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FFCP 2025 : The Burglars, sur la route de l’oubli

The Burglars se déploie comme une traversée tranquille et mélancolique au cœur de la vie de deux vieillards à la dérive, dans un décor rural coréen. Plus qu’un simple récit de cambriolage, le film explore la solitude, l’errance et le désir de réenracinement, dans un ton doux-amer qui mérite d’être découvert.

Premier long-métrage de Kim Tae-hwi, The Burglars s’impose comme un road-movie minimaliste, une œuvre de patience et de précision qui respire au rythme des silences et des gestes infimes. Sur les routes de campagne, deux existences isolées se croisent : Eunja (Jeong Ae-hwa), veuve désabusée, et Palbok (Ki Ju-bong), marginal vivant dans sa voiture et accumulant des objets comme autant de vestiges d’une vie qui s’effiloche. La première rencontre entre eux aurait pu se solder par un conflit – alors qu’Eunja pourrait dénoncer les agissements de Palbok –, mais elle décide finalement de le suivre sur la route, espérant y retrouver le désir de vivre depuis le décès de son époux. Si le titre évoque le cambriolage, le film s’intéresse moins au crime qu’à ce qu’il révèle : le vide intérieur, la quête de lien et la fragile reconstruction de l’humanité.

Chaque plan fixe, chaque geste – conduire, trier des photos, s’installer dans une maison silencieuse – devient porteur d’un sens discret ; le banal s’imprègne alors d’une poésie presque palpable. Le road-movie, contemplatif et intimiste, invite à une lente exploration de la campagne coréenne, mais révèle peu sur la diversité des lieux traversés par le duo, malgré une variété notable des paysages. La photographie, elle, reste sublime à tout instant, réussissant parfois à amplifier les élans lyriques d’un film où l’on rit souvent au gré des chamailleries de ce couple de « cambrioleurs » atypiques.

Au détour de la solitude

Kim Tae-hwi aborde des thèmes universels avec une rare délicatesse : l’isolement des êtres vieillissants, le poids de la perte, la recherche de sens et la possibilité de renaître à travers l’autre. Entre Eunja et Palbok, la relation ne se déploie pas dans la douceur linéaire d’un apaisement, mais dans une succession de rapprochements et de fuites, de moments de tendresse contrariés par des heurts du quotidien. Leurs échanges parfois houleux, leurs scènes de ménage feutrées, révèlent la difficulté d’aimer quand la solitude a creusé son sillon. Chacun semble fuir l’autre pour finalement mieux se retrouver, comme si la confrontation devenait une forme détournée de rapprochement. À travers cette dynamique fragile, le film tente par instants de retrouver la délicatesse romantique de Sur la route de Madison, où le frémissement d’un geste ou d’un regard suffit à dire l’indicible.

La caméra, contemplative et bienveillante, encadre leurs silhouettes dans des espaces confinés – voiture, intérieurs étroits, objets entassés – métaphores d’un enfermement intime. Peu à peu, cette cage visuelle se fissure, laissant entrer la promesse d’un apaisement. C’est dans ces fêlures que réside la poésie du film : la beauté du geste humble, la rédemption par la présence de l’autre.

Cependant, cette approche méditative a ses revers. Le rythme, volontairement lent, flirte parfois avec l’errance ; l’absence de tension dramatique ou de conflit central peut désorienter. Les cambriolages, bien que mentionnés dans le titre, demeurent secondaires, presque anecdotiques, et n’apportent ni suspense ni réelle progression narrative. Les personnages, touchants mais partiellement opaques, laissent entrevoir leur passé sans jamais le dévoiler, ce qui pourra frustrer ceux qui attendent une structure plus marquée.

Malgré ces limites, The Burglars conserve une force poétique et une sincérité rares. En sublimant les gestes du quotidien et en transformant le silence en espace d’émotion, Kim Tae-hwi signe un film fragile mais profondément humain. Œuvre imparfaite, certes, mais authentique et porteuse d’une véritable sensibilité, The Burglars séduit par sa sobriété et sa lenteur.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

The Burglars : extrait

The Burglars : fiche technique

Titre original : 빈집의 연인들
Réalisation et scénario : Kim Tae-hwi
Interprètes : Jeong Ae-hwa, Ki Ju-bong
Montage : Kim Tae-hwi
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h36
Genre : Comédie dramatique

FFCP 2025 : Citizen of a kind, la vengeance au féminin pluriel

Qui n’a jamais été la cible d’une arnaque en ligne ou d’un coup de téléphone suspect ? À une époque où la misère ordinaire rencontre l’ingéniosité criminelle, nombreuses sont celles et ceux qui, par besoin ou par naïveté, se laissent prendre au piège. C’est de cette vulnérabilité collective que part Citizen of a Kind, inspiré d’une histoire vraie : celle d’une mère célibataire coréenne qui, après avoir été flouée par un réseau d’hameçonnage, décide de se faire justice elle-même.

