« Les Voyageurs de la Porte dorée » : quand la mémoire se raconte à hauteur d’adolescence

Dans Les Voyageurs de la Porte Dorée, paru aux éditions Delcourt, Flore Talamon et Bruno Loth inventent un dispositif narratif aussi simple qu’efficace : faire parler les objets pour redonner chair à l’histoire des migrations. Une traversée sensible, entre transmission et introspection, où le passé s’invite dans le présent avec une étonnante justesse.

Dans un lycée du Val-de-Marne, Anna, adolescente au tempérament affirmé, se retrouve menacée d’un conseil de discipline. Une chose relativement ordinaire. Rien, en tout cas, qui a priori annonce le basculement à venir. Et pourtant, dès le lendemain, le récit s’ouvre sur une autre dimension, dont les aspérités fantastiques relèvent surtout de la pédagogie. 

Lors d’une sortie scolaire au Musée national de l’Histoire de l’immigration, Anna et son camarade de classe Idriss s’égarent dans les couloirs. C’est là, dans cet entre-deux feutré où s’accumulent les traces du passé, que l’album nous ramène aux origines des migrations.

Ici, les objets parlent. Ou plutôt : ils racontent. Ils deviennent passeurs, médiateurs, témoins silencieux soudain rendus à la parole. Chaque artefact ouvre une brèche temporelle, un récit d’exil, une trajectoire humaine. L’histoire de France, que l’on apprivoise à l’école figée dans ses dates et ses grandes figures, se déploie autrement : à travers des vies anonymes, des fragments d’existence, des départs contraints ou choisis.

De l’esclavage à la Révolution française, des migrations européennes aux engagements coloniaux, des réfugiés espagnols aux résistants étrangers de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’aux flux algériens et portugais du XXe siècle, la fresque est vaste mais jamais écrasante. Elle avance par touches, par incarnations successives. Ce choix de construction – neuf récits enchâssés dans une trame contemporaine – permet de rendre l’Histoire tangible.

En miroir de ces histoires, Anna et Idriss sont eux-mêmes en transformation. Leur errance devient initiation. À mesure que les objets livrent leurs secrets, les deux adolescents apprennent à se regarder autrement, à interroger leurs propres origines, à recomposer leur place dans une histoire plus vaste qu’eux. 

La portée du propos est évidemment le principal atout de l’album. Dans un contexte où les migrations sont souvent réduites à des chiffres, des polémiques ou des slogans, Les Voyageurs de la Porte Dorée tend à rappeler une évidence : les déplacements humains sont constitutifs de l’histoire. Ils ne sont ni des anomalies ni des parenthèses, mais bien des dynamiques profondes, anciennes, continues et parfaitement documentées par les sciences humaines.

En filigrane, une idée : il n’existe pas de récit national pur, homogène et immobile. Nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, les héritiers de ces circulations. Des enfants d’histoires mêlées. En cela, la bande dessinée touche à quelque chose d’essentiel : la capacité du récit à relier et à éclairer. À faire de l’Histoire une matière vivante et profondément humaine.

Les Voyageurs de la Porte dorée, Flore Talamon et Bruno Loth
Delcourt, 19 mars 2026, 144 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toutes mes sœurs : projection privée

Massoud Bakhshi a filmé ses deux nièces depuis l'enfance. Il nous en restitue le montage, avec l'ambition de parler, à travers ce cas particulier, de la société iranienne dans son ensemble. Le pari n'est que très partiellement tenu.

Saccharine : faussement calorique

Natalie Erika James revient avec "Saccharine", film de body horror ancré dans le culte de la minceur et les injonctions corporelles. Ambitieux, parfois efficace, mais trop chargé thématiquement pour convaincre pleinement. La réalisatrice de "Relic" méritait mieux.

La Bataille de Gaulle – L’âge de fer : l’appel du nanar

"La Bataille de Gaulle : L'âge de fer" d'Antonin Baudry s'annonçait comme le film historique événement de l'année. Pourtant, sous ses airs de fresque ambitieuse sur les débuts de la France libre, le premier volet de ce diptyque consacré au général Charles De Gaulle peine à convaincre. Le récit, très dense, s'essouffle en voulant tout montrer sans rien approfondir. Pire encore, un second degré forcé et une caricature appuyée de certains personnages font glisser l'œuvre vers un registre involontairement burlesque. Un nanar en costume, certes soigné, mais qui trahit le sujet qu'il prétendait honorer.

The Plague : dans la peau des autres

La peste n'a pas besoin d'exister pour faire des dégâts, il suffit qu'un groupe décide d'y croire. Révélé à Un Certain Regard en 2025, "The Plague" est un thriller tendu sur la mécanique du harcèlement chez des garçons de douze ans : comment la violence s'organise, se légitime, se transmet et ce qu'il en coûte de la regarder sans bouger.

L’Être aimé : l’autre « Abandon »

Prenant le point de départ du Valeur sentimentale de Joachim Trier, l'histoire d'un cinéaste qui tente de renouer avec sa fille par l'intermédiaire d'un projet cinématographique, Rodrigo Sorogoyen propose une tout autre approche. L'intensité de sa mise en scène raconte le poids d'un passé qui vient perturber le tournage. Un abandon qui hante ce père comme sa fille. Analyse, en cinq scènes fortes.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« L’Équipée du Bosquet » : une bromance animalière entre cartoon et road trip burlesque

Un oiseau hyperactif, un écureuil rongé par l’anxiété et un chat affamé : James Burks lance une série jeunesse qui assume pleinement ses codes. Sans chercher à révolutionner l’aventure humoristique animalière, ce premier tome mise sur l’énergie, la dynamique du duo dépareillé et l’efficacité du gag cartoon.

« La Sorcière qui a changé le monde » : Margaret Thatcher sous une lumière de morgue

Le scénariste Jean-Yves Le Naour et le dessinateur Emilio Van der Zuiden s’emparent de Margaret Thatcher, fille d’épicier devenue Première ministre de Grande-Bretagne. Il en ressort une figure intraitable, caractérisée avec ce qu'il faut d'humour noir et de critique sociale.

Umami : savoureux

« - Hamaki va ouvrir son propre restaurent ! Son restaurant à ELLE ! - Oui, super. Et toutes les emmerdes qui vont avec, par la même occasion. - Ooh, arrête un peu ! Tu ne la crois pas capable de gérer ? - Si, si… - Alors ne fais pas ton rabat-joie ! C’est un grand jour pour elle ! Tu me promets de rester PO-SI-TIF ? - Oui, cheffe ! »