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Faux-semblants de David Cronenberg (1988) : gémellité, dualité, ambiguïté

En 1988, David Cronenberg quitte avec succès le costume devenu trop petit pour lui de spécialiste de l’horreur pour se muer en maître du malaise. Migrant ses thématiques fétiches dans un thriller sur les relations ambiguës entre jumeaux, (vaguement) inspiré de faits réels et s’appuyant sur une prestation trois étoiles de Jeremy Irons, le cinéaste canadien frappe un grand coup d’emblée pour son entrée dans un cinéma « grand public ». Un film à déguster en assumant ses penchants pervers.

Faux-semblants (Dead Ringers en version originale) est une borne importante dans la carrière de David Cronenberg. Cette œuvre marque en effet le début d’une nouvelle ère, après une première série de films ancrée dans les genres de la science-fiction et de l’horreur (Rage, Vidéodrome, The Dead Zone, etc.), un parcours qui a valu au Canadien un statut de cinéaste culte ainsi que le succès, culminant évidemment avec La Mouche (1986). Virage de bord, donc, après cette première consécration, et Cronenberg de se lancer dans des projets plus inclassables qui réduisent le plus souvent la violence graphique à la portion congrue. Cette évolution artistique ne mettra pas beaucoup de temps à convaincre. Dès Faux-semblants, le cinéaste canadien parvient en effet à transposer ses obsessions récurrentes (body horror, l’expérimentation sur des corps monstrueux réalisés par des scientifiques thaumaturges, les déviances psychiques) dans un nouveau cadre, celui du thriller, qui lui permet de troquer le choc des sens de ses premières fictions contre une ambiguïté particulièrement malsaine.

Le film est basé sur le roman Twins de Bari Wood et Jack Geasland, publié en 1977. En prenant beaucoup de libertés avec la vérité historique, ce livre raconte le destin de Stewart et Cyril Marcus, des gynécologues de New York, jumeaux identiques décédés l’un après l’autre dans des circonstances troubles en 1975 (très certainement d’une overdose aux barbituriques, en ce qui concerne Stewart). Dans le film, Beverly et Elliot Mantle (tous deux joués par Jeremy Irons), jumeaux monozygotes, mènent une carrière brillante de gynécologues dans une clinique spécialisée dans le traitement des problèmes d’infertilité. Les deux hommes ne partagent pas uniquement une apparence parfaitement identique : ils occupent le même métier dans la même clinique privée, jouissent d’une réputation commune, se voient décerner les mêmes honneurs, partagent un luxueux appartement… et parfois les mêmes femmes. La patiente Claire Niveau (Geneviève Bujold), une actrice de renom sur le déclin, atteinte d’une affection gynécologique rare, apparaît dans leur vie professionnelle, puis s’immisce dans leur vie privée, provoquant un choc dont ils ne se remettront pas.

Les Mantle exploitent leur gémellité comme un puissant atout, jouant de leur apparence physique strictement identique afin d’utiliser les qualités de l’un et l’autre dans le contexte approprié. Ainsi, l’arrogant Elliott séduit sans vergogne certaines patientes de la clinique, puis « passe le relais » à un Beverly plus timide et introverti – c’est ce qui se passera avec Claire. A l’inverse, Beverly est le praticien le plus doué : dans une scène, Elliott doit admettre qu’il n’est rien sans les travaux réalisés par son frère. De même, Elliott est l’orateur doué qui prononce les discours lors des remises de prix de médecine, alors que Beverly reste à la maison pour potasser ses livres. Elliott expérimente en matière sexuelle, Beverly dans les sciences gynécologiques. Dans tous les cas, chaque frère profite des réalisations de l’autre. La préservation de cette complicité et de cette parfaite complémentarité n’est toutefois possible qu’en restant en « circuit fermé ». Les jumeaux vivent l’un pour l’autre, l’un avec l’autre. Comme lorsque, enfants, ils demandent froidement à la fillette d’un voisin si elle ne voudrait pas avoir une relation sexuelle avec eux dans une baignoire, justifiant leur proposition comme étant une « expérimentation » (déjà !). L’accomplissement d’un destin individuel est inenvisageable à leurs yeux. Ce duo masculin a beau apparaître comme le plus résistant de tous, car renforcé par un rapport fusionnel et en quelque sorte par un même corps, il se fracassera ironiquement sur la plus vieille subversion au monde : la séduction d’une femme. Cette intruse détruira la « cellule » monozygote en lui inoculant deux venins mortels : l’amour et l’addiction aux médicaments. La double manipulation des jumeaux se retournera impitoyablement contre eux. Elliott qui, en bafouant la déontologie médicale, séduit Claire en croyant pouvoir ensuite en faire bénéficier son frère, ne se doute pas qu’il provoque en réalité leur perte à tous les deux. La dépendance de Claire aux médicaments, que les frères pensent pouvoir exploiter pour créer un lien de dépendance à leur profit, finira par les détruire eux-mêmes à l’issue d’une lente dégénérescence, alors que Claire semble s’être débarrassée de son addiction.

Si Faux-semblants est une grande réussite, celle-ci doit beaucoup au malaise et à ambiguïté que Cronenberg distille progressivement et avec beaucoup de subtilité. Au niveau de la forme, l’aspect froid et déréalisé, les décors épurés (l’appartement moderne des Mantle) et les éléments proches de la science-fiction (les tenues rouges futuristes des chirurgiens, les outils de gynécologie monstrueux imaginés par Beverly, tout droits sortis de l’univers de H. R. Giger) sont le symptôme d’un univers malade, que la consommation des drogues va graduellement corrompre, puis détruire (l’appartement rempli de détritus, les cauchemars et délires paranoïaques de Beverly, son génie scientifique qui tourne à la folie furieuse, jusqu’à l’expérimentation meurtrière finale). Autre vecteur de malaise : la gynécologie, le rapport à la fonction reproductrice de la femme. Les frères Mantle ne traitent en effet que des patientes infertiles, donc « défectueuses » sur un plan purement physiologique. Leur intérêt pour Claire Niveau trahit leur perversion, puisqu’il se traduit à la fois par une attraction sexuelle et une fascination vis-à-vis d’un défaut anatomique rare découvert chez elle, un col de l’utérus « trifurqué ». Le fait que ce dernier la condamne à ne pas pouvoir enfanter n’émeut guère ses gynécologues, qui voient d’abord en elle un phénomène médical, puis… une « mutante » dont l’appareil reproducteur ne peut être analysé qu’avec des outils bizarres, spécialement créées par un artiste métallurgiste. Quand on disait que Cronenberg recyclait dans ce film certaines de ses obsessions les plus tenaces…

Enfin, il y a dans le film une ambiguïté plus profonde. La confusion entre Elliott et Beverly est sans cesse entretenue, y compris auprès du spectateur. A ce titre, il faut saluer l’interprétation aussi brillante que troublante de Jeremy Irons. Initialement, il avait été prévu de fournir au comédien britannique deux loges et des costumes distincts afin de l’aider à départager les rôles. Intelligemment, Irons refusa ces artifices, arguant qu’au contraire l’intérêt du film était de provoquer la confusion du spectateur quant à l’identité des jumeaux dans certaines scènes. Un choix judicieux, tant cette confusion, bien réelle, contribue à l’ambiguïté de ces personnages dont les caractères dissemblables finiront par fusionner dans une déchéance mortifère. Irons employa par contre la « technique Alexander », un processus éducationnel permettant de corriger des habitudes en matière de mouvements et de posture, afin de conférer une apparence propre à chaque personnage au travers de petits détails de jeu. Il est à noter que pour faire coexister l’acteur deux fois dans le même plan lors de nombreuses scènes, la méthode du cache/contre-cache (permettant de combiner deux prises de vues différentes dans une même image) a été appliquée via des caméras contrôlées par ordinateur, une technologie révolutionnaire à l’époque.

Si, dans le film, toute référence incestueuse manifeste est intelligemment évitée, il est évident que les deux frères ne se distinguent pas simplement par des traits de caractère. Ils forment un couple dont Elliott est l’homme (dominant, arrogant et froid) et Beverly la femme (fragile, émotive et sensible). En maître du malaise, Cronenberg pose la question suivante : et si ces jumeaux n’étaient finalement qu’un seul être hermaphrodite, en même temps mâle et femelle ? Lorsque Claire provoque Beverly au sujet de son prénom à consonance féminine, il réagit très vivement : elle a touché un nerf. Claire ne serait-elle pas tout simplement la maîtresse brisant le couple uni ? La conclusion du film est l’aboutissement de cette piste : sous l’effet des drogues, l’un des deux frères meurt dans une expérimentation meurtrière lors de laquelle les instruments gynécologiques monstrueux sont utilisés sur lui. Contrairement aux attentes, la « femme opérée » n’est toutefois pas Beverly… mais Elliott. Ultime confusion des êtres habilement ménagée par le scénario. La dernière image de Beverly couché dans les bras sans vie de son frère, répand dans notre cœur un vague relent d’angoisse qui mettra du temps à nous quitter…

A la mi-août de cette année, Amazon Prime Video a annoncé la production d’une série basée sur l’œuvre de David Cronenberg. Les jumeaux seront cette fois… des jumelles, interprétées par Rachel Weisz. Affaire à suivre…

Synopsis : Elliot et Beverly Mantle, jumeaux identiques, dirigent une clinique gynécologique réputée, spécialisée dans le traitement de l’infertilité. Le cynique et arrogant Elliot séduit une nouvelle patiente, l’actrice de renom Claire Niveau, puis la « partage » avec son frère plus fragile et timide. Ce dernier s’attache toutefois à elle et commence à partager son addiction aux médicaments. Le lien particulièrement fusionnel entre les deux frères s’étiole, avec des conséquences de plus en plus néfastes.

