« Le Livre des merveilles » : au-delà de notre horizon

Étienne Le Roux et Vincent Froissard publient aux éditions Soleil, dans la collection « Métamorphose », une adaptation libre des récits de Marco Polo, intitulée Le Livre des merveilles. Rencontres, découvertes et (més)aventures s’y invitent de manière attendue mais attrayante.

Les dessins du Livre des merveilles ne manquent pas d’originalité. Ornés d’enluminures orientales, ils présentent des couleurs désaturées, des teintes prédominantes de bleu et d’ocre, des hachures et une perspective vaguement floue. On y retrouve le style caractéristique de Vincent Froissard, déjà à l’œuvre dans l’album La Mille et unième nuit, sa précédente collaboration avec le scénariste Étienne Le Roux aux éditions Soleil. Onirique, nappé d’exotisme, ce modus operandi graphique se fond parfaitement dans un récit à deux temps : celui, au présent, de la rencontre entre Marco Polo et un jeune vagabond, mais surtout celui que le premier livre, sous forme de flashback, au second.

Celui qui se présente comme Marco Polo, « l’ami du Grand Khan » et le « conseiller de Sa Sainteté le Pape », cherche à rejoindre le port de Rimini. Pour ce faire, il a besoin d’assistance. Voilà notre jeune vagabond candidat déclaré. « Je ne mange presque rien, je me ferai tout petit, et puis il y a des brigands, c’est dangereux de voyager tout seul ! » Il s’ensuit un récit d’aventures, certes passionnant, mais qui tend à phagocyter la dimension psychologique et relationnelle de l’album. C’est l’une des faiblesses conceptuelles de ce Livre des merveilles : comment s’attacher à des personnages s’ils ne se jaugent qu’à l’aune de périples contés de manière elliptique ?

Marco Polo a été élevé par sa grand-mère et ses tantes, sa mère ayant disparu prématurément et son père multipliant les expéditions dans des contrées lointaines. De ce dernier, il hérita toutefois du polyglottisme, de l’art de la comptabilité, mais aussi d’une expertise dans la détection du mensonge ou l’appréciation de la valeur des choses. Le récit de ses aventures passe par les moines de Saint-Jean-d’Acre, une guerre fratricide en Arménie, les montagnes de Pamir et leur brume glaciale, le désert de Gobi, « une plaine immense et brûlante, où les points d’eau sont rares », puis la Chine de l’empereur Koubilaï. Il y deviendra l’espion et le missionnaire le plus apprécié de l’empire, et s’y enrichira de telle sorte qu’il aurait pu faire pâlir d’envie n’importe quel chef d’État européen. On l’assignera à résidence après la tentative de fuite de son père, avant de le libérer après avoir honoré deux ultimes missions : apaiser et unifier la Chine, puis mener la fille de l’empereur en Perse, où elle doit épouser le prince Arghoun.

Si Le Livre des merveilles pèche dans la caractérisation de ses protagonistes, il est traversé d’un esprit d’aventures et de découvertes engageant. L’éveil mutuel de Marco Polo et du vagabond, la dialectique vagabond/voyageur, le court récit biographique de l’enfant arraché à sa famille par l’indigence, le sort réservé à un personnage tel qu’Arghoun (décédé après avoir pris un traitement censé lui rendre sa jeunesse), les antagonismes, les maladies ou les cyclones, nombreux sont les éléments venant se porter au crédit d’une histoire certes un peu précipitée, mais non dénuée d’intérêt.

Aperçu : Le Livre des merveilles (Métamorphose/Soleil)

Le Livre des merveilles, Étienne Le Roux et Vincent Froissard
Métamorphose/Soleil, avril 2021, 76 pages

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Cannes 2026 : rencontre avec Rafiki Fariala pour « Congo Boy »

À Cannes 2026, Rafiki Fariala évoque la naissance de "Congo Boy", un film nourri par son histoire personnelle, où la musique devient mémoire, souffle et résistance.

Cannes 2026 : Congo Boy, la musique comme ligne de vie

On entre dans "Congo Boy" comme on entre dans un souvenir, d’abord par la musique, avant les mots et les images. Celui d'un jeune homme de 17 ans, Robert, réfugié congolais vivant à Bangui, capitale de la République centrafricaine, dont les parents ont été emprisonnés pour avoir tenté de fuir avec de faux papiers. Livré à lui-même avec ses frères et sœurs cadets, il laisse pourtant toujours la porte ouverte à sa vocation : la musique. Et c'est précisément là que réside la force émotionnelle de ce premier long-métrage de fiction de Rafiki Fariala, présenté à Un Certain Regard 2026.

Cannes 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, un slasher nommé désir

Présenté à Un Certain Regard 2026, "Teenage Sex and Death at Camp Miasma" de Jane Schoenbrun transforme le slasher en laboratoire pop, gore et méta, entre éveil créatif, désir et amour du cinéma bis.

Cannes 2026 : Dégel, la lente fonte de la dictature

La sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes permet de donner la voix à de nouveaux cinéastes en exposant des visions singulières venues du monde entier. Après "Le Mystérieux regard du flamand rose", récompensé l'année dernière, le Chili se trouve de nouveau mis à l'honneur. Dans "Dégel", Manuela Martelli compose un drame à forte consonance politique, qui séduit pour son traitement à hauteur d'enfant, mais dont le rythme s'enlise dans les secrets bien gardés de la neige.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.