Pour son deuxième long-métrage, Park Young-ju transforme ce fait divers en un récit aussi drôle que rageur, où la comédie d’action s’invite dans les marges du drame social. Son héroïne, Duk-hee, voit son entreprise partir en fumée avant de contracter un prêt colossal pour rebondir. Quand elle découvre que cette opération financière n’était qu’un canular orchestré par un gang étranger, elle ne s’effondre pas : elle prend l’avion pour la Chine. Direction Qingdao, où elle entend bien récupérer son argent, sa dignité et un peu de justice par la même occasion.

Une vengeance à visage humain

Révélée à Cannes en 2016 avec son court-métrage 1 Kilogram, Park Young-ju avait déjà exploré les zones grises du deuil et du remords dans Second Life (FFCP 2019), dans le portrait d’une adolescente mythomane confrontée aux conséquences de ses mensonges. Cette fois, la cinéaste s’empare d’un autre type de blessure : celle de la trahison économique et morale.

Le projet est né d’un fait divers rapporté par Kim Seong-ja, propriétaire d’une laverie arnaquée par téléphone. Là où Hollywood aurait transformé cette histoire en une « bisserie » musclée (The Beekeeper de David Ayer l’a déjà fait, sans finesse ni profondeur), Park Young-ju choisit une voie plus subtile, plus incarnée. Ra Mi-ran, qu’on avait remarquée dans Ode to My Father, y incarne Duk-hee avec un mélange de dignité et de fureur contenue. Son regard, tour à tour blessé et incandescent, devient celui de tous les anonymes floués par la machine économique.

Comédie, tension et solidarité

L’un des charmes du film tient à sa capacité à jongler avec les tonalités. Sans jamais perdre la gravité du sujet, Park Young-ju se permet des détours jubilatoires : un humour grinçant, des répliques désarmantes, et un sens du rythme qui renvoie autant à la comédie loufoque (du genre de En Liberté !) qu’au polar social.

Duk-hee ne part pas seule dans sa croisade. Autour d’elle gravitent Yeom Hye-ran, Park Byung-eun et Jang Yoon-ju, qui forment un trio de bras cassés attachants, solidaires et obstinés – un Scooby-Gang à la coréenne. Ensemble, ils infiltrent un réseau mafieux impitoyable, dissimulé derrière les murs d’une usine où se mêlent fraude, séquestration et manipulation. Ce contraste entre la comédie et la noirceur du décor crée une tension permanente, entre éclats de rire et frissons de révolte.

La mise en scène, vive et précise, multiplie les allers-retours entre humour décapant et tension pure. Puisé dans le souffle de cette vengeance ordinaire, c’est cette énergie, à la fois populaire et maîtrisée, qui continue de séduire les festivaliers du FFCP.

Entre colère et compassion

Pour équilibrer la déferlante de colère féminine, Park Young-ju place en parallèle le personnage de Gong Myung, contrepoint masculin inattendu, tout en retenue et en fragilité. Il humanise l’autre versant de cette guerre numérique, offrant un miroir à ces femmes enragées, maladroites et magnifiques.

Dans une interview donnée à View of the Arts, la cinéaste résumait son ambition :

« Je voulais faire un film qui fasse rire, pleurer et maudire les méchants. Mais surtout rappeler que les victimes ne sont jamais responsables de la situation dans laquelle elles se trouvent. »

Ce credo résonne dans chaque plan. La réalisatrice parvient à conjuguer l’émotion et le plaisir du cinéma populaire, là où tant d’autres s’échouent. On pense à la virtuosité sociale de Parasite, ou à l’énergie fédératrice de Rebound (présenté l’an dernier), mais Citizen of a Kind possède son propre ton : un équilibre miraculeux entre tendresse et rage.

Film de studio réalisé par une femme – chose encore trop rare en Corée du Sud – Citizen of a Kind se distingue par sa sincérité, son sens du rythme et son regard profondément humain. Park Young-ju réussit à transformer la douleur d’une arnaque en un spectacle jubilatoire, sans cynisme ni pathos. Résultat : une comédie d’action pop.

Prix du public au FFCP 2024, ce film est présenté dans la section « Spéciale 20 ans ».