Faux-semblants : Bande-Annonce

Faux-semblants : Fiche technique

Réalisateur : David Cronenberg
Scénario : David Cronenberg, David Snider
Interprétation : Jeremy Irons (Beverly et Elliot Mantle), Geneviève Bujold (Claire Niveau)
Photographie : Peter Suschitzky
Montage : Ronald Sanders
Musique : Howard Shore
Producteurs : Marc Boyman, David Cronenberg
Maisons de production : Morgan Creek Productions, Telefilm Canada, Mantle Clinic II
Durée : 115 min.
Genre : Thriller
Date de sortie :  8 février 1989
Canada/États-Unis – 1988

Tenet de Christopher Nolan : le démiurge devenu fou

Tel le roi Midas de la mythologie grecque, Christopher Nolan a acquis la réputation de transformer en or tout ce qu’il touche, y compris lorsqu’il s’attaque à ces sujets alambiqués dont il est friand (Inception, Interstellar). Mais même les génies peuvent parfois se casser la figure… Tenet est destiné à diviser. Pour ma part, j’assume un jugement tranché : ce film abscons et stérile comme un masque de protection FFP2 est, hélas, un naufrage complet.

Le destin d’un projet ambitieux peut quelquefois se révéler particulièrement cruel. Christopher Nolan a mûri les idées fondatrices de Tenet ces vingt dernières d’années, a retravaillé son scénario pendant sept ans, a consulté des scientifiques du calibre du physicien Kip Thorne, spécialiste en physique quantique. Ce travail préparatoire gigantesque associé au statut enviable acquis par le cinéaste britannique et la marge de manœuvre dont il bénéficie au sein des grands studios hollywoodiens devaient forcément donner lieu à une superproduction à la hauteur de ses ambitions. Sans surprise, Tenet est par conséquent le projet le plus grandiose de son auteur : un budget de 225 millions de dollars, une équipe technique de 250 personnes, un tournage réalisé dans sept pays différents, et ainsi de suite. La formidable usine à rêves accouche aujourd’hui d’un blockbuster de deux heures et demie… qui s’écroule endéans la première demi-heure. Cruel, disais-je. Réflexion faite, c’est peut-être justement sa longue gestation qui explique en partie l’échec du film. Il est en effet permis de croire que, plongé dans ses recherches sur l’inversion de l’entropie (ne me demandez pas d’expliquer ce que cela veut dire), le cinéaste a fini par perdre de vue qu’un film, ce n’est pas une thèse de doctorat en physique. Et que résumer vingt années de réflexions scientifiques dans un film de fiction qui, de surcroît, se devait de répondre aux canons du spectacle hollywoodien, était une mission impossible. Même quand on s’appelle Christopher Nolan.

L’homme a pourtant acquis une réputation nullement usurpée. Dès son premier film Following (1998), il impose sa patte, confirmée par Memento (2000) et Insomnia (2002), deux nouvelles réussites. Il ose ensuite s’attaquer à la franchise Batman, en mauvaise posture après deux adaptions filmiques désastreuses. Nolan ne se contente pas de sortir Bruce Wayne de l’ornière : il conquiert les fans du monde entier avec sa trilogie spectaculaire qui fera date. Le coup de mou, il ne connaît pas : The Prestige (2006), Inception (2010) et Interstellar (2014) sont autant de nouveaux triomphes planétaires. Même en opérant un audacieux virage de bord, le metteur en scène britannique convainc : le film de guerre Dunkirk (2017), malgré ses entorses à la réalité historique et son style non-conventionnel, remporte l’adhésion notamment grâce à sa photographie sublime et son souffle épique. L’ascension irrésistible de Christopher Nolan s’écrase toutefois aujourd’hui sur un mur nommé Tenet.

Nous laisserons aux spécialistes de tout bord, geeks et nerds avides de torture cérébrale, scientifiques amateurs ou professionnels intrigués, le soin de partager sur la Toile leur interprétation du scénario de Tenet. Pour le commun des mortels, ce dernier est tout simplement incompréhensible, et pas dans le sens élitiste et vaguement flatteur du terme. En bref, et afin de ne pas spoiler le film pour les amateurs de Rubik’s Cube, disons que le spectateur suit les aventures d’un agent secret qui se voit contraint de manipuler les temporalités afin d’empêcher un oligarque russe de provoquer une troisième guerre mondiale et la fin du monde. La complexité du scénario du film sera, à n’en pas douter, la pierre d’achoppement des polémiques à venir. Pourtant, l’échec du film n’est, à mon sens, pas à rechercher dans les arcanes obscurs de son script. Il se trouve justement dans ce que cette complexité empêche.

L’édifice s’écroule après moins de trente minutes, écrivais-je plus haut. Après une scène d’ouverture prometteuse – une prise d’otages dans un opéra de Kiev –, les tares de Tenet sautent rapidement aux yeux et aux oreilles. Christopher Nolan s’est tant concentré sur les théories scientifiques sur le temps qui sont au cœur de l’intrigue, qu’il a négligé tout le reste. Les personnages, d’abord. Comme un symbole, le héros (John David Washington, fiston de Denzel) ne porte pas de nom. Aucun effort n’est fait pour susciter à son encontre de l’empathie, de la compréhension vis-à-vis des raisons qui l’animent, voire même une sympathie superficielle. Les mêmes commentaires s’appliquent aux autres protagonistes : l’épouse malheureuse (Elizabeth Debicki) d’un oligarque est à la base d’une intrigue secondaire (sa trahison et la vague romance naissante avec le héros) en décalage presque comique avec le fil narratif principal qui ne lésine pas sur l’emphase (fou rire garanti lorsque, après s’être entendu dire que l’Armageddon que fomente son époux emportera la population du monde entier, la belle répond, l’air pensif : « …dont mon fils » !) et un comparse (Robert Pattinson) dont on ne sait rien si ce n’est qu’il possède visiblement tous les talents. Et que dire de ce groupe de soldats menés par un certain Ives (Aaron Taylor-Johnson), qui débarquent dans le film sans crier gare et qui n’offriront jamais un mot d’explication sur leur identité ou leur rôle ! Enfin, dans un film qui se veut aussi « disruptif », devinez qui est le méchant de l’histoire ? Un vilain oligarque russe (Kenneth Branagh), bien entendu. Comment ne pas soupirer devant un tel cliché ringard du cinéma d’action américain, qui ressuscite le bon vieux temps du cinéma reaganien ? Au moins, on se marrait devant les films de cette époque-là…

L’interprétation, ensuite. Pendant 2h30, les acteurs récitent leurs dialogues à une cadence effrénée, sans avoir l’air d’en comprendre un traître mot. L’effet est dédoublé lorsque l’on manque cruellement de charisme à l’instar du pauvre John David Washington, envers lequel le spectateur ne ressent que de l’indifférence alors qu’il tente de se dépêtrer dans une intrigue qui ressemble à un puzzle de 5.000 pièces en arborant un air concerné qu’on soupçonne être dû à une perplexité bien compréhensible. On lui souhaite de retrouver rapidement un rôle léger tel que celui qu’il tenait dans BlacKkKlansman de Spike Lee (2018). Soyons toutefois beau joueur : les interprètes auraient tous dû être des surdoués pour tirer leur épingle du jeu dans un contexte aussi défavorable. Le rythme infernal des dialogues oblitère tout résidu de vraisemblance dans la manière dont les éléments du scénario sont révélés, flanquant un mal de tête de tous les diables. Il faut ainsi voir à quel point les personnages feignent d’apprendre un phénomène révolutionnaire lors d’une scène, pour ensuite maîtriser le même phénomène devenu soudain parfaitement familier dans la scène suivante. « Willing suspension of disbelief », on veut bien, mais il y a des limites… Le ton grave et sentencieux n’autorise en outre ni recul ni second degré et, dans ces circonstances, les quelques saillies humoristiques apparaissent maladroites et hors de propos. Idem en ce qui concerne la froideur absolue de cette fiction sans âme, son aspect clinique qui ne fait qu’aggraver toutes les tares décrites plus haut. Ce qui empêche définitivement les comédiens de donner chair à leurs personnages est que ceux-ci sont mus par des motivations qu’on a visiblement omis d’inclure dans le script. Ainsi, pour quelle raison le méchant Russe souhaite-t-il précipiter l’Apocalypse ? Entre son épouse qui le méprise et la maladie qui le condamne, on ne sait quelle incitation est la plus absurde. Enfin, et c’est un comble, rarement ai-je vu un film d’action dans lequel les grandes scènes de confrontation épique sont à ce point confuses. La grande confrontation finale, supposée figurer le principe du film (la coexistence de plusieurs temporalités) dans un déluge d’effets spéciaux, est ainsi totalement illisible et bâclée. Tenet réussit ainsi l’exploit d’être une aberration tant textuelle que visuelle !

Bref, comme énoncé plus haut, Tenet n’est pas un ratage parce que son histoire est complexe. C’est un ratage parce que le spectateur n’a pas envie de faire l’effort nécessaire pour la comprendre – si tant est que cela est possible. Le spectateur n’a pas envie de s’investir parce rien ne l’y encourage : ni les personnages, ni l’interprétation, ni l’esthétique, ni le ton, ni même l’action. Concédons que le film est nerveux, ce qui nous permet de rester éveillé pendant les deux heures et demie de projection, et que les protagonistes portent un masque de protection pendant une bonne partie du dernier tiers, ce qui en fait assurément une fiction dans l’ère du temps… Les compliments s’arrêtent malheureusement là.

Synopsis : Luttant pour la survie du monde, le protagoniste voyage dans un monde crépusculaire d’espionnage international dans le cadre d’une mission qui le verra évoluer dans des temporalités différentes.

Tenet – Bande-annonce

Tenet – Fiche technique

Réalisateur : Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan
Interprétation : John David Washington (le protagoniste), Robert Pattinson (Neil), Elizabeth Debicki (Katherine Barton), Kenneth Branagh (Andrei Sator), Aaron Taylor-Johnson (Ives)
Photographie : Hoyte van Hoytema
Montage : Jennifer Lame
Musique : Ludwig Göransson
Producteurs : Emma Thomas, Christopher Nolan
Maisons de production : Warner Bros. Pictures, Syncopy
Durée : 150 min.
Genre : Science-Fiction/Espionnage
Date de sortie :  26 août 2020
Royaume-Uni/États-Unis – 2020

Note des lecteurs19 Notes
1.5

Sortie en DVD et Blu-ray de Waiting for the Barbarians, de Ciro Guerra, avec Johnny Depp

Adapter le roman de l’écrivain et Prix Nobel sud-africain J. M. Coetzee est une gageure, et, sur un scénario de l’auteur, le réalisateur colombien Ciro Guerra relève bien le défi. Il sait conserver toute la complexité et la cruauté de ce conte allégorique et politique sur l’intolérance et le rejet de « l’Autre ». Waiting for the Barbarians, avec Johnny Depp, Mark Rylance et Robert Pattinson, sort en DVD et Blu-ray chez Dark Star.

