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« Le Choix de la guerre civile » : le néolibéralisme sur tous les fronts

Membres du laboratoire Sophiapol de l’Université Paris-Nanterre, Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval et Pierre Sauvêtre publient aux éditions Lux une généalogie critique du néolibéralisme.

Pour les néolibéraux, la société de marché forme un aboutissement. Il n’y a pas lieu de l’assortir de clauses sociales, de principes égalitaristes ou de considérations syndicales. Au contraire, les auteurs du Choix de la guerre civile tendent à démontrer que le néolibéralisme a toujours été hostile à ces paramétrages économiques, qu’ils soient de nature redistributive ou psychosociale. Les tenants de cette doctrine, intellectuels comme responsables politiques, se sont en revanche montrés plus sourcilleux quant à la pérennisation des lois du marché, de la propriété privée et de la libre concurrence, fût-ce au détriment de la démocratie sociale. C’est la raison pour laquelle ils ont constitutionnalisé des règles budgétaires, militarisé les forces de police, dirigé l’État d’exception contre les manifestants syndicaux ou les écologistes. Ce postulat fait froid dans le dos. Il paraît outrageusement simplificateur. Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval et Pierre Sauvêtre ne cessent pourtant de l’étayer tout au long des 330 pages que comporte leur ouvrage.

Ce dernier s’ouvre sur un exemple paroxystique, puisqu’il s’agit du Chili d’Augusto Pinochet. Les Chicago Boys, chantres de changements paradigmatiques radicaux, y ont pris le pas sur les économistes gradualistes. La dictature militaire a mis en place un État fort au service des marchés. Elle a lancé ses sept modernisations, libéralisé le marché de l’eau, adopté une Constitution décriée… Elle a surtout posé des « enclaves autoritaires » protégeant le statu quo face aux gouvernements qui lui ont succédé. C’est ainsi qu’on retrouve, aujourd’hui encore, au Chili, la postérité du régime de Pinochet dans des matières telles que la santé ou l’éducation. Les Universités y sont par exemple majoritairement privées : seules 17 % d’entre elles relèvent du secteur public.

La dictature chilienne est-elle vraiment pertinente dans l’analyse du néolibéralisme ? Les auteurs semblent en attester. Ils se penchent ainsi sur la démophobie néolibérale : Walter Lippmann, Friedrich Hayek, Ludwig von Mises ou Wilhelm Röpke se méfiaient de la démocratie et aspiraient à des dispositifs institutionnels de nature à en contenir les dérives pouvant mettre à mal leurs modèles économiques. L’État fort apparaît dès lors compatible avec le néolibéralisme. Et même souhaitable. Carl Schmitt voyait dans la République de Weimar une forme de vulnérabilité : sa faiblesse serait née du chantage démocratique des masses. Il s’agit donc de doter les institutions d’un pouvoir autoritaire suffisamment puissant pour dépolitiser l’économie et résister aux intérêts particuliers, assurer la concurrence et la liberté de commercer/posséder. Ludwig von Mises n’est pas le seul à voir le fascisme comme un allié providentiel du libéralisme. Eucken, Rougier, Lippmann, Röpke ou encore Rüstow se sont tous avérés partisans, d’une manière ou d’une autre, d’un État fort, que ce soit pour réprimer les grèves ou les velléités des masses.

Ce n’est pas inutile de le rappeler : Friedrich Hayek estimait possible de déroger à l’ordre constitutionnel et de suspendre les libertés démocratiques en cas de menaces extérieures – telles que le communisme. Il voyait par ailleurs le fascisme et le nazisme comme les conséquences directes du socialisme. Les néolibéraux se trouvent en réalité dans une voie médiane entre le socialisme et le laissez-faire : leur conception du libéralisme est non naturaliste, ni spontanéiste. Le libéralisme doit être encadré de règles visant à en baliser l’action et la pérenniser. Les syndicats ne sont quant à eux pas franchement en odeur de sainteté, même si les ordolibéraux allemands les sollicitent de telle sorte que le gouvernement se tienne éloigné des négociations sectorielles. Friedrich Hayek et Fritz Machlup les estiment par exemple responsables de la baisse de la productivité et du chômage. Un discours toujours d’actualité des décennies plus tard.

Avant d’en venir à des démonstrations récentes, les auteurs reviennent par ailleurs longuement sur l’influence de Margaret Thatcher, dont la répression des grèves de mineurs et des émeutes urbaines a depuis fait florès. Ils évoquent l’hyperconservatisme de Röpke, qui répond à la désintégration sociale par la réhabilitation des valeurs traditionnelles. Et rappellent à quel point Hayek fut opposé à l’égalitarisme et la psychanalyse, mais fervent défenseur de la supériorité des Blancs, au même titre d’ailleurs que von Mises ou, une nouvelle fois, Röpke. Un mélange de néolibéralisme, de conservatisme, de nationalisme concurrentiel et de suprémacisme qu’on retrouve, et pas en proportions négligeables, dans les discours de Donald Trump, Viktor Orban ou encore Matteo Salvini. Voilà le lien établi.

Les néolibéraux ont parachevé leur modèle en adoptant les technologies de surveillance, en réprimant les manifestations, en abolissant toute conscience de classe avec une nouvelle dialectique d’émancipation ou d’épanouissement par le travail. Ils ont valorisé les compétences en se basant sur le travail de Gary Becker sur le capital humain. Ils ont eu recours au statut d’auto-entrepreneur, dégradé les conditions de travail dans des sociétés comme France Télécom (voir dans les hôpitaux avec le lean management), créé les conditions d’une guerre, non pas géopolitique mais intérieure et sociale. N’a-t-on pas vu les médias privés et les néolibéraux chercher à mettre la gauche au pas en Amérique latine ? Ou Jean-Claude Juncker asséner qu’« il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » ? Le juge Moro, qui s’en est pris à Lula lors de l’opération « Lava Jato », n’a-t-il pas été ensuite propulsé ministre de la Justice par Jair Bolsonaro ? Michel Temer n’a-t-il pas, dans ce même Brésil, geler les dépenses publiques pour vingt ans ? Et que dire de l’Europe, ses Cours de justice et ses règles d’or ? N’a-t-elle pas constitutionnalisé l’économie de manière à ce que les gouvernements nationaux démocratiquement élus ne puissent plus déroger à sa vision du marché et des équilibres budgétaires ?

Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval et Pierre Sauvêtre s’inquiètent d’un néolibéralisme qui ne cesse de s’exacerber, au point de mettre la poste en concurrence avec Amazon au Brésil, ou d’ordonner l’attaque du Capitole aux États-Unis. Le choix de la guerre civile dont ils accusent les néolibéraux pourrait alors se traduire comme suit : le social-darwinisme qu’ont en commun le fascisme et le néolibéralisme ne fera pas que des victimes consentantes ; ceux qui s’y opposeront feront l’objet d’une répression telle qu’ils seront les victimes de conflits intérieurs, à l’image des Gilets jaunes en France. La démonstration est patiente, documentée, bien plus étayée que les quelques éléments relevés ici. Elle laisse surtout penser que les plus fragiles ont de quoi s’inquiéter : comme le rapportent les auteurs, le néolibéralisme est un système d’insiders/outsiders méticuleusement programmé pour laisser les « perdants » sur le bord du chemin.

Le Choix de la guerre civile, Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval, Pierre Sauvêtre
Lux, avril 2021, 328 pages

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4

« Sorcières !, disent-ils » : retour sur un jugement normatif

Personnage emblématique de la culture populaire, la sorcière est aujourd’hui récupérée par les mouvements féministes qui y voient, non sans raison, un double symbole d’émancipation et de misogynie. Très documentée, la bande dessinée Sorcières !, disent-ils éclaire l’histoire d’un mythe mortifère.

« Dans cette société de plus en plus patriarcale, l’assurance et l’expérience des femmes grisonnantes deviennent insupportables ; surtout si elles ne sont pas sous la tutelle d’un père ou d’un mari ! Savoir et pouvoir doivent rester entre les mains des hommes. » Ces propos sont prononcés par un chat noir qui fait office de narrateur et accompagne le lecteur tout au long d’un périple glaçant. Car il ne faut pas s’y tromper : malgré des dessins bon enfant aux couleurs légèrement désaturées, Sorcières !, disent-ils passe en revue quelques-uns des épisodes et des phénomènes les plus cruels de l’histoire humaine : les procès en sorcellerie, les condamnations arbitraires, les ordalies, la misogynie, l’interdiction faite aux femmes d’exercer la médecine, leur assignation à résidence au début de l’ère capitalistique, etc.

Boussarde, Théodora, Yolanda et Ermentrude exercent leurs talents au sein de leur communauté. Forgeron ou guérisseuse, elles vivent paisiblement jusqu’à ce que Jacob Sprenger et Henri Institoris, fils du pape Innocent VIII, arrivent dans leur campagne pourvus du Malleus Maleficarum, un guide anti-sorcellerie utile aux inquisiteurs de toutes sortes. Leur croisade est l’occasion pour Juliette Ihler et Singeon de sortir du mythe pour rallier une réalité plus navrante. Ainsi, la sorcière n’est pas tant cette vieille femme édentée au visage recouvert de poireaux qui se tient arquée sur un balai volant que cette femme émancipée, parfois reconnue pour ses vertus scientifiques, qu’on accuse sans autre forme de procès d’avoir couché avec le Diable. Parce qu’elles réalisent des tâches considérées comme dévolues aux hommes, parce qu’elles s’essaient à une forme de médecine, parce qu’elle sont en butte au patriarcat, on cherche en elles la marque du Diable et on les sacrifie au terme d’un processus aussi absurde que cruel.

