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Silent Friend : filmer la lumière, filmer le temps

Avec Silent Friend, Ildikó Enyedi compose un cinéma où la peinture n’est jamais citée, mais partout agissante. Du noir et blanc laiteux de 1908 au digital tranchant de 2020, le film transforme chaque cadre en surface sensible, chaque lumière en matière, chaque temporalité en monde perceptif distinct.

Grete est adossée à l’écorce du ginkgo, sa main levée vers la lumière qui traverse le feuillage au-dessus d’elle. Noir et blanc, 35mm, 1908. La lumière ne révèle rien ici : elle se dépose, elle fait surface, elle crée une texture sur la texture déjà là. Ildikó Enyedi a tourné cette séquence en pensant à Karl Blossfeldt, qui capturait choux, oignons et branches en gros plan jusqu’à donner « le sentiment d’être sur une planète inconnue, regardant des êtres extraterrestres ». Ce n’est pas l’exotisme qui compte mais le déplacement du regard, voir autrement ce qui est là depuis toujours.

Silent Friend (2025) traverse trois époques en trois formats qui sont aussi trois façons de percevoir. Le 35mm noir et blanc de 1908 quand Grete découvre la photographie comme révélation des formes cachées. Le 16mm couleur des années 70 pour « vivre dans une peinture impressionniste, où au lieu de formes abstraites, ce sont des taches de couleurs brûlantes, des odeurs, des pollens et des phéromones qui emplissent l’espace », selon les mots d’Enyedi. Le digital de 2020 avec son « exactitude perçante » qui traduit « l’isolement profond » de la pandémie. Ces choix ne relèvent pas de l’authenticité historique mais d’un accès au « monde perceptif de chaque époque », une façon de « montrer comment la perception humaine évolue au fil du temps, des structures rigides vers l’expérimentation sensorielle, jusqu’à la clarté digitale ».

La peinture n’est pas ce dont le film parle mais ce qu’il est, sa façon de penser en composant les cadres comme des surfaces où disposer les figures, en traitant la lumière comme matière qui se dépose plutôt que révélateur qui éclaire. Chaque format devient milieu avec son grain, sa texture, et dans ce glissement continu du récit vers la surface, c’est toute l’image qui change de nature.

Peinture comme milieu, pas comme objet

Il y a des films qui parlent de peinture en mettant en scène des peintres, des ateliers, des toiles accrochées aux murs. Silent Friend n’en fait pas partie. Enyedi ne filme ni biopic d’artiste ni documentaire sur la création picturale, elle construit un cinéma dont la peinture est la grammaire interne, le mode de pensée qui organise chaque plan avant même qu’il existe. La peinture passe du statut de sujet représenté à celui de principe structurant, de ce qui permet au film d’exister tel qu’il existe.

Cette approche traverse toute la filmographie d’Enyedi, mais c’est avec On Body and Soul (2017) qu’elle se précise le plus nettement. Máté Herbai, alors chef opérateur, y composait des cadres d’une symétrie presque obsessionnelle. Les personnages apparaissaient encadrés par des portes, des couloirs, des ouvertures architecturales qui fonctionnaient moins comme décors que comme structures géométriques pures. La caméra filmait en plans obliques, créait des compositions où lumière et espace comptaient autant que les figures humaines, utilisait des cadres identiques pour capturer à la fois les scènes de rêve (deux cerfs dans la neige) et les scènes d’abattoir. Le tempo était méditatif, les mouvements ralentis, les silences étirés jusqu’à devenir matière. Ce n’était pas un style appliqué de l’extérieur mais une façon de penser le monde filmé, de le comprendre comme espace à composer plutôt qu’action à suivre.

Silent Friend pousse cette logique plus loin encore, et cette fois avec Gergely Pálos à la photographie mais Károly Szalai toujours au montage, garantissant une continuité d’approche dans le tempo, les coupes, la construction du temps filmique. La peinture n’apparaît jamais comme référence culturelle ou citation savante, elle habite le film de l’intérieur: dans le choix de chaque grain de pellicule, dans la façon dont la lumière arrive sur les surfaces, dans la manière dont les personnages sont disposés à l’intérieur du cadre. Grete photographiant les feuilles en gros plan ne crée pas des œuvres qu’on regarderait ensuite accrochées au mur, elle apprend à voir picturalement, et le film avec elle.

Trois formats = trois palettes

Le noir et blanc du 35mm en 1908 n’a rien d’un effet « période ancienne » appliqué pour faire authentique. C’est un noir et blanc argenté, presque laiteux, où la lumière traverse le feuillage du ginkgo et arrive sur l’écorce, sur le visage de Grete, sur les feuilles qu’elle photographie en gros plan. Gergely Pálos, le directeur de la photographie qui a collaboré avec Roy Andersson avant de rejoindre Enyedi sur ce projet, filme ici avec une douceur presque apaisante, ce que les critiques ont appelé « eye-soothing black-and-white », un noir et blanc qui repose l’œil au lieu de le frapper. La lumière y est diffuse, indirecte, elle ne crée pas de contrastes violents mais des passages progressifs du clair au sombre, comme si chaque tonalité se fondait dans la suivante.

En 1972, le grain est là, visible, la pellicule 16mm a sa texture propre, rugueuse. Le film introduit une saturation presque enivrante, des couleurs chaudes qui débordent légèrement de leurs contours, ce que Variety a décrit comme « woozily saturated », une saturation qui donne le vertige. L’atmosphère devient tactile, la chaleur du soleil sur la peau des personnages, les pollens dans l’air, la texture de la pellicule elle-même. Enyedi voulait que le spectateur « vive dans une peinture impressionniste, où au lieu de formes abstraites, ce sont des taches de couleurs brûlantes, des odeurs, des pollens et des phéromones qui emplissent l’espace ». Le 16mm ne documente pas les années 70, il en recrée la perception sensorielle, cette impression d’un monde plus vibrant, plus poreux, où les frontières entre intérieur et extérieur, entre soi et l’autre, commencent à se dissoudre.

Le digital de 2020 arrive avec une netteté presque clinique, ce que les critiques ont appelé « crisp », « steely », « cold lines of modernity ». Pálos l’utilise pour la macro-photographie en time-lapse, des graines qui s’ouvrent, des pousses qui percent la terre, filmées avec une précision scientifique qui n’existait pas dans les deux époques précédentes. Cette exactitude traduit quelque chose de l’isolement pandémique, de la froideur des écrans à travers lesquels Tony Wong essaie de maintenir un contact avec le monde extérieur. Mais le digital sert aussi à montrer ce que l’œil humain ne peut pas voir directement, ces rythmes végétaux trop lents pour notre perception. Comme le dit Enyedi: « En tant qu’êtres humains, nous ne pouvons percevoir que de petits moments de la longue vie que vivent les plantes. Mon intention était d’attirer l’attention sur le fait que ce que nous appelons réalité est souvent quelque chose d’éphémère. »

« En tant qu’êtres humains, nous ne pouvons percevoir que de petits moments de la longue vie que vivent les plantes. Mon intention était d’attirer l’attention sur le fait que ce que nous appelons réalité est souvent quelque chose d’éphémère. »

« As human beings, we can only perceive small moments of the long life that plants experience. My intention was to draw attention to the fact that what we call reality is often something ephemeral. »

— Ildikó Enyedi
Interview SEMINCI, 28 octobre 2025
seminci.com

Ces trois formats ne racontent pas trois histoires qui se suivent chronologiquement, ils créent trois mondes perceptifs distincts qui coexistent dans le film par montage symphonique. Károly Szalai, qui avait déjà monté On Body and Soul, construit ici ce que les critiques ont appelé un « symphonic build of sensory elements », une accumulation progressive de matières visuelles et sonores qui ne cherche pas de climax narratif mais une intensité sensorielle croissante. Le film passe d’une époque à l’autre par cuts francs, sans transition douce, et chaque passage crée un choc perceptif, comme ouvrir une porte et se retrouver dans un autre climat, une autre température de lumière, une autre épaisseur d’air.

Lumière qui dépose, pas qui éclaire

Il existe une façon de filmer la lumière au cinéma qui vient directement de la peinture nordique du tournant du XXe siècle, et plus précisément du peintre danois Vilhelm Hammershøi (1864-1916). Hammershøi peignait des intérieurs où la lumière n’éclairait rien, ne révélait aucun détail caché, ne guidait pas l’œil vers un point focal. Elle traversait les pièces vides de son appartement de Strandgade à Copenhague, venait se poser sur les murs nus, sur les parquets anciens, sur le dos d’une femme (souvent sa femme Ida) immobile devant une fenêtre. Le critique Jonathan Jones a écrit que chez Hammershøi « la lumière ne brille pas, elle coagule », formule qui capture exactement cette qualité poussiéreuse, presque tactile, d’une lumière qui semble avoir un poids, une densité propre. La palette de Hammershøi était réduite à des gris, des mauves délavés, des jaunes désaturés, et dans cette gamme chromatique étroite la lumière devenait le véritable sujet du tableau, non pas comme source d’illumination mais comme matière qui s’accumule dans l’espace.

« Pour ce qui est de mon choix du motif, c’est dû aux lignes, au contenu architectural de l’image. Et à la lumière, bien sûr. »

« As far as my choice of motif is concerned, it is due to the lines, the architectural content of the picture. And the light, of course. »

— Vilhelm Hammershøi
Cité dans Poul Vad, Vilhelm Hammershøi and Danish Art at the Turn of the Century, 1992

Le 35mm noir et blanc de 1908 dans Silent Friend fonctionne exactement sur ce principe. Quand la lumière traverse le feuillage du ginkgo pour atteindre Grete adossée contre l’écorce, elle ne dessine pas de contrastes dramatiques entre ombre et clarté. Elle arrive diffuse, indirecte, crée des zones de surexposition floue dans le bokeh des feuilles, se dépose sur les surfaces comme si elle s’y accumulait par couches successives. Ce n’est pas un noir et blanc qui cherche l’effet « période ancienne » par des contrastes appuyés ou un grain artificiel, c’est un noir et blanc lumineux, presque laiteux, où chaque tonalité se fond dans la suivante sans rupture brutale. Pálos filme ici avec la même attention que Hammershøi portait aux murs de son appartement: la lumière n’est pas un outil au service du récit, elle est ce que le film observe, ce qu’il compose, ce qu’il laisse exister dans sa lenteur propre.

La différence avec le cinéma narratif classique devient évidente par contraste. Dans le cinéma hollywoodien traditionnel, la lumière guide l’œil du spectateur vers l’action importante, modèle les visages des acteurs pour révéler leurs émotions, crée des atmosphères (l’angoisse par le clair-obscur, la romance par la lumière dorée) qui soutiennent le drame. Chez Enyedi, la lumière n’est au service de rien d’autre qu’elle-même. Elle ne révèle pas Grete, elle coexiste avec elle dans le cadre. Les deux — la figure humaine et la lumière qui traverse l’espace — ont la même importance picturale, sont traitées avec la même attention compositionnelle, occupent le tableau sans hiérarchie dramatique.

Cadre fixe = surface picturale

Les plans fixes dominent Silent Friend, mais ce ne sont pas des plans d’attente ou de contemplation passive. Ce sont des surfaces pré-composées à l’intérieur desquelles l’action vient s’inscrire, comme des figures disposées dans un tableau. Pálos utilise le zoom avant plutôt que le mouvement de caméra: la caméra reste immobile, ancrée, et c’est le cadrage qui se resserre progressivement pour révéler des détails (une feuille, une texture d’écorce, un geste de main) sans jamais rompre la stabilité de la composition. Cette approche technique produit un effet très différent du mouvement erratique d’une caméra portée ou même du travelling fluide. Le zoom maintient l’axe, garde la géométrie du cadre, fait pénétrer le regard dans l’image plutôt que de déplacer le point de vue.

