Légende : Les 146 épisodes (22min) de New Girl sont disponibles sur Netflix
Netflix n’est pas uniquement un endroit pour regarder des séries désenchantées sur l’amour ou l’amitié. Depuis quelques semaines, la septième et dernière saison de New Girl est disponible sur la plateforme de streaming. Au total, ce sont 8 épisodes (22 minutes) viennent conclure les joyeuses aventures de Jess, Nick, Schmidt, Winston et Cece.
Photo par Freestocks, CC0
L’occasion pour nous de vous parler des points forts du show qui en font un monument de la sitcom des années 2010-2020.
Une histoire classique portée par un casting 5 étoiles
Comme de nombreuses sitcoms, il ne faut pas trop chercher d’originalité dans le pitch de départ. Une jeune femme cherche un appartement après une rupture douloureuse et entre en collocation avec trois hommes célibataires à Los Angeles.
C’est plutôt le grain de folie de chacun des personnages qui va tout de suite vous faire rentrer dans cette série. Porté par Zooey Deschanel (Jessica Day), aimée ou détestée pour son rôle de Summer dans le mythique (500) jours ensemble, le casting est exceptionnel.
Jake Johnson donne l’impression que Nick Miller et lui ne font qu’un, tandis Max Greenfield (Schmidt) porte les premiers épisodes sur ces épaules tant il est drôle. Hannah Simone (Cece, la meilleure amie mannequin de Jess) et surtout Lamorne Morris (Winston Bishop) vont également tirer leur épingle du jeu tout au long de la progression de l’intrigue.
Vous allez constamment rire durant les 7 saisons
Photo par Sterling Davis, CC0
Légende : L’intrigue de New Girl se déroule à Los Angeles (USA)
Pour beaucoup de critiques et de spectateurs, c’est Friends qui est mis au firmament quand on pense à une sitcom. On se souvient tous bien évidemment de ces milliers de scènes qui nous ont font rire comme la célèbre partie de cartes, mais laissez-moi vous dire que New Girl magnifie ce volet comique avec une touche de nouveauté.
Les situations comiques sont perpétuelles grâce au côté loufoque des protagonistes. Contrairement à d’autres séries qui misent sur un ou deux personnages pour nous faire rire (How I met your mother par exemple avec Barney Stinson), c’est l’ensemble du casting qui s’en donne à coeur joie dans New Girl.
Mention spéciale à Winston qui paraissait à peu près normal durant la saison 1, mais son évolution est une référence du genre : sa relation avec son chat, les puzzles, Winnie the Bish, Prank Sinatra… Vous connaîtrez bien assez tôt tous ses délires.
Et c’est là que réside un intérêt fondamental. Le téléspectateur peut s’identifier à chacun des personnages tant la lumière est mise sur chacun d’entre eux selon les épisodes.
Un ovni naïf et sentimental réussi
Ce que beaucoup de fans retiennent ce sont bien évidemment les histoires d’amour au sein du loft. Voir une bande de potes qui habitent ensemble et qui nous font rire est assez commun. Les voir évoluer dans leur vie sentimentale aussi.
Mais New Girl possède cette naïveté hors du temps. Alors que la plupart des sitcoms sont aujourd’hui portées sur le second degré et sont même parfois très sombres dans le traitement des histoires d’amour, la série de Liz Meriwether possède une innocence qui sent bon les années 90.
Les sentiments sont plus vrais que nature malgré des situations bien évidemment peu réalistes. Cette situation où l’on croit profondément aux histoires d’amour et d’amitié de New Girl provient tout simplement de l’alchimie incroyable qu’il existe entre les acteurs. L’un des baisers de la saison 2 est d’ailleurs considéré comme l’un des plus marquants de l’histoire de la télévision tant le momentum choisi est parfait et le jeu des acteurs est réaliste.
Nick Miller from the street of Chicago
Enfin si nous devions vous donner une seule raison de regarder New Girl, elle tiendrait en 2 mots : Nick Miller.
Anti-héros par excellence, usine à même, aussi drôle que touchant dans son personnage de looser pas aussi bête qu’il ne le laisse paraître. Ses remarques désabusées font souvent mouche et sa course vers l’autodestruction est souvent très drôle. Il restera certainement comme l’icône de la série pour la postérité à l’image d’un Ron Swanson dans Parks and Recreation ou d’un Dwight Schrute dans The Office.
Vous savez ce qu’il vous reste à faire pour passer un bon moment. Qu’est qu’on donnerait pour découvrir pour la première fois les 146 épisodes de New Girl…
Seuls sont les indomptés, « western policier » avec Kirk Douglas et réalisé par David Miller, s’offrait une nouvelle édition Blu-Ray chez Sidonis Calysta en juin dernier. Retour sur un film culte au statut particulier dans l’histoire du western.
Seuls sont les indomptés a la particularité d’être au carrefour entre western et policier, une aventure sous forme de traque plutôt classique pourtant teintée d’un propos de fond social et politique contemporain de son temps – les années soixante. C’est un western dans « le monde d’aujourd’hui » ; non pas l’indien dans la ville, mais le cow-boy sur l’autoroute. David Miller, réalisateur quasiment inconnu aujourd’hui, propose un mélange des genres permettant une réflexion sociale sur l’évolution de la société américaine, en faisant se confronter le personnage de Jack, cow-boy d’un autre siècle au mode de vie anachronique, et un Ouest non plus sans foi ni loi mais intégralement fondu dans la modernisation, l’industrialisation et la mécanisation du monde. Sorte de descendant du John Wayne de L’Homme qui tua Liberty Valance, Kirk Douglas campe un héros à la fois fièrement enraciné dans ses convictions obsolètes et désabusé face au mouvement inexorable du monde qui l’entoure.
Car on ne peut pas dire que cet homme habite réellement son environnement ; il est socialement en marge et culturellement déraciné, et toute la deuxième partie du film, à savoir la traque dans les montagnes inhabitées, actera un peu plus son isolement désormais physique, et donc total. Si Kirk Douglas cabotine quelque peu durant la première moitié, prenant un malin plaisir à jouer le cow-boy têtu et viril, dernier vestige d’une époque révolue, son jeu s’affine progressivement pour laisser entrevoir le mal-être et la peur viscérale de voir son univers disparaître avec lui. Jack Burns crée lui-même son propre personnage à l’intérieur de la diégèse du film, sans doute conscient, au fond de lui, que son mode de vie à l’ancienne n’a aucun avenir, mais épousant quand même son archétype jusqu’au bout (voire au pathétique).
Pour lui, rien d’autre n’a d’importance que son pistolet, son cheval et sa liberté – My Rifle, My Pony and Me, chantait Dean Martin dans le Rio Bravo de Hawks quelques années plus tôt. Bien qu’il ait quelques amis, c’est de son cheval « Whisky » que Jack est le plus proche, et avec qui il passe tout son temps (jusqu’à mettre sa propre vie en danger pour ne pas l’abandonner alors qu’il tente d’échapper à la police). De là les grands discours de Jack contre la privatisation des grands espaces, le rognage de la société sur la nature, la législation pour tous les aspects de la vie, la dilution de l’individu dans la masse. Burns est donc un personnage solitaire, fantôme du passé inadapté au présent de son époque où tout est balisé, et qui va défier la loi au nom de sa liberté qu’il souhaiterait absolue.
L’indompté, du – pour une fois – très beau titre français, c’est donc cet homme qui refuse toute domestication. Par principe. Par caprice de sale gosse. Et c’est ainsi que David Miller donne à toutes les péripéties de son film une étonnante allure de jeu d’enfant. Défier l’autorité est un jeu, se battre avec un policier est un jeu, se faire emprisonner volontairement pour mieux s’évader est un jeu, semer les patrouilles au péril de sa vie est un jeu. L’écriture est savamment dosée entre cette soif enfantine pour l’aventure, les touches d’humour qui la ponctuent et la mélancolie qui enrobe à peu près tous les personnages. Tous sont finalement très humains et nuancés, entre lucidité et résignation (Paul, l’ami de Jack qui préfère purger sa peine que de tenter une évasion), bêtise et détermination (le shérif et son assistant, un peu incapables mais jamais ridicules et tout aussi têtus que le héros). Et Jack contient sans doute tout cela à la fois.
Si la deuxième partie n’est pas entachée de quelques longueurs et de chutes de tension, la beauté des paysages et la prestation des acteurs nous tient accrochés à chaque instant. C’est durant cette traque que l’opposition entre nature et mécanisation du monde est la plus évidente : on quitte les routes, les avions et les prisons pour une escapade au milieu des forêts, des écureuils et des rochers. Si les policiers ont la technologie avec eux (voitures, radios, hélicoptère), Jack n’a que son cheval, sa malice et sa témérité pour espérer leur échapper. Le gravissement de la montagne est bien entendu hautement symbolique : les cadrages accentuent sans cesse la verticalité du mouvement, la fragilité de l’équilibre (du héros sur son cheval montant la falaise, prêt à tomber à tout moment), le dépassement de soi et le triomphe de ses idées sur la société moderne abandonnée pour de bon en contre-bas. Le final, en ce sens, est un retour implacable à la réalité, une chute teintée de cynisme : c’est le nouveau monde qui aura finalement tué Jack ; non pas les policiers tirant à vue sur lui, mais un simple camion anonyme le renversant sur la route, allégorie désincarnée de cette modernité qu’il tentait à tout prix de fuir. Et avec ce chapeau abandonné à l’envers sur le bitume, éclaboussé par les voitures et déformé par la pluie, c’est toute une mythologie qui s’écroule. En 1962, avec « Liberty Valance » puis Seuls sont les indomptés, l’histoire du western tirait un trait sur sa propre légende et semblait accepter sa propre mort, sur les notes magnifiques d’un Jerry Goldsmith sachant toujours aussi bien mêler discrétion pudique et grandiloquence épique.
Sidonis Calysta nous offre une remasterisation soignée au rendu visuel bluffant. L’image est d’une netteté impressionnante, la photographie est sans grain ou presque, le contraste élevé des noirs et blancs, faisant honneur à la beauté des paysages montagneux. À ne pas croire que le film a quasiment soixante ans, tant la qualité visuelle (et sonore) lui offre une nouvelle vie. À voir sur un écran le plus grand possible, pour profiter au maximum de ce travail impressionnant.