Le choc constitué par la rencontre entre des peuples différents constitue un des thèmes centraux de la filmographie de Ciro Guerra. L’étreinte du serpent montrait l’élévation spirituelle d’un Occidental confronté au monde des Indiens d’Amérique du Sud. Dans Les Oiseaux de passage, ce sont les Indiens qui chutent lorsque les Etats-uniens viennent leur demander de la drogue et, ainsi, organiser les cartels.
Waiting for the Barbarians poursuit ce questionnement sur la rencontre de l’Autre et les fantasmes que cette rencontre peut provoquer.
L’action du film se déroulera principalement dans un fort situé à la frontière de l’Empire.
Le nom de l’Empire ? Le nom de sa capitale ? Le nom du désert ? Le film est dénué d’une quelconque indication spatio-temporelle. De même, certains personnages ne sont jamais désignés par leur nom mais par leur fonction ; c’est le cas du personnage principal, incarné par Mark Rylance, et qui sera constamment nommé “le Magistrat”. Ce dispositif narratif renvoie directement aux contes ou, ici, aux fables.
Waiting for the Barbarians est une fable politique.

Nous sommes donc à la frontière, et ce fort a pour fonction de défendre l’Empire. Mais contre les “barbares”, voyons ! Et nous ne mettons pas trop de temps à apprendre que ces barbares sont en fait des éleveurs nomades qui vivent dans les montagnes et parcourent le désert.
A vrai dire, le magistrat qui dirige la ville ne semble pas affolé par la situation, loin de là. Dans la première partie du film, les images dégagent une impression de sérénité. Certes, il arrive que des habitants expriment leurs craintes face à ces “barbares”, mais la vie s’écoule doucement et tranquillement. Si tranquillement que le fort ne dispose même pas de prison et que les très rares détenus sont enfermés dans la réserve à provision. Ainsi, au début du film, le fort a bien deux nomades prisonniers, mais on se rend vite compte qu’il y a eu une incompréhension : on les prenait pour des voleurs, alors qu’ils venaient juste demander des soins.
Cette incompréhension est très significative. La frontière n’est pas seulement politique : elle concerne aussi le langage et le mode de vie.
La frontière langagière est très importante dans le film. Conformément à l’étymologie du mot, ce qui caractérise le barbare, c’est d’abord qu’il ne parle pas notre langue, qu’il nous est incompréhensible. Le souci de la langue arrive très tôt dans le film. C’est la langue inconnue retrouvée sur des plaques de bois, lors de recherches archéologiques menées en amateur. C’est la nécessité d’un interprète pour s’adresser à ces nomades. Cette différence de langue est la marque la plus importante de cette incompréhension. Ceux qui cherchent le conflit peuvent facilement se prévaloir de ne rien comprendre à ce que peut dire “l’ennemi” (comme dans la scène où le colonel Joll pense que ces plaques de bois sont des messages qui prouvent la trahison du Magistrat).
L’autre frontière sépare deux modes de vie opposés. Waiting for the Barbarians reprend ici l’antique opposition entre les éleveurs nomades et les cultivateurs sédentaires (même si, à nouveau, au début du film, tout semble parfaitement bien se dérouler). Cela renforce encore le caractère symbolique, voire quasiment mythologique du récit. Ce conflit entre éleveur et cultivateur est au centre de la seule affaire que le Magistrat doit juger au cours du film : un cochon qui est entré dans le jardin d’un homme.
Nous avons ici deux cultures complètement différentes et qui, surtout, ne communiquent pas. De quoi entretenir les fantasmes de tout ordre au sujet de “l’Autre”.

C’est là qu’intervient le colonel Joll et ses hommes. Incarné par un Johnny Depp terrifiant de froideur, qui en fait un personnage impénétrable et glacial, Joll arrive directement de la capitale. Les dirigeants de l’empire, ne sachant absolument rien de ce qui se déroule à la frontière, y ont collé leurs peurs et leurs fantasmes et ont imaginé que les barbares se préparaient à mener l’assaut. Pour s’en assurer, Joll a le droit de mener tous les interrogatoires qu’il juge bon, tant qu’il arrive à la certitude de la dangerosité des barbares. Personnage se méfiant de tout le monde (surtout de ceux qui ne sont pas de son peuple, pas de son empire, ni de sa langue, et encore moins de son avis), il arrive avec l’a priori que les nomades sont des barbares, et va lui-même mener des actes de barbarie pour le démontrer :

“La douleur est la vérité. Tout le reste est sujet au doute”

Ces actes, d’abord cachés au début du film, seront de plus en plus explicites à mesure que l’étau se resserrera autour du Magistrat. De fait, dans sa dernière partie, Waiting for the Barbarians contient quelques scènes vraiment brutales. Cette haine de l’autre, encouragée par l’État, n’aura plus de limites, et ce sont les modérés qui en feront les frais.
Le Magistrat fait partie de cet entre-deux. Personnage humble et tranquille, il est parfaitement à l’aise dans le fort tant que celui-ci n’est pas perturbé par l’arrivée du colonel de Police. Il connaît un peu de la langue et de la civilisation des nomades, suffisamment pour pouvoir instaurer ce dialogue qui permet d’éviter les incompréhensions, donc les conflits. De même, sa longue présence loin du centre de l’Empire l’a tenu à l’écart des modes et des nouveautés, comme s’il vivait reclus. Autant de détails qui font de lui un être suspect aux yeux des policiers.

Fidèle au roman du Prix Nobel de Littérature J. M. Coetzee, qui a lui-même écrit le scénario du film, Waiting for the Barbarians est une allégorie forte sur notre peur de l’Autre et les dangers que cela fait naître. L’auteur, sud-africain, avait écrit ce roman pour parler du régime d’Apartheid de son pays, mais ses réflexions dépassent largement ce seul cadre spatio-temporel et s’appliquent toujours à un monde où l’on pense aux autres cultures comme à des “barbares”.
Le rythme est soutenu et les deux heures passent très vite, d’autant plus que la tension va crescendo. Le travail esthétique est un réussite (la photographie est signée Chris Menges, un vétéran qui avait entre autres travaillé sur Mission, de Roland Joffé, The Boxer de Jim Sheridan ou The Pledge de Sean Penn) et Mark Rylance, qui tient le rôle principal, est remarquable. Il faut noter aussi l’interprétation terrifiante de Robert Pattinson.
On pourrait juste regretter que la spiritualité, qui faisait partie intégrante du cinéma de Ciro Guerra jusque là, soit autant absente ici. Mais cela n’empêche pas Waiting for the Barbarians d’être un bon film, aussi intelligent qu’intéressant.

Waiting for the Barbarians : bande annonce

Les Nouveaux mutants de Josh Boone : le teenage movie prémâché

Comme une arlésienne qui se ferait attendre, Les Nouveaux mutants de Josh Boone parait enfin dans nos salles de cinéma. Suite aux multiples problèmes de production ou de distribution, l’inquiétude était de mise quant à la qualité intrinsèque du film. Alors, catastrophe ou petite réussite ? 

Au final, un peu des deux, même si les aspects négatifs prennent vite le dessus sur le reste. Les Nouveaux mutants nous avait été vendu comme un film d’horreur dans le milieu des X-Men de Marvel, et malgré quelques effets horrifiques dont le décorum se veut influencé par le bancal The Ward de John Carpenter, il est évident à première vue que ce n’est pas ce cinéma de genre-là qui prédomine. Non, l’œuvre de Josh Boone se rapproche plus du « teenage movie » qui voudrait tendre maladroitement vers l’esprit de groupe d’un Breakfast Club et du « coming of age movie » que du film d’horreur à l’état brut. 

Après que tout son village a été décimé, la jeune Danielle se retrouve internée dans un « hôpital » qui s’occupe d’adolescents qui ne contrôlent pas encore leurs pouvoirs et qui seraient, selon le médecin des lieux, potentiellement encore dangereux pour la société. A partir de là, le film va tenter de nous en apprendre plus sur la véritable identité des pouvoirs de chacun des 5 adolescents en question et sur la volonté première de cette institution hospitalière. 

Un peu à l’instar du récent The Vigil de Keith Thomas, la crise initiatique qui va frapper nos jeunes protagonistes va être liée à la symbolique de l’horreur et à l’appropriation de la peur de soi et l’autre. Comme tout film adolescent qui se respecte, Les Nouveaux mutants va mêler avec parcimonie les affres du monde adulte (meurtre, compétition, culpabilité familiale, corruption, agression sexuelle, autoritarisme religieux) à un monde juvénile (amour, jalousie, confiance en soi, solidarité, courage, libido, regard de l’autre) déjà gangrené par la meurtrissure du passé. 

Sans révolutionner le genre, et en nous déballant une architecture narrative vue et revue moult fois, le récit arrive tout de même à rendre tangible et attachant le lien visuel entre le pouvoir de chaque adolescent et la peur qui l’inhibe, à l’image du personnage de Illyana et du monde inconscient qu’elle a pu se créer pour se protéger de ses ravisseurs. Même si l’attention du spectateur peut se perdre face à la répétition des motifs, à l’incapacité à rendre palpable la peur du huis clos et à cause de l’incarnation parfois doucement bancale du casting qui aime surjouer sa névrose (la catastrophique première scène de groupe), Les Nouveaux mutants arrive à amener son auditoire là où il souhaitait l’emmener, sans forcément en faire plus, comme en atteste son climax joliment emballé.

Seulement, cette économie de moyen, qui sert parfois le film dans sa fluidité, le dessert notamment lorsqu’il faut passer de la prétention à la matérialisation. Et de ce point de vue là, Les Nouveaux mutants bouffe un peu à tous les râteliers, sans réellement se positionner. Introspection faiblarde, mise en scène honnête mais impersonnelle, enjeux surfaits, difficulté à faire naitre ce véritable sentiment de peur, le film de Josh Boone n’est au final qu’un énième opus prémâché mais honnête sur l’adolescence et ses émois. Pouvions nous, nous attendre à mieux ? Malheureusement non. 