Citizen of a kind : bande-annonce

Citizen of a kind : fiche technique

Titre original : 시민덕희
Réalisation et Scénario : Park Young-ju
Directeur de la photographie : Lee Hyung-bin
Montage : Kim Sun-min
Musique originale : Hwang Sang-jun
Producteur : Baek Chang-ju, Jeong Jae-yeon
Production : C-JeS Studios, Page One Film
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Showbox
Durée : 1h54
Genre : Comédie, Action

FFCP 2025 : Peafowl, la danse du pardon

Souvent associée à la célébration, la danse demeure avant tout un langage des émotions, un moyen d’exorciser la douleur. C’est par ce mouvement vital que Peafowl s’exprime, retraçant le retour aux sources d’une femme transgenre contrainte de faire face à son passé. Byun Sung-bin y explore la mémoire, la filiation et le regard des autres, transformant la danse en miroir des tensions d’une société coréenne encore réticente face à la différence.

Myung, danseuse de waacking, multiplie les concours pour réunir la somme qui lui permettrait d’achever sa transition. La mort soudaine de son père l’oblige à retourner dans son village natal, qu’elle a fui depuis des années. Elle y retrouve une famille conservatrice et des regards chargés de jugement. Lorsqu’un ami lui propose de danser lors de la cérémonie du 49e jour commémoratif en échange de l’héritage paternel, elle accepte, consciente que cette épreuve pourrait lui offrir une forme de paix. Ce retour forcé devient un voyage intérieur, où le deuil et la colère s’entrelacent dans un même élan de reconquête.
Avec ce premier long métrage, Byun Sung-bin prolonge la réflexion amorcée dans son court métrage God’s Daughter Dances, qui abordait déjà la question du genre à travers le corps et la norme. Retrouvant la danseuse et l’actrice Choi Hae-jun, le cinéaste choisit de la filmer comme une figure de résistance, fière et vulnérable à la fois, dont chaque geste traduit un combat intime.

Danser contre l’oubli

L’ouverture du film nous plonge dans l’urgence : musique, appels insistants, lumière agressive. Myung s’élance sur scène comme si sa survie en dépendait. Ses gestes, nerveux et cassants, trahissent la colère d’un corps qui refuse d’être défini par d’autres. Le waacking devient son exutoire, sa manière de respirer dans une société où la reconnaissance passe encore par la conformité. Sous les paillettes, la rage brille.
Lorsque la narration quitte Séoul pour le calme trompeur de la campagne, le film se resserre. La lumière se fait plus terne, les silences plus lourds. Dans ce cadre rural pétri de superstitions, Myung affronte le rejet, mais aussi le poids des traditions. Le pacte autour de la cérémonie n’est plus seulement matériel : il se transforme en rituel de réconciliation, une tentative de renouer avec soi-même à travers la danse.

La force du film réside dans le jeu tout en nuances de Choi Hae-jun. Elle incarne une héroïne qui avance sans concession, oscillant entre fierté et fragilité. Quand les mots échouent, son corps prend le relais : chaque mouvement devient affirmation, chaque silence un refus de plier. Sous son apparence flamboyante, Myung cache une tendresse qu’elle protège farouchement — celle d’un être qui demande moins à être toléré qu’à être aimé.

Byun Sung-bin filme cela sans emphase, préférant la fluidité au discours. Il fait de la musique et des costumes des prolongements du personnage : une esthétique de la survie. La couleur, le rythme et le mouvement composent une même grammaire de la liberté.

Tout Peafowl repose sur la tension entre l’intime et le collectif, entre l’affirmation de soi et la peur du changement. En confrontant Myung à son passé, le film questionne les fondements d’une société encore marquée par le poids des traditions.

Dans sa séquence finale, la danse devient un espace de passage : celui où les vivants et les morts se rejoignent, où les identités se dissolvent pour laisser place à la pure émotion. À cet instant, Peafowl dépasse son sujet queer pour toucher à l’universel. C’est un film sur la réconciliation – avec sa famille, son corps et son histoire. Une danse du pardon, où la douleur s’efface dans la lumière du mouvement.

Prix du public au FFCP 2023, ce film est présenté dans la section « Spéciale 20 ans ».

Bande-annonce : Peafowl

Fiche technique : Peafowl

Titre original : 공작새
Réalisation et Scénario : Byun Sung-bin
Directeur de la photographie : Hae-in Kim
Montage : Young-hoo Lee
Musique : Casepeat
Producteurs : Byun Sung-bin, Yoon Suk-chan
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : M-Line Distribution
Durée : 1h54
Genre : Drame

FFCP 2025 – Miracle : Letters to the president, la voie de la résilience

Sans avoir la prétention de réinventer le mélodrame, Lee Jang-hoon signe avec Miracle : Letters to the President une œuvre d’une grande tendresse émotionnelle. Il renoue ainsi avec les thématiques du deuil et de la culpabilité, déjà explorées dans son précédent long-métrage Be with you, qui marquait ses premiers pas derrière la caméra. En parsemant l’ensemble d’un brin d’humour et de romance, le cinéaste livre un film qui agit comme un câlin, un de ceux que l’on accepte avec un plaisir régressif, presque enfantin.

