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The Story of Woo Viet : le sort des réfugiés vietnamiens en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur l’édition Blu-ray + DVD du troisième long métrage de Ann Hui, The Story of Woo Viet, qui propose aussi de (re)découvrir en HD, Boat People, dernier long métrage de sa trilogie sur les réfugiés vietnamiens.

The Story of Woo Viet – synopsis : Wu Yuet (Chow Yun-Fat) un jeune réfugié vietnamien, quitte Saigon sur un bateau de fortune en direction de Hong-Kong, sa porte d’entrée pour les États-Unis. Sa fuite tourne vite au drame lorsque la jeune femme qu’il rencontre dans le camp de réfugiés est kidnappée par un proxénète philippin. Woo Viet se tourne alors vers un destin de tueur à gages.

Boat People – synopsis : En 1978, trois ans après la chute de Saigon, Akutagawa, un grand reporter japonais, revient au Sud Viêtnam pour faire un reportage sur les enfants de la jeune République Socialiste. Pris en main par le service des Relations Culturelles, il réalise, à la suite d’incidents apparemment insignifiants, qu’on s’efforce de lui cacher les vrais problèmes économiques et politiques de la cité. Il commence à comprendre pourquoi certains Vietnamiens choisissent l’exil au péril de leur vie…

Ann Hui et le point de vue

De la même manière que l’édition DVD de Boat People permettait de (re)découvrir deux volets de sa trilogie sur les réfugiés vietnamiens grâce à la présence en complément de deux de ses téléfilms dont The Boy from Vietnam, premier volet de la dite trilogie, l’intérêt de cette édition est de proposer pour la première fois en Haute Définition deux des œuvres maîtresse de la filmographie d’Ann Hui, soit The Story of Woo Viet (1981) et Boat People (1982), de nouveau, qui constituent notamment les deux volets cinématographiques de sa trilogie vietnamienne. Deux volets pour deux approches sur un même phénomène. The Story of Woo Viet tient du récit de genre dans lequel un réfugié et ex-soldat va virer tueur à gages afin de sauver celle qu’il aime. Le deuxième, Boat People est un drame au récit journalistique dans lequel un étranger ouvert à la révolution vietnamienne va justement en découvrir les nombreux travers.

Surtout, le fait de d’abord présenter dans le menu The Story of Woo Viet puis Boat People est malin. Même si son introduction a de quoi refroidir tant la représentation de ces fuites en bateau est terrifiante, le premier va davantage traiter ce sujet en toile de fond du récit de gangster du personnage de Wu Yuet. Ce qui peut se révéler être une excellente entrée en matière avant de (re)découvrir Boat People et son approche parfois documentaire et surtout sans concession face aux nombreuses violences sur lesquelles reposent le nouveau régime communiste vietnamien d’après-guerre.

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Boat People, d’Ann Hui, à (re)découvrir en HD sur l’édition Blu-ray de The Story of Woo Viet.
Copyright : Spectrum Films

The Story of Woo Viet embrasse tant bien que mal de nombreux codes du genre – du patron auquel on est endetté au destin sans espoir – avec quelques combats manquant de soin et une fin trop vite balancée en plus d’être attendue. Toutefois, à travers son spectacle de genre majoritairement convaincant, le film n’oublie jamais d’explorer les conditions de (sur)vie de ses personnages et réussit aussi à transmettre leurs expériences émotionnelles, aboutissant ainsi à un intriguant film hybride loin d’être aussi partagé par ses enjeux que The Filmtalker – présent dans les bonus – et d’autres le présentent.

Le récit journalistique du personnage japonais de Akutagawa donne à Boat People trois aspects, un quasi-documentaire où l’on se trouve au coeur d’événements qui ne semblent pas mis en scène tant ils sont formidablement menés, un autre d’enquête intrinsèquement lié à son récit, qui va amener le journaliste à découvrir de sombres vérités, et enfin une tendance dramatique voire romanesque, emplie de bons et justes sentiments ainsi que de confusion  face aux injustices-surprises croisées ici et là sur son parcours. Ces trois caractéristiques font du film une pure expérience de cinéma qui croise la fiction, la réalité et le regard du spectateur avec celui de son protagoniste qui va justement devoir dépasser ses fantasmes révolutionnaires pour découvrir une vérité tout en nuances malgré une forme de constat pessimiste.

Bande-annonce – The Story of Woo Viet

Sur l’édition Blu-ray signée Spectrum Films

La présentation des films partage. Oui, il y a de quoi être ravis que de (re)découvrir pour la première fois ces films en HD. Notons d’ailleurs que The Story of Woo Viet était jusqu’alors totalement inédit en France. Cependant les deux métrages, comme The Saviour, ne sont pas présentés avec la bonne cadence d’image – 25 et non 24 -, ni en format progressif. Leurs masters encodés en 1080i semblent datés. La précision n’est pas toujours au rendez-vous, de même que la stabilité du grain et/ou du bruit ainsi que de la colorimétrie, surtout pour le film star de l’édition, The Story of Woo Viet. Si l’image s’avère relativement correcte malgré des artefacts liés à l’encodage, on note aussi hélas des altérations numériques. Filtres anti-grain, DNR et autres outils digitaux ont été utilisés. Boat People s’en sort mieux avec une présentation bien plus uniforme malgré la présence d’altérations relativement visibles selon les séquences. Du côté du son, les pistes originales ont tendance à saturer facilement, notamment lorsque la musique s’emballe.

the-story-of-woo-viet-boat-people-de-ann-hui-visuel-de-l-edition-blu-ray-dvd-chez-spectrum-filmsLa présence des deux films en HD sur un même disque tend à relativiser les défauts qui les travaillent. Les autres compléments permettent aussi de se réjouir de l’existence de cette édition. En effet, Spectrum Films nous régale de bonus exclusifs dont un entretien de treize minutes avec Ann Hui qui revient sur son parcours, évoquant notamment ses débuts avec le grand King Hu jusqu’à ses premiers pas à la télévision puis sa trilogie vietnamienne. Un deuxième entretien, ici avec le producteur Teddy Robin Kwan, permet de revenir sur la conception et la production du film, du contentieux rapidement réglé entre Chow Yun-Fat et une chaîne de télévision avec qui il avait un contrat, au savoir-faire de Ann Hui qui maîtrisait pleinement son sujet. On trouve ensuite une présentation des films de dix minutes par l’habituel médiateur de Spectrum, Arnaud Lanuque, qui revient sur la réalisatrice, son inscription dans la Nouvelle Vague Hongkongaise ou encore le rapport des citoyens hongkongais au sujet qui fonde sa trilogie vietnamienne. Enfin l’éditeur a fait l’étrange choix d’intégrer deux critiques exclusives de The Filmtalker dans son édition. Le Youtuber revient sur les deux films, répétant de nombreux éléments des modules précédemment cités, et proposant des analyses qui n’en sont pas vraiment tant elles ne dépassent jamais le simple constat ou la répétition. Notre Filmtalker semble loin d’être à l’aise dans ses deux modules – de huit minutes – finalement peu enthousiasmants, surtout après avoir goûté aux podcasts Stéroïds spécialement conçus pour The Saviour et Full Alert.

Bande-annonce – Boat People

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

BD50 – 1080 25i – 1.85 – 16/9 – Son : DTS HD Master Audio 2.0 Cantonais – Sous-titres français – Durée : 90 et 109 minutes – Spectrum Films

COMPLÉMENTS

Le film Boat People pour la 1ère fois en HD

Interview exclusive de Ann Hui (13 min)

Interview exclusive de Teddy Robin Kwan (10 min)

Presentations de The Story of Woo Viet et Boat People par Arnaud Lanuque (10 min)

Critique des deux films par The Filmtalker (2 x 8 min)

Bande-annonce

Sortie en décembre 2018 – prix indicatif public : 19€

Engrenages : la série tire sa révérence (SPOILERS)

Engrenages s’achève, une page se tourne surtout pour Laure, Gilou et Joséphine qui nous ont accompagnés pendant quinze ans. L’occasion de revenir sur une série qui passionne par sa capacité à être proche du réel, sans tricher, tout en étant hautement addictive (la faute à des dialogues savoureux et à des personnages bien « border », bien écrits surtout). La saison 8 (l’ultime saison !) est diffusée tous les lundis sur Canal+ depuis le 7 septembre et déjà entièrement disponible sur MyCanal. 