« J’y tenais beaucoup : que ce soit très simple. Encore une fois, en tenant compte de nos limites humaines, il y a des choses que nous ne pouvons que vaguement deviner. C’est difficile de filmer un arbre de façon sensuelle, sensible. Il n’a pas de visage. Nous avons passé beaucoup de temps avec mon directeur de la photographie Gergely Pálos à y réfléchir. »

« I was very adamant about it being quite simple. Again, taking into consideration our human limits, there are things we can only vaguely guess. It’s difficult to film a tree in a sensual, sensitive way. It doesn’t have a face. We spent a lot of time with my cinematographer Gergely Pálos, thinking about it. »

— Ildikó Enyedi
Interview Variety, février 2026
variety.com

On retrouve cette logique dans toute la filmographie d’Enyedi. On Body and Soul était déjà construit sur des cadres d’une symétrie obsessionnelle, des personnages encadrés par des portes, des couloirs, des ouvertures architecturales qui fonctionnaient comme des structures géométriques pures. La caméra filmait en plans obliques, utilisait des cadres identiques pour capturer à la fois les scènes de rêve (les deux cerfs dans la neige) et les scènes d’abattoir, créait des compositions où la lumière et l’espace comptaient autant que les figures humaines. Avec Silent Friend, cette approche se radicalise par l’ajout de la perspective végétale. Certains plans sont filmés depuis le point de vue de l’arbre lui-même, une perspective verticale qui regarde vers le bas ou vers le haut, très différente de la perspective horizontale habituelle du regard humain. Ces plans POV arbre ne sont pas des métaphores ou des effets poétiques, ce sont des choix de composition qui changent concrètement la géométrie de l’image, la distribution des masses dans le cadre, la façon dont les personnages s’inscrivent dans l’espace.

Le résultat de tout cela: les personnages sont disposés dans le cadre avant que l’action commence. Grete ne se déplace pas librement dans un espace neutre que la caméra suivrait, elle habite un cadre déjà composé, une surface picturale où sa position, son angle, sa relation aux autres éléments (arbre, lumière, architecture) ont été déterminés en amont. Le mouvement devient secondaire, la composition précède et organise tout. C’est exactement ainsi qu’un peintre travaille: d’abord la surface, la répartition des masses, l’équilibre des zones claires et sombres, et seulement ensuite, si nécessaire, le récit.

Le tempo végétal de Silent Friend

Un plan de Tony Leung immobile devant une fenêtre, les yeux fixés sur quelque chose hors champ qu’on ne verra jamais clairement, et le plan tient. Pas juste quelques secondes pour établir la scène, pas même une minute pour laisser respirer, mais bien plus longtemps, au point qu’on commence à sentir la durée elle-même comme une présence dans le cadre, quelque chose qui s’accumule et qui pèse. Rien n’arrive, aucun événement qui justifierait narrativement qu’on reste là à regarder, et pourtant le film continue, s’installe dans cette temporalité étirée. Des feuilles qui bougent à peine sous le vent, filmées assez longtemps pour qu’on commence à voir leurs micro-variations, les légers tremblements de leurs bords, la façon dont la lumière change sur leur surface quand un nuage passe. Grete qui lève la main vers les branches et reste dans cette posture, le geste qui était mouvement devient figure maintenue, comme devant un peintre qui attend que le modèle ne bouge plus. Ces plans existent pour eux-mêmes, dans leur propre durée, s’installent dans une temporalité qui n’a rien à voir avec le découpage narratif habituel où chaque plan amène le suivant dans une chaîne causale. Les critiques l’ont remarqué en notant que certains passages du film semblent « contents de nous laisser regarder les feuilles bruisser, les personnages s’attarder, ou le silence s’étirer bien au-delà de toute nécessité narrative ». La nécessité ici n’est pas narrative mais perceptive, apprendre à voir au rythme de ce qu’on regarde au lieu d’imposer notre propre vitesse.

La musique de Gábor Keresztes et Kristóf Kelemen, relayée par le travail sonore du film, participe de cette même logique d’amplification de l’imperceptible. Leur bande sonore rend audibles les sons minuscules de la croissance végétale, ce qui normalement resterait sous le seuil de notre audition devient présent, charnel, presque tactile. Un critique a parlé de « grandioses stretches and twists », ces étirements et torsions de tiges et de cellules amplifiés jusqu’à prendre une dimension monumentale, et d’autres ont décrit des « moments glorieux d’ASMR », cette réponse sensorielle autonome que certains sons déclenchent, ce picotement qui parcourt la nuque quand on entend un bruit très doux, très proche, très précis. On entend les graines germer avec un craquement minuscule, les racines se frayer un chemin dans la terre, les feuilles s’ouvrir en dépliant leurs nervures, et tout cela crée une présence sonore qui remplit ce que d’autres films traiteraient comme du silence. Le silence dans Silent Friend n’est jamais vide, il est habité par ces voix microscopiques du vivant végétal, par ces rythmes qui fonctionnent à une échelle temporelle tellement différente de la nôtre qu’il faut ralentir drastiquement, presque s’arrêter, pour commencer à les percevoir. Un être humain respire environ seize fois par minute, son cœur bat soixante-dix fois dans le même laps de temps, ses gestes s’enchaînent à une cadence rapide dictée par l’urgence de faire, d’accomplir, d’avancer. Un arbre ginkgo biloba vit plusieurs siècles, parfois plus d’un millénaire, sa croissance se compte en décennies, une année entière ne représente pour lui qu’une fraction infime de son existence, et ses transformations restent invisibles à l’œil nu parce qu’elles se déploient sur une durée qui dépasse complètement notre capacité de perception immédiate.

Les personnages du film apprennent à ralentir jusqu’à approcher ce tempo végétal. Leurs gestes se suspendent, leurs mouvements se raréfient, leurs corps adoptent des positions qu’ils maintiennent sans bouger, comme s’ils posaient non pas devant une caméra mais devant le temps lui-même. Grete qui photographie les feuilles en gros plan passe des heures à ajuster son appareil, à attendre la bonne lumière, à observer les variations infimes de ce qu’elle cadre. Hannes qui surveille le géranium branché sur le polygraphe reste assis des après-midis entiers à noter les moindres réactions de la plante, les pics sur le papier millimétré qui traduisent peut-être quelque chose, peut-être rien, mais qui en tout cas demandent cette présence patiente, cette disponibilité à l’attente. Tony qui installe ses électrodes sur l’écorce du ginkgo passe lui aussi à côté de l’arbre pendant des jours, revient vérifier ses appareils, regarde les données s’accumuler sans qu’aucun pattern évident n’émerge, et continue quand même, parce que l’expérience n’est peut-être même pas de trouver une réponse mais d’apprendre à poser la question au bon rythme. Le film dure deux heures et demie et rien ne se résout à la fin. Aucune percée scientifique, aucun moment de triomphe où l’arbre répondrait enfin de façon claire et définitive, aucune découverte qui viendrait récompenser toute cette patience accumulée. Les personnages accumulent des données, enregistrent des réactions, observent des variations, notent des corrélations possibles, mais rien ne conclut, rien ne se ferme en une compréhension définitive. Après deux heures et demie, on sort du cinéma sans résolution, et c’est bien là que se situe la recherche: rien n’est certain, tout reste en cours, les questions continuent sans réponse définitive. Ce qui reste n’est pas une conclusion mais cette durée même, cet apprentissage d’une patience qui transforme chaque instant d’observation en quelque chose de dense, de chargé, en tableau où rien ne bouge mais où tout porte le poids de l’attente. La suspension ne crée pas du vide, elle crée de la matière, une épaisseur temporelle que le cinéma narratif classique éliminerait comme « temps mort » mais qu’Enyedi place au centre exact de son film, comme si le temps mort était en réalité le temps le plus vivant, celui où on cesse d’avancer pour enfin commencer à voir.

Distance et proximité : la géométrie picturale

Dans la plupart des films narratifs, les personnages entretiennent des relations psychologiques: ils s’aiment, se détestent, se méfient, conspirent ensemble, se trahissent. Leurs interactions construisent le drame, et la caméra les filme en fonction de cette dramaturgie relationnelle, rapprochant les visages dans les moments d’intimité, les séparant dans les conflits, créant des axes de regard qui traduisent désir ou menace. Silent Friend ne fonctionne pas ainsi. Les personnages y entretiennent d’abord des relations spatiales, géométriques, mesurables en distances et en angles. Grete près de l’arbre forme avec lui et la lumière qui traverse les feuilles un triangle dont on pourrait calculer les proportions. Tony assis sur un banc à trois mètres du tronc, cadré de profil, crée une ligne horizontale que le ginkgo vertical vient couper en formant un T. Hannes et Gundula marchant autour du géranium tracent un cercle dont la plante occupe le centre exact. Ces dispositions ne sont pas accidentelles ou purement décoratives, elles constituent le mode même sur lequel le film pense les relations entre êtres.

Cette logique géométrique produit un effet étrange: les personnages semblent placés dans le cadre comme des éléments d’une composition picturale, et leurs rapports les uns aux autres se mesurent en termes de proximité physique, de superposition visuelle, d’effacement partiel. Quand Grete se tient debout contre l’écorce, elle ne « s’appuie » pas sur l’arbre dans un geste émotionnel de réconfort ou de fatigue, elle occupe une position spatiale précise qui crée un rapport de masses dans l’image: la verticalité du tronc contre la verticalité du corps humain, deux lignes parallèles de hauteurs différentes. Quand Tony observe les feuilles depuis sa fenêtre, la vitre crée un plan de verre entre lui et l’arbre, une séparation physique qui se traduit visuellement par deux couches de profondeur distinctes. Le film ne cherche pas à abolir ces distances ou à créer une fusion mystique entre humain et végétal, il les maintient, les rend visibles, en fait la matière même de ce qu’il filme.

« Il ne s’agit pas simplement de répéter que nous « faisons partie de la nature », mais d’accepter notre séparation d’avec elle. Il n’y a qu’une toute petite tranche de ce que nous pouvons percevoir avec nos sens humains. Si nous faisons la paix avec cela, peut-être commencerons-nous à vivre nos vies différemment. »

« It’s not just about repeating that we are ‘a part of nature,’ but about accepting our separation from it. There’s just a tiny slice of what we can perceive with our human senses. If we make peace with that, maybe we will start living our lives differently. »

— Ildikó Enyedi
Interview Sight and Sound, septembre 2025

 L’arbre comme motif central récurrent

Le ginkgo biloba ne traverse pas le film comme un personnage qui évoluerait ou se transformerait au fil du récit. Il fonctionne comme un motif pictural fixe, un point d’ancrage spatial autour duquel les trois époques s’organisent non pas en succession linéaire mais en structure radiale. L’arbre occupe le centre, et les histoires de 1908, 1972 et 2020 rayonnent depuis ce centre comme des variations autour d’un même thème visuel. Cette structure rappelle certaines séries de Monet où le même sujet (cathédrale, meules de foin, nymphéas) est repris à différentes heures, différentes saisons, différentes lumières, non pas pour raconter une progression mais pour explorer les variations perceptives que le temps produit sur un motif stable.

