Joe de David Gordon Green : Critique du film

Joe : Chronique de l’Amérique profonde sur fond de rédemption

Synopsis : Dans une ville du Texas, Joe Ransom essaie d’oublier son passé d’ex taulard, en adoptant une vie ordinaire. Bucheron le jour, alcoolique la nuit, il a enfin l’occasion de pouvoir expier ses fautes lorsque Gary, un gamin de 15 ans cherchant du travail, arrive en ville. Cherchant la rédemption, il va le prendre sous son aile…

Hollywood va mal ! Simple constat avant-gardiste ou réelle souffrance ? Difficile de répondre dans l’immédiat, mais la surabondance de films vantant les mérites de l’Amérique profonde, loin de la prospérité et des paillettes, fait plus peser la balance pour la seconde option. Killer Joe, Les Brasiers de la Colère, Mud, Prince of Texas, Crazy Heart, tous incarnent chacun à leur manière cette volonté qu’a Hollywood depuis quelques années de revenir aux sources de son cinéma, à savoir un cinéma authentique et sincère, qui, souillé par une décennie de blockbusters et le flot d’impersonnalité et de formatage qu’ils drainent, parait comme mourant.

Un cinéma qui loin de l’aspect léché, formaté et scintillant d’Hollywood, se permet d’aborder de manière frontale des questions et des sujets forts tels que la pauvreté, la délinquance, la violence, le tout emballé dans une âpreté sans égal. Et Joe, s’inscrit de manière durable dans cette logique tant ce dernier ne diffère finalement que très peu des œuvres citées auparavant.

Joe apparaît comme le récit d’un monde, crasseux, agonisant et désarticulé. Un monde ou errent sans âmes et sans but des humains, s’adonnant aux plaisirs et aux pulsions les plus basses et qui ne cherchent qu’à survivre et espérer de plus beaux lendemains. Dans cette errance, remplie de whisky, balles de fusils et maison close, se télescopent deux personnages radicalement différents, mais qui vont être unis par la même volonté de changement : Joe, être rustre, rongé par le remords et la frustration en quête de rédemption et Gary, qui à la croisée des chemins oscille entre un père alcoolique et violent ou une figure paternaliste, emplie de bienveillance et d’estime, représentée par Joe.

Au milieu de ce purgatoire grandeur nature aux couleurs du Texas, David Gordon Green, le réalisateur cherche par de nombreuses astuces, à doter son long-métrage d’une identité propre afin d’estomper sa mise en scène un peu trop scolaire et l’aspect trop prévisible de ses scènes, qui rassemble bien évidemment la vie des deux protagonistes, leurs limites et leurs retrouvailles placées sous le sceau de la camaraderie et de l’estime mutuelle.

Dans ce domaine, le réalisateur dégaine un atout non négligeable en la personne de Nicolas Cage. Neveu de Francis Ford Coppola qui a osé établir sa carrière sans « piston », Cage est surtout connu pour avoir littéralement sombré depuis 2006 et l’infâme Ghost Rider. Raillé de toutes parts, et limité à camper des rôles dans des DTV² tous plus impersonnels les uns que les autres, son vécu parait ici comme salvateur dans la mesure où comme son personnage, celui-ci est au bout du rouleau et espère la rédemption due après autant d’année de disettes.

Empli de sobriété, et d’une classe folle, Cage parvient à montrer de la meilleure manière possible à ses détracteurs que jadis, du temps de Leaving Las Vegas (1995) et de son Oscar du Meilleur Acteur, il était un acteur respecté, influent et talentueux.

Toutefois, il ne demeure pas le seul atout de cette fresque rurale car à l’instar du duo Joe-Gary, un autre personnage entre en scène en la personne du décor. En plaçant avec autant d’intelligence que de minutie et sincérité des décors, des sons, des couleurs, des textures miteuses, usées, le réalisateur parvient à insuffler à son film, le cadre nécessaire.

Entre des bars miteux, des routes abandonnées, des villes crasseuses et des maisons insalubres, le décor confère au film ce sentiment d’usure, de rouille, de vieillesse, essentiel pour attester de l’agonie dans lequel ses protagonistes évoluent. Malgré une fin prévisible, les émotions demeurent sincères et sans égales. Entre émotion, colère, haine, et sincérité, Joe s’annonce comme l’une des plus belles surprises de cette année 2014 et démultiplie les attentes de voir Nicolas Cage assurer son come-back dans d’autres films aussi inspirés.

 

Fiche Technique : Joe

États-Unis – 2013
Réalisation: David Gordon Green
Scénario: Gary Hawkins d’après: le roman homonyme de: Larry Brown
Interprétation: Nicolas Cage (Joe Ransom), Tye Sheridan (Gary Jones), Gary Poulter (Wade Jones), Ronnie Gene Blevins (Willie Russell)…
Date de sortie: 30 avril 2014
Durée: 1h57
Genre: Drame
Image: Tim Orr
Montage: Colin Patton
Musique: David Wingo, Jeff McIlwain
Producteur: Lisa Muskat, David Gordon Green, Christopher Woodrow, Derrick Tseng
Production: Worldview Entertainment, Dreambridge Films, Muskat Filmed Properties, Rough House Pictures
Interprétation: Nicolas Cage (Joe Ransom), Tye Sheridan (Gary Jones), Gary Poulter (Wade Jones), Ronnie Gene Blevins (Willie Russell)…
Distributeur: Wild Side Films, Le Pacte

Note: DTV ou Direct-to-DVD Films sortant directement à la vente et à la location sans exploitation en salles , on les appelle également « films de second marché », par opposition au « premier marché » (l’exploitation en salles) et au « troisième » (la diffusion télé).

 

Festival

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.