Clap de fin

Dernière scène : deux silhouettes qui ne sont pas inconnues marchent dans la rue et c’est ainsi qu’on les quitte. Laure et Gilou ne sont plus flics, ils « sont » simplement. Que deviendront-ils ? On ne sait pas et on a presque l’impression que la série nous dit que leurs vies commencent une fois qu’on leur dit « adieu ». La lumière les entoure, ils sourient, leurs regards sont complices. Après quinze années et deux dernières saisons écrites non plus par Alexandra Clert mais Marine Francou, c’est par cette tendre mais brutale dernière apparition que l’on quitte la série policière de Canal Plus, sa plus grande réussite à ce jour. Comme souvent dans Engrenages, la scène très calme fait suite à l’explosion de l’engrenage justement engagé en début de saison avec le début d’une nouvelle affaire. La résolution n’a pas été de tout repos et a de nouveau entraîné nos héros, qu’ils soient juges, avocats ou policiers, dans une spirale infernale où tout est tourné entièrement pour eux vers le but ultime : « sortir » l’affaire. Pour le dire autrement, car le jargon a son importance dans la série, la résoudre et pouvoir passer à autre chose. On a toujours l’impression que les enquêtes menées au long des huit saisons sont des questions de vie ou de mort pour ceux qui enquêtent.

Réalité et fiction

La raison en est certainement que le choix des meurtres présentés est toujours hautement lié à l’intime des personnages, du moins à leur humanité. Que ce soit cet enfant dans un sèche linge dans la saison 8, un ancien patron dans la saison 7 ou des corps de femmes mutilées en saison 3, tout est réuni pour marquer les esprits. L’ancrage dans le réel est très fort et ce ne sont pas les vies privées de nos personnages qui les aident à remonter la pente. Car ils sont tout aussi cabossés et en dehors des clous que ceux sur qui ils enquêtent. Ce n’est pas Gilou, voyou pour une saison d’infiltration, qui dira le contraire tant il est aussi à l’aise en flic qu’en malfrat. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est décrit, quelqu’un qui est prêt à tout pour résoudre une enquête est tout autant un flic de choc qu’un flic à craindre. Car « tout » ce n’est pas forcément en osmose avec la procédure. La force de la série est sa description des milieux dans lesquels sont ancrées les enquêtes. On découvre véritablement des mondes avec leurs espaces, leurs gestuelles, leurs langages. Une rue, un quartier, un commissariat, un nouveau palais de justice, tout est histoire de montage, de mise en scène, d’exploration dans Engrenages.

Des personnages familiers

La petite déception de cette saison revient tout de même au nouveau personnage de juge introduit pour faire suite à Roban. On sent clairement que le personnage a été écrit en parallèle à Ali pour faire souffler un vent de jeunesse. Or, inscrit aux côtés de personnages que l’on suit depuis longtemps, le parcours de cette juge peine à convaincre, ainsi que sa relation avec le commissaire Beckrich C’est ainsi que l’on sent les raisons qui poussent Engrenages à tirer sa révérence. Elle a fait le tour de la question judiciaire et intime de ses personnages. Si Laure qui dixit Gilou « en crèverait de plus être flic » peut finalement s’en satisfaire, par choix, c’est qu’une page se tourne. En quinze ans, le paysage politique et policier a énormément bougé, la relation des citoyens aux forces de police également. Les petits arrangements avec la loi dont sont coutumiers Laure et Gilou ne sont plus trop à la page visiblement, même si toujours dans le feu de l’action sérielle, ils semblent justifiés. Oui, ils font avancer l’enquête, du moins ils relancent l’intrigue. Le lien entre tous les rouages judiciaires est encore une fois bien amené, dans une ronde habile et subtile ou chaque personnage trouve sa place, son ancrage, sa voix. Tout cela grâce à un casting de choix : Caroline Proust, Thierry Godard, Audrey Fleurot en tête. On peut donc voir que Khool Shen comme autrefois Reda Kateb qui débutait sont très à l’aise dans leurs rôles car ils ne sont jamais clichés.

Femmes puissnates

Les femmes particulièrement sont passionnantes car puissantes. Et les hommes rarement en reste puisque chacun soutient l’autre, l’accompagne, le complète. Un podcast entier a été consacré à cette thématique à l’occasion de la sortie de la saison 7. On retiendra des traitements jamais misérabilistes des questions qui traversent aujourd’hui le féminin. A noter dans cette saison 8 le procès de viol de Lola auquel doit normalement participer Joséphine, ayant été elle-même violée. Elle passe la main à Edelmann, son homologue masculin. La série réfléchit alors sur la manière de parler d’une femme violée durant un procès, la capacité de la justice à réparer le crime sans considérer la femme uniquement comme une victime, mais en lui redonnant sa place au coeur de la société. Que ces mots de réparations, d’excuse, de réhabilitation d’une plaignante en tant que femme et non pas victime, soient prononcés par un homme ( un personnage qui revient de loin en terme de classe en plus!) est d’une force inatendue. Un moment salvateur comme on en voit peu dans la fiction. D’ailleurs, Lola ne sera la proie ou l’objet de personne à partir de maintenant, elle le fait bien comprendre à Joséphine. Depuis ses débuts, la série marque ainsi le pas. En effet, jamais  la place de Laure comme cheffe de groupe au milieu des hommes n’a été contestée ou même mentionnée et ce naturel aussi est une grande victoire pour une fiction télévisuelle.

Dire au revoir

Si l’on quitte Joséphine Karlsson plusieurs minutes avant la fin du dixième et dernier épisode, en revanche Laure et Gilou sont du dernier plan. C’est que leur idylle né au milieu de la saison 6 et pas du tout prévue au départ est devenue un emblème de la série, de sa capacité à se construire sans cesse sur des champs de ruines. Gilou peut ainsi faire siennes les paroles du dernier titre de Benjamin Biolay (Comment est ta peine ? ) et les souffler à Laure :

« Comment est ta peine ?
La mienne est comme ça
Faut pas qu’on s’entraîne
A toucher le bas
Il faudra qu’on apprenne
A vivre avec ça »

Et nous spectateurs depuis 2005, à vivre sans Engrenages et à ne pouvoir, du moins en France, pas se réconforter avec une autre série policière de cette poigne, de cette irrévérence aussi, de cette brûlante actualité. Chapeau.

Assaut de John Carpenter : un premier coup d’éclat

Assaut incarne toutes les prémices et tout l’aspect iconoclaste de la filmographie de John Carpenter. Idéalement influencé par le western (Rio Bravo) avec ses guerres de rues entre gangs interposés et le huis clos zombiesque qui fera sa renommée quelques années plus tard avec The Thing, John Carpenter est déjà un cinéaste au style bien marqué. 

Style où les références jalonnent les pores du film sans que le réalisateur se retrouve entre le marteau et l’enclume : non la maturité filmique est déjà omniprésente. Découvrir Assaut, son deuxième long métrage (après Dark Star), c’est comme découvrir toute la carrière de Carpenter en un seul film : l’ambivalence du silence et la montée au cordeau d’une musique suintant les affres horrifiques qui sert d’appui à un environnement américain moribond. La vision de Carpenter est pessimiste et décrit avec soin une humanité qui s’écharpe pour survivre, assoiffée par la haine et la vengeance. 

Sans forcément s’attaquer au genre qu’est le post-apocalyptique, le film est sur une ligne créatrice dans laquelle s’inscrivent également Mad Max de George Miller et La Nuit des morts-vivants de George A. Romero : des œuvres qui ne montrent pas l’après mais qui observent avec violence le basculement d’une société vers une forme d’extinction et un instinct de survie primitif. Cette horreur est sèche, pétaradante, symbolique, mais pourtant Carpenter n’a pas besoin de surligner les intentions de chacun des protagonistes pour se faire entendre et assumer son propos. 

Au contraire, derrière cette mise en contexte politique et environnementale, l’écriture se veut parfois floue sur les motivations des personnages : ce qui fait remonter à la surface une forme d’arbitraire et de violence gratuite qui accroissent la provenance de l’horreur. Personnage comme spectateur, chacun doit faire attention à ce qui se trame dans son dos. L’humain est comme une souris dans une cage. 