Dans la tradition picturale nordique, et particulièrement chez Hammershøi, l’architecture et la nature fonctionnent comme motifs équivalents. Les murs vides, les portes entrouvertes, les fenêtres qui laissent passer la lumière ont la même valeur compositionnelle que les arbres ou les plantes: ce sont des structures verticales, des masses, des surfaces qui organisent l’espace du tableau. Hammershøi ne hiérarchisait pas entre le vivant et l’inanimé, entre l’organique et le construit, tous participaient également à la géométrie de l’image. Enyedi adopte cette approche mais la radicalise en donnant à l’arbre exactement la même importance picturale qu’aux personnages humains. Le ginkgo n’est pas décor ou symbole, il est sujet au même titre que Grete, Hannes ou Tony, filmé avec la même attention, occupant le cadre avec la même légitimité. Certains plans sont d’ailleurs tournés depuis la perspective de l’arbre lui-même, créant ce que les critiques ont noté comme une façon de « centrer soigneusement la plante au centre du film, ramenant constamment notre attention vers ce géant naturel et filmant fréquemment depuis son point de vue ». Ce renversement de perspective transforme l’arbre de motif passif en regard structurant, en principe organisateur du film entier.

Trois époques, un seul temps

Le montage de Silent Friend ne suit pas une chronologie linéaire où 1908 précéderait 1972 qui elle-même amènerait 2020 dans une progression causale. Károly Szalai construit plutôt ce qu’un critique a appelé un « montage d’une finesse ciselée, glissant entre des instances d’observation de différentes périodes et personnages », une façon de passer d’une époque à l’autre par cuts francs, sans transition douce, comme si on ouvrait une porte et qu’on se retrouvait ailleurs, dans un autre climat de lumière, une autre texture d’air. Le film ne cherche pas à créer des parallèles évidents entre les trois histoires, pas de rimes visuelles appuyées ou de moments qui se répondraient symétriquement d’une époque à l’autre. Au contraire, un critique français note qu’on cherche d’abord « des rimes visuelles, des similitudes entre ces destins que le montage du film entremêle, sans souci chronologique », mais qu’on n’en trouve pas d’évidentes, Enyedi refusant la logique du film à sketches qui fonctionnerait par variations sur un même motif. Les trois époques coexistent dans le film sans se répondre narrativement, elles partagent simplement l’arbre comme ancrage spatial et le refus de toute résolution dramatique.

Cette coexistence temporelle crée un effet étrange sur la perception du temps lui-même. Quand le film bascule du 35mm noir et blanc de 1908 au 16mm saturé de 1972, le choc n’est pas seulement visuel, il est temporel: on quitte une durée pour en habiter une autre, et les deux ne se situent pas sur la même ligne chronologique mais semblent plutôt rayonner depuis le même centre, l’arbre qui traverse tout sans vieillir visiblement. La critique observe que « ces fils narratifs sont montés ensemble par Károly Szalai dans un rythme qui s’accélère, alors que les vies des personnages semblent spiraler de plus en plus près les unes des autres à travers le temps », une spirale plutôt qu’une ligne, un mouvement concentrique qui ramène constamment vers le ginkgo comme point fixe autour duquel tout s’organise. Le montage dissout la chronologie sans pour autant créer de la confusion, il instaure plutôt une forme d’intemporalité où les trois époques existent simultanément dans l’espace du film, aussi présentes l’une que l’autre, sans hiérarchie entre passé, présent intermédiaire et présent récent.

C’est ici que le montage rejoint pleinement la logique picturale qui traverse tout le film. Un tableau ne raconte pas une histoire qui se déploie dans le temps, il présente des éléments qui coexistent sur la même surface dans une simultanéité spatiale. Enyedi construit Silent Friend de la même manière: les trois époques sont disposées côte à côte comme des zones de couleur différentes sur une même toile, et le montage crée non pas une progression dramatique mais ce que Variety décrit comme « une accumulation symphonique d’éléments sensoriels » plutôt qu’un climax narratif. Symphonique, parce que le film fonctionne par variations de textures, de grains, de lumières, de rythmes, par superposition de couches temporelles qui créent ensemble une densité perceptive croissante. Le temps ne passe pas linéairement dans Silent Friend, il s’accumule, se stratifie, devient épaisseur plutôt que flèche, matière plutôt que mouvement vers un point final.

Quand le cinéma convoque la peinture, c’est le plus souvent pour citer un tableau célèbre, recréer une scène qu’on reconnaît, mettre en scène un peintre dont on racontera la vie. Silent Friend ne procède pas ainsi. Ici la peinture traverse le film comme mode de pensée plutôt que comme référence culturelle, elle organise la façon dont l’espace se compose, dont la lumière arrive sur les surfaces, dont les corps se disposent dans le cadre avant même que commence toute action. Enyedi ne filme pas comme quelqu’un qui aurait étudié la peinture et déciderait de s’en inspirer pour embellir ses images, elle filme comme quelqu’un pour qui la pensée picturale précède tout, pour qui un cadre existe d’abord comme surface à composer, répartition de masses et de tonalités, équilibre entre zones pleines et zones vides, et seulement ensuite, si nécessaire, comme espace où des personnages peuvent évoluer et raconter quelque chose.

Les trois formats ne documentent pas trois époques en leur donnant chacune une couleur d’ambiance appropriée, ils créent trois façons distinctes d’habiter le monde, trois modes de perception qui ne se ressemblent pas et entre lesquels le film circule sans hiérarchie. Le tempo végétal ne vient pas ralentir un récit qui avancerait trop vite, il propose un autre rapport au temps, une durée qui ne cherche pas à mener quelque part mais s’épaissit sur place comme de la matière qui s’accumule lentement. Les personnages ne développent pas de psychologie complexe au sens dramatique habituel, leur simple présence dans le cadre compte déjà, la position qu’ils occupent relative à l’arbre, la distance mesurable qui les sépare les uns des autres, tout cela devient signifiant sans qu’on puisse facilement le traduire en mots. Le film demande un autre type d’attention que celui qu’on apporte d’ordinaire au cinéma narratif, il faut accepter de regarder sans chercher constamment où l’histoire avance, accepter que les plans tiennent au-delà de ce qui serait strictement nécessaire pour comprendre une action, accepter d’entrer dans une temporalité qui résiste à l’impatience et au besoin de savoir vers quoi tout cela conduit.

D’autres cinéastes travaillent avec cette même exigence pictural : Apichatpong Weerasethakul fait durer ses plans fixes jusqu’à ce que la jungle devienne présence tactile plutôt que décor, Béla Tarr filme la pluie comme matière qui s’accumule dans le cadre et non comme effet atmosphérique, Chantal Akerman cadre ses chambres vides avec la densité silencieuse qu’on trouve chez Hammershøi. Silent Friend pousse peut-être cette logique encore plus loin en refusant toute concession narrative, en acceptant que rien ne se résoudra après deux heures et demie, que la patience accumulée plan après plan ne sera récompensée par aucune réponse définitive, que les personnages n’auront pas de révélation finale qui justifierait rétrospectivement tout ce temps passé à observer. Ce que le film laisse en partant, ce n’est pas une connaissance nouvelle sur les arbres ou sur la communication végétale, c’est une capacité transformée, celle de regarder une feuille bouger dans le vent assez longtemps pour que ce mouvement minuscule cesse d’être anecdotique et devienne monde entier, celle d’accepter que la séparation entre nous et ce que nous observons fait partie de la perception elle-même plutôt que d’être un obstacle à surmonter. Apprendre moins ce qu’est un arbre que comment habiter le temps nécessaire pour commencer à le voir, voilà ce que le film propose, et cette proposition ne se formule pas en concepts mais s’éprouve dans la durée même du visionnage, dans ces longues minutes où rien ne se passe sauf que quelque chose, imperceptiblement, commence à changer dans notre façon de regarder.

« La Garde » : ce que soigner veut dire

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À travers un trait simple et des mots d’une précision désarmante, La Garde racontent un système de santé en tension permanente. Entre conquêtes passées et fragilités présentes, c’est toute une vision du soin qui se dévoile.

Avant 1800, un enfant sur deux mourait avant cinq ans ; à la fin du XIXᵉ siècle, la mortalité infantile restait encore d’un enfant sur cent avant un an. Aujourd’hui, elle tombe à 4 pour 1000. Ces quelques chiffres suffisent à mesurer l’ampleur de la bascule. Vaccins, hygiène, médecine sociale : le XXᵉ siècle a été celui de la victoire contre les épidémies et de l’invention d’un modèle solidaire. En 1945, la Sécurité sociale formule une promesse : tous solidaires, tous bénéficiaires. Puis ont eu lieu les réformes hospitalières, la création des CHU, la priorité donnée à la santé de l’enfant, la médecine scolaire : autant de strates d’un édifice pensé pour protéger, prévenir et soigner.

Mais La Garde raconte une autre histoire. Car ce qui se dessine ensuite n’est plus une ascension, mais une inquiétude. Le système est grippé, bien malade. Les services d’urgence ferment faute de personnel : plus de 160 durant un seul été. La médecine se fracture : grands pôles d’un côté, déserts médicaux de l’autre. La mortalité infantile, indicateur sensible entre tous, repart à la hausse et dépasse la moyenne européenne. Dans certains territoires, les écarts deviennent vertigineux, jusqu’à des taux périnataux dix fois supérieurs d’un département à l’autre. Même le classement international décline : de la 5ᵉ à la 26ᵉ place en quelques décennies pour la qualité des soins pédiatriques. À mesure que les chiffres s’accumulent, une impression s’installe : celle d’un lent décrochage.

Mais ce que Sophie Legoubin Caupeil et Alice Charbin racontent vraiment, ce ne sont pas des statistiques. C’est une expérience. L’hôpital y apparaît comme un lieu saturé, presque irréel. Surtout les urgences pédiatriques. Des familles attendent, des enfants pleurent, des soignants courent d’une salle à l’autre. Beaucoup viennent faute d’avoir trouvé un rendez-vous ailleurs. La médecine de ville manque, et l’hôpital absorbe tout, jusqu’à l’épuisement. À l’intérieur, les rythmes sont démesurés : douze heures de travail, enchaînées jour et nuit, avec des repos fragmentés. Le turn-over des infirmières y est deux à trois fois plus rapide que dans d’autres services. Et pourtant, malgré la fatigue, quelque chose tient.

Ce quelque chose, c’est le collectif. Les soignants parlent rarement en « je ». Ils disent « on ». Une équipe, avant tout. Une intelligence partagée, faite de gestes appris, transmis, corrigés en direct. L’interne apprend, l’infirmière sait ce qu’elle a à faire, chacun trouve sa place dans un mouvement commun. C’est sans doute là que réside la véritable colonne vertébrale du soin : dans ces liens invisibles, dans cette attention constante.

La Garde n’élude rien des tensions contemporaines. Les parents qui doutent, refusent parfois les traitements, jusqu’à mettre en jeu la vie de leur enfant. Les contradictions d’une société où les modes de vie changent, où les écrans remplacent les jeux collectifs, où les fragilités se déplacent. L’école elle-même apparaît débordée, incapable d’accompagner correctement les enfants en situation de handicap faute de moyens suffisants. Partout, la prévention semble reléguée, comme si le système ne savait plus anticiper.

Et puis il y a les corps.

Ceux des patients, évidemment : vulnérables, minuscules parfois, entourés de machines et de mains attentives. Mais aussi ceux des soignants, qui lâchent à bas bruit. Une tête qui tourne après vingt heures de garde. Des relations personnelles qui s’effritent. Une fatigue qui ne se dit pas toujours. Soigner, c’est une épreuve physique, émotionnelle, continue.