Pourtant, il faut bien reconnaître que Miracle : Letters to the President ne brille ni par sa mise en scène ni par son scénario. Le film de Lee Jang-hoon est en revanche illuminé par sa galerie de personnages profondément attachants, à qui l’on souhaite la réussite, l’amour et la réconciliation. Ces trois notions constituent les axes thématiques principaux, autour desquels se tissent des sous-intrigues fragmentées, parfois maladroitement entrelacées. Mais derrière l’histoire vraie présentée en amont se cachent de belles promesses romancées : Joon-gyeong, un jeune lycéen de la province reculée du Gyeongsang, tente de convaincre le président de construire une gare pour les habitants de son village, afin qu’ils n’aient plus à marcher sur les rails et traverser ponts et tunnels pour rejoindre leur domicile. Garantir la sécurité des usagers : telle est la requête sincère qu’il adresse, en vain, à la Maison Bleue.

Cette quête se déroule sur fond de coupes budgétaires liées à l’organisation des Jeux olympiques de Séoul en 1988, un an après le soulèvement démocratique que 1987 : When the Day Comes reconstituait avec une force collective saisissante. Lee Jang-hoon conserve cet esprit de cohésion dans son récit, mais l’en détache volontairement des traumas nationaux. Il préfère nous plonger dans une ruralité bienveillante et inspirante, où la communauté se révèle dans la simplicité du quotidien. La mise en scène, souvent douce et contemplative, capture cette légèreté : des plans sur les trajets à vélo, des scènes de lecture à la bibliothèque ou de jeux dans une boutique d’arcade dessinent un cadre d’une nostalgie feutrée. Le film dégage alors une atmosphère de sincérité, où chaque geste et répétition compte plus que la grande Histoire.

Les rêves sont ma réalité

Si la trame suit progressivement la naissance de l’espoir, elle épouse également les codes du teen movie romantique. Joon-gyeong est un adolescent réservé, maladroit dans les conventions sociales, mais passionné de mathématiques, ce qui lui ouvre de nouveaux horizons — peut-être une trajectoire rectiligne vers la NASA. Aidé par sa camarade Ra-hee et soutenu par sa sœur aînée Bo-gyeong, il tente de surmonter une peine plus profonde, liée à ce besoin vital de bâtir cette gare. Les spectateurs de Be with you reconnaîtront les similitudes dans la manière dont Lee Jang-hoon esquisse des personnages portés par la mélancolie et la pudeur.

Mais c’est l’énergie de l’interprète de Ra-hee, la chanteuse et actrice Yoona, qui insuffle au film un véritable vent de fraîcheur. Déjà remarquée dans Exit (Prix du public au FFCP 2019), la série événement Bon Appétit, Your Majesty et Pretty Crazy, présenté cette année, elle rayonne dans ce rôle de jeune fille spontanée et lumineuse. Les échanges qu’elle entretient avec Park Jeong-min, tout en maladresse et retenue, apportent un humour discret et une complicité sincère, avant que la seconde moitié du récit ne bascule vers un registre plus dramatique.

Peu à peu, les séquences d’émerveillement s’effacent, de même que la romance, pour laisser place à la relation fracturée entre Joon-gyeong et son père, conducteur de train sur cette même voie ferrée qu’ils espèrent sécuriser. Entre émotion, colère et pardon, cette bulle introspective devient le moteur d’une reconstruction, une manière de transformer la douleur en action. C’est ici que Lee Jang-hoon retrouve sa plus belle justesse : celle de faire du chagrin un vecteur de résilience. Même si l’articulation entre le mélodrame familial et la romance reste parfois bancale – accentuée par un usage presque parodique de la chanson Reality de Vladimir Cosma –, le film parvient malgré tout à toucher juste par moments, notamment dans les scènes de complicité muette entre père et fils.

En somme, Miracle : Letters to the President possède toutes les caractéristiques que recherchent les cinévores des films de Noël, en quête de réconfort : une romance maladroite mais sincère, un drame larmoyant mais porteur d’espérance, et cette touche de naïveté qui, sans se départir de son classicisme, parvient à émouvoir. Si Lee Jang-hoon ne révolutionne ni la forme ni le genre, il célèbre avec humilité la persévérance, la solidarité et la beauté du geste ordinaire. En cela, Miracle se fait l’écho d’un cinéma coréen plus lumineux, moins enclin à la noirceur sociale, mais tout aussi attaché à sonder les failles humaines. Et c’est peut-être là que réside son vrai miracle : dans cette foi tranquille en la bonté des hommes et en la possibilité, toujours, de reconstruire un monde à hauteur de cœur.

Prix du public au FFCP 2022, ce film est présenté dans la section « Spéciale 20 ans ».