Les Nouveaux mutants – Bande Annonce

Synopsis : Rahne Sinclair, Illyana Rasputin, Sam Guthrie et Roberto da Costa sont quatre jeunes mutants retenus dans un hôpital isolé pour suivi psychiatrique. Le Dr Cecilia Reyes, qui estime ces adolescents dangereux pour eux-mêmes comme pour la société, les surveille attentivement et s’efforce de leur apprendre à maîtriser leurs pouvoirs. Lorsqu’une nouvelle venue, Danielle Moonstar, rejoint à son tour l’établissement, d’étranges événements font leur apparition. Les jeunes mutants sont frappés d’hallucinations et de flashbacks, et leurs nouvelles capacités – ainsi que leur amitié – sont violemment mises à l’épreuve dans une lutte effrénée pour leur survie.

Les Nouveaux mutants – Fiche Technique

Réalisateur : Josh Boone
Scénario : Josh Boone, Knate Lee
Casting: Maisie Williams, Anya Taylor-Joy, Charlie Heaton…
Sociétés de distribution : The Walt Disney Company France
Durée : 1h33
Genre: Drame/Super héros
Date de ressortie :  26 août 2020

 

ZeroZeroZero : La mondialisation heureuse

Malgré leur sujet peu réjouissant, les enquêtes criminelles de Roberto Saviano semblent faites pour être adaptées sur écran. Après Gomorra, chroniques de la camorra adaptées avec brio tant au cinéma qu’à la télévision, c’est cette fois Extra pure qu’Amazon Prime Video, Canal+ et Sky Atlantic ont décidé de décliner sous forme de série italienne pilotée par Stefano Sollima. De l’ouvrage de Saviano, les créateurs de la série ont tiré une fiction passionnante, aussi dangereusement addictive que son sujet : le trafic de la cocaïne. Plongée dans un business juteux dont les routes internationales sont pavées de fric et de sang.

S’il n’était pas illégal, le commerce de la cocaïne pourrait être enseigné dans bien des cours de sciences économiques. Car quel bel exemple d’économie mondialisée que celui-là ! Une production agricole locale (Colombie, Pérou, Bolivie) à partir d’une matière première naturelle, un produit fini fabriqué par des grossistes aujourd’hui essentiellement mexicains, et bien sûr une vente au détail assurée par une multitude d’individus qui ne demandent qu’à satisfaire une demande mondiale en croissance constante. Entre ces points cardinaux de l’économie de la poudre blanche, il ne s’agit pas d’oublier tout un faisceau de courroies de transmission essentielles, comme des transporteurs divers et variés (armateurs et sociétés de transport de toutes nationalités) ou maintes sociétés criminelles se chargeant de l’approvisionnement de leurs marchés respectifs. La cocaïne est le rêve mouillé du capitalisme sauvage : elle ne connaît ni lois ni frontières, ni âge ni sexe, ni ethnie ni culture. Elle appartient à tout le monde, elle est une « citoyenne du monde ».

L’étude de ce commerce prospère et tentaculaire était l’objet du livre Extra pure : Voyage dans l’économie de la cocaïne, publié par Roberto Saviano en 2014. L’écrivain et journaliste italien, qui s’est fait connaître par le chef-d’œuvre glaçant Gomorra (2007), une plongée dans les entrailles peu ragoûtantes de la camorra napolitaine qui vaut encore aujourd’hui à son auteur de vivre sous protection policière, avait proposé dans son second roman une enquête de cette économie illicite, ses étapes, ses acteurs et ses méthodes.

ZeroZeroZero est le titre original de cette enquête dont la structure quelque peu chaotique était rachetée par l’éclairage indispensable d’une réalité que tout le monde préfère occulter. Le trio composé de Stefano Sollima, Leonardo Fasoli et Mauricio Katz a eu la bonne idée d’en tirer une série de fiction distribuée par Amazon Prime Video, Canal+ et Sky Atlantic. Sollima n’est pas un novice dans le genre traité, puisqu’il a déjà produit et réalisé plusieurs fictions de cinéma et de télévision consacrées au crime organisé, notamment plusieurs épisodes des deux premières saisons de la série Gommorah, autre adaptation d’une œuvre de Saviano. Tout comme le livre Extra pure, la série s’intéresse à la nature d’« économie-monde » de la cocaïne. Jamais nous ne verrons un dealer vendre sa marchandise ou celle-ci être sniffée par un consommateur. Les protagonistes de ZeroZeroZero, ce sont les acteurs-clés du « business ». Par conséquent, il est parfaitement logique que la narration suive le périple dangereux et difficile d’un container dissimulant la fameuse poudre (dans des conserves de jalapeños !), prétexte pour une diversité d’intrigues et de géographies.

Le spectateur suit trois groupes de protagonistes. En premier lieu, les vendeurs. Manuel Contreras (Harold Torres, belle révélation), un membre des Forces spéciales mexicaines, fait défection avec un groupe de camarades afin de se lancer dans l’activité nettement plus lucrative de milice privée au service de deux puissants narcotrafiquants de Monterrey… avant de nourrir des ambitions plus élevées. Une histoire très proche de la réalité, puisqu’au Mexique, la frontière entre armée, forces de l’ordre et « narcos » est notoirement floue et mouvante. Un des cartels les plus dangereux du pays, Los Zetas, a ainsi été fondé par Arturo Guzmán Decena, un ancien lieutenant des Forces spéciales, qui a sans nul doute inspiré le personnage de Contreras. Ensuite, les courtiers en charge de l’expédition. A la Nouvelle-Orléans, le patriarche Edward Lynwood (Gabriel Byrne) et sa fille Emma (Andrea Riseborough) dirigent une entreprise maritime qui ne peut rester compétitive qu’en transportant occasionnellement des containers au contenu illicite vers l’Europe. La mise à l’écart du fils fragile et atteint d’une maladie génétique (Dane DeHaan) ne perdurera pas longtemps. Enfin, les acheteurs. Une famille de la ‘Ndrangheta calabraise (une des plus puissantes organisations criminelles au monde) dominée par le vieux parrain Don Minu (Adriano Chiaramida, une sacrée « gueule »), qui fuit la justice, est minée par une lutte intestine menée par son petit-fils Stefano (Giuseppe De Domenico).

L’intelligence des trois créateurs est d’avoir fait des ramifications internationales du trafic de la cocaïne non seulement le sujet de la série, mais aussi le moteur de l’intrigue. Ainsi, la tentative de prise de pouvoir d’abord confinée aux villages de montagne calabrais va rapidement provoquer des secousses mondiales et toucher tous les maillons de la redoutable chaîne criminelle. Un symbole évident de notre grand marché mondial sur lequel un incident local peut avoir des conséquences dramatiques à l’autre bout du monde, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ainsi, les intrigues de Stefano reposent sur un principe simple : le leadership de son grand-père, déjà fragilisé auprès des Capibastone de la région par son statut d’homme traqué par la police, ne repose plus que sur sa capacité à assurer l’arrivage de nouvelles cargaisons d’or blanc. Saboter le transport du container tant attendu revient par conséquent à forcer le destin… Les ambitions successorales calabraises vont avoir un impact immédiat non seulement sur la famille Lynwood, pour lesquels les enjeux financiers sont colossaux, mais aussi sur Manuel Contreras et sa petite armée privée, dont le « putsch » ne peut être pérennisé que par les dizaines de millions de dollars que rapporte l’arrivée à bon port du container… Le spectateur suivra alors, dans une succession de rebondissement imprévisibles, le trajet pour le moins périlleux de la précieuse marchandise. Comme on l’a dit, la série colle le plus souvent au plus près du réel. Ainsi, l’Afrique subsaharienne et sa nébuleuse de trafiquants/milices/forces gouvernementales corrompues/djihadistes sert de zone de transit incontournable (en l’occurrence, il s’agit plus précisément de l’Azawad, territoire du nord du Mali tenu par les indépendantistes touareg du MNLA, dont on voit le drapeau orner un bâtiment). Peut-être par souci du « politiquement correct », les créateurs de la série ont par contre troqué la plaque tournante libyenne, la plus utilisée actuellement à la faveur du chaos généralisé régnant dans le pays, contre le Maroc. Sans surprise, l’itinéraire sera jalonné de mort et de souffrance avant que le container ne parvienne au port de Gioia Tauro (Calabre). L’impôt du sang réclamé par ce sinistre business.

Sur le plan du rythme et de la richesse de l’intrigue, ZeroZeroZero réalise un sans-faute. Si l’envergure du sujet, des personnages et des lieux de l’action laisse peu de place à l’émotion, les scènes fortes s’enchaînent dans une trame souvent brutale et impitoyable mais ne cédant pas à l’hémoglobine gratuite. La série réussit ainsi avec brio à s’appuyer sur le travail d’investigation remarquable réalisé par Roberto Saviano afin d’en tirer une fiction d’action intelligente et haletante à la fois. D’un point de vue visuel, il faut l’élégance et la richesse de la mise en scène, qui n’hésite pas à esthétiser – jamais à l’excès – les paysages et les scènes nerveuses. Un trio international de réalisateurs se partagent la réalisation des huit épisodes : l’Italien Sollima, l’Argentin Pablo Trapero (Leonera, Carancho, Elefante Blanco) et le Danois Janus Metz (Borg/McEnroe). L’ensemble forme un tout parfaitement cohérent. Même le générique ténébreux, orné de la musique envoûtante composée par les Ecossais de Mogwai, est une franche réussite.