Dans ce contexte, les dessins jouent un rôle essentiel. Leur apparente naïveté – crayons de couleur, silhouettes esquissées, visages à peine détaillés – crée un contraste saisissant avec la dureté du propos. Ce n’est pas le seul paradoxe. D’un côté : un système fragilisé, traversé de tensions, parfois au bord de la rupture. De l’autre : une humanité obstinée, qui continue de tenir, de réparer les vivants, d’inventer des solutions, même bricolées, pour que le soin ne sombre pas.

Mais une question, qui découle de cette lecture documentée, reste néanmoins en suspens : combien de temps encore cela peut-il tenir ainsi ?

La Garde – Au coeur du soin, Sophie Legoubin Caupeil et Alice Charbin
Delcourt, 26 mars 2026, 184 pages

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4

« Jusqu’à la nuit tombée » : les strates du deuil

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Dans les plis du temps, entre deux fractures intimes, Jusqu’à la nuit tombée explore les états d’âme d’un homme qui cherche à comprendre et à réparer, quitte à s’égarer.

Jusqu’à la nuit tombée s’organise selon un va-et-vient constant entre deux temporalités, deux blessures et deux absences qui se répondent comme des échos dans une pièce vide. D’un côté, la disparition d’Axelle, survenue vingt-cinq ans plus tôt ; de l’autre, la fausse couche récente de sa compagne. Entre ces deux traumatismes, David dérive.

Son retour au village n’a rien d’un pèlerinage. Il s’agit plutôt d’une tentative désespérée de fixer une origine à la douleur, de lui donner un visage, un responsable, une forme tangible. Cette quête, pourtant, ne produit pas les effets escomptés. David en vient à désigner un homme, à s’accrocher à une hypothèse fragile comme à une bouée. Il se fourvoie, il ne parvient ni à panser la plaie ni à penser la peine.

Philippe Lahbari et Quentin Heroguer refusent toute résolution facile. Le deuil n’est pas tant un problème à résoudre qu’un état à traverser. En ce sens, la présence de la femme de David, en retrait, presque en périphérie, est essentielle. Elle incarne une forme de lucidité douce : elle comprend que cette quête, même vaine, est nécessaire. Elle ne la cautionne pas toujours, mais elle la laisse advenir.

Pour alimenter une matière émotionnelle diffuse, il y a les souvenirs. Des fragments d’enfance, d’une banalité désarmante, qui deviennent de véritables vecteurs d’émotion. Le récit convoque ainsi un dialogue d’outre-tombe avec la sœur disparue, sous forme de réminiscences : ces petits gestes invisibles qui, mis bout à bout, dessinent une relation. Il y a, dans ces souvenirs, une tendresse presque douloureuse. Le frère qui perd volontairement pour laisser gagner sa sœur. Celui qui renonce à choisir le programme télévisé. Celui qui, sans bruit, accepte de se priver pour contenter l’autre.

Il ne s’agit pas d’élucider une disparition mais plutôt de cartographier l’empreinte qu’elle laisse. Entre enquête inachevée et introspection douloureuse, le récit construit un espace où le passé ne cesse de contaminer le présent. Et si Jusqu’à la nuit tombée n’est pas parfait, il bénéficie toutefois d’une sensibilité et d’une justesse très appréciables.

Jusqu’à la nuit tombée, Philippe Lahbari et Quentin Heroguer
Delcourt, 19 mars 2026, 96 pages

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3.5

« Les Voyageurs de la Porte dorée » : quand la mémoire se raconte à hauteur d’adolescence

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Dans Les Voyageurs de la Porte Dorée, paru aux éditions Delcourt, Flore Talamon et Bruno Loth inventent un dispositif narratif aussi simple qu’efficace : faire parler les objets pour redonner chair à l’histoire des migrations. Une traversée sensible, entre transmission et introspection, où le passé s’invite dans le présent avec une étonnante justesse.

Dans un lycée du Val-de-Marne, Anna, adolescente au tempérament affirmé, se retrouve menacée d’un conseil de discipline. Une chose relativement ordinaire. Rien, en tout cas, qui a priori annonce le basculement à venir. Et pourtant, dès le lendemain, le récit s’ouvre sur une autre dimension, dont les aspérités fantastiques relèvent surtout de la pédagogie. 

Lors d’une sortie scolaire au Musée national de l’Histoire de l’immigration, Anna et son camarade de classe Idriss s’égarent dans les couloirs. C’est là, dans cet entre-deux feutré où s’accumulent les traces du passé, que l’album nous ramène aux origines des migrations.

Ici, les objets parlent. Ou plutôt : ils racontent. Ils deviennent passeurs, médiateurs, témoins silencieux soudain rendus à la parole. Chaque artefact ouvre une brèche temporelle, un récit d’exil, une trajectoire humaine. L’histoire de France, que l’on apprivoise à l’école figée dans ses dates et ses grandes figures, se déploie autrement : à travers des vies anonymes, des fragments d’existence, des départs contraints ou choisis.

De l’esclavage à la Révolution française, des migrations européennes aux engagements coloniaux, des réfugiés espagnols aux résistants étrangers de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’aux flux algériens et portugais du XXe siècle, la fresque est vaste mais jamais écrasante. Elle avance par touches, par incarnations successives. Ce choix de construction – neuf récits enchâssés dans une trame contemporaine – permet de rendre l’Histoire tangible.

En miroir de ces histoires, Anna et Idriss sont eux-mêmes en transformation. Leur errance devient initiation. À mesure que les objets livrent leurs secrets, les deux adolescents apprennent à se regarder autrement, à interroger leurs propres origines, à recomposer leur place dans une histoire plus vaste qu’eux. 

La portée du propos est évidemment le principal atout de l’album. Dans un contexte où les migrations sont souvent réduites à des chiffres, des polémiques ou des slogans, Les Voyageurs de la Porte Dorée tend à rappeler une évidence : les déplacements humains sont constitutifs de l’histoire. Ils ne sont ni des anomalies ni des parenthèses, mais bien des dynamiques profondes, anciennes, continues et parfaitement documentées par les sciences humaines.

En filigrane, une idée : il n’existe pas de récit national pur, homogène et immobile. Nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, les héritiers de ces circulations. Des enfants d’histoires mêlées. En cela, la bande dessinée touche à quelque chose d’essentiel : la capacité du récit à relier et à éclairer. À faire de l’Histoire une matière vivante et profondément humaine.

Les Voyageurs de la Porte dorée, Flore Talamon et Bruno Loth
Delcourt, 19 mars 2026, 144 pages

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3.5

« L’Encyclopédie des patrimoines de l’Amérique française » : un héritage vivant

Avec l’Encyclopédie des patrimoines de l’Amérique française, le patrimoine est une matière vivante, mouvante, où se croisent mémoire, langue, paysages, techniques, rites, saveurs ou encore combats collectifs. Ce livre foisonnant, paru aux PUR, constitue surtout une manière très juste de rappeler qu’une civilisation se conçoit autant dans ses vieilles pierres que dans ses chansons, ses noms de lieux ou sa manière de faire lever une pâte et mûrir un fromage.

L’Encyclopédie des patrimoines de l’Amérique française élargit d’emblée la notion de patrimoine. Ce dernier n’est pas seulement le monument que l’on photographie, la façade classée ou la relique qu’on protège derrière une vitre. Il se compose aussi de ce qui se transmet dans une langue, une pratique, une manière d’habiter un territoire, ou encore une mémoire disputée, un savoir-faire, une certaine mode collective.

Cette encyclopédie est issue d’un corpus en ligne beaucoup plus vaste. Elle rassemble 88 articles revus et actualisés. On y passe des conventions de Memramcook et de Miscouche, où les Acadiens se donnent à la fin du XIXe siècle des symboles collectifs (drapeau, fête nationale, hymne) à la forteresse de Louisbourg, lieu de guerre devenu chantier de reconstruction, puis décor d’histoire vivante – le tout en passant par la bière, Jack Kerouac ou le fromage. 

Les héritages les plus solides ne sont pas forcément les plus spectaculaires. Les aboiteaux acadiens en attestent : ces systèmes de digues et de buses de bois qui permettaient de cultiver des terres gagnées sur les marais racontent une intelligence du milieu, un effort communautaire, une prospérité, puis une mémoire blessée par la Déportation. De simple outil agricole, l’aboiteau devient signe identitaire, jusqu’à sa reconnaissance patrimoniale à Grand-Pré, inscrit par l’UNESCO en 2012. Le patrimoine, en l’espèce, naît d’un geste utile avant de devenir un symbole.

Les auteurs montrent parfaitement que l’Amérique française ne se réduit ni au Québec ni à la seule survivance nostalgique d’un monde disparu. Elle se déploie jusqu’en Ontario, en Alberta, en Louisiane, dans les ports français de La Rochelle et de Saint-Malo, jusque dans les grandes narrations américaines elles-mêmes. Un article passionnant rappelle ainsi la contribution, trop souvent reléguée au second plan, de Canadiens français à l’expédition de Lewis et Clark : guides, pilotes, interprètes, chasseurs… Autrement dit, l’histoire américaine la plus canonique porte elle aussi, en elle, une part francophone qu’on a souvent laissée dans l’ombre.

Faire remonter à la surface des présences discrètes fait d’ailleurs partie intégrante du livre. On le voit avec le français en Louisiane, langue annoncée cent fois mourante et pourtant toujours là ; avec la chanson traditionnelle franco-ontarienne, qui n’est pas seulement un objet de collecte savante mais une pratique encore portée par les fêtes et les communautés ; avec l’éducation française en Alberta, où le patrimoine prend la forme inattendue d’un combat politique pour transmettre la langue aux enfants. 

D’autres choix éditoriaux sont plus gourmands. La tourtière du Lac-Saint-Jean, les fromages du Québec, les bières, brasseurs et brasseries apparaissent comme des patrimoines alimentaires à part entière, c’est-à-dire comme des traditions traversées par les circulations, les influences, l’industrie et les renaissances artisanales. Le fromage québécois, par exemple, surgit dès la Nouvelle-France, s’industrialise au XIXe siècle, triomphe avec le cheddar, se diversifie au XXe, puis se réinvente à partir des années 1970 dans une logique de terroir et de spécialité. 

Et il y a aussi les hommes. Champlain, de fondateur statufié, devient une figure patrimoniale parce que livres, monuments et récits ont peu à peu cristallisé autour de lui l’origine de l’Amérique française. Kerouac, lui, déplace encore les lignes : écrivain américain de langue anglaise, certes, mais enfant d’un Petit Canada du Massachusetts, longtemps francophone, et profondément lisible depuis l’expérience canadienne-française. 

Et puis, on retrouve naturellement les grands ensembles, les lieux qui condensent une histoire et un imaginaire. Le Vieux-Québec, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1985, y apparaît comme berceau de la présence française, ville fortifiée et milieu toujours vivant. Le Parlement de Québec n’est autre qu’une mémoire en pierre. Le pont de Québec, achevé en 1917 après un chantier dramatique, rappelle que le génie civil peut lui aussi entrer dans le patrimoine. La basilique Notre-Dame de Montréal, avec son néogothique romantique, ses décors, ses usages religieux et civiques, dépasse les simples enjeux esthétiques : il engage des émotions, des rites, une manière de concevoir un lieu. Même l’Expo 67, événement éphémère par excellence, rejoint cette constellation : plus de 50 millions de visiteurs, 62 nations participantes, et un souvenir encore vif dans l’imaginaire québécois. Un patrimoine peut donc être aussi un moment.

