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Madame Bovary (1991), de Claude Chabrol : entre fidélité et vacuité

Madame Bovary est peut-être l’œuvre de littérature française la plus célèbre, et néanmoins ses adaptations cinématographiques n’ont jamais été à la hauteur de sa popularité. Ce n’est pas faute d’avoir eu de grands réalisateurs pour tenter l’aventure : Jean Renoir en 1934, Vincente Minnelli en 1949, ou encore, dans des adaptations plus libres, David Lean et Alexandre Sokourov avec La Fille de Ryan (1970) et Sauve et Protège (1989). Claude Chabrol s’y attaquera lui-même en 1991, dans une adaptation de grande ampleur se voulant fidèle au texte.

Réunissant un casting prestigieux (Isabelle Huppert et Jean Yanne, entre autres), des moyens imposants pour les décors et les costumes, ainsi qu’une durée confortable (2h20) pour permettre au temps du récit de se déployer, ce Madame Bovary n’échappe pourtant pas aux écueils habituels dès qu’il s’agit d’adapter de grands textes à l’écran. Pire encore, malgré toute la bonne volonté du monde à retranscrire l’atmosphère particulière de l’œuvre de Flaubert, Chabrol semble passer à côté de l’essentiel : la satire, le pathétique, et surtout cette forme de tragique et donc de sublime extraite de la médiocrité humaine.

Lorsqu’on se lance dans l’adaptation d’un récit d’une telle envergure, la première difficulté consiste à trouver une narration, un rythme et un montage en équilibre entre exhaustivité, fidélité et liberté vis-à-vis du texte. Madame Bovary par Flaubert raconte de longues années de la vie d’une femme, Emma, depuis sa rencontre avec son futur mari jusqu’à sa propre mort (et entre temps, sa maternité, ses amants, ses errances spirituelles, son ennui permanent). Comment trancher entre l’essentiel et le superflu, l’événement incontournable et le détail anecdotique ? C’est d’autant plus difficile quand il s’agit d’une histoire d’une banalité affligeante, portée par des personnages médiocres pris dans des « péripéties » inintéressantes. Sauf que la substance de Madame Bovary est précisément dans ce vide, tant existentiel que dramaturgique, et dans la satire que Flaubert fait poindre de manière diffuse en donnant à l’ensemble de cet univers un pathétisme tragique. Dès lors, choisir ce qu’il faut garder ou omettre pour adapter au mieux ce texte à l’écran, semble presque sans importance : du moment que le cinéaste parvient à faire peser cette atmosphère froide et dépressive sur la pellicule.

Adapter Madame Bovary est donc un défi qui se joue moins dans la fidélité au texte ou l’exhaustivité du récit que dans la transposition d’une ambiance, d’un rythme, de trajectoires de vies. On serait tenté de dire que cette essence demeure à jamais prisonnière du texte, et que toute tentative d’adaptation est impossible ; mais ce n’est sans doute pas totalement vrai. Quand on pense au cinéma des frères Coen, dans un tout autre style et un tout autre registre, on a bien la preuve qu’il est possible d’écrire de magnifiques personnages « médiocres », aux vies banales et sans vagues, et d’en tirer un pathétisme souvent poétique. Fargo en est peut-être le meilleur exemple. Le personnage d’Emma Bovary aurait pu être magnifique, dans tout ce qu’elle a de détestable, de ridicule, de tristement inconséquent. Mais en l’état, cette médiocrité semble être traitée avec un sérieux et un premier degré tels qu’aucun pathétisme n’en ressort – et encore moins une quelconque empathie. Chabrol rend détestables des personnages effectivement détestables dans le roman, mais en les énucléant au passage de toute leur dimension tragique et romanesque. Seul le personnage de Charles (parfaitement interprété par Jean-François Balmer) semble parfois épargné, laissant entrevoir à de rares occasions le potentiel du texte d’origine, qui semble sans cesse réprimé par les gaines de l’adaptation bien sage et contrôlée.

Car oui : la plupart des scènes-clés du roman sont présentes ; les personnages importants trouvent tous plus ou moins leur place ; décors et costumes sont à la hauteur pour restituer l’époque ; la mise en scène, quoique fonctionnelle et sans grandes idées, n’en demeure pas moins correcte. Mais il manque une âme à l’ensemble. Où sont ces scènes de grâce et de fantasmes où le temps est suspendu ? On pensera par exemple à la fameuse scène du retour du bal au début de l’histoire, où Emma, dans le roman, rentre chez elle en calèche avec une mélancolie débordante et des rêves de bourgeoisie plein la tête. Ce sont ces scènes qui, précisément, créent l’ambivalence entre conte de fée et satire ; car c’est là qu’Emma paraît à la fois la plus humaine, et en même temps la plus pathétique… En l’état, Isabelle Huppert – qui avait tout, semble-t-il, pour être une excellente Emma Bovary –, campe une protagoniste irritante mais à aucun moment attachante, car sans nuances, sans émotions, sans caprices ni ambitions. Et lorsqu’on tente de raconter la vie d’une femme sur près de deux heures et demie sans parvenir à la rendre un tant soit peu consistante, difficile de ne pas ennuyer. Alors Chabrol essaie de raccrocher les wagons à l’aide d’une voix off maladroite, qui alourdit la narration et tente vainement d’expliciter les émotions que les personnages eux-mêmes échouent à délivrer.

Triste aveu d’échec que de passer complètement à côté de son sujet, c’est-à-dire, en l’occurrence, de ses personnages. À trop vouloir rester proche du texte, à trop vouloir mettre les formes, Chabrol livre une copie bien triste et sans saveur, où la grandeur ne peut plus émaner de la médiocrité, puisque cette dernière s’est elle-même transformée en simple insignifiance.

Madame Bovary – Bande-annonce :

https://www.youtube.com/watch?v=eoJoC45zoHM

Synopsis : Au cours d’une visite chez l’un de ses patients, Charles Bovary, médecin de campagne normand, s’éprend d’Emma, fille du riche fermier Rouault. Deux mois plus tard, ce dernier, qui sait le docteur veuf et désireux de refaire sa vie, lui offre la main de la jeune femme. Emma, qui rêvait d’une vie de luxe et de plaisirs, découvre alors la morne existence des épouses de notables. Et la naissance d’une petite fille, aussitôt mise en nourrice, n’y change rien. Pour tromper l’ennui, elle fréquente un jeune clerc de notaire, Léon Dupuis, et dépense des fortunes en étoffes et bijoux, accumulant les dettes auprès du sinistre Lheureux…

Fiche technique :

Titre original : Madame Bovary
Réalisation : Claude Chabrol, assisté d’Alain Wermus
Scénario : Claude Chabrol, d’après le roman de Gustave Flaubert
Distribution : Isabelle Huppert, Jean-François Balmer, Christophe Malavoy, Lucas Belvaux
Photographie : Jean Rabier
Musique : Matthieu Chabrol
Société de production : : MK2 Productions, CED Productions, FR3 Cinéma
Pays d’origine : France
Genre : Drame
Durée : 143 minutes
Date de sortie : 3 avril 1991

Le Geste Effacé : Retrait, Disparition, Soustraction – Une Poétique de l’Action en Creux et de la Présence Absente

Le geste effacé n’est pas un geste manquant : c’est un geste qui agit en retrait. Il soustrait, retire, disparaît. Il laisse une trace négative, une empreinte vide, une absence active. Dans cette soustraction, quelque chose se révèle : une fragilité du geste, une manière de faire apparaître en disparaissant.

Le geste effacé n’est jamais un geste qui aurait simplement échoué à s’accomplir pleinement, une action avortée qui n’aurait pas réussi à se manifester complètement, un mouvement défaillant qui se serait interrompu avant d’atteindre sa conclusion naturelle. C’est bien davantage et bien autrement : un geste qui agit fondamentalement en creux plutôt qu’en relief, par retrait stratégique plutôt que par affirmation directe, par soustraction délibérée plutôt que par addition accumulative. Un geste qui refuse ostensiblement de s’imposer dans la plénitude d’une présence massive et envahissante, qui choisit délibérément la discrétion du retrait plutôt que l’évidence de l’affirmation, qui préfère consciemment l’absence productive à la présence écrasante. Dans cette dynamique paradoxale de l’action négative, le geste effacé révèle qu’on peut agir puissamment non pas en ajoutant, en accumulant, en s’imposant mais au contraire en retirant, en soustrayant, en s’effaçant. Il expose que la présence la plus intense n’est peut-être pas celle qui s’affirme bruyamment et massivement mais au contraire celle qui se retire silencieusement et discrètement, laissant derrière elle une absence qui paradoxalement résonne plus fort que n’importe quelle présence pleine. Le geste effacé transforme ainsi radicalement notre compréhension de ce qu’est agir : celui-ci ne se mesure pas nécessairement à l’ampleur de ce qui est produit, ajouté, manifesté mais peut-être davantage à la qualité de ce qui est retiré, soustrait, effacé – révélant que l’action négative possède une puissance propre qui n’a rien à envier à l’action positive et peut même parfois la surpasser en intensité et en efficacité.

Le Geste Retiré : Effacement Volontaire, Retrait Stratégique, Disparition Choisie

Le geste retiré est fondamentalement un geste qui se retire volontairement et stratégiquement de la scène visible plutôt qu’il ne s’y affirme bruyamment et spectaculairement, qui choisit délibérément la discrétion de l’effacement plutôt que l’évidence de la manifestation, qui préfère consciemment la modestie du retrait à l’arrogance de l’imposition. Il ne cherche jamais à s’imposer dans le champ perceptif avec la force d’une présence massive qui occuperait tout l’espace disponible, à capter autoritairement l’attention par une démonstration spectaculaire qui ne laisserait place à rien d’autre, à saturer le visible par une manifestation excessive qui écraserait toute autre possibilité. Il se retire au contraire méthodiquement et progressivement, il s’efface graduellement et délibérément, il disparaît volontairement et stratégiquement pour laisser place à autre chose – à ce qui était masqué par sa présence, à ce qui peut enfin apparaître maintenant qu’il s’est retiré, à ce qui ne pouvait exister que dans et par son absence. Ce retrait n’est jamais une capitulation honteuse qui trahirait une faiblesse ou une incapacité à s’affirmer : c’est au contraire une action positive et puissante qui transforme l’absence en force, le vide en présence paradoxale, le retrait en affirmation d’un autre ordre.