S’il y a un reproche à formuler, c’est celui de l’équilibre entre les trois récits (et groupes de personnages). L’action se déroulant en Calabre et au Mexique est parfaitement maîtrisée. Dans le premier cas, on est immédiatement fascinés par ce monde où certaines traditions ancestrales survivent encore et toujours, où les parrains vivent dans des fermes, partageant leurs journées entre élevage de porcs et trafic international, où les rides splendides du massif de l’Aspromonte se confondent avec celles ornant le visage buriné de Don Minu. Les deux en ont vu d’autres, et l’ordre ancien finira par avoir le dernier mot, insubmersible rempart de l’Ancien Monde qui refuse de changer. Une criminalité « de terroir » qui est presque devenue une anomalie dans le monde actuel. De l’autre côté de l’Atlantique, c’est tout l’inverse. Dans le décor urbain mexicain, la réalité d’un jour n’est pas forcément celle du lendemain. Le nouvel Eldorado de la cocaïne se caractérise par un jeu de chaises musicales permanent, un chaos généralisé et une violence tentaculaire et incontrôlable. L’État de droit est failli, dépassé et corrompu par l’océan d’argent que génère le narcotrafic. C’est le Nouveau Monde, instable et imprévisible. Un Far West des temps modernes où les shérifs sont introuvables et où les corps mutilés suspendus aux ponts d’autoroute sont devenus le pain quotidien d’une population terrorisée et résignée. Dans ce décor de Sodome et Gomorrhe, Harold Torres campe avec talent un personnage intrigant et ambigu, chrétien fanatique et taciturne chez qui on perçoit encore une relique d’humanité et de remords, mais qui finit lui aussi par laisser sa soif de pouvoir prendre le dessus. Dans une scène symbolique mémorable, celui qui arbore pour la première fois un sourire lumineux en contemplant le nouveau-né dont vient d’accoucher la belle Chiquitita, referme soudain définitivement les portes de cet autre destin potentiel, quitte l’hôpital, empoigne un fusil d’assaut et s’en va à la tête de ses « soldats » conquérir son trône dans un décor de révolution. Il n’y aura plus de retour en arrière possible.

La troisième partie du triangle narratif de la série souffre de la comparaison aux deux autres. Le fait qu’elle soit de surcroît absente du livre de Saviano – qui décrit plutôt les Etats-Unis comme un marché final, pas un acteur du trafic – semble indiquer que son inclusion répond à un critère commercial, celui de parler au public américain. S’il faut saluer la prestation d’Andrea Riseborough dans le rôle d’Emma Lynwood, au look à la fois masculin et bizarrement décontracté et au caractère implacable, et celle de Dane DeHaan dans le rôle de son frère Chris, souffreteux qui se sait condamné, leur histoire est trop irréaliste pour convaincre. Il faut ainsi voir Chris, pourtant écarté des « affaires » quelque temps auparavant et physiquement fragile, se muer de jardinier amateur en sandales et fumeur de joints en baroudeur du narcotrafic s’acoquinant avec des truands sénégalais, traversant le Sahara avec la précieuse cargaison et survivant même à une attaque de drone… Pas de quoi ruiner notre plaisir de spectateur, loin s’en faut, mais clairement la partie la moins maîtrisée du récit.

Ne reste alors qu’une question : quid d’une deuxième saison ? Même si rien n’est encore signé, les créateurs de la série n’ont pas fermé la porte, indiquant qu’à l’instar de True Detective, une seconde livraison serait totalement distincte de la première (autre casting, autre histoire, autre décor). Vu la réussite incontestable de la première saison, il serait criminel de s’arrêter là…

Synopsis : Une cargaison de cocaïne est commandée par la ‘Ndrangheta calabraise à des narcotrafiquants mexicains. La famille Lynwood (La Nouvelle-Orléans), qui intervient comme transporteur maritime, subit de plein feu les conséquences de luttes internes des deux côtés de l’Atlantique, une guerre de succession en Calabre et une prise de pouvoir brutale par un ex-membre des Forces spéciales au Mexique. Le voyage du container ne sera pas de tout repos…

ZeroZeroZero : Bande-Annonce

ZeroZeroZero : Fiche Technique

Création : Stefano Sollima, Leonardo Fasoli et Mauricio Katz
Production : Cattleya, Bartleby Film, Sky Italia et Sky Studios
Casting : Harold Torres, Andrea Riseborough, Dane DeHaan, Adriano Chiaramida, Giuseppe De Domenico, Gabriel Byrne, Tchéky Karyo…
Diffusion : Amazon Prime Video, Sky Atlantic, Canal+
Nombre de saisons : 1
Nombre d’épisodes : 8
Durée d’un épisode : 48-66 min
Date de diffusion originale : 14 février 2020
Pays : Italie

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4.5

The Nightingale de Jennifer Kent : une vengeance ésotérique

En ce début septembre, le Festival Hallucinations Collectives nous a offert une bien belle séance choc avec le « rape and revenge » The Nightingale de Jennifer Kent, réalisatrice de Mister Babadook. 

Dans la Tasmanie coloniale de 1825, une jeune domestique irlandaise (Clare) en quête de liberté, voulant ses papiers et aux prises avec un lieutenant libidineux anglais va voir sa vie basculée lorsque ce dernier et deux sous-fifres vont la violer et abattre sa famille. Forte d’une haine ravageuse, la vengeance va devenir le seul et unique point de chute d’une jeune femme qui n’a plus rien à perdre. Pensant voir un énième « rape and revenge » sec, rugueux et âpre jusqu’au bout des ongles, version « I Spit On Your Grave » historique, le film va pourtant nous emmener dans des contrées insoupçonnées, aussi dénonciatrices que mystiques et de ce fait, Jennifer Kent va à de nombreuses reprises désamorcer avec brio certaines situations attendues. 

Dès le départ, le décor est planté : atmosphère austère, environnement boueux composé d’âmes frustrées et masculinistes, soldats biberonnés à l’alcool et à l’incompétence, domestiques traités comme des chiens ou de vulgaires « rossignols », racisme latent et violence sèche. Durant les 30 premières minutes, jusqu’à l’acte « fatidique », rien ne nous sera épargné sans que la mise en scène devienne complaisante dans sa manière de faire vivre son esthétique sophistiquée (rappelant celle de Robert Eggers dans The Witch) avec l’horreur qui nous sera balancée en plein visage. Le spectateur sera donc aux premières loges d’une terreur viscérale et ne pourra baisser les yeux. 

Mais pour agrandir le champ d’horizon de son film, et le détacher de son cahier des charges initial, la cinéaste va implanter durablement son film de genre dans les affres de la colonisation britannique. Dans sa quête de vengeance, Clare sera accompagnée d’un aborigène (Billy) qu’elle va « payer » pour la conduire jusqu’à ses ravisseurs et traverser une Nature foisonnante et dangereuse. De cette rencontre, va alors naître le point névralgique des intentions narratives du film : parler du racisme, de la place de la femme dans la société, d’une société découpée par la hiérarchisation communautaire, de la culture aborigène, du génocide colonialiste et de voir ces deux personnes que tout oppose se ramifier par le biais du même oppresseur. 

Si The Nightingale rappelle à certains moments l’oscarisé 12 years a slave de Steve McQueen (la scène des pendus ou des prisonniers), notamment dans le parcours initiatique de Billy et sa réappropriation de sa propre terre qu’est la Tasmanie, on pourra malheureusement reprocher au film de vouloir parfois (juste parfois) trop s’appesantir sur son propos ou de passer par des chemins de traverse inutiles et un peu longuets, par le biais de quelques discussions ou meurtres qui surexplicitent des choses perceptibles déjà à l’écran et dont le silence, la mise en scène ou la puissance des regards des protagonistes auraient suffit à la compréhension et la fluidité du récit. Pourtant, l’expérience ne faiblit pas et dévoile une vraie maîtrise d’écriture, proche de la veine naturaliste de Kelly Reichardt ou sensorielle d’Andrea Arnold dans sa somptueuse version des Hauts de Hurlevent.

Basculant d’un genre à un autre, avec facilité, naviguant du « rape and revenge » au road movie, du western taciturne à l’étude existentielle et ésotérique, jusqu’au pamphlet féministe, la tension qui émane de The Nightingale ne baissera jamais d’un cran mais changera de visage à de nombreuses reprises, notamment après le premier meurtre de Clare, d’une violence assourdissante et sanguinolente, faisant passer la quête de vengeance originelle à quelque chose de moins tangible, plus mental et cauchemardesque. De ce questionnement sur la culpabilité, l’humanité qui reste ou non en elle, et la peur de la solitude qui en découle, The Nightingale va pouvoir s’appuyer sur son point fort : son casting. Aisling Franciosi, avec ses faux airs de Hailee Steinfeld dans True Grit ou de Florence Pugh dans The Young Lady, et Baykali Ganambarr, arrivent parfaitement à alimenter l’ambivalence de tous les sentiments contradictoires et puissants d’un film qui ne manque pas de marquer son spectateur.

The Nightingale – Bande annonce

The Nightingale – Fiche Technique

Réalisatrice : Jennifer Kent
Scénario : Jennifer Kent
Casting: Aisling Franciosi, Baykali Ganambarr, Sam Clafin…
Sociétés de production : Causeway Films, FilmNation Entertainment, Made up Stories, IFC Films,
Durée : 2h16
Genre: Drame/Vengeance

 

« Nightfall » : pour une poignée de dollars…

Rimini Éditions enrichit son catalogue d’un film méconnu, mais essentiel, de Jacques Tourneur. Poursuites dans la nuit (Nightfall), disponible en DVD et bluray, est un film noir migrant des centres urbains vers les montagnes du Wyoming et mettant en scène un personnage ordinaire pris en étau au milieu d’événements extraordinaires.

Astucieux. C’est probablement la manière la plus juste de décrire Nightfall (Poursuites dans la nuit selon son titre français). Jacques Tourneur renouvelle le film noir en troquant les grands centres urbains pour les régions montagneuses et enneigées du Wyoming. Il immerge immédiatement le spectateur dans un climat de paranoïa : personnage aveuglé par un néon, filature, mystère… Et, tout en conservant ce qu’il faut de suspense, il use de flashbacks pour défaire les nœuds d’une intrigue à la fois archétypale et efficace.

Aldo Ray, au jeu (trop ?) intériorisé et empreint de vulnérabilité, campe James Vanning, alias Art Rayburn, un homme pris en chasse par un enquêteur pour assurances et deux brigands à la recherche d’un magot de 350 000 dollars. À le voir déambuler dans un Los Angeles caractérisé par la vie nocturne et les enseignes luminescentes, l’homme n’a pas grand-chose à voir avec l’idée que l’on se fait habituellement de l’antihéros ambivalent et torturé du film noir. Et pour cause : on apprend, en flashback, qu’il a mis la main, presque par hasard, sur la recette d’un braquage dont il est tout à fait étranger.