Suppléments de l’édition Blu-Ray :
Une parabole moderne, documentaire d’Eric Pacoud (2006, 26 minutes)
Entretien avec Bertrand Tavernier (21 minutes)
Rencontre avec Kirk Douglas (15 minutes)
Bande-annonce
Bande-annonce :
Synopsis : Cow-boy authentique, drapé de la nostalgie de l’Amérique des pionniers, Jack Burns déclenche une bagarre dans le seul but de rejoindre son ami Paul Bondi derrière les barreaux. S’il réussit dans son entreprise, Paul, condamné pour avoir aidé des Mexicains à franchir la frontière, préfère purger sa peine plutôt que de la suivre dans son projet d’évasion. Désormais fugitif, Jack Fonce, à brides abattues sur sa jument tandis qu’hélicoptères et voitures de police toutes sirènes hurlantes l’encerclent comme autrefois les Indiens encerclaient les caravanes…
Fiche technique :
Titre original : Lonely Are the Brave
Réalisation : David Miller
Scénario : Dalton Trumbo d’après le roman d’Edward Abbey, The Brave Cowboy
Casting : Kirk Douglas, Gena Rowlands, Walter Matthau
Photographie : Philip H. Lathrop
Musique : Jerry Goldsmith
Genre : Western, Policier
Durée : 107 minutes
Dates de sortie : 24 mai 1962 (US), 29 août 1962 (FR)
Support : Combo DVD + Blu-Ray
Format d’image : 2,35:1 (CinemaScope, Panavision) ; Noir & Blanc
Audio : Français DTSHD-MA 5.1, Anglais DTSHD-MA 5.1
Sous-titres : Français
« Ceci est l’histoire de ma mère, la princesse Selma, née dans un palais d’Istanbul… » Ce sont les premiers mots du livre, qui n’a rien d’une fiction, et ils donnent le ton de ce récit extraordinaire et pourtant vrai. Ce livre qui invite au voyage et à toutes les émotions possibles, au fil des pages et de la vie de la princesse Selma, mère de l’auteure et l’une des dernières princesses de l’empire ottoman. Comme le titre l’indique, la princesse est déjà morte, et le fait que le texte qui relate sa vie soit de la main de sa fille unique ne fait que rajouter à l’émotion inhérente à cet ouvrage littéraire de haut vol.
Une incursion dans le conte oriental…
De la part de la princesse morte commence comme un conte, l’auteure propulsant son lecteur dans un univers merveilleux digne du faste de Versailles ou des Tsars, nimbé du parfum exotique de l’Orient somptueux.
La princesse Selma naît dans un palais d’Istanbul, encore capitale de l’empire ottoman. Elle n’est autre que la petite-fille du sultan en place, Mourad V. Jusqu’à ses sept ans, elle gravite dans le luxe que son appartenance à la dynastie ottomane lui fait apparaître comme normal, entre balades en bateau sur le Bosphore, palais de Topkapı et de Dolmabahçe, mosquées, richesse et magnificence, le tout au milieu d’une hiérarchie compliquée entre membres de la famille royale, du harem, de la classe politique, etc.
Cette première partie du roman n’est que beauté et rêve. L’on se croirait dans un cours d’Histoire implanté dans le Bagdad des Mille et Une Nuits. Peu à peu, page après page, Kénizé Mourad énonce dans la bouche de ses personnages des faits qui alertent le spectateur – connaisseur de l’Histoire – sur le sort réservé au sultanat par le révolutionnaire Mustafa Kemal Atatürk.
… puis dans une dure réalité à la fois personnelle et historique.
Jusqu’à ce jour de 1922 où le sultanat est renversé et où Selma doit fuir au Liban avec sa mère Hatidjé Sultane (fille du sultan), son frère et Zeynel, leur fidèle eunuque, où commence une vie de pauvreté, et où l’on surnomme l’adolescente « la princesse aux bas reprisés ».
C’est sans doute la partie la plus faible, témoignant parfaitement de la chute brutale de ces membres de la royauté qui attendent désespérément que le peuple les rappelle… En vain.
Selma devient une jeune femme certes pauvre mais toujours de valeur – car toujours princesse – qui sert presque de monnaie d’échange pour sa mère, désireuse de retrouver un statut royal. Hatidjé manigance donc une union avec le roi d’Albanie, qui n’a pas lieu. Elle cherche un autre bon parti, et ainsi de suite, jusqu’à décider de marier Selma à un rajah indien, le prince de Kotwara, musulman comme elle.
Voilà la jeune princesse turque qui entreprend le long voyage vers l’Inde soumise aux tensions religieuses, où elle ne se sentira jamais chez elle, et qu’elle quittera pour accoucher de sa fille unique, Kénizé, à Paris, en pleine Seconde Guerre mondiale.
Le rythme reprend dans cette partie où Selma, comme le lecteur, découvrent cette Inde pré-Pakistan, où musulmans et hindous cohabitent dans la violence.
La vie parisienne, au début palpitante, avec toujours la fidélité de Zeynel, qui accompagne Selma partout, fait suite avec les catastrophes de la guerre, un accouchement dans la misère et la pauvreté, et la mort de la princesse, alors que Kénizé n’a que deux ans.
La qualité d’écriture, la profusion de détails concernant la vie de tous les jours, le réalisme des conversations retranscrites sont époustouflants et témoignent du travail de recherche considérable de l’auteure qui a été journaliste auparavant.
Que ce soit en Turquie, au Liban, ou plus tard en Inde, et enfin, à Paris, Kénizé Mourad s’attache à décrire autant les décors, que le contexte et les points de vue et anecdotes de ses personnages de la manière la plus historique possible. Le roman aurait déjà été impressionnant s’il avait été une fiction, mais le fait que tout ait été recherché et réécrit d’après la réalité apporte encore davantage de mérite à l’exercice de cette fresque littéraire de quelques six cents pages.
Kénizé Mourad nous livre une histoire personnelle – celle de sa mère – en faisant une oeuvre qui appartient aux lecteurs, où le moindre détail est là pour étayer une réalité ayant eu lieu. Elle prend d’ailleurs du recul en décrivant la vie de sa mère (et de son père) de manière objective, n’escamotant ni le mariage arrangé, ni le non-amour entre ses géniteurs.
Rappelons que ce roman débuté en 1982 et publié en 1987 lui a demandé quatre ans, dont deux de recherche dans les pays concernés, et deux d’écriture. Kénizé Mourad a mis un terme à son travail de journaliste pour se consacrer à la rédaction de ce qu’on pourrait qualifier comme son grand roman.
Une vie romanesque pleine d’émotion pour la « princesse morte ».
De la part de la princesse morte est un tour de force d’écriture, un témoignage et une lettre d’amour à une défunte, de la part de sa fille. C’est à ce bébé orphelin que les mots « De la part de la princesse morte » font référence, et en les reprenant, Kénizé Mourad appuie sa démarche : elle est ce qui reste de sa mère, son unique enfant, et elle délivre l’histoire de sa vie, qui vaut amplement d’être racontée. Cette vie hors du commun, qui touche davantage le lecteur parce que tout ce qu’il lit est vrai. Ce roman qui empêche la princesse Selma de disparaître dans les méandres de l’oubli.
De la part de la princesse morte, Kénizé Mourad Robert Laffont, avril 1987, 600 pages
Réédité par Le Livre de Poche en 2000, puis en 2019, chez Pocket. Prix Anaïs-Ségalas en 1988. Prix des lectrices de Elle. Vendu à plusieurs millions d’exemplaires. Traduit en 34 langues.
Un second roman, Le jardin de Badalpour, raconte le destin de la fille de Selma. Il est considéré comme une suite à ce premier ouvrage.
Révélés dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2020, malheureusement annulé, Last Words et Teddy n’avaient pas encore connu l’opportunité d’être présentés au public. Quelques mois plus tard, le Festival de Deauville, qui a intégré dans sa compétition cette année certains films cannois, leur offre cette chance sur les planches normandes. Outre leur participation aux deux Festivals, Last Words et Teddy ont le point commun de renouveler leurs genres respectifs à travers une véritable vision d’auteur. Ces deux œuvres, auxquelles on adhère ou non, rendent chacune à leur façon un bel hommage au cinéma.
Last Words
Le réalisateur Jonathan Nossiter, sensible aux problématiques environnementales, a déjà montré sa préoccupation majeure pour l’écologie et l’agriculture de la planète. Ses documentaires Mondovino (2004) et Résistance naturelle (2014) traitaient en effet du monde du vin en défendant comme un idéal une certaine culture paysanne. Avec Last Words, Jonathan Nossiter poursuit son analyse au sein d’une fable dystopique et écologique.
Le film, adapté de Mes derniers mots de Santiago Amigorena, se déroule en 2086 sur une Terre dépeuplée et désertique. Les derniers survivants sillonnent sans espoir les villes en ruines, avec la seule perspective de rejoindre Athènes, cité où résiderait le reste de l’Humanité. L’histoire est narrée par un jeune homme noir anonyme, dernier humain sur Terre, interprété par Kalipha Touray.
Grâce à cet univers post-apocalyptique, Jonathan Nossiter interroge le sens d’une existence humaine solitaire. Pourquoi et comment survivre lorsque l’on devient les derniers représentants de l’Humanité ? Même réunis, les survivants de Last Words s’isolent et peinent à retrouver les règles des liens sociaux, au point qu’une simple poignée de mains déclenche une brusque hilarité de joie. Sans ressource, sans but, sans avenir, les hommes ne peuvent qu’attendre la mort comme une inéluctable délivrance.
Dans ce monde dévasté, plus rien ne favorise la vie. Les rares survivants décèdent de maladies. L’unique nourriture consiste en des boîtes de conserve, malgré les tentatives d’une jeune femme de cultiver la terre. Jonathan Nossiter nous avertit ainsi des conséquences durables que pourraient avoir nos comportements et nos modes de consommation actuels sur l’avenir de notre planète. Symboliquement, c’est le berceau de l’Humanité, l’Afrique, recouverte par les eaux, qui donnera l’origine du dernier homme sur Terre.
Avec Last Words, Jonathan Nossiter rend également un magnifique hommage au cinéma. A Bologne, deux survivants retrouvent et visionnent les derniers films sur pellicule, ultimes témoins de l’existence humaine. C’est par ces images que le jeune héros, qui n’a jamais connu que la désolation, découvre ce qu’était la vie sur Terre. Le cinéma devient ensuite l’unique divertissement et le point de rassemblement de la communauté d’Athènes. Il permet aussi aux survivants de raconter leurs histoires et de conserver une trace de leurs parcours. Jonathan Nossiter fait ainsi du cinéma la première et la dernière source de vie.
Malgré ses thématiques passionnantes, Last Words risque de laisser certains spectateurs sur le carreau. Sa longueur, son rythme assez lent, sa narration peuvent soit nous happer soit nous empêcher de rentrer véritablement dans le récit. Qu’il fascine ou déçoive, ce film d’auteur reste une réelle proposition de cinéma, comme on en voit peu.
Last Words – Fiche technique
Réalisation : Jonathan Nossiter
Scénario : Jonathan Nossiter, Santiago Amigorena
Interprétation : Kalipha Touray, Charlotte Rampling, Nick Nolte, Alba Rohrwacher, Stellan Skarsgard, Valeria Golino
Photographie : Clarissa Cappellani
Montage : Jonathan Nossiter
Musique : Tom Smail
Production : Serge Lalou, Laurent Baujard, Donatella Palermo
Maisons de production : Stemal Entertainment, Rai Cinema
Distribution (France) : Jour2fête
Durée : 126 min
Genre : Drame, science fiction
Date de sortie : 21 octobre 2020
Etats-Unis – 2020
Teddy
Teddy, présenté en compétition au Festival de Cannes et en avant-première au Festival de Deauville, est réalisé par deux jeunes cinéastes français, Zoran Boukherma et son frère, Ludovic Boukherma. Après le succès de leur comédie dramatique, Willy 1er, sorti en 2016, les frères Boukherma s’attèlent avec humour aux genres fantastique et horrifique.
Le film, situé dans les Pyrénées, raconte l’histoire de Teddy, un jeune homme sans diplôme qui travaille dans un salon de massage. Alors qu’il se voit déjà faire sa vie avec sa petite amie, Rebecca, les attaques d’un loup et une étrange morsure vont bouleverser son existence.