Sorcières !, disent-ils raconte la peur des médecins-philosophes formés par l’Université d’être concurrencés par les guérisseuses, comment le libertinage a mené certaines femmes au bûcher, ce que l’enclôture et la privatisation des terres ont occasionné dans la collectivité, la manière dont le travail domestique a été confié aux femmes tout en étant complètement dévalorisé. Au XV et XVIIe siècle, 200 000 femmes auraient été accusées de sorcellerie ; la moitié d’entre elles en seraient mortes. Pis, on comptabiliserait en tout neuf millions de victimes en tenant compte de tous les jugements prononcés. Des villages entiers ont été décimés sous des prétextes fallacieux. L’album est une tentative de prendre langue avec ce passé funeste, de comprendre sur quels mécanismes reposaient les accusations en sorcellerie, de mesurer la postérité de ces femmes émancipées et considérées comme diaboliques. La sorcière se distingue avant tout par une volonté de s’affranchir des déterminismes sociaux. Elle a servi de variable d’ajustement religieux et capitalistique. Ses bourreaux, sous couvert de bien-pensance, ont contribué à colporter l’obscurantisme de seuil en seuil. C’est cette histoire effarante et tragique que Sorcières !, disent-ils raconte.

Aperçu : Sorcières !, disent-ils (Delcourt/Octopus)

Sorcières !, disent-ils, Juliette Ihler et Singeon
Delcourt/Octopus, mars 2021, 144 pages

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3.5

« Batman Mythology : Gotham City » : quand la ville est un personnage

La série Batman Mythology revient sur les principaux motifs de l’univers du Chevalier noir. Le présent volume, consacré à Gotham City, érige la ville en personnage à part entière, montre à quel point cette dernière apparaît en interaction constante avec Bruce Wayne/Batman et offre un point de vue sépulcral sur son versant criminel.

Dans « Le Démolisseur », récit en trois parties publié en 1992, Batman pourchasse un terroriste détruisant le nouveau Gotham pour en révéler l’architecture ancienne. La ville apparaît alors aussi duale que le Chevalier noir qu’elle a enfanté. Tandis que l’oisif milliardaire Bruce Wayne le dispute à l’incorruptible homme-chauve-souris, les édifices anciens dessinés par Pinkney cherchent un peu de lumière à l’ombre d’une modernité devenue écrasante. L’ambivalence des lieux se traduit même dans le dessin, puisque Chris Sprouse et Jim Aparo succèdent à Norm Breyfogle dans une veine bien plus noire et viscérale. La détresse claquemurée de Gotham City fait précisément écho aux souffrances intérieures de Batman. Dans « La Malédiction de l’allée du crime » (Dennis O’Neil et Don Newton, 1979), le Chevalier noir effectue une visite rituelle de Park Row, où ses parents ont tragiquement perdu la vie. Il y apprend que les porte-flingues de Toledo veulent déloger une cible dans un immeuble délabré. C’est l’occasion pour le lecteur de prendre le pouls de ces taudis construits à la hâte pour en remplacer d’autres et de découvrir l’existence morne de leurs locataires : des individus vulnérables qui n’ouvrent plus leur porte par crainte qu’on les cambriole, une femme battue qui vole au secours de son mari, des racketteurs vaquant à leurs viles occupations dans les couloirs… « Terminus » (1994), de Jamie Delano et Chris Bachalo, va encore plus loin dans l’exploration lugubre de la métropole : noir comme un gisement de charbon, il place une galerie de personnages maudits dans un hôtel désaffecté. Drogués, meurtriers, femmes adultères y trouvent refuge avant qu’on ne vienne les faucher.

Gotham City est un personnage à part entière. Lorsqu’elle est ainsi nommée en 1941, on l’a déjà affublée des traits caractéristiques des grandes villes américaines. Elle ne tardera pas à se voir nappée des représentations inquiétantes qu’on peut trouver, dans les années 1940-1950, dans les films de Fritz Lang ou de John Huston. Après une période moins grave, elle subit une double mutation : l’après-chocs pétroliers la renvoie dans une veine sombre et sinistre avant que le style poisseux et gothique de Tim Burton n’en affecte durablement l’image dans les années 1990. Cette pluralité de visages se retrouve évidemment en bonne place dans Batman Mythology : Gotham City. Pendant que « Quand la ville dort » (Bill Finger et Dick Sprang, 1945) rend hommage aux travailleurs nocturnes tout en dévoilant les coulisses du Gotham Hall Theater, « Gotham spirit » (Jeff Parker et Gabriel Hardman, 2013) fait étalage d’une violence inexpiable que Batman cherche à anesthésier jusqu’à son prochain éveil. Dans « Victoire pour le dynamique duo » (Bill Finger et Bob Kane, 1941), Batman et Robin rusent avec un peu de malice pour empêcher des malfrats de truquer un match de football. « Le super-spectacle de Gotham City » (1957), d’Ed Hamilton et Dick Sprang, s’inscrit dans une même veine, puisque Batman et Superman y feignent la maladresse lors d’un spectacle ayant pour objectif de renflouer le fonds de prévoyance de la police et ce, afin d’empêcher un homme d’affaires arriviste de faire fortune sur leur dos en vendant des vidéos de leurs exploits. « Des cris dans la nuit » (Chuck Dixon et Graham Nolan, 1996) n’a que peu à voir avec ces récits bon enfant. En plein black-out, Gotham City voit les criminels proliférer, les riches s’isoler dans leurs manoirs munis de groupes électrogènes et les policiers déserter les rues pour protéger leur famille. « Bien avant que le ciel s’obscurcisse, l’âme de cette ville était devenue aussi noire qu’une nuit sans lune. »

« Gotham noir » (Ed Brubaker et Sean Phillips, 2001) est probablement le récit le plus dense et édifiant de l’album. Il nous plonge en 1949, à une époque où James Gordon, alcoolique, a été évincé des forces de l’ordre. Batman n’est encore qu’une rumeur ; personne n’accorde le moindre crédit aux dires des criminels, qui se plaignent d’être pourchassés par une créature ressemblant vaguement à une chauve-souris. La réapparition de la maîtresse du juge Pitt – qui a disparu sans que cette affaire puisse être élucidée – provoque une série d’événements qui vont mettre au jour les agissements de la pègre et du maire Dehaven, qu’Harvey Dent cherche à traduire en justice. Le scénariste Ed Brubaker et le dessinateur Sean Phillips parviennent, en quelques dizaines de pages, à conter la naissance du Joker (Napier, un mouchard démasqué), à démontrer les faisceaux de corruption qui conditionnent Gotham City, à lier Gordon et Wayne dans un passé militaire commun, mais surtout à témoigner des liens inexorables entre Batman et sa ville. Ce dernier est en effet clair sur ses intentions : tout ce qui se passe à Gotham le concerne au plus haut point et il se réserve le droit d’y intervenir à sa guise. Gotham City n’est pas seulement le lieu où réside et agit Batman ; c’est un phare qui éclaire le passé, le présent et le futur du Chevalier noir. Cela valait bien un Batman Mythology.

Batman Mythology : Gotham City, collectif
Urban Comics, mars 2021, 296 pages

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4

« Le Livre des merveilles » : au-delà de notre horizon

Étienne Le Roux et Vincent Froissard publient aux éditions Soleil, dans la collection « Métamorphose », une adaptation libre des récits de Marco Polo, intitulée Le Livre des merveilles. Rencontres, découvertes et (més)aventures s’y invitent de manière attendue mais attrayante.

Les dessins du Livre des merveilles ne manquent pas d’originalité. Ornés d’enluminures orientales, ils présentent des couleurs désaturées, des teintes prédominantes de bleu et d’ocre, des hachures et une perspective vaguement floue. On y retrouve le style caractéristique de Vincent Froissard, déjà à l’œuvre dans l’album La Mille et unième nuit, sa précédente collaboration avec le scénariste Étienne Le Roux aux éditions Soleil. Onirique, nappé d’exotisme, ce modus operandi graphique se fond parfaitement dans un récit à deux temps : celui, au présent, de la rencontre entre Marco Polo et un jeune vagabond, mais surtout celui que le premier livre, sous forme de flashback, au second.

Celui qui se présente comme Marco Polo, « l’ami du Grand Khan » et le « conseiller de Sa Sainteté le Pape », cherche à rejoindre le port de Rimini. Pour ce faire, il a besoin d’assistance. Voilà notre jeune vagabond candidat déclaré. « Je ne mange presque rien, je me ferai tout petit, et puis il y a des brigands, c’est dangereux de voyager tout seul ! » Il s’ensuit un récit d’aventures, certes passionnant, mais qui tend à phagocyter la dimension psychologique et relationnelle de l’album. C’est l’une des faiblesses conceptuelles de ce Livre des merveilles : comment s’attacher à des personnages s’ils ne se jaugent qu’à l’aune de périples contés de manière elliptique ?

Marco Polo a été élevé par sa grand-mère et ses tantes, sa mère ayant disparu prématurément et son père multipliant les expéditions dans des contrées lointaines. De ce dernier, il hérita toutefois du polyglottisme, de l’art de la comptabilité, mais aussi d’une expertise dans la détection du mensonge ou l’appréciation de la valeur des choses. Le récit de ses aventures passe par les moines de Saint-Jean-d’Acre, une guerre fratricide en Arménie, les montagnes de Pamir et leur brume glaciale, le désert de Gobi, « une plaine immense et brûlante, où les points d’eau sont rares », puis la Chine de l’empereur Koubilaï. Il y deviendra l’espion et le missionnaire le plus apprécié de l’empire, et s’y enrichira de telle sorte qu’il aurait pu faire pâlir d’envie n’importe quel chef d’État européen. On l’assignera à résidence après la tentative de fuite de son père, avant de le libérer après avoir honoré deux ultimes missions : apaiser et unifier la Chine, puis mener la fille de l’empereur en Perse, où elle doit épouser le prince Arghoun.