On comprend ainsi que le patrimoine n’est pas un sanctuaire mais une circulation. Il passe par les paysages de Percé et de l’île Bonaventure, par les noms de lieux du Québec, par le boulevard Saint-Laurent à Montréal, par Radio-Canada, par Vimy, par De Gaulle lançant son fameux « Vive le Québec libre ! », par Chateaubriand rêvant l’Amérique, par La Rochelle regardant encore vers l’Atlantique. Il est tour à tour pierre, chant, langue, rite, alimentation, littérature, mémoire de guerre, ville, image, institution.

Sous ses dehors encyclopédiques, l’ouvrage démontre qu’une culture ne tient pas seulement dans ce qu’elle conserve, mais par ce qu’elle sait encore reconnaître comme sien. L’Amérique française se révèle comme un monde de traces actives, de fidélités obstinées, de formes qui changent sans cesser de (se) transmettre. C’est tout l’intérêt de cette encyclopédie : elle nous apprend à voir et éprouver le patrimoine.

L’Encyclopédie des patrimoines de l’Amérique française, collectif
PUR, 2 avril 2026, 506 pages

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4.5

J’ai toujours rêvé d’être un fermier : du rêve à la réalité

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Avec cet album, Jean Harambat s’interroge sur la condition de paysan à notre époque. Il nous livre son expérience personnelle, après avoir fait l’acquisition d’une ferme dans le Sud-Ouest, la Bouyrie où il vit avec sa femme sur un domaine où tout reste à faire, non loin de sa Chalosse natale dans les Landes. Dans un premier temps, il avait envisagé de reprendre la ferme familiale, pour s’associer avec son frère.


L’album s’avère donc extrêmement personnel, puisqu’il explore les tenants et aboutissants d’un choix de vie. L’observation de la couverture fait déjà sentir que cette BD sort de l’ordinaire. En effet, le titre renvoie à celui du film J’ai toujours rêvé d’être un gangster (Samuel Benchetrit – 2008) sans qu’on puisse identifier clairement quelle est l’intention. Probablement, l’auteur cherche-t-il à faire sentir que choisir de devenir paysan est plus respectable que de choisir de devenir gangster. Il peut également glisser un sous-entendu, car devenir fermier c’est quand même faire le choix d’une vie pas spécialement facile, avec beaucoup d’efforts pour à peine gagner de quoi vivre. Quoi qu’il en soit, sa référence montre qu’il va aller au-delà de la simple description de la difficile condition qu’il a choisie. L’approche intellectuelle se confirme avec la couleur verte du ciel sur l’illustration de couverture, une couleur pas vraiment naturelle qui laisse entendre que l’auteur ne va pas se contenter d’observations terre-à-terre. Tout cela concorde avec la réflexion qui accompagne la première planche « J’ai toujours rêvé d’être un fermier. Ma mère disait que c’était le métier des derniers aventuriers. » Le titre ne doit donc rien au hasard et il fait référence aux origines de l’auteur. D’ailleurs, sa famille intervient ici, puisqu’il est question des relations de Jean Harambat avec son frère mais aussi avec son père, puisque tous deux l’aident au moment de son installation à la Bouyrie. Quant au parcours de l’auteur, il est également détaillé, puisqu’on apprend qu’il a fait des études supérieures, celles-ci ayant l’inexorable tendance à l’éloigner de ses origines terriennes en l’incitant à embrasser une carrière en rapport avec ses aptitudes intellectuelles. Ses convictions personnelles interviennent également, puisque nous apprenons qu’il a passé plusieurs années dans une ONG, notamment en Afrique.


Quelques réticences…

Malgré tous ces indices intéressants, l’album peut néanmoins décevoir, au moins dans un premier temps. En effet, l’amateur de BD se fera la réflexion que l’approche choisie par le dessinateur-scénariste ne colle que trop rarement à l’idée qu’on se fait d’un album réussi et captivant. Ainsi, assez régulièrement, l’auteur préfère quelque chose qui ressemble bien plus à un livre illustré qu’à une BD, à cause de l’absence de dialogues, alors que des textes assez conséquents accompagnent les dessins. On peut également regretter que l’album ne soit pas vraiment scénarisé, Jean Harambat préférant enchainer les courts chapitres, au fil des étapes de l’installation à la Bouyrie, puis des travaux qu’il y entreprend. On notera au passage que certains des personnages qu’il croise à ces occasions apparaissent parfois comme un cheveu sur la soupe.


… largement compensées

Le découpage en courts chapitres permet néanmoins d’aborder de nombreux points de la vie de fermier. Jean Harambat s’arrange pour en faire quelque chose de pratique mais sans visée ouvertement pédagogique, ce qui ne l’empêche pas d’utiliser un vocabulaire qui nous permet d’en apprendre pas mal, dont la nuance entre impeccable et parfait. Surtout, il parvient à transmettre son amour pour la terre et le grand air, ainsi que sa région. Les personnages qu’il côtoie s’avèrent des personnalités originales et d’une belle diversité. Et puis, il nourrit son approche du travail de la terre de nombreuses références (littéraires notamment) dont certaines remontent jusqu’à l’Antiquité. Pêle-mêle, on peut citer Xénophon, Montaigne, le peintre Turner, ainsi que le film Les sept mercenaires (John Sturges – 1961). Outre une référence à l’Odyssée (Homère), l’un des personnages s’appelle Achille.


Le dessin

Celui des personnages s’avère assez quelconque. Par contre, les paysages sont soignés sans chercher la minutie du détail et parfaitement mis en valeur par le choix des couleurs (cosignées Jean Harambat et Isabelle Merlet, couleurs elles-mêmes préparées par Benjamin Pancheri). Aucune couleur vive à signaler, par contre de magnifiques dégradés comme celui de l’illustration de couverture. Ils permettent ainsi de magnifier plusieurs dessins pleine page. Visiblement, Jean Harambat cherche à faire en sorte qu’on prenne le temps de profiter du travail fait sur l’album comme il faut du temps pour travailler la terre.


Un parcours toujours en construction

Cela nous amène à la réflexion de fond qui traverse tout l’album, à savoir que « En France, le nombre d’agriculteurs a fondu comme neige au soleil. La fin des paysans n’en finit pas de finir. » Au final, le constat devient même franchement désabusé « Machine devenue folle, le Progrès, dans son mouvement perpétuel, a évacué ceux qu’il était censé servir. » Malgré ce discours réaliste, la fin surprend au point de laisser sur une certaine forme d’incompréhension, malgré la phrase finale qui sonne comme la réflexion très philosophique de celui qui a appris de la vie que tout évolue constamment (référence à l’impermanence de toute chose en ce monde) et qu’il faut toujours garder l’envie d’entreprendre.



J’ai toujours rêvé d’être un fermier – Jean Harambat
Charivari (distribué par Dargaud) : sorti le 10 avril 2026
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3.5

Dakota 1880 : une promesse est une promesse

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Avec cet album, n°7 dans la série Un hommage à Lucky Luke, d’après Morris Appollo (textes), Brüno (images) et Laurence Croix (couleurs) reviennent avec finesse sur les origines du personnage Lucky Luke.

Pour celles et ceux qui connaissent le style du duo Appollo/Brüno, autant dire qu’entamer la lecture de cet album séduit dès le prologue (qui voit Lucky Luke embarquer à bord d’une diligence qui évolue dans des paysages enneigés) et fait en sorte qu’on aille au bout assez rapidement, alors qu’il est divisé en sept épisodes (et un épilogue) qui pourraient inciter à fragmenter la découverte, pour une sorte de dégustation. Il s’avère que chaque épisode apporte son lot de petites surprises. De clin d’œil en clin d’œil, on passe vite d’un chapitre à l’autre. Jusqu’au moment où on arrive au texte qui suit l’épilogue. Ce texte permet de mieux cerner les intentions des auteurs. En effet, le titre de l’album correspond à celui de la toute première aventure de Lucky Luke dessinée par Morris et publiée dans « L’almanach Spirou » en 1946. D’autre part, les 7 épisodes de cet album évoquent les « 7 histoires de Lucky Luke » du n°42 de la série qui date de 1974, par Morris et Goscinny. Et, tout en gardant leur style, les auteurs présentent un Lucky Luke tout à fait crédible par rapport au personnage original, que ce soit par son allure, les aventures qu’il vit, ses attitudes et jusqu’aux éléments qui font sa légende : le poor lonesome cowboy, celui qui tire plus vite que son ombre et ridiculise les autres tireurs en adoptant les positions les plus diverses et incongrues, le personnage privilégiant par-dessus tout son indépendance, etc.

Lucky Luke, personnage de légende

L’originalité marquante de l’album vient du fait que les auteurs concluent, après l’épilogue, par un texte très sérieux qui cherche, en utilisant de très solides arguments, à faire croire à l’existence de Lucky Luke comme personne réelle faisant partie de l’histoire du Far West. En effet, ils présentent Morris et Goscinny comme des passionnés de l’histoire des pionniers de l’ouest américains qui, ayant fait des recherches poussées, s’associent pour exploiter leurs connaissances afin de concocter cette série avec Lucky Luke comme figure centrale. C’est bluffant, car dans cet album Lucky Luke croise effectivement plusieurs personnes réelles, ce qui arrive également dans la série originale. Ici on croise notamment Annie Oakley qui deviendra célèbre pour ses qualités de tir au fusil, après avoir épousé celui avec qui elle s’associera pour monter une attraction la mettant en valeur. L’épisode où elle intervient voit Lucky Luke servir d’intermédiaire involontaire pour les présenter. Ce qui ne l’empêche pas de faire étalage de sa qualité de tireur légendaire. Un clin d’œil humoristique fait le lien avec le Lucky Luke que nous connaissons, tout en mettant en avant une vraie légende de l’ouest.

Un album très bien pensé

De manière générale, chacun des sept épisodes de l’album pourrait être considéré comme anecdotique, car trop court pour être vraiment fouillé. Mais tous présentent suffisamment de détails qui, mis bout à bout, constituent un ensemble cohérent, avec Lucky Luke en héros presque discret, mais en acteur irremplaçable de la légende de l’ouest américain. En effet, le tireur hors pair qu’il est rassure par sa présence, notamment dans la diligence où il voyage. Mais il connaît bien les tenants et aboutissants de ce qui se passe au Dakota en 1880. Ce n’est donc pas un hasard s’il contribue à faire en sorte que Louis Riel (Le maître d’école de l’épisode 1) puisse poursuivre son action. L’épisode 2 le place dans une situation extrêmement délicate (il y gagne son surnom de Lucky), qui lui permet néanmoins de rencontrer le jeune Baldwin et sa grandma qui remontent du sud vers le nord (ils viennent de la Nouvelle-Orléans) avec comme obsession de profiter de la promesse du général Sherman d’attribuer 40 acres et une mule à tous les esclaves affranchis. Leurs retrouvailles à la fin de l’épisode les place tous deux dans la même diligence. L’épisode 3 voit donc la rencontre avec Annie Oakley, alors que Lucky Luke tente vainement d’apprendre la technique du tir à Baldwin. L’épisode 4 (en forme de parenthèse) constitue presque un hommage au cinéma de John Ford, avec une jeune émigrée Irlandaise qui ne connaît rien à l’ouest et qui vient épouser un soldat de la cavalerie qu’elle a connu en répondant à une petite annonce. Très pluvieux, l’épisode fournit l’occasion pour une nouvelle pointe d’humour. L’épisode 5 « Querelle » est le plus amusant par sa conclusion. Il voit Luke côtoyer deux férus de poésie, anciens associés pour la publication d’une revue, qui n’ont toujours pas réglé leur différent. C’est l’occasion de signaler le très beau travail de Laurence Croix sur les couleurs. Ainsi les vignettes qui présentent la situation un matin à l’aube sont merveilleusement mises en valeur par le choix des couleurs. L’épisode 6 « Brasier » s’avère typique de cette mentalité dénuée d’état d’âme qui fait les personnages forts de la conquête de l’ouest (épisode où Baldwin joue le rôle de narrateur… au coin du feu). Quant à l’épisode 7, il illustre la mentalité de ces colons qui cherchent une activité leur assurant un avenir correct. Le personnage de Curly Wilcox se révèle visionnaire. La morale c’est qu’il faut une belle perception de ce qui intéressera pour sauter dans le bon wagon. Et l’épilogue (2 planches) qui montre Luke chevaucher dans la vallée de la mort, rappelle que les États-Unis se sont construits sur quasiment rien, mais grâce à des hommes entreprenants. Quant à Lucky Luke, c’est le solitaire que nous connaissons.