Par ce récit, Teddy aborde avec une certaine originalité le sujet délicat de l’adolescence avec toutes ses implications, de l’apparition des poils à la naissance des désirs et des premières pulsions. Les transformations physiques paraissent monstrueuses à Teddy, qui apparente l’évolution du système pileux à une vraie métamorphose en loup-garou. Plus encore, sa vie avec son étrange oncle adoptif, les comportements inappropriés de sa cheffe et les premières déceptions amoureuses vont provoquer chez Teddy des pulsions meurtrières effrayantes et incontrôlables.
Comme dans la Bête humaine d’Emile Zola, roman auquel le film fait référence, Teddy apparaît comme une victime de ses actes de violence. La comparaison est d’autant plus marquante que Teddy devient métaphoriquement un animal monstrueux, un loup à abattre.
Pour autant, le film ne bascule jamais dans le drame et adopte volontairement un traitement comique et décalé. Les personnages secondaires, en particulier les gendarmes, l’oncle et la tante adoptive de Teddy, permettent aussi d’apporter de la légèreté à la tragédie frappant le héros. Tantôt drôle, tantôt horrible, Teddy joue constamment sur les genres avec un équilibre assez réussi qui nous garde en haleine.
Avec Teddy, les frères Boukherma ont le mérite de fournir du sang neuf au cinéma français de genre, que l’on aimerait bien dévorer un peu plus souvent.
Teddy – Bande-annonce
Teddy – Fiche technique
Réalisation : Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma
Scénario : Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma
Interprétation : Anthony Bajon (Teddy), Ludovic Torrent, Christine Gautier, Noémie Lvovsky, Guillaume Mattera, Jean-Paul Fabre
Photographie : Augustin Barbaroux
Montage : Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma, Béatrice Herminie
Musique : Amaury Chabauty
Production : Pierre-Louis Garnon, Frédéric Jouve
Maisons de production : Baxter Films, Les Films Velvet
Distribution (France) : The Jockers
Durée : 88 min
Genre : Comédie, fantastique
Date de sortie : 13 janvier 2021
France – 2020
Le Festival de Deauville 2020, qui se déroule cette année du 4 au 13 septembre dans des conditions un peu particulières, nous a permis de découvrir quelques bons films présentés lors du premier week-end. Retour sur le début de la compétition avec Minari, The Assistant et Uncle Frank.
Minari : l’épreuve du rêve américain
Présenté en film d’ouverture, Minari a lancé le Festival de Deauville 2020 avec beaucoup d’espoir et d’émotions. Le réalisateur Lee Isaac Chung, connu pour Munyurangabo (2007), Lucky Life (2010) et Abigail Harm (2012), a choisi de s’inspirer de son enfance passée dans une petite ferme de l’Arkansas. Originaire de Corée du Sud et né à Denver, il a vécu avec ses parents les difficultés de l’intégration au monde américain, abordées dans Minari.
Ce film personnel raconte l’histoire d’une famille coréenne qui décide de s’installer dans l’Arkansas pour vivre leur rêve de posséder une ferme. Désireux de quitter leur emploi de sexeur, laborieux et mal payé, les parents aspirent à une vie nouvelle où ils pourraient vendre leurs produits à leurs compatriotes. Les premières déceptions surgissent rapidement, notamment l’état de la maison, mais l’essentiel pour le père reste le choix de la terre, le terrain que l’on achète et cultive. Alors que les tensions grandissent au sein du couple, la grand-mère tendre et sournoise rejoint la petite ferme.
Minari traite ainsi avec réalisme des défis de l’acclimatation à un nouveau pays, un autre mode de vie et à d’étranges croyances. A leur arrivée, le père Jacob, interprété par Steven Yeun, explique à son fils qu’il ne faut pas agir comme les Américains mais comme un Coréen. Il faut réfléchir pour trouver un point d’eau, au lieu de recourir à un sourcier armé de bâtons. Au gré des épreuves pour cultiver ses produits, la famille va progressivement adopter les méthodes et la foi américaines. La boucle est symboliquement fermée à la fin du film, lorsque Jacob renonce à ses préjugés et fait finalement appel à un sourcier. Cette adoption du style de vie américain, en dépit de ses difficultés, apporte de l’espoir et des bénéfices à la famille. La santé du garçon s’améliore, les parents apprennent à se battre et à ne pas renoncer malgré de faibles chances de succès.
Le choix du titre Minari n’est d’ailleurs pas anodin. Il s’agit d’une herbe vivace, réputée pour pousser partout et rapidement. Elle est plantée près d’une rivière par la grand-mère. Comme le minari, les personnages s’accrochent et se développent avec force et résistance dans cette nouvelle terre. Comme lui, ils doivent s’affirmer et trouver leur place dans ce milieu américain.
Malgré son ton dramatique, Minari regorge de touches d’humour qui le rendent assez savoureux. Les commentaires et les gestes de la grand-mère, tout sauf conventionnels, apportent une belle légèreté et un côté pittoresque à certaines scènes. Paul, le fermier recruté par Jacob, amuse aussi par ses réparties et ses pratiques religieuses singulières.
Par sa beauté, sa délicatesse et son authenticité, Minari reste notre coup de cœur de ce début de Festival. D’origine coréenne, mais profondément ancré dans le territoire américain, il est à la croisée des cultures et des chemins.
Minari – Fiche Technique
Réalisation : Lee Isaac Chung Scénario : Lee Isaac Chung Interprétation : Steven Yeun (Jacob), Ye-Ri Han (Monica), Yuh Jung Youn (Soonja), Will Patton (Paul), Scott Haze (Billy) Photographie : Lachlan Milne Montage : Harry Yoon Musique : Emile Mosseri Producteurs : Dede Gardner, Jeremy Kleiner, Christina Oh Maisons de production : A24, Plan B Distribution (France) : ARP Sélection Durée : 115 min Genre : Drame Date de sortie : prochainement Etats-Unis – 2020
The Assistant : journal d’une secrétaire
La réalisatrice australienne Kitty Green a débuté sa carrière avec plusieurs documentaires, dont Ukraine Is Not a Brothel (2013) sur le mouvement Femen. Marquée par l’affaire Weinstein, elle entreprend de nombreuses recherches sur le sujet du sexisme et du harcèlement au travail. C’est sur cette base et dans la lignée du mouvement #MeToo qu’est né The Assistant, un film traitant des abus contre les femmes dans le monde de la production cinématographique.
L’héroïne de The Assistant, Jane, tout juste diplômée, vient d’être recrutée comme secrétaire d’un célèbre producteur à New-York. Elle espère secrètement que cette position lui permettra un jour de devenir productrice, mais elle comprend rapidement quel sera le véritable prix de son statut « privilégié ». The Assistant suit en une heure trente le déroulement d’une journée de travail de Jane. Cette action restreinte dans le temps, et située presque exclusivement dans les bureaux, crée un sentiment d’oppression qui nous plonge dans un quasi huis-clos professionnel.
Jane, interprétée par Julia Garner (Ozark), affronte au quotidien isolement, machisme et réprimandes. Ses tâches monotones et répétitives se limitent à imprimer, acheter des sandwichs et répondre au téléphone. Effacée et impuissante au sein de ce monde masculin, elle subit en silence avec un vain espoir de reconnaissance. Pour accentuer cette solitude, Kitty Green la filme volontairement toujours seule dans le cadre, ou bien séparée des hommes par un mur ou une barrière. L’univers masculin reste ainsi inaccessible, invisible. C’est pourquoi le puissant producteur n’apparaitra jamais à l’écran. Les seuls contacts masculins de Jane demeurent ses trois collègues, qui lui dictent avec moquerie les messages d’excuse qu’elle doit envoyer à son chef. Déconsidérée, déshumanisée, Jane n’est qu’une coquille vide, un accessoire au service des hommes.
Ce patriarcat bien installé se maintient par une pression particulièrement forte et rodée. Se plaindre ne peut engendrer que la menace de perdre son emploi et avec lui tout rêve de faire un jour du cinéma. La scène de la conversation entre Jane et le responsable des ressources humaines, extrêmement pesante moralement, l’illustre parfaitement. De plus, les hommes ont l’art habile de faire miroiter à Jane un début de reconnaissance en lui assurant qu’elle effectue un excellent travail ou qu’elle aura une grande carrière. Face à cette situation intolérable, le visage fermé et fatigué de Jane montre peu d’émotions. Les regards, les non-dits et les rares larmes suffisent à révéler sa souffrance intérieure.
Les autres personnages féminins ne sont guère mieux lotis. On croise successivement des secrétaires, des amantes de passage réduites à des objets sexuels et l’épouse délaissée, démunie d’un producteur sans une once de cœur. Au sein de cette jungle masculine, le rôle féminin consiste uniquement à assouvir les besoins des hommes.
Avec ce film, Kitty Green dénonce avec pudeur les abus journaliers subis en silence par les femmes au travail. Elle rend ainsi un hommage réaliste et documenté à toutes ces femmes esseulées craignant de parler, en les invitant à se battre contre ces prisons patriarcales.
The Assistant – Bande-annonce
The Assistant – Fiche technique
Réalisation : Kitty Green Scénario : Lee Isaac Chung Interprétation : Julia Garner (Jane), Matthew Macfayden (Wilcock), Makenzie Leigh (Ruby), Kristine Froseth (Sienna), Alexander Chaplin (Max), Dagmara Dominczyk (Ellen) Photographie : Michael Latham (V) Montage : Kitty Green, Blair McClendon Musique : Tamar-Kali Brown Producteurs : P. Jennifer Dana, Scott Macaulay, James Schamus, Kitty Green, Ross Jacobson Maisons de production : Cinereach, Forensic Films Durée : 87 min Genre : Drame Date de sortie : prochainement Etats-Unis – 2020
Uncle Frank : l’affirmation homosexuelle
Alan Ball, connu principalement dans l’univers des séries (Six Feet Under, Here and Now, True Blood) signe avec Uncle Frank son premier long-métrage. Dans ce drame intimiste, il traite dans une touchante histoire de famille la question de l’acceptation de l’homosexualité au cours des années 1970.
Le récit est narré à travers le point de vue de Beth, une adolescente qui part étudier à l’Université de New-York. Elle apprend que son oncle Frank, qui y enseigne la littérature, lui a caché son homosexualité et sa vie avec son compagnon Willy. Surprise mais ouverte d’esprit, elle tolère parfaitement la situation et promet de garder le secret.
Uncle Frank nous replace ainsi dans le difficile contexte de la ségrégation des homosexuels. Si l’homosexualité n’est plus punie à New-York, elle reste tabou et très mal perçue dans les années 1970. Au point que les homosexuels continuent à mentir en société comme en famille. Le personnage de Frank reste marqué par les réprimandes et violences qu’il a subies enfant de la part de son père. Considéré comme un « dégénéré », il s’est senti rejeté et s’est progressivement éloigné de ses parents. Tout comme Frank, son compagnon Willy, d’origine arabe, ne peut pas révéler son homosexualité. Il a donc fui son pays, qui condamne les homosexuels, et fait croire à ses parents qu’il possède une femme.
C’est le décès de son père qui amène Frank à évoluer et à se confronter à lui-même. Il apprend à surmonter la souffrance, le deuil et la culpabilité, associés à son père, qu’il a ressentis enfant. Sa nièce Beth et Willy le soutiennent vaillamment dans ce chemin sinueux vers sa réconciliation envers lui-même et sa famille. L’interprétation à fleur de peau de Paul Bettany et la réalisation sans jugement d’Alan Ball font d’Uncle Frank un drame sensible et émouvant.
