Jinpa, un conte tibétain nous entraîne entre rêve et réalité, en DVD

Regarder le cinéma de Pema Tseden, c’est se plonger dans la culture tibétaine, loin des simplifications et des lieux communs que l’on pourrait trouver ailleurs sur ce sujet. Pema Tseden cherche, depuis des années, à façonner un septième art typiquement tibétain qui refléterait la culture de son pays. C’est le cas de son sixième film, Jinpa, un conte tibétain, qui nous entraîne entre onirisme et réalisme social. Le film est à découvrir en DVD chez ED Distribution.

Amateurs d’un cinéma exotique, amoureux de films provenants de pays que l’on voit rarement sur nos écrans, Jinpa, un conte tibétain est pour vous : nous voici dans un film tibétain. L’occasion est suffisamment rare pour avoir envie de sauter sur le cinéma de Pema Tseden, dont ED Distribution édite plusieurs films : non pas un film qui présentera un Tibet vu de l’extérieur, avec les habituels lieux communs sur le sujet, mais bel et bien la vision d’un cinéaste tibétain sur son pays.
N’ayons pas peur de l’admettre : à moins d’être un spécialiste de la culture tibétaine, bien des aspects de Jinpa, un conte tibétain nous sembleront obscurs. On sent bien qu’ici ou là, il y a un symbole important, peut-être une allusion sociale ou mythologique qui nous échappe. Mais en aucun cas cela n’est un frein pour savourer le film.
Si l’on pouvait situer Jinpa par rapport à des cinéastes que l’on connaît mieux, il serait possible de le placer entre Abbas Kiarostami et Apichatpong Weerasethakul. Le film tibétain possède à la fois l’aspect de réalisme social du premier et le côté spirituel du second.
L’histoire est celle d’un voyage et d’une rencontre (canevas hautement mythologique s’il en est). Le protagoniste est un camionneur qui parcourt une route dans le haut plateau du Kekexili, au Nord-Ouest du Tibet. Cela permet au réalisateur de planter son film dans un décor réel, un lieu désertique battu par les vents, et en même temps de lui donner une atmosphère irréelle grâce à la mise en scène. Souvent, le décor lui-même semble disparaître, et le camion paraît avancer au milieu du vide. Les changements météorologiques eux-mêmes se font de façon tellement abrupte, passant sans prévenir d’un monde de tempête à un décor éblouissant de soleil, que cela contribue également à cette atmosphère étrange.
Et voilà que, dans un moment d’inattention, le routier écrase un mouton dont la présence ici paraît hautement improbable. En effet, à perte de vue, pas le moindre troupeau. Ce mouton sera comme une obsession pendant la première partie du film. Il sera presque constamment à l’écran, comme un personnage à part entière. Quelquefois, la caméra adoptera même le point du vue du mouton mort.

Dans ce monde de silence (les premiers mots prononcés arriveront autour de la quinzième minute seulement) et de vide, les moindres détails se parent tout de suite d’une importance capitale. Le moindre oiseau qui s’envole retient l’attention. Quant à l’apparition soudaine d’un homme marchant sur la route, elle interpelle immédiatement (d’autant plus que, là aussi, la quasi disparition du décor confère à cette apparition une aura mystique).
Accompagnant notre camionneur, ce vagabond avoue très vite qu’il s’en va dans un village “voisin” (voisinage tout relatif dans une région où les zones d’habitations sont aussi dispersées) assassiner un homme. Un meurtre d’honneur pour se venger de celui qu’il tient pour responsable de la mort de son père et qu’il a cherché pendant dix ans.
Cette rencontre va être marquée par la mort, et par l’identification des deux personnages. Cette identification commence par les prénoms, puisque le routier et le vagabond s’appellent tous les deux Jinpa. Elle se poursuivra, au fil du film (surtout dans sa seconde moitié) dans le monde onirique, le routier étant petit à petit envahi par les images spirituelles du vagabond.
La mort aussi est présente, très vite. Elle est dans les propos du vagabond, mais aussi dans la façon de filmer leur rencontre, le cadavre du mouton se plaçant constamment entre les deux hommes.
Une fois de plus, c’est la réalisation qui apporte au film un surplus de signification et de symbolisme. Cela n’empêche pas le film de dresser aussi un portrait social du Tibet (nous suivrons notre routier dans différentes communautés, depuis le monastère jusqu’à la taverne). L’importance de la religion et des monastères, un rapport différent entre l’homme et la nature, l’existence de différentes tribus et de divers rapports avec les traditions (le routier étant résolument moderne, avec ses lunettes de soleil et sa veste en cuir, là où le vagabond semble au contraire plus respectueux des traditions), de nombreux sujets sont abordés.
Enfin le rythme du film, très lent et contemplatif, favorise ce mélange entre description sociale et ouverture à l’onirisme.

Le principal complément de programme présenté avec l’édition DVD est des plus intéressants. Il s’agit d’un entretien avec le réalisateur Pema Tseden, à l’occasion du 25ème festival international des cinémas d’Asie de Vesoul, en février 2019. Le réalisateur y revient sur sa carrière : d’abord instituteur, puis traducteur tibétain-chinois, puis enfin écrivain et cinéaste (il est l’auteur d’une des deux nouvelles qui ont servi de matériaux de base pour le scénario de Jinpa). Mais il parle surtout du cinéma tibétain, une industrie quasi inexistante dont il est l’un des pionniers. Il explique à quel point il est difficile de devenir cinéaste lorsque l’on est Tibétain, puis il raconte les obstacles auxquels sont confrontés les courageux Tibétains qui veulent faire des films chez eux : quasi-absence de techniciens, difficulté à trouver des financements, etc.

“Le cinéma, ça n’existe pas dans la culture tibétaine. Il n’y a pas de marché ni d’industrie du film (…). Chercher des financements pour du cinéma au Tibet, réaliser des films de qualité au Tibet, c’est très difficile.”

Même s’il ne parle pas du film Jinpa en particulier, cet entretien d’une demi-heure est passionnant car il offre une vision unique sur un sujet dont on parle peu.
Les deux autres compléments sont plus classiques : il y a le clip de la chanson du film, A Butcher on the praying wheel path, du groupe Tibetan patients (clip réalisé avec des images du film) et les bandes annonces de trois films parus récemment chez Ed Distribution : Tharlo, le berger Tibétain (de Pema Tseden), Le Labyrinthe des rêves, du Japonais Sogo Ishii, et Pursuit of loneliness, de Laurence Thrush.

Caractéristiques du DVD :
Durée : 86 minutes
Langue : tibétain
Sous-titres français
Format 16/9 compatible 4/3
Son stéréo 5.1
Compléments de programme :
Interview du réalisateur, Pema Tseden par Phurwatsering Jakri (33 minutes)
Clip de la chanson A Butcher on the praying wheel path, du groupe Tibetan Patients
Bandes annonces

Jinpa, un conte tibétain : bande annonce

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Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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