Le Retrait comme Action Positive : Agir par Absence, Puissance du Vide, Efficacité de l’Effacement

Retirer un geste n’est jamais simplement annuler passivement ce qui avait été fait, supprimer négativement ce qui existait, détruire stérilement ce qui était présent : c’est au contraire agir positivement mais autrement, produire effectivement mais en creux, transformer réellement mais par soustraction plutôt que par addition. Le retrait est une action à part entière qui possède sa propre puissance et son efficacité propre : en retirant un élément, on modifie radicalement la configuration de l’ensemble, on révèle des relations qui étaient masquées par la présence de cet élément, on libère des espaces qui étaient occupés et peuvent maintenant accueillir autre chose. Cette puissance du vide créé par le retrait révèle que l’absence n’est jamais un simple néant inerte et stérile mais toujours un espace actif et productif qui sollicite l’imagination, qui appelle à être rempli, qui crée des tensions avec les présences environnantes. L’efficacité de l’effacement démontre qu’on peut transformer profondément une situation non pas en ajoutant des éléments supplémentaires mais au contraire en en retirant certains qui encombraient, qui saturaient, qui empêchaient d’autres possibilités d’émerger. Dans la sculpture par taille directe (Michel-Ange, Brancusi), le geste essentiel est celui qui retire de la matière plutôt que celui qui en ajoute : chaque coup de ciseau soustrait du marbre ou du bois, chaque geste enlève plutôt qu’il ne pose, et c’est précisément par cette soustraction progressive que la forme apparaît. Michel-Ange affirmait que la sculpture existait déjà dans le bloc de marbre et qu’il se contentait d’enlever tout ce qui n’était pas elle – révélant ainsi que le retrait peut être conçu comme révélation plutôt que comme destruction. Dans le jardin japonais zen (karesansui), l’essentiel est ce qui a été retiré : le jardin est composé principalement de vide (gravier ratissé) d’où émergent quelques rochers soigneusement choisis. C’est le vide qui crée la présence des rochers, c’est l’absence qui rend possible la contemplation, c’est le retrait qui génère l’intensité. Le retrait comme action révèle ainsi qu’agir par soustraction peut être aussi puissant et créatif qu’agir par addition, que le geste qui enlève possède une efficacité propre qui n’a rien à envier au geste qui ajoute, que la production du vide est une forme d’action positive plutôt qu’une simple négation stérile.

Le Retrait comme Fragilité Exposée : Vulnérabilité Assumée, Modestie du Geste, Refus de l’Imposition

Le geste retiré révèle et expose ouvertement une vulnérabilité fondamentale du mouvement qui refuse de se protéger derrière l’apparence trompeuse de la force et de l’assurance, qui assume franchement sa fragilité plutôt que de la dissimuler sous une démonstration de puissance, qui accepte courageusement sa précarité plutôt que de la nier par une affirmation excessive. En se retirant volontairement plutôt qu’en s’imposant autoritairement, le geste affirme implicitement qu’il n’a pas besoin de dominer l’espace pour exister dignement, qu’il peut se permettre la modestie sans perdre sa légitimité, qu’il peut choisir la discrétion sans renoncer à son efficacité. Cette modestie assumée du geste retiré s’oppose radicalement à l’arrogance du geste qui s’impose sans considération pour ce qu’il écrase ou déplace : là où celui-ci manifeste une confiance excessive en sa propre légitimité qui l’autorise à envahir tout l’espace disponible, le geste retiré affirme au contraire qu’il doit laisser de la place aux autres, qu’il ne peut pas légitimement tout occuper, qu’il doit accepter de partager l’espace plutôt que de le monopoliser. Ce refus éthique de l’imposition révèle que le geste peut être conçu non pas comme conquête d’un territoire qu’on s’approprie exclusivement mais comme négociation d’un espace qu’on partage nécessairement avec d’autres présences qui ont autant de droits que nous. Dans les chorégraphies minimalistes de la Judson Dance Theater (Yvonne Rainer, Steve Paxton), les gestes sont volontairement retirés, modestes, anti-spectaculaires : marcher simplement, se déplacer discrètement, effectuer des tâches quotidiennes sans virtuosité démonstrative. Ce retrait délibéré de toute affirmation spectaculaire révèle que le geste peut exister dignement sans chercher à impressionner, à dominer, à s’imposer. Dans les peintures d’Agnès Martin, les lignes tracées à la main sont si discrètes, si retenues, si modestes qu’elles semblent sur le point de disparaître : ce retrait extrême crée paradoxalement une présence intense précisément parce qu’elle refuse toute affirmation agressive. Le retrait comme fragilité révèle ainsi que la vulnérabilité assumée peut être plus digne et plus puissante que la force affichée, que la modestie choisie peut être plus impressionnante que la démonstration spectaculaire, que le refus de s’imposer peut manifester plus de force véritable que l’imposition autoritaire.

Le Geste Soustractif : Enlever Plutôt qu’Ajouter, Réduire Plutôt qu’Accumuler, Simplifier Plutôt que Complexifier

Le geste soustractif est fondamentalement un geste qui enlève systématiquement et méthodiquement plutôt qu’il n’ajoute, qui réduit progressivement et délibérément plutôt qu’il n’accumule, qui simplifie résolument et radicalement plutôt qu’il ne complexifie. Il opère par élimination successive des éléments jugés superflus, par suppression graduelle de ce qui encombre et obscurcit, par épuration continue qui ne conserve que l’essentiel en éliminant tout le reste. Cette logique soustractive s’oppose diamétralement à la logique additive qui caractérise l’approche habituelle de la création : là où celle-ci procède en ajoutant continuellement des éléments supplémentaires, en accumulant des couches successives, en complexifiant progressivement la composition, le geste soustractif procède au contraire en enlevant méthodiquement ce qui peut l’être, en simplifiant systématiquement ce qui est trop complexe, en réduisant impitoyablement à l’essentiel. Cette méthode révèle qu’on peut créer efficacement non pas en ajoutant toujours plus mais au contraire en retirant toujours davantage, non pas en accumulant compulsivement mais en éliminant sélectivement, non pas en complexifiant sans limite mais en simplifiant radicalement jusqu’à atteindre une forme de pureté essentielle.

La Soustraction comme Méthode Créatrice : Élimination Révélatrice, Épuration Progressive, Réduction à l’Essentiel

Soustraire méthodiquement et systématiquement pour révéler progressivement ce qui reste une fois que tout le superflu, le redondant, l’accessoire a été éliminé, pour exposer clairement ce qui constitue le cœur irréductible une fois que toutes les couches secondaires ont été retirées, pour manifester purement l’essence une fois que toutes les excroissances parasites ont été supprimées. Cette méthode soustractive transforme l’élimination d’une opération négative et destructrice en une opération positive et créatrice : chaque élément retiré clarifie davantage la forme essentielle, chaque couche supprimée révèle mieux la structure profonde, chaque simplification expose plus nettement ce qui compte véritablement. L’épuration progressive opérée par la soustraction méthodique ne détruit pas mais au contraire révèle, ne dénature pas mais au contraire purifie, ne diminue pas mais au contraire concentre et intensifie. La réduction à l’essentiel obtenue par élimination de tout ce qui peut l’être sans perdre l’identité fondamentale révèle que l’essence n’est jamais donnée immédiatement mais toujours obtenue par un travail patient de soustraction qui retire progressivement tout ce qui la masquait. Dans l’architecture de Mies van der Rohe (« Less is more »), chaque élément architectural non strictement nécessaire est éliminé : les ornements disparaissent, les structures se simplifient, les matériaux se réduisent à quelques-uns soigneusement choisis. Cette épuration radicale ne crée pas une pauvreté mais au contraire une richesse concentrée où chaque élément conservé acquiert une importance maximale. Dans les sculptures minimalistes de Donald Judd ou de Carl Andre, toute trace de composition traditionnelle, de hiérarchie, de relation complexe entre parties est éliminée : il ne reste que des formes géométriques simples, des matériaux industriels bruts, des répétitions sérielles. Cette soustraction extrême révèle la présence pure de l’objet libéré de toute signification symbolique, de toute référence extérieure, de toute narration. La soustraction comme méthode révèle ainsi que créer peut légitimement consister à enlever plutôt qu’à ajouter, que l’épuration radicale peut être plus créative que l’accumulation compulsive, que la réduction à l’essentiel peut produire une intensité que la complexification excessive dissiperait.

La Soustraction comme Tension Productive : Vide Actif, Absence Sollicitante, Manque Générateur

Le geste soustractif ne produit jamais un vide passif et inerte qui ne serait qu’une simple absence négative sans aucune incidence sur la perception ou l’imagination : il crée au contraire un vide profondément actif qui sollicite intensément le spectateur, une absence puissamment sollicitante qui appelle à être comblée imaginairement, un manque paradoxalement générateur qui stimule la projection créatrice. Ce vide créé par soustraction n’est pas un trou mort qu’on pourrait simplement ignorer : c’est une béance vivante qui attire irrésistiblement le regard et la pensée, une lacune provocante qui crée une tension entre ce qui est présent et ce qui manque, un appel insistant qui mobilise l’imagination pour compléter ce qui a été retiré. Cette tension productive entre présence effective et absence sollicitante révèle que le manque n’est pas nécessairement appauvrissant mais peut au contraire être enrichissant en obligeant le spectateur à participer activement plutôt que de recevoir passivement, en stimulant l’imagination plutôt qu’en la satisfaisant complètement, en maintenant une dynamique d’attente plutôt qu’en offrant une clôture rassurante. Dans les films de Robert Bresson, les ellipses narratives systématiques soustraient délibérément des scènes attendues : on ne voit pas les moments dramatiques importants mais seulement ce qui précède et ce qui suit. Cette soustraction crée un vide narratif intense qui oblige le spectateur à imaginer ce qui s’est passé, à combler mentalement les lacunes, à participer activement à la construction du sens. Dans les compositions musicales de Morton Feldman, les silences entre les notes ne sont pas de simples pauses mais des vides actifs qui créent une tension avec les sons qui les entourent : le silence devient aussi important que le son, l’absence aussi signifiante que la présence. La soustraction comme tension révèle ainsi que le vide créé par retrait n’est jamais stérile mais toujours fertile, que l’absence produite par soustraction stimule plus qu’elle ne prive, que le manque généré par élimination mobilise l’imagination plus efficacement que ne le ferait aucune présence pleine et saturée.

Le Geste Disparu : Absence qui Hante, Trace Négative, Effacement qui Révèle Autrement

Le geste disparu est un geste qui a complètement cessé d’être présent visuellement ou matériellement mais qui néanmoins continue paradoxalement d’exister et d’agir sous forme d’absence hantante, de trace négative, d’empreinte en creux qui témoigne de ce qui fut là sans l’être plus. Il a littéralement disparu au sens où on ne peut plus le percevoir directement, le saisir matériellement, le constater visuellement – et pourtant il persiste spectralement à travers les effets qu’il a produits, les marques qu’il a laissées, les vides qu’il a créés. Cette persistance paradoxale de ce qui a disparu révèle que l’absence n’est jamais un pur néant qui n’aurait aucune incidence mais toujours une présence inversée qui continue d’agir négativement, une force fantomatique qui hante l’espace qu’elle a quitté, une mémoire matérialisée qui témoigne de ce qui ne peut plus être directement perçu. Le geste disparu expose ainsi que disparaître n’est jamais totalement s’anéantir : c’est plutôt se transformer en absence active, en manque signifiant, en vide qui résonne de ce qui l’a produit.