Grâce à ce film, Alan Ball nous rappelle que pour être reconnu par les autres, il faut commencer par s’accepter et s’affirmer soi-même. Il faut assumer nos différences et suivre nos désirs même s’ils peuvent choquer les autres. Un bel appel au courage, à la tolérance et à l’amour.
Réalisation : Alan Ball Scénario : Alan Ball Interprétation : Paul Bettany (Frank Bledsoe), Sophia Lillis (Beth Bledsoe), Peter MacDissi (Wally), Steve Zahn (Mike Bledsoe), Judy Greer (Kitty Bledsoe), Margo Martindale (Mammaw Bledsoe), Lois Smith (Aunt Butch) Photographie : Khalid Mohtaseb Montage : Jonathan Alberts Musique : Nathan Barr Production : Peter MacDissi, Michael Costigan, Jay Van Hoy, Alan Ball, Stéphanie Meurer, Bill Block Maisons de production : Your Face Goes Here Entertainment Durée : 95 min Genre : Drame Date de sortie (Amazon Prime Video) : prochainement Etats-Unis – 2020
Avec La Daronne, Jean-Paul Salomé s’amuse surtout à mettre Isabelle Huppert dans une situation de jeu inédite dans laquelle elle s’amuse beaucoup. C’est là tout l’intérêt de cette comédie bancale qui manque tout de même de rythme tout en se jouant d’un décalage permanent.
Sortir de la galère
Souvent avec les comédies, on craint que toutes les bonnes blagues se trouvent dans la bande-annonce et qu’une fois en salle, les choses ne tombent un peu à plat. C’est malheureusement un peu le cas avec La Daronne. L’histoire tient sur un timbre : une interprète travaillant pour la police tombe sur une mine d’or lors d’une écoute et décide d’en profiter pour changer son quotidien. Habituée aux magouilles et à l’argent, la veuve se découvre dealeuse de drogue. Et le film s’amuse alors à jouer au chat et à la souris. Il y a quelques moments franchement drôles et d’autres presque haletants. Autour, le réalisateur tente vainement d’inventer un background à ses personnages, notamment au principal. Il le fait notamment au travers d’une photo souvenir du faste d’antan et cette belle idée de la tournée des feux d’artifice, pour que sur une année, l’été ne s’arrête jamais !
Décalage
La comédie tient du décalage permanent, du quiproquo, un peu à l’image des comédies de boulevard. Ici, c’est d’abord par l’usage de la langue, l’arabe, qui n’est maîtrisée que par Patience. Cette dernière est en effet interprète et maîtrise donc seule ce qui vient à ses oreilles. Idem quand elle traite avec les revendeurs, ils ne comprennent qu’en partie ce qu’elle raconte et elle se joue de ces sauts de langage. Un décalage d’ailleurs accentué par le personnage de la mère de Patience qui ne comprend plus trop le monde qui l’entoure et qui déforme tout ce qui est dit.
Actrice
L’intérêt du film, on ne va se le cacher, réside avant tout dans le jeu de son actrice. Isabelle Huppert est quasiment de tous les plans, tantôt enfantine, tantôt inquiétante. Son visage change à chaque instant, tout est mouvant dans son jeu pourtant hyper maîtrisé. On prend donc plaisir à la voir berner tout le monde avec une vraie poigne . L’effet comique vient aussi de l’incongruité à la voir dans un tel rôle. On s’attend à tout instant à voir surgir la police, que tout s’arrête. Police que d’ailleurs elle salue même en dealeuse, par cette fausse confiance en elle qu’elle dégage et qu’un personnage lui dit qu’elle possède. Tout se déroule ainsi comme un long tapis rouge pour elle. La daronne n’est pas seulement dealeuse de drogue, elle règne aussi en maîtresse indétrônable sur le cinéma français. C’est en tout cas ce qui fait le sel de cette comédie souvent maladroite où les personnages peinent à trouver une véritable incarnation. L’entourloupe généralisée est cependant souvent franchement hilarante…
La Daronne : Bande annonce
La Daronne : Fiche technique
Réalisateur : Jean-Paul Salomé
Scénario : Jean-Paul Salomé d’après l’oeuvre de Hannelore Cayre
Interprètes : Isabelle Huppert, Hippolyte Girardot, Farida Ouchani, Liliane Rovère, Jade-Nadja Nguyen, Rachid Guellaz, Mourad Boudaoud
Photographie : Julien Hirsch
Montage : Valérie Deseine
Société(s) de production : Les Films du Lendemain, La Boétie Films, Scope Pictures
Distributeur : Le Pacte
Durée : 106 minutes
Date de sortie : 9 septembre 2020
Genre : Comédie
Pour Robert Wise, les années 60 ont été celles des grandes productions tout-public, avec West Side Story, La Mélodie du Bonheur ou La Canonnière du Yang-Tse. Au milieu de tout cela, La Maison du Diable ressemble à un retour aux sources, le cinéaste revenant aux films fantastiques réalisés sous la production de Val Lewton dans les années 40.
En effet, après une riche carrière de monteur, qui l’a vu travailler entre autre sur les deux premiers films d’Orson Welles, Citizen Kane et La Splendeur des Amberson (dans ces deux cas, il travailla avec Mark Robson, autre futur grand cinéaste), Wise devient réalisateur avec La Malédiction des hommes-chats, film fantastique qui veut surfer sur le succès inattendu de La Féline, de Jacques Tourneur. Le producteur, Val Lewton, impose sa méthode : pas de trucages, tout est dans la suggestion. Même quand il sera devenu un cinéaste célèbre enchaînant les grandes productions, Wise reviendra régulièrement au cinéma fantastique et se souviendra de cette méthode. La Maison du Diable est l’adaptation du roman de Shirley Jackson The Haunting of Hill House (publié en français sous le titre La Maison Hantée ; ce même roman servira de base à la série The Haunting of Hill House, de Mike Flanagan ; la série est toutefois plus éloignée du roman que le film de Robert Wise).
Comme le souligne le titre français, le personnage principal du film est bel et bien la maison elle-même. Une maison baroque échappant à la logique rationnelle, aussi bien dans son architecture que dans l’ambiance qui en découle. Une maison qui reflète l’esprit dérangé de son créateur. Ainsi, la maison ne possède aucun angle droit, l’architecture privilégie les courbes et les couloirs labyrinthiques. Du coup, aucune porte ne peut rester fermée, et il semble impossible de dresser le plan précis du bâtiment.
C’est là que le professeur Markway veut mener une expérience, histoire de prouver si le surnaturel existe bel et bien. Il s’agit de réunir une équipe et de passer plusieurs nuits dans la maison. Parmi son équipe se trouve l’habituel sceptique, rôle tenu ici par l’héritier du domaine, une médium, Theodora, et une jeune femme d’une grande sensibilité (bien malgré elle), Eleanor Lance.
Dès la première nuit, Robert Wise élimine d’emblée l’idée que les phénomènes surnaturels proviennent de l’esprit d’un des personnages, puisque nous avons deux témoins. Ce premier véritable épisode d’épouvante permet aussi à Robert Wise de déployer son talent et la précision de sa mise en scène. Sa proposition, ici, est simple : la maison n’est pas possédée, elle est vivante et éprouve des sentiments. Accompagnée d’une bande-son anxiogène constituée de bruits sourds tapés contre les murs ou sur les planchers, la caméra de Wise fixe les murs en de très longs et lents travelings ; un savant jeu d’ombres dessine des formes dans une sorte de test de Rorschach ; le spectateur est mis en condition pour voir des figures, des visages, des formes qui ne sont pas réellement là mais que l’on peut déceler quand même.
C’est donc bel et bien l’imaginaire du spectateur qui est mis au travail ici. Loin de ces films qui pensent nous faire peur en nous montrant des démons numériques en gros plan,La Maison du Diable choisit de jouer avec ce que l’on croit voir (ou ce que l’on veut voir). Un des personnages le formule :
“Ici, tout se met à bouger dès qu’on tourne le regard. C’est toujours du coin de l’œil qu’on s’en aperçoit.”
De fait, la vue est constamment occultée par quelque chose : des ombres, des taches sur un miroir, l’angle choisi pour la caméra, tout contribue à créer des zones impénétrables, des lieux cachés où l’on ne peut pas voir. De même, les fondus enchaînés font naître, par des surimpressions momentanées, des formes qui n’existent pas. L’angoisse naît là, dans cette capacité à nous faire voir des choses sans qu’elles existent réellement.
L’autre peur provient clairement de l’idée que cette maison est vivante.
Elle est vivante et, manifestement, elle n’est pas saine d’esprit. Son architecture intérieure labyrinthique reproduit à merveille les circonvolutions tortueuses de sa pensée.
Wise insiste ici sur l’idée que la maison veut intégrer ces étrangers en elle. Le risque est qu’ils fassent partie intégrante du bâtiment. Il faut voir comment le cinéaste, lors des repas, ne filme pas les personnages eux-mêmes mais leur reflet dans le miroir, comme s’ils faisaient partie du mur de la salle.
La statue, là aussi, est une grande idée. Immédiatement, quelqu’un se met à faire des rapprochements entre les personnages représentés dans les statues et les membres du groupe d’étude.
Et, de fait, c’est bien cette piste qu’explore La Maison du Diable : l’assimilation entre Eleanor et la nurse qui, autrefois, s’occupait d’Abigail. Cette assimilation progressive est encore renforcée par la culpabilité qu’éprouve Eleanor face à la mort de sa mère : la jeune femme s’accuse d’être responsable de négligence envers sa mère, ce qui renforce le parallèle avec la nurse.
Le déroulement de cet axe narratif nous mène alors en toute logique vers le fameux et terrible escalier en spirale…
A l’époque des grands films hollywoodiens, ce retour de Wise vers le cinéma fantastique s’avère payant. Sa Maison du Diable est devenue une référence du genre, qui n’est pas prête d’être égalée. La réalisation est d’une précision remarquable, et la lenteur du rythme permet de mieux travailler sur l’ambiance.
La Maison du Diable : bande annonce
La Maison du Diable : fiche technique
Titre original : The Haunting
Réalisation : Robert Wise
Scénario : Nelson Gidding, d’après le roman de Shirley Jackson
Interprétation : Julie Harris (Eleanor Lance), Richard Johnson Dr John Markway), Claire Bloom (Theodora), Russ Tamblyn (Luke Sanderson), Lois Maxwell (Grace Markway)
Photographie : Davis Boulton
Montage : Ernest Walter
Musique : Humphrey Searle
Production : Denis Johnson
Société de production : Argyle Enterprises
Société de distribution : MGM
Date de sortie en France : 4 mars 1964
Genre : épouvante
Durée : 112 minutes Etats-Unis – 1963
Voir Sátántangó, c’est plus que simplement voir un film. L’œuvre maîtresse du cinéaste hongrois Béla Tarr est une immersion sensorielle et émotionnelle unique, qui joue à la fois sur une expression particulière du temps et du rythme, sur la figure du cercle, sur les dialogues et les paroles, sur un noir et blanc exceptionnel et de légendaires plans-séquences, enfin sur une construction complexe et rigoureuse du scénario, pour dresser le portrait d’une communauté oubliée de tous dans une ferme collective à l’abandon, au fin fond de la Hongrie.