Dans des rues désertiques, c’est le coup de feu qui règne, par peur de la mort mais aussi à cause d’une misère sociale d’un peuple délaissé par un monde politique absent de toute conscience sociétale permettant alors à la police de jouer à la roulette russe avec la justice. Mais du cinéma de John Carpenter, façonné par ce regard acide sur l’Amérique, il y a dès le départ un amour du genre et une forme d’artisanat qui sied à son art. Tant dans les séquences extérieures que dans l’architecture visuelle du commissariat de police assiégé, il fait preuve d’un sens du cadrage et du montage hors pair pour bâtir une tension qui ne lâche pas l’écran. 

Série B qui alimente les moments de bravoure et voit couler dans ses veines une imagination débordante pour fragmenter l’horreur à sa guise, Assaut démontre surtout que John Carpenter sait parfaitement jongler entre les genres de manière extrêmement fluide. Du huis clos au western, du polar à l’horreur, du réalisme au fantastique, c’est avant tout le plaisir et la générosité cinématographique qui s’expriment chez le spectateur. Dès le deuxième essai, c’est un coup de maître.

Bande Annonce – Assaut

 

Tharlo, le berger tibétain de Pema Tseden

Pema Tseden, réalisateur emblématique du tout jeune cinéma tibétain s’est inspiré d’une de ses propres nouvelles pour écrire Tharlo : l’histoire d’un berger un peu sauvage qui se rend pour la première fois en ville. L’occasion pour le réalisateur de montrer un Tibet différent des représentations habituelles et d’affirmer une écriture cinématographique très personnelle. Un film remarqué en 2015 à la Mostra de Venise, que les éditions Arcadès sortent en DVD, conjointement à Jinpa, signé également du metteur en scène tibétain.

Un mouton à la ville

Le film s’ouvre sur un long plan séquence dans un commissariat d’une petite ville. On y découvre Tharlo récitant l’intégralité d’un discours de Mao appris quand il était jeune. « A l’école, explique-t-il au brigadier ébahi, on avait remarqué que j’avais une excellente mémoire. L’instit avait dit qu’avec ça je ferais un bon berger ». De fait, Tharlo connaît par cœur le nombre de ses moutons et leurs caractéristiques. Il faut dire que c’est l’essentiel de sa vie, lui qui n’est jamais descendu en ville avant qu’on ne lui demande une carte d’identité. Confronté pour la première fois à ce qui s’apparente à des épreuves – se faire couper les cheveux, poser pour une photo d’identité, parler avec une femme -, Tharlo n’a qu’une hâte, retrouver sa montagne et ses moutons. Sauf qu’il rencontre Yangtso, une jeune femme « moderne » qui l’invite à une sortie karaoké…

Une mise en scène ascétique

Pema Tseden prend ostensiblement son temps pour poser les enjeux de son histoire. Particulièrement dans la première partie où il semble important pour le réalisateur de montrer à quel point Tharlo est éloigné du monde urbain. Du point de vue de la photographie, le résultat est superbe avec ce noir et blanc rugueux qui colle aussi bien à la grisaille de la ville qu’à l’austérité des montagnes. La deuxième partie, quasi documentaire, replace le berger de retour de la ville, dans son univers habituel. Le pastoralisme avec ses moments de plénitude et ses vicissitudes. Le contraste entre la ville et la montagne est remarquablement bien rendu par un travail sur la bande-son. D’un côté les rues saturées de bruits, de l’autre les silences des pâturages ; ici karaokés et rap tibétain, là, une vieille radio fatiguée dans l’antre du berger.

Un regard pessimiste

Pema Tseden dessine en creux le tableau d’un Tibet sous tutelle. De fait, entre la Chine et le Tibet les différences sont structurelles, ce que le réalisateur s’attache à montrer avec subtilité. Ainsi, la langue locale, celle de la région de l’Amdo, s’oppose-t-elle au chinois de l’administration. Une normalisation  à laquelle le berger oppose une forme de résistance pacifique. Il arbore au début du film une chevelure toute en mèches rebelles. « Mon prénom, dit-il à un moment donné, signifie « Petite-Natte » en tibétain ». Lorsqu’il se laisse raser la tête dans la dernière partie du film, Tharlo renonce symboliquement à son identité. Une perte sans nul doute plus grave que celle de sa maigre fortune ou de son histoire d’amour en trompe-l’œil. Tondu comme un mouton, le berger de l’Amdo n’est plus que l’ombre de lui-même.

Un constat sombre pour un film tout en nuances.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre français : Tharlo
  • Réalisation : Pema Tseden
  • Scénario :Pema Tseden
  • Acteurs : Shide Nyima, Tso Yangshik, Tsemdo Thar
  • Pays d’origine : Chine
  • Format : Noir et blanc – 35 mm – 1,85:1
  • Genre : drame
  • Durée : 123 minutes
  • Date de sortie :
    • Italie : 4 septembre 2015 (Mostra de Venise)
    • France : 3 janvier 2018

Contenu :

  • Un DVD (Tharlo, le berger tibétain)

Bonus :

  • Grassland, un court métrage de Pema Tseden (21 min 23)
  • Clip de rap tibétain. Dekyi Tsering (3min03)
  • Interview de Françoise Robin, spécialiste du Tibet à l’INALCO (39 min 36)
  • Bandes-annonces

 

Les Révoltés de l’an 2000 sèment la terreur en Blu-ray chez Carlotta Films

Retour sur Les Révoltés de l’an 2000 (¿Quién puede matar a un niño?) de Narciso Ibáñez Serrador – ou « Chicho » Serrador – ainsi que sur sa solide édition Blu-ray signée Carlotta Films.

Synopsis : Un couple d’Anglais, Tom et Evelyn, débarque dans la station balnéaire de Benavis pendant les festivités d’été. Préférant fuir la foule, ils prévoient de partir le lendemain pour la petite île d’Almanzora. Dans ce lieu ignoré des touristes, les Anglais auront tout à loisir de se reposer pendant leurs deux semaines de vacances, en particulier Evelyn qui est enceinte. Mais à leur arrivée, ils découvrent un village totalement abandonné de ses habitants. Bientôt, des enfants au comportement étrange font leur apparition. Et s’ils avaient quelque chose à voir avec la disparition de la population adulte ?

Qui peut tuer un enfant ?

Le titre original du film de 1976, ¿Quién puede matar a un niño?, fait bien plus sens que le titre français des Révoltés de l’an 2000. En effet, qui peut tuer un enfant ? Une question légitime à laquelle le cinéaste confronte des images d’enfances meurtries, détruites au fur et à mesure de conflits d’adultes qui ont engendré des chiffres effrayants de décès et de blessés tant en nombre de personnes qu’en nombre d’enfants. « Les enfants sont toujours ceux qui souffrent » explique au duo principal de touristes anglais un marchand de matériel photographique. De l’amoralité de ce qu’ont vécu de nombreux enfants par-delà le monde depuis un siècle, « Chicho » Serrador en tire une fable perverse.

Comme l’explique justement Guillermo Del Toro dans le complément dédié au cinéaste, la perversion tient du fait de détourner, pervertir un élément et ses usage et sens premiers. Serrador va pervertir l’amoralité de ces situations d’infanticides en amenant les touristes sur une île où les jeunots n’ont pas juste pris le pouvoir, mais annihilé toute existence adulte. Ainsi nos deux protagonistes vont devoir survivre à un jeu d’enfants virant à une violence sans recul moral. Un jeu collectif qui, comme l’exposent plusieurs scènes du film et sa fin, tend à prendre une ampleur continentale et, qui sait, internationale. Le Village des damnés, Les Oiseaux ou La Nuit des Morts-Vivants ont clairement inspiré le cinéaste espagnol qui livre ici une relecture de Sa majesté des mouches fun et percutante. À noter que le roman dont le film est l’adaptation a en réalité été publié après la fin de l’écriture du scénario. Ainsi beaucoup d’éléments diffèrent entre les deux, comme l’explique le réalisateur dans un document bonus, seule l’idée des enfants s’alliant contre les adultes a été gardée.

Même si l’écriture et l’interprétation du duo de touristes anglais manque légèrement de logique survivaliste et d’un traitement un poil moins outré, Les Révoltés de l’an 2000 constitue un sommet d’épouvante ainsi qu’un triomphe du cinéma espagnol, un métrage formidable d’efficacité et visuellement soigné, une merveilleuse photographie ensoleillée qu’on vous encourage à (re)découvrir en Blu-ray.

