Avec cet album, n°7 dans la série Un hommage à Lucky Luke, d’après Morris Appollo (textes), Brüno (images) et Laurence Croix (couleurs) reviennent avec finesse sur les origines du personnage Lucky Luke.
Pour celles et ceux qui connaissent le style du duo Appollo/Brüno, autant dire qu’entamer la lecture de cet album séduit dès le prologue (qui voit Lucky Luke embarquer à bord d’une diligence qui évolue dans des paysages enneigés) et fait en sorte qu’on aille au bout assez rapidement, alors qu’il est divisé en sept épisodes (et un épilogue) qui pourraient inciter à fragmenter la découverte, pour une sorte de dégustation. Il s’avère que chaque épisode apporte son lot de petites surprises. De clin d’œil en clin d’œil, on passe vite d’un chapitre à l’autre. Jusqu’au moment où on arrive au texte qui suit l’épilogue. Ce texte permet de mieux cerner les intentions des auteurs. En effet, le titre de l’album correspond à celui de la toute première aventure de Lucky Luke dessinée par Morris et publiée dans « L’almanach Spirou » en 1946. D’autre part, les 7 épisodes de cet album évoquent les « 7 histoires de Lucky Luke » du n°42 de la série qui date de 1974, par Morris et Goscinny. Et, tout en gardant leur style, les auteurs présentent un Lucky Luke tout à fait crédible par rapport au personnage original, que ce soit par son allure, les aventures qu’il vit, ses attitudes et jusqu’aux éléments qui font sa légende : le poor lonesome cowboy, celui qui tire plus vite que son ombre et ridiculise les autres tireurs en adoptant les positions les plus diverses et incongrues, le personnage privilégiant par-dessus tout son indépendance, etc.
Lucky Luke, personnage de légende
L’originalité marquante de l’album vient du fait que les auteurs concluent, après l’épilogue, par un texte très sérieux qui cherche, en utilisant de très solides arguments, à faire croire à l’existence de Lucky Luke comme personne réelle faisant partie de l’histoire du Far West. En effet, ils présentent Morris et Goscinny comme des passionnés de l’histoire des pionniers de l’ouest américains qui, ayant fait des recherches poussées, s’associent pour exploiter leurs connaissances afin de concocter cette série avec Lucky Luke comme figure centrale. C’est bluffant, car dans cet album Lucky Luke croise effectivement plusieurs personnes réelles, ce qui arrive également dans la série originale. Ici on croise notamment Annie Oakley qui deviendra célèbre pour ses qualités de tir au fusil, après avoir épousé celui avec qui elle s’associera pour monter une attraction la mettant en valeur. L’épisode où elle intervient voit Lucky Luke servir d’intermédiaire involontaire pour les présenter. Ce qui ne l’empêche pas de faire étalage de sa qualité de tireur légendaire. Un clin d’œil humoristique fait le lien avec le Lucky Luke que nous connaissons, tout en mettant en avant une vraie légende de l’ouest.
Un album très bien pensé
De manière générale, chacun des sept épisodes de l’album pourrait être considéré comme anecdotique, car trop court pour être vraiment fouillé. Mais tous présentent suffisamment de détails qui, mis bout à bout, constituent un ensemble cohérent, avec Lucky Luke en héros presque discret, mais en acteur irremplaçable de la légende de l’ouest américain. En effet, le tireur hors pair qu’il est rassure par sa présence, notamment dans la diligence où il voyage. Mais il connaît bien les tenants et aboutissants de ce qui se passe au Dakota en 1880. Ce n’est donc pas un hasard s’il contribue à faire en sorte que Louis Riel (Le maître d’école de l’épisode 1) puisse poursuivre son action. L’épisode 2 le place dans une situation extrêmement délicate (il y gagne son surnom de Lucky), qui lui permet néanmoins de rencontrer le jeune Baldwin et sa grandma qui remontent du sud vers le nord (ils viennent de la Nouvelle-Orléans) avec comme obsession de profiter de la promesse du général Sherman d’attribuer 40 acres et une mule à tous les esclaves affranchis. Leurs retrouvailles à la fin de l’épisode les place tous deux dans la même diligence. L’épisode 3 voit donc la rencontre avec Annie Oakley, alors que Lucky Luke tente vainement d’apprendre la technique du tir à Baldwin. L’épisode 4 (en forme de parenthèse) constitue presque un hommage au cinéma de John Ford, avec une jeune émigrée Irlandaise qui ne connaît rien à l’ouest et qui vient épouser un soldat de la cavalerie qu’elle a connu en répondant à une petite annonce. Très pluvieux, l’épisode fournit l’occasion pour une nouvelle pointe d’humour. L’épisode 5 « Querelle » est le plus amusant par sa conclusion. Il voit Luke côtoyer deux férus de poésie, anciens associés pour la publication d’une revue, qui n’ont toujours pas réglé leur différent. C’est l’occasion de signaler le très beau travail de Laurence Croix sur les couleurs. Ainsi les vignettes qui présentent la situation un matin à l’aube sont merveilleusement mises en valeur par le choix des couleurs. L’épisode 6 « Brasier » s’avère typique de cette mentalité dénuée d’état d’âme qui fait les personnages forts de la conquête de l’ouest (épisode où Baldwin joue le rôle de narrateur… au coin du feu). Quant à l’épisode 7, il illustre la mentalité de ces colons qui cherchent une activité leur assurant un avenir correct. Le personnage de Curly Wilcox se révèle visionnaire. La morale c’est qu’il faut une belle perception de ce qui intéressera pour sauter dans le bon wagon. Et l’épilogue (2 planches) qui montre Luke chevaucher dans la vallée de la mort, rappelle que les États-Unis se sont construits sur quasiment rien, mais grâce à des hommes entreprenants. Quant à Lucky Luke, c’est le solitaire que nous connaissons.