« Jusqu’à la nuit tombée » : les strates du deuil

Dans les plis du temps, entre deux fractures intimes, Jusqu’à la nuit tombée explore les états d’âme d’un homme qui cherche à comprendre et à réparer, quitte à s’égarer.

Jusqu’à la nuit tombée s’organise selon un va-et-vient constant entre deux temporalités, deux blessures et deux absences qui se répondent comme des échos dans une pièce vide. D’un côté, la disparition d’Axelle, survenue vingt-cinq ans plus tôt ; de l’autre, la fausse couche récente de sa compagne. Entre ces deux traumatismes, David dérive.

Son retour au village n’a rien d’un pèlerinage. Il s’agit plutôt d’une tentative désespérée de fixer une origine à la douleur, de lui donner un visage, un responsable, une forme tangible. Cette quête, pourtant, ne produit pas les effets escomptés. David en vient à désigner un homme, à s’accrocher à une hypothèse fragile comme à une bouée. Il se fourvoie, il ne parvient ni à panser la plaie ni à penser la peine.

Philippe Lahbari et Quentin Heroguer refusent toute résolution facile. Le deuil n’est pas tant un problème à résoudre qu’un état à traverser. En ce sens, la présence de la femme de David, en retrait, presque en périphérie, est essentielle. Elle incarne une forme de lucidité douce : elle comprend que cette quête, même vaine, est nécessaire. Elle ne la cautionne pas toujours, mais elle la laisse advenir.

Pour alimenter une matière émotionnelle diffuse, il y a les souvenirs. Des fragments d’enfance, d’une banalité désarmante, qui deviennent de véritables vecteurs d’émotion. Le récit convoque ainsi un dialogue d’outre-tombe avec la sœur disparue, sous forme de réminiscences : ces petits gestes invisibles qui, mis bout à bout, dessinent une relation. Il y a, dans ces souvenirs, une tendresse presque douloureuse. Le frère qui perd volontairement pour laisser gagner sa sœur. Celui qui renonce à choisir le programme télévisé. Celui qui, sans bruit, accepte de se priver pour contenter l’autre.

Il ne s’agit pas d’élucider une disparition mais plutôt de cartographier l’empreinte qu’elle laisse. Entre enquête inachevée et introspection douloureuse, le récit construit un espace où le passé ne cesse de contaminer le présent. Et si Jusqu’à la nuit tombée n’est pas parfait, il bénéficie toutefois d’une sensibilité et d’une justesse très appréciables.

Jusqu’à la nuit tombée, Philippe Lahbari et Quentin Heroguer
Delcourt, 19 mars 2026, 96 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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