au flux continu pour redevenir des pièces à étudier, des présences avec lesquelles interagir. Les photojournalistes de l’AFP, dispersés à travers 150 pays, nous offrent une mosaïque du monde contemporain : guerres, dérèglement climatique, migrations, colères sociales, mais aussi gestes de tendresse, instants de danse, résilience obstinée du vivant dans l’épreuve.
Chaque cliché fait récit. À Gaza, un repas collectif partagé au milieu des ruines : la fraternité comme acte de résistance. À Kyev, des couples âgés qui dansent sous terre, à la veille du troisième anniversaire de l’invasion russe : la joie précaire comme soupape au désastre. En Argentine, des capybaras prisonniers d’eaux devenues vertes d’algues toxiques : la nature qui s’étrangle dans son propre éclat. Ailleurs, un feu dévore la Californie. En Chine, à Qingdao, des monceaux de minerais forment une composition abstraite, une sorte de Rothko du commerce mondial.
Chaque image, par sa justesse, rappelle comment la photographie d’agence opère : voir avant de dire, comprendre sans commenter. Ici, le regard est une manière d’habiter le monde. Et l’ensemble compose un atlas critique du présent.On y croise les effets du réchauffement global (le glacier Lewis en train de fondre), les guerres qui se prolongent en Ukraine, en Syrie, au Proche-Orient, la sécheresse californienne devenue flamme. Mais aussi des signes de beauté, fragiles, insistants : un imitateur de Michael Jackson à Lagos, un boxeur ghanéen dans la lumière poussiéreuse d’un gymnase d’Accra, un artiste de rue recouvert de peinture…
Derrière la diversité des lieux, une même idée court : le visible demeure un champ de bataille et d’interprétation. Dans un monde saturé d’images automatisées, d’IA et de propagandes croisées, photographier reste un acte politique, au sens le plus exact, celui de prendre parti pour une forme de réel. Le livre restaure un rapport lent et incarné à l’image. Sa mise en page aérée, ses formats variés, le choix d’un papier dense : tout concourt à ralentir le regard, à laisser l’œil explorer.
Dans Regards de photographes, le cliché de reporter retrouve ce que le flux médiatique lui a volé : sa capacité à imprimer durablement. Regards de photographes invite à voir autrement. Voir le monde non comme une addition de catastrophes, mais comme un tissu d’éléments, d’équilibres parfois menacés, d’émotions persistant dans le désastre.
Regards de photographes, ouvrage collectif La Découverte/AFP, octobre 2025, 160 pages
Les coulisses de l’élimination de Lumumba au Congo, à laquelle participèrent, à leur insu, de grands musiciens de jazz américains. Instructif mais contestable dans la forme. Analyse d’un musicien de jazz.
Le jeu de dupes de la politique occidentale
Le documentaire de Johan Grimonprez raconte le destin du Congo à l’aube des années 60 : l’ascension irrésistible de Patrice Lumumba malgré la désinformation américaine le qualifiant de communiste ; l’accession à l’indépendance soutenue par la très populaire Andrée Bloin ; les premiers mois d’exercice du président fraîchement élu. Indépendance officielle d’accord, mais en se gardant la meilleure part du gâteau : d’entrée de jeu l’Union minière, véritable poumon économique du pays, est accaparée par les Belges. Il faut dire que l’entreprise située dans le Katanga fournit la majeure partie de l’uranium permettant de fabriquer une bombe atomique. Sans parler des autres métaux rares, cuivre, tungstène, or, etc. Un enjeu qui n’a pas changé, comme le montre Grimonprez en incrustant de façon agressive quelques smartphones. La malédiction du Congo, c’est la richesse de son sous-sol : on sait que bon nombre de tueries et de viols sont liés à l’extraction de ces fameux métaux rares. C’est ce qu’on nomme le néocolonialisme : une mainmise insidieuse sur les richesses d’un pays, sous des dehors de respect démocratique, en se moquant bien du coût humain. Changer de portable, comme nous y incite en permanence la publicité, c’est donc participer à cette violence. Autant y penser avant de se jeter sur le dernier joujou à la mode…
Très vite, donc, le Katanga est mis à part. Mais, Lumumba déclarant qu’il n’entend pas partager la souveraineté du pays, ses déclarations ont tôt fait d’inquiéter les Occidentaux. Pour ce genre de cas, les Etats-Unis ont deux bras armés : l’ONU qu’elle noyaute largement dans ses décisions officielles, au besoin en utilisant des lobbyistes, et la CIA pour tout ce qui est manipulations souterraines, soudoiements, assassinats et autres joyeusetés. Tout cela est fort instructif, complétant l’épopée sidérante que narre l’écrivain Eric Vuillard dans son Congo.
« Ceci n’est pas une pipe », avait choisi Magritte comme titre à l’un de ses tableaux : ce n’est que l’image d’une pipe. Une façon d’interroger les représentations visuelles, devenue un lieu commun aujourd’hui mais assez nouvelle au début du XXème siècle. Malicieusement, Johan Grimonprez nous présente Allen Dunes, chef de la CIA, qui ne cesse de rallumer la sienne. Le film va nous rappeler que les fake news ne datent pas de Trump : des grandes tirades à l’ONU, rappelant que le Congo doit être respecté dans son indépendance, jusqu’au « il ne s’agit pas d’un coup d’Etat », qu’aurait pu signer Magritte, dans la bouche d’un Mobutu qui vient de faire emprisonner le président élu, en passant par les allégations de Dunes selon lesquelles son organisation concourt au bien des peuples, tout est mensonge éhonté.
Le jazz, musique de la sincérité
Aux antipodes de ce monde de faux semblants il y a le jazz, musique de la sincérité, autant que de la liberté à laquelle on a coutume de l’associer. Cette sincérité est portée par une parole puisque le jazz a aussi pour racine l’oralité : on joue comme on parle. Charles Spaak, ministre des affaires étrangères belge au moment des faits, déclare : « j’aime mieux la parole que l’écrit ; je trouve ça plus sûr en politique ». Chez les politiques, cette parole est mise au service de… l’insincérité puisque « les paroles s’envolent, les écrits restent » (chose beaucoup moins vrai aujourd’hui où tout est filmé ou archivé). Le contraire de la parole du jazz, qui n’admet pas que l’on triche.
L’un des enjeux pour qui veut pratiquer cette musique est d’être authentique dans son art : se dépouiller de tout effet pour épater ou caresser dans le sens du poil, parler du fond de son être, s’affirmer comme singularité en rapport à d’autres singularités. Il ne faut pas chercher à faire « joli », plutôt montrer l’authenticité humaine dans toute son ambivalence. Si le blues, aux racines du jazz, fut qualifié de « musique du diable », c’est parce qu’il assumait la part sombre qui est en nous. Tout le contraire du discours politique, qui dissimule l’inavouable sous un vernis séducteur fait « d’éléments de langage » lénifiants.