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Gare aux enfants !
Crédits : Carlotta Films

Les Révoltés de l’an 2000 en Blu-ray

Le film de Serrador est à (re)voir dans une édition Blu-ray solide. Du côté du film, le master 4K utilisé est formidablement soigné. On retiendra une relative instabilité plus ou moins visible, quelques plans au contraste et à la saturation dégradés ainsi qu’une tendance à faire rougir la peau de nos deux touristes anglais à relativiser du fait que les interprètes avaient dû attraper quelques coups de soleil sur le tournage. Un peu de poussière est notable de temps à autre. À part cela, ¿Quién puede matar a un niño? est probablement présenté dans sa meilleure version à ce jour et possiblement, selon l’état et les conditions de conservation du négatif utilisé pour le master – précédemment édité chez Mondo Macabro – et des autres sources pellicules disponibles, son ultime version. Il y a peu à redire au niveau sonore si ce n’est que la version originale anglo-espagnole – pour la première fois disponible en France – qui respecte les différences linguistiques entre les personnages, tend parfois à être un poil trop percutante au niveau de quelques dialogues et de passages musicaux. La version intégrale espagnole est plus étouffée et manque d’énergie tandis que la VF est la moins intéressante des pistes sonores. On retrouve cette différence d’intensité entre les voix et les effets sonores et musicaux, et ce, alors que les dialogues souffrent aussi d’une forme d’étouffement.

les-revoltes-de-l-an-2000-quien-puede-matar-un-nino-narciso-ibanez-chicho-serrador-visuel-du-blu-ray-steelbook-carlotta-filmsDu côté des compléments, Carlotta a repris les modules présents sur l’édition DVD de Wild Side sortie en 2008. Les compléments ont été upscalés en 1080i et non 1080p. Leur présentation reste propre. Qui peut tirer sur un enfant ? est un entretien avec le directeur de la photographie du film dont on retiendra notamment les formidables anecdotes sur le travail d’uniformisation de la lumière et de la couleur loin d’être évident du fait des différents décors extérieurs et intérieurs servant à concevoir l’île du film. Le Metteur en scène des enfants est un autre entretien filmé, cette fois-ci avec le réalisateur du long métrage qui revient notamment sur la genèse du projet, sa conception, ses souvenirs plus ou moins positifs de son travail avec le duo de protagonistes principaux. On trouve ensuite avec Narciso Ibanez Serrador vu par… un ensemble d’entretiens avec d’importants cinéastes espagnols sinon hispaniques comprenant Guillermo Del Toro, Juan Antonio Bayona, Paco Plaza et Jaume Balaguero. Ces grands noms du cinéma de genre reviennent sur l’influence de « Chicho » Serrador sur leur cinéphilie, leurs films, tant du côté de l’importante carrière télévisuelle de Serrador (programmateur et présentateur de films de genre pour la télévision, concepteur et réalisateur de séries d’épouvante, entre autres) que de sa très courte filmographie cinématographique (deux films en tout). Histoires du cinéma fantastique espagnol croise le point de vue d’Emmanuel Vincenot, historien spécialiste du cinéma hispanique avec ceux de grands cinéastes (espagnols) du genre tels que Jésus Franco et Jorge Grau. Les différents interviewés retracent en un peu moins de trente minutes l’histoire du cinéma fantastique espagnol. Enfin, en plus de la présence en HD de la bande-annonce 2020, Carlotta Films a ajouté un complément exclusif, une présentation du film par Fabrice Du Welz d’une durée un peu courte de cinq minutes. Tout en passion et en poésie, le cinéaste belge revient sur son rapport au film de Serrador et notamment sur le fait qu’il a tenté de le remaker.

Ainsi Carlotta Films délivre une excellente édition Blu-ray pour Les Révoltés de l’an 2000 / ¿Quién puede matar a un niño?, partagée entre une présentation filmique exemplaire et de formidables compléments. On pourrait toutefois ajouter qu’il aurait été intéressant d’avoir davantage de nouveaux compléments, sachant que l’édition américaine de mai 2018 signée Mondo Macabro propose une scène d’ouverture alternative, un documentaire inédit sur le film nommé Version espanola, et d’autres modules avec des critiques et spécialistes US.

Bande-annonce – Les Révoltés de l’an 2000 / ¿Quién puede matar a un niño?

CARACTERISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray – Steelbook

BD50 – MASTER HAUTE DEFINITION – 1080p HD – 1.85 :1 – Encodage AVC – Son : DTS-HD Master Audio 1.0 Anglo-Espagnol, Espagnol & Français – Sous-titres : français – Couleurs et Noir & Blanc – Thriller – Espagne – Durée : 111 min

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Fabrice Du Welz (5 mn – HD)

Qui peut tirer sur un enfant ? (16 min – 1080i – upscale HD)

Le Metteur en scène des enfants (9 min – 1080i – upscale HD)

Narciso Ibanez Serrador vu par… (27 min – 1080i – upscale HD)

Histoires du cinéma fantastique espagnol (28 min – 1080i – upscale HD)

Bande-annonce 2020 (HD)

Sortie le 16 septembre 2020 – Prix indicatif public : 25€

Jinpa, un conte tibétain nous entraîne entre rêve et réalité, en DVD

Regarder le cinéma de Pema Tseden, c’est se plonger dans la culture tibétaine, loin des simplifications et des lieux communs que l’on pourrait trouver ailleurs sur ce sujet. Pema Tseden cherche, depuis des années, à façonner un septième art typiquement tibétain qui refléterait la culture de son pays. C’est le cas de son sixième film, Jinpa, un conte tibétain, qui nous entraîne entre onirisme et réalisme social. Le film est à découvrir en DVD chez ED Distribution.

Amateurs d’un cinéma exotique, amoureux de films provenants de pays que l’on voit rarement sur nos écrans, Jinpa, un conte tibétain est pour vous : nous voici dans un film tibétain. L’occasion est suffisamment rare pour avoir envie de sauter sur le cinéma de Pema Tseden, dont ED Distribution édite plusieurs films : non pas un film qui présentera un Tibet vu de l’extérieur, avec les habituels lieux communs sur le sujet, mais bel et bien la vision d’un cinéaste tibétain sur son pays.
N’ayons pas peur de l’admettre : à moins d’être un spécialiste de la culture tibétaine, bien des aspects de Jinpa, un conte tibétain nous sembleront obscurs. On sent bien qu’ici ou là, il y a un symbole important, peut-être une allusion sociale ou mythologique qui nous échappe. Mais en aucun cas cela n’est un frein pour savourer le film.
Si l’on pouvait situer Jinpa par rapport à des cinéastes que l’on connaît mieux, il serait possible de le placer entre Abbas Kiarostami et Apichatpong Weerasethakul. Le film tibétain possède à la fois l’aspect de réalisme social du premier et le côté spirituel du second.
L’histoire est celle d’un voyage et d’une rencontre (canevas hautement mythologique s’il en est). Le protagoniste est un camionneur qui parcourt une route dans le haut plateau du Kekexili, au Nord-Ouest du Tibet. Cela permet au réalisateur de planter son film dans un décor réel, un lieu désertique battu par les vents, et en même temps de lui donner une atmosphère irréelle grâce à la mise en scène. Souvent, le décor lui-même semble disparaître, et le camion paraît avancer au milieu du vide. Les changements météorologiques eux-mêmes se font de façon tellement abrupte, passant sans prévenir d’un monde de tempête à un décor éblouissant de soleil, que cela contribue également à cette atmosphère étrange.
Et voilà que, dans un moment d’inattention, le routier écrase un mouton dont la présence ici paraît hautement improbable. En effet, à perte de vue, pas le moindre troupeau. Ce mouton sera comme une obsession pendant la première partie du film. Il sera presque constamment à l’écran, comme un personnage à part entière. Quelquefois, la caméra adoptera même le point du vue du mouton mort.