En quelques décennies, le cinéaste hongrois Béla Tarr s’est acquis une réputation d’auteur singulier et exigeant, maître du plan séquence, du noir et blanc et de la description d’un monde poisseux. Si certains n’adhèrent pas à son esthétique si particulière et sa conception personnelle du rythme, d’autres (comme Martin Scorsese, par exemple) voient en lui un des cinéastes les plus importants actuellement.
L’œuvre maîtresse de Béla Tarr est, incontestablement, Sátántangó, son septième long métrage.
Sátántangó est un film qui impressionne.
D’abord, par les chiffres qui le concernent : la durée du film dépasse les 7 heures, le tournage a duré deux ans, idem pour le montage, et la conception du film, de façon générale, s’est étendue sur neuf années. Béla Tarr a commencé à travailler au scénario dès la sortie du roman, en 1985, en collaboration avec le romancier Laszlo Krasznahorkai. Le film est sorti en 1994. Entre le début du travail sur le film et sa fin, le régime communiste s’est effondré et, politiquement, socialement, économiquement, la Hongrie est un pays tout autre ; il s’agit d’ailleurs d’une des lectures possibles du film… Sátántangó impressionne aussi par sa réputation. Le film est présenté, à juste titre, comme un des monuments du cinéma contemporain. Son esthétique, mais surtout sa manière d’aborder le temps, la complexité de son scénario (qui offre de nombreuses grilles de lecture possibles), sa façon de gérer les points de vue (quitte à répéter plusieurs fois la même scène, vue par des personnages différents), tous les aspects du films relèvent de la modernité cinématographique.
Ainsi, il est possible de dire que Sátántangó n’a pas de narration au sens classique du terme. Le film ne raconte pas vraiment d’histoire. “Les habitants d’une ferme collective à l’abandon sont bouleversés par l’annonce du retour de deux hommes qu’ils croyaient morts” : en une ligne et demie, on peut résumer cinq heures de film, et ne rien en dire du tout. Car l’intérêt de Sátántangó ne réside aucunement dans ce qu’il raconte, mais dans ce qu’il fait vivre. Béla Tarr crée une expérience d’immersion sensorielle rare. Dès le premier plan (qui fait environ sept minutes et qui révèle une construction rigoureuse, comme chaque plan du film), nous sommes plongés dans ce monde boueux, froid et gris, cet univers où l’horizon disparaît derrière un rideau de pluie, noyant les chemins et coupant toute possibilité de fuite. Un plan qui nous montre un monde à l’abandon, des maisons en voie de délabrement, des animaux qui semblent errer en toute liberté, et aucun humain : nous sommes donc tout de suite dans un univers, dans une atmosphère, avec la présence d’éléments qui se révéleront centraux dans le film (le rapport à l’animalité et à la terre, la question du rythme, le mouvement qui ne va nulle part et semble n’être guidé par rien ni personne).
Ce monde, c’est le noyau du film. Tout se déterminera par rapport à lui : les personnages ressembleront à ces bâtiments en délabrement, et la question de rester ou partir de ce lieu sera centrale. Dès le début, des personnages (Futaki et les Schimdt) chercheront à se partager de l’argent, dans le but de partir et mener leur vie ailleurs. Constamment, il sera question de partir, mais tous les départs seront avortés ou illusoires.
C’est là que la figure du cercle est cruciale dans le film. Tout, dans Sátántangó, est circulaire, à commencer par les plans eux-mêmes. Souvent, la caméra tourne lentement autour des bâtiments et/ou des personnages. Certaines scènes sont répétées deux fois. Le dernier chapitre du film s’intitule “Le Cercle se referme”. Enfin, lors de la scène finale, le personnage du médecin s’enferme chez lui et commence à raconter l’histoire que nous venons de voir (ce qui se rapproche, par exemple, de la fin de La Recherche du temps perdu, de Proust). Ainsi, cette fin incite à recommencer le film, le relancer à nouveau, sans fin, dans une ronde éternelle.
C’est cet enfermement qui est l’idée force de Sátántangó. Les personnages sont emprisonnés dans ce monde à l’arrêt. Il est impossible de déterminer une époque particulière où se situe l’action, puisque ici le temps ne semble pas exister. Nous avons une administration qui ressemble à la bureaucratie communiste, et en même temps un personnage ne cesse de sonner l’alerte pour prévenir de l’arrivée imminente des Turcs. Nous sommes de toutes les époques, donc d’aucune époque en particulier, comme si cette ferme à l’abandon échappait au temps.
La réalisation si particulière de Béla Tarr permet de nous faire sentir ce temps qui ne s’écoule pas. Au lieu de nous dire que les personnages sont enfermés, Tarr nous enferme avec eux dans ce temps perdu. C’est là le rôle de la circularité. Abandonné des hommes et de l’État, cette ferme collective délabrée est aussi abandonnée des dieux.
Cet emprisonnement se montre aussi par les déplacements des personnages. D’une façon qui peut sembler paradoxale, les personnages de Sátántangó marchent beaucoup mais ne vont nulle part. La plaine infinie de la Hongrie est un lieu idéal pour cela : nous suivons les personnages dans leurs marches interminables sur des chemins boueux, mais le décor ne change jamais, ce qui renforce l’impression d’un interminable sur-place.
Le point culminant de tout cela se situe dans ce “tango de Satan”, très longue scène située au centre du film. Cette danse se fait sans rythme, sans grâce, avec des êtres qui bougent dans tous les sens de façon aléatoire. Des gens qui bougent mais n’avancent pas. Et à la fin de la danse, il ne reste que des épaves échouées un peu partout dans le bistrot crasseux, des êtres perdus depuis si longtemps que les araignées ont même eu le temps de tisser leur toile.
Ce lieu, la réalisation de Béla Tarr en fait un cercle de l’enfer, dont on ne peut s’évader…
C’est dans ce contexte qu’apparaissent Irimias et Petrina, précédés par l’improbable son d’une cloche qu’entend Futaki (son de cloche dont le final offrira une explication possible, terriblement ironique : le mystique de la cloche s’effondre dans la folie, fort symbole du film dans son ensemble).
Irimias et Petrina, que tout le monde croyait morts depuis plus d’un an, sont donc de retour.
C’est là que le jeu des points de vue va paraître avec le plus d’évidence. Pour les uns, Irimias est un prophète. Pour d’autres (le patron du bistrot, par exemple), c’est un petit arnaqueur. Pour l’administration, c’est un malfrat qui, visiblement, vient d’être libéré de prison.
Irimias lui-même est conscient de cette ambiguïté et va en jouer. Il est difficile, voire impossible de connaître les véritables pensées du personnage, tant il semble jouer un rôle à chacune de ses apparitions : humble truand repenti auprès de la bureaucratie, meneur d’hommes visionnaire auprès des fermiers. Son allure, avec les cheveux longs et la barbe, lui donne un air christique, et il s’en amuse, par exemple en s’agenouillant face au manoir qui se révèle à travers la brume. Pour les fermiers, Irimias est une source d’espoir et l’origine d’un mouvement. Il leur fait miroiter la possibilité de sortir de leur enfer immobile, de se mettre en route vers une destination et un avenir. Son discours, qui ouvre la troisième partie, ressemble beaucoup aux nombreux discours prononcés par les libéraux à la Chute du Mur : prendre ses responsabilités, prendre sa vie en mains, se sortir de la déchéance…
Évidemment, faire de Sátántangó une allégorie sombre et désenchantée de la sortie du communisme et du passage à l’économie de marché est une tentation d’autant plus forte que le film est concomitant des faits. Il s’agit, bien entendu, d’une grille de lecture pertinente et importante, mais pas exclusive. Cet aspect politique est encore renforcé par l’importance accordée aux paroles. Le discours d’Irimias est évidemment politique, au point d’enfiler comme des perles les propos stéréotypés creux (voir, par exemple, cette scène où il évoque “l’enthousiasme” de la population devant des êtres qui ressemblent à des morts-vivants).
Le langage est un élément important du film puisqu’il renforce les sensations mises en place par la mise en scène. Irimias se distingue d’une population fermière en étant le seul à maîtriser le langage sous ses différents niveaux, depuis le soutenu jusqu’au vulgaire. Mais surtout, chez tous les personnages, le langage est comme l’action, il ne mène nulle part, il ne fait rien avancer, il ne provoque jamais un passage à l’acte. Ainsi, dans la scène centrale du bistrot, un personnage, Kelemen, raconte ad libitum sa rencontre avec Irimias, répétant sans cesse les mêmes propos, en boucle. Mais surtout, ces propos sont bientôt comme “dématérialisés”, réduits à une succession de sons plus ou moins indistincts qui rythment la scène. Et le phénomène se répète plusieurs fois dans le film, la parole agissant finalement comme les mouvements des personnages : elle ne mène nulle part, ne sert à rien, sinon peut-être à tenter en vain de combler le vide.
Comme tous les chef d’œuvres, Sátántangó est un film complexe qui possède de nombreuses grilles de lecture possibles. Dans le complément de programme, Damien Marguet, maître de conférence au département de cinéma de l’université Paris-8, en propose quelques unes (y compris une lecture autobiographique). Mais le mieux, c’est encore de voir et revoir soi-même ce film profond et remarquable, de se laisser bercer par ce rythme, de s’emprisonner volontairement dans cet enfer de boue et de pluie. Sátántangó est un de ces films infinis que l’on redécouvre à chaque vision.
Caractéristiques du coffret Blu-ray :
2 Blu-ray
Master Haute Définition
1080/23.98 p
Encodage AVC
Version originale DTS-HD
Master Audio 1.0
Sous-titres français
Format 1.66 respecté
Noir et Blanc
440 minutes
Caractéristiques du coffret DVD :
3 DVD
Nouveau Master restauré
PAL
Encodage MPEG-2
Version originale Dolby Digital 1.0
Sous-titres français
Format 1.66 respecté
16/9 compatible 4/3
Noir et blanc
421 minutes
Compléments de programme :
3 préfaces de Damien Marguet
Entrez dans la danse, par Damien Marguet
Bande annonce 2020.
Retour sur Microhabitat de Jeon Go-woon et son édition Blu-ray soignée par Spectrum Films : une errance en douceur et en amertume au cœur d’une Séoul normative et sur-exigeante envers ses citoyens.
Synopsis : Mi-So, 31 ans, vivant simplement de son petit salaire de femme de ménage, adore savourer un whisky et fumer des cigarettes en rentrant chez elle le soir. À la nouvelle année 2014, suite à l’augmentation des cigarettes et plutôt que se priver de ses petits plaisirs, elle préfère quitter son logement et aller dormir sur le canapé de ses amis dispersés dans tout Séoul.