Miracle : Letters to the president – bande-annonce

Miracle : Letters to the president – fiche technique

Titre original : Miracle (기적)
Réalisation : Lee Jang-hoon
Scénario : Lee Jang-hoon, Son Joo-yeon
Interprètes : Park Jeong-min, Yoona, Lee Sung-min, Im Yoon-ah
Directeur de la photographie : Kim Tae-soo
Montage : Park Kyung-soon
Musique originale : Kim Tae-seong
Producteur : Yook Kyung-sam
Production : Blossom Pictures
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Lotte Entertainment
Durée : 1h57
Genre : Drame, Comédie, Romance

FFCP 2025 : Harbin, les ombres de la Manchourie

Harbin marque le retour de Woo Min-ho dans le cinéma d’espionnage et d’histoire. À travers l’assassinat emblématique d’Itō Hirobumi par le militant indépendantiste coréen Ahn Jung-geun, le réalisateur nous plonge dans les tensions et les enjeux de la Corée en 1909, entre colonisation japonaise et résistance nationale. Entre reconstitutions soignées, paysages glacés et suspense politique, Harbin promet un voyage immersif dans un moment clé de l’histoire coréenne.

Son appétence pour les films d’espionnage n’est plus un secret dans l’œuvre de Woo Min-ho. Après The Spies, Inside Men, The Drug King et L’Homme du Président, le cinéaste revient sur un épisode historique majeur dans la lutte du peuple coréen contre l’empire japonais et ses projets d’annexion de la Corée en 1909.

Le film se concentre plus précisément sur l’opération qui a permis au militant indépendantiste coréen Ahn Jung-geun d’assassiner Itō Hirobumi, gouverneur de Corée pour le compte du Japon, à la gare de Harbin, en pleine Manchourie hivernale. Cette séquence, à la fois dramatique et minutieusement reconstituée, constitue le cœur du film et illustre la tension extrême d’un acte historique porté par des convictions profondes. Woo Min-ho souligne avec soin l’héritage patriotique de l’action de Ahn, non de manière grandiloquente, mais en montrant l’homme derrière le geste : un individu soumis à la pression de l’histoire, conscient de la portée symbolique de son choix.

Tourné dans trois pays (Corée du Sud, Mongolie, Lettonie) et durant cinq mois, Harbin séduit par ses décors naturels et son approche minimaliste des effets spéciaux. La photographie est splendide : les paysages enneigés de la Manchourie et les reconstitutions historiques donnent véritablement vie à l’époque, plongeant le spectateur dans un froid glacial et un contexte politique tendu. Woo Min-ho démontre ici son sens du détail et sa capacité à créer une immersion visuelle impressionnante, où chaque plan semble servir à la fois l’histoire et l’émotion.

Entre glace et feu

Le film ne se contente pas de revisiter l’Histoire. Woo Min-ho y injecte son savoir-faire en matière de suspense et de cinéma d’espionnage. Les scènes où Ahn doit naviguer entre surveillance, planification et confrontation avec ses adversaires sont construites comme de véritables séquences de thriller, où le spectateur ressent la tension d’un enjeu historique immense. L’héritage patriotique n’est pas asséné de manière didactique : il se ressent dans la manière dont le suspense est utilisé pour montrer la détermination et la solitude d’Ahn face à l’occupant, donnant à l’histoire une force dramatique qui dépasse la simple reconstitution historique.

Parallèlement, le récit développe une sous-intrigue subtile autour de la trahison et d’une seconde chance, qui agit comme un miroir du peuple coréen en quête de son identité propre. L’officier japonais que Ahn a épargné au début du film devient son poursuivant acharné, et la relation entre les deux personnages crée un écho moral fascinant : Ahn est confronté à une forme de justice et de revanche personnelle qui reflète la dualité de son engagement patriotique. Cette tension parallèle enrichit le récit, car elle illustre que les choix individuels ont des répercussions, tout en donnant au spectateur un repère psychologique et émotionnel qui dynamise le suspense.

Pour autant, Harbin ne rivalise pas toujours avec les sommets de la filmographie de Woo Min-ho. Le rythme est parfois laborieux, certaines scènes secondaires s’étirent inutilement, et plusieurs personnages manquent de profondeur, ce qui réduit l’impact émotionnel du récit. La narration reste par moments trop linéaire, privant le suspense de certaines respirations dramatiques qui auraient pu renforcer l’intensité, à la manière de L’Homme du Président. On aurait aimé que certaines séquences d’espionnage soient encore plus tendues ou plus audacieuses pour faire pleinement ressentir la dangerosité de la mission historique.