Si Le Livre des merveilles pèche dans la caractérisation de ses protagonistes, il est traversé d’un esprit d’aventures et de découvertes engageant. L’éveil mutuel de Marco Polo et du vagabond, la dialectique vagabond/voyageur, le court récit biographique de l’enfant arraché à sa famille par l’indigence, le sort réservé à un personnage tel qu’Arghoun (décédé après avoir pris un traitement censé lui rendre sa jeunesse), les antagonismes, les maladies ou les cyclones, nombreux sont les éléments venant se porter au crédit d’une histoire certes un peu précipitée, mais non dénuée d’intérêt.

Aperçu : Le Livre des merveilles (Métamorphose/Soleil)

Le Livre des merveilles, Étienne Le Roux et Vincent Froissard
Métamorphose/Soleil, avril 2021, 76 pages

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3

Madame Claude : la reine des prostituées sur Netflix

2.5

Madame Claude avait été interprétée par Françoise Fabian en 1977. Cette fois, c’est Karole Rocher qui s’y colle, voix off omniprésente à l’appui. Le biopic reste classique, mais claque grâce à un casting au top. A voir sur Netflix, la sortie en salles ayant été finalement abandonnée par la production.

Gangster ou figure de l’émancipation féminine ?

Karole Rocher ne s’en laisse pas compter depuis déjà Le bal des actrices. Il semble donc que ce rôle principal dans Madame Claude ait été taillé pour elle. Elle excelle dans ce rôle mi-diabolique, mi-féministe, soit une femme qui tente de se frayer un chemin dans un monde d’hommes en… vendant le corps des femmes. Un paradoxe sur lequel elle surfe aisément, sans se poser véritablement de questions. C’est en tout cas ce que suggère la voix off omniprésente. Le film commence en 1968, à l’apogée de l’ère « Madame Claude » et se termine à la chute de cette dernière. Ici, la mère maquerelle n’est pas passive comme on a pu la voir dans L‘Apollonide, souvenirs de la maison close. Ici, ce n’est pas le souvenir ou le fantasme qui priment, mais bien l’action. Après, Sex Doll, Sylvie Verheyde, rejoue la partition de la mère maquerelle. Mais voilà qu’elle flingue le mythe, qu’elle en précipite la chute.

Tuer la mère 

Alors que son personnage principal rejette l’amour dès les premières minutes pour vanter le sexe tarifé, Madame Claude est pourtant un film d’amour. Comme celui que vont se porter Sidonie (la géniale Garance Marillier) et Claude et qui va les mener dans l’impasse. Sidonie c’est la Jeune et Jolie d’Ozon, celle qui décide, par choix, de se lancer dans la prostitution. Choix à moitié, puisque si ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de survie pour Sidonie. Offrir son corps pour ne plus avoir à subir d’assaut non consenti, se détruire pour mieux se reconstruire. Le film tourne autour de cette notion de résilience et fait de Madame Claude non pas une figure toute puissante, mais un être qui se confronte à sa fin. Le film surfe aussi sur la notion de sororité, de féminisme, en prenant une revanche sur le masculin.

Cependant, cette histoire-là peine un peu à convaincre tant elle semble avoir été ajoutée à une vie romanesque, comme pour en cautionner l’existence. La reine des putes (comme elle se surnommait elle-même) a eu jusqu’à 200 filles à sa charge et ne faisait pas dans la dentelle, est-elle excusable parce qu’elle en a « sauvé » une ? Pour briser le mythe, le film parle sans complexe des liens entre cette mère maquerelle, qui prône la liberté, et la police, mais aussi l’Elysée (la période Pompidou, Giscard) avec les figures interprétées par Benjamin Biolay (toujours aussi peu volubile) et Pierre Deladonchamps. La proxénète devient maquerelle de la République. La violence s’invite donc dans des scènes qui se voudraient érotiques. Difficile cependant de parler de prostitution, de violence et d’érotisme, mais les scènes de sexe ne prétendent pas le faire, elles sont simplement ! Cependant, Madame Claude de ce point de vue souffre la comparaison avec L’Apollonide justement…

Sans surprise 

Dans le film de Bertrand Bonello, on croisait des personnages, des femmes réellement incarnées avec toute leur saveur, leurs instants de liberté n’en n’étaient que plus beaux. Ici, tout claque, mais tout est « glacé », lissé. C’est un film pour la télé, clairement, pas étonnant qu’il se retrouve alors sur Netflix. Rien n’est surprenant pour ce personnage, pas même sa chute, précipitée par un personnage introduit très vite, un personnage aussi beau qu’inquiétant. C’est une femme, Sidonie, qui se libère et qui la détruit dans le même mouvement. C’est en choisissant cette voie-là que le film devient passionnant par moment cependant. Il insère quelque chose de vénéneux, une histoire d’attachement et de poison destructeur, de mort aussi. Et de peur de disparaître comme de s’émanciper.

En rejetant l’amour, Madame Claude s’y trouve piégée à jamais, pleine du désir d’être regardée, mais surtout d’être indispensable. Or, elle le devient de moins en moins, et surtout pas pour sa propre enfant. Une déchirure qui en suit d’autres et qui dessinent une femme aussi forte que fragile. Cependant, ce biopic au casting parfait s’avère sans éclat car sans surprise. Pourtant, la réalisatrice le décrivait comme le passionnant portrait d’un « monstre », il n’en n’est rien à l’écran, malgré l’éclat de Karole Rocher. Dommage que beaucoup de scènes tombent à plat faute d’un scénario ambitieux au-delà du simple biopic. A un monstre, il faut de quoi se nourrir, mais elle ne semble effrayer personnage, pas même Hafsia Herzi dans une scène de confrontation qui aurait pu laisser éclater le talent de deux actrices, mais qui s’avère fade au final parce que comme brisée en plein vol. Le mérite en revient au moins à Sylvie Verheyde de ne pas filmer les prostituées comme des fantasmes, mais plutôt sans fard, les yeux dans les yeux et de régler son compte à cette mère maquerelle.

Madame Claude : Bande annonce

Madame Claude : Fiche technique

Synopsis : Fin des années 1960, Madame Claude règne sur Paris et au-delà grâce à son commerce florissant. En réinventant les codes de la prostitution, en empruntant ceux de la bourgeoisie et en s’inventant un passé respectable, elle est devenue une femme d’affaires redoutée et estimée du monde politique au grand banditisme. Femme de pouvoir dans un milieu et une époque d’hommes, à la veille des grands mouvements de libération de la femme, elle sera aussi le témoin de la fin d’une époque. Sa rencontre avec Sidonie, son opposée mais aussi son alter ego, sera imperceptiblement le fil conducteur de l’érosion de son empire. 

Réalisation : Sylvie Verheyde
Scénario : Sylvie Verheyde
Interprètes : Karole Rocher, Garance Marillier, Roschy Zem, Pierre Deladonchamps, Liah O’Prey, Paul Hamy, Hafsia Herzi
Photographie : Leo Hinstin
Montage : Christel Dewynter
Sociétés de production : Les Compagnons du Cinéma, TNG Productions
Distributeur : Netflix
Date de sortie : 2 avril 2021 (Netflix)
Durée : 112 minutes
Genre : Biopic

France – 2021

Le Cimetière de Prague, d’Umberto Eco : un monde de faussaires

Avec Le Cimetière de Prague, Umberto Eco retrouve le thème du faux, de l’imposture, dans un roman certes non dénué de défauts, mais qui se révèle ludique et audacieux.

Paru en 2010 en Italie et l’année suivante en France, Le Cimetière de Prague est le sixième et avant-dernier roman d’Umberto Eco et s’inscrit, d’emblée, dans une des thématiques importantes de l’intellectuel : le faux, l’illusion.
Le roman se déroule dans la seconde moitié du XIXème siècle et tourne autour de ce que l’on n’appelait pas encore “le complotisme”. Avec un air malicieux et, on le devine presque, un sourire en coin, Umberto Eco s’amuse à démonter le mécanisme complotiste en oeuvre, ici, tout particulièrement contre les Juifs et les francs-maçons. La justesse de son propos est telle que l’on peut voir les rouages de cette mécanique en mouvement encore de nos jours :
_ imaginer une supra-gouvernance secrète, qui dominerait les gouvernements officiels et chercherait à opprimer les nations ;
_ mettre en scène des réunions secrètes où se décideraient le sort du monde et les actions pour réduire les libertés individuelles ;
_ créer un plan dont le but serait de soumettre la chrétienté ;
_ ré-interpréter chaque action (ou non-action) des dirigeants par le biais de ce plan imaginaire.
Mais il ne faut pas croire qu’Umberto Eco a fait là un livre à thèse lourd et sérieux. Le Cimetière de Prague est un roman historique nourri par la culture encyclopédique, l’infinie érudition de son auteur. En effet, Umberto Eco nous affirme qu’à part son protagoniste, tout le reste, dans le roman, est véridique : personnages secondaires (parfois franchement farfelus, il faut bien le dire), événements, livres ou articles, etc.