Microhabitat : rester singulier au cœur d’une société normative
Catégorisé en tant que drame, Microhabitat se révèle être un feel good movie bienvenu dont la franche réussite réside dans la rencontre entre les spectateurs et son personnage principal, merveilleusement interprété par l’actrice et modèle, Esom. En effet, Mi-So est un de ces personnages qu’on n’oublie pas. Fagotée dans plusieurs manteaux et vestons, ancienne chanteuse d’un groupe depuis longtemps dissous, la jeune femme, dont la bienveillance d’un sourire léger soutient les cœurs meurtris, tient à trois choses : son whisky, ses cigarettes et son petit-ami. Tout ce pour quoi elle travaille, économise et lutte au quotidien. Comme l’expose le film et comme l’explique la réalisatrice dans son entretien présent dans l’édition, Séoul, capitale de la Corée du Sud, exige énormément de ses citoyens. C’est même certainement la ville la plus chère du pays : loyers, objets de consommations… Même un petit logement mal isolé a son prix. Idem pour le pire des trous à louer. Quand ça n’est pas le loyer qui est cher, c’est la caution de plusieurs milliers ou voire dizaines de milliers de dollars qui vaut une fortune.
Séoul, une ville difficile de jour comme de nuit. Microhabitat – Crédits : Spectrum Films
Mi-So, dont le prénom signifie « micro » et « sourire », ne manque cependant pas de joie de vivre et de pragmatisme. Tout ce qu’elle désire au quotidien, c’est son alcool, ses clopes et son petit copain endetté à cause de ses études qui ne l’ont conduit qu’à pouvoir loger dans un pensionnaire de garçons. La jeune femme travaille, fait ses ménages pour de maigres salaires, en demande de nouveaux et cherche des solutions pour payer son loyer et ses consommations qui subissent l’inflation. Et ce, jusqu’au jour où elle décide de se passer de loyer pour profiter et mettre assez d’argent de côté pour un foyer correct pour elle et son petit-ami. Rien de bien audacieux, peut-on penser. Sauf que Mi-So désire peu dans une ville qui exige beaucoup trop.
Mi-So entreprend de renouer avec les anciens membres de son groupe de musique. Son parcours teinté de nostalgie va l’amener à reconsidérer sa position sociale d’ailleurs parfois critiquée par le regard embourgeoisé de vieux amis. De la même manière que Bill Murray dans Broken Flowers, Mi-So connait plusieurs étapes au fur et à mesure des amis musiciens qu’elle retrouve. Certaines sont emplies de tristesse évidente ou de chagrin caché, d’autres de honte ou d’absurdité virant à la situation humoristique. Toutefois, Mi-So saura apporter un peu de lumière à chacun de ses anciens camarades. Travailleuse et bienveillante sans le sou ou presque, le personnage va aussi, à travers ce parcours qui se révélera être initiatique, définitivement se comprendre et s’accepter comme un être singulier – cessant par exemple de prendre son traitement empêchant ses cheveux de devenir complètement blancs – et modeste, une outsider dans un cosmos économique et social dangereusement normatif et capitaliste incarné ici par Séoul, cette ville dans laquelle elle tiendra toujours à goûter son verre de whisky choc et fumer ses cigarettes chics.
Du sang pour des places de cinéma. Microhabitat – Crédits : Spectrum Films
Microhabitat : sur l’édition Blu-ray signée Spectrum Films
L’édition Blu-ray + DVD de Microhabitat – unique au monde – est une franche réussite. Spectrum Films propose le film avec une présentation vidéo formidable tout en nuances colorimétriques et lumineuses ainsi qu’en précision. Pas de grain puisque filmé numériquement, le master ici encodé est continuellement formidable. On retiendra un très discret bruit sur quelques plans ainsi qu’un étrange halo survenu à la fin d’un plan de ville nocturne. Rien à redire du côté la bande sonore stéréo elle aussi nuancée et chaleureuse.
L’expérience du film est excellemment complétée par ses bonus. On a bien sûr la présence de la bande-annonce. Surtout, on trouve une (très longue) présentation du long métrage par Antoine Coppola, professeur de cinéma à l’université de Séoul, spécialiste du cinéma coréen et réalisateur de documentaires. Ce dernier revient avec une passion tranquille – le temps d’une cinquantaine de minutes – sur les rapports que la fiction filmique entretient avec la réalité de Séoul, sur la conception du film ainsi que sur la réalisatrice. Enfin, l’éditeur a complété l’ensemble avec la présentation de deux courts-métrages de la réalisatrice : Bad Scene (2012 – présenté en 1080p HD) et Too Bitter To Love (2008 – en 1080i, peut-être un upscale d’un format plus petit). Les deux courts métrages s’intéressent à la place de la femme dans une société patriarcale. Le premier met en scène une actrice déjà trop vieille pour des rôles de jeune star. Celle-ci va devoir affronter l’idée de tourner une scène de sexe en tant que rôle mineur. Elle y arrivera en s’acceptant, en assumant d’être une jeune femme de presque trente ans, cessant de se cacher derrière des corsets de gros scotch pour tenter de répondre aux canons féminins installés et recherchés par le marché répondant à la gente masculine. À l’inverse, la protagoniste de Too Bitter To Love ne pourra assumer l’épouvante qui la consume. Peu après avoir fait l’amour pour la première fois avec un jeune homme à l’écoute, elle est violée par son plus vieux voisin alors que le premier, sur le retour d’une course, n’intervient pas. Le court métrage se termine en silence, la jeune fille ne pouvant rien expliquer à ses parents, et attendant des nouvelles du garçon. Réalisés en 2008 et 2012, les deux courts métrages et le long métrage Microhabitat – pour rappel, réalisé en 2017 – mettent ainsi en exergue un usage du cinéma par Jeon Go-woon comme un outil narratif d’expression contre les cadres socio-économiques qui soumettent les individus et personnages qui, pour leur part, ne doivent rien lâcher.
Microhabitat de Jeon Go-woon – Bande-annonce
CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray
BD50 – 1080p HD – Encodage AVC – 1.85:1 – Version originale coréenne DTS-HD Master Audio 2.0 – Sous-titres français – Édition Spectrum Films – Corée du Sud – 2017 – Drame/Comédie dramatique – Durée : 104 min
COMPLÉMENTS
Présentation du film par Antoine Coppola (53 min)
Interview de la réalisatrice (7 min)
Courts-métrages de Jeon Go-woon: Bad Scene (18 min) et Too Bitter To Love (22 min)
Bande-annonce du film
Sortie en juillet 2020 – prix indicatif public : 25€
Avec son long-métrage Un divan à Tunis, la réalisatrice franco-tunisienne Manele Labidi cherche à nous montrer à quel point l’importance du besoin de parler de soi existe dans toutes les sociétés, y compris ici dans la Tunisie post-révolution. Exprimer ses émotions n’est pas accessoire, ni un luxe, comme le pense Selma, ex-psychanalyste à Paris qui a choisi de s’installer à nouveau à Tunis pour y exercer son métier et y être utile. C’est avec un mépris de façade que ses compatriotes commencent par lui répondre, et pourtant, dès l’ouverture du cabinet, celui-ci ne désemplit pas. Tout le monde a quelque chose à partager. Sortie DVD le 25 août 2020.
Une société aux problèmes concrets
La première force d’Un divan à Tunis est le contraste fort que la réalisatrice donne à voir dès le début du film, qui va forcément interpeller le spectateur. Selma (Golshifteh Farahani) est une psychanalyste tunisienne arrivée en France à l’âge de dix ans. Après avoir exercé à Paris, elle fait le choix questionnable – par les spectateurs, mais aussi et surtout par les personnages tunisiens – de quitter la France et retourner vivre à Tunis pour y exercer la psychanalyse. Dès le début, les moqueries dédaigneuses sont les seules réponses qu’elle reçoit à l’annonce de son projet : qui à Tunis a du temps et de l’argent à perdre pour parler de soi ? Que vont retirer les clients – les patients – d’une séance avec Selma ? lui demande-t-on. Forcément, le spectateur se pose la même question et se demande si dans cette société post-révolution, en construction comme en destruction, où le quotidien semble être une lutte administrative, les Tunisiens auront ce besoin d’entamer une psychanalyse.
C’est ainsi que le spectateur est pris d’intérêt pour l’histoire et conserve sa curiosité malgré un démarrage plutôt lent et un tantinet laborieux ; qui énonce beaucoup sans qu’il se passe grand-chose et qui ne permet pas de s’attacher au personnage principal, distante. En effet, Selma n’est qu’un support pour l’histoire, on ne sait et on ne saura rien d’elle.
Un film qui amuse autant qu’il donne à réfléchir
Cette comédie dramatique n’a pas de ton franc : on y rit comme on y réfléchit, touché par la société et ses habitants, qui vivent ce que tous les êtres humains ont un jour ressenti, ce vide, ce désarroi de l’existence qui nous submerge sans crier gare.
Le mélange est pourtant équilibré, le film ne tombe jamais ni dans la caricature, ni dans le mélodrame et parvient à montrer les personnages comme des personnes humaines, qui rient autant qu’elles pleurent. Avec une grande subtilité, simplement en écoutant et en observant les patients de Selma, Manele Labidi témoigne de ce sentiment universel qu’est la mélancolie passagère et la question du sens de la vie, mais aussi la fragilité humaine, les rêves et les désirs plus forts que soi. Les personnages qui sont heureux par intérim, qui affichent une stabilité de façade, sont, comme nous tous, marqués par leurs petites souffrances dont ils n’ont pas conscience et que Selma les aidera à mieux appréhender.
Et très rapidement, sans que cette morale ne soit forcée, le spectateur comprendra à quel point le but de la psychanalyste était logique : plus une société est en difficulté, plus parler de soi, s’exprimer et extérioriser devient nécessaire. « La France », comme ils surnomment au début Selma, devient peu à peu leur confidente, celle qui leur permet d’évacuer enfin tout ce que la vie leur a fait subir, sinon simplement d’en prendre conscience. Car la prise de conscience est déjà le premier pas vers la guérison.
Quelques failles qui bloquent un peu le propos
Malgré tout, Un divan à Tunis souffre de quelques défauts qui peuvent rendre son déroulement laborieux, et faire décrocher le spectateur car il sort du film pour se poser des questions.
Le premier est un changement brutal de registre vers la comédie potache lors de la séquence de l’alcootest qui n’a pas la même finesse que les autres moments comiques du film dans lesquels Selma est confrontée au chaos qui règne à Tunis. Par exemple lorsqu’elle cherche à acheter une voiture ou, bien sûr, lors de ses incursions dans l’administration.
Un passage rêvé ou fantastique – l’incompréhension demeure – avec l’apparition de Freud pourra aussi perturber le spectateur qui ne comprend pas ce qui se passe et comment une situation concrète (une panne au milieu de nulle part) est résolue par un personnage qui n’existe manifestement pas, sans qu’aucune autre explication possible ne soit proposée.
Enfin, le scénario peut parfois s’affiner jusqu’à presque disparaître, et ce pendant la première moitié du film, où les successions de patients de Selma donnent davantage l’impression de regarder une série de sketchs qu’une véritable intrigue menant quelque part. La résolution des problèmes à la fin paraît aussi tirée du chapeau : l’autorisation d’exercer obtenue soudainement, les patients névrosés qui tout à coup vont mieux, etc.
Un divan à Tunis est donc un long-métrage intéressant parce qu’il traite de son sujet en majeure partie avec finesse et rappelle qu’en se préoccupant des problèmes concrets, on s’oublie souvent, mais aussi parce que – et c’est remarquable – son sujet passe avant son personnage. Le choix de Tunis pourrait être arbitraire tant les questions soulevées sont universelles, comme le démontre le fait que Selma vienne de Paris.