Abbey Lincoln et Max Roach portent mieux que quiconque cette ambition : l’engagement de tout leur être dans ce qu’ils jouent ou chantent est perceptible, dans une rugosité assumée. La vérité plutôt que la beauté. A moins qu’il ne faille dire : la beauté de la vérité.
Emissaires contre mercenaires
Certains de ces grands créateurs vont être envoyés au Congo pour jouer les chevaux de Troie de la CIA. Le message ? L’Amérique est cool comme le Coca Cola, les jeans et les hamburgers. Mieux, elle est noire comme vous, elle produit une musique dont les racines plongent dans la vôtre. Une musique associée également à l’idée de résistance à l’oppression blanche, ce qui ne peut que trouver un écho à l’heure de l’émancipation du pays. Bref, un leurre idéal. Faut-il rappeler que le jazz de la Nouvelle Orléans a pris forme à… Congo Square ?
Pendant qu’Armstrong, Nina Simone ou Dizzy Gillespie séduisent à leur insu le bon peuple, on sape en sous-main les fondations du pouvoir légitime. Ces musiciens ne seront pas totalement naïfs : Armstrong refusera une tournée et Dizzy racontera avoir songé à s’établir en Afrique devant les agissements de son pays.
En miroir des émissaires de la vie sont envoyés ceux de la mort : les mercenaires, ces guerriers qui tuent pour de l’argent sans se soucier de la cause au service de laquelle ils mettent leurs talents. Des individus peu recommandables : l’un arbore un insigne nazi et explique qu’il n’est pas du tout qu’un tueur, la preuve, il assiste à des concerts de musique classique… On pense ici aux Bienveillantes de Jonathan Littel, qui montrait que les pires tortionnaires pouvaient être des gens par ailleurs fort raffinés. Par sa seule apparition, la « grande musique » apparaît du côté de l’ordre établi, des oppresseurs, en opposition au jazz qui lutte pour l’émancipation. Les mercenaires ont pour mission d’appuyer les forces rebelles. Chacun joue son rôle, tout est parfaitement orchestré en coulisses par la CIA. C’est Eisenhower lui-même qui ordonnera l’assassinat d’un Lumumba resté combatif.
Les batailles de l’ONU
La façade officielle c’est l’ONU, qui n’est pas encore devenue une coquille vide. Là se joue le destin du Congo fraîchement indépendant. Deux camps s’affrontent. Derrière la Belgique : les Etats-Unis, la Grande Bretagne, l’Allemagne (il sera peu question de la France pour une fois) qui entendent bien torpiller le processus démocratique pour continuer à jouir des richesses du pays. Derrière l’URSS, à peu près tous les autres, ce qu’on appelle aujourd’hui le « sud global ». A l’inverse du discours occidental qui présente généralement les rouges comme forces du mal, Khrouchtchev est ici quasiment un chevalier blanc : débonnaire, chaleureux, martelant, chafouin, son pupitre à l’ONU comme les batteurs leurs tambours, pour dire son opposition aux propos occidentaux. Il va réussir à rendre acceptable l’idée d’Etats Unis d’Afrique impulsée par la Guinée et le Ghana, puis carrément à faire voter la fin de la colonisation – les Occidentaux ne pourront que s’abstenir face à ce piège moral. Une victoire en trompe l’œil toutefois, puisque le néocolonialisme a parfaitement su prendre le relais de l’ancienne domination.
Bien sûr, on pourra soupçonner la croisade vertueuse de Khrouchtchev d’être teintée d’intérêts géopolitiques : affaiblir le camp d’en face, en le privant de ses ressources minières tout autant qu’en grevant son influence. Fidel Castro vient opportunément gonfler les troupes anti-américaines.
Malcolm X, ou la protestation
En parallèle de cette foire d’empoigne autour du Congo, Johan Grimonprez met en exergue la condition des Noirs aux Etats-Unis. La ségrégation y sévit toujours, 22 millions de citoyens de couleur étant privés de droits civiques. Face à la non-violence d’un Martin Luther King qu’on ne verra pas, Malcolm X incarne une lutte volontiers agressive. Le leader des Blacks Panthers ne cesse de dénoncer ce qui se passe à des miles de là, au sein du poumon africain.
Agressif, le jazz sait l’être aussi en écho aux diatribes de Malcolm X, lorsque les aigus stridents de Dizzy viennent vous déchirer les tympans et qu’Ornette Coleman ou Monk font émerger leurs audacieuses dissonances. Eric Dolphy déploie à la clarinette basse un free jazz échevelé en compagnie de cet homme en colère qu’était Mingus, rejoignant eux aussi la rage de Malcolm X. Plus léger, Dizzy se présente carrément à la présidence de la République, ambitionnant de transformer la Maison blanche en Maison du blues ! Il égrènera son gouvernement idéal, Duke Ellington, Armstrong, Mingus et Monk devenant ministres ou « émissaire permanent ». Savoureux.
Une forme qui dessert le jazz
Tout cela est riche et bien documenté. Pourtant, Johan Grimonprez n’a pas fait, selon nous, de cette matière un grand documentaire. Pourquoi ?
Ce qui est en cause, ce sont ses choix formels. Le cinéaste belge donne le ton dès l’ouverture : une succession hachée d’images et de sons façon clip publicitaire. On ne comprend rien, on passe du coq à l’âne. Le spectateur redoute que les 2h30 de documentaire se déroulent ainsi. Heureusement, le montage se calme un peu ensuite, mais un peu seulement : Grimonprez a voulu impressionner par ses effets de rupture. Les lettres énormes qui s’affichent à l’écran pour présenter les jazzmen sont symptomatiques d’une volonté d’en mettre plein la vue. Voilà qui n’est pas du tout « jazz » : même si les jam sessions peuvent tourner à la bataille d’egos, le fondement de cette musique ne saurait être le désir d’épater.
Le fameux « rythme » du montage bien dans l’époque qui veut que « ça pulse à mort » s’accorde ainsi très mal au jazz qui exige de l’investissement et de la durée. Il aurait fallu soigneusement choisir les morceaux pour qu’ils fassent écho aux événements politiques – moins de morceaux mais plus pertinents – et les montrer plus longuement. Peut-être pas intégralement, comme osa le faire Alain Cavalier à la fin de son Paradis avec la version infiniment tendre de Stardust par Lester Young, puisqu’il ne s’agit pas d’un documentaire sur le jazz, mais au moins leur donner plus de poids. Au minimum présenter l’intégralité des solos pour ne pas couper le discours musical très construit de ces géants de l’improvisation. Surtout, ne pas parler ou montrer des gens qui parlent sur la musique. Traité comme il l’est ici, le jazz se mue en motif de fond, simple support illustratif des textes et des images. Un comble pour cette musique où il y a tant à entendre, notamment parce qu’elle se crée dans le moment, par interaction entre les protagonistes, ce qui lui confère une densité sans pareille.