Dans ce monde de silence (les premiers mots prononcés arriveront autour de la quinzième minute seulement) et de vide, les moindres détails se parent tout de suite d’une importance capitale. Le moindre oiseau qui s’envole retient l’attention. Quant à l’apparition soudaine d’un homme marchant sur la route, elle interpelle immédiatement (d’autant plus que, là aussi, la quasi disparition du décor confère à cette apparition une aura mystique).
Accompagnant notre camionneur, ce vagabond avoue très vite qu’il s’en va dans un village “voisin” (voisinage tout relatif dans une région où les zones d’habitations sont aussi dispersées) assassiner un homme. Un meurtre d’honneur pour se venger de celui qu’il tient pour responsable de la mort de son père et qu’il a cherché pendant dix ans.
Cette rencontre va être marquée par la mort, et par l’identification des deux personnages. Cette identification commence par les prénoms, puisque le routier et le vagabond s’appellent tous les deux Jinpa. Elle se poursuivra, au fil du film (surtout dans sa seconde moitié) dans le monde onirique, le routier étant petit à petit envahi par les images spirituelles du vagabond.
La mort aussi est présente, très vite. Elle est dans les propos du vagabond, mais aussi dans la façon de filmer leur rencontre, le cadavre du mouton se plaçant constamment entre les deux hommes.
Une fois de plus, c’est la réalisation qui apporte au film un surplus de signification et de symbolisme. Cela n’empêche pas le film de dresser aussi un portrait social du Tibet (nous suivrons notre routier dans différentes communautés, depuis le monastère jusqu’à la taverne). L’importance de la religion et des monastères, un rapport différent entre l’homme et la nature, l’existence de différentes tribus et de divers rapports avec les traditions (le routier étant résolument moderne, avec ses lunettes de soleil et sa veste en cuir, là où le vagabond semble au contraire plus respectueux des traditions), de nombreux sujets sont abordés.
Enfin le rythme du film, très lent et contemplatif, favorise ce mélange entre description sociale et ouverture à l’onirisme.

Le principal complément de programme présenté avec l’édition DVD est des plus intéressants. Il s’agit d’un entretien avec le réalisateur Pema Tseden, à l’occasion du 25ème festival international des cinémas d’Asie de Vesoul, en février 2019. Le réalisateur y revient sur sa carrière : d’abord instituteur, puis traducteur tibétain-chinois, puis enfin écrivain et cinéaste (il est l’auteur d’une des deux nouvelles qui ont servi de matériaux de base pour le scénario de Jinpa). Mais il parle surtout du cinéma tibétain, une industrie quasi inexistante dont il est l’un des pionniers. Il explique à quel point il est difficile de devenir cinéaste lorsque l’on est Tibétain, puis il raconte les obstacles auxquels sont confrontés les courageux Tibétains qui veulent faire des films chez eux : quasi-absence de techniciens, difficulté à trouver des financements, etc.

“Le cinéma, ça n’existe pas dans la culture tibétaine. Il n’y a pas de marché ni d’industrie du film (…). Chercher des financements pour du cinéma au Tibet, réaliser des films de qualité au Tibet, c’est très difficile.”

Même s’il ne parle pas du film Jinpa en particulier, cet entretien d’une demi-heure est passionnant car il offre une vision unique sur un sujet dont on parle peu.
Les deux autres compléments sont plus classiques : il y a le clip de la chanson du film, A Butcher on the praying wheel path, du groupe Tibetan patients (clip réalisé avec des images du film) et les bandes annonces de trois films parus récemment chez Ed Distribution : Tharlo, le berger Tibétain (de Pema Tseden), Le Labyrinthe des rêves, du Japonais Sogo Ishii, et Pursuit of loneliness, de Laurence Thrush.

Caractéristiques du DVD :
Durée : 86 minutes
Langue : tibétain
Sous-titres français
Format 16/9 compatible 4/3
Son stéréo 5.1
Compléments de programme :
Interview du réalisateur, Pema Tseden par Phurwatsering Jakri (33 minutes)
Clip de la chanson A Butcher on the praying wheel path, du groupe Tibetan Patients
Bandes annonces

Jinpa, un conte tibétain : bande annonce

Engrenages saison 8 : décryptage des premiers épisodes

La communauté des fans d’Engrenages est étendue, elle n’a cessé de  grandir en quinze années de diffusion. Aujourd’hui la chaîne cryptée mise beaucoup sur cette série pour rassembler ses abonnés. Cependant, la série policière la plus passionnante de France va tirer sa révérence en dix épisodes. Le 7 septembre, les deux premiers épisodes ont été diffusés en direct sur Canal+ (mais l’intégralité de la saison 8 est déjà disponible sur MyCanal). L’occasion de parler (encore) de Laure, Gilou et les autres…

Une série sans chichi

Une bonne série se reconnaît par sa capacité à rassembler une communauté qui la suit fidèlement. Engrenages est de celles-là puisqu’en quinze ans d’existence, elle n’a pas perdu un gramme de sa superbe ni de ses spectateurs. Et pourtant, comme il a été laborieux de patienter à ses débuts (car beaucoup de temps séparaient deux saisons, c’est moins le cas depuis la saison 6). C’est qu’Engrenages n’est pas une série policière vite faite, mal faite où le tueur est arrêté en cinquante minutes chrono. Ici, on filoche, on cherche, on souffre, on se plante et on recommence. Le tout, en flirtant sérieusement avec les limites. De quoi faire des enquêtes de véritables obsessions humaines pour nos protagonistes qu’ils soient juges, avocats ou tout simplement flics.

Ultime saison

Nous avions quitté, encore une fois, nos héros en pleine tourmente à la fin de la saison 7. S’ils avaient l’habitude de prendre leurs enquête très (trop?) à cœur, les flics avaient cette fois enquêté sur la mort de leur ancien patron, l’inimitable Herville. S’il était déjà question pour Laure et Gilou de bousiller les limites, voilà qu’ils les ont explosées. Mais cette fois, la justice les a rattrapés et Gilou est derrière les barreaux en début de saison 8. Quant au juge Roban, il a définitivement pris sa retraite. Ce regretté et si passionnant personnage est remplacé par une jeune juge. Car il s’agit bien en cette début de saison de faire comprendre au spectateur qu’il est temps de dire adieu à tout ce qu’il a vu pendant quinze ans. Place à la jeunesse, stop aux dérapages !

Tout change ? Vraiment ?

Ce programme est en partie respecté puisque Laure, bien qu’apaisée en partie, est toujours aux commandes de l’enquête et ne s’en laisse toujours pas compter. Quant à Gilou, même en prison, il ne cesse de penser flic et enquête tout en flirtant cette fois presque légalement avec les limites. Joséphine bataille encore une fois entre sa volonté d’être une avocate as des procédures et des réussites, tout en étant une femme blessée qui veut changer de voie. Tout est réuni pour que nos héros aillent encore une fois au bout de leurs efforts, de leurs limites et de leurs vies. La série tente quand même de trouver une issue et un peu de lumière au bout du tunnel. Nouveauté, nous voyons Laure, l’impeccable Caroline Proust, se réjouir de passer du temps avec sa fille. On la voit même, ironise un de ses collègues, s’excuser ! Ce qui n’empêche cependant pas qu’elle reste une femme forte. Car c’est aussi l’ADN de la série depuis ses débuts, des personnages de femmes fortes et jamais figées qui évoluent au gré des événements qui parsèment leur chemin et des combats féministes jamais assénés qui nous entourent et sont à mener. Et que d’embûches elles rencontrent en chemin depuis 2005 !  La série accepte même de les lier autant qu’elle les confronte, rien qu’à voir la relation teintée d’amitié-détestation qu’entretiennent Laure et Joséphine, même en ce début de saison.

Sortir l’affaire à tout prix, sans être sorti d’affaire pour autant

La dernière pierre à l’édifice et non des moindres, c’est l’enquête en elle-même. Ancrée plus que jamais dans son époque, dans le Paris qu’elle occupe avec brio, Engrenages est comme ses flics, une série de terrain. Nous voilà donc la tête dans un sèche linge près du corps d’un jeune migrant marocain que la 2e DPJ soupçonne d’avoir été assassiné par un… autre enfant. L’occasion de se « promener » Porte de la Chapelle et sur la colline du crack, bref d’être au cœur de ce qui préoccupe notre époque moderne. Encore une fois, ça s’engueule, ça parle franchement. Les êtres sont déchirés mais solides sur leurs pieds, parfois (souvent même) drôles car servis par des dialogues franchement cash et pas ampoulés. Mention spéciale à Gilou alias Thierry Godard qui se balade en prison comme chez lui, sans hésiter ! Quant à la recrue miracle de la saison 7 (après le départ du un peu trop fade – en vrai on dit intègre!!!- Tintin alias Fred Bianconu), Ali (Twefik Jallab), il semble être la clef de voûte de cette ultime saison.