Un divan à Tunis : bande-annonce
Fiche technique :
Réalisatrice : Manele Labidi
Scénaristes : Manele Labidi, Maud Ameline
Musique : Fleming Nordkrog
Casting : Golshifteh Farahani, Majd Mastoura, Aïcha Ben Miled
Sortie : 2020
Pays : France
Version originale : français
Genre : comédie dramatique
Durée : 89 minutes
Tout a déjà été dit et écrit à propos de ce film auquel l’adjectif « culte », utilisé aujourd’hui à tort et à travers, mérite assurément d’être associé. Et pourtant on ne peut s’empêcher de le revoir et de le disséquer une fois de plus, preuve que sa remarquable simplicité a résisté à l’usure du temps. Son succès dépasse l’aspect purement commercial, même si celui-ci est phénoménal. Halloween est un classique qui donna au slasher, un genre jusque-là considéré comme du simple cinéma d’exploitation, ses lettres de noblesse.
Naissance de la Bête
Le principe du slasher est pour le moins simple, les mauvaises langues diront même « simpliste ». Dans ce sous-genre du cinéma d’horreur, l’action se concentre sur le meurtre de plusieurs individus par un tueur, le plus souvent au moyen d’une arme blanche (dans le cas qui nous occupe, un couteau à la lame démesurée). Tirant ses influences notamment du giallo italien et du cinéma d’exploitation, le slasher connut son âge d’or de la fin des années ’70 au milieu de la décennie suivante, l’autre grand classique qu’est Massacre à la tronçonneuse (1974) jouant le rôle de précurseur de cette ère. Sorti en 1978, Halloween et son succès foudroyant – 70 millions de dollars au box-office, pour un budget d’à peine 300.000 $ ; film indépendant le plus rentable jusqu’en 1990 – donneront le coup d’envoi de cette période prolifique.
La prouesse mérite d’être saluée, alors que le cinéaste âgé de 30 ans réalise là seulement son troisième long-métrage. Son succès est encore plus impressionnant lorsqu’on se remémore qu’à l’époque, le cinéma d’horreur, qui le consacrera comme un de ses grands maîtres, est un style dans lequel John Carpenter n’a… aucune expérience. Rien n’était écrit à l’avance pour ce jeune homme pour lequel l’horreur n’était qu’un des sujets de prédilection parmi d’autres, et qui commença sa carrière par deux films inscrits dans des genres différents, la science-fiction et un thriller inspiré de Howard Hawks, une de ses idoles de jeunesse.
L’aventure débute au moment où les producteurs Irwin Yablans et Moustapha Akkad découvrent Assaut(1976), le second long-métrage de Carpenter. Impressionnés, les deux hommes contactent le réalisateur afin de lui proposer une fiction traitant d’un psychopathe qui assassine des baby-sitters. Obtenant de ses producteurs un contrôle créatif total, Carpenter écrit le script avec sa compagne Debra Hill en dix jours et en compose également la musique, qui deviendra sans doute la bande originale d’un film d’horreur la plus connue à ce jour. Il est amusant de préciser que c’est Yablans qui suggéra de situer l’action pendant la nuit d’Halloween, ce qui n’était pas prévu jusqu’alors. Tous les tropismes du slasher se trouvent dans le script : un psychopathe (ici rendu complètement mutique, une des meilleures idées du duo de scénaristes) aux motivations obscures, des vues subjectives de l’antagoniste (qui permettent au spectateur de rentrer « dans la peau » de l’assassin), des victimes adolescentes et sexuellement actives, et une héroïne « pure » et vierge qui finira par vaincre le mal. Black Christmas de Bob Clark, sorti en 1974, est une influence assumée de Carpenter. Il faut dire que ce dernier aurait eu du mal à s’en cacher : le film de Clark traitait d’un psychopathe anonyme et dérangé harcelant puis tuant des étudiantes… durant la saison de Noël ! Carpenter en tournera en quelque sorte le pendant celtique.
Des moyens limités comme atout
Le budget ridicule du film ne permettait évidemment pas de réunir une brochette de stars, ce qui n’était de toute façon pas dans les habitudes d’un Carpenter encore peu expérimenté. Le cas de l’acteur britannique Donald Pleasence, qui incarne le docteur Loomis, le psychiatre de Michael Myers, est intéressant car Halloween donna une tournure déterminante et inattendue à une carrière jusque-là assez conventionnelle (il joua dans quelques classiques comme le James Bond On ne vit que deux fois, La grande évasion, THX 1138 ou le terrible Réveil dans la terreur). Pour le meilleur mais aussi pour le pire, l’homme se perdant de plus en plus dans le cinéma bis jusqu’à la fin de sa vie… Pleasence n’était pas le premier choix de Carpenter. La légende Christopher Lee refusa notamment le rôle, décision que l’intéressé qualifia plus tard de « plus grosse erreur » de sa carrière. Pour Jamie Lee Curtis, vingt ans à l’époque, ce fut la première prestation dans un long-métrage. Elle non plus n’était pas le premier choix du cinéaste, qui ne la connaissait pas. Le fait qu’elle fut la fille de Janet Leigh, la star du Psychose d’Alfred Hitchcock, semble avoir pesé lourd dans la balance. La genèse des films de légende sont faits de curieux hasards. Le film propulsa la carrière de la jeune actrice, qui évita d’épouser la même trajectoire que Donald Pleasence en tournant dans des registres variés, même s’il faut bien admettre que sa filmographie ne compte que peu de chefs-d’œuvre…
Halloween a été tourné en vingt jours à peine et la plupart des prises de vue ont été réalisées avec une Steadicam, une caméra très récente à l’époque – elle fut introduite à peine trois ans plus tôt. Ce choix est crucial et joue un rôle prépondérant dans l’impact du film. La liberté de mouvement permise par la Steadicam ajoute en effet une solide dose de tension aux prises subjectives et aux déplacements des protagonistes dans un cadre que le spectateur sait menacé par le tueur dissimulé. Mieux encore, elle permet de rendre la présence de Michael évidente, presque palpable, sans même qu’on le voit à l’image. Halloween est ce qu’on peut appeler une expérience viscérale, objectif que tout film d’horreur vise mais rares sont ceux qui l’atteignent d’une manière aussi simple et efficace. C’est un des traits de génie de John Carpenter : utiliser à son profit la limite qui lui est imposée par des moyens très réduits, en resserrant l’intrigue sur l’essentiel et en suscitant l’angoisse par des choix techniques précis et redoutablement efficaces.
La peur au ventre
Avec un recul de plus de 40 ans, il est fascinant de constater à quel point presque toutes les scènes de ce film pourtant simple et efficace – il faut le répéter – sont devenus des archétypes du genre. Il ne s’agit pas ici d’affirmer que John Carpenter inventa avec Halloween une nouvelle grammaire cinématographique, lui-même n’ayant jamais caché ses influences et n’étant pas à proprement parler un inventeur de formes. Mais tout de même : l’association du tueur au mal absolu, le tournage en caméra subjective, la musique angoissante, la façon d’accroître la tension, le portrait de l’héroïne… tout constitue un modèle du genre, un condensé de ses codes qui – on peut évidemment le déplorer – seront souvent copiés, rarement dépassés.
Un exemple parmi d’autres afin de s’en convaincre : l’impact visuel de la scène qui se déroule 15 ans après le crime originel de Michael Myers, lorsque le Dr. Loomis et une infirmière se rendent au sanatorium où leur patient est enfermé depuis son crime afin de l’escorter au tribunal. Arrivant de nuit, sous une pluie battante rendant la visibilité difficile, ils se rendent compte en arrivant à la grille d’entrée que quelque chose ne tourne pas rond. Des patients en blouse blanche errent dans le jardin (dans l’obscurité, ils ressemblent aux zombies de La Nuit des morts-vivants de Romero) et, alors que le Dr. Loomis sort de la voiture pour évaluer la situation, sa collègue est agressée par un Michael à la force herculéenne (il brise la vitre de sa main), surgi de nulle part, qui vole le véhicule pour retourner à Haddonfield, là où tout a commencé (pour l’anecdote, si dans le film l’action est située dans l’Illinois, Haddonfield est le nom d’un patelin du New Jersey où Debra Hill est née). Tout le génie de John Carpenter est résumé dans cette scène. Un cinéaste disposant d’un budget dix fois supérieur aurait tourné une scène totalement différente. Carpenter transforme ses handicaps (effets spéciaux chétifs, visibilité nulle, nombre de prises réduites) en autant d’avantages, le réalisme et l’aspect cru de la scène démultipliant son effet visuel et la peur qu’elle suscite.
A la réflexion, la terreur psychologique maniée à la perfection par le cinéaste est également un « avantage collatéral » des moyens matériels limités et du tournage très court. Halloween n’a pas besoin de jouer la surenchère d’hémoglobine et d’effets effrayants pour toucher au but. John Carpenter a parfaitement intégré un principe en or : le tueur assassine peu de victimes, ce qui donne à chacune d’elles plus de valeur et d’intérêt. Les scènes de meurtre sont interminables, toujours précédées d’une traque silencieuse, de tentatives avortées, de faux espoirs, de hasards heureux pour la victime, avant que la mort ne frappe enfin, comme une fatalité divine. On ne le répétera jamais assez : c’est à côté de l’impact psychologique de cette économie de moyens que passe la vaste majorité des films d’horreur. La peur est un sentiment primaire qui se voit tristement diluée dans la débauche d’effets et la recherche d’innovation à tout prix.
Mythologie de l’exploitation
L’importance donnée dans le film à la genèse du mal explique en partie sa réussite et son exploitation dans la future franchise. Comme dans tout bon slasher, la combinaison du sexe et d’un traumatisme d’enfance est à l’origine du choc psychologique qui transformera l’homme en monstre luciférien. A six ans, Michael Myers est confronté à la vie sexuelle de sa sœur après l’avoir espionnée. Son premier assassinat sera donc un fratricide (le « plan nichon » de Judith Myers avant sa mort renvoie évidemment à sa sexualité, son amant venant de quitter les lieux, tandis que la gratuité de l’image s’inscrit pleinement dans la logique du cinéma d’exploitation – demandez à Brian De Palma ce qu’il en pense). Tous les accessoires associés à ce péché originel sont signifiants. L’arme du meurtre, un grand couteau, suppose tant la proximité physique du meurtrier et de sa victime que la proximité de sang du frère et de la sœur. Le masque dont s’affuble Michael a auparavant été utilisé par le partenaire de Judith dans ce qu’on pourrait assimiler à un jeu sexuel. Dans l’esprit dérangé de Michael, ce masque renvoie dès lors à la faute de la sœur qui justifie sa punition, tandis que la symbolique du masque est utilisée pour signifier la transformation de Michael qui, dans une logique purement théâtrale, s mue de petit garçon en meurtrier sanguinaire. Le masque, accessoire « placé entre soi et le monde » deviendra indissociable de la persona de Michael : il n’ôtera la vie qu’en le portant sur son visage.
