« Mettre en scène » : penser les arts dramaturgiques

Placé sous la direction de N. T. Binh, Camille Bui et Jean-Paul Figasso, Mettre en scène va à la rencontre de plusieurs personnalités issues du monde du théâtre et du cinéma. Benoît Jacquot, Xavier Durringer, Arnaud Desplechin, Agnès Jaoui, Zabou Breitman, Safy Nebbou, Guillaume Gallienne et Alexis Michalik s’expriment tour à tour sur la mise en scène, ses tenants et ses difficultés. Ces artistes de premier plan élargissent d’ailleurs volontiers le spectre en abordant aussi des questions liées à la production des films, à la réception du public ou aux interactions avec les comédiens.

Il suffit probablement d’avoir une certaine sensibilité au cinéma ou au théâtre pour se faire une idée de la manière dont se conçoit une mise en scène. Mais cette idée est-elle fondée ? Prend-elle en considération, et dans une juste mesure, tous les éléments connexes qui déterminent le travail des auteurs et des metteurs en scène ? Peut-elle être considérée comme interchangeable entre le cinéma et le théâtre ? Jusqu’à quel point ? L’ouvrage dirigé par N. T. Binh, Camille Bui et Jean-Paul Figasso donne la parole à des personnalités françaises du cinéma et du théâtre rompues à l’exercice de la mise en scène. Durant des entretiens au long cours, ces dernières verbalisent et démystifient le travail dramaturgique, se rejoignant ou s’opposant sur des points précis. Une confrontation des opinions et des manières de faire qui éclaire, en seconde intention, le caractère pluriel et indécis d’un art en réinvention perpétuelle.

Un fait se vérifie dès les premières pages de Mettre en scène : théâtre et cinéma ont souvent eu partie liée. Dans son introduction, N. T. Binh désigne Richard Wagner comme un précurseur de la mise en scène, puis évoque Alfred Hitchcock, Alain Resnais, Ingmar Bergman, Sacha Guitry, Marcel Pagnol ou encore George Méliès à travers la dette qu’ils ont contractée, d’une façon ou d’une autre, envers le théâtre. Première personnalité interrogée dans cet ouvrage, Benoît Jacquot a notamment plusieurs fois porté ses talents de réalisateur sur une pièce. En filmant une représentation théâtrale, il juxtapose deux points de vue d’auteur, celui du metteur en scène initial et celui du réalisateur qui immortalise son travail en choisissant la place de la caméra, l’angle de la prise de vue ou la texture de l’image. Benoît Jacquot explique d’ailleurs que des tensions ont éclaté entre lui et Patrice Chéreau, ce dernier se sentant dépossédé de sa création dès lors que le réalisateur français affirmait ses choix de « captation » du spectacle.

Mettre en scène couvre un large spectre allant de l’écriture à la comédie en passant par les répétitions ou l’économie du cinéma. Arnaud Desplechin raconte la manière dont il travaille ses personnages à partir d’archétypes prédéterminés. Il définit aussi, avec à-propos, la mise en scène dans ses fonctions régulatrice, directionnelle et interprétative. Xavier Durringer évoque la nécessité des préparations/répétitions – Zabou Breitman lui emboîtera le pas un peu plus tard. Il s’agit de discuter de visions artistiques, de les expliciter, de les conformer, éventuellement de les amender. Guillaume Gallienne compare les expériences du cinéma et du théâtre. L’un accompagne le regard du spectateur à travers le prisme de la caméra ; l’autre est un champ davantage ouvert, où personnages, décors, situations et événements s’amoncellent sans que l’intérêt du spectateur puisse toujours être sciemment orienté – même si la mise en scène théâtrale a aussi une qualité « accompagnatrice ».

Au cours des entretiens, de nombreux thèmes sont abordés. Xavier Durringer revient sur ses expériences avec des comédiens aujourd’hui célèbres (et qu’il a contribué à mettre en lumière) et décrit la situation économique fragile de la production cinématographique française actuelle. Zabou Breitman explique que regarder les acteurs au montage s’apparente à une mise à nu : avant et après les prises, les comédiens y apparaissent parfois vulnérables. La cinéaste se penche aussi sur la direction des enfants acteurs. Sur ce sujet, Safy Nebbou dira que 80% du travail est réalisé lors du casting. Le metteur en scène a par ailleurs une appréhension passionnée de son art. Il explique que tout peut se produire au moment où un comédien ouvre la bouche : un miracle comme une catastrophe. Ailleurs se glissent des réflexions sur la fidélité entre comédiens et metteurs en scène, sur les prestations trop théâtrales, sur l’économie à laquelle devraient s’astreindre les comédiens ou encore sur les différentes temporalités entre le cinéma et le théâtre. Le premier tend, par sa nature organisationnelle, à considérer le temps comme de l’argent, tandis que le second est souvent l’aboutissement d’un long processus où les éléments (costumes, décors, lumières, etc.) ne viennent prendre place que progressivement au fil des répétitions.

Mettre en scène nous offre finalement une double immersion : dans le parcours de personnalités du théâtre et du cinéma, ainsi que dans les coulisses de ces deux arts de la mise en scène. Ceux qui y sont sensibles y trouveront forcément de quoi les satisfaire.

Mettre en scène, N. T. Binh, Camille Bui et Jean-Paul Figasso
Impressions nouvelles, septembre 2020, 272 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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