Malgré ces limites, le film conserve des qualités indéniables. Il propose une expérience visuelle riche, un récit historique poignant et une réflexion sincère sur le courage individuel face à l’oppression. La manière dont Woo Min-ho manie le suspense, le registre patriotique et les échos moraux entre ses personnages permet au spectateur de ressentir le poids historique et humain de l’acte d’Ahn, offrant un biopic solide et honorable, qui rend hommage à un épisode fondateur de l’histoire coréenne, même si l’ensemble manque parfois de tension et de maîtrise narrative pour atteindre l’excellence.

Ce film est présenté en Avant-Première au FFCP 2025.

Harbin : bande-annonce

Harbin : fiche technique

Titre original : 하얼빈
Réalisation : Woo Min-ho
Scénario : Woo Min-ho, Kim Kyeong-chan
Interprètes : Hyun Bin, Park Jung-min, Jo Woo-jin, Jeon Yeo-been
Photographie : Hong Kyung-pyo
Montage : Kim Man-geun
Décors : Kim Bo-mook
Costumes : Kwak Jeong-ae
Musique : Jo Yeong-wook
Producteur : Kim Won-kook
Production : Hive Media Corp.
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : CJ ENM
Durée : 1h54
Genre : Drame, Historique

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

FFCP 2025 – Omniscient Reader : The Prophecy, le lecteur dépossédé

Cinq ans après la fin du webtoon devenu phénomène, Omniscient Reader’s Viewpoint s’offre une transposition cinématographique que beaucoup attendaient autant qu’ils la redoutaient. Réalisé par Kim Byung-woo, habitué des thrillers sous tension (The Terror Live), le film réunit Ahn Hyo-seop et Lee Min-ho dans une relecture à grand spectacle d’un récit aussi labyrinthique qu’introspectif. Sous le titre international The Prophecy, cette version 2025 promettait d’ouvrir un nouvel âge des adaptations coréennes de webtoons, entre philosophie et apocalypse. Mais derrière ses images léchées et son souffle épique demeure une œuvre plus brillante en surface que véritablement inspirée.

Un lecteur dans la fin du monde

Kim Dok-ja, employé de bureau ordinaire et lecteur obsessionnel du web-roman Trois façons de survivre dans un monde en ruine, voit un soir la fiction se déverser dans la réalité. Les créatures, les épreuves et les héros qu’il croyait imaginaires envahissent son monde. De simple spectateur, il devient témoin, puis acteur, d’un univers qu’il connaît mieux que quiconque, car il est l’unique lecteur à l’avoir achevé.

L’idée, fascinante, repose sur un paradoxe : que reste-t-il du savoir lorsqu’il devient un fardeau ? Sur le papier, l’enjeu est vertigineux. À l’écran, il devient surtout matière à effets spéciaux et à déluge numérique. Dès les premières scènes, Kim Byung-woo impose un ton apocalyptique : séquences de chaos urbain, halos de lumière surnaturelle, musique ample et ton prophétique.

L’ampleur visuelle impressionne, mais le rythme effréné laisse peu d’espace à l’émotion ou à la réflexion. En voulant condenser une trentaine de chapitres en deux heures, le film sacrifie la lente construction de son monde intérieur, ainsi que toute possibilité d’empathie envers ses personnages. Les élans héroïques et tragiques du récit tombent à plat, faute de respiration.

Des héros sans lecture

Ahn Hyo-seop livre une interprétation mesurée de Kim Dok-ja, oscillant entre panique et résignation, tandis que Lee Min-ho, en protagoniste du roman devenu réalité, campe un guerrier solitaire qui revit son propre scénario à l’infini. Leur duo aurait pu être le cœur battant du film ; il n’en reste qu’une esquisse.

Surtout, cette version de Dok-ja est à l’opposé de sa caractérisation dans le webtoon : exit l’assurance, la froideur, l’égoïsme et la noirceur du lecteur manipulateur, prêt à instrumentaliser les autres pour sa survie. Ici, il devient une figure adoucie, presque passive, qui cherche à réécrire l’histoire sans jamais en incarner la complexité. Ce changement de caractère frôle la trahison de l’œuvre originale, et le film tente en vain de bricoler un élan émotionnel là où il n’y en a plus.

Autour de lui, les personnages secondaires sont à peine esquissés, simples silhouettes interchangeables dans le tumulte apocalyptique. Leurs compétences et pouvoirs manquent de lisibilité, surgissant souvent comme des deus ex machina sans véritable construction dramatique.

Les dokkaebi, hôtes de streaming des « constellations », censés commenter et orchestrer les épreuves, n’apportent qu’une couche explicative artificielle, interrompant l’action pour annoncer les règles plutôt que pour enrichir le propos. L’idée d’une humanité observée et jugée par des entités divines perd toute portée symbolique, réduite à un dispositif ludique sans substance.