Haddonfield, le meurtre originel, le couteau et le masque deviendront des éléments indissociables du Michael psychopathe. Ainsi, les premiers actes qu’il accomplira après s’être échappé de l’hôpital psychiatrique, quinze ans après y avoir été enfermé, consistent en un retour à Haddonfield, la profanation de la tombe de Judith et le vol dans un magasin d’un couteau et du fameux masque qui lui sera désormais associé – il faut préciser qu’il ne s’agit pas du même masque que celui qu’il porta lors de l’assassinat de sa sœur. S’y ajoutera une nouvelle obsession à l’issue du film : Laurie Strode (Jamie Lee Curtis). Cette obsession peut s’expliquer par le fait que Laurie, à la fin du film, parvient à arracher le masque du visage de Michael, fait rarissime dans la franchise Halloween – la suite de 2018 s’amusera ainsi avec malice à ne jamais montrer le visage de Michael. Abattre ce rempart qui camoufle la nature humaine enfouie de Michael est sans doute la pire blessure qu’on peut infliger au monstre. En fait, Michael est autant la némésis de Laurie que l’inverse : tout comme Michael est le mal qu’on ne peut éradiquer, Laurie est la victime qu’il ne parvient pas à tuer. Il y a comme une relation de dépendance morbide entre les deux personnages, un lien intelligemment exploité dans la suite mise en scène en 2018.
La terreur que suscite Michael Myers, et qui a fait son succès comme un des ultimate villains du septième art, est la même que celle que peuvent inspirer les tueurs en série: l’absence totale d’émotions, le dévoiement de la conscience, l’impassibilité devant la violence et la mort. C’est ce que résume le Dr. Loomis lorsque, explorant l’ancienne maison des Myers désormais abandonnée, il décrit Michael juste après le meurtre de Judith : « Je fis la rencontre de cet enfant âgé de six ans, avec un visage blanc, pâle, inexpressif et des yeux noirs. Les yeux du diable. » Le Mal à l’état pur.
Michael Myers, le psychopathe puritain
Eros et Thanatos sont les divinités grecques mobilisées par Freud pour décrire les deux pulsions fondamentales, sexuelle et morbide, qui s’affrontent en permanence en chaque être humain depuis l’enfance. Le cinéma d’horreur exploitant par définition les pulsions primaires de l’Homme, rien de plus logique que ce concept célèbre y soit traduit en images. Dans Halloween, ce principe doit être doublé d’une lecture chrétienne, selon laquelle le péché de la chair est un péché mortel. La punition est logiquement infligée par le Diable, ce que semble confirmer la nature immortelle de Michael Myers.
Michael est le « tueur puritain » par excellence, répliquant son meurtre originel en n’assassinant que des jeunes filles, soit sexuellement actives, soit simplement identifiées comme « êtres sexuels ». Ainsi, Annie (la fille du sheriff), la première victime après le retour de Michael à Haddonfield, est espionnée par la porte vitrée de la cuisine, alors qu’au téléphone elle tente de convaincre Laurie de sortir avec un garçon. Ensuite elle se déshabille après avoir taché ses vêtements – un prétexte racoleur. De fait, Michael passe du statut de peeping tom (voyeur) à celui d’assassin, un schéma strictement identique à son crime initial. Après avoir prolongé la tension plus que de raison avec un savoir-faire délicieusement sadique, Carpenter et Hill font mourir Annie précisément au moment où elle comptait se rendre chez son petit ami pour s’y adonner au plaisir de la chair. Un destin similaire frappera les victimes suivantes, Lynda et Bob, suppliciés après s’être envoyés en l’air. On notera le dénudement une fois de plus gratuit de Lynda devant Michael qui s’est couvert d’un drap blanc et se fait passer pour Bob. Le schéma habituel est respecté… et le quota de poitrines augmente afin d’attirer dans les salles de cinéma les adolescents à la testostérone en ébullition qui constituent le public-cible du film ! Et Annie, pendant ce temps ? Elle garde les enfants de ses copines parties s’amuser ! Une fille aussi sage et innocente ne mérite assurément pas le même sort…Halloween est-il une critique de l’immoralité de la jeunesse américaine de cette fin de décennie 1970 ? L’hypothèse n’est pas neuve mais, en dépit des protestations de John Carpenter qui ne voit dans son œuvre qu’un film d’exploitation réussi, elle demeure séduisante.
Une postérité difficile à assumer
Le classique de Carpenter de 1978 sera le premier d’une franchise pléthorique comprenant romans, comics, jeux vidéo et, bien sûr, d’autres long-métrages. Pas moins de dix films ont ainsi succédé à l’original, dont deux sont d’ores et déjà prévus pour 2021 et 2022. On retrouve Donald Pleasence dans quatre de ces fictions et Jamie Lee Curtis dans six d’entre elles. Si Halloween II (1981) parvint vaguement à surfer sur le succès du chef-d’œuvre originel, tous les autres remakes, sequels et autres prequels s’abîmeront dans la série B bas de gamme, jusqu’au sursaut d’Halloween, film mis en scène en 2018 par David Gordon Green (Joe, Manglehorn), qui prit le parti d’écrire une fiction dans la suite directe de celle de 1978, ignorant donc tous les autres films sortis depuis lors (les Anglo-Saxons utilisent à cet effet le néologisme « retcon », pour retroactive continuity). Une belle réussite qui fait enfin justice au chef-d’œuvre de Carpenter. Cette suite ayant battu le record commercial pour un slasher, on peut néanmoins douter de la pertinence purement artistique des deux nouvelles suites déjà annoncées… Dans tous les cas, John Carpenter aura eu la sagesse de ne mettre en scène aucun autre film de la franchise après le grand cru inaugural qui, comme souvent, s’avère indépassable malgré les quatre décennies qui nous séparent de sa naissance.
Synopsis : Quinze ans après avoir assassiné sa sœur la nuit d’Halloween, le psychopathe Michael Myers s’échappe d’un hôpital psychiatrique et retourne à Haddonfield pour y poursuivre son œuvre sinistre.
Halloween – Bande-annonce
Halloween – Fiche technique
Réalisateur : John Carpenter
Scénario : John Carpenter, Debra Hill
Interprétation : Jamie Lee Curtis (Laurie Strode), Donald Pleasence (docteur Loomis), Nancy Kyes (Annie), P.J. Soles (Lynda), John Michael Graham (Bob)
Photographie : Dean Cundey
Montage : Charles Bornstein, Tommy Lee Wallace
Musique : John Carpenter
Producteurs : Debra Hill
Maisons de production : Compass International Pictures, Falcon International Productions
Durée : 91 min.
Genre : Horreur
Date de sortie : 14 mars 1979 États-Unis – 1978
Après le succès inattendu de Halloween, John Carpenter signera un contrat avec AVCO Embassy Pictures pour deux films. Avant New York 1997, Carpenter réalise donc Fog, un conte fantastique noir d’une grande réussite.
Fog commence par un feu de camp. Devant des enfants fascinés, un vieux marin se lance dans une de ces histoires que l’on aime se raconter pour se faire peur, le soir avant d’aller se coucher. Cette scène, apparemment coupée du reste du film, donne cependant le ton : nous sommes dans une histoire simple, un de ces contes fantastiques hérités d’Edgar Poe (une citation de l’écrivain figure en ouverture du film). Une histoire de malédiction, de fantômes, de morts qui reviennent se venger, et des références évidentes aux légendes du Vaisseau Fantôme. Avec tout cela, John Carpenter nous propose un divertissement de grande tenue. L’une des réussites du film provient de l’atmosphère que Carpenter sait y installer. A partir de minuit (l’heure magique des contes), tout semble se détraquer dans la petite ville d’Antonio Bay. Des vitres explosent, des voitures se mettent en marche toutes seules…
Un des lieux importants du film sera la petite église de la ville, un bâtiment qui, par le secret qu’elle dissimule, n’est pas sans préfigurer l’église dans le Prince des Ténèbres, du même cinéaste. Bien entendu, la vieille église est le lieu idéal pour comprendre que les légendes ne sont pas dénuées de réalité, et que cette réalité n’est pas celle que l’on espérait. Selon une méthode que Carpenter emploiera plusieurs fois par la suite, la vérité sortira d’un livre secret, un journal dissimulé dans les murs de l’église. Tout, dans cette ville, renvoie à l’élément marin. La mer est visible dans de très nombreux plans, et quand elle n’est pas présente effectivement, elle est représentée symboliquement : un coquillage ou une mâchoire de requin comme élément de décoration, l’église qui ressemble à une carcasse de bateau renversée, le phare transformé en studio radio… Tout cela pourrait sembler totalement innocent, si la mer n’était pas synonyme de danger dans ce film.
De tout cela se dégage l’idée que la ville appartient à la mer, qu’elle en est à peine sortie. Et la mer, elle, est immédiatement montrée comme le lieu d’un danger de type surnaturel. Elle rejette des pièces anciennes qui se transforment en bouts de bateau. Le brouillard avance contre le vent. Il semble luire d’une lueur fantomatique. Enfin, ce brouillard semble s’insinuer absolument partout, comme une inondation qui ravagerait une petite ville côtière. La réalisation, discrète mais empreinte d’un grand souci du détail, fait naître une idée bien avant qu’elle ne soit confirmée par les dialogues : la mer vient rechercher ce qui lui appartient. La ville et tout ce qu’elle contient est le domaine de la mer.
Carpenter a fait le choix de ne pas faire peur. Nous connaissons tous suffisamment le réalisateur de The Thing ou L’Antre de la folie pour savoir que, s’il veut nous terrifier, il peut le faire sans problème. MaisFog n’est pas un film d’horreur.
Certes, les meurtres accomplis par les fantômes relèvent du slasher : ils tuent avec leur sabre ou des crochets de boucher. Certes, on aperçoit un “visage” infesté de vermine. Mais l’esthétique de Fog renvoie plus au conte fantastique, et nous sommes, finalement, assez proche de certains films de la Hammer.
Carpenter a aussi l’intelligence d’éviter le grandiloquent. Ici, pas d’hémoglobine à outrance ou de musique grandiose. Les fantômes sont plongés dans le noir, dans le brouillard et filmés à contre-jour. Le cinéaste veut conserver cette idée de l’histoire un peu inoffensive que l’on se raconte entre amis au coin du feu. Un film “bon enfant”, pourrait-on lui reprocher, mais c’est justement ce que cherche Carpenter ici.
Ce qui n’empêche pas Fog d’être absolument passionnant. Comme pour Halloween, Carpenter a choisi de réduire la durée de l’action, qui se déroule en 24 heures. Cela, ajouté à la durée relativement courte du film, impose immédiatement un rythme qui ne faiblira pas. Le nombre plutôt important de personnages principaux permet de multiplier l’action, qui explore ainsi plusieurs pistes en même temps (l’exploration du Sea Grass, la présentatrice radio Stevie Wayne et son fils, le prêtre avec le journal de son ancêtre, etc.).
Le résultat est un film d’une grande tenue, solidement réalisé et interprété (il permet de réunir Jamie Lee Curtis et sa mère, Janet Leigh), baignant dans un ambiance noire de conte fantastique.
Fog : bande annonce
Fog : fiche technique
Réalisateur : John Carpenter
Scénario : John Carpenter, Debra Hill
Interprètes : Adrienne Barbeau (Stevie Wayne), Janet Leigh (Kathy Williams), Jamie Lee Curtis (Elizabeth Solley), Hal Holbrook (Father Malone), John Houseman (Mr. Machen)
Photographie : Dean Cundey
Montage : Tommy Lee Wallace, Charles Bornstein
Musique : John Carpenter
Production : Debra Hill
Société de production : AVCO Embassy Pictures, E.D.I., Debra Hill Productions
Société de distribution : AVCO Embassy Pictures
Date de sortie en France : janvier 1980
Genre : fantastique
Durée : 90 minutes