A bien des égards, le film de Grimonprez est donc rien moins qu’un contresens par rapport à ce qu’il donne à entendre. Ne montrer que des bribes du poignant Black and Blue par Armstrong, de l’anguleux Just a Gigolo par Monk, du serein Fleurette africaine par Ellington ou du mystérieux Blue in Green par Miles Davis, c’est les vider en grande partie de leur substance. Associer un morceau à des images était également possible, en s’autorisant la durée, mais Grimonprez ne cesse d’afficher du texte ou de faire intervenir des acteurs du drame qui s’est joué au Congo ou à l’ONU, bien obligé de remplir le contrat qu’impose son sujet.
Peut-être le projet, finalement, n’était-il pas une bonne idée, de même que proposer un groupe de jazz dans un restaurant est une hérésie : on va au restaurant pour échanger, et se parler sur du jazz, utilisé comme musique d’ambiance, est un non-sens. Avec un brin de provocation, on oserait presque dire que Grimonprez utilise le jazz comme la CIA : comme un décor, pour servir ses intérêts de documentariste, sans se soucier d’en trahir l’essence…
… malgré quelques belles scènes
Il faut pourtant saluer trois réussites.
D’abord le moment où l’on voit des images de Coltrane sans son : le déluge de notes typiquement Coltranien a fait face au silence, ce qui a beaucoup de force.
La deuxième réussite, c’est cette magnifique tromboniste qu’a dénichée Grimonprez, Melba Liston. Les femmes sont suffisamment rares sur l’instrument pour qu’on les mette en valeur, surtout quand elles jouent aussi bien : on saluera donc ici le choix du réalisateur.
Enfin, l’ultime séquence est splendide : des images de violence au Congo, ainsi qu’à l’ONU où un groupe a réussi à pénétrer avec l’appui de Fidel Castro, alternent avec Abbey Lincoln et Max Roach hurlant leur rêche protestation sur le fameux Freedom Now Suite. Comme quoi un chemin était possible. Cette scène sidérante reste malheureusement l’exception. Quel dommage d’en avoir émoussé l’impact en montrant le duo Lincoln/Roach régulièrement auparavant : même dans ses réussites, le film est contestable.
Grimonprez, l’anti-Wiseman
Soundtrack to a Coup d’Etat, c’est du documentaire à l’opposé de ce que fait un Frederik Wiseman. Là où l’Américain donne à voir des plans séquences qui tirent leur force de la durée, substantifique moelle de centaines d’heures de rush, le Belge ne cesse d’interrompre. On sort lessivé de l’expérience, frustré, voire en colère si l’on est passionné de jazz. Ironiquement, nous voici donc en phase avec le propos du film qui exprime une indignation. Beaucoup moins en phase en revanche avec la critique dithyrambique, quasi unanime, qui a salué ce Soundtrack to a Coup d’Etat. Tant mieux : être la note dissonante dans un concert d’éloges, n’est-ce pas, pour le critique, rendre véritablement justice à cette musique ?
Bande-annonce : Soundtrack to a Coup d’État
🎷 Soundtrack to a Coup d’État : jazz, CIA et néocolonialisme
Johan Grimonprez interroge les liens entre musique noire et manipulations politiques dans un documentaire explosif. De Louis Armstrong à Patrice Lumumba, en passant par Abbey Lincoln et Malcolm X, le film explore les coulisses d’un coup d’État orchestré par la CIA au Congo, sur fond de jazz et de propagande culturelle.
Entre archives rares, séquences musicales et montage nerveux, Grimonprez signe un objet contesté, parfois brillant, souvent déroutant. Une œuvre qui interroge autant qu’elle bouscule.
🎬 Durée : 150 min · Genre : Documentaire politique & musical · Langues : Anglais, Français, Archives multilingues
Fiche technique – Soundtrack to a Coup d’État
Titre original : Soundtrack to a Coup d’État
Titre français : Bande-son pour un coup d’État
Réalisation : Johan Grimonprez
Scénario : Johan Grimonprez
Montage : Rik Chaubet
Image : Jonathan Wannyn
Étalonnage : Blaise Jadoul
Son / Mixage : Ranko Paukovic, Alek Goosse
Création sonore : Céline Bernard, Florent Gailly, Jurriaan Van Dijck, Jonathan Vanneste
Archivistes : Judy Aley, Rémonde Panis, Pauline Burgaud, Alexander Markov
Production : Warboys Films, Onomatopee Films, Zap-O-Matik, BALDR Film
Producteurs : Rémi Grellety, Daan Milius, Katja Draaijer, Frank Hoeve
Distributeur : Les Valseurs
Pays de production : Belgique · France · Pays-Bas
Langue originale : Anglais / Français / Archives multilingues
Genre : Documentaire politique, musical et historique
Durée : 150 minutes
Format : Couleur – Numérique 2K – Son Dolby SRD
Sortie en salles : 1er octobre 2025
Première mondiale : Festival de Sundance – janvier 2024
Distinctions : Grand Prix du Documentaire Musical (FIPADOC 2025), Prix André Cavens, nommé à l’Oscar du Meilleur Documentaire 2025
Avec : Patrice Lumumba, Louis Armstrong, Dizzy Gillespie, Abbey Lincoln, Max Roach, Malcolm X, Nikita Khrouchtchev, Dwight D. Eisenhower
Cinq ans de travail, une ambition française qui croit au futur et au réveil de l’imaginaire par l’enfance. Avec Arco, Ugo Bienvenu signe l’un des univers les plus audacieux de l’animation contemporaine. Formé aux Gobelins et figure de la bande dessinée, avec le robot signature Mikki dans Préférence Système, puis la relance du magazine Metal Hurlant, le dessinateur est aussi réalisateur. Après des courts-métrages et la série remarquée Ant-Man pour Marvel en 2017, il crée le studio Remembers avec Félix de Givry. C’est entre les murs de l’un de ces studios indépendants parisiens, où l’on cultive une 2D ancestrale et moderne, que s’élabore le projet Arco. Le film ira même jusqu’à convaincre Natalie Portman (ǃ) et sa société MountainA, co-fondée avec la productrice française Sophie Mas.
Récompensé par une présentation haute en couleur à Cannes 2025, puis par le prestigieux Cristal du long métrage au festival d’Annecy — prix décerné aux plus grands, de Miyazaki à Selick, jusqu’à Adam Elliot et ses Mémoires d’un escargot en 2024 —, Arco rencontre enfin le public dès ce 22 octobre.
Copyright @ 2025 Diaphana Distribution
Synopsis :En 2075, une petite fille de 10 ans, Iris, voit un mystérieux garçon en combinaison arc-en-ciel tomber du ciel. C’est Arco. Iris va le recueillir et l’aider par tous les moyens à rentrer chez lui.