Dakota 1880 « Un hommage à Lucky Luke, d’après Morris » n°7 – Appollo (textes), Brüno (images) et Laurence Croix (couleurs)
Dargaud : paru le 31 octobre 2025
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4

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

4.5

Entre rires, nostalgie et émotions à fleur de peau, Éric Toledano et Olivier Nakache reviennent en force avec Juste une illusion, une comédie dramatique qui pulse au rythme des années 80. Suivant les pérégrinations amoureuses d’un jeune ado et les chaos savoureux de sa famille, le film déploie une énergie irrésistible et un sens du récit jubilatoire.

Depuis plus de vingt ans, on attend avec impatience le dernier film du duo Toledano-Nakache, porté par les succès retentissants d’Intouchables (2011) et du Sens de la fête (2017). Ils marquent leur empreinte dans le cinéma français par leur capacité à filmer des comédies sociales sans manichéisme ni militantisme, associant habilement humour et thématiques humaines profondément émouvantes, bref un cinéma qui parle à tout le monde, inventif et perspicace !

Après le récent et très bon Une année difficile (2023), le duo nous propose avec ce nouveau film une excellente comédie dramatique, drôle et pleine de tendresse, qui célèbre les vertus du noyau familial au beau milieu des années 80. Et même si l’on n’a pas connu cette période, on se reconnaît volontiers dans la famille Dayan, d’origine juive et arabe, avec les problèmes de couple des parents et leurs difficultés à gérer leurs deux adolescents qui s’ouvrent à la vie.

Au centre de l’œuvre, le film raconte avec délicatesse et émotion les questionnements existentiels du cadet de 13 ans, Vincent, plus un enfant mais pas encore un adulte, principalement animé par les premiers désirs et ses élans amoureux.

Le choix des années 80 n’est pas anodin, c’est précisément la période où Éric Toledano et Olivier Nakache avaient l’âge de Vincent. Le duo dépeint ainsi avec soin une période particulière, bien avant les smartphones et les réseaux sociaux (le film s’amuse à des clins d’œil nombreux sur l’utilisation des téléphones filaires à touches ou à cadran et les astuces pour communiquer secrètement entre ados : quand on l’a connu, c’est très vrai), avec des relations humaines sans doute plus vraies mais aussi des incertitudes à fort impact social résonnant encore aujourd’hui : la peur du chômage, de la drogue, de l’avenir, l’impact des religions et du racisme sur nos vies. Mais sont aussi très bien abordées les questions universelles et transgénérationnelles que sont l’amitié et l’amour. Associé à des images aux couleurs saturées, c’est le côté vintage des musiques rock et funk qui se disputent la vedette, mais aussi les voitures entièrement d’époque, notamment les emblématiques Renault R20 et R25.

Par un fil narratif dynamique et riche de multiples rapports humains passionnants et justes, Vincent déploie une énergie de tous les instants pour que sa camarade de classe Anne-Karine, d’une famille traditionnelle très rigide, s’intéresse à lui. Aidé par son grand frère Arnaud, rusé et impertinent, les rebondissements en la matière sont étonnants, cocasses et pleins d’émotions, sans compter les bêtises qu’on enchaîne inévitablement à cet âge !

Évidemment autour d’eux, les parents jouent un rôle majeur pour tenter de les contrôler, et ils sont surtout angoissés de les voir grandir : les réalisateurs mettent l’accent sur ceux de Vincent qui se chamaillent pour un rien, avec le père, cadre au chômage, qui ne veut pas que ça se sache, et la mère secrétaire, qui prétend monter socialement en tentant un diplôme d’informatique. Avec au beau milieu d’eux le gardien de l’immeuble, Étienne, truculent et drôle, qui taquine Yves Dayan en draguant sa femme Sandrine.

Le film nous gratifie aussi d’un fil rouge désopilant, retraçant les tribulations d’une cassette VHS d’époque, au titre évocateur de La Ruée vers Laure, symbole de l’amitié entre ados soumis aux premiers émois, et dont le visionnage les obsède… Cette cassette est supposée atterrir chez le rabbin chargé de préparer la prochaine bar-mitsva de Vincent : ce dernier en profite pour simuler fort à propos des questions existentielles afin de lui rendre une visite pour retrouver la cassette, laissant ses parents très perplexes…

Mais la signature de Toledano-Nakache, c’est aussi une direction d’acteurs impeccable aux performances remarquables. Juste une illusion n’échappe pas à cette règle d’or, avec son scénario trépidant et sa mise en scène brillante.

Ainsi le couple d’acteurs reconnu Camille Cottin et Louis Garrel fait merveille dans le rôle des parents Dayan, hauts en couleur et attendrissants, ce dernier dans un rôle de composition inhabituel, d’une grande finesse et plein d’humour. Dans son registre plus attendu, Pierre Lottin, pour le rôle du gardien cocasse, est impeccable.

Pour ce qui est des adolescents, on retrouve dans le rôle d’Arnaud, l’aîné Dayan, Alexis Rosenstiehl, dans un personnage fort et tendre, qui confirme tout le bien qu’on pense de sa jeune carrière, étant en parallèle dans Ceux qui comptent aux côtés de Pierre Lottin d’ailleurs. Dans le rôle des adolescents de 13 ans Vincent et Anne-Karine, on découvre deux jeunes pépites, Simon Torreton et Jeanne Lamartine, sélectionnés exprès pour le film.

Selon Éric Toledano, « Juste une illusion » signifie la vie qu’on s’imagine avoir déjà vécue au moment de l’adolescence et des premières conquêtes, alors que bien sûr qui peut prétendre avoir fait le tour de la sienne à tout âge ?

Ce film est d’une grande beauté par la richesse de ses interactions humaines, et la profondeur des sentiments qu’il nous fait ressentir, comme si c’étaient les nôtres, adultes ou adolescents. À voir le plus vite possible lors de sa sortie prochaine.

Bande-annonce – Juste une illusion

Fiche technique – Juste une illusion

Réalisation : Olivier Nakach, Éric Toledano
Scénario : Olivier Nakache, Éric Toledano
Collaboration au scénario : Nathalie Hertzberg
Production : Olivier Nakache, Éric Toledano, Nicolas Duval Adassovsky
Producteur délégué : Hervé Ruet
Sociétés de production : Quad et Ten Cinéma
Coproduction : Gaumont, TF1 Films Production, QUAD+TEN
Société de distribution France : Gaumont

Équipe technique

Directeur de la photographie : Augustin Barbaroux
1er assistant réalisateur : Quentin Janssen
Directeur artistique : Jean Rabasse
Directrices de casting : Elsa Pharaon, Marie‑France Michel
Chef monteur : Dorian Rigal‑Ansous
Superviseur post‑production : Ana Antunes
Directeur de production : Bruno Morin
Scripte : Christelle Meaux
Ingénieurs du son : Pascal Armant, Loïc Prian, Jean‑Paul Hurier
Compositeur : GoGo Penguin

Casting

Louis Garrel — Yves Dayan
Camille Cottin — Sandrine Dayan
Pierre Lottin — Étienne Berger
Simon Torreton — Vincent Dayan
Alexis Rosenstiehl — Arnaud Dayan
Jeanne Lamartine — Anne‑Karine Duchesnais
Rony Kramer — Monsieur Abourmad
Adèle Jayle — Madame Duchesnais
Giorgia Sinicorni — Madame Bernini / Laure
Augusto Fornari — Monsieur Bernini

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, La Fille du konbini suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l’immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l’ambition, porté par la retenue naturaliste d’Erika Karata.

Ouverts 24h/24, 7j/7 et 365 jours par an, les konbini sont des supérettes connues de tous les Japonais. On y trouve autant de produits alimentaires que des fournitures dont on a besoin chez soi. Un véritable méli-mélo de saveurs et d’utilité où l’on peut également manger des plats chauds, payer ses factures domestiques et refaire son stock de cigarettes. Y travailler comme employé n’est pas réellement une vocation, c’est un refuge où l’on entretient l’espoir d’être relancé dans un métier ou un projet plus rémunérateur, avec des horaires moins aléatoires peut-être. Pourtant, il y a comme une atmosphère de salle d’attente pour ces employés qui servent autant d’agents d’accueil que de caissiers.

Le konbini, sas de décompression

Proche du roman La Fille de la supérette (Konbini Ningen) de Sayaka Murata, Prix Akutagawa 2016, le film de Yûho Ishibashi opère un déplacement significatif. Là où le roman explorait la marginalité d’une héroïne de 36 ans travaillant depuis 18 ans au konbini, le film brosse le portrait d’une jeune femme de 24 ans en plein désengagement. Nozomi vient de fuir son poste de commerciale, broyée par un management toxique et des heures supplémentaires écrasantes. Dans un monde où l’effort ne suffit plus, la réalisatrice nous invite à observer tranquillement la manière dont elle remonte à la surface après avoir touché le fond.

Yûho Ishibashi fait alors du konbini, véritable cœur battant de la société nippone, un lieu de rencontre et de réparation pour celles et ceux qui ont besoin d’un élan financier pour retrouver une petite mobilité perdue ou fantasmée. Certains rêvent d’une carrière où le costume-cravate est de rigueur. D’autres rêvent de voyager à l’étranger. Mais pour Nozomi, il s’agit simplement de retrouver son estime et sa joie de vivre. La réalisatrice continue ainsi d’explorer cette solitude forcée, d’abord chez une lycéenne dans Sayounara, et maintenant dans une parenthèse suspendue dans la vie d’une femme qui n’a pas su cohabiter avec la pression.

La lente guérison par les plaisirs simples

Loin de l’humiliation quotidienne de son ancienne vie, Nozomi se replie souvent derrière sa carapace de bienséance pour éviter tout conflit avec autrui. Dans sa fuite perpétuelle, elle tourne également le dos à sa personnalité qu’on devine pourtant joviale. On ressent toute la lassitude dans ses gestes, lents, lourds et hésitants, si bien que le micro-ondes et les nouilles instantanées sont ses meilleurs amis dans sa solitude consentie. En servant d’hôtesse de caisse, on pourrait la croire en bonne voie de guérison, mais tout reste encore machinal jusqu’à ce qu’une vieille connaissance du lycée lui offre l’opportunité d’apprécier chaque rayon de soleil comme un appel au réconfort. C’est alors la joie de profiter de plaisirs simples : se replonger dans une lecture passionnée de mangas, aller jouer au bowling, renouer avec d’anciennes relations et s’en créer de nouvelles.