L’Absence comme Forme Paradoxale : Présence Inversée, Vide Signifiant, Manque Structurant

L’absence laissée par le geste disparu n’est jamais une simple négation informe qui ne présenterait aucune configuration particulière, un vide indifférencié qui n’aurait aucune structure spécifique : elle devient au contraire une forme à part entière, une présence paradoxale qui existe précisément par son inexistence, un vide qui possède une configuration aussi définie que pourrait l’avoir n’importe quelle présence positive. Cette absence-forme révèle que le négatif n’est pas l’opposé absolu du positif mais son complément dialectique, que le vide n’est pas l’absence de forme mais une forme d’absence qui possède ses propres caractéristiques, que le manque n’est pas un défaut de présence mais une présence du défaut qui structure l’espace à sa manière. Le vide créé par la disparition du geste devient ainsi signifiant au même titre que ne l’aurait été sa présence : il indique qu’il y avait quelque chose là qui n’y est plus, il témoigne d’une action qui s’est accomplie puis s’est retirée, il marque un espace que le geste a occupé temporairement avant de le libérer. Cette dimension signifiante de l’absence révèle que celle-ci peut communiquer tout autant que la présence, qu’elle peut être lue et interprétée comme un signe, qu’elle possède une valeur sémiotique propre. Dans les sculptures en négatif de Rachel Whiteread (House, Ghost), l’artiste moule l’espace intérieur d’objets ou de bâtiments puis retire l’enveloppe extérieure : il ne reste que le vide solidifié, l’absence matérialisée, le creux devenu plein. Ces œuvres révèlent que l’absence possède une forme aussi définie que la présence, que le vide intérieur est aussi structuré que l’enveloppe extérieure. Dans les peintures de Lucio Fontana (Concetto spaziale), les entailles dans la toile créent des vides qui deviennent des formes : le trou n’est pas un manque mais une présence négative qui structure radicalement la composition. L’absence comme forme révèle ainsi que le vide possède une positivité propre, que le manque peut structurer aussi efficacement que la présence, que l’absence peut être aussi signifiante et formelle que n’importe quelle présence pleine.

L’Effacement comme Révélation Alternative : Faire Apparaître Autrement, Montrer par Soustraction, Exposer en Retirant

Effacer un geste n’est jamais simplement le faire disparaître définitivement sans laisser de traces ni produire d’effets : c’est au contraire le faire apparaître autrement, sous une forme différente de sa présence directe, selon un mode de manifestation qui passe par l’absence plutôt que par la présence. L’effacement révèle ce que la présence pleine masquait nécessairement par sa propre évidence : il montre par soustraction ce que l’addition cachait, expose en retirant ce que l’imposition dissimulait, manifeste négativement ce que l’affirmation positive occultait. Cette puissance révélatrice de l’effacement transforme celui-ci d’une opération destructrice en une opération créatrice qui produit un autre type de visibilité, génère un autre régime d’apparition, ouvre vers d’autres modalités de manifestation. Effacer pour faire apparaître autrement révèle que la disparition n’est jamais totale, que l’absence conserve toujours des traces de ce qui s’est absenté, que le retrait laisse nécessairement des marques qui témoignent de l’opération de retrait elle-même. Dans les Erased De Kooning Drawing de Robert Rauschenberg déjà évoqués, l’effacement méthodique du dessin original ne produit pas un vide total mais une surface marquée par les traces de l’effacement : fantômes du dessin disparu, marques de gomme, altérations du support. L’œuvre finale n’est pas rien mais une absence visible, un vide signifiant qui témoigne du geste d’effacement. Chez Gerhard Richter dans les overpainted photographs, des photographies sont recouvertes de couches de peinture qui les effacent partiellement : l’image photographique disparaît progressivement sous la peinture mais reste visible par transparence, créant une superposition troublante entre présence et absence, entre visibilité et invisibilité. L’effacement comme révélation expose ainsi que faire disparaître peut être une manière de faire apparaître autrement, que soustraire peut révéler ce qu’ajouter cachait, que l’absence peut manifester ce que la présence occultait – révélant finalement que la disparition n’est jamais totalement négative mais toujours aussi productive d’une autre forme de présence, fantomatique et inversée certes, mais néanmoins réelle et active.

Conclusion : La Disparition comme Vérité Profonde du Geste Instable et Précaire

Le geste effacé sous ses trois modalités principales – retrait volontaire qui transforme l’absence en action positive, soustraction méthodique qui révèle l’essentiel par élimination, disparition qui persiste spectralement sous forme de trace négative – révèle une dynamique fondamentale de retrait et de fragilité qui expose la précarité constitutive de tout geste. Il montre que le mouvement peut légitimement agir par absence plutôt que par présence, que l’action peut s’exercer en creux plutôt qu’en relief, que la puissance peut se manifester par retrait plutôt que par imposition. Retrait, soustraction, disparition : autant de stratégies convergentes qui affirment la valeur et l’efficacité du négatif contre l’hégémonie du positif, qui revendiquent la dignité de l’absence contre l’arrogance de la présence, qui démontrent la productivité du vide contre la stérilité supposée du manque. Dans cette dynamique de l’effacement assumé et de la disparition choisie, le geste trouve paradoxalement non pas sa faiblesse mais sa force la plus subtile et la plus profonde : celle de pouvoir agir sans s’imposer, de pouvoir créer en retirant, de pouvoir manifester en s’absentant. Cette vérité du geste effacé révèle finalement que l’instabilité et la précarité ne sont pas des défauts qu’il faudrait corriger en stabilisant et en solidifiant mais au contraire des qualités qu’il faut assumer et cultiver, que la fragilité qui accepte de se retirer peut être plus digne que la force qui s’impose, que la modestie qui choisit la disparition peut être plus puissante que l’arrogance qui exige la présence permanente et massive. Le geste effacé enseigne ainsi une éthique du retrait et une esthétique de l’absence qui s’opposent radicalement aux valeurs dominantes de l’affirmation, de l’accumulation et de la présence saturée – proposant à la place une voie alternative où agir signifie aussi savoir se retirer, où créer implique aussi savoir soustraire, où exister suppose aussi accepter de disparaître pour laisser place à ce qui ne peut apparaître que dans et par notre absence.

Quand Tchékhov partit visiter les bagnards de Sakhaline

En 1890, de façon complètement inattendue, Tchékhov quitte Moscou, direction l’Île de Sakhaline, dans l’Extrême-Orient russe. L’écrivain-médecin, déjà célèbre comme dramaturge, part se rendre compte, de visu, de la situation des forçats russes.

A la fin des années 1880, Anton Tchékhov a tout pour être un écrivain comblé. Il sort diplômé de ses études de médecine et trouve dans ce métier une occupation plus philanthropique que vraiment rémunératrice (bien souvent ses patients ne pouvaient pas payer ses prestations). Ses textes connaissaient de grands succès, et les éditeurs se les arrachaient. Sa pièce Ivanov était jouée dans de nombreux théâtres. En 1888, il reçoit même le prestigieux Prix Pouchkine. Et tout cela alors que l’écrivain n’a pas encore trente ans.
Et pourtant, Tchékhov est loin d’être un homme satisfait. Il doit soutenir financièrement sa famille, son père étant régulièrement ruiné. Son frère, le peintre Nikolaï Tchékhov, est mort en 1889 de la même tuberculose qui emportera l’écrivain quinze ans plus tard. Tchékhov n’est plus satisfait de ce qu’il écrit :

«… essais, feuilletons, absurdités, vaudeville, histoires ennuyeuses, nombreuses erreurs et incongruités, kilos de papier écrit, un prix académique, la vie de Potemkine – et pour autant il n’y a pas une seule ligne qui, à mes yeux, aurait un sens littéraire sérieux. Il y a eu beaucoup de travail forcé, mais pas une seule minute de travail sérieux… Je veux passionnément me cacher quelque part pendant cinq ans et m’occuper d’un travail minutieux et sérieux. »

Il a le désir de partir, de changer de vie, au moins pour quelques années.
Or, depuis quelques années, Tchékhov est très intéressé par les affaires judiciaires. Il a d’ailleurs écrit plusieurs livres à ce sujet, comme Le Jugement (1881) ou Chronique Judiciaire (1883). Il fréquente assidûment les tribunaux et s’intéresse au sort des condamnés.

Sakhaline, pourquoi ?
Sakhaline, c’est la plus grande île russe. Elle est située en Extrême-Orient, au Nord du Japon. Depuis 1875, l’île est entièrement la propriété de l’empire russe (en échange des îles Kouriles, qui deviennent alors propriété japonaise) et les autorités tsaristes en font un immense bagne. Des milliers de forçats sont envoyés sur l’île.
Or, en 1890, aucun livre, aucun article n’a jamais été décrit sur la condition des bagnards de Sakhaline. Tchékhov commence alors à s’intéresser à l’île. Il lit des livres sur la géographie, l’histoire ou l’ethnographie de l’île. Avant même de partir, l’écrivain avait déjà pris de nombreuses notes…
Le projet de voyage restera longtemps secret, jusqu’au jour où, en mars 1890, Tchékhov en parle à son éditeur, Alexeï Souvorine. Celui-ci va essayer de le dissuader de partir, arguant du fait que personne ne s’intéressait à Sakhaline. L’écrivain va alors lui répondre :

«Sakhaline ne peut être inutile et sans intérêt que pour une société qui n’y exile pas des milliers de personnes et n’y dépense pas des millions. Après l’Australie dans le passé et Cayenne, Sakhaline est le seul endroit pour étudier la colonisation hors-la-loi ; toute l’Europe s’y intéresse, mais nous n’en avons pas besoin ? »

C’est le 21 avril que Tchékhov quitte Moscou en train. Il traversera la Sibérie, passant par Tomsk et Irkoutsk, puis prendra le bateau pour débarquer sur Sakhaline en juillet. En tout, le voyage aura duré 80 jours, ce qui est un record de rapidité pour l’époque.