Porte de sortie

Dès le début, bien plus que la juge qui demande encore à être étoffée car elle a montré un peu trop de scolarité dans ces premiers épisodes, Ali montre qu’un vent nouveau souffle sur Engrenages. Une volonté de bien faire, de le faire jusqu’au bout mais sans s’opposer frontalement à la hiérarchie, sans cracher sur les procédures. Est-ce là ce qu’Engrenages voudra dire dans sa dernière saison ? Rien n’est moins sûr, car Ali lui aussi se heurte à l’absurdité du système, à cette notion de « groupe » qu’entretient la série depuis ses débuts et qui boycotte un peu ledit système. Pas sûr non plus qu’il soit fini le temps où l’affaire prend le pas, dangereusement, sur la vie privée jusqu’à étouffer celui qui doit « la sortir » au plus vite. La recette fonctionne, on est déjà pris dans l’engrenage… Vivement lundi prochain pour ceux qui suivront la diffusion de deux épisodes par lundi en « live » sur Canal+. Pour les plus impatients, rendez-vous sur MyCanal.

Engrenages saison 8 – Bande annonce

 

Take Shelter : anticiper l’apocalypse au cinéma

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Sur le chemin de l’apocalypse au cinéma, Take Shelter se situe en début de chaîne. En effet, le film parle d’une préparation à l’apocalypse, de son anticipation et non de sa réalisation effective. A l’écran, cela donne un grand film paranoïaque dans lequel se perd Curtis alias Michael Shannon. Dans le genre du ciné apocalyptique, le film fait presque figure d’exception, se situant avant l’action de survie pure et héroïque vue et revue.

Et si le pire était à venir ?

L’apocalypse est ici représentée sous forme de rêves ou devrait-on dire de cauchemars que le protagoniste pensent prémonitoires. Il y voit une tempête tout détruire sur son passage. L’apocalypse est ici symbolique puisqu’elle sera visible à travers l’abri que se construit tout au long du film le personnage de Curtis. Le réalisateur analyse ici les prémisses de la catastrophe, sans jamais décider si elle arrivera vraiment. Contrairement au traitement classique de l’apocalypse qui voit un héros émerger et sauver des vies, Curtis incarne un à-côté de la société, un paria paranoïaque qui s’isole même de sa propre famille. La pensée de l’apocalypse à venir est donc plus forte que sa réalisation à l’écran, presque plus prégnante pour le spectateur. Un peu à l’image de cette planète peu à peu menacée d’explosion telle qu’imaginée par Lars Von Trier dans Melancholia. La catastrophe semble inévitable ou imminente et il semble très vain que les personnages tentent de s’en prémunir. On les regarde alors comme des petits bâtons qui s’agitent au vent et tentent d’y résister. Mais n’est pas bambou qui veut.

Le monde pré-apocalyptique selon Jeff Nichols

Ce qui est passionnant dans ce film pré-apocalyptique (car on ne saura jamais ce qui advient), c’est que la menace est puissante. Tels des baigneurs qui ne voyant pas les requins arriver n’osent plus mettre un pied dans l’eau dans Les Dents de la mer, Curtis s’égosille en regardant le ciel qui peut-être s’effondrera sur lui. L’occasion est comme dans toute bonne apocalypse en marche de laisser la part belle au paysage. Comme si, chaque fois que nous pensions tout perdre, nous avions besoin de grandiose. Curtis devient donc tel le Sol de Soleil Vert, en quête d’images mentales rassurantes de ce qui était avant. Ce qui est à l’œuvre dans le genre apocalyptique au cinéma est qu’il nous met face à nos propres images mentales d’un monde idéal. Nous sommes dans des sociétés d’anticipation de l’effondrement qui pourtant ne bougent pas beaucoup pour les éviter. Ainsi, nos JT nous abreuvent d’images d’apocalypse chaque jour, mais nous tournons la tête pour regarder ailleurs. Dans les films apocalyptiques, les personnages n’ont plus le choix, ils sont complètement dans l’engrenage. C’est ainsi ce que pense Curtis en dormant, qu’il se prépare quelque chose que personne d’autre ne voit, qu’il est en plein dans un engrenage et ne peut en sortir.

L’individu au centre de l’apocalypse

Sa paranoïa envahit tout le film et entraîne le spectateur avec elle. Il est ainsi question de  faire entrer ce spectateur, lui aussi, dans l’engrenage apocalyptique comme s’il y était. Pourtant, Take Shelter ne repose que sur une peur, une anticipation peut-être réelle et cette volonté de se protéger. Le projet d’abri semble pourtant moins vain que celui utilisé comme un faux recours dans le déjà cité Melancholia. Ici, c’est une véritable guerre qui se prépare en souterrain dans l’esprit de Curtis. Bien souvent l’apocalypse est déjà advenue quand nous retrouvons nos personnages au cinéma, ils sont donc dans l’action. Ils ont souvent été pris au dépourvu et doivent donc survivre. Il est donc assez rare de ne voir ici avec Take Shelter l’apocalypse que d’un point de vue « ressenti » qui va peu à peu s’étendre à l’ensemble de la famille et donc des personnages, aucun n’ayant véritablement de clef pour sauver le monde.

Avec Take Shelter, Jeff Nichols prouve que l’apocalypse au cinéma n’est pas qu’une affaire de grands effets et de supers-héros, elle est aussi une question d’intime, de repli sur soi, de peur tout simplement. La peur humaine, trop humaine, de devoir un jour disparaître à jamais…

« Mettre en scène » : penser les arts dramaturgiques

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Placé sous la direction de N. T. Binh, Camille Bui et Jean-Paul Figasso, Mettre en scène va à la rencontre de plusieurs personnalités issues du monde du théâtre et du cinéma. Benoît Jacquot, Xavier Durringer, Arnaud Desplechin, Agnès Jaoui, Zabou Breitman, Safy Nebbou, Guillaume Gallienne et Alexis Michalik s’expriment tour à tour sur la mise en scène, ses tenants et ses difficultés. Ces artistes de premier plan élargissent d’ailleurs volontiers le spectre en abordant aussi des questions liées à la production des films, à la réception du public ou aux interactions avec les comédiens.

Il suffit probablement d’avoir une certaine sensibilité au cinéma ou au théâtre pour se faire une idée de la manière dont se conçoit une mise en scène. Mais cette idée est-elle fondée ? Prend-elle en considération, et dans une juste mesure, tous les éléments connexes qui déterminent le travail des auteurs et des metteurs en scène ? Peut-elle être considérée comme interchangeable entre le cinéma et le théâtre ? Jusqu’à quel point ? L’ouvrage dirigé par N. T. Binh, Camille Bui et Jean-Paul Figasso donne la parole à des personnalités françaises du cinéma et du théâtre rompues à l’exercice de la mise en scène. Durant des entretiens au long cours, ces dernières verbalisent et démystifient le travail dramaturgique, se rejoignant ou s’opposant sur des points précis. Une confrontation des opinions et des manières de faire qui éclaire, en seconde intention, le caractère pluriel et indécis d’un art en réinvention perpétuelle.

Un fait se vérifie dès les premières pages de Mettre en scène : théâtre et cinéma ont souvent eu partie liée. Dans son introduction, N. T. Binh désigne Richard Wagner comme un précurseur de la mise en scène, puis évoque Alfred Hitchcock, Alain Resnais, Ingmar Bergman, Sacha Guitry, Marcel Pagnol ou encore George Méliès à travers la dette qu’ils ont contractée, d’une façon ou d’une autre, envers le théâtre. Première personnalité interrogée dans cet ouvrage, Benoît Jacquot a notamment plusieurs fois porté ses talents de réalisateur sur une pièce. En filmant une représentation théâtrale, il juxtapose deux points de vue d’auteur, celui du metteur en scène initial et celui du réalisateur qui immortalise son travail en choisissant la place de la caméra, l’angle de la prise de vue ou la texture de l’image. Benoît Jacquot explique d’ailleurs que des tensions ont éclaté entre lui et Patrice Chéreau, ce dernier se sentant dépossédé de sa création dès lors que le réalisateur français affirmait ses choix de « captation » du spectacle.