Un phénomène arc-en-ciel
À l’image des arcs surnuméraires qui doublent parfois les arcs-en-ciel, Arco est un phénomène rare dans l’industrie française. Et dans ces reflets de lumière où se cache l’émerveillement, Ugo Bienvenu puise l’essence même de son film. La vraie force d’Arco s’incarne par son personnage éponyme : un enfant voyageur temporel et sa combinaison technologique multicolore, venue d’une année 2932 à l’allure solarpunk de feu Mœbius. C’est un autre avenir plus désirable, a priori paisible, qui permet l’imaginaire si cher aux plus grands architectes de l’animation. La densité quasi spirituelle des paysages évoque ainsi la minutie et l’onirisme des artistes de Ghibli. Pourtant, le cinéaste, aidé de son coauteur et producteur Félix de Givry, sait rester à bonne distance du maître Miyazaki.
Dès lors, Arcodistille savamment ce futur au spectateur. L’aventure se déroule dans le présent d’Iris, jeune fille isolée de l’an 2075, où le mystérieux garçon s’égare par erreur. Cette science-fiction n’est pas si lointaine et renvoie aux limites (déjà) visibles de notre futur, entre désillusion et technologie invasive — jusque dans la sphère familiale. Dans Arco, ces tensions sont remarquablement dépeintes : les adultes éduquent à distance à l’aide d’un robot ménager omniprésent, dont la voix fusionne celles des deux parents (Swann Arlaud et Alma Jodorowsky). Mikki incarnait l’emblème des thématiques chères à Ugo Bienvenu dans le neuvième art. De la même manière, il trouve ici toute sa place et sa richesse dans une réflexion ambitieuse sur la filiation.
L’urgence de l’imaginaire
Dans cette réalité matérielle et cloisonnée de 2075, à l’opposé de l’imaginaire solaire et porteur de 2932, les deux enfants (accompagnés d’un bébé curieux encapsulé) doivent se réinventer et créer un nouvel imaginaire face à l’effondrement. De ce cheminement naît l’exploration cinématographique. Arco est conscient de ses influences et les saisit pour mieux exister par lui-même. Du film d’aventures, en particulier E.T. de Spielberg, aux classiques de l’animation — la palette 2D de l’âge d’or de Walt Disney pour tracer la nature, la poésie de Grimault et Le Roi et l’Oiseau, jusqu’à La Planète sauvage de Laloux —, il tisse son univers, faisant dialoguer ses références avec une modernité technique et narrative. Une belle façon pour Ugo Bienvenu, ses protagonistes (et ses animateurs), de conquérir un futur de perspectives et d’espérance.
Au fond, c’est cette urgence qui traverse Arco: celle d’un renouvellement, d’un impératif à ne plus vivre dans le simulacre. Elle se cristallise dans ces salles de classe high-tech, où un professeur synthétique enseigne les ères géologiques. Le décor, visiblement généré par une IA, parachève cette illusion du savoir. Cette école impressionne Arco (et nous avec), mais laisse à Iris — jeune illustratrice naturaliste — un désenchantement persistant. Il faut dire qu’en 2075, les forêts brûlent et la nature est source d’angoisse pour l’humanité. Ce symbole se prolonge dans la séquence finale. Après un incendie redoutable, les enfants se réveillent dans un musée d’histoire naturelle enfoui, devenu espace de mémoire : celle du tangible et de l’humain. Par ce train qu’il faut remettre en marche pour s’échapper des galeries, Arco nous guide vers son ultime aspiration : celle de créer à nouveau et rêver d’un avenir habité par une conviction poétique. Un grand film.
Bande Annonce — Arco
Fiche Technique — Arco
Réalisation : Ugo Bienvenu Scénario : Ugo Bienvenu et Félix de Givry
Production : Félix de Givry, Sophie Mas et Natalie Portman
Musique originale : Arnaud Toulon Distribution : Diaphana Distribution
France – 2025 – 82 minutes
Avec Margot Ringard Oldra, Oscar Tresanini et Nathanaël Perrot
Présenté en clôture de la Mostra de Venise 2025, Chien 51 dresse le portrait d’un Paris dystopique, asphyxié par les inégalités sociales et régi par une intelligence artificielle omnipotente. Un futur proche où la fracture sociale n’est plus une métaphore, mais un système officiel, algorithmisé, assumé. Mais Cédric Jiménez, malgré une ambition visuelle évidente et une vraie volonté de cinéma, échoue à donner à sa dystopie la profondeur politique et émotionnelle qu’elle exige, livrant un film d’anticipation qui reste trop en surface pour pleinement convaincre.
Jiménez quitte son Marseille natal pour « défigurer » la capitale, s’attaquant pour la première fois aux codes exigeants de la science-fiction. Adapté du roman éponyme de Laurent Gaudé (auteur de La Mort du roi Tsongor), il structure son récit autour d’un Paris divisé en trois zones étanches : la première pour les riches ainsi que les hommes et femmes de pouvoir, la seconde pour la classe moyenne, utile au système, et la troisième pour le milieu populaire, les immigrés et les plus pauvres. Ce découpage, certes caricatural, s’inscrit dans une logique de spatialisation des inégalités déjà perceptible aujourd’hui. Le cinéaste le pousse simplement à son extrémité logique. Il ne crée pas un futur, il l’amplifie. Dans cette volonté d’augmenter la réalité, comme il aime le dire lui-même, il parvient à composer un univers crédible sur le plan visuel : architecture froide, interfaces numériques omniprésentes, surveillance étouffante. La photographie glacée de Laurent Tangy, rappelant Blade Runner et Les Fils de l’Homme, appuie ce sentiment de confinement, d’effacement progressif de l’humain.
Mais ce soin plastique ne suffit pas à masquer les failles profondes du récit. Le scénario, pourtant prometteur, se révèle mécanique, programmé et sans surprise. Jiménez tente de compenser cette raideur par une mise en scène nerveuse, à renfort de caméra à l’épaule, de montage syncopé et de transitions abruptes. Mais ce qui lui a plutôt réussit dans La French et Bac Nord peine à redonner du souffle à un fond qui manque d’incarnation. Le film prétend être un acte de résistance, une charge contre la société de contrôle ; il en devient finalement le reflet, enfermé dans ses propres schémas. Le spectateur, lui, reste à distance.
Certes, la science-fiction française a longtemps peiné à s’imposer face à l’hégémonie américaine. Des tentatives comme Dans la brume, Le Règne Animal, ou Pendant ce temps sur Terre, ont récemment rouvert le champ des possibles. Mais Chien 51 illustre malgré lui les limites encore trop visibles du genre hexagonal : incapacité à assumer la radicalité, peur de sortir des sentiers battus, et surtout, manque cruel de travail sur l’architecture narrative.
