« La Garde » : ce que soigner veut dire

À travers un trait simple et des mots d’une précision désarmante, La Garde racontent un système de santé en tension permanente. Entre conquêtes passées et fragilités présentes, c’est toute une vision du soin qui se dévoile.

Avant 1800, un enfant sur deux mourait avant cinq ans ; à la fin du XIXᵉ siècle, la mortalité infantile restait encore d’un enfant sur cent avant un an. Aujourd’hui, elle tombe à 4 pour 1000. Ces quelques chiffres suffisent à mesurer l’ampleur de la bascule. Vaccins, hygiène, médecine sociale : le XXᵉ siècle a été celui de la victoire contre les épidémies et de l’invention d’un modèle solidaire. En 1945, la Sécurité sociale formule une promesse : tous solidaires, tous bénéficiaires. Puis ont eu lieu les réformes hospitalières, la création des CHU, la priorité donnée à la santé de l’enfant, la médecine scolaire : autant de strates d’un édifice pensé pour protéger, prévenir et soigner.

Mais La Garde raconte une autre histoire. Car ce qui se dessine ensuite n’est plus une ascension, mais une inquiétude. Le système est grippé, bien malade. Les services d’urgence ferment faute de personnel : plus de 160 durant un seul été. La médecine se fracture : grands pôles d’un côté, déserts médicaux de l’autre. La mortalité infantile, indicateur sensible entre tous, repart à la hausse et dépasse la moyenne européenne. Dans certains territoires, les écarts deviennent vertigineux, jusqu’à des taux périnataux dix fois supérieurs d’un département à l’autre. Même le classement international décline : de la 5ᵉ à la 26ᵉ place en quelques décennies pour la qualité des soins pédiatriques. À mesure que les chiffres s’accumulent, une impression s’installe : celle d’un lent décrochage.

Mais ce que Sophie Legoubin Caupeil et Alice Charbin racontent vraiment, ce ne sont pas des statistiques. C’est une expérience. L’hôpital y apparaît comme un lieu saturé, presque irréel. Surtout les urgences pédiatriques. Des familles attendent, des enfants pleurent, des soignants courent d’une salle à l’autre. Beaucoup viennent faute d’avoir trouvé un rendez-vous ailleurs. La médecine de ville manque, et l’hôpital absorbe tout, jusqu’à l’épuisement. À l’intérieur, les rythmes sont démesurés : douze heures de travail, enchaînées jour et nuit, avec des repos fragmentés. Le turn-over des infirmières y est deux à trois fois plus rapide que dans d’autres services. Et pourtant, malgré la fatigue, quelque chose tient.

Ce quelque chose, c’est le collectif. Les soignants parlent rarement en « je ». Ils disent « on ». Une équipe, avant tout. Une intelligence partagée, faite de gestes appris, transmis, corrigés en direct. L’interne apprend, l’infirmière sait ce qu’elle a à faire, chacun trouve sa place dans un mouvement commun. C’est sans doute là que réside la véritable colonne vertébrale du soin : dans ces liens invisibles, dans cette attention constante.

La Garde n’élude rien des tensions contemporaines. Les parents qui doutent, refusent parfois les traitements, jusqu’à mettre en jeu la vie de leur enfant. Les contradictions d’une société où les modes de vie changent, où les écrans remplacent les jeux collectifs, où les fragilités se déplacent. L’école elle-même apparaît débordée, incapable d’accompagner correctement les enfants en situation de handicap faute de moyens suffisants. Partout, la prévention semble reléguée, comme si le système ne savait plus anticiper.

Et puis il y a les corps.

Ceux des patients, évidemment : vulnérables, minuscules parfois, entourés de machines et de mains attentives. Mais aussi ceux des soignants, qui lâchent à bas bruit. Une tête qui tourne après vingt heures de garde. Des relations personnelles qui s’effritent. Une fatigue qui ne se dit pas toujours. Soigner, c’est une épreuve physique, émotionnelle, continue.

Dans ce contexte, les dessins jouent un rôle essentiel. Leur apparente naïveté – crayons de couleur, silhouettes esquissées, visages à peine détaillés – crée un contraste saisissant avec la dureté du propos. Ce n’est pas le seul paradoxe. D’un côté : un système fragilisé, traversé de tensions, parfois au bord de la rupture. De l’autre : une humanité obstinée, qui continue de tenir, de réparer les vivants, d’inventer des solutions, même bricolées, pour que le soin ne sombre pas.

Mais une question, qui découle de cette lecture documentée, reste néanmoins en suspens : combien de temps encore cela peut-il tenir ainsi ?

La Garde – Au coeur du soin, Sophie Legoubin Caupeil et Alice Charbin
Delcourt, 26 mars 2026, 184 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Valhalla Bunker » (T3) : le Reich, le président et le tennis de table

Des néonazis, un président américain davantage préoccupé par sa teinture que par l’apocalypse, un Panzer qui tient de l’immeuble et une querelle lexicale autour du ping-pong : Fabien Bedouel boucle le cycle de "Valhalla Bunker" en mettant tous les potentiomètres dans le rouge. C’est énorme, idiot avec méthode, et dessiné avec une redoutable efficacité.

Les oranges amères, une image bien choisie

« A l’origine, nous étions des êtres doubles : chaque humain était constitué de deux personnes, unies en un seul corps gigantesque. Notre force et nos capacités étaient d’autant plus grandes et notre pouvoir était tel que nous cherchâmes à rivaliser avec les dieux… »

La femme au portrait, meurtre sur le tournage du film

« VOUS AVEZ BIEN CONSCIENCE QU’ON NE PEUT RIEN TOURNER SANS CE SATANE TABLEAU ? »