La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, La Fille du konbini suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l’immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l’ambition, porté par la retenue naturaliste d’Erika Karata.

Ouverts 24h/24, 7j/7 et 365 jours par an, les konbini sont des supérettes connues de tous les Japonais. On y trouve autant de produits alimentaires que des fournitures dont on a besoin chez soi. Un véritable méli-mélo de saveurs et d’utilité où l’on peut également manger des plats chauds, payer ses factures domestiques et refaire son stock de cigarettes. Y travailler comme employé n’est pas réellement une vocation, c’est un refuge où l’on entretient l’espoir d’être relancé dans un métier ou un projet plus rémunérateur, avec des horaires moins aléatoires peut-être. Pourtant, il y a comme une atmosphère de salle d’attente pour ces employés qui servent autant d’agents d’accueil que de caissiers.

Le konbini, sas de décompression

Proche du roman La Fille de la supérette (Konbini Ningen) de Sayaka Murata, Prix Akutagawa 2016, le film de Yûho Ishibashi opère un déplacement significatif. Là où le roman explorait la marginalité d’une héroïne de 36 ans travaillant depuis 18 ans au konbini, le film brosse le portrait d’une jeune femme de 24 ans en plein désengagement. Nozomi vient de fuir son poste de commerciale, broyée par un management toxique et des heures supplémentaires écrasantes. Dans un monde où l’effort ne suffit plus, la réalisatrice nous invite à observer tranquillement la manière dont elle remonte à la surface après avoir touché le fond.

Yûho Ishibashi fait alors du konbini, véritable cœur battant de la société nippone, un lieu de rencontre et de réparation pour celles et ceux qui ont besoin d’un élan financier pour retrouver une petite mobilité perdue ou fantasmée. Certains rêvent d’une carrière où le costume-cravate est de rigueur. D’autres rêvent de voyager à l’étranger. Mais pour Nozomi, il s’agit simplement de retrouver son estime et sa joie de vivre. La réalisatrice continue ainsi d’explorer cette solitude forcée, d’abord chez une lycéenne dans Sayounara, et maintenant dans une parenthèse suspendue dans la vie d’une femme qui n’a pas su cohabiter avec la pression.

La lente guérison par les plaisirs simples

Loin de l’humiliation quotidienne de son ancienne vie, Nozomi se replie souvent derrière sa carapace de bienséance pour éviter tout conflit avec autrui. Dans sa fuite perpétuelle, elle tourne également le dos à sa personnalité qu’on devine pourtant joviale. On ressent toute la lassitude dans ses gestes, lents, lourds et hésitants, si bien que le micro-ondes et les nouilles instantanées sont ses meilleurs amis dans sa solitude consentie. En servant d’hôtesse de caisse, on pourrait la croire en bonne voie de guérison, mais tout reste encore machinal jusqu’à ce qu’une vieille connaissance du lycée lui offre l’opportunité d’apprécier chaque rayon de soleil comme un appel au réconfort. C’est alors la joie de profiter de plaisirs simples : se replonger dans une lecture passionnée de mangas, aller jouer au bowling, renouer avec d’anciennes relations et s’en créer de nouvelles.

On peut retrouver la même tendresse que Wim Wenders avait avec sa caméra dans Perfect Days pour capturer la routine d’un employé des toilettes publiques. Il faut également saluer la performance d’Erika Karata, découverte chez Ryusuke Hamaguchi dans Asako I&II et de retour en idole dans Love on Trial. Son jeu et les nombreux plans fixes de Yûho Ishibashi font résonner l’état d’enfermement et d’immobilisme qu’elle incarne avec une retenue naturaliste. Il n’y a peut-être rien d’innovant ou de stimulant dans ce dispositif, mais La Fille du konbini peut largement se passer d’une mise en scène fulgurante pour mieux appréhender le mal-être qui habite le personnage de Nozomi.

De cette observation découlent alors de multiples facettes du monde du travail, dont une toxicité ambiante dans un cadre très compétitif et exigeant. Un symptôme qui justifie autant de suicides et de dépressions que le Japon reflète malgré la force tranquille qu’on lui loue dans les cartes postales et son autorité managériale. Tout cela reste induit et laisse un sentiment d’inachevé dans ce récit sans prétention, car il n’y a nul besoin de tirer sur cette corde sensible alors qu’il existe encore plus de raisons de sortir de l’obscurité. La réalisatrice saisit alors cette opportunité pour interroger les motifs de la camaraderie, ceux qui peuvent indéniablement aider à rebondir avec une grande sobriété, qui pourrait toutefois lasser car le déroulé est aussi prévisible que programmatique. Le tout est d’accepter le rythme du récit, fidèle à la monotonie de Nozomi, non pas pour mieux s’immerger dans sa psyché, mais pour que le spectateur puisse faire une mise au point, en parallèle de son parcours, sur la beauté des relations humaines.

Du haut de ses 1h16, La Fille du konbini n’entreprend donc pas plus qu’une résilience, qui s’achève avec humilité. Sorti il y a plus de deux ans au Japon et bientôt dans les salles françaises, le film témoigne d’une attente providentielle et d’un désengagement total qui, loin de sombrer dans le misérabilisme, choisit de célébrer les petites victoires du quotidien.

Ce film a été également été présenté lors des Saisons Hanabi 2026.

La fille du konbini – bande-annonce

La fille du konbini – fiche technique

Titre original : Asa ga kuru to munashiku naru
Réalisation : Yûho Ishibashi
Scénario : Yûho Ishibashi, d’après le roman La Fille de la Supérette de Sakaya Murata
Interprètes : Erika Karata, Abe Oto, Imô Haruka, Ishibashi Kazuma, Yashiba Toshihiro
Photographie : Rei Hirano
Montage : Ogasawara Kaze
Son : Yanagida Kosuke
Musique : Abe Umitaro
Sociétés de production : Ippo Co.
Pays de production : Japon
Société de distribution : Art House Films
Durée : 1h16
Genre : Drame
Date de sortie : 15 avril 2026

La fille du konbini : disconnect days
3

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.