Le recensement
Tchekhov n’a pas de papiers officiels pour lui permettre d’aller sur l’île, mais il est médecin, donc il peut se rendre utile. Il annonce qu’il veut faire un recensement exhaustif des habitants de l’île. Les dirigeants locaux, le général Kononovich, chef de l’île, et le gouverneur Korf, lui permettent de se déplacer librement, à condition de ne pas rencontrer de prisonniers politiques (interdiction que l’écrivain ne respectera pas).
L’écrivain va donc se lancer dans un recensement méthodique de l’île. Il va visiter chaque hameau, chaque prison. Il s’intéresse aux premiers habitants de l’île, le peuple Ghiliak (ou Nivkhes), étudie leur vie spirituelle et leur organisation sociale. Il compte le nombre de têtes de bétail, la taille des potagers, etc.
Tchekhov va aussi s’intéresser à l’organisation médicale de Sakhaline. Il visite les hôpitaux, il note tout ce qui manque, il fait même quelques interventions. Il recense les maladies présentes dans l’île et analyse les taux de mortalité.

“J’ai voyagé dans toutes les colonies, je suis allé dans toutes les huttes, je me suis levé tous les jours à cinq heures du matin et tous les jours j’étais dans une forte tension à l’idée que beaucoup n’avait pas encore été fait.”

Les bagnards
Une part importante du travail de Tchekhov sur l’île de Sakhaline concerne les forçats. Il va entrer dans les cellules et discuter avec les prisonniers. La plupart d’entre eux vivent dans des cabanes situées dans les colonies pénitentiaires. Ceux qui causent des difficultés (tentatives d’évasion, violence) sont enchaînés à l’isolement dans des cellules froides et humides. Tous sont régulièrement fouettés.
Parfois la famille des forçats les accompagne, et Tchekhov s’offusque de la présence d’enfants dans des conditions aussi misérables.
Les prisonniers sont considérés comme des parias, et il n’est jamais prévu de les réinsérer. Une fois qu’ils ont effectué leur temps, ils deviennent des colons et l’administration leur attribue un terrain, pris un peu au hasard dans l’île. Les terrains sont toujours trop petits et, bien souvent, non cultivables, et les colons vivent dans la famine. Au bout d’un certain temps, ils ont le droit de devenir des paysans semi-libres et de s’installer sur le continent, en Sibérie, mais il leur est interdit de retourner chez eux en Russie européenne.

Le retour
Tchekhov a rempli environ 10 000 fiches.
13 octobre 1890, il repart à bord d’un bateau. Il passe par Hong-Kong, Singapour et Port-Saïd. Tchekhov débarque le 5 décembre à Odessa et repart en train vers Moscou.
Il mettra trois ans à écrire son livre L’île de Sakhaline (qu’il avait déjà commencé avant son départ, grâce aux renseignements recueillis dans les livres qu’il avait lus). Selon les mots de Tchekhov, c’est « un livre de colère et de douleur. »
Ce n’est pas un roman, mais un témoignage sur ce qu’il a vu sur l’île. Tchekhov alterne faits scientifiques et pensées personnelles. Il établit un parallèle entre la vie des forçats et celle des serfs.
Après la publication du livre, en 1893, des réformes ont été menées par le Ministère de la justice

Sources de l’article :

_ en français :

https://www.liberation.fr/livres/1995/05/18/l-ile-de-sakhaline-aujourd-hui-reedite-constitue-un-cas-unique-dans-l-oeuvre-de-tchekhov-en-1890-le-_132961/

Tchekhov sur l’Île de Sakhaline

https://blogs.mediapart.fr/madame-du-b/blog/021212/le-bagne-au-temps-de-tchekov-lile-de-sakhaline

_ en russe :

https://diletant.media/articles/45290096/

http://chehov-lit.ru/chehov/museum/puteshestvie-na-sahalin.htm

https://sakhodb.ru/local-history/a-p-chehov-i-sahalin/

http://chekhov-book-museum.ru/a-p-chehov-i-sahalin/

http://my-chekhov.ru/referats/007b.shtml

 

Bullhead, de Michaël R. Roskam (2011) : une bête parmi les autres

Tourné en 2011, Bullhead (Rundskop) est un des meilleurs films flamands de ces vingt dernières années. Ayant révélé à la fois un cinéaste (Michaël R. Roskam) et un comédien (Matthias Schoenaerts) de grand talent, cette œuvre impressionnante entraîne le spectateur dans un étonnant polar en milieu fermier. Le film de genre et les différentes pistes qu’elle ouvre ne servent toutefois que de toile de fond au vrai sujet : le portrait d’un homme brisé qui, à l’image de ses bêtes, tente en vain de surmonter les lois de la nature. Le comédien belge, en mode method acting, livre une performance époustouflante qui lui ouvrira une carrière internationale bien méritée. 

Michaël R. Roskam, cinéaste flamand né à Saint-Trond (Limbourg belge), réalise avec Bullhead son premier long-métrage. Celui-ci est l’aboutissement d’un travail préparatoire pour le moins conséquent de la part de Roskam et de son comédien principal, Matthias Schoenaerts, qu’il a déjà fait tourner dans un court-métrage en 2005 (The One Thing to Do). Le metteur en scène a en effet écrit lui-même le scénario (qui reprend plusieurs thèmes essentiels de son premier court-métrage Carlo, réalisé en 2004) sur plus de cinq ans, alors que Schoenaerts s’est solidement investi dans le rôle, notamment sur le plan physique, pendant trois ans.

Le récit se concentre sur le colosse Jacky Vanmarsenille (Schoenaerts), un éleveur de bovins qui travaille dans la ferme de ses parents, quelque part dans la campagne limbourgeoise belge. Depuis longtemps, la famille dope ses bêtes aux hormones de croissance, une pratique strictement interdite mais qui accélère l’engraissement de l’animal et, par conséquent, accroît le profit que l’on peut en tirer. Un jour, le vétérinaire véreux qui la fournit depuis toujours entraîne Jacky dans une affaire louche avec un négociant en viande impliqué dans l’assassinat récent d’un policier qui enquêtait sur le trafic d’hormones (ce fait est inspiré du meurtre de Karel Van Noppen, un inspecteur gouvernemental du bétail abattu en 1995 alors qu’il enquêtait sur ce sujet très sensible en Belgique à l’époque).

Bullhead débute par un monologue en off, procédé unique dans le film. Le spectateur ne le comprend pas encore, mais Jacky y confie le secret qui le ronge, les blessures enfouies. Celles qu’on ne parvient pas à exprimer, même à soi-même, mais qui finissent toujours par ressurgir. Et Jacky de conclure : « Van één zaak mag je zeker zijn: gekloot ben je altijd. » (Tu peux être sûr d’une chose : tu te feras toujours baiser). Le ton est donné. Michaël R. Roskam pose ensuite les bases du film dès la première séquence, lorsque Jacky se rend chez un fermier de la région afin de l’intimider. La scène a été vue mille fois, et pourtant elle ne ressemble à nulle autre, car un polar en milieu campagnard, cela n’est pas commun. Et puis, la première apparition de l’armoire à glace Schoenaerts, à la gueule de boxeur avec un œil à moitié clos, impressionne déjà. Le principe se répète peu après, lorsque l’action nous transporte cette fois au port de Zeebruges, où Diederik (Jeroen Perceval) vient contrôler une cargaison illicite. La scène est tout aussi familière que la première (le rendez-vous nocturne pour un deal louche) … jusqu’à-ce que le container éventré révèle non des armes ou de la drogue comme anticipé, mais des paquets de viande.

Si Roskam a longtemps travaillé sur son script, il n’a pas oublié pour autant de soigner sa mise en scène. Image léchée et mouvements souples de caméra (la photographie est signée Nicolas Karakatsanis), effets classieux et bonne utilisation de la musique (les scènes de la boîte de nuit et de l’arrestation finale) : le cinéaste maîtrise les codes du polar. A cette influence américaine, fréquente chez les metteurs en scène flamands (parfois jusqu’à l’excès), se greffe toutefois un ancrage local. Si le patriotisme est un sentiment rare dans ce pays à l’identité nationale si difficile à trouver qu’est la Belgique, il est compensé par un attachement puissant aux réalités locales et à ce qu’on peut qualifier (sans pouvoir la définir aisément) de « belgitude ». Ainsi, en moins de quinze minutes de métrage et sans besoin d’explication, aucun doute ne subsiste quant au lieu où l’on se trouve. Quiconque connaît le milieu campagnard flamand peut témoigner de l’authenticité du cadre. Les fermes aux cours en pavés et leur bruit si caractéristique, les étables humides soumises à un courant d’air perpétuel, la boue et le foin inextricablement mêlés, les bêtes qui, de mémoire d’homme, ont toujours été là. Les types en bottes et salopette qui s’expriment dans un dialecte épais, passent leur vie dehors et connaissent tout le monde, car personne ne songe à quitter l’endroit où il est né.

Le réalisateur utilise en outre les particularités du Limbourg, province belge limitrophe de la Wallonie (on compte à peine une demi-heure de route entre Hasselt et Liège), pour peindre avec justesse et humour les mentalités belges – le pluriel est de mise. Les relations compliquées entre Wallons et Flamands, empreintes de stéréotypes et d’incompréhension, constituent un élément important de l’intrigue. Wallons perçus par les Flamands comme des flemmards malhonnêtes, Flamands perçus par les Wallons comme antipathiques, froids et égoïstes : entre des cultures et des mentalités à ce point différentes, l’osmose n’a rien d’évident. Roskam lui-même n’hésite pas à représenter les Wallons comme de parfaits abrutis, à l’accent liégeois marqué. Il ne faut pas y voir de méchanceté gratuite (le film est d’ailleurs coproduit par les Régions wallonne et de Bruxelles-Capitale, un vrai melting pot à la belge !), mais plutôt une de ces vacheries dont les deux communautés linguistiques belges sont coutumières. Dans un si petit pays, la cohabitation et les échanges constituent la réalité du terrain, alors que les protagonistes du film habitent de part et d’autre de la « frontière linguistique » qui sépare les cultures mais non les gens. Quant à la méfiance entre Flamands de différentes provinces, également montrée dans le film, elle n’est qu’un exemple supplémentaire de cette persistance d’attaches très locales que nous évoquions plus haut. Tous les protagonistes limbourgeois s’expriment entre eux exclusivement en Truierlands, un patois parfaitement incompréhensible même si l’on maîtrise le néerlandais. La version originale du film est d’ailleurs entièrement sous-titrée pour le public néerlandophone, une pratique qui peut étonner à l’étranger mais qui est courante en Belgique, où l’utilisation du « néerlandais standard » (communément appelé ABN) est restreinte aux milieux officiels, aux journaux télévisés… et pour se comprendre entre Flamands de différentes provinces.