Mettre en scène couvre un large spectre allant de l’écriture à la comédie en passant par les répétitions ou l’économie du cinéma. Arnaud Desplechin raconte la manière dont il travaille ses personnages à partir d’archétypes prédéterminés. Il définit aussi, avec à-propos, la mise en scène dans ses fonctions régulatrice, directionnelle et interprétative. Xavier Durringer évoque la nécessité des préparations/répétitions – Zabou Breitman lui emboîtera le pas un peu plus tard. Il s’agit de discuter de visions artistiques, de les expliciter, de les conformer, éventuellement de les amender. Guillaume Gallienne compare les expériences du cinéma et du théâtre. L’un accompagne le regard du spectateur à travers le prisme de la caméra ; l’autre est un champ davantage ouvert, où personnages, décors, situations et événements s’amoncellent sans que l’intérêt du spectateur puisse toujours être sciemment orienté – même si la mise en scène théâtrale a aussi une qualité « accompagnatrice ».

Au cours des entretiens, de nombreux thèmes sont abordés. Xavier Durringer revient sur ses expériences avec des comédiens aujourd’hui célèbres (et qu’il a contribué à mettre en lumière) et décrit la situation économique fragile de la production cinématographique française actuelle. Zabou Breitman explique que regarder les acteurs au montage s’apparente à une mise à nu : avant et après les prises, les comédiens y apparaissent parfois vulnérables. La cinéaste se penche aussi sur la direction des enfants acteurs. Sur ce sujet, Safy Nebbou dira que 80% du travail est réalisé lors du casting. Le metteur en scène a par ailleurs une appréhension passionnée de son art. Il explique que tout peut se produire au moment où un comédien ouvre la bouche : un miracle comme une catastrophe. Ailleurs se glissent des réflexions sur la fidélité entre comédiens et metteurs en scène, sur les prestations trop théâtrales, sur l’économie à laquelle devraient s’astreindre les comédiens ou encore sur les différentes temporalités entre le cinéma et le théâtre. Le premier tend, par sa nature organisationnelle, à considérer le temps comme de l’argent, tandis que le second est souvent l’aboutissement d’un long processus où les éléments (costumes, décors, lumières, etc.) ne viennent prendre place que progressivement au fil des répétitions.

Mettre en scène nous offre finalement une double immersion : dans le parcours de personnalités du théâtre et du cinéma, ainsi que dans les coulisses de ces deux arts de la mise en scène. Ceux qui y sont sensibles y trouveront forcément de quoi les satisfaire.

Mettre en scène, N. T. Binh, Camille Bui et Jean-Paul Figasso
Impressions nouvelles, septembre 2020, 272 pages

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3.5

« These Savage Shores » : le fait et la légende

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Calicut est aujourd’hui la troisième ville de l’État du Kerala, en Inde. En 1766, les colons britanniques y sont déjà implantés depuis deux siècles, même si le gouvernement de sa Majesté attendra 1858 pour contrôler officiellement le pays à travers le Raj britannique. À cette époque, c’est la Compagnie des Indes qui exerce son autorité et son influence sur le sous-continent. These Savage Shores met en images son combat pour préserver ses intérêts sur la Route de la Soie tout en mêlant au récit historique des figures fantastiques – vampires, monstres maudits, etc.

Avant d’aborder le scénario de These Savage Shores et ses nombreux motifs de satisfaction, évoquons ce qui s’impose de prime abord : les dessins de Sumit Kumar et les couleurs de Vittorio Astone. Précision, clairs-obscurs, expressivité des visages, points de vue originaux, inserts, restitution des mouvements, teintes mauves-rosées flattant l’œil, effroi, il est difficile de bouder son plaisir tant la dimension graphique de cette bande dessinée recèle de réussites. L’Inde, cadre principal du récit, aurait certes pu être plus diversement portraituré, mais c’est un détail qui n’entame en rien le plaisir de lecture.

Ce qui se met en place au fil des planches apparaît tout aussi louable. Le scénariste Ram V nous transporte à l’intérieur d’un pays sous domination commerciale et militaire britannique. Il inscrit son récit dans les guerres du Mysore, conflits qui opposèrent au XVIIIe siècle la présidence de Madras, représentante de la monarchie britannique, au royaume de Mysore. Haidar Alî et Tipû Sâhib, dont les défaites occasionnèrent le démantèlement de cette région au profit des Britanniques, se trouvent en bonne place dans These Savage Shores. L’histoire est essentiellement considérée à travers leur point de vue, ainsi que celui du prince Vikram, dont le père a préféré s’immoler par le feu plutôt que se soumettre au sultan (Haidar Alî).

Cet arrière-fond revient sur les drames coloniaux et les alliances de revers qu’ils ont occasionnés. Il montre aussi des royaumes indiens divisés, antagoniques, dont les relations envers la Couronne britannique demeurent changeantes et déterminées par des intérêts pluriels. La question de l’héritage – au sens large – entre père et fils a aussi son importance, puisqu’elle est explicitement évoquée par Haidar Alî, qui y voit un moyen d’atteindre une forme d’immortalité, autre thème prégnant de These Savage Shores. Le personnage de Bishan, des Zamorins, dont la conception et la nature profonde sont constamment réinterrogées, se présente effectivement comme une figure maudite et éternelle, dont un accord passé avec un puissant guerrier a abouti à la mort de son propre frère. Le masque qu’il porte est un puissant symbole, à la fois mystique et identitaire. C’est lorsqu’il l’abandonne qu’il accepte enfin sa condition « bestiale » immémoriale.

Bishan est polymorphe et objet de tous les fantasmes. C’est un mystère qui ne cesse de planer sur le récit de Ram V. Son histoire d’amour avec Kori, une jeune Indienne, n’est pas seulement bien menée ; elle constitue un tremplin vers le dénouement final, quand le « monstre » et un comte vampire se feront face dans un duel à mort. Car, parmi tous ces éléments, on oublierait presque que les premières pages de These Savage Shores prennent pour objet un vampire fuyant l’Angleterre à bord d’un navire voguant vers les Indes… C’est une autre des nombreuses surprises que nous réserve cette remarquable bande dessinée.

These Savage Shores, Ram V, Sumit Kumar, Vittorio Astone
HiComics, août 2020, 176 pages

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4.5

Hallucinations Collectives 2020 : The Lodge, The Wave et Color Out of Space

En plus de la très bonne surprise que fut The Nightingale de Jennifer Kent ou du SM Dogs Don’t Wear Pants, la rédaction du Magduciné vous fait un petit récapitulatif (non exhaustif) d’autres films qui ont marqué l’édition 2020 du Festival des Hallucinations Collectives : The Lodge, The Wave et même Color Out of Space. 

The Lodge de Severin Fiala et Veronika Franz : 

Le duo de cinéastes à l’origine de Goodnight Mommy revient avec un huis clos psychologique qui verra deux enfants surmonter l’épreuve de la perte de leur défunte mère, accompagnés dans un chalet enneigé par leur nouvelle belle mère empoisonnée par son néfaste passé dans une secte chrétienne. Grâce à l’atmosphère austère, mutique et doucement perverse qui enlace le récit, aidé en cela par le somptueux travail de Thimios Bakatakis (habituel chef op de Yorgos Lanthimos), The Lodge est un film qui incorpore la peur et le trouble avec minutie, et arrive à brouiller les pistes quant à la nature de l’horreur qui va les frapper grâce à de nombreuses idées de cinéma. Influencée par le travail d’Ari Aster (Hérédité), de The Visit de M. Night Shyamalan et de nombreuses productions A24, l’oeuvre préfère utiliser l’idée de frayeur qui s’immerge par la mise en scène (le clair obscur, le grand angle) plutôt que de jouer la carte de l’épouvante horrifique en tant que telle. Choses qui pourraient parfois rendre le film répétitif dans son exposition et extatique dans sa structure, mais l’hypnotique et hantée Riley Keough capte son auditoire, et à travers son jeu, donne la nuance qui fait souffler un immense sentiment de malaise qui scotche au siège. The Lodge prend petit à petit son envol pour alors se terminer dans un final percutant et d’une folie implacable. Une vraie belle réussite. 

