« Regards de photographes 2025 » : le réel imprimé par l’AFP

Avec ce nouvel opus annuel de Regards de photographes, l’Agence France-Presse réinvente le livre d’images. Ici, il invite au regard attentif, à explorer le monde à travers ses multiples incarnations visuelles.

On le sait, le flux numérique est continu, toujours plus rapide et abondant. Il charrie un nombre d’images tel qu’il nous est impossible d’en prendre la pleine mesure. Publié par l’Agence France-Presse, Regards de photographes se tient précisément là : à la lisière du tumulte. Il s’agit de s’accorder un temps d’arrêt, pour contempler et problématiser le cliché, symptôme d’un monde en mutation permanente.

Ce beau-livre collectif rassemble une sélection de photographies prises entre 2024 et 2025, sur tous les continents. Au-delà de son aspect compilatoire, il appelle à une traversée du réel, de Gaza à la Californie, de la France à la Birmanie. Loin du bruit médiatique, ces images semblent s’être arrachées au flux continu pour redevenir des pièces à étudier, des présences avec lesquelles interagir. Les photojournalistes de l’AFP, dispersés à travers 150 pays, nous offrent une mosaïque du monde contemporain : guerres, dérèglement climatique, migrations, colères sociales, mais aussi gestes de tendresse, instants de danse, résilience obstinée du vivant dans l’épreuve.

Chaque cliché fait récit. À Gaza, un repas collectif partagé au milieu des ruines : la fraternité comme acte de résistance. À Kyev, des couples âgés qui dansent sous terre, à la veille du troisième anniversaire de l’invasion russe : la joie précaire comme soupape au désastre. En Argentine, des capybaras prisonniers d’eaux devenues vertes d’algues toxiques : la nature qui s’étrangle dans son propre éclat. Ailleurs, un feu dévore la Californie. En Chine, à Qingdao, des monceaux de minerais forment une composition abstraite, une sorte de Rothko du commerce mondial.

Chaque image, par sa justesse, rappelle comment la photographie d’agence opère : voir avant de dire, comprendre sans commenter. Ici, le regard est une manière d’habiter le monde. Et l’ensemble compose un atlas critique du présent. On y croise les effets du réchauffement global (le glacier Lewis en train de fondre), les guerres qui se prolongent en Ukraine, en Syrie, au Proche-Orient, la sécheresse californienne devenue flamme. Mais aussi des signes de beauté, fragiles, insistants : un imitateur de Michael Jackson à Lagos, un boxeur ghanéen dans la lumière poussiéreuse d’un gymnase d’Accra, un artiste de rue recouvert de peinture…

Derrière la diversité des lieux, une même idée court : le visible demeure un champ de bataille et d’interprétation. Dans un monde saturé d’images automatisées, d’IA et de propagandes croisées, photographier reste un acte politique, au sens le plus exact, celui de prendre parti pour une forme de réel. Le livre restaure un rapport lent et incarné à l’image. Sa mise en page aérée, ses formats variés, le choix d’un papier dense : tout concourt à ralentir le regard, à laisser l’œil explorer.

Dans Regards de photographes, le cliché de reporter retrouve ce que le flux médiatique lui a volé : sa capacité à imprimer durablement. Regards de photographes invite à voir autrement. Voir le monde non comme une addition de catastrophes, mais comme un tissu d’éléments, d’équilibres parfois menacés, d’émotions persistant dans le désastre.

Regards de photographes, ouvrage collectif
La Découverte/AFP, octobre 2025, 160 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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