Si une affaire de meurtre liée au trafic d’hormones de bétail dans la campagne flamande constitue une toile de fond intrigante et originale, le vrai sujet de Bullhead est à chercher ailleurs. Sous ses dehors de polar passé à la moulinette paysanne, le film dresse surtout le portrait de son anti-héros, Jacky. Le molosse taciturne aux accès de violence fréquents cache un passé tragique, révélé au spectateur à travers plusieurs longs flash-back qui nous replongent dans son enfance passée à faire les quatre-cents coups avec son ami Diederik. Une vie de petit garçon intrépide comme tant d’autres, passée au grand air de la campagne, jusqu’au jour où tout bascule. Une mutilation, une trahison, beaucoup de lâcheté : Jacky en sera marqué à vie.

Pour préparer le rôle, Matthias Schoenaerts s’est investi à fond pendant trois ans, s’entraînant sans relâche afin de gagner 27 kg de masse musculaire et apprenant à maîtriser le patois limbourgeois qu’il ne parlait pas du tout (il est Anversois). Le comédien belge, parfaitement bilingue (il s’exprime aussi régulièrement en français dans le film), est exceptionnel de virilité meurtrie. Sa violence est à l’image de son corps : enserrée, engoncée, toujours prête à jaillir. Mal à l’aise dans une carcasse imposante dont il ne sait que faire, qu’il trimbale comme un pantin désarticulé, Jacky arbore en permanence un air malade et semble dans l’incapacité de communiquer, en particulier ses émotions. Son apparence cache une terrible souffrance, une blessure psychologique qui s’est greffée à la meurtrissure physique, que son intimidation au contact des femmes (Lucia, la serveuse du bar, les prostituées) rend évidente. Schoenaerts incarne à la perfection l’idée maîtresse du film : l’analogie entre Jacky et ses bêtes. L’éleveur s’injecte de la testostérone comme il dope ses vaches (par ailleurs curieusement peu visibles dans le film), avec les mêmes conséquences funestes. Le comédien a poussé le mimétisme jusqu’à adopter le même regard fuyant que les vaches ! A la fin, Jacky révèle d’ailleurs lui-même la proximité qu’il ressent avec les taureaux, qui sont incapables de protéger le troupeau, de jouer leur rôle naturel, biologique. S’il admet avoir vécu toute sa vie avec les bêtes et si son apparence l’en rapproche physiquement, sa nature profonde est pourtant toute autre. Lorsque Lucia, son amour de jeunesse, le qualifie elle aussi de « bête » comme les autres, il s’en défendra, admettant enfin que, s’il a tout fait pour leur ressembler, c’était uniquement dans le but de mener sa quête impossible d’une masculinité perdue.

Bullhead n’est pas une œuvre exempte de reproches, par ailleurs compréhensibles si l’on tient compte du fait qu’il s’agit du premier long-métrage de Roskam. Le casting se révèle ainsi très inégal, la prestation de certains comédiens (à peu près tous les personnages francophones, la policière flamande et quelques autres) paraissant d’autant plus médiocre que celle de Schoenaerts est formidable (Jeroen Perceval est également très convaincant). La mise en scène comprend quelques effets de style démonstratifs et pas toujours indispensables, même si l’ensemble reste d’excellente facture. Enfin et surtout, on ne comprend pas bien pourquoi le metteur en scène flamand a introduit dans son récit des éléments humoristiques dont, à l’évidence, il ne sait que faire et qui s’intègrent très mal dans la tonalité générale résolument sombre… Cela n’empêche Bullhead d’être un film sacrément impressionnant, qui a révélé à la fois un cinéaste et un comédien. Si, après un détour américain (Quand vient la nuit/2014), Roskam est revenu en Belgique et se fait discret depuis lors, Matthias Schoenaerts a, quant à lui, confirmé mille fois son talent immense en tournant à l’international (le comédien parle parfaitement le néerlandais, le français et l’anglais – excusez du peu) avec des pointures (Audiard, Soderbergh, Malick, Vinterberg, etc.). Quant à Bullhead, ses qualités ne sont pas passées inaperçues puisque le film fut nommé en 2012 pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère (remporté cette année-là par Une séparation, d’Asghar Farhadi), et l’année suivante pour le César du meilleur film étranger. Une reconnaissance bien méritée pour ce film profond, insolite et marquant.

Synopsis : Jacky est issu d’une importante famille d’agriculteurs et d’engraisseurs du sud du Limbourg belge. A 33 ans, c’est un être renfermé et imprévisible, parfois violent… Grâce à sa collaboration avec un vétérinaire corrompu, Jacky s’est forgé une belle place dans le milieu de la mafia des hormones. Alors qu’il s’apprête à conclure un contrat avec un trafiquant d’hormones de Flandre occidentale, un enquêteur fédéral est assassiné. Les choses se compliquent pour Jacky, tandis que l’étau se resserre autour de lui, son passé et ses secrets enfouis…

Bullhead : Bande-annonce

Bullhead : Fiche technique

Titre original : Rundskop
Réalisateur : Michaël R. Roskam
Scénario : Michaël R. Roskam
Interprétation : Matthias Schoenaerts (Jacky Vanmarsenille), Jeroen Perceval (Diederik Maes), Jeanne Dandoy (Lucia Schepers), Frank Lammers (Sam Raymond), Sam Louwyck (Marc de Kuyper)
Photographie : Nicolas Karakatsanis
Montage : Alain Dessauvage
Musique : Raf Keunen
Producteur : Bart Van Langendonck
Société de production : Savage Film
Durée : 128 min.
Genre : Drame/Crime
Date de sortie : 22 février 2012
Belgique – 2011

« Peter Dillon : l’Énigme Lapérouse » : mystères maritimes

Le scénariste et dessinateur français Boris Beuzelin publie aux éditions Glénat Peter Dillon : l’Énigme Lapérouse, un récit documenté ayant pour objet principal la disparition de deux frégates françaises en mission scientifique.

En 1785, le Roi Louis XVI confie au comte de Lapérouse le commandement d’une expédition scientifique regroupant des physiciens, des astronomes, des géographes, des botanistes ou encore des dessinateurs de terrain. Deux navires sont spécialement affrétés pour ce qui constitue alors la plus grande mission scientifique jamais programmée. À Versailles, en 1788, M. Barthélemy de Lesseps apporte au Roi des livres de bord et divers documents émanant de l’expédition. Il apprend alors, déconcerté, que les deux frégates, La Bossole et L’Astrolabe, ont rencontré des écueils durant leur périple et ne donnent plus aucun signe de vie depuis plusieurs mois. Il faudra en fait attendre 1829 et le récit du commandant Peter Dillon, que les mauvaises langues présentent comme « un aventurier grossier et violent », pour retrouver une trace hypothétique de l’expédition. M. Barthélemy de Lesseps, désormais vice-consul de France au Portugal, est convié au ministère de la Marine pour authentifier des objets ayant supposément appartenu aux deux navires. Il demande au commandant Dillon de lui livrer, en détail, son récit…

Bien que romancés, les faits sur lesquels s’appuie cette bande dessinée sont issus d’une documentation solide. Peter Dillon est effectivement passé à la postérité pour avoir découvert le lieu de l’échouage de l’expédition Lapérouse. En se lançant dans une mission de recherche financée par le gouvernement du Bengale, il espérait en tirer un profit futur. Et pour objectiver la présence des deux frégates françaises à Vanikoro (îles Salomon), Dillon et ses hommes, dont des indigènes, vont aller à la rencontre des populations autochtones, échanger des objets ayant été potentiellement prélevés sur les navires et s’évertuer à détecter des indices divers, tels que des traces de communautés, de crânes offerts aux Dieux ou des sépultures. La résolution de l’énigme Lapérouse se double alors d’un récit maritime bien huilé, fait de terres inhospitalières, d’intrigues diverses, de menaces hypothétiques et de découvertes exotiques. L’exploration de l’île est aussi l’occasion de cartographier les lieux et de dresser les limites géographiques de chaque communauté.

Les dessins de Peter Dillon : l’Énigme Lapérouse demeurent décevants. S’il ne fallait en donner qu’un exemple, on retiendrait peut-être la pleine page n°15, avec son ciel en aplat bleu et sa mer tout juste esquissée. Les arrière-fonds sont souvent sommaires, de même que les expressions faciales, et même la double page 36-37 ne parvient pas à la dimension iconique escomptée. C’est le récit d’aventures maritimes, sur fond de paranoïa, qui donne à l’album l’essentiel de son allant. Pour le reste, on retiendra l’amitié entre Peter Dillon et Martin Bushard, les tragédies par manque de discernement, le dénouement en non-dit et les lignes de friction apparaissant lorsque deux civilisations si différentes vont à la rencontre l’une de l’autre. C’est ce qui fait le sel de cette bande dessinée, et selon une double modalité : qu’est-il donc arrivé à l’expédition Lapérouse au contact de ces indigènes et que va-t-il advenir du Research placé sous le commandement de Peter Dillon, plus de quarante années plus tard, sur ces mêmes terres ?

Aperçu : Peter Dillon : l’Énigme Lapérouse (Glénat)

Peter Dillon : l’Énigme Lapérouse, Boris Beuzelin
Glénat, mars 2021, 96 pages

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Suis-je hypersensible ? par Fabrice Midal : une ode à l’hypersensibilité qui s’adresse à tous

Le 21 janvier 2021 paraissait Suis-je hypersensible ?, Enquête sur un pouvoir méconnu, par Fabrice Midal, co-édité par Flammarion et Versilio. Dans cet essai de 294 pages, le philosophe s’intéresse à un phénomène dont on entend de plus en plus parler : l’hypersensibilité. Étant lui-même hypersensible, il s’adresse à son lecteur, supposément hypersensible, pour lui apprendre à faire de cette différence une force. Il a, pour cartographier l’hypersensibilité, été à la rencontre de spécialistes de différentes disciplines, à la recherche de ce que représente l’hypersensibilité, et surtout, comment la vivre au mieux.

Un livre organisé et bienveillant 

Suis-je hypersensible ? est une livre organisé sous forme de chapitres courts dédiés à un thème (ancrage, émotion, méditation, surdoué, etc.) se terminant tous par un encart « ce qu’il faut retenir » et un exercice d’application. Ce découpage, ainsi que la facilité de transmission des informations, en font un ouvrage très agréable à lire, dans lequel Fabrice Midal définit l’hypersensibilité point par point en la disséquant sous forme de phénomènes indépendant pour mieux la cerner. Cela permet au lecteur de ne pas se perdre dans un ouvrage trop complexe, mais au contraire d’appréhender l’hypersensibilité (et sa potentielle hypersensibilité propre) en l’associant à sa propre expérience à mettre en lien avec ces différents chapitres – 34 en tout.