Le parti pris d’Umberto Eco, dans ce roman, est donc d’inventer un personnage, Simon Simonini, qui va concentrer sur sa personne les différentes théories du complot en vigueur dans la dernière moitié du XIXème siècle. Anticlérical, antimaçonnique et surtout antisémite, le notaire-faussaire va fabriquer de toutes pièces, par commandes privées ou gouvrnementales, de faux actes ou des documents falsifiés dans le seul but de discréditer telle personne ou telle organisation.
Et ainsi, voyageant entre l’Italie et la France, notre protagoniste va être à l’origine aussi bien des Protocoles des Sages de Sion que du faux bordereau sur lequel se basera l’accusation contre le capitaine Dreyfus.
Ce procédé littéraire, visant à créer un personnage pour unir des faits différents relevant de la même logique, est à la fois l’originalité et la limite du roman. À force de vouloir unir les différentes théories complotistes qui ont émaillé l’histoire politique agitée de cette fin de XIXème siècle, Umberto Eco fait un roman qui s’éparpille un peu trop, suite d’événements unis artificiellement. On passe sans transition de Garibaldi aux francs-maçons, des cercles satanistes à la répression de la Commune. Le roman donne l’impression de cumuler les faits historiques réinterprétés par l’esprit détraqué du protagoniste, mais cela manque parfois d’unité.

L’autre défaut du Cimetière de Prague réside dans la mécanique narrative mise en place par Umberto Eco. Un beau jour de la fin du XIXème siècle, Simon Simonini se réveille amnésique. Suivant les conseils d’un neurologue viennois rencontré par hasard (le “docteur Froïde”), Simonini se décide à convoquer ses souvenirs en écrivant un journal et, ainsi, redonner la lumière à une mémoire tombée dans l’ombre. Or, dans le même logement, un autre homme, l’abbé Dalla Piccola, subit exactement la même amnésie et va intervenir, à intervalles réguliers, dans le même journal que Simonini.
Très vite, il devient évident que les deux caractères ne sont que deux facettes d’un même personnage, cependant Eco maintient une sorte de faux suspense rapidement éventé autour de l’identité de Dalla Piccola.
Ce système narratif est totalement cohérent avec le thème du faux, de l’imposture, mais il alourdit un peu le roman. Le début en est laborieux.
Ces défauts gâchent un peu le plaisir de lecture du roman. Mais malgré cela, Le Cimetière de Prague reste un roman savoureux, qui plaira aux amateurs de romans historiques. Eco mêle habilement réalité et fiction. Il reconstitue le débarquement des Mille, la Commune ou l’affaire Dreyfus (dans un des meilleurs chapitres du roman). On croise des personnalités comme Garibaldi, Alexandre Dumas, Esterhazy ou Edouard Dumont.
De plus, comme c’est souvent le cas lorsque l’on parle d’imposture, Le Cimetière de Prague peut se lire aussi comme un roman sur la littérature elle-même, c’est-à-dire l’art de créer des récits fictifs, inventés de toutes pièces, tout en étant plus vrai que nature. La confusion entre fiction et réalité, l’illusion de réel, tout cela, finalement, est l’oeuvre quotidienne des romanciers.
Le Cimetière de Prague est finalement un roman un peu long, un peu lourd, mais globalement malicieux, ludique et érudit.

« Sur les dents » : incisif et aux racines profondes

Dans la collection « Cahiers libres », aux éditions La Découverte, paraît l’essai Sur les dents, du journaliste Olivier Cyran. Incisives, canines et molaires y apparaissent comme un marqueur social, dans leur dimension politique, mais aussi à travers la manière dont elles sont prises en charge par les professionnels de la santé.

C’est un minuscule organe blanchâtre, dur comme de l’acier, encapsulant l’ADN humain. C’est aussi un immense impensé, tant dans sa dimension sanitaire que sociale ou politique. Le stomatophobe Olivier Cyran se penche sur la dent, ses traitements médicaux et leurs racines historiques. Surtout, il replace ce qui apparaît pour beaucoup comme une chose anodine au centre d’une réflexion transversale. Car la dentition peut s’apparenter à un précieux témoignage : celle des manifestants porte les séquelles de la répression policière, celle des femmes les stigmates de la possessivité et la violence masculines, celle des pauvres la marque du dénuement et de l’absence de soins de base, celle des riches la trace d’une blancheur éclatante issue de cliniques hors de prix.

C’est un secret de Polichinelle : les frais dentaires sont très chichement pris en charge. L’Organisation mondiale de la santé observe d’ailleurs que les inégalités en matière de santé bucco-dentaire demeurent profondément injustes et inacceptables. Selon un rapport de la Cour des comptes datant de 2016, l’assurance maladie obligatoire ne couvrirait pas plus de 33 % des dépenses dentaires en France. Aux États-Unis, la situation est encore plus préoccupante. Parmi les 13-15 ans, 25 % des adolescents noirs souffriraient de caries non soignées, soit presque trois fois plus que leurs homologues blanc (9 %). Dans les prisons texanes, les détenus édentés se voient systématiquement refuser le remboursement de leur dentier. Comme si l’on pouvait se nourrir à la paille indéfiniment sans en souffrir. Les dentistes américains préfèrent par ailleurs souvent se charger de cosmétique plutôt qu’exercer une activité de soignants. Ainsi, 14 % de la population américaine a recours au blanchiment dentaire contre seulement 3 % au Royaume-Uni. En parallèle, et il faut y voir un symbole édifiant de fracture sociale, environ quatre millions d’Américains édentés n’auraient pas les moyens d’acquérir un dentier.

La France est-elle étrangère à ces pratiques discriminantes envers les classes populaires ? Si l’on en croit Olivier Cyran et ses nombreux interlocuteurs, il n’y a pas lieu de le penser. Fin 2018, le Défenseur des droits a même dû exiger des plateformes de prise de rendez-vous en ligne comme Doctolib qu’elles suppriment leurs mentions ouvertement discriminatoires. Il arrivait fréquemment d’y lire des avertissements tels que : « Les bénéficiaires de la CMU ne sont pas acceptés. » Pis, en 2005, un courrier confidentiel envoyé à 16 000 de ses adhérents par la Confédération nationale des syndicats dentaires recommandait d’inscrire les patients bénéficiaires de la CMU sur liste d’attente. Une voie de garage en somme. En cause : le principe du tiers-payant qui dispensait les patients en difficulté financière d’avancer les frais, mais aussi des dépassements tarifaires ratiboisés. La même année, une étude de Médecins du monde menée auprès de 230 professionnels estimait à plus d’un tiers la proportion de dentistes refusant de soigner les patients sous catégorie CMU. Et une étude du mensuel Capital estimait en 2009 le taux de fraude chez les dentistes aux alentours de 20 %. L’un d’entre eux, sous anonymat, confie d’ailleurs à Olivier Cyran que la moitié des bataillons mériterait d’être rayée de l’Ordre national en raison de pratiques peu scrupuleuses, voire dangereuses et/ou illégales. Et l’auteur de rappeler qu’il est courant de rencontrer des professionnels refusant, souvent de manière inavouée, de soigner les enfants (trop chronophages, aux prestations pas assez rémunératrices) ou, nous l’avons vu, les patients bénéficiaires de la CMU (refusés au moindre retard ou dès la prise du rendez-vous en raison de plannings soi-disant trop chargés).

Revenons justement sur l’Ordre national des chirurgiens-dentistes. Olivier Cyran ne manque jamais d’ironie dans son récit dentaire, et a fortiori lorsqu’il évoque l’encadrement de l’activité des dentistes en France. L’ONCD est dirigé par dix-neuf personnes se versant des indemnités annuelles de… 600 000 € ! Et s’offrant en sus des appartement de fonction tous frais payés. L’Ordre a l’air particulièrement acerbe envers ceux qui oseraient émettre des critiques à son égard, comme en témoigne longuement Bernard Jeault (nom d’emprunt), mis à l’index parce qu’il a cherché à se mettre au service de patients désargentés. L’ONCD a toutefois mis en place un Bus social dentaire, dont l’envers n’est pas aussi rose qu’escompté. En élargissant un peu le spectre, Olivier Cyran s’intéresse à la formation des dentistes : la déontologie ou les considérations de santé publique y sont quasi absentes. En revanche, le futur dentiste doit tôt s’endetter pour acquérir le matériel nécessaire à ses études, puis en vue de reprendre un cabinet. Cela a des répercussions immédiates, en le poussant à enchaîner les prestations rémunératrices pour éponger son ardoise. Il faudrait en fait à notre dentiste un chiffre d’affaires de 300 € de l’heure pour pouvoir s’offrir un matériel satisfaisant et du personnel administratif en suffisance. Or, comme le rappelle l’auteur, une consultation pour un bilan dentaire nécessite trois quarts d’heure pour que ce dernier soit dûment réalisé, mais ne rapporte toutefois que 23 €. Injections contradictoires ? Dans le même ordre d’idées, un détartrage est souvent expédié en moins de 10 minutes. Plutôt qu’utiliser des instruments doux, le dentiste monte en puissance pour aller plus vite et contribue alors à user l’émail. Il se montrera aussi peut-être moins regardant sur la stérilisation. Car, pour s’enrichir, ou à tout le moins gagner sa vie, il faut soit travailler énormément, soit faire des entorses aux normes. C’est ce qui ressort de cette lecture édifiante, et cela a des répercussions directes sur les gestes réalisés. Exemple : le composite fait perdre de l’argent aux dentistes alors que les prothèses s’avèrent au contraire hautement rémunératrices, ce qui conditionnerait les modes opératoires. La parodontie est un autre cas révélateur, en ce sens qu’elle est facile à diagnostiquer, mais coûteuse et peu prise en charge par la mutuelle. Elle demande énormément de temps de la part du dentiste, qui a alors tendance à privilégier la solution la plus lucrative : l’implant.