Là est la situation extraordinaire qui va bouleverser l’existence de cet homme ordinaire. En cela, Nightfall pourrait presque prétendre à l’étiquette hitchcockienne, rendue d’autant plus légitime par un clin d’œil à Fenêtre sur cour ou par la présence dans le cadre de détails à haut potentiel de suspense : une voiture qui semble venir percuter une caméra, des éléments de décor anxiogènes (des mécanismes industriels, un camion broyeur…) et même… des chaises vides. La mise en scène discrète et sophistiquée de Jacques Tourneur a cette capacité rare de transformer chaque plan en événement potentiel. Les raccords participent d’ailleurs du même effet : par exemple, entre un dialogue et une image (l’heure, la montre) ou entre deux éléments cadrés successivement (des chaussures).

Même quand il semble user de clichés, Nightfall parvient à faire mouche. La séductrice rencontrée dans un bar déborde ici le cadre normé de la femme fatale. Red n’est pas seulement un obscur brigand : c’est un sadique sans scrupules, aux méthodes expéditives et à la fidélité relative. Jacques Tourneur fait par ailleurs montre d’une vraie science de l’espace : un simple mouvement de caméra dévoile une menace létale (dans la cabane), un défilé de mode se leste d’une dimension anxiogène, les montagnes et plaines enneigées du Wyoming nous paraissent familières en quelques plans. Astucieux, on vous disait.

TECHNIQUE & BONUS

Très belle définition. L’image est homogène, stable et dénuée de scories. La luminosité a été poussée et le grain tempéré par rapport aux éditions précédentes. Le rendu n’en demeure pas moins bluffant, notamment au niveau des contrastes. La piste sonore est bien équilibrée, sans souffle et pourvue de dialogues parfaitement audibles. En supplément du film se trouve une interview du journaliste Mathieu Macheret, qui évoque longuement la mise en scène sophistiquée de Jacques Tourneur et les différents protagonistes de Nightfall.

Caractéristiques techniques
Édité par Rimini Editions
1h18
12 chapitres
Image : 1.85 16/9
Piste sonore : DTS-HD MA 2.0 monophonique anglais
Sous-titres : Français

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4

Light of my Life de Casey Affleck : le féminin comme motif

Après son vrai faux documentaire qui avait étudié avec ironie la retraite de Joaquin Phoenix, Casey Affleck retourne enfin derrière la caméra avec le dénommé Light of my Life. Un film post apocalyptique aux traits fins et d’une sincérité débordante. 

Il est souvent difficile pour un acteur d’affirmer sa personnalité filmique notamment lorsqu’il faut éloigner de son processus créatif les influences qui ont parcouru sa carrière. Lost River de Ryan Gosling, où le fantôme de Nicolas Winding Refn erre avec persistance, est représentatif de cette difficulté émanant de la construction personnelle d’une oeuvre pour ne pas tomber dans le quelconque. Cependant avec le petit dernier de la fratrie Affleck, les influences se font visibles, même tangibles mais n’enlèvent en rien à la qualité du film. 

Lors du visionnage de Light of my Life, on ressent la présence de Gerry de Gus Van Sant par le biais de l’errance et le road movie cathartique qui entoure les deux personnages, on se remémore avec douceur le cinéma de David Lowery grâce à cette mise en scène sophistiquée, puis par le mutisme et l’amour inconsidéré qui évoluent entre ce père et sa fille, tout en se rappelant le décorum post apocalyptique de The Road de John Hillcoat et la fuite naturaliste de Leave No Trace de Debra Granik. Ça semble faire beaucoup pour un seul film, pourtant Casey Affleck arrive à tirer son épingle du jeu, sans bien évidemment révolutionner le genre qu’est celui du post apocalyptique. 

De David Lowery, assurément, Casey Affleck garde avant tout cette démonstration de force qui consiste à étirer les scènes pour en faire des moments suspendus : avec par exemple la première scène de Light of my Life et cette comptine racontée par le père à sa fille, qui rappelle la scène de la tarte de Rooney Mara dans Ghost Story. Scène semblant anecdotique, fortement anesthésiée et longue, mais qui contient toutes les thématiques importantes du film : l’amour parental, l’écoute mutuelle et surtout un questionnement sur la mise en sourdine de l’opinion féminine qui nourrit malheureusement la vraie fausse héroïsation de l’homme. 

Avec cette obsession-là, le cinéaste tient bon et se dépêtre de toute cette expérience d’acteur pour livrer un film âpre, assez désarçonnant, sur l’amour qu’il peut y avoir entre un père et sa fille tout en analysant les sacrifices et les dérives qui peuvent en découler, et y insère avec justesse (ou culpabilité au regard des scandales qui entourent l’acteur) un discours pertinent sur la masculinité toxique, l’échec d’un père à vouloir tout contrôler et la violence omniprésente qui provient de l’homme, au sens masculin du terme. Light of my Life se situe dans un contexte où une pandémie a ravagé le monde et a tué toutes les femmes de la planète, et de ce fait ne restent que les hommes, exceptées peut être certaines femmes dont la jeune Rag (la fille) qui a contracté une auto immunité. Le père va donc tout faire pour cacher sa fille et la protéger d’un monde masculin en perdition qui n’est pas si  éloigné du nôtre.

Film post apocalyptique linéaire, dévoilant quelques secousses de violences sèches et une sublime complicité père/fille, où les deux personnages ne font que se cacher du reste du monde enneigé, allant de maison délabrée en maison délabrée, se battre pour survivre, pour la nuit venue, discuter sous les lueurs d’une bougie, Light of my Life est aussi le portrait d’un père, hanté par la mort de sa femme, mais dont le code d’honneur et la force physique ne suffiront pas à sauver sa fille. Car c’est bien elle la clé de cette « Love adventure » , et non lui. 

Light of my Life – Bande Annonce

Synopsis : Dans un futur proche où la population féminine a été éradiquée, un père tâche de protéger Rag, sa fille unique, miraculeusement épargnée. Dans ce monde brutal dominé par les instincts primaires, la survie passe par une stricte discipline, faite de fuite permanente et de subterfuges. Mais il le sait, son plus grand défi est ailleurs: alors que tout s’effondre, comment maintenir l’illusion d’un quotidien insouciant et préserver la complicité fusionnelle avec sa fille ?

Light of my Life – Fiche Technique

Réalisateur : Casey Affleck
Scénario : Casey Affleck
Casting: Casey Affleck, Anna Pniowsky…
Sociétés de distribution : Condor Distribution
Durée : 1h59
Genre: Drame/Post Apocalyptique
Date de ressortie :  12 août 2020

 

Lovecraft Country, The Fugitive : Que valent ces séries ?

Au programme de cette nouvelle vague de séries : The Fugitive, un show dont chaque épisode ne dure que 8 minutes avec Kiefer Sutherland, dans le rôle du détective Clay Bryce et Lovecraft Country, une fiction horrifique et politique de HBO retraçant l’histoire de la ségrégation américaine.

Lovecraft Country : Road Trip horrific à la Jordan Peele

Lovecraft Country est une série d’horreur fantastique adapté du roman de Matt Ruff. Aux commandes, Misha Green, la réalisatrice du peu connu Mudbound, film abordant déjà l’esclavagisme dans l’Amérique profonde. Mais c’est aussi une série produite par Jordan Peele, réalisateur de Get Out et Us, en collaboration avec le très célèbre J. J. Abrams. Comme tout bon pilote, cet épisode nous introduit avec brio dans l’aventure fantastique de Lovecraft tout en présentant nos personnages principaux: Atticus Black, un ancien soldat afro-américain retournant chez lui à la recherche de son père disparu. Tout commence grâce a un Road Trip initié par son oncle George, contributeur du très fameux Green Book (Guide pour les conducteurs noirs en Amérique listant les restaurants et hôtels acceptant les clients noirs pendant la ségrégation). Enfin, la belle et marginale Letitia, s’incruste avec eux, en quête d’argent et de frissons. Mais dans le contexte des années 50 aux Etats-Unis, pour nos héros noirs, ce Road Trip va rapidement se transformer en scénario d’horreur quand des créatures mystiques tout droit sorties des écrits de H. P. Lovecraft, ainsi que des forces de l’ordre racistes, se mettent à leur poursuite.

Cette série n’est pas produite par Jordan Peele pour rien. Et l’on a un peu de la pâte du réalisateur dans cette manière de mélanger les monstres surnaturels aux personnages racistes lambda. Mais elle se veut tout aussi intelligente qu’attrayante et l’horreur nous surprend et nous attire. Un peu comme les séries Supernatural ou X-files, à chaque épisode, une intrigue surnaturel s’invite dans leur quête, qu’ils vont devoir combattre pour survivre. Lovecraft Country : à suivre donc, pour cette première série à la hauteur des fans de Get Out mais aussi des fans du roman originel de Matt Ruff.

https://www.youtube.com/watch?v=dvamPJp17Ds

Céline Lacroix

4

The Fugitive, le suspense impossible 

Nouveau remake de la série diffusée en 1963, elle-même adaptée au cinéma avec le film du même nom avec Harrison Ford et Tommy Lee Jones (Andrew Davis, 1993), gros carton au box-office, puis le spin-off U.S. Marshals (Stuart Baird, 1998), Le Fugitif est une série d’action relatant la fuite d’un homme accusé à tort d’un crime face à des forces de l’ordre promptes à lui tailler un costume bien commode. Face à l’aveuglement de la justice, notre héros décide de s’y soustraire afin de rechercher lui-même l’auteur du crime. Pour mieux s’inscrire dans l’époque actuelle, le docteur Kimble des précédentes moutures du Fugitif, accusé du meurtre de son épouse, est ici remplacé par Mike Ferro, ancien prisonnier en liberté conditionnelle, qui, par le jeu d’un hasard cruel, se voit accusé d’être l’auteur d’un attentat à la bombe dans le métro de Los Angeles.