Une autre force de Suis-je hypersensible ? est indéniablement sa grande bienveillance, qui découle de la personnalité du philosophe qui transparaît çà et là, au gré des pages. L’essai est une ode à l’acceptation de l’hypersensibilité des autres, ou de la sienne, le cas échéant, et surtout, une exhortation à y voir un pouvoir de sensibilité, une force, et non une faiblesse. D’une manière plus générale, en évoquant une tolérance envers ses émotions, c’est une société plus bienveillante qui est ébauchée et surtout une plus grande tolérance des personnalités neuro-atypiques (hypersensibles, surdoués, dyslexiques, dyspraxiques, Asperger, autistes, etc.).

Un livre qui se veut exhaustif

Dans Suis-je hypersensible ?, Fabrice Midal fait appel à nombre d’auteurs et de textes pour appuyer son propos sur l’hypersensibilité : Bergson, Proust, Aristote, etc. Le terme hypersensibilité étant apparu récemment, le philosophe recherche les traces du phénomène dans l’histoire. Si pour certains exemples, cela fonctionne plutôt bien, le lecteur se lassera peut-être de voir des personnages qualifiés d’hypersensibles sans réelle preuve (Harry Potter, Jacob tiré de la Bible, Lucky Luke…). Bien sûr, de telles images sont à prendre au sens figuré, mais elles perdent alors un peu de leur pertinence. De même, si les recherches sont au rendez-vous du point de vue des essais et des avis d’experts de différents domaines, on notera un manque d’études solides sur l’hypersensibilité pour étayer les convictions de l’auteur et donner des informations précises et prouvées sur les mécanismes de ce phénomène.

Un livre à lire pour comprendre l’hypersensibilité sans pour autant s’y reconnaître 

Enfin, pour que Suis-je hypersensible ? soit le plus efficace possible, il est primordial pour le lecteur de comprendre que la question du titre est purement rhétorique. Fabrice Midal est un auteur prolifique (plus de quatre-vingt livres) qui s’adresse à tout un chacun. Ses ouvrages sont résolument orientés vers une compréhension et une approche positives de soi. Tout au long de Suis-je hypersensible ?, il tutoie d’ailleurs son lecteur, créant ainsi une proximité avec celui ou celle-ci. Avec ce livre, le philosophe propose à tous de comprendre l’hypersensibilité, et si nous allons tous nous reconnaître dans quelques-unes des situations citées que vivent les hypersensibles, ce serait une erreur pour chaque lecteur de s’imaginer l’être.

À ce propos, un parallèle est effectué dans le livre entre les hypersensibles et les surdoués – qui est d’ailleurs à remettre en question : si beaucoup de surdoués sont hypersensibles, tous ne le sont pas, et tous les hypersensibles ne sont pas des personnes à haut potentiel intellectuel.
Le fait que Fabrice Midal évoque les surdoués est intéressant car Suis-je hypersensible ? fonctionne sur le même modèle que certains livres destinés aux personnes s’intéressant au haut potentiel intellectuel. Lorsqu’on lit un de ces livres, on pourrait rapidement se reconnaître dans les signes désignant un surdoué (environ 2% de la population mondiale est surdouée), tout comme dans l’ouvrage de Fabrice Midal, on peut se reconnaître aisément dans les signes de l’hypersensible (entre 10 à 30% de la population mondiale serait hypersensible)… À la différence que le haut potentiel intellectuel se vérifie au moyen d’un test, ce qui n’est pas (encore) le cas de l’hypersensibilité. L’écueil de Suis-je hypersensible ? serait donc, pour un lecteur, d’immédiatement s’imaginer hypersensible – à tort dans 70 à 90 % des cas – au lieu de prendre ce livre pour un guide de compréhension de l’hypersensibilité, également (et plus probablement) chez les autres.

Suis-je hypersensible ? est donc à la fois un essai et un livre de développement personnel très bienveillant, facile à lire car bien organisé et qui se veut exhaustif. C’est avant tout un témoignage à cœur ouvert de son auteur, le philosophe Fabrice Midal, plus qu’un ouvrage véritablement basé sur des études scientifiques (encore trop peu nombreuses) sur l’hypersensibilité.
Avec son livre, Fabrice Midal a le mérite de s’intéresser à un sujet encore trop peu étudié, sans doute parce qu’il touche aux émotions. Avec  un mélange de douceur et d’énergie, selon les pages, le philosophe nous exhorte à apprécier nos émotions, à les accepter, autant que celles des autres et, surtout, à les exprimer. Il ne nous reste plus qu’à espérer qu’avec le temps et la manifestation d’un intérêt toujours plus grand pour ce sujet, l’hypersensibilité ne soit plus ni taboue, ni méconnue. 

Suis-je hypersensible ? Enquête sur un pouvoir méconnu, Fabrice Midal
Flammarion et Versilio, janvier 2021, 294 pages

Total Recall, de Paul Verhoeven (1990) : Rêver à perdre la raison ?

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Adapté de Philip K Dick, mis en scène par Verhoeven, Total Recall, le voyage au centre de la mémoire est riche d’une mise en abîme spectaculaire réinventant l’actioner hollywoodien des années 90. En plus de cela, il a un pouvoir incontestable, celui de provoquer sur le champ une dispute avec n’importe lequel de vos proches l’ayant vu, par une simple question innocente. « Oui mais… Est-il encore dans le rêve ? »

Synopsis : La planète Terre, 2048. Hanté par un cauchemar qui l’entraîne chaque nuit sur Mars, Doug Quaid s’adresse à un laboratoire, Rekall, qui lui offre de matérialiser son rêve grâce à un puissant hallucinogène. Mais l’expérience dérape : la drogue réveille en lui le souvenir d’un séjour bien réel sur Mars, à l’époque où il était l’agent le plus redouté du despote Cohaagen. Des tueurs désormais à ses trousses, Quaid décide de repartir sur la planète rouge où l’attendent d’autres souvenirs et bien d’autres dangers…

Just Doug it

La Terre en 2048 est une planète où il vaut mieux rêver. Doug Quaid y est un gars parmi tant d’autres, un ouvrier aux gros bras qui rêve régulièrement d’une Mars qu’on a colonisée pour une matière première au nom improbable, le turbinium. Quand un panneau publicitaire de trop croise son regard, il présente les capacités étonnantes d’une société, Rekall, qui peut implanter n’importe quel souvenir dans les esprits en panne d’exotisme. Vous pouvez être agent secret sur Venus, pécheur sur Pluton ou bien même aller à l’hôtel sur Mercure, tout est possible. Curieux comme un gamin, Doug franchit la porte, sans craindre l’embolie cérébrale que lui fait craindre un de ses collègues.

On se casse sur Mars

Chez Rekall, l’implant d’un souvenir est aussi passionnant qu’une création de perso dans un jeu vidéo. Allongé sur un brancard, choisissez votre job, votre compagne, sa taille, sa morphologie et après une ellipse, le rêve commence. Allons donc sur Mars. Sauf que… Doug réagit mal à l’implant, se réveille en hurlant et fuit la salle en frappant tout ce qui bouge. Adieu Mars. Et pourtant ça repart : l’ouvrier ne peut pas retourner à sa vie très banale, à ses rêves d’asphyxie sur la planète rouge et à son couple ordinaire avec Sharon Stone comme si de rien n’était. Les amis d’hier le poursuivent comme s’il était Arnold Schwarzenegger dans un banal film d’action.

Rêve party

Un cinéaste aussi malin que Paul Verhoeven jubile avec le spectateur de son dispositif et de cette exposition magistrale, renversant tout le modèle reaganien du héros des années 90, comme on passe derrière l’arc-en-ciel dans Le Magicien d’Oz. Dès lors, le rêve hante Total Recall, s’invite au casting. Doug devient un agent double, devant passer sur Mars en toute clandestinité, un espion que ses ennemis et sa propre femme traîtresse poursuivent partout, dans toutes les coursives d’une planète où les habitants se terrent, pendant qu’on essaie de la terraformer. A chaque morceau de bravoure, la féerie menace de s’arrêter : rêve-t-on encore ou pas ? C’est une question entêtante, l’attraction même menant le bal.

On ne réveille pas un somnambule

A plusieurs reprises, Doug sur Mars se voit tenté par des mains mal inspirées. Doit-il obéir à ceux qui lui affirment qu’il dort encore, qu’il est encore dans la scène d’ouverture, en train de faire une embolie cérébrale ? Doit-il accepter de sortir du rêve, donc du film, où il est en train de sauver Mars d’un tyran qui étouffe tous les martiens aussi curieux que persévérants ? La réponse est pour les spectateurs, ceux qui voient se dévoiler un film aussi intelligent que profond sur l’idée même de cinéma. A quoi sert-il, pourquoi me croise-t-il, dois-je en profiter jusqu’au bout ? Telles sont les questions. Quand Total Recall se conclut, l’une d’entre elles est posée. Et elle hante tous les spectateurs d’un des plus beaux trolls de l’histoire du cinéma.

Fiche technique

Titre original : Total Recall
Réalisation : Paul Verhoeven
Scénario : Ronald Shusett, Dan O’Bannon et Gary Goldman, d’après la nouvelle « Souvenirs à vendre » de Philip K. Dick
Décors : William Sandell
Costumes : Erica Edell Phillips
Photographie : Jost Vacano
Montage : Carlos Puente et Frank J. Urioste
Musique : Jerry Goldsmith
Production : Buzz Feitshans et Ronald Shusett
Société de production : Carolco Pictures
Distribution : TriStar (États-Unis), Canal+ Droits Audiovisuels / Columbia TriStar (France)
Budget : 65 000 000 de dollars1
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleur – 1,85 : 1 – Dolby Surround – 35 mm
Genre : science-fiction, action
Durée : 113 minutes

Bande annonce

 

 

« Monaco : luxe, crime et corruption » : les dessous de la Principauté

La journaliste d’investigation Hélène Constanty et l’auteur-dessinateur Thierry Chavant racontent les dessous de la Principauté monégasque à travers trois affaires retentissantes : l’assassinat d’Hélène Pastor, les mises en examen de Dmitri Rybolovlev et un chantier maritime des plus opaques.