Et pourtant, les idées sont là. La façon dont les médias alimentent l’illusion d’une ascension sociale, l’aliénation des individus via les données personnelles, la privatisation de l’intelligence artificielle par des entreprises opaques : autant de pistes que le film effleure sans jamais les explorer. L’exemple du jeu télévisé, dans lequel des enfants de la zone 3 s’affrontent pour gagner une place dans les sphères supérieures, est à la fois grotesque et glaçant, mais il reste démonstratif, presque décoratif. Comme si Jiménez n’osait jamais franchir la ligne rouge de la satire. Si on pouvait lui reprocher d’avoir manqué de tact avec Novembre, sa représentation des institutions et son impact sur les agents de terrains avaient au moins de la consistance.
Le vernis du réel
Au cœur de ce monde hyperconnecté, l’IA Alma génère des scénarios criminels prédictifs, façon Minority Report. Mais là encore, le potentiel est sous-exploité. Alors que l’on pourrait interroger le rôle croissant de l’algorithme dans la gestion des politiques publiques, de la justice ou du travail, Jiménez se contente de peindre une IA toute-puissante, sans jamais vraiment interroger les mécanismes de son pouvoir. Or, dans notre société où l’IA commence à influencer le recrutement, les diagnostics médicaux ou les jugements de tribunaux, il aurait été pertinent de montrer comment une technologie, en apparence neutre, devient un levier idéologique puissant. Alma n’est pas crédible parce qu’elle est omnisciente ; elle ne l’est pas parce qu’on ne comprend jamais ses limites. Et c’est précisément ce flou qui affaiblit l’ensemble, de la même manière que dans le navrant Dalloway de Yann Gozlan.
Ce qui frappe, c’est que Chien 51 s’inscrit dans une représentation de l’intelligence artificielle figée dans un héritage daté, celui de Terminator. Le film semble incapable de dépasser cette vision manichéenne et anxiogène, là où d’autres, à leur échelle de série B (I, Robot ou Companion), parviennent à jouer avec les codes pour mieux les subvertir, en injectant du doute, de l’ambiguïté, voire de la satire. Chien 51, en refusant cette complexité, reste prisonnier d’un schéma où la machine est systématiquement l’antagoniste, jamais une extension problématique de l’humain.
Quelques fulgurances visuelles subsistent : des citoyens symboliquement menottés au système, les yeux perdus dans des interfaces publicitaires, ou des plans fixes sur des bases de données labyrinthiques que des activistes menés par John Mafram (Louis Garrel) tentent de faire tomber. Mais l’univers cyberpunk de Jiménez s’effondre sous ses incohérences : trop de personnages esquissés, trop peu d’explications sur le fonctionnement politique et administratif de ce Paris futuriste. Le spectateur erre, comme les protagonistes, sans boussole.
Rêver la révolte, simuler la pensée
La relation entre Salia (Adèle Exarchopoulos) et Zem (Gilles Lellouche) aurait pu être le noyau émotionnel du film. D’abord antagonistes, leurs trajectoires s’entrelacent, jusqu’à prétendre incarner une humanité retrouvée dans un monde déréglé. Mais leur lien sonne faux, comme dicté par une nécessité scénaristique plus que par une logique interne. Lellouche, solide, compose un flic désabusé, fatigué mais encore capable d’une forme d’empathie. Exarchopoulos, elle, peine à incarner la complexité de son personnage mi-humain mi-machine, visiblement inspiré du Major de Ghost in the Shell, mais sans la charge existentielle qui en faisait toute la force. Déjà peu convaincante dans Planète B, elle semble ici enfermée dans une direction d’actrice rigide, presque algorithmique. L’émancipation de son personnage, pourtant centrale, reste un point aveugle du film.
La musique, signée Guillaume Roussel, oscille entre nappes synthétiques et pulsations technoïdes, participant à l’ambiance claustrophobe, mais sans réellement renforcer les moments-clés du récit. Seule une séquence de boîte de nuit se démarque, où le langage scénique des comédiens apporte un peu d’équilibre. Le design sonore, en revanche, fonctionne mieux dans les séquences d’action ou de traque, où l’environnement numérique semble parfois respirer plus que les personnages.
Il faut attendre le dernier acte, lorsque Salia commence à remettre en question les verdicts d’Alma, pour que le film tente, timidement, de nuancer son propos. Trop tard. Le dénouement bascule dans une dénonciation naïve de l’IA, sans jamais penser ses usages, ses nuances, ni ce qu’elle pourrait apporter si elle était utilisée avec éthique. Chien 51 ne critique pas tant l’intelligence artificielle que la peur qu’on en a, et c’est peut-être là le problème. Il s’alarme au lieu d’interroger. Il désigne un coupable, mais n’ouvre aucune réflexion.
Cédric Jiménez conclut ainsi sa trilogie policière sur une note d’impuissance. Son Paris dystopique manque de densité, sa critique sociale reste en surface, et son traitement de l’IA se limite à une caricature. Et il y a malheureusement peu à sauver dans le drame social qu’il dépeint en arrière-plan. Le réalisateur se prépare désormais à un projet tout aussi périlleux : un biopic sur la jeunesse de Johnny Hallyday, porté par Raphaël Quenard. Espérons que ce virage lui permette enfin de sortir des rails, et de ne pas traîner, film après film, les mêmes carcans formels et les mêmes fragilités narratives.
Chien 51 – bande-annonce
Chien 51 – fiche technique
Réalisation : Cédric Jimenez Scénario : Cédric Jimenez, adapté du roman éponyme de Laurent Gaudé (Editions Actes Sud, 2022) Interprètes : Gilles Lellouche, Adèle Exarchopoulos, Louis Garrel, Romain Duris, Valeria Bruni Tedeschi, Artus Chef opérateur : Laurent Tanguy Script : Camille Truchot Ingénieur du son : Cédric Deloche Chef costumier : Stéphanie Watrigant Décors : Bertrand Hée Montage image : Laure Gardette Musique : Guillaume Roussel Producteurs : Bill Collage, Adam Cooper, Mark Fasano, Deborah Glover, Arun Kumar, Pouya Shahbazian Sociétés de production : Chi-Fou-Mi Productions Co-production : Studio Canal, Artémis Productions, France 2 Cinéma, Shelter Prod, Jim Films Société de distribution : Studio Canal Pays de production : France, Belgique Durée : 1h40 Genre : Policier, Thriller, Science-fiction Date de sortie : 15 octobre 2025
Le nouveau film de Fatih Akin, Une Enfance allemande. Île d’Amrum 1945, renoue avec la meilleure veine du cinéaste, passé le temps flamboyant de ses premières réalisations.
Il est indéniable que Fatih Akin (25 août 1973, Hambourg) a peu à peu perdu la belle intensité, comme un vent de folie, qui animait ses premières créations cinématographiques et leur donnait sa marque, qu’il s’agisse de la splendeur sombre de Head on (2004) ou de celle, solaire, de Julie en Juillet (2000). Le fond ayant été, espérons-le, atteint avec le laborieux The Cut (2014), qui exposait à grand renfort de grimaces et de costumes maladroits une page de l’histoire turque.