Le film emprunte aux codes du jeu vidéo : jauges de pouvoir, niveaux d’expérience, pièces de récompense et mécaniques de progression. Pourtant, rien n’est clairement établi. Le panel d’utilisation des pièces et des gains demeure obscur, leur logique interne fluctuante, comme si ces éléments ne servaient qu’à parsemer le scénario de fusils de Tchekhov destinés à se déclencher à intervalles réguliers.

Ces récompenses artificielles rendent le déroulé de l’intrigue prévisible, annihilant la tension avant même que Dok-ja ne passe à l’action. Là où le webtoon utilisait ce système pour interroger la valeur du mérite et la marchandisation du destin, le film s’en sert comme d’un simple gadget cosmétique dépourvu d’impact symbolique.

Un discours numérique désincarné

Techniquement, le film devrait impressionner : décors dévastés, monstres géants, chorégraphie des combats — le savoir-faire est indéniable. Pourtant, les superpouvoirs et les CGI s’enchaînent avec la lourdeur d’un blockbuster hollywoodien essoufflé. Le point culminant, censé célébrer l’esprit de solidarité entre survivants, se révèle indigent, réduit à un geste collectif sans émotion ni résonance.

Les traumatismes des personnages, à peine évoqués, n’ont pas le temps de nous émouvoir ; nous, spectateurs, restons étrangers à leurs souffrances. Le film court, haletant, sans jamais s’arrêter pour contempler ce qu’il détruit. Le cinéma coréen a pourtant su marier spectacle et émotion — Along With the Gods, Alienoid — mais The Prophecy s’égare dans une esthétique clinquante proche des défauts de Jung_E, jusqu’à en devenir presque hideuse.

The Prophecy prétend esquisser une réflexion sur le monde numérique et ses dérives, en transformant la survie en un spectacle planétaire. Les constellations observent, commentent et rétribuent, tandis que les dokkaebi animent le chaos comme des streamers d’apocalypse. Tout y est : le regard collectif, la compétition en direct, la gamification de la douleur.

Mais cette critique, si elle existe, reste désincarnée. Le film met en scène la dérive numérique sans jamais la penser. Là où le webtoon interrogeait la frontière entre lecteur et voyeur, fiction et réel, le film reproduit le flux qu’il aurait dû interroger. L’univers de The Prophecy finit par ressembler à son propre sujet : un espace saturé d’images, sans centre, où tout se regarde mais rien ne se comprend.

Un récit dévitalisé

Omniscient Reader : The Prophecy voulait être une œuvre somme, mais son matériau d’origine, dense et réflexif, aurait trouvé un écrin bien plus juste dans le format sériel. L’annonce d’une adaptation animée à venir laisse d’ailleurs espérer une restitution plus fidèle : un monde véritablement en proie à l’apocalypse, traversé par la brutalité, la tension et la ferveur épique que Kim Byung-woo n’a su capter.

Le film, qui n’a pas su trouver son public en Corée, risque aussi de décevoir les spectateurs étrangers, lassés d’un optimisme de façade qui finit par desservir son discours solidaire. Dok-ja signifie littéralement « lecteur » en coréen – cruelle ironie pour un film où le lecteur est dépossédé de toute lecture, réduit à l’impuissance dans un récit qui se regarde lui-même s’effondrer.

Entre désastre et indifférence, Omniscient Reader : The Prophecy demeure une œuvre éclatée, partagée entre respect du mythe et peur d’ennuyer un public globalisé. Un film visuellement ambitieux mais narrativement terreux et un blockbuster philosophique vidé de sa pensée et de son humanité. On en retient quelques images suspendues, mais rien qui ne ranime l’âme du texte de Sing Shong. On en ressort bousculé et frustré, comme un lecteur condamné à tourner les pages d’un livre dont on a retiré les mots.

Le réalisateur Kim Byung-woo reviendra bientôt avec Submersion, un nouveau film de fin du monde produit pour Netflix, mêlant inondation de grande ampleur, boucle temporelle et intelligence artificielle. Reste à voir si ce mélange encore plus casse-gueule saura échapper aux mêmes travers que The Prophecy — une ambition conceptuelle submergée par son propre spectacle.

Ce film est présenté en section Évènements au FFCP 2025.

Omniscient Reader : The Prophecy – bande-annonce

Omniscient Reader : The Prophecy – fiche technique

Titre original : 전지적 독자 시점
Réalisation : Kim Byung-woo
Scénario : Kim Byung-woo, Lee Jeong-min (d’après le web-roman Lecteur omniscient de Sing Shong)
Interprètes : Ahn Hyo-seop, Lee Min-ho, Chae Soo-bin, Nana, Jisoo
Photographie : Jeon Hye-jin
Montage : Han Mi-yeon
Décors : Lee Mok-won
Costumes : Kim Kyung-mi
Producteurs : Jeong Moon-gu, Won Dong-yeon
Production : Realies Pictures
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Lotte Entertainment
Durée : 1h57
Genre : Fantastique, Action

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

Monsieur Chouette : une chouette BD

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Depuis le tome 13 de la série Donjon monsters (2020) on était sans nouvelle de David B. Tout s’explique avec la parution de ce roman graphique ambitieux (252 planches, foisonnantes) qui nous rappelle que le dessinateur doit, en partie, sa réputation à la série Les Incidents de la nuit.