Sur les dents plonge ses racines loin dans le temps. Un voyage nous mène à la révolution néolithique, lorsque la culture de blé a favorisé l’apparition des caries et accéléré l’usure des dents. En 10 000 ans, nous avons en effet considérablement bouleversé notre alimentation, alors que notre dentition est restée semblable. Elle résiste in fine très mal aux céréales et aux sucreries. L’auteur rappelle qu’on a trouvé des traces de dents perforées à Mehrgarh 7000 ans avant Jésus-Christ. Et qu’en 1215, le Vatican a interdit aux prêtres d’exercer la chirurgie dentaire, ce qui a poussé les forains et les barbiers à prendre la relève (ce qui a impacté l’image des dentistes). Le commerce triangulaire et les tonnes de sucre qui en découlaient ont également marqué le début d’une ère de caries, sauf qu’à cette époque ce sont les riches qui pouvaient se payer du sucre et qui présentaient par conséquent des soucis dentaires. Même Louis XIV en souffrait. George Washington possédait quant à lui un dentier à dents d’esclaves. Ces dernières étaient d’une telle blancheur qu’elles attisaient la jalousie des maîtres blancs. En retour, les esclavagistes n’hésitaient pas à briser les dents de leurs esclaves pour les identifier plus facilement en cas de fuite… Des siècles plus tard, ce sont les cabinets dentaires low cost tels que Dentexia, qui ont proliféré suite à la loi Bachelot, qui cherchent à exploiter à leur profit la dentition des populations les plus fragiles, comme l’explique longuement Olivier Cyran. Cette histoire, et bien d’autres encore, émaillent son essai. Et replacent la dent au centre des attentions.

Sur les dents, Olivier Cyran
La Découverte, mars 2021, 296 pages

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3.5

« Bitter Root : Rage et rédemption » : vivre avec la douleur

Le second tome de Bitter Root paraît aux éditions HiComics. En liaison directe avec l’histoire américaine, il place des démons de plusieurs types sur la route de la famille Sangerye. Avec en toile de fond une réflexion sur le racisme et les ressentiments qu’il occasionne.

Comme le rappellent plusieurs documents glissés en appendice de l’album, la série Bitter Root entretient une relation étroite avec l’histoire douloureuse des Afro-américains aux États-Unis. Le massacre du « Black Wall Street » à Tulsa, en 1921, bien que demeurant largement méconnu, apparaît comme l’incubateur du récit de Chuck Brown, David F. Walker et Sanford Greene (également crédités comme dessinateurs). À cet égard, Bitter Root s’inscrit dans les pas de certains albums de Superman, Spiderman ou des X-Men : il plonge ses racines dans un contexte sociopolitique clairement identifiable, avec lequel il va régulièrement interagir. « Rage et Rédemption » repose par ailleurs sur un schisme d’importance : la famille Sangerye, au frontispice de la série, est partagée entre la volonté de soigner les Jinoos, « des humains infectés par la haine », et celle, plus radicale, de les éliminer. Certains pensent ainsi qu’il est possible de faire entendre raison aux racistes quand d’autres estiment qu’ils sont perdus à jamais. Le Docteur Walter Sylvester est quant à lui aveuglé par la douleur et les ressentiments. Il a perdu ses enfants et entend venger leur disparition tragique à l’aide de divinités mortifères. Peu importe la voie par laquelle on explore Bitter Root, la série s’avère passionnante par une faculté rare à faire entrer en résonance le récit fictif et les faits historiques, mais aussi à ériger ses personnages en symboles éthiques et politiques intemporels.

Sur le plan graphique, là encore, « Rage et Rédemption » tient toutes ses promesses. Les couleurs sont exploitées de manière à restituer au mieux les émotions des personnages. La coloriste Sofie Dodgson le note d’ailleurs dans les bonus de ce volume : « Certains choix de couleurs ont clairement été faits en réponse aux dessins – comme ces aplats de mauve sombre et viscéral autour d’un personnage en souffrance ou mélancolique, et des couleurs désaturées pour le fond lorsqu’il paraît abattu. » L’expressivité des visages, le dynamisme des dessins, la structure très élaborée des planches, avec des vignettes disposées de manière changeante ou intégrées en surplomb, contribuent, au même titre que la pluralité des monstres, à la (grande) qualité d’ensemble de l’album. Ce dernier nous fait passer du Maryland des années 1850 au Harlem des années 1920 en passant par Tulsa ou Boley. Tous ces cadres ont en commun de laisser entrevoir les horreurs/douleurs du racisme et de mettre les protagonistes de Bitter Root en confrontation avec des créatures démoniaques, connues ou non, troublant le cours de leur existence. Une transition narrative a également lieu dans une sorte de purgatoire : « Barzakh est un portail entre deux mondes. Une barrière entre la terre et une autre dimension. » C’est là que Cullen retrouve son père et sa tante Nora, mais surtout s’aguerrit et apprend à combattre les Jinoos et autres Inzondos. Les retrouvailles familiales qui s’ensuivent, la galerie de personnages qui s’offre au lecteur, mais aussi l’émancipation des femmes, qui s’illustrent bientôt au combat, apportent de la densité à l’ensemble.

Ce second tome de Bitter Root met en scène Adro, un « ange du châtiment ». Ce dernier se nourrit des malheurs du peuple noir dans le sud raciste des années 1920. Le décor est planté avec ce panneau placé en guise d’avertissement à l’entrée d’une ville : « Les Nègres ont pas intérêt à s’attarder la nuit tombée. » Ce qu’Adro trouve dans les anciens États esclavagistes américains, c’est un traumatisme collectif sur lequel capitaliser. « Le réconfort que tu proposes n’est qu’un masque pour le chaos. Le salut que tu promets ne mène qu’à la damnation. » Plus au Nord, à New York, une réunion des familles en lutte contre les Jinoos et les Guizis (de Chinatown) permet de prendre la pleine mesure de la stéréotypisation des comportements dont souffrent encore les Noirs : la famille Sangerye est renvoyée, sans autre forme de procès, à la magie ou l’absence de discipline, soit une primitivité qui en dit probablement davantage sur celui qui l’énonce que sur ceux sur lesquels elle est censée se porter. En ce sens, Bitter Root peut être vu comme une ode à la tolérance, shootée à la violence et aux douleurs intériorisées.

Bitter Root : T.02 – Rage et Rédemption, Chuck Brown, David F. Walker et Sanford Greene
HiComics, mars 2021, 208 pages

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4

« Journalisme » : un idéal esquinté

La collection « Le mot est faible » s’enrichit d’un nouveau titre consacré au journalisme. L’auteur, pigiste et documentariste Olivier Villepreux explore ce qui est censé en former l’essence. Il désigne aussi certains phénomènes mettant à mal ses principes fondamentaux.

Le journalisme ne se réduit pas à la détention d’une carte de presse. Olivier Villepreux, lui-même dépourvu de ce précieux sésame, le définit plutôt comme une activité consistant à exposer des faits fiables et vérifiables à destination d’un public donné. Avec l’avènement d’Internet et la multiplication des plateformes numériques, tout citoyen peut ainsi se trouver en position de traiter une information de manière journalistique et de la transmettre à son public. « Un travail plus qu’un statut », comme le stipule avec à-propos l’auteur.

Une fois ce cadre définitionnel posé, Journalisme va passer en revue, certes sommairement, les réalités dans lesquelles l’activité journalistique s’est enferrée. Le quotidien 20 minutes a détaché les contenus de toute valeur financière. Une information de qualité a pourtant un prix : celui du journal. Malgré les ordonnances de 1944 limitant la concentration de la presse, le secteur a vu des groupes tentaculaires se former, sous l’impulsion première de Robert Hersant. La presse a alors souvent pris un tour conservateur et s’est lestée d’usages tels que des médias comme Acrimed ou Arrêt sur images ont fait de son analyse critique leur spécialité.

Le « caquetage de l’information en continu », la « caste de penseurs publics professionnels et autoproclamés », l’immédiateté, la parole des experts ou encore les ménages, ces situations où le journaliste est à la fois juge et partie, figurent en bonne place dans l’opuscule d’Olivier Villepreux. Un écueil moins souvent évoqué est également soulevé par l’auteur : celui des rubriques, qui aboutissent à une spécialisation empêchant parfois une lecture transversale des faits. On trouve ainsi cette phrase, mise en exergue : « Imposées, les rubriques, jamais questionnées, subvertissent et limitent le potentiel des journalistes par la spécialisation. »

L’auteur revient longuement sur la formation de journaliste, qu’il décrit comme un « formatage ». Il s’épanche sur les secrétaires de rédaction, auprès desquels il a beaucoup appris, auparavant expérimentés mais aujourd’hui essentiellement constitués de jeunes journalistes sur lesquels les rédacteurs en chef ont une certaine emprise. Olivier Villepreux explique aussi que les courriels auxquels recourent de plus en plus d’intervieweurs empêchent toute spontanéité et « prise de température ». Comment en effet interpréter au plus juste les propos d’un interlocuteur sans connaître les émotions qu’il met derrière chaque phrase ? Enfin, moins politisés et cultivés, les nouveaux journalistes seraient en revanche plus généralistes et souvent issus des classes sociales supérieures, auxquels ils s’adressent d’ailleurs en première intention.