Une certaine fraîcheur semble être parvenue à infuser de nouveau son cinéma avec Goodbye Berlin (2016) et les deux jeunes garçons qui lui apportaient leur énergie. Sans doute aussi Fatih Akin n’est-il jamais si bon — et on peut le comprendre — que lorsqu’il est galvanisé par un duo qui fonctionne, comme c’était aussi plus particulièrement le cas dans les deux premiers films cités.
Sa nouvelle réalisation, Une Enfance allemande. Île d’Amrum 1945, va de nouveau puiser aux sources de l’enfance, tout en se détournant radicalement — fait nouveau dans sa filmographie — de la Turquie. Il nous transporte sur l’île d’Amrum, la plus occidentale du chapelet d’îles qui s’étend au large de la région chère au peintre Nolde, le Schleswig-Holstein.
On y découvre Nanning (Jasper Billerbeck), douze ans, réfugié sur l’île avec sa mère et son frère, en 1945, dans les derniers jours de la guerre. Son père, encore au combat, est un haut gradé nazi, soutenu avec ferveur par Hille (Laura Tonke), son épouse, sur cette île qui a sa propre monnaie, son propre dialecte, et qui se positionne plutôt dans une forme de résistance au nazisme. Savoir quel regard porter sur le monde, discerner le bien du mal, sera la quête la plus fondamentale du jeune Nanning, alors que le nazisme plonge avec le suicide d’Hitler et que se révèle l’action peu glorieuse du couple parental vis-à-vis de l’oncle admiré, fugacement incarné par Matthias Schweighöfer, et de sa compagne bien-aimée.
Également au scénario, avec Hark Bohm, Fatih Akin crée une seconde quête, plus anodine et touchante, et qui emprunte à l’univers du conte : enceinte, puis fraîchement accouchée, Hille nourrit le rêve obstiné de pouvoir manger du pain blanc, tartiné de beurre et de miel. Il n’en faudra pas plus pour lancer son fils dévoué dans cette triple quête, afin de réunir ces trois éléments qui, véritablement comme dans un conte, l’exposeront chacun à des épreuves spécifiques. Parmi lesquelles le côtoiement d’un groupe de réfugiés, qui soulève le problème de l’accueil de l’autre.
L’ensemble du film repose sur les jeunes épaules de ce petit héros, dont le visage sympathique pourrait donner l’impression de retrouver un Gabin enfant. Loin des tableaux densément colorés que Nolde a réalisés sur la partie terrestre de cet état d’Allemagne, Karl Walter Lindenlaub, à l’image, recueille une palette infiniment nuancée de bleus et de gris magnifiques qui offrent à l’île une présence fascinante, apte à porter les fantasmagories enfantines tout autant qu’à accompagner, en douceur, les prises de conscience les plus douloureuses et l’acheminement réfléchi vers l’âge adulte.
Une enfance allemande, île d’Amrum 1945 : bande-annonce
Une enfance allemande, île d’Amrum 1945 : fiche technique
Titre original : Amrum Réalisation : Fatih Akin Scénario : Fatih Akin, Hark Bohm Interprètes : Diane Kruger, Matthias Schweighöfer, Laura Tonke, Jasper Billerbeck, Lisa Hagmeister, Detlev Buck, Kian Köppke, Florentine Panizza Photographie : Karl Walter Lindenlaub Montage : Andrew Bird Musique : Stefan “Hainbach” Götsch Décors : Seth Turner Producteurs : Lara Förtsch, Benedikt Maurer, Valerie Stangl, Mira Fellner Sociétés de production : Bombero International, Rialto Film Pays de production : Allemagne Société de distribution : Dulac Distribution Genre : Drame Durée : 1h33 Date de sortie : 24 décembre 2025
Le cirque. Cercle détaché du monde, espace des rêves et des exploits physiques. Souvent approché par le cinéma, et par les plus grands : Ophuls, Fellini, Schlöndorff, pour ne citer qu’eux. Mais rarement à hauteur exclusive d’enfant. L’Enfant du cirque (Zirkuskind) suit ce principe.
Scénarisé et réalisé par Julia Lemke, également à l’image, et Anna Koch, qui forment le duo Badabum, ce documentaire s’ouvre sur le commentaire en voix off de Santino, au matin de son onzième anniversaire. En même temps que l’enfant découvre progressivement ses cadeaux et reçoit les congratulations de ses proches, il fait les présentations : Angie et Gitano, ses parents, Ehe, l’arrière-grand-père qui n’a pas loin de huit fois son âge… Sans compter les nombreux oncles, tantes, cousines et cousins.
Sur une année, rythmée par les saisons, les réalisatrices recueillent le quotidien, cyclique, de Santino. Un quotidien fait d’itinérance, de montage du chapiteau, d’entraînements, d’accueil et de représentations pour le public, de démontage, de trajets nocturnes… Jamais plus de deux semaines dans la même ville, et subséquemment dans la même école. En plus de ses performances au sein du cirque, chacun se voit dévolue plusieurs rôles, participe à tous les gestes communs, où les enfants ne sont pas oubliés.
Face à l’une de ses classes provisoires, Santino, encouragé par sa maîtresse, analyse avec autant de lucidité que d’honnêteté les richesses et les inconforts d’une telle vie, nomade : la solidité, essentielle, du cercle familial, la satisfaction de parcourir l’Allemagne, l’Europe, même, pour son arrière-grand-père, et d’élargir toujours un peu plus largement son cercle d’amis ; mais la tristesse, aussi, des séparations, l’impossibilité d’un attachement ; si ce n’est aux animaux, ceux du cirque, qui constituent comme un second cercle, tantôt protégé, tantôt protecteur, autour du cercle familial.
Les récits de l’aïeul Ehe sont soutenus, sans doute par égard pour le jeune public, par d’adorables dessins animés qui viennent donner forme à la représentation que s’en fait Santino, dans son écoute tendre et avide. Un éléphant tutélaire, qui a vécu plus de cinquante ans avec la troupe, mais que Santino n’a pas connu, y occupe une place essentielle, récurrente, presque autant que « mon Isolde », dans la bouche de Ehe, l’aïeule depuis longtemps disparue. Si bien que la frontière entre bêtes et hommes s’estompe avec beaucoup de délicatesse, soulignant l’absence de ségrégation dans ce groupe très humain, et l’importance décisive de ce qui est vivant, et aimé.
