Le Cri des gardes : Combat de théâtre et de cinéma

Le nouveau film de Claire Denis, Le Cri des gardes, avec Isaac de Bankolé et Matt Dillon, adapté de la pièce de Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens, avait tous les atouts pour plaire. Mais nous restons à la porte, froids et déçus. Faut-il en accuser un texte trop théâtral ? Ce qui est sûr, c’est que quelque chose, ici, n’a pas su s’incarner.

Il n’est pas bien évident de saisir ce mot de théâtre filmé. Est-ce à dire par là que le film ainsi jugé serait trop verbeux, la caméra trop fixe, que l’acteur s’y substituerait au montage ? Il semble au moins aussi difficile de ne pas appeler cinéma un objet filmique, quel qu’il soit. Dans Le Cri des gardes, pourtant, quelque chose de cette expression affleure en effet.

Le cinéma de Sacha Guitry, auquel on pourrait aisément accoler une telle critique, y échappe en réalité, en ce qu’il assume une forme jusqu’au bout, qu’il la travaille, la polit, avec autant de liberté que de cohérence. Mais ici, dans Le Cri des gardes, on serpente d’une forme à l’autre, d’un film à l’autre. Peut-être le problème n’est-il pas que l’on filme du théâtre, car alors on en fait automatiquement du cinéma, mais que l’on théâtralise le cinéma, parce que dans ce cas on perd l’un sans tout à fait conquérir l’autre, on perd, précisément, l’émotion délicate des corps sans gagner leur matérialité puissante.

Tout l’intérêt du cinéma, et en particulier du cinéma de Claire Denis, est de savoir capter les significations ténues mais conséquentes, essentielles, de chaque mouvement, de la moindre expression. La caméra peut nous amener tout près, tout contre les choses et les corps. C’est un avantage qu’elle gagne en perdant par là même l’immédiateté du rapport à l’autre, cette immédiateté que le théâtre nous offre justement, et qui rend cette dernière expérience incomparable. Tout est un peu artificieux au théâtre. Rien ne fait vrai. Mais le jeu, l’émotion qui transparaît de ce corps-là emporte le tout. Au cinéma, c’est le plan, le montage, d’abord, qui s’en va chercher l’émotion et nous la restitue, au prix même souvent d’une économie de moyens dans le jeu d’acteur.

Une des premières scènes du film est de ce point de vue magistrale : quand Cal va récupérer Léone, la femme de Horn, à l’aérodrome ; qu’on la voit, belle jeune femme européenne, un peu trop apprêtée avec ses talons hauts en pleine savane ; qu’on voit Cal, en voulant débloquer la ceinture de sa passagère, frôler sa poitrine ; ou que l’on voit sur le sac à main de Léone le mot « babe » écrit en strass. Autant de petits gestes presque anodins, de légers signaux simples qui instituent d’emblée une tension dans l’image. Plus tard, une très belle scène de tendresse entre Léone et Horn, dont le dialogue est presque banal, nous laisse appréhender la complexité de ces personnages et de leur relation.

Mais hormis quelques morceaux de bravoure comme ceux-là, où l’on devine un beau film possible, tout le reste se trouve encombré des grandes tirades de Koltès, tirades qui ont, au théâtre, leur puissance d’expression et d’évocation, mais qui, dans un cadre aussi réaliste que celui disposé par Denis, paraissent incongrus et poussifs. Lorsque Cal, si juste dans son insolence triviale du début, se met à déclamer, avec de grosses larmes, comme sur la scène du Théâtre du Globe, ses tirades koltésiennes, on sent qu’on perd quelque chose de ce personnage dont on ne faisait que supputer, avec frisson, l’intériorité ravagée. Plus encore, n’étant pas au théâtre, l’intensité qu’il met dans son jeu ne nous atteint pas vraiment au final.

Nous nous retrouvons ainsi devant ce film, comme Isaac de Bankolé derrière les grilles du chantier, réclamant, non le cadavre d’un frère, mais rien qu’un peu d’incarnation.

Il est significatif que l’une des meilleures scènes du film (le dialogue entre Horn et Léone dans la chambre) soit justement de celles dont le texte original a été le plus expurgé. Comme si les corps ne se remettaient à vivre qu’à condition de leur ôter de la bouche des paroles trop expressives. De même pour la scène du trajet entre l’aérodrome et le chantier, qui n’existe simplement pas dans la pièce.

Il est certainement mille contre-exemples, d’Orson Welles à Cyrano, qui démontreraient la possibilité d’intégrer au cinéma un langage conçu pour le théâtre. D’où vient que dans Le Cri des gardes, la chose paraisse si dévitalisante ? Sans cesse, passe-t-on de la scène aux coulisses, de l’échange entre Horn et Alboury, ou entre Horn et Cal, aux déambulations de Léone prenant une douche ou enfilant une nuisette. On dirait que deux films se côtoient, mais sans s’interpénétrer, et combien ces déambulations nous sont préférables aux échanges abscons entre Dillon et Bankolé. Quelque chose sonne faux, tout simplement, dans ces derniers.

On retrouve malgré tout l’idée récurrente, dans le cinéma de Denis, d’un infra-monde, où le caractère incertain des règles pousse les protagonistes à accomplir, qu’ils y parviennent ou non, leur être moral, oserait-on dire leur salut. Il s’agit pour Horn de répondre de la mort de tous ces hommes, victimes nécessaires des grands chantiers d’Afrique, au moment où une nouvelle vie s’annonce pour lui, grâce au pactole de l’assurance et à son mariage prochain. De ce point de vue, la fin conserve une ambiguïté âpre, qui serait émouvante si les relations entre chacun (sauf peut-être entre Cal et Léone) n’étaient à ce point vidées de toute substance.

Retrouvez également notre critique lors du festival Reims Polar 2026.

Le Cri des gardes – bande-annonce

Le Cri des gardes – fiche technique

Titre international : The Fence
Réalisation : Claire Denis
Scénario : Claire Denis, Suzanne Lindon et Andrew Litvack, d’après la pièce Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès
Distribution : Isaach de Bankolé (Alboury), Matt Dillon (Horn), Mia McKenna-Bruce (Leone), Tom Blyth (Cal)
Musique : Tindersticks
Décors : Thierry Flamand
Costumes : Olivier Bériot et Khady Ngom
Photographie : Éric Gautier
Montage : Sandie Bompar et Guy Lecorne
Production : Olivier Delbosc, Gary Farkas, Clément Lepoutre, Olivier Muller, Anthony Vaccarello
Producteurs délégués : Barry Jenkins, Bettina Kadoorie, Elizabeth Woodward
Coproducteur : Olivier Père
Sociétés de production : Arte France Cinéma, Astou Films, Curiosa Films, Goodfellas, Saint Laurent et Vixens ; en association avec WILLA
Sociétés de distribution : Les Films du losange (France), MUBI (États-Unis)
Pays de production : France, Sénégal
Langue originale : anglais
Durée : 1h49
Genre : Drame
Date de sortie : 8 avril 2026

2.5

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