Journalisme n’a aucune prétention à l’exhaustivité. La collection « Le mot est faible » est souvent l’occasion de prendre le pouls d’un concept qui nécessiterait, pour être véritablement épuisé, bien plus que les quelque 120 pages que ses opuscules lui dédient. Le livre d’Olivier Villepreux n’en est pas moins édifiant quant à une activité soumise à de nombreux défis. Et qui gagnerait certainement à prendre ce conseil au pied de la lettre : « Il ne faut pas donner au lecteur ce qu’il veut, il faut donner au lecteur des réponses à des questions qu’il ne se pose pas forcément de lui-même et ne peut résoudre seul. »

Journalisme, Olivier Villepreux
Anamosa, mars 2021, 112 pages

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3.5

Les égarés tentent de survivre dans la nature sauvage

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Le jour de ses 18 ans, par une belle journée d’hiver, Wilfred (dit Wolf) Truly vient randonner dans un coin qu’il connaît bien. Négligence révélatrice, il oublie d’emporter son sac à dos. Son but : Angel’s Peak, à l’écart des endroits les plus fréquentés. Pour s’en approcher, il emprunte un téléphérique. Pendant l’impressionnant trajet, il remarque trois femmes qui vont bientôt faire partie de sa vie, ou plutôt de leur tentative commune de survie.

Plus tard, alors qu’il marche dans la forêt, Wolf retrouve ces femmes dans des circonstances inattendues. Plus ou moins égarées et quelque peu inquiètes, elles l’appellent. Le prenant pour un guide professionnel, elles finissent par le convaincre de les guider vers Secret Lake, le but de leur expédition, qu’il connaît. C’est seulement alors qu’il réalise qu’elles sont ensemble et de la même famille : Nola la grand-mère, Bridget la mère et Vonn la fille. L’imprévu surgit faisant paniquer Bridget. Dans sa course folle, elle entraîne les autres et les voilà perdus. Ensuite, avec l’obscurité naissante, ils sont surpris par un terrain sur lequel la glissade, inévitable, les fait aboutir sur une sorte de corniche en surplomb où un léger creux dans la falaise leur offre un maigre abri.

Pris au piège

De cet endroit où les randonneurs ont atterri, aucune voie naturelle ne se présente pour rejoindre les sentiers pratiqués (qui sont beaucoup trop loin pour espérer attirer l’attention). Ils vont devoir faire preuve d’intelligence, d’organisation et de ténacité pour espérer s’en sortir. Le vrai souci, c’est qu’aucun des quatre n’est équipé par rapport aux conditions qui se présentent. Dans leur glissade incontrôlée, ils ont perdu un sac à dos qui contenait des barres aux céréales et des bouteilles d’eau. Ils vont également souffrir du froid, car la température descend tellement pendant les nuits que la météo pourrait tourner à la neige. Détail pratique : Vonn marche en tongs.

Objectif survie

Dans un premier temps, le groupe se contente de s’organiser pour résister aux conditions difficiles, à plus de 2 000 mètres d’altitude. Les nombreux dialogues mettent à jour quelques tensions familiales, ainsi que petits et gros mensonges. Les caractères se révèlent. Rapidement, la survie devient le seul objectif. Alors, le groupe se soude et la solidarité apparaît là où on ne l’attendait pas vraiment. Enfin, le groupe ayant compris ne devoir compter sur aucune aide extérieure, le dépassement de soi devient la seule solution.

Inventaire des faiblesses

Le roman tient en haleine grâce à un détail qui fait son effet : dès le début on sait que le groupe ne s’en sortira pas dans sa totalité. Alors, on frémit à chaque mauvaise surprise qui se présente et on guette les faiblesses des uns et des autres, en se demandant ce qui se révélera fatal. Bien entendu, les raisons possibles sont multiples. L’âge pour Nola par exemple, les pieds de Vonn qui la font souffrir de plus en plus, les croyances un peu naïves de Bridget qui annonce des rêves prémonitoires sur lesquels sa fille Vonn ironise (soit disant, ils s’en sortiront). Un leitmotiv obsède Wolf – qui lui est victime d’hallucinations – ceux qui s’en sortent sont ceux qui y ont toujours cru. Et ceux-là sont de toute façon ceux qui résistent le mieux et le plus longtemps. Ce qui est en totale contradiction avec ses intentions initiales en venant randonner dans le coin.

Wolf et son vécu

Attardons-nous donc un peu sur Wolf, dont la condition de narrateur indique que lui s’en sortira. Avec un sens de la progression dramatique qui lui permet de soigner la psychologie de ses personnages, la canadienne Lori Lansens construit son roman comme une longue confession, par moments écrite comme une lettre que Wolf adresse à son fils. Un fils à qui il a décidé de dire enfin toute la vérité. Car on comprend que depuis de longues années, cette dramatique randonnée en montagne a représenté une sorte de sujet tabou entre eux, alors qu’il s’agit d’un moment crucial dans leurs existences. Pour Wolf, ces cinq jours ont été l’occasion de faire le point. L’aboutissement de son introspection nous est livré au fur et à mesure, comme des parenthèses dans le roman. Cela pourrait être une manière de nous inciter à avancer dans la lecture si seules les péripéties en pleine nature nous intéressaient. Mais tout ce que Wolf raconte se révèle de plus en plus bouleversant. Son histoire familiale mouvementée (avec notamment un déménagement improvisé du Michigan vers la Californie) le hante tout autant que son amitié marquante avec Byrd.

Marquant !

Les égarés est donc un haletant roman de survie qui peut se lire comme un thriller situé en pleine nature. Bien que décrite comme potentiellement dangereuse et hostile, celle-ci présente la réalité du monde à laquelle tout un chacun doit s’adapter. Ainsi, le groupe doit s’organiser et improviser avec intelligence ou instinct. Le temps qui passe les affaiblit et les démoralise. Désormais, les petites tricheries habituelles se révèlent vaines et absurdes. On ne s’étonne donc pas de voir les survivants finalement déboussolés par leur retour à la civilisation, incroyablement soudés par les épreuves et presque déçus de ne plus avoir à lutter pour leur survie.

Les égarés, Lori Lansens – Traduit de l’anglais (canadien) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Editions Alto – 2015 ; 10/18 : 2019
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4

La Peine du talion : l’âme corrompue

En excavant ce véritable joyau oublié, Sidonys/Calysta ajoute une jolie pièce à sa collection bien fournie de « Westerns de légende ». Dans ce film de 1948 signé du quasi-inconnu Henry Levin et au scénario particulièrement intéressant, William Holden est opposé à un Glenn Ford dans un superbe contre-emploi d’ancien officier que la guerre a rendu ivre d’autorité et de violence. Un Technicolor maîtrisé, une musique marquante et, surtout, des suppléments généreux et instructifs, font de cette sortie un immanquable pour tout amateur de westerns ! 

Henry Levin, honnête tâcheron américain à la cinquantaine de réalisations, pour la plupart oubliées ou presque (deux exceptions notables : Voyage au centre de la Terre en 1959, très éloigné du roman de Jules Verne mais indéniable succès commercial et critique, et Je chante pour vous, suite du très populaire Roman d’Al Jolson qui remporta également un succès énorme), hérite un peu par hasard de la direction de La Peine du talion (The Man from Colorado). C’est en effet Charles Vidor, qui avait travaillé avec Glenn Ford à peine deux ans plus tôt sur le classique Gilda (il retrouvera le comédien dès Les Amours de Carmen, sorti la même année que La Peine du talion), qui devait mettre en scène ce western. En opposition régulière avec le co-fondateur de la Columbia et producteur Harry Cohn (qu’il vient même d’attaquer en justice), Vidor entame le projet dans des circonstances particulièrement défavorables, et est débarqué par Cohn dès le début du tournage. Henry Levin, engagé par le studio en 1943 et ayant déjà réalisé une dizaine de films depuis lors, prend la succession de Vidor. Anecdote amusante : à peine un an plus tôt s’est déroulé exactement le même scénario, lorsque Vidor se brouilla avec Cohn sur le tournage de Peter Ibbetson a raison, fut écarté et se vit remplacé par le même Levin ! En somme, ce dernier, soldat loyal du studio (n’y lisez pas un terme péjoratif), a l’habitude de jouer aux « bouche-trous » …

Si Bertrand Tavernier n’est pas tendre vis-à-vis de Henry Levin, dont il déplore à juste titre le manque de créativité dans la mise en scène (lire plus bas), il n’empêche que ni son début de tournage mouvementé ni la perte que représente le remplacement de Vidor par Levin ne sont parvenus à ruiner La Peine du talion, et cela pour plusieurs raisons. Le film est avant tout porté par un scénario solide et peu conventionnel pour l’époque. Le récit débute au crépuscule de la guerre de Sécession. A peine démobilisé et retourné à la vie civile, un colonel nordiste, Owen Devereaux, se voit offrir une position de juge dans son patelin d’origine. Il accepte à condition que son ami le capitaine Del Stewart, qui l’a accompagné durant toute la guerre, se joigne à lui dans le rôle du shérif. L’euphorie de la fin de la guerre et les belles intentions des deux hommes sont toutefois rapidement occultées par les tendances violentes de Devereaux, révélées dès la première scène. A l’évidence, l’ancien officier a été transformé par la guerre et est désormais incapable de maîtriser sa soif d’autorité et de violence, que ne fait que décupler la position importante qu’il lui a été offerte sur un plateau… De plus en plus alerté par la tournure des événements, Del se distance de son ami.