On peut retrouver la même tendresse que Wim Wenders avait avec sa caméra dans Perfect Days pour capturer la routine d’un employé des toilettes publiques. Il faut également saluer la performance d’Erika Karata, découverte chez Ryusuke Hamaguchi dans Asako I&II et de retour en idole dans Love on Trial. Son jeu et les nombreux plans fixes de Yûho Ishibashi font résonner l’état d’enfermement et d’immobilisme qu’elle incarne avec une retenue naturaliste. Il n’y a peut-être rien d’innovant ou de stimulant dans ce dispositif, mais La Fille du konbini peut largement se passer d’une mise en scène fulgurante pour mieux appréhender le mal-être qui habite le personnage de Nozomi.

De cette observation découlent alors de multiples facettes du monde du travail, dont une toxicité ambiante dans un cadre très compétitif et exigeant. Un symptôme qui justifie autant de suicides et de dépressions que le Japon reflète malgré la force tranquille qu’on lui loue dans les cartes postales et son autorité managériale. Tout cela reste induit et laisse un sentiment d’inachevé dans ce récit sans prétention, car il n’y a nul besoin de tirer sur cette corde sensible alors qu’il existe encore plus de raisons de sortir de l’obscurité. La réalisatrice saisit alors cette opportunité pour interroger les motifs de la camaraderie, ceux qui peuvent indéniablement aider à rebondir avec une grande sobriété, qui pourrait toutefois lasser car le déroulé est aussi prévisible que programmatique. Le tout est d’accepter le rythme du récit, fidèle à la monotonie de Nozomi, non pas pour mieux s’immerger dans sa psyché, mais pour que le spectateur puisse faire une mise au point, en parallèle de son parcours, sur la beauté des relations humaines.

Du haut de ses 1h16, La Fille du konbini n’entreprend donc pas plus qu’une résilience, qui s’achève avec humilité. Sorti il y a plus de deux ans au Japon et bientôt dans les salles françaises, le film témoigne d’une attente providentielle et d’un désengagement total qui, loin de sombrer dans le misérabilisme, choisit de célébrer les petites victoires du quotidien.

Ce film a été également été présenté lors des Saisons Hanabi 2026.

La fille du konbini – bande-annonce

La fille du konbini – fiche technique

Titre original : Asa ga kuru to munashiku naru
Réalisation : Yûho Ishibashi
Scénario : Yûho Ishibashi, d’après le roman La Fille de la Supérette de Sakaya Murata
Interprètes : Erika Karata, Abe Oto, Imô Haruka, Ishibashi Kazuma, Yashiba Toshihiro
Photographie : Rei Hirano
Montage : Ogasawara Kaze
Son : Yanagida Kosuke
Musique : Abe Umitaro
Sociétés de production : Ippo Co.
Pays de production : Japon
Société de distribution : Art House Films
Durée : 1h16
Genre : Drame
Date de sortie : 15 avril 2026

La fille du konbini : disconnect days

3

Les Rayons et les ombres : la fête est finie

Les Rayons et les ombres est le neuvième long-métrage de Xavier Giannoli. C’est une fresque de près de trois heures trente, une plongée au cœur de la Collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale. Une nouvelle histoire d’humains qui se prennent à leur propre mensonge, s’embourbent dans la toile qu’ils ont lentement tissée ; une histoire de corps malades, aussi. Une histoire de famille. Un grand film porté par la performance de Jean Dujardin et celle de Nastya Golubeva.

Avec Les Rayons et les ombres, Xavier Giannoli poursuit son exploration obsessionnelle de la force cinématographique du mensonge. Peut-on se mentir à soi-même jusqu’à l’oubli ? La réponse est d’une évidence tragique sous la caméra du réalisateur de L’Apparition et de Marguerite. Ici, le mensonge ne se contente plus d’exister : il se noie dans l’ivresse de la foule, s’étourdit d’alcool et se perd dans les vapeurs d’une époque qui ne sait pas qu’elle est en sursis. Giannoli filme la décadence avec une ferveur romanesque, comme s’il avait précipité le Gatsby de Fitzgerald dans la boue et le luxe factice du Paris de l’Occupation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le cinéaste emprunte son titre à Victor Hugo : il s’agit bien ici d’un clair-obscur moral où la lumière ne sert qu’à accuser les ombres.

On songe inévitablement à D’argent et de sang, sa fresque tempétueuse sur la fraude au carbone. On y retrouve cette même « métamorphose » des êtres, à commencer par la carrure imposante (et d’abord humaniste) de  Jean Luchaire (incarné magistralement par Jean Dujardin), blessée par une maladie qui l’abîme de l’intérieur. Il ne fait plus que cracher du sang et dissimuler sa conscience sous un mouchoir souillé. À ses côtés, sa fille Corinne — figure spectrale dévorée par le même mal — devient un objet manipulable, une actrice dont la voix, fragilisée, tente désespérément de briser le silence. En choisissant d’enregistrer sa confession dès le prologue, Corinne place le film sous le signe de l’inéluctable. Tout est déjà arrivé, c’est trop tard. Pas de figure moralisatrice ici (on avait Vincent Lindon dans D’argent et de sang, ici on a une apparition plus brève de Philippe Torreton) ; les protagonistes errent seuls face à une Histoire dont Xavier Giannoli filme l’usure. Sa caméra s’immisce dans les interstices de la trahison avec une précision chirurgicale. On y retrouve cette fascination pour le faux déjà à l’œuvre dans Illusions perdues, mais ici, le vernis craque sous le poids du sang. Le cinéaste déploie une mise en scène organique, où l’obscurité des intérieurs finit par contaminer la lumière des visages.

Ce n’est plus seulement une fresque historique, c’est une autopsie de la décomposition. Giannoli filme les corps comme des paysages en ruines, capturant chaque tressaillement, chaque regard fuyant. Cette défaite historique — on filme rarement les perdants — est tout autant une défaite intime. À la violence de ceux qui s’abritent derrière le « on ne savait pas », répond la férocité de ceux qui cherchent éperdument le « bon côté » de l’Histoire. Le film s’ouvre d’ailleurs sur la traque de Corinne, dans l’après-guerre avec son enfant ; une course éperdue où même la bonté des anonymes ne peut plus rien pour elle. « Je suis innocente », clamait-elle lors d’essais filmés avant le chaos. Quand a-t-elle cessé de jouer ? En l’entraînant dans des fêtes et des lendemains sans répit, Giannoli refuse de trancher, laissant le spectateur face au vertige du rôle. Il ne nous demande pas de décider ce que nous aurions fait, mais de regarder les choix de chacun en face.

Au cœur de ces trois heures, une question demeure : peut-on se réinventer un passé pour se donner un avenir ? En s’embourbant dans leur fiction, les personnages deviennent les prisonniers de leur propre théâtre. La « toile tissée », même sous les ors des ambassades, n’est plus un refuge, mais un linceul. Les Rayons et les ombres est traversé par une mélancolie vénéneuse qui transforme cette fresque monumentale en une dissection sans concession de la mauvaise conscience. Xavier Giannoli filme la déchéance et la décadence, film après film, le mensonge et le théâtre qui le fait exister. Il ne cherche pas à juger, mais à comprendre. Jean Luchaire n’est pas un idéologue, un antisémite convaincu avant et au début de la guerre ; c’est une autre quête qui le pousse à collaborer avec autant de force. Le journalisme se trouve lui aussi disséqué. Tous les pouvoirs sont sur la table du chirurgien-réalisateur. Il ne condamne pas, ne réhabilite pas, il fait du cinéma : « Aimer ce personnage paradoxal… je déteste notre époque où on juge sans nuance, on condamne avec cruauté sans chercher à comprendre. Moi, j’oppose à cette simplification idéologique et politique la complexité du roman, du cinéma ou de l’art. Un destin comme celui de Jean Luchaire est à la fois fait d’ombre et de rayons. D’ailleurs, les collaborationnistes le détestaient, ils le trouvaient tiède et insincère » (interview du réalisateur dans l’émission On aura tout vu). Un bel écho aux vers extraits du recueil de Victor Hugo Les Rayons et les ombres : « Ô rêveur, cherche les retraites, / Les abris, les grottes discrètes, / Et l’oubli pour trouver l’amour, / Et le silence afin d’entendre / La voix d’en haut, sévère et tendre, / Et l’ombre afin de voir le jour ! ».

Les Rayons et les ombres : bande-annonce

Les Rayons et les ombres : fiche technique

Synopsis : Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire vraie de Jean et Corinne Luchaire, un père et sa fille pris dans l’engrenage de la collaboration.

Réalisation : Xavier Giannoli
Scénario : Xavier Giannoli, Jacques Fieschi
Casting : Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Dhiel, Olivier Chantreau, Anna Próchniak
Photographie : Christophe Beaucarne
Montage : Mike Fromentin, Cyril Nakache
Sociétés de production : Curiosa Films, Waiting for Cinema
Société de distribution France : Gaumont
Genre : Drame historique
Durée : 3h19
Date de sortie : 18 mars 2026

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce Wedding Nightmare : Deuxième partie promettait d’être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d’une série B, avec ce qu’il faut de suspense, d’effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s’amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Après avoir survécu à ses vœux de mariage et à sa belle-famille Le Domas, Grace est rappelée dans une mêlée sanglante impliquant cette fois plusieurs familles fortunées venues des quatre coins du monde. Le récit survole cependant rapidement les raisons qui étendraient sa mythologie, ce qui n’est pas toujours bon signe quand on nous promet quelque chose de cohérent et de neuf. C’est là que le bât blesse, et pas qu’un peu. L’héroïne résume d’abord les événements passés pour briefer ceux qui auraient manqué les festivités précédentes. On pourrait croire que ces informations seraient au moins utiles pour Faith, la sœur cadette embarquée malgré elle dans l’aventure, mais il faudra d’abord survivre à une longue exposition qui présente un à un les nouveaux adversaires de ce duo recomposé.

Les noces fugaces

C’est avec une certaine hystérie qu’on découvre ces familles prêtes à en découdre avec Grace, dont la mort constituerait une belle promotion dans la hiérarchie des adeptes de Satan. Aînés et descendants se jettent alors tour à tour dans une arène ouverte… dont on ne fera finalement rien. Le budget a visiblement gonflé depuis le premier volet, et ça se voit : terrain de golf soigné, manoir labyrinthique aux décors vertigineux, temple souterrain construit dans une église retournée. Les décors sont là, ambitieux et presque généreux. Mais la mise en scène les traverse comme on traverse un couloir d’hôtel, sans curiosité, sans exploiter leurs recoins ni leur potentiel dramatique. On abandonne rapidement les espaces ouverts pour des sous-bois, avant de revenir au huis clos. Ces lieux se succèdent sans qu’on en tire grand-chose, et la compétition entre familles rivales, pourtant fertile sur le papier, tourne vite au défilé de faire-valoir.

Ce paresseux rapport à l’espace n’est pas sans rappeler ce qu’on reprochait déjà aux Scream 5 et 6 du même duo, où la mise en scène se contentait de gérer le trafic d’un train fantôme plutôt que de créer une tension véritable. Depuis leurs débuts dans l’anthologie V/H/S, Radio Silence Productions a multiplié les franchises avec une régularité qui commence à ressembler davantage à de la gestion de catalogue qu’à de la prise de risque. On les comprend d’avoir quitté la saga de Ghostface, tant la franchise crie elle-même à l’épuisement et ferait mieux qu’on la laisse tranquille. Mais l’univers Wedding Nightmare, présenté comme un terrain plus expérimental, ne confirme pas encore cette promesse.