Il est difficile de commenter en détail le premier épisode de la série, pour la bonne et simple raison que celui-ci s’étend sur à peine huit minutes ! Le Fugitif est en effet produit par Quibi, une plateforme fondée en 2018 par Jeffrey Katzenberg, un ancien responsable des studios Disney et DreamWorks. Le principe de Quibi ? Proposer des contenus très courts (baptisés « quick bites » dans leur langage marketing) destinés à être visionnés sur appareils mobiles. Il est difficile de ne pas songer qu’avec ces contenus « snackable », pour rester dans l’argot commercial anglo-saxon, on est désormais arrivé au bout d’un processus de mutation artistique destiné à satisfaire la société actuelle noyée par les images et à la capacité d’attention en rétrécissement constant. Entre l’individu se rendant dans une salle de cinéma pour y regarder un film de Nuri Bilge Ceylan de plus de 3h et celui qui visionne un épisode d’une série Quibi sur son smartphone, aux toilettes ou entre deux arrêts de bus, il y a aujourd’hui, pour l’exprimer poliment, deux modes de consommation très divergents…

Si l’on fait fi du débat de fond que suscite le format de la série, on ne peut toutefois en ignorer les conséquences. Tout d’abord, la philosophie de Quibi lui interdit d’acheter les droits de diffusion de films ou séries existants, qui ont été créés pour un format long, donc inadaptable. Quibi se voit par conséquent condamné à produire du contenu original, un modèle économique qui nous paraît assez bancal à moyen et long terme… Ensuite se pose la question évidente : comment faire naître l’intérêt du spectateur pour une fiction en une poignée de minutes ?  Si la comédie en fournit nombre d’exemples réussis, on reste dubitatifs concernant d’autres styles. Le Fugitif en est un parfait exemple : comment faire naître le suspense dans un épisode d’une durée inférieure à bon nombre de vidéos YouTube ? L’impression très mitigée qu’il laisse répond à la question. On admire certes toujours l’extrême efficacité américaine pour partager les éléments narratifs de base en un temps record (en quelques séquences, on apprend que Mike a fait de la prison, éprouve des difficultés à renouer avec sa fille, entretient une relation amicale avec son agent de probation, puis se retrouve au mauvais endroit au mauvais moment), il est bien difficile de s’intéresser au sort du héros ou de ressentir de l’empathie à son égard en si peu de temps. D’autant plus que Boyd Holbrook (Narcos, Milk, Logan) ne transpire pas le charisme dans ce premier épisode… L’apparition dans les prochains épisodes de Kiefer Sutherland dans le rôle du flic doué mais borné (rôle qui valut à Tommy Lee Jones, pour sa prestation dans le film de 1993, l’Oscar du meilleur second rôle masculin) devrait aider une série reposant sur des bases décidément fort fragiles…

https://www.youtube.com/watch?v=1YxcwWE_mj8


Thierry Dossogne

2

 

« Le Champion » : coup pour coup

Rimini Éditions propose en DVD et blu-ray Le Champion, long métrage de Mark Robson portant sur le milieu de la boxe professionnelle. Kirk Douglas, déjà aperçu chez Joseph L. Mankiewicz, y obtient l’un de ses premiers grands rôles.

Dans la culture populaire occidentale, le mètre-étalon du film de boxe demeure Rocky. Une « trilogie » éditée chez LettMotif nous l’a récemment rappelé. Évaluer Le Champion à l’aune de cette saga initiée en 1976 n’est d’ailleurs pas dénué de sens, tant les points de comparaison s’avèrent nombreux. Les deux antihéros, Midge Kelly et Rocky Balboa, peinent à s’extirper d’un milieu modeste. Le boxeur de Philadelphie, trentenaire, vit dans les bas-quartiers d’une métropole filmée sans éclat, se met – faute d’alternative – à la solde d’un usurier et passe son temps, dans une maison exiguë, en tapant sur un vieux matelas coincé contre un mur. Midge Kelly, tôt présenté comme un « brave garçon qui a su se sortir de la misère pour s’élever jusqu’au championnat du monde », avait quatre ans quand son père l’a abandonné, laissant sa mère sans le sou et le destinant par conséquence à l’orphelinat. Quand il se confie à Emma, sa petite amie du moment, il signale sa piètre condition matérielle d’une manière qui ne saurait prêter à confusion : « Être pauvre, c’est crever de faim. » Si Rocky mène avant tout un combat contre lui-même, Midge veut en découdre avec le destin. « Je deviendrai quelqu’un, je ferai fortune », « je veux qu’on m’appelle enfin Monsieur ». À l’humilité du premier répond par anticipation, presque trois décennies plus tôt, l’orgueil et l’arrivisme du second. Les deux boxeurs ont un autre point d’achoppement, tout sauf anecdotique : la fidélité. Rocky est l’homme d’une seule femme, Adrian, qui lui insuffle sa confiance et sa combativité, quand Midge Kelly, volage, marie Emma, puis s’éprend d’« une femme chère et difficile » qu’on n’« achète pas au rabais » et, enfin, séduit l’épouse de son manager, qu’il troquera presque aussitôt contre quelques avantages financiers. Rocky peut compter sur les conseils avisés de Mickey, son coach, et d’Adrian. La conscience de Midge se nomme Connie, son frère, parfois méprisé mais ô combien lucide. C’est lui qui lui fait part de ses doutes sur le milieu de la boxe, qui cherche à le raisonner quand il quitte Emma, qui désapprouve ses foucades et rodomontades.

Comme c’était déjà le cas dans le remarquable Gentleman Jim (Raoul Walsh), la boxe est ici un prétexte à la narration d’une ascension sociale. Mais le film de Mark Robson se teinte tôt de noirceur : les clairs-obscurs, l’ombre et les surexpositions lumineuses se succédant sans discontinuer, la caractérisation de Midge Kelly, la manière dont il perd en humanité ce qu’il gagne en notoriété, la musique, tout contribue à accentuer le désenchantement qui émane de la pellicule. On passe d’ailleurs, dès l’ouverture, de la présentation d’un « héros d’un vrai conte de fée » à un flashback nous embarquant dans une rixe au cœur d’un wagon. La vie de Midge est éloignée du mythe que les commentateurs ont colporté : si le boxeur est effectivement passé de la plonge au ring, s’il s’est fait un nom de manière soudaine et inattendue, il s’est surtout détaché de ses proches, dont son coach Tommy, à qui il doit tout. Il évolue désormais dans un monde corrompu, sursignifié par des dialogues mettant l’accent sur « l’odeur » nauséabonde d’une salle de boxe. Kirk Douglas, qui s’est montré très investi sur le tournage (au point de souffler régulièrement ses suggestions à l’oreille de Mark Robson), campe avec talent ce personnage d’écorché vif cramponné au succès et à la reconnaissance. « Tu te battais contre le monde entier, contre tous ceux qui t’ont maltraité », lui dit-on, sans naïveté, après un combat. Quand il récupère symboliquement les 25 dollars qu’un promoteur véreux lui avait promis quelque temps auparavant, sa vie a définitivement basculé : Midge est désormais respecté… mais déjà en perdition. Autre symbole : refusant de se coucher lors d’un match arrangé, il en viendra à boxer des « parieurs furieux » sur le ring. Ce dernier est devenu son seul espace d’expression, l’endroit où il règle ses comptes. Se coucher, ce serait lui refuser l’intégrité qui lui revient de bon droit. Si le succès de Midge est irradiant, c’est parce qu’il ne souffre aucun artifice. Truquer un combat reviendrait à renoncer à ce qu’il est devenu, à ce en quoi il croit. Quand Mark Robson met en images, sur le ring, en contre-plongée, un Kirk Douglas enorgueilli et agressif, il dit tout de son personnage. De ses blessures intérieures comme de leur cicatrisation impossible. Avec ses éclairages, ses fondus enchaînés et une réalisation qui fait sens à défaut d’être virtuose, il conjugue parfaitement le fond et la forme de son film.

TECHNIQUE & BONUS

Même si l’image est de bonne facture, avec un piqué appréciable, on peut noter des effets de papillonnage parfois importants. Les pistes sonores de ce master haute définition sont quant à elles satisfaisantes – mais un peu moins, toutefois, en ce qui concerne la version française. Les bonus de cette édition se résument à une intervention de Séverine Danflous, critique de cinéma. Cette dernière revient sur la genèse du film, sur son ambiance en certains points comparable à celle des films noirs ou sur la notion de rêve américain délivrée par Robson et son protagoniste-phare. Elle livre par ailleurs quelques analyses intéressantes, par exemple sur la femme en tant que représentation du statut social de Midge Kelly.

USA – 1949 – Noir et blanc – Format 1.33 4/3 – 98 mn – Image 1920 x 1080p – Langues Français / Anglais – Son Dual Mono DTS-HD – Sous-titres français

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3.5

Jeux Dangereux, d’Ernst Lubitsch : hommage en chanson

Ernst Lubitsch a toujours été connu pour ses comédies satiriques très acides, mais pas forcément à teneur politique ou engagée. En 1942, alors que le monde est plongé en pleine Seconde Guerre mondiale, deux ans après Le Dictateur de Chaplin, le cinéaste allemand délaisse la bourgeoisie dont il aime tant se moquer pour s’attaquer à une nouvelle cible, les nazis d’Hitler. Pour un film d’espionnage aux multiples travestissements, quiproquos et retournements de situations, tous plus jouissifs les uns que les autres.

Ce dimanche, replongeons avec légèreté dans ce chef-d’œuvre sur lequel tout a déjà été dit, à l’occasion d’une reprise de la chanson de Brassens « Les Quat’z’art », pour rendre hommage de façon un peu plus originale à cette comédie aussi hilarante que courageuse

« Les copains bien peignés, avides de revanche
Pour eux la résistance se jouait sur les planches
Tout le monde vêtu de costum’ de SS
La pièce était bien bonne, promise à une liesse.

Car la troupe avait fait les choses comme il faut
La parodie paraissait officielle. Bravo !

Les censeurs débarquèrent, craignant l’homme à moustache
Interdisant la pièce de peur qu’il ne se fâche
Faute de trouver mieux : Elseneur, les voici…
Retour au soliloque « To Be or Not To Be ! »

Et Maria avait fait les choses comme il faut
Son amant la rejoignait dans sa loge. Bravo !

Beau, jeune et dévoué – l’inverse du mari –
C’était un bombardier partant pour Varsovie
La guerre est déclarée ! La Gestapo, en chasse,
Comptait parmi ses rangs de sacrés dégueulasses.