La première séquence, qui voit le colonel Devereaux céder (déjà) à ses bas instincts en massacrant une colonne de Confédérés après avoir sciemment ignoré leur drapeau blanc, marque le film d’un sceau de l’infamie bien loin de l’héroïsation et des frontières morales clairement établies qui sont l’apanage du western « classique ». Dans La Peine du talion, l’ambiguïté prévaut. Car même si le spectateur prend vite conscience que Devereaux n’est pas le héros auquel il pouvait s’attendre, le comportement de l’officier et futur juge ne suit en rien les règles d’une caractérisation évidente. Dès la scène qui suit le massacre des Sudistes, Devereaux confie en effet dans son journal intime (qui le trahira plus tard) son incompréhension et son inquiétude devant ses propres actes. Devenu juge, il trahira ceux qui, hier, servaient sous ses ordres, en prenant le parti d’un riche propriétaire qui a profité d’une législation inique pour s’approprier leurs terres pendant la guerre. Le dispositif psychologique de Devereaux est aussi subtil que tordu : ivre de pouvoir, il œuvre peu à peu à la trahison de tous ses proches (ses soldats, Del, son épouse Caroline), et donc à son propre isolement. Ce dernier justifie alors des représailles de plus en plus brutales, dans un cycle infernal qui semble inarrêtable – c’est sans compter l’action de Del, le véritable héros du film.

Dans le rôle de ce personnage complexe, Glenn Ford fait des merveilles dans un contre-emploi parfait, puisqu’il a rarement joué le rôle d’un antagoniste. On ne répétera jamais à quel point Ford était un comédien d’une finesse rare, qui ajoute ici beaucoup à la crédibilité d’un personnage de plus en plus terrifiant, un homme psychologiquement meurtri dont le désir de présider à la destinée des hommes est galvanisé par l’autorité de tuer qui lui a été donnée. De quoi faire regretter que Ford n’ait pas incarné plus souvent des « méchants » … Face à lui, William Holden parvient à donner le change, certes dans un rôle plus convenu, en osant sortir du silence et du confort de sa position et en acceptant de se mettre hors-la-loi quand la loi est devenue corrompue. Ajoutez au scénario passionnant et aux prestations de haut vol des comédiens une musique très réussie et un Technicolor de toute beauté (qui compense, il est vrai, une mise en scène peu inspirée), et vous obtenez un western à redécouvrir d’urgence. Seule la conclusion bâclée du film (le happy end est totalement artificiel par rapport à la tonalité générale, qui préfigure déjà le western crépusculaire) laisse un goût amer en bouche, mais pas suffisamment pour gâcher notre plaisir.

Synopsis : Owen Devereaux, ancien colonel de l’armée nordiste démobilisé, est désormais juge dans une petite ville du Colorado. Transformé par son expérience de la guerre, son extrême sévérité lui attire l’hostilité générale, y compris celle du shérif, Del Stewart, son ancien adjoint dans l’armée.

SUPPLÉMENTS

Fidèle à ses bonnes habitudes, surtout dans sa collection de westerns, l’éditeur Sidonys/Calysta propose au spectateur de généreux suppléments qui, couplés à la qualité intrinsèque du film, en font une sortie incontournable.

Grand spécialiste du western et habitué de l’exercice, Bertrand Tavernier est invité à livrer son analyse du film dans un premier bonus d’une trentaine de minutes. Puits de connaissances cinématographiques, le cinéaste français resitue la carrière de Levin, qu’il juge assez durement en le qualifiant d’un des réalisateurs les moins intéressants des années 40-50 et dont il fustige le manque d’imagination. En revanche, il loue le sujet du film, l’absence totale d’empathie d’un homme qui explique (justifie ?) sa folie par les effets de la guerre. Et Tavernier de conclure que le sujet en dit autant de la guerre de Sécession que du second conflit mondial, qui s’est achevé à peine trois ans avant la sortie de l’œuvre. Même si on est toujours aussi impressionnés par sa connaissance pointue du cinéma américain, Bertrand Tavernier déçoit par rapport à la qualité habituelle de ses analyses. En constatant le caractère laborieux de certaines explications (il se perd notamment dans des détails sans grande importance au sujet du parcours des scénaristes Ben Maddow et Borden Chase), on ne peut s’empêcher de se dire que le metteur en scène, récemment décédé, était sans doute déjà diminué au moment où cet entretien fut enregistré… De plus, il est permis de ne pas partager la dureté de certaines critiques (mise en scène peu imaginative, bonnes idées mais pas toujours abouties, coiffure ridicule de Glenn Ford), même si Tavernier n’en oublie pas de louer les grandes qualités du film.

Dans sa présentation d’une dizaine de minutes, Patrick Brion est nettement plus positif, et réhabilite le pauvre Henry Levin qui n’a pas été épargné par Tavernier. Brion s’attarde notamment sur l’originalité de certains aspects du film, en particulier les injustices qui eurent lieu pendant la guerre (les soldats sont spoliés par une loi fédérale stipulant que les hommes n’ayant pas eu accès à leurs terres pendant trois ans la perdent, ce dont profitent les planqués de l’arrière). On pourrait ajouter à ce commentaire le caractère particulièrement ironique de cette injustice, intimement liée aux relations traditionnellement compliquées entre autorité fédérale et législations étatiques aux Etats-Unis, frappant dans le film des Nordistes, alors que l’ingérence de l’Etat fédéral fut une cause fondamentale de la sécession des Etats du sud, et donc de la guerre civile.

Enfin, le documentaire William Holden: The Golden Boy est proposé en guise de dessert copieux (1h). Daté de 1989, il a été réalisé par un spécialiste de l’exercice, Gene Feldman, qui consacra des documentaires à bon nombre de stars du grand écran, comme Yul Brynner, Michael Caine, Ingrid Bergman, Jack Lemmon, Vivien Leigh, Marilyn Monroe, Gregory Peck, etc. Certes, le film apparaît quelque peu daté et formaté pour le petit écran, mais il résume parfaitement tous les aspects de la vie privée et publique de ce grand acteur qui tourna avec et sous la direction des plus grands. La liste pléthorique des invités qui s’expriment dans ce documentaire en témoigne : Glenn Ford, Robert Mitchum, Blake Edwards, Sidney Lumet, Robert Wise, et j’en passe. De quoi passer une heure instructive en (très) bonne compagnie !

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • Présentation de Bertrand Tavernier
  • Présentation de Patrick Brion
  • « William Holden: The Golden Boy », documentaire de Gene Feldman
  • Bande-annonce
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4.5

King Hu célébré en coffret Blu-ray + livre chez Spectrum Films

Début d’année 2021, Spectrum Films a illuminé le cœur des cinéphiles en consacrant un coffret Blu-ray au wu xia pian Raining in the Mountain (1979) et plus largement à son cinéaste-maître, King Hu. L’éditeur n’a pas mâché le travail en proposant un deuxième film du réalisateur, All the King’s Men (1983), et en accompagnant ces métrages récemment restaurés avec une pléthore de compléments dont King Hu : in his own words, le formidable ouvrage de Roger Garcia.

Raining in the Mountain – synopsis : Au XVe siècle en Chine sous la dynastie Ming, le monastère Bouddhiste des Trois Trésors est l’un des plus renommés. Le bonze supérieur très âgé songe à se trouver un successeur. Pour l’aider dans son choix, il invite trois hôtes de marque à venir lui prodiguer leurs conseils : un riche marchand, fidèle soutien au monastère, le général Wang, et maître Wuwai, un sage bouddhiste. Sans oublier les accompagnants, Renarde Blanche, Serrure d’or et le commandant Zhangcheng, tous attirés par un fameux manuscrit à la valeur inestimable.

All the King’s Men – synopsis : L’empereur de la dynastie Zhou affaiblit et malade est sous l’influence d’un charlatan, le taoïste Li, qui lui administre des pilules stimulantes qui l’usent plus qu’elles ne le soignent. Le Premier ministre, redoutant une catastrophe à la frontière avec les dangereux Kitans, envoie chercher en secret Tchang Po-kin, considéré comme le meilleur des médecins, seul capable de guérir l’empereur.

King Hu : sagesse et sagacité

Qu’écrire de plus sur King Hu aujourd’hui ? Qu’en dire de plus, notamment après avoir consulté les nombreux compléments qui accompagnent les films Raining in the Mountain et All the King’s Men ici présentés ? Peut-être ceci : le coffret concocté par Spectrum Films vous permet de (re)découvrir le meilleur de King Hu et, non pas son pire, mais plutôt ses aspects les moins aboutis.

Avec Raining in the Mountain, retrouvez la virtuosité du cinéaste, ses cadres dans lesquels l’action, la direction artistique et le mouvement sont habités par une sagesse philosophico-spirituelle propre au réalisateur. Et ce, dans une intrigue historiquement pop’ qui, même si elle a tendance à être moins maitrisée dans sa deuxième partie (des points de vue sont franchement écartés jusqu’au climax) faute à des conditions de conception particulières (le script n’était pas fini au moment du tournage), ne manquera de stimuler vos sens.

Ce qui sera probablement moins le cas d’All the King’s Men. Quatrième avant-dernier film du cinéaste, le long métrage expose une perte de maestria problématique. Le film, empli d’intrigues au service d’une quête conséquente, se trouve être extrêmement bavard. Un film empli de dialogue est-il nécessairement noyé par le verbiage ? Certainement pas. All the King’s Men échoue toutefois à passionner l’ensemble malgré une direction artistique, un casting et quelques images de haute volée. Plus le film progresse, plus il semble se perdre dans ses sous-intrigues aux dialogues sur-illustratifs. Ce qui est tout de même ironique pour un formaliste aussi brillant que King Hu.

