« La Mission » : la CIA à la loupe

Chroniqueur inflexible des errements du renseignement américain, Tim Weiner poursuit son autopsie de la CIA avec La Mission, paru aux éditions Robert Laffont. Après avoir signé en 2007 l’implacable Legacy of Ashes, le journaliste s’attaque au XXIᵉ siècle et met à nu les fragilités d’une agence censée incarner l’omnipotence américaine. Le résultat est un récit dense, parfois étouffant, mais d’une importance capitale pour comprendre les convulsions stratégiques de l’Amérique contemporaine.

Depuis la chute du Mur de Berlin, la CIA s’efforce de redéfinir sa raison d’être. Orpheline de la guerre froide, elle s’est essayée tour à tour à la guerre contre la drogue, puis, après le 11 septembre, à la traque antiterroriste. Mais plutôt qu’une réinvention, ce fut une fuite en avant. L’agence a glissé vers le rôle d’une armée secrète, multipliant assassinats ciblés, guerres de l’ombre et tortures dans ses « black sites ». Tim Weiner montre combien cette dérive a fragilisé la CIA : infiltration par des taupes russes, dépendance à des services étrangers manipulateurs, incapacité à anticiper les soulèvements arabes ou à protéger ses propres agents en Chine. À chaque fois, les illusions de grandeur se fracassent contre une réalité faite de vulnérabilités.

La thèse centrale de cet essai est sans appel : la CIA n’a jamais été libre d’être une agence de renseignement. Truman, Eisenhower, Reagan, Bush ou Trump l’ont toujours instrumentalisée comme un bras armé occulte de la présidence. George W. Bush ignora pas moins de trente-six alertes de la CIA sur Ben Laden avant le 11-Septembre. Pire encore, sous son mandat, l’agence servit de caution aux mensonges sur les armes de destruction massive en Irak, transformant la crédulité – ou la complaisance, c’est selon – en un désastre historique, qui écorna durablement l’image de l’Amérique dans le monde.

Mais c’est l’ère Trump qui concentre peut-être les pages les plus brûlantes de La Mission. Tim Weiner dévoile une avalanche de contacts entre l’équipe du candidat et les services russes, qu’il résume en une expression fatale : Trump fut « l’idiot utile » de Vladimir Poutine. Une accusation étayée par des centaines d’échanges et par la docilité d’une agence sommée d’obéir aux caprices présidentiels. L’épisode des frappes contre les installations iraniennes illustre jusqu’à l’absurde cette politisation : quand les experts militaires contredisent Donald Trump, son directeur de la CIA s’empresse d’ajuster la vérité pour correspondre au mieux au discours présidentiel. La CIA devient alors, sans le dire, une fabrique de narrations politiques.

Journaliste plus qu’historien, Tim Weiner raconte et dénonce avec une verve souvent indignée. Son récit foisonne de détails, parfois au risque de perdre le lecteur dans un dédale de noms et de dossiers. Mais de sa démonstration surgit une image saisissante : le désarroi moral d’agents confrontés à la torture, le cynisme d’un secrétaire à la Défense convaincu qu’aucun défi stratégique n’attend l’Amérique à l’aube du 11 septembre ou encore la désinvolture d’une Maison-Blanche qui reporte indéfiniment les avertissements alarmants de ses propres espions.

La Mission nous permet de scruter les coulisses de Langley sans se laisser séduire par les nombreuses légendes que l’agence charrie. L’ouvrage est enquête au long cours, portraits d’hommes courageux, condamnation des manipulations politiques. Tim Weiner rappelle que les échecs de la CIA sont souvent ceux de la démocratie américaine elle-même, prisonnière de ses présidents et de ses illusions de toute-puissance. En refermant le livre, on garde en tête cette équation paradoxale : une agence au budget colossal, aux recrues brillantes, mais quasi toujours en échec face à l’histoire. 

La Mission, Tim Weiner
Robert Laffont, octobre 2025, 572 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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