L’enfant du cirque : bande-annonce
🎬 Fiche technique – L’Enfant du cirque (Zirkuskind)
Titre original : Zirkuskind
Titre international : Circusboy
Réalisation : Julia Lemke & Anna Koch
Scénario : Julia Lemke & Anna Koch
Image : Julia Lemke
Production : Flare Film GmbH
Productrice : Katharina Bergfeld
Pays : Allemagne
Année de production : 2024
Durée : 86 minutes
Langue : Allemand
Genre : Documentaire
Public visé : Jeunesse / Famille
Distributeur : Real Fiction Filmverleih / New Docs
Première : FDCA 2025 / Festival Augenblick / Filmz Mainz
Participants : Santino Frank, Ehe Frank, famille Frank, troupe du Circus Arena
Partenaires : HR, MDR, SWR
Financement : Der besondere Kinderfilm, DFFF, BKM, Hessen Film & Medien
Les Lettres de Moelln, quatrième documentaire de la réalisatrice Martina Priessner, se penche sur une étrange page de l’histoire allemande. Le 23 novembre 1992, un groupuscule d’extrême droite, par la suite arrêté et condamné, incendie nuitamment deux maisons dans la paisible ville de Moelln. Deux maisons habitées par des familles turques. Dans l’une, trois femmes, de la famille Arslan, perdent la vie.
Ce double attentat xénophobe, couvert par les médias, provoque une vague d’émotion et de compassion dans le pays. Les lettres de sympathie déferlent vers Moelln. Elles ne parviendront jamais à leurs destinataires, retenues, ouvertes, puis archivées en secret par la mairie de Moelln.
Pourquoi ces interceptions ? Pourquoi ce refus de transmettre ces marques de soutien aux familles si durement éprouvées ? Devenus grands et adultes, ce sont les questions que se posent, que posent activement les deux petits garçons rescapés de l’attentat, Ibrahim et Namik, les deux petits frères de l’une des victimes. Et c’est dans cette quête d’une parole juste, d’une élucidation sincère, que les accompagne la caméra de Martina Priessne, déjà réalisatrice de La Gardienne (Die Wächterin, 2020), documentaire consacré à la vieille gardienne d’une église, dans le village musulman de Zaz, au sud-est de la Turquie.
On assiste aux différentes rencontres, avec l’actuelle mairie, qui se dit incapable de répondre des actes de l’ancienne, avec l’archiviste vieillissant, avec différents représentants d’associations de soutien, avec d’anciens rédacteurs de ces lettres, avec d’autres familles également touchées par l’attentat. Les questions restent sans réponses… Seul progresse le destin des lettres, enfin rendues accessibles aux familles, puis destinées à être conservées dans un musée dédié à l’histoire de l’immigration allemande.
À cette quête minutieuse, qui exige autant de patience que de persévérance, se superposent de très délicates images concernant le travail des archivistes, qui consignent, mesurent, documentent et photographient le moindre objet, les mains gantées de blanc. Et l’on se surprend à éprouver un élan de gratitude pour le cinéma, à plus forte raison documentaire, qui, lui aussi, à sa manière, classe, archive, et pourfend l’oubli, en l’empêchant de tout ensevelir, même et surtout les pages les plus énigmatiques de l’histoire d’un pays…
Les Lettres de Moelln : bande-annonce
Les Lettres de Moelln : fiche technique
Titre original : Die Möllner Briefe Titre international : The Moelln Letters Réalisation et scénario : Martina Priessner Avec İbrahim Arslan – survivant de l’attentat de Moelln en 1992, témoin central du film, Namik Arslan – frère d’İbrahim, également rescapé, Havva Arslan – membre de la famille Arslan, Yeliz Burhan – proche de la famille, témoin Photographie : Ayse Alacakaptan, Julia Geiß Montage : Maja Tennstedt Musique : Derya Yıldırım Producteurs : Friedemann Hottenbacher, Gregor Streiber Sociétés de production : Inselfilm Produktion Pays de production : Allemagne Genre : Documentaire Durée : 1h36 Distribution : Real Fiction Filmverleih / New Docs Première mondiale Berlinale 2025 – Section Panorama (14 février 2025) Prix : Prix du public Panorama (Berlinale), Prix Amnesty International
Après Tron : L’Héritage en 2010, la saga marque son grand retour dans les salles obscures. Intelligence artificielle et désir de pouvoir s’assemblent dans une version de la « Grille » plus actuelle que jamais.
Synopsis : L’étonnante aventure d’un Programme hautement sophistiqué du nom de Ares, envoyé du monde numérique au monde réel pour une mission dangereuse qui marquera la première rencontre de l’humanité avec des êtres dotés d’une intelligence artificielle…
Une mise en scène dynamique…
L’introduction du film annonce la suite. Des couleurs sanglantes et des formes rectilignes nous amènent vers la « Grille », ce monde que nous n’avions pas revu depuis quinze ans. L’immersion est totale : la caméra ondule et traverse la matière. Elle vacille entre des rotations complètes et des courses à pleine vitesse. Le monde virtuel est à vue d’œil, voire à portée de main.
… mais répétitive
Cette caméra mouvante et immersive est omniprésente. La surprise de l’introduction laisse place à la lassitude, voire à la déception. L’idée est intéressante, car la « Grille » constitue une mouvance en elle-même. Cependant, la réalisation se répète sans se diversifier. Malgré tout, quelques gros plans sur les regards automatiques des programmes cassent ces agitations rapides. Dans Tron : Ares (tout comme dans le précédent opus), le visuel prime. Et se ressasse.
Le robot face à l’humain
Cet opus introduit la notion d’intelligence artificielle, aujourd’hui centrale dans nos sociétés. Elle est intéressante à étudier dans le cadre de ce film futuriste, où le progrès de la technologie prime. Pourtant, sa présence est peu expliquée : elle sert la narration sans l’exalter. En tant que spectateur, il est difficile de comprendre les rouages de ce progrès technique… Les tableaux de bord et ordinateurs qui contrôlent l’intelligence artificielle nous restent étrangers.
L’allure robotique de Jared Leto colle avec son personnage, dont la volonté d’humanité peine à s’expliquer. L’humanité se construit et se ressent : ce sont des étapes que le film ne démontre pas. D’un autre côté, les courses-poursuites s’enchaînent, dans une logique de grand spectacle.
Des personnages soumis au service de l’action
Seulement, le spectacle ne suffit pas…
« I am fearless, and therefore powerful », clame Ares, à la suite de Mary Shelley et son Frankenstein. Le long-métrage est parsemé de ces dialogues pompeux et obsolètes. Comment Ares peut-il ressentir la peur, lorsque celle-ci est à peine visible à l’écran ? Il est en effet difficile de s’attacher aux personnages. La narration ne creuse pas leurs sentiments, leurs envies, leurs idées, malgré quelques plans subjectifs de leurs regards.
Concernant les humains, le personnage de la mère de Jullian reste peu exploité. Nous ne connaissons rien d’elle, malgré ses tentatives vaines de contrôler la soif de pouvoir de son fils. Ce dernier n’est qu’un méchant : rien de plus, rien de moins. Le personnage de Tess est également sous-développé. Censée apporter une touche émotionnelle au récit, elle n’est qu’un fantôme qui flotte au-dessus. Tron : Ares entre directement dans l’action, en plaçant ses personnages au second plan.