Les réalisateurs avaient pourtant affiché une intention claire : faire de ce deuxième volet « une histoire d’amour », celle de deux sœurs qui se retrouvent. L’idée est belle. Grace remet la même robe de mariée pour l’occasion, quelques montages parallèles tentent de mettre en résonance les blessures des deux femmes, mais l’émotion se perd dans le pathos avant même d’avoir le temps de s’installer. Ce film est avant tout conçu pour divertir à coups de morts fun, et cette ambition sentimentale sonne surtout comme une justification après coup.

Prêt pas prêt, déjà vu

Car c’est bien là le problème central : la traque manque cruellement de rythme et de suspense. On retrouve les explosions de corps qui avaient fait forte impression au dénouement du premier volet, et certaines morts peuvent encore susciter rires et plaisir — notamment grâce aux réactions d’un Elijah Wood distrayant en arbitre des jeux, dont le flegme pince-sans-rire constitue l’une des rares bonnes surprises du film. Mais l’humour peine globalement à décoller dans ce chaos revisité avec peu d’originalité. Ce sont des problèmes d’écriture qu’on notait déjà dans Abigail, où l’on s’amusait finalement davantage avec sa ballerine vampire. On pense aussi à They Will Kill You, survival horrifico-comique qui, avec ses gros sabots et son aura grand-guignolesque, arrivait à trouver un ludisme que ce film semble ne pas vraiment assumer, notamment dans ses scènes d’action et dans la façon dont il traite, avec bien plus de naturel, la relation entre deux sœurs qui se retrouvent.

Du côté des personnages, Samara Weaving et Kathryn Newton fonctionnent bien en duo. Newton, déjà rodée au mélange d’humour noir et de morceaux d’entrailles depuis Abigail, est ici bien dans ce registre. Leur réconciliation n’échappe cependant pas aux raccourcis les plus balisés du genre. Du côté des antagonistes, David Cronenberg fait une courte apparition pour le clin d’œil, et Sarah Michelle Gellar n’a pas grand-chose à défendre malgré sa présence. C’est finalement Shawn Hatosy qui tire son épingle du jeu, avec ses élans colériques et sa quête du pouvoir fébrile. Il incarne un méchant dont l’instabilité compense la platitude des autres familles, présentes essentiellement pour amuser la galerie avec leur incompétence répétée, rejouant parfois les mêmes cartes que le premier opus.

Tous se battent pour un anneau qui gouverne le monde, sorte de deus ex machina ultime si jamais il tombait entre de mauvaises mains. La séquence finale est jouissive, mais arrive trop tard et ne peut pas grand-chose contre l’impression tenace d’un film qui n’a jamais vraiment décidé ce qu’il voulait être : une comédie gore qui assume son trash, ou une suite avec une profondeur émotionnelle dans la sororité. En voulant les deux, Wedding Nightmare 2 ne réussit vraiment ni l’un ni l’autre.

Wedding Nightmare : Deuxième partie – bande-annonce

Wedding Nightmare : Deuxième partie – fiche technique

Titre original : Ready or Not 2: Here I Come
Réalisation : Matt Bettinelli-Olpin, Tyler Gillett
Scénario : Guy Busick & R. Christopher Murphy
Interprètes : Samara Weaving, Kathryn Newton, Sarah Michelle Gellar, Shawn Hatosy, Nestor Carbonell, David Cronenberg, Elijah Wood
Photographie : Brett Jutkiewicz
Décors : Andrew Stearn
Costumes : Avery Plewes
Montage : Jay Prychidny
Casting : John Buchan
Musique : Sven Faulconer
Thèmes originaux : Brian Tyler
Producteurs : Tripp Vinson, James Vanderbilt, William Sherak, Bradley J. Fischer
Producteurs exécutifs : Greg Denny, Matt Bettinelli-Olpin, Tyler Gillet, Samara Weaving, Tara Farney, Paul Neinstein, Guy Busick, R. Christopher Murphy, Chad Villella
Sociétés de production : Radio Silence Productions, Mythology Entertainment, Vinson Films
Pays de production : États-Unis
Société de distribution : Searchlight Pictures
Durée : 1h48
Genre : Comédie, Épouvante-Horreur, Fantastique
Date de sortie : 8 avril 2026

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

2.5

Le Cri des gardes : Combat de théâtre et de cinéma

Le nouveau film de Claire Denis, Le Cri des gardes, avec Isaac de Bankolé et Matt Dillon, adapté de la pièce de Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens, avait tous les atouts pour plaire. Mais nous restons à la porte, froids et déçus. Faut-il en accuser un texte trop théâtral ? Ce qui est sûr, c’est que quelque chose, ici, n’a pas su s’incarner.

Il n’est pas bien évident de saisir ce mot de théâtre filmé. Est-ce à dire par là que le film ainsi jugé serait trop verbeux, la caméra trop fixe, que l’acteur s’y substituerait au montage ? Il semble au moins aussi difficile de ne pas appeler cinéma un objet filmique, quel qu’il soit. Dans Le Cri des gardes, pourtant, quelque chose de cette expression affleure en effet.

Le cinéma de Sacha Guitry, auquel on pourrait aisément accoler une telle critique, y échappe en réalité, en ce qu’il assume une forme jusqu’au bout, qu’il la travaille, la polit, avec autant de liberté que de cohérence. Mais ici, dans Le Cri des gardes, on serpente d’une forme à l’autre, d’un film à l’autre. Peut-être le problème n’est-il pas que l’on filme du théâtre, car alors on en fait automatiquement du cinéma, mais que l’on théâtralise le cinéma, parce que dans ce cas on perd l’un sans tout à fait conquérir l’autre, on perd, précisément, l’émotion délicate des corps sans gagner leur matérialité puissante.

Tout l’intérêt du cinéma, et en particulier du cinéma de Claire Denis, est de savoir capter les significations ténues mais conséquentes, essentielles, de chaque mouvement, de la moindre expression. La caméra peut nous amener tout près, tout contre les choses et les corps. C’est un avantage qu’elle gagne en perdant par là même l’immédiateté du rapport à l’autre, cette immédiateté que le théâtre nous offre justement, et qui rend cette dernière expérience incomparable. Tout est un peu artificieux au théâtre. Rien ne fait vrai. Mais le jeu, l’émotion qui transparaît de ce corps-là emporte le tout. Au cinéma, c’est le plan, le montage, d’abord, qui s’en va chercher l’émotion et nous la restitue, au prix même souvent d’une économie de moyens dans le jeu d’acteur.

Une des premières scènes du film est de ce point de vue magistrale : quand Cal va récupérer Léone, la femme de Horn, à l’aérodrome ; qu’on la voit, belle jeune femme européenne, un peu trop apprêtée avec ses talons hauts en pleine savane ; qu’on voit Cal, en voulant débloquer la ceinture de sa passagère, frôler sa poitrine ; ou que l’on voit sur le sac à main de Léone le mot « babe » écrit en strass. Autant de petits gestes presque anodins, de légers signaux simples qui instituent d’emblée une tension dans l’image. Plus tard, une très belle scène de tendresse entre Léone et Horn, dont le dialogue est presque banal, nous laisse appréhender la complexité de ces personnages et de leur relation.

Mais hormis quelques morceaux de bravoure comme ceux-là, où l’on devine un beau film possible, tout le reste se trouve encombré des grandes tirades de Koltès, tirades qui ont, au théâtre, leur puissance d’expression et d’évocation, mais qui, dans un cadre aussi réaliste que celui disposé par Denis, paraissent incongrus et poussifs. Lorsque Cal, si juste dans son insolence triviale du début, se met à déclamer, avec de grosses larmes, comme sur la scène du Théâtre du Globe, ses tirades koltésiennes, on sent qu’on perd quelque chose de ce personnage dont on ne faisait que supputer, avec frisson, l’intériorité ravagée. Plus encore, n’étant pas au théâtre, l’intensité qu’il met dans son jeu ne nous atteint pas vraiment au final.

Nous nous retrouvons ainsi devant ce film, comme Isaac de Bankolé derrière les grilles du chantier, réclamant, non le cadavre d’un frère, mais rien qu’un peu d’incarnation.

Il est significatif que l’une des meilleures scènes du film (le dialogue entre Horn et Léone dans la chambre) soit justement de celles dont le texte original a été le plus expurgé. Comme si les corps ne se remettaient à vivre qu’à condition de leur ôter de la bouche des paroles trop expressives. De même pour la scène du trajet entre l’aérodrome et le chantier, qui n’existe simplement pas dans la pièce.

Il est certainement mille contre-exemples, d’Orson Welles à Cyrano, qui démontreraient la possibilité d’intégrer au cinéma un langage conçu pour le théâtre. D’où vient que dans Le Cri des gardes, la chose paraisse si dévitalisante ? Sans cesse, passe-t-on de la scène aux coulisses, de l’échange entre Horn et Alboury, ou entre Horn et Cal, aux déambulations de Léone prenant une douche ou enfilant une nuisette. On dirait que deux films se côtoient, mais sans s’interpénétrer, et combien ces déambulations nous sont préférables aux échanges abscons entre Dillon et Bankolé. Quelque chose sonne faux, tout simplement, dans ces derniers.

On retrouve malgré tout l’idée récurrente, dans le cinéma de Denis, d’un infra-monde, où le caractère incertain des règles pousse les protagonistes à accomplir, qu’ils y parviennent ou non, leur être moral, oserait-on dire leur salut. Il s’agit pour Horn de répondre de la mort de tous ces hommes, victimes nécessaires des grands chantiers d’Afrique, au moment où une nouvelle vie s’annonce pour lui, grâce au pactole de l’assurance et à son mariage prochain. De ce point de vue, la fin conserve une ambiguïté âpre, qui serait émouvante si les relations entre chacun (sauf peut-être entre Cal et Léone) n’étaient à ce point vidées de toute substance.

Retrouvez également notre critique lors du festival Reims Polar 2026.

Le Cri des gardes – bande-annonce

Le Cri des gardes – fiche technique

Titre international : The Fence
Réalisation : Claire Denis
Scénario : Claire Denis, Suzanne Lindon et Andrew Litvack, d’après la pièce Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès
Distribution : Isaach de Bankolé (Alboury), Matt Dillon (Horn), Mia McKenna-Bruce (Leone), Tom Blyth (Cal)
Musique : Tindersticks
Décors : Thierry Flamand
Costumes : Olivier Bériot et Khady Ngom
Photographie : Éric Gautier
Montage : Sandie Bompar et Guy Lecorne
Production : Olivier Delbosc, Gary Farkas, Clément Lepoutre, Olivier Muller, Anthony Vaccarello
Producteurs délégués : Barry Jenkins, Bettina Kadoorie, Elizabeth Woodward
Coproducteur : Olivier Père
Sociétés de production : Arte France Cinéma, Astou Films, Curiosa Films, Goodfellas, Saint Laurent et Vixens ; en association avec WILLA
Sociétés de distribution : Les Films du losange (France), MUBI (États-Unis)
Pays de production : France, Sénégal
Langue originale : anglais
Durée : 1h49
Genre : Drame
Date de sortie : 8 avril 2026

2.5