Le Rocher, c’est un écosystème bien particulier : un paradis fiscal où un habitant sur trois est millionnaire, où la richesse moyenne par habitant avoisine les deux millions d’euros, où les caméras de surveillance et les policiers foisonnent au point d’en faire l’État le plus fliqué du monde. Le mètre carré, en progression constante, s’y négocie en moyenne autour de 49 000€. Il faut dire qu’on n’y paie quasiment aucun impôt, hors TVA : pas de taxe foncière, des droits de succession nuls en filiation directe, aucun prélèvement sur le revenu. Cela explique certainement la pression observée sur le parc immobilier et l’évolution du montant des loyers : nombreux sont les superriches qui rêvent de goûter aux joies d’un système fiscal si clément. Hélène Constanty l’annonce d’ailleurs sans ambages : c’est une « cité en carton-pâte » doublée d’« un cocon ultra-sécurisé ». Plusieurs milliardaires y ont fait leur nid : Tatiana Casiraghi, David et Ezra Nahmad, Lily Safra. À ceux-là, il faut certainement ajouter la famille Grimaldi, qui règne sur la Principauté depuis la fin du Moyen-Âge, et dont la richesse demeure le secret le mieux gardé du pays. C’est sous sa férule que Monaco a changé de visage – et de stature. En 1860, le Rocher ne comptait que mille habitants, logés dans de vieilles maisons. Aujourd’hui, quelque 38 000 personnes y résident dans des appartements luxueux qui s’arrachent à prix d’or, et plus de 30 000 frontaliers viennent y travailler quotidiennement. Le point de bascule fut certainement l’indemnisation en 1861 de la famille Grimaldi par Napoléon III pour la perte des municipalités de Menton et Roquebrune-Cap-Martin. L’argent récolté va servir à transformer ce minuscule territoire en destination prisée par les touristes fortunés. Les projets immobiliers s’amoncellent alors et le prince Rainier III donnera en sus une visibilité mondiale au Rocher en 1956, grâce à son mariage avec l’actrice Grace Kelly.

Ces éléments contextuels rappelés par Hélène Constanty et Thierry Chavant, le lecteur peut se pencher sur trois affaires qui lui sont contées comme des polars, dans des planches dominées par les teintes grises-beiges. La première d’entre elles concerne l’assassinat d’Hélène Pastor, dont le père a fait fortune en alignant les immeubles de quarante étages en bord de mer. Ce fait divers est édifiant en ce sens qu’il implique à la fois les bas-fonds de Marseille et la haute société monégasque. C’est Wojciech Janowski, le gendre de la victime, qui a été à la manœuvre. Craignant une dégradation de l’état de santé de sa femme, qui l’aurait privé des largesses de la famille Pastor, il a décidé d’en faire une héritière avant l’heure. Pour cela, il a eu recours aux services d’un coach sportif, Pascal Dauriac, et de petites frappes de la cité phocéenne. À travers cette histoire, on découvre aussi les arcanes d’un holding familial où chaque branche porte sa défiance sur les autres. La seconde affaire concerne l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev, qui s’est rendu propriétaire, sur le Rocher, d’un penthouse d’une valeur de 100 millions d’euros et du club de football de l’AS Monaco, qui lui permet de gagner de l’argent sur le trading de jeunes joueurs. Ses relations avec le marchand d’art Yves Bouvier débouchent sur un scandale retentissant lorsque le contenu du portable de sa plus proche conseillère est analysé par la justice : collusions avec la police et des membres du gouvernement, faits de corruption, tentatives d’influer sur le cours d’une enquête, on découvre l’envers peu glorieux de la Principauté. Le récit se termine enfin par la construction d’une extension en mer. C’est cette fois l’opacité de ce projet immobilier qui interpelle les auteurs. À Bouygues et Pastor, il faut ajouter, dans le groupement qui finance les travaux (et qui se remboursera ensuite par la vente de biens immobiliers), l’oligarque kazakh Bulat Utemuratov. Ce chantier maritime colossal, évalué à deux milliards d’euros, est finalement symptomatique du rapport du Rocher au secret et à l’argent…

Aperçu : Monaco : luxe, crime et corruption (Noctambule/Soleil)

Monaco : luxe, crime et corruption, Hélène Constanty et Thierry Chavant
Noctambule, mars 2021, 100 pages

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3

« Tarzan » : double nature

Le scénariste Christophe Bec et le dessinateur Stevan Subic publient aux éditions Soleil une adaptation sombre et violente de Tarzan, le premier roman d’Edgar Rice Burroughs. Entre un mode de vie sauvage et une nature civilisée, un jeune orphelin élevé par des singes cherche à tracer sa voie…

Dans les pages 33 à 35 de l’album, Tarzan engage un combat sans merci contre « le plus fort des grand mâles », un singe colossal et féroce. Le sauvage a la peau du crâne scalpée et des blessures sur tout le corps, mais il sort vivant de cette lutte à mort. Le voilà donc propulsé à la tête d’une communauté simienne qui l’a adopté dès son plus jeune âge. Tout Tarzan, seigneur de la jungle est là : la violence exposée sans fard, la beauté sépulcrale des planches, un héros partagé entre ses instincts humains et animaux… Ce dernier point est de loin le plus intéressant de l’album et il est déjà contenu en germe dans la scène décrite ci-avant : c’est en usant d’un couteau prélevé dans une cabane élevée dans les arbres par ses parents que Tarzan parvient à venir à bout de l’imposant primate. En adaptant le premier roman d’Edgar Rice Burroughs, Christophe Bec et Stevan Subic se sont appuyés sur la dualité de Tarzan. Tiraillé entre deux natures incompatibles, sauvage et civilisée, redevable aux singes mais inextricablement attiré par les hommes, ce fils d’aristocrates britanniques va peu à peu s’éveiller au monde anthropique.

Les premières planches de l’album, somptueuses dans leur représentation de la nature, sont presque entièrement muettes. L’action se déroule en Afrique équatoriale, où John et Alice Clayton ont échoué après une mutinerie sur un bateau. Encore bébé, Johnny vit avec son père John dans une cabane perchée, à l’abri des grands fauves. Alice a perdu la vie un an à peine après sa naissance. Il est enlevé dès les premières vignettes par des singes, après que ceux-ci ont attaqué leur refuge. Le premier quart de l’album consiste alors à nous montrer comment Johnny/Tarzan va survivre et s’adapter dans la communauté simienne. En grandissant, il gagne en musculature et en agilité. Il s’intéresse aussi de plus en plus aux hommes, qu’il découvre en se rendant régulièrement dans son ancienne cabane, où il trouve de quoi assouvir sa curiosité naissante. Il se passe en boucle une vieille chanson à l’aide d’un phonographe. Il apprend aussi à déchiffrer le langage humain. Kala, sa protectrice simienne, sa « mère » sauvage, le voit s’éloigner, tiraillé et farouche.

Jusqu’à la mort de Kala et l’arrivée d’une expédition zoologique financée par l’Université de Baltimore, la plus grande préoccupation de Tarzan est une « rôdeuse » qui décime les siens. Cette panthère, prédatrice des manganis au même titre que les gorilles, apparaît comme une version exacerbée de l’homme sauvage. C’est d’autant plus édifiant lorsque se dernier se tapit lui aussi dans l’obscurité en attendant de fondre sur ses proies : les « hommes gris », qui ont eu le tort de s’en prendre à Kala. À cette nature bestiale va répondre une sensibilité humaine : Tarzan croise la route de Jane, s’entiche d’elle, lui sauve la vie et finit par la séduire. Pour lui, c’est un réveil brutal. Il ressent des émotions qui lui étaient inconnues jusque-là et comprend probablement à ce moment précis que sa place « naturelle » demeure parmi les hommes. Jane n’est pas venue seule dans cette région d’Afrique équatoriale : elle est accompagnée d’un guide belge, d’officiers français, de son père… Le capitaine D’Arnot a alors ses mots prémonitoires : « L’homme, à force d’exterminer tout ce qui l’entoure, finira un jour par scier la branche sur laquelle il est assis ! »

Nous sommes effectivement dans une logique où une découverte exotique équivaut à un trophée de chasse pour les explorateurs occidentaux. Mais la nature, très « conradienne », ne reste pas passive : l’expédition est menacée par la faune sauvage et par les indigènes (peu caractérisés, comme dans le roman Au cœur des ténèbres). Le capitaine D’Arnot est enlevé par les même « hommes gris » qui ont tué Kala. C’est Tarzan qui vient le secourir et qui le soigne. Une amitié naît alors entre eux et le Français transmet, durant leur parcours commun, une partie de son savoir au sauvage, qu’il estime d’une « rare intelligence ». Cela précède un retour de Tarzan, en tant que riche héritier, parmi la civilisation… Le Seigneur de la jungle apparaît finalement comme une fusée à plusieurs étages. L’album vaut autant pour ses représentations de la nature sauvage que pour la déréalisation identitaire de son héros, sa romance avec Jane ou le point de vue colonial porté par un protagoniste comme De Grauw. Les planches, très réussies, sont caractérisées par une alternance entre les vignettes horizontales et verticales, mais aussi par une grande pluralité de cadrages.

Aperçu : Tarzan : Le Seigneur de la jungle (Soleil)

Tarzan – T.01 : Le Seigneur de la jungle, Christophe Bec et Stevan Subic
Soleil, mars 2021, 84 pages

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4

« Prison n°5 » : dans l’enfer des prisons turques

À force d’abnégation, l’artiste et journaliste kurde Zehra Doğan a pu concevoir, dans la prison n°5 de Diyarbakir, le récit dessiné de l’envers des centres de détention turcs.

C’est dans la prison n°5 de Diyarbakir que Zehra Doğan a conçu l’essentiel de cet album. La cofondatrice de l’agence d’information Jinha risquait alors chaque jour la torture pour ses dessins vindicatifs. Les conditions dans lesquelles l’autrice a créé Prison n°5 en sont révélatrices : elle a demandé à une amie de lui écrire régulièrement, en utilisant à chaque fois le même papier, et en prenant grand soin de laisser le verso de ses lettres vierges. Les planches, dessinées au dos de ces missives, ont ensuite été sorties une à une de Diyarbakir, dans la plus grande confidentialité. Une fois assemblées, elles constituent un témoignage glaçant, puissant, exceptionnel.

The Times a classé Diyarbakir parmi les dix pires prisons au monde. Ce que Zehra Doğan rapporte de son séjour dans « ces murs peuplés d’histoires » le confirme amplement : humiliations, tortures, viols, maladies, privations y sont monnaie courante. Dans une certaine mesure, le récit de l’artiste et journaliste kurde corrobore celui d’Ahmet Altan, auteur turc témoignant lui aussi depuis sa cellule des maltraitances et injustices subies. Le regard est en revanche légèrement déporté, et les descriptions autrement plus cruelles, puisque Zehra Doğan écrit avant tout en tant que Kurde et que les sévices dont elle fait état sont sans commune mesure avec ceux rapportés par Ahmet Altan, qui paraît davantage axé sur les sentiments de déréalisation, d’arbitraire et de déshumanisation.