Les nazis avaient fait les choses comme il faut
Leurs espions traquaient les résistants. Bravo !

Toutefois les Tura, habitués à prétendre
Sur scène et en-dehors, surent’ comment se défendre
Contre l’absurdité d’un régime inhumain
Remirent leurs costum’ de SS, les malins !

Car la troupe avait fait les choses comme il faut
Le grotesque pris à son propre jeu. Bravo !

Maria approcha Sobinski – un pervers –
Le séduisit et le livra à ses compères
En se grimant pareil à cet espion nazi
Joseph put s’infiltrer jusqu’au cœur du Parti.

Les Tura avaient fait les choses comme il faut
La barbe et les cheveux paraissent vrais. Bravo !

Cependant la manœuvre n’était pas sans risque
Sauf quand en face on a Ehrhardt et Schultz, puisque
Les deux soldats SS derrière leurs galons
Se faisaient – c’est peu dire – bien prendre pour des cons.

Adolf n’avait pas fait les choses comme il faut
Ses hommes étaient de vrais hurluberlus. Ballot !

Pour renverser Hitler, il fallait maintenant
L’enlever en secret, et en remplacement
Faire confiance à Bronski, son sosie en tous points
Bien aidé par Greenberg, son comparse hamletien.

Le destin avait fait les choses comme il faut
Le temps de jouer Shylock était venu. Bravo !

Car dans cet univers, où chacun a sa place
Même les seconds rôles sur nous laissent des traces
Belle bande attachante d’egos talentueux
Qui prirent cette guerre pour rien d’autre qu’un jeu.

Car Lubitsch avait fait les choses comme il faut
Quiproquos et dialogues étaient exquis. Bravo !

Adieu ! les croix gammées, les portraits du Führer
Le théâtre triomphe et vivent les acteurs !
Les Tura de retour à Hamlet, tout heureux
Joseph a reconquis Maria – à moins que ?

Car Lubitsch avait fait les choses comme il faut
Jusqu’à l’ultime gag – que nous tairons. Bravo !

Car Lubitsch avait fait les choses comme il faut
Jusqu’à l’ultime gag – que nous tairons. Bravo ! »

Jeux Dangereux – Bande-annonce

https://youtu.be/YAbFAOLrO2A

Synopsis : Une troupe de théâtre polonaise répète laborieusement une pièce mettant en scène Hitler, alors que dans la réalité les troupes allemandes vont envahir la Pologne. Un jeune pilote de bombardier, amoureux de l’actrice, Maria Tura, doit de son côté accomplir une mission d’espionnage. Il sera aidé des membres de la troupe, qui devront mettre à profit leur talent pour sauver la Résistance et, profitant des costumes de SS et d’un sosie d’Hitler, essayer d’abuser la Gestapo et sauver leur peau.

Fiche technique :

Titre original : To Be or Not to Be
Réalisation : Ernst Lubitsch
Scénario : Edwin Justus Mayer, d’après une histoire originale de Melchior Lengyel
Distribution : Carole Lombard, Jack Benny, Robert Stack, Felix Bressart, Lionel Atwill…
Décors : Vincent Korda, Julia Heron
Costumes : Irene
Photographie : Rudolph Maté
Genre : Comédie
Durée : 99 minutes
Dates de sortie : 6 mars 1942 (US), 21 mai 1947 (FR)

États-Unis – 1942

Sylvester Stallone trois fois mis à l’honneur aux éditions LettMotif

Le comédien italo-américain Sylvester Stallone fait l’objet de trois publications aux éditions LettMotif. David Da Silva analyse en quoi l’interprète de John Rambo peut être perçu comme un « héros de la classe ouvrière », Quentin Victory Leydier nous balade à travers la saga Rocky et Jean-Christophe HJ Martin nous propose un recueil de nouvelles irriguées par les thèmes de ses films.

Sylvester Stallone, héros de la classe ouvrière, par David Da Silva
David Da Silva s’astreint à un double exercice : déjouer les idées préconçues qui circulent au sujet de Sylvester Stallone et proposer une grille de lecture validant l’hypothèse d’un comédien en prise directe avec les classes populaires et ouvrières. Il s’agit donc de déconstruire l’image de la star bodybuildée reaganienne et de décrypter tout ce qui permet d’associer John Rambo ou Rocky – mais pas seulement – à l’Amérique d’en bas. Pour ce faire, l’auteur s’intéresse notamment aux second et troisième épisodes de Rambo, ainsi qu’à Rocky IV, souvent employés à charge contre Sylvester Stallone. David Da Silva s’appuie sur les discours de John Rambo écornant l’aura d’une Amérique abandonnant ses soldats ou sur les propos pacificateurs de Balboa à la fin de son combat contre Ivan Drago. Il montre aussi comment Ronald Reagan a pu s’adonner à une entreprise de récupération politique envers les succès de Sylvester Stallone, quand ce dernier véhiculait pourtant des messages critiques, ou à tout le moins ambigus, envers l’Administration américaine.

Au-delà du personnage de syndicaliste que Sylvester Stallone campe dans FIST ou de la vulnérabilité et de l’intégrité de Freddy Heflin dans Copland, c’est surtout dans la saga Rocky qu’on trouvera de quoi rapprocher le comédien italo-américain des classes ouvrières. Dans la lignée du Nouvel Hollywood et des antihéros des années 1960-1970, Rocky Balboa est d’abord caractérisé comme un raté : trentenaire célibataire et taciturne, il vivote dans les bas-quartiers de Philadelphie en prêtant main-forte à un usurier local. Sa carrière de boxeur a du plomb dans l’aile et même son entraîneur en vient à vider son casier pour le réallouer à un jeune sportif apparemment plus méritant. Le traitement du personnage, à la fois social et intimiste, et le dépassement de soi qui va lui permettre de gagner enfin en fierté contribuent à conférer à Rocky Balboa les attributs d’un personnage populaire « héros de la classe ouvrière ». Et David Da Silva n’oublie pas de revenir, en sus, sur les similitudes troublantes entre le boxeur et son interprète : Sylvester Stallone dut faire face à une paralysie faciale, à la pauvreté et se battre pour réaliser le « rêve américain ». Très bien documentée, en tout point passionnante, la démonstration au cœur de cet essai a ceci de louable qu’elle réhabilite un comédien sur lequel ont été projetées toutes sortes de contre-vérités.

Retour à Philadelphie, par Quentin Victory Leydier
Quelle est cette « promenade analytique et amoureuse avec Rocky et Stallone » promise en sous-titre de l’ouvrage ? À vrai dire, les écrits de Quentin Victory Leydier, assumés comme plus passionnés qu’académiques (mais néanmoins rigoureux), constituent un prolongement idoine de l’essai de David Da Silva. L’auteur revient lui aussi sur les origines modestes de Rocky, sur ses accomplissements, sur l’étiquette reaganienne ou sur les polémiques très exagérées qui ont pu entourer notamment Rocky IV. Au caractère prétendument anti-russe de ce film, Quentin Victory Leydier répond par l’appel à la paix de Rocky à la fin du long métrage, voire par les rodomontades peu flatteuses, teintées de patriotisme, d’Apollo Creed. C’est un regard chargé d’affection que l’auteur pose sur la saga Rocky. C’est aussi un regard extrêmement lucide : sur le rôle d’Adrian, principal « adjuvant » du boxeur de Philadelphie, qui se révèle avant tout à son contact ; sur Paulie, personnage attachant mais abîmé, fidèle mais jaloux, représentatif de la classe ouvrière mais ne s’accomplissant qu’anecdotiquement et par procuration ; sur Tommy, le fils de substitution du cinquième épisode, celui qui prive la famille naturelle de Rocky de ses droits de préemption sur l’attention du boxeur…

Retour à Philadelphie comporte bon nombre de réflexions. Parmi celles-ci, on trouve une évocation du racisme dont on a parfois accusé la saga, de la religiosité (surtout présente dans le second épisode), de l’ascenseur social allant et venant ou du rôle des miroirs dans les différents films. De manière plus détachée, et pour accréditer certaines de ses observations, Quentin Victory Leydier nous livre quelques interviews fictives avec Sylvester Stallone, visant notamment à vider de toute substance les clichés qui collent à la peau du comédien-scénariste-réalisateur. Dans cet ouvrage, Rocky est présenté pour ce qu’il est : un homme qui doute, qui s’accomplit par l’effort, qui ne vise qu’à « tenir la distance », avec le soutien nécessaire et indéfectible de sa femme, loin d’être le symbole d’un quelconque antiféminisme, comme le souligne avec pertinence l’auteur. Si cet homme parvient à s’attacher la sympathie du public, c’est par son humilité, sa vulnérabilité et l’universalité des écueils qui se dressent sur sa route – estime de soi, romance, filiation, amitié, pauvreté, etc. Quentin Victory Leydier le verbalise en tout cas de belle façon.

Directed by Silvester Stallone, par Jean-Christophe HJ Martin
C’est sans conteste le plus surprenant des trois ouvrages consacrés au comédien italo-américain. Directed by Silvester Stallone est un recueil de nouvelles dont l’unique liant se trouve dans l’évocation des films de Stallone. « Une frénésie obsessionnelle autour des morceaux de Bill Conti » accompagne une identification improbable à Clubber Lang, la survivance de John Rambo en tant que dernier film de l’humanité ou l’organisation difficile d’un ciné-concert ayant pour objet Paradise Alley. L’exercice littéraire est convaincant, le recueil se lit d’une traite, les situations flirtent souvent avec l’absurde et le cinéma de Silvester Stallone apparaît tour à tour comme un révélateur, une anecdote narrative ou un véritable objet de réflexion. Bien qu’on ne s’empare qu’à la marge du septième art, l’ouvrage de Jean-Christophe HJ Martin apparaît finalement comme un complément approprié aux deux essais précités. Avec toujours, en filigrane, une passion éprouvée pour la filmographie du comédien-cinéaste italo-américain.

Aux éditions LettMotif, août 2020
Sylvester Stallone, héros de la classe ouvrière, par David Da Silva, 240 pages
Retour à Philadelphie, par Quentin Victory Leydier, 200 pages
Directed by Silvester Stallone, par Jean-Christophe HJ Martin, 168 pages