On ressort ainsi un peu ennuyés de l’expérience d’All the King’s Men qui, malgré tout, ne manque pas de fulgurances. On pense par exemple à la découverte du peintre mural, aux séquences d’attente chez le médecin, ou encore à l’amusant vol de bijou. Ce film, qu’on peut voir comme l’entrée vers sa fin de carrière avec le premier Swordsman (1990) – en réalité surtout mené par Tsui Hark – et Painted Skin (1992), parait d’autant plus problématique lorsqu’on le visionne dans la foulée du brillant Raining in the Mountain tant celui-ci déborde d’énergie, de savoir-faire et, somme toute, d’un génie évident capable de passer au-dessus de problèmes de fabrication suscités sans en mortifier l’expérience.

Bande-annonce – Raining in the Mountain (1979 – Master 2K)

King Blu-ray

Le coffret signé Spectrum Films et dédié à Raining in the Mountain constitue une consécration du cinéma de King Hu. Après les éditions Carlotta de Dragon Inn, Touch of Zen et La Légende de la Montagne, deux  autres films sont ainsi à (re)découvrir en Blu-ray : Raining in the Mountain et All the King’s Men, ayant chacun droit à leur disque, dans de nouveaux masters restaurés 2K. Les deux métrages présentent un formidable rendu visuel. Le grain est préservé et bien géré, la colorimétrie semble équilibrée. On remarquera tout de même quelques plans dont la qualité visuelle est un poil en dessous dans Raining in the Mountain : définition un peu grossière, contraste poussif, et ce, probablement à cause de l’état des matériaux-sources. Un carton pré-film présente d’ailleurs les conditions de restauration du métrage :

« This film was originally released in 1979 and its digital restoration was completed by Taiwan Film Institute in 2018. Multiple sources, including its 35mm original negative, an interpositive, and a release print, were composited and the burned-in subtitles were removed for restoration and color correction. »

Rien de grave et qui viendra détériorer radicalement l’expérience du long métrage, hormis un défaut d’encodage notable à 55m00s sur All the King’s Men. Ce dernier partage d’ailleurs avec Raining in the Mountain des pistes sonores stéréo (version originales sous-titrées) ayant une tendance à saturer tant au niveau des dialogues que de la musique. Ce qui peut être légèrement fatiguant sur le premier film très bavard. Il faut toutefois relativiser en prenant en compte l’âge des métrages et surtout le fait que les conditions de conservation n’ont pas dû être très luxueuses avant les années 1990-2000.

Du côté des compléments, comme vous pouvez le constater dans la liste en fin d’articles, ils sont pléthores. De quoi accompagner solidement les deux films mais aussi célébrer comme il se doit le cinéma de King Hu. Divisés sur les deux disques Blu-ray et donc sur les deux films, vous trouverez des essais video dont un premier biographique de Vincent Capes qui réfléchira en image et en voix off sur l’approche philosophique du cinéma par King Hu et un deuxième de David Cairns concentré à décortiquer les différents éléments constituant l’imagerie de Hu ; les bandes-annonces ; d’anciennes interviews menées par Frédéric Ambroisine (habitué des éditions Spectrum et plus largement d’éditions consacrées au cinéma asiatique) avec les acteurs Miao Tien, aussi visible dans Dragon Inn de Hu, et Shih Chun, que l’on retrouve dans plusieurs films du maître, ainsi qu’avec Pierre Rissient. Ce dernier entretien, qui rend d’ailleurs hommage à Rissient, décédé en 2018, permet de revaloriser l’importance du cinéaste dans son rôle de transmission du cinéma et particulièrement du cinéma asiatique, et encore plus spécifiquement, de la filmographie de King Hu. Il a diffusé le maître en France, en festival, l’a accompagné sur des remontages, ainsi que sur ses projets dès la deuxième moitié des années 70. Au lendemain du décès d’un autre grand passeur du cinéma, Bertrand Tavernier, il y a de quoi être ému d’avoir perdu ces amoureux absolus du film qui ne demandaient qu’à créer du lien entre toutes et tous, par et pour le cinéma.

En termes d’importante transmission, comptez sur le commentaire audio de Tony Rayns tout au long de Raining in the Mountain. Essayiste du cinéma et programmateur en festival, son expertise en matière de cinéma oriental vous permettra non pas d’analyser des séquences du film mais plutôt de redécouvrir notamment le parcours de vie de King Hu, ses débuts, son intérêt pour le cinéma, la calligraphie, base d’une passion absolue pour le formalisme cinématographique. Certes, différentes informations se répètent à travers les multiples commentaires sur le film, qu’ils soient émis par Rayns, Rissient, et nos deux essayistes video. Toutefois, tous arrivent à proposer des points de vue différents permettant de réévaluer certaines données. Le retour de Nathalie Bittinger, maître de conférences en études cinématographiques, n’aurait pu constituer qu’un compte-rendu efficace des informations essentielles pour saisir le cinéma de King Hu. Heureusement, le commentaire est augmenté de quelques remarques bienvenues sur All the King’s Men, beaucoup moins valorisé dans l’ensemble des compléments que Raining in the Mountain qui reste le film-phare du coffret.

Vous trouverez ensuite une interview de Ng Ming Choi par notre cher spécialiste Arnaud Lanuque, que l’on apprécie de retrouver sur chaque édition Spectrum Films. L’acteur revient ainsi sur sa relation amicale avec le cinéaste, les difficultés à monter financièrement les fresques du cinéaste et bien sûr les tournages avec le maître. Vous aurez aussi accès à une interview du compositeur dit « avant-gardiste », John Zorn, ou plutôt à un essai video autobiographique à l’imagerie très séduisante dans lequel le musicien revient sur sa passion pour le cinéma, la façon dont il a été marqué par le cinéma de King Hu qui a ainsi inspiré sa musique. Un court clip alliant la musique expérimentale de Zorn à des extraits de Raining in the Mountain sur un montage fonctionnant presque sur le principe du mickeymousing est à découvrir pour compléter le commentaire Zorn-ien mais aussi votre expérience du film. Enfin un bref module vous permettra de comparer l’état des matériaux numérisés avant et après restauration.

« Les publics d’aujourd’hui, non seulement connaissent cette « langue » (cf. le langage cinématographique), mais ils sont compétents dans sa compréhension et s’améliorent chaque jour. Si nos modes d’expression ne peuvent pas égaler ou surpasser les attentes du public, alors nos films paraîtront grossiers dans leur présentation et seront sans succès. »

King HU, Réflexe conditionné et le langage filmique, 1957, in King Hu : in his own words, Roger GARCIA, 2013, édition Spectrum Films, 2020.

Si nous en avons fini des bonus video, n’oublions toutefois pas le titanesque complément de cette non moins pantagruélique édition, l’ouvrage de Roger Garcia, King Hu : in his own words. Ce dernier, qu’on espère voir publié en dehors des circonstances du coffret, a constitué une bible sur le cinéaste. Entre autres, vous reviendrez sur sa jeunesse, ses débuts, les difficultés avec la Shaw Brothers, son obsession pour les lettres, ses écrits – « plus de cent courts articles » et des mémoires jamais terminées – et son style (ici traités en trois pages et quelques par George Chun Han Wang, professeur en études cinématographiques théoriques et pratiques), sa vision du cinéma comme langage, ses projets avortés dont certains américains. Le tout est formidablement documenté par des photographies, des pages de traitement scénaristique et de script, des gravures et esquisses de King Hu, des extraits de conférences et d’essais allant de 1957 à 1995.

Hu nous embarque alors avec sagacité sur des réflexions autour de la conception de ses chorégraphies comme images composites, « illusions (…) réalisables presque uniquement grâce aux techniques filmiques » (page 82), sur sa direction artistique, sa passion pour l’opéra traditionnel chinois « imagé plutôt que réaliste » (page 112) tout en travaillant une forme visuelle de fidélité historique, ou encore, comme suscité, sur sa vision du langage cinématographique conçu sur le « lien entre le « langage filmique » et le « le réflexe conditionné » » (page 145). Enfin, en plus de cela, vous trouverez un important entretien mené par Roger Garcia en 1993.

Ainsi Spectrum Films nous livre certainement l’une de ses plus belles éditions avec ce coffret qui s’est donné les moyens de consacrer Raining in the Mountain et plus ouvertement, King Hu, comme il se doit.

Bande-annonce (conçue par un fan) – All the King’s Men (1983)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

1080p HD – Encodage AVC – Son : Mandarin DTS Master Audio – Sous-titres français – Durée : 2h01 & 1h41 – Spectrum Films – Hong Kong & Taïwan – Wu Xia Pian & drame historique – 1979 & 1983

COMPLÉMENTS

Commentaire audio de Tony Rayns

Essai vidéo de David Cairns

Pluie de lumière sur la montagne vide, essai vidéo de Vincent Capes (Anima 2020)

Interview de John Zorn + clip video

Pierre Rissient et King Hu par Frédéric Ambroisine

Interview de Miao Tien et Shih Chun par Frédéric Ambroisine

King Hu par Nathalie Bittinger

Interview de Ng Ming Choi par Arnaud Lanuque

Module sur la restauration (de Raining in the Mountain)

Bandes-annonces

Livre – King Hu par Roger Garcia – 288 pages

Sortie le 21 janvier 2021 – prix indicatif public : 55€

NOTE ÉDITION
Note des lecteurs9 Notes

4.5