Tron : Ares – bande-annonce
Tron : Ares – fiche technique
Réalisation : Joachim Rønning Scénario : Jesse Wigutow et Jack Thorne, d’après les personnages créés par Steven Lisberger et Bonnie MacBird Interprètes : Jared Leto, Greta Lee, Evan Peters Photographie : Jeff Cronenweth Montage : Mark Yoshikawa Direction artistique : Chris Beach, Jason Corgan Brown, Denise Hudson, Robert Andrew Johnson, Kristen Maloney, Grant Van Der Slagt et Benoit Waller Décors : Darren Gilford Costumes : Christine Bieselin Clark, Alix Friedberg Musique : Nine Inch Nails Son : Peter Mulholland, Mark Noda Producteurs : Sean Bailey, Jared Leto, Steven Lisberger, Emma Ludbrook, Jeffrey Silver et Justin Springer Sociétés de production : Paradox, Walt Disney Pictures Société de distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures Pays de production : États-Unis Genre : Science-fiction, Action, Aventure Durée : 1h59 Date de sortie : 8 octobre 2025
Ou les bienfaits qui surgissent d’une sortie du cadre ! Sad jokes, de l’acteur, auteur et réalisateur Fabian Stumm (1981, Allemagne – ), est un film qui ne ressemble à nul autre. N’est-ce pas la garantie d’un style, d’une signature ? Fabian Stumm a en effet beaucoup à dire. Et à montrer.
Le réalisateur, ici également au scénario et dans le rôle principal, aime s’inspirer de sa propre vie, s’entourer de ses proches, même à l’écran. Pour son deuxième long-métrage, il met en scène des situations simples, quotidiennes, ce qui n’interdit ni l’émotion ni l’intensité. En une succession de plans fixes, presque sans mouvement – de très rares zooms, très discrets, parfois un champ-contrechamp, mais tout aussi rarement, et jamais gratuitement -, il présente Joseph, lui-même, et sa meilleure amie Sonya, brillamment interprétée par Haley Louise-Jones, élevant tous deux leur petit Pino, alors que Joseph se remet difficilement de sa rupture avec celui qui fut visiblement un grand amour, Mark. Mais Sonya, bipolaire, supporte mal son maintien en clinique et Joseph, cinéaste, rencontre les pires difficultés à faire accepter son nouveau scénario par son producteur : trop original, imprévisible, mêlant les genres, brisant le carcan des cases bien formatées.
Servies par Michael Bennett, qui crée une image simple et lumineuse, ce sont précisément ces qualités paradoxales qui vont faire de chaque scène un moment savoureux. A la fixité du cadre répond une mobilité infinie des acteurs et des situations. On suit les scènes avec un sourire qui ne s’efface pas, tant l’humour, l’autodérision, l’esprit, mais aussi la sensibilité, la tendresse pour les personnages sont constamment présents. On passe de situations familiales intimes, parfois tendues, explosives, parfois tendres, désirantes, à des situations de rue ou d’espaces publics totalement désopilantes, puis à des situations professionnelles très serrées, où les répliques s’enchaînent comme dans un match et où les coups se comptent, bien évidemment toujours avec l’élégance d’un fleuret moucheté.
La lumière qui revient dans la salle tombe sur un spectateur étourdi et heureux, blotti dans son fauteuil mais avec la sensation qu’il vient d’être emporté dans une folle danse, pleine de spiritualité et de douceur. « L’Esprit souffle où il veut », dit la Bible. En effet. Mais quel bonheur, lorsqu’une telle brise se lève !
Sad jokes : bande-annonce
Sad jokes : fiche technique
Réalisation : Fabian Stumm Scénario : Benjamin Kramme, Jennifer Sabel Interprètes : Fabian Stumm, Haley Louise Jones, Justus Meyer, Ulrica Flach Photographie : Michael Bennett Montage : Kaspar Panizza Sociétés de production : Postofilm Pays de production : Allemagne Genre : Comédie dramatique Durée : 1h36
Qu’est-ce qui fait basculer un film de la réussite au demi-échec ? Les nuages sont faits de pluie, première réalisation de Benjamin Kramme (1982, Weimar -), jusqu’alors acteur — on l’a notamment vu et apprécié en Wenni dans Gundermann (2023), d’Andreas Dresen —, pose la question.
Les nuages sont faits de pluie (Ich sterbe. Kommst du, traduisible en « Je meurs. Viens-tu ») coche pourtant toutes les cases des intentions respectables. Personnellement très engagé, à côté de ses activités professionnelles, dans le travail social auprès d’handicapés, de malades psychiatriques ou de personnes âgées, le réalisateur, co-scénariste avec son actrice principale, Jennifer Sabel, connaît son sujet. Ils imaginent une jeune mère, de caractère assez rugueux, confrontée à l’approche de sa propre mort, suite à un cancer du sein ayant échappé au contrôle de la médecine. Les débuts du film la présentent rejoignant, conduite par sa mère, l’établissement spécialisé qui accompagnera ses derniers temps.
L’émotion est convoquée, parfois présente, lors des échanges avec les autres malades, mais un peu forcée dans les contacts malheureux avec le jeune fils qui s’effraye devant sa mère rongée par le cancer et préfère souvent la fuir. Le scénario équilibre, comme pour un bon plat, moments de larmes et instants de rires, malheureusement peu crédibles, en ces circonstances ou dans la manière, très conventionnelle, dont ils sont amenés.
Sans doute aussi la figure de l’héroïne manque-t-elle de profondeur, de complexité, de sincérité, ce qui empêche une adhésion plus profonde face au tragique du sort qu’elle subit. On regrette d’autant plus cette distance qui s’installe finalement assez rapidement, et de plus en plus nettement, que l’image de Jean-Pierre Meyer-Gehrke est plutôt belle, subtilement travaillée, mêlant avec nuance teintes chaudes et froides, reflets de la vie qui continue et de celle qui s’en va ; et que l’on a le vif et trop passager plaisir de retrouver Judith Engel dans un second rôle émouvant et plutôt réussi, se réfugiant avec détermination dans ses rêves face à la maladie qui gagne du terrain. Une grande actrice, trop discrète, et qui porte avec elle toute la subtilité que l’on avait savourée dans le magnifique premier film d’Ann-Kristin Reyels, Des Chiens dans la neige (2007), ou encore Le Bois lacté (2003), de Christoph Hochhäusler.
Les nuages sont faits de pluie : bande-annonce
Les nuages sont faits de pluie : fiche technique
Titre original : Ich sterbe. Kommst du ? Titre international: The clouds are made of rain Réalisation : Benjamin Kramme Scénario : Benjamin Kramme, Jennifer Sabel Interprètes : Jennifer Sabel, Barbara Philipp, Hildegard Schroedter Photographie : Jean-Pierre Meyer-Gehrke Montage : Julius Holtz Musique : Sebastian Schmidt Sociétés de production : Mafilm, RBB Pays de production : Allemagne Genre : Drame Durée : 1h38