The Wave de Gille Kablin : 

Mélangé à toutes les productions horrifiques et sanglantes que nous propose le Festival, The Wave se vit comme une petite bouffée d’air frais. Entre la romcom farfelue et la crise existentialiste sucrée où excelle le sous utilisé Justin Long, Gille Kablin déroule une mécanique efficace, un peu recyclée version Very Bad Trip mais assez personnelle pour qu’elle y laisse son empreinte. Avocat dans les affaires pour les grandes compagnies d’assurance, bientôt marié à un femme qu’il ne touche plus, Frank va lors d’une soirée impromptue prendre une drogue qui va bouleverser son quotidien. A cause d’un trou noir où sa mémoire va lui jouer des tours et à cause duquel il ne souvient plus de rien de la soirée, il va se mettre à la recherche de son porte feuille (on lui a vidé tous ses comptes) et de la fille avec qui il a fricoté durant la soirée. Usant d’une mise en scène publicitaire et d’effets de manche (un peu grossiers) mais qui collent à la rétine, cette course poursuite contre le temps et l’aliénation du capitalisme se fait tambour battant dans la joie et le rire communicatif, tout en se sublimant par le biais de moments suspendus contemplatifs au plus près des étoiles. 

Color Out of Space de Richard Stanley : 

Au regard du film, ce n’est pas anodin de voir les producteurs de Mandy au générique de ce Color Out of Space. Monstre lovecraftien, Nicolas Cage qui cabotine à notre plus grand plaisir comme un forcené, de la violence gore et des néons chromatiques, c’est à croire que l’oeuvre de Panos Cosmatos commence à faire naître quelques progénitures. Moins expérimental et mutique que Mandy, Color Out of Space se veut moins rêche dans son écriture et plus ample, notamment dans sa volonté de décrire les lésions d’une famille américaine petit à petit gangrenée par l’apparition du mal. Pourtant, de ce point de vue là, le film peine à convaincre et à faire monter réellement une tension insidieuse. Alors que le mélange des genres avait du mal à s’inscrire durablement, Richard Stanley va lâcher les chevaux et permettre à son jeu de massacre de commencer. Le film fait alors sa mutation en série B accrocheuse et jubilatoire comme pourrait l’être The Blob de Chuck Russell. Parfois indécis dans sa manière de s’accommoder du monde lovecraftien, Nicolas Cage et sa troupe nous offrent sur un plateau une oeuvre généreuse qui se lance à corps perdu dans son amour du genre. 

Énorme de Sophie Letourneur : une comédie française, mais pas franchouillarde

Énorme tient autant à sa réalisatrice , Sophie Letourneur, qu’à ses interprètes, notamment la toujours impeccable Marina Foïs. Une comédie qui sort des sentiers battus, mais aussi une réflexion sur la maternité et, partant, la paternité.

Synopsis :  Ça lui prend d’un coup à 40 ans : Frédéric veut un bébé, Claire elle n’en a jamais voulu et ils étaient bien d’accord là-dessus. Il commet l’impardonnable et lui fait un enfant dans le dos. Claire se transforme en baleine et Frédéric devient gnangnan..

Ceci est mon corps

Énorme, le quatrième film de Sophie Letourneur semble enfin réconcilier son cinéma un peu expérimental et toujours plein d’humour avec un public plus large que pour ses précédentes œuvres. Il est vrai que comparé par exemple à ses Coquillettes, Énorme semble avoir passé la démultipliée. Ici encore, la créativité de la cinéaste l’amène à sortir des sentiers battus, puisque, au-delà d’un scénario plutôt original, la forme même du métrage est particulière dans sa fusion entre un quasi-documentaire avec des acteurs de la vraie vie et une fiction portée haut la main par Marina Foïs et Jonathan Cohen.

L’histoire donc, une fois de plus s’inspirant de la vie de la cinéaste, retrace le neuvième mois de la grossesse de Claire Girard (Marina Foïs), une pianiste virtuose qui arpente le monde pour l’amour de son art. Dans une première partie, le film dessine son personnage et celui de Fred  (Jonathan Cohen), mais surtout leur couple atypique. Monsieur est le mari, l’agent et  la bonne à tout faire, y compris les câlins sexuels qui détendent sa belle. Dans cette partie, on le perçoit d’abord comme un être très antipathique, phagocytant sa compagne sur tous les plans. Ce faisant, on ne sait pas à quelle motivation il répond, un altruisme sincère ou une manipulation des plus crasses. Claire, elle, n’est responsable de rien, n’est perméable à rien, et on s’aperçoit bien vite que plutôt que d’être la victime d’une sorte de machisme déplacé, elle en est peut-être au contraire l’instigatrice, trop heureuse de pratiquement se désincarner pour ne penser qu’à sa musique. La contre-manipulation en somme.

Quand la crise de la quarantaine rattrape Fred sous la forme d’un désir aigu de paternité, une extrême incongruité dans le couple qu’il forme avec Claire, une monstruosité même pour cette dernière, il profite de ses pleins-pouvoirs pour la rendre enceinte malgré elle et à son insu. Ce sont là de multiples occasions à de scènes hilarantes, le stratagème, la découverte, le déni de grossesse. Mais Claire promène un regard si détaché, et Fred un engagement si anormalement total dans la situation que, sous couvert de rigolades, ça en devient effectivement énorme.

Dans le même temps, on assiste, impuissants, comme Claire, à la prise de pouvoir non seulement de Fred, mais de tout un staff médical, sur son corps. Lorsque dans une scène émouvante, elle se délivre enfin de ce mal-être qui s’ajoute à la difficulté de se consacrer à son art, son ventre gonfle à vue d’œil et devient gigantesque, énorme. Tout se passe comme si Claire reprend enfin le contrôle de son propre corps.

Dans la deuxième partie d’ Énorme, toujours aussi loufoque et drôle, Sophie Letourneur déploie la phase expérimentale de son projet. Les scènes surviennent à l’hôpital ou  dans un cabinet médical, mais toujours avec un champ/ contrechamp composé d’une partie tournée en amont, avec différentes sages-femmes, infirmières , gynécologues qui sont en situation réelle face à des interlocutrices tronquées,  et de l’autre avec le couple Girard qui donne donc de manière convaincante la réplique à du vide. Le procédé est plutôt abouti, en plus d’apporter beaucoup d’émotion avec une très longue scène d’accouchement en direct. Le corps médical est très bienveillant dans l’ensemble, peut-être un clin d’œil, lui aussi bienveillant, de Letourneur au regard de sa propre grossesse et de son propre accouchement.

Énorme n’est pas qu’un assemblage de saynètes réussies (même si l’on pourrait reprocher à Jonathan Cohen un léger cabotinage) . Il est surtout l’occasion pour la cinéaste de suivre de bout en bout la progression mentale de la protagoniste face à cette grossesse non désirée. Une progression qui débouchera sur le premier regard qu’elle pose sur le bébé, un regard qu’on laisse au spectateur le soin de découvrir. Sophie Letourneur a joliment planté les balises, ses acteurs ont fait le reste. Une fois de plus, Marina Foïs ne nous aura pas déçus, comme c’était déjà le cas dans Irréprochable de Sébastien Marnier, ou encore Darling de Christine Carrière, pour ne citer qu’eux. Énorme est une comédie singulière qui mérite toute notre attention cette semaine.

Enorme – Bande annonce  

Enorme – Fiche technique

Réalisateur : Sophie Letourneur
Scénario : Mathias Gavarry, Sophie Letourneur
Interprétation : Marina Foïs (Claire Girard), Jonathan Cohen (Frédéric Girard), Jacqueline Kakou (La mère de Fred), Ayala Cousteau (La prof de piano), Victor Uzzan (Le chamane), Jami Ceccomori-Prisca (La gynécologue), Alexandre Berurrier (L’hypnotiseur), Anne Jonquet (L’avocate)
Photographie : Laurent Brunet
Montage : Jean-Christophe Hym, Michel Klochendler
Musique : Bruno Fontaine, Pierre-Olivier Schmitt, François Labarthe
Producteurs : Caroline Bonmarchand, Isaac Sharry
Maisons de production : Avenue B Production, Vito Films
Distribution (France) : Memento Films
Durée : 98 min.
Genre : Comédie
Date de sortie :  02 Septembre2020
France – 2019

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3.5