Prison n°5 contient des mises en contexte édifiantes. Zehra Doğan rappelle ainsi comment le processus de paix entamé avec le PKK a été interrompu sur fond d’attentats attribués à Daech. Des meetings du HDP, le parti politique kurde, ont été attaqués, avant que des villages entiers se voient privés d’eau et d’électricité, attaqués et soumis à un couvre-feu. Dans la localité de Nusaybin, des maisons furent pillées, des sévices commis, des insultes griffonnées sur les murs. Les forces turques auraient même partiellement détruit la mosquée Kursunlu, qui fait partie du patrimoine historique de la ville. Le reste a déjà été rapporté par Ahmet Altan dans Je ne reverrai plus le monde : fonctionnaires limogés, journalistes arrêtés, coups de balai arbitraires et souvent absurdes.

Zehra Doğan a été incarcérée pour « propagande terroriste ». Ce dont on l’accuse tient en fait en quelques dessins. Prison n°5 apparaît dès lors comme une sorte d’itération, puisqu’elle y conte, à travers des esquisses au crayon, la dure réalité des prisons turques, et plus particulièrement de Diyarbakir : des prisonniers malades mais non soignés, 22 lits pour 33 prisonnières, une promiscuité telle qu’on fait la file pour se rendre aux toilettes, une chaleur étouffante en été et un froid glacial en hiver, dix minutes de téléphone par semaine, des enfants mis à mal, puis des déportations à des centaines de kilomètres des familles… Zehra Doğan propose au lecteur une visite guidée de la prison, mais témoigne aussi des bienfaits de la vie en communauté. Le partage avec les autres détenues, les moments dévolus aux discussions ou à la réflexion ont une portée éminemment politique et s’appréhendent, dans un contexte de blessures physiques et psychiques, comme d’authentiques bouffées d’oxygène.

L’album rappelle brièvement l’histoire de la partition du Kurdistan ou les antécédents des coups d’État de 1960, 1971 et 1980. Il revient plus longuement sur la manière dont la Turquie a cherché à prohiber la langue et la culture kurdes. Il évoque enfin les faits de tortures passés à Diyarbakir : les sévices infligés aux 4000 membres du PKK en 1980, les centaines de prisonniers obligés de chanter l’hymne national turc des heures durant, les nuits passées sur un sol mouillé, l’ingestion forcée de rats, les suicides, les violences perpétrées envers les proches des prisonniers… La résistance s’organise alors dans la prison, notamment à travers des grèves de la faim. Mais, et c’est toute la démonstration de cet album, la situation précaire, pour ne pas dire dramatique, des prisonniers kurdes ne changera pas fondamentalement.

Aperçu : Prison n°5 (Delcourt)

Prison n°5, Zehra Doğan
Delcourt, mars 2021, 120 pages

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4

Tour d’horizon de l’« Économie du cinéma »

L’inspecteur général au Ministère de la Culture Philippe Chantepie et le chercheur au CNRS Thomas Paris publient aux éditions La Découverte, dans la collection « Repères », l’opuscule Économie du cinéma, qui revient sur la manière dont se structurent les circuits de financement, de création et de diffusion des films.

L’économie du cinéma est marquée par l’incertitude. La demande apparaît dans une large mesure non identifiée, le spectateur se trouve dans une situation d’hyper-choix, les acteurs et les réalisateurs ne valent souvent pas plus que les retombées de leur dernier film. Cela permet certainement d’expliquer le succès des franchises et des reboots, mais aussi les raisons pour lesquelles certains acteurs, à l’image de John Travolta, ont connu de soudaines traversées du désert après des moments de gloire. En outre, un long métrage est un bien d’expérience : le consommateur n’est en mesure d’en déterminer la valeur qu’après l’avoir visionné et les producteurs demeurent dans une position aveugle jusqu’au moment de sa mise sur le marché. À cet égard, le marketing, la publicité, les festivals ou encore les critiques offrent un moyen au film de se distinguer dans un environnement hyper-concurrentiel.

Dans leur opuscule, Philippe Chantepie et Thomas Paris analysent de manière succincte mais panoptique les tenants et aboutissants d’une économie singulière. Ils évoquent la prime à l’innovation, les talents substituables et non substituables, les biens durables (l’exemple des Dents de la mer est cité, avec ses rediffusions télévisées ou ses nouvelles versions DVD/blu-ray), la chaîne de micro-décisions aboutissant à la création d’un film, les ressources rares (lieux de tournage, talents dont on optimise le temps, équipements spécifiques, etc.), les cessions de droits patrimoniaux, les rémunérations forfaitaires et proportionnelles établies à chaque exploitation, la chronologie des médias, l’évolution et l’état actuel des majors, qui réalisent aujourd’hui à elles cinq 85% du marché nord-américain et 56% du marché mondial…

Les auteurs évoquent la concurrence de la télévision, des magnétoscopes et maintenant des plateformes numériques. Avec la taille grandissante des écrans, le 4K, l’ultra HD ou l’amélioration des capacités sonores des appareils, le domicile a tendance à se substituer à la salle de cinéma (qui demeure toutefois un rituel et une expérience uniques). Avènement du parlant, de la couleur, des effets spéciaux, de la 3D : à chaque étape technologique, le cinéma a connu des bouleversements économiques notables. Aujourd’hui, c’est le numérique et les services over the top (accessibles en fixe ou en mobile) qui posent un défi de taille à l’industrie cinématographique et aux salles de projection. Ce n’est évidemment pas un hasard si les auteurs reviennent longuement sur Netflix, ses charges fixes (développement, maintenance) et variables (achat de la bande passante), mais aussi sa capacité à amortir ses frais sur un nombre potentiellement illimité de consommateurs. Les pixels ont été des chevaux de Troie et le numérique a entraîné le cinéma dans une transformation significative de son économie. Ses formes de consommation ont été durablement modifiées, avec une globalisation de la diffusion et la fin des contraintes de temps.

L’ouvrage contient en outre bon nombre d’encadrés thématiques. Cela va de Walt Disney Company, première major mondiale du divertissement, au cinéma à l’heure du Covid, avec ses conséquences économiques sous-jacentes, en passant par le copyright et le droit moral. Le financement du cinéma est longuement discuté : il s’est d’abord établi sur fonds propres, de plus en plus en coproduction, aidé par des réductions fiscales ou des aides publiques, avant de se tourner vers l’endettement, en recourant parfois à des banques spécialisées, des assureurs ou encore des fonds de pension. Sur l’intervention des pouvoirs publics dans le financement des films (crédits d’impôt, Tax Shelter, etc.), Philippe Chantepie et Thomas Paris rappellent les justifications économiques mais aussi les principes du soft power.

Économie du cinéma est un entrée en matière idoine, à défaut d’être encyclopédique. Sa place dans la collection « Repères » constitue d’ailleurs un bon indicateur quant à ses visées didactiques. L’opuscule comporte des passages où le spectre s’élargit et où il s’intéresse plus spécifiquement aux grands marchés du cinéma (Hollywood, Bollywood, Nollywood, Hallyuwood, etc.), aux pays ouverts aux délocalisations des activités cinématographiques, ou aux accords, de plus en plus nombreux, entre des firmes chinoises et des sociétés-phares telles que Netflix, Warner, Disney ou Universal. Car, Philippe Chantepie et Thomas Paris ne manquent pas de le souligner, l’industrie cinématographique chinoise est sortie gagnante d’une ouverture contrôlée imposée par l’OMC. C’est sans doute un défi de plus posé aux studios occidentaux.

Économie du cinéma, Philippe Chantepie et Thomas Paris
La Découverte, mars 2021, 128 pages

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4

Comprendre « La Vie psychique du racisme »

Livio Boni et Sophie Mendelsohn, tous deux psychanalystes, puisent au point de rencontre entre la psychologie et l’aventure coloniale de quoi expliquer la persistance d’un racisme post-colonial.

Si La Vie psychique du racisme cite nommément les Britanniques Ernest Jones (colonialisme intérieur des Irlandais) ou Owen Berkeley-Hill (question de la couleur et des castes en Inde), c’est essentiellement à travers la France et le philosophe-psychanalyste Octave Mannoni qu’il s’intéresse à la question du racisme. Son livre Psychologie de la colonisation (1950) nourrit en effet l’essentiel des réflexions engagées dans l’essai de Livio Boni et Sophie Mendelsohn.

Octave Mannoni évoque un complexe d’infériorité des Européens. Il argue également que le Blanc, se pensant porteur d’une exceptionnalité, prête à l’Autre, le colonisé, tout ce qu’il a rejeté : la primitivité, la magie, les croyances… Le psychanalyste français complète cette dialectique par un complexe de dépendance des populations autochtones. Il existerait ainsi, selon Mannoni, une interpénétration psychique des deux populations, colonisatrices et colonisées. Dans Peau noire, Masques blancs (1952), Frantz Fanon évoquait quant à lui des Noirs aliénés au regard des Blancs.

Le sous-titre de cet essai, « L’Empire du démenti », doit évidemment beaucoup à Freud. Le démenti a pour point de départ la présence de deux hypothèses contradictoires chez une même personne. Exemple : les races n’existent pas, mais il y a quand même des différences biologiques entre les Blancs et les Noirs. Le sociologue Didier Fassin explique par ailleurs que la négation du racisme est de plus en plus importante. Du déni originel, qui était un accommodement avec soi-même, on est passé à la dénégation pure. Freud perçoit le démenti comme une modification du « moi » qui protégerait des représentations indésirables.

La Vie psychique du racisme passe par la critique de l’assimilation de Léopold de Saussure, par le super-ego individuel et collectif de René Laforgue, par la critique du complexe de dépendance de Césaire, par le complexe de Néron d’Albert Memmi, par la dimension libidinale du colonialisme ou encore par le « sadisme fabulatoire » qui pousse le personnel colonial à exagérer ses propres méfaits. Ce dernier point est d’ailleurs capital : Octave Mannoni explique qu’il permet de lutter contre un sentiment de précarité, mais aussi de déshumaniser le colonisé en lui prêtant une menace qui n’existe pas.

Il est parfois difficile de suivre le fil analytique de Livio Boni et Sophie Mendelsohn tant les concepts ont tendance à s’interpénétrer et se nourrir les uns des autres. Parmi eux, on retiendra toutefois le voile de couleur de W.E.B. Du Bois, qui postule que les Noirs ont à supporter une condition déréalisante (au sens psychologique du terme), tandis que les Blancs peuvent s’exempter à bon compte du problème racial. Sur la femme dans les États coloniaux, il est rappelé qu’elle avait la charge d’assurer un cordon sanitaire anti-métissage. Les relations sexuelles d’une Blanche avec les indigènes étaient en effet souvent proscrites. La plainte du Blanc (la fraternité post-coloniale refusée par les Noirs) comme celle du Noir (l’absurdité de la couleur de peau) ou le système des croyances conditionnant le démenti figurent également en bonne place dans l’essai.

La Vie psychique du racisme, Livio Boni et Sophie Mendelsohn
La Découverte, mars 2021, 264 pages

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3.5