Premier constat, cet album ne comporte aucune indication destinée à servir de repère pour un éventuel lecteur. Rien d’autre sur la quatrième de couverture qu’un dessin en couleurs qui donne quand même le ton avec des personnages à tête de chien menaçants. Aucune indication sur les rabats de couverture, la couverture se contentant de mentionner l’auteur et l’éditeur. Quant à l’illustration, en couleurs elle aussi, elle présente Monsieur Chouette un doigt levé comme pour indiquer son chemin à la jeune fille blonde du premier plan. Sinon, tout l’album est dans un beau noir et blanc qui ne surprendra pas ceux qui connaissent déjà David B. L’auteur et son éditeur font donc le pari de jouer sur la curiosité des lecteurs ainsi que sur la notoriété du dessinateur-scénariste. Ils nous placent dans la position de celui qui devra se faire son idée, pour un album foisonnant de détails. C’est à mon avis judicieux, car cela ouvre la porte à toutes les lectures, tant pis pour ceux que cela rebuterait. C’est d’autant plus amusant de constater que le titre choisi pourrait appartenir à une série pour les petits, ce qui ne correspond pas du tout à la réalité. Mais justement, la réalité, David B. ne fait qu’en jouer ici, une fois de plus serait-on tenté de dire.

Au pays des contes

A vrai dire, Monsieur Chouette n’est pas le personnage principal de l’album, même s’il sert de guide. Le personnage principal serait plutôt la jeune blonde prénommée Marie qu’on voit sur l’illustration de couverture. A l’expression de son visage, on devine une certaine naïveté en rapport avec son jeune âge. En début d’album, elle fait la connaissance de M. Chouette, un soir alors qu’elle rase les murs. Assis sur un banc, M. Chouette l’interpelle en lui demandant pourquoi elle se fait ainsi discrète, alors que le lieu et l’heure (en pleine nuit) respirent la tranquillité. Elle pourrait l’ignorer, mais elle lui explique qu’elle a peur de son ombre. En effet, cette ombre ressemble à celle d’un tigre. Elle explique à M. Chouette qu’elle est née avec et que depuis toute petite elle jouait avec. Mais l’ombre a grandi avec elle et désormais elle se fait menaçante ; elle l’a même déjà mordue et pourrait finir par la manger. D’après M. Chouette, cette ombre, il faut la dompter. Et il se présente ainsi « Je suis un être psychopompe. C’est-à-dire que je guide les gens à travers les embûches du Pays des Morts. » Comme Marie doit rentrer chez elle et qu’elle ne voit pas l’intérêt d’aller au Pays des Morts, Monsieur Chouette lui propose de tout lui expliquer plus tard. Rendez-vous le lendemain au Bijou bar. Ce personnage à l’apparence de chouette qui dialogue avec les humains nous fait comprendre que nous sommes dans l’univers des contes.

Première impression

On ne voit pas trop en quoi aller au Pays des Morts peut aider Marie à dompter son ombre. Mais M. Chouette fait comprendre à Marie qu’au Bijou bar, une partie des clients sont déjà morts, même s’ils ne le savent pas. Les clients en question sont juste en représentation, comme s’ils se contentaient de jouer un rôle, presque mécaniquement. En fait, à cet endroit ils se trouvent déjà dans l’antichambre du Pays des Morts. A partir de ce moment, c’est naturellement que Marie suit M. Chouette.

Au Pays des Morts

Le passage vers ce pays n’est pas sans rappeler les passages qui permettent à Philémon, le personnage de Fred, de passer de son monde habituel à celui des lettres de l’océan Atlantique. D’ailleurs, cette histoire d’ombre est bien dans l’esprit de l’univers entre poésie, rêve et surréalisme développé par Fred. A vrai dire, en s’aventurant au Pays des Morts, Marie arrive elle en plein cauchemar plutôt qu’au doux pays des songes. Surtout, elle découvre qu’elle doit se méfier de Cerbère qu’on voit relativement peu mais qui prend la position de personnage principal, avec son allure franchement inquiétante (belle réussite), soulignée par celles de ses sbires. Ici, Cerbère flaire tout ce qui vit. Marie est donc amenée à ruser, sous les conseils de M. Chouette, pour passer inaperçue. Ce jeu du chat et de la souris prend tellement de place dans la narration qu’on arrive aux deux tiers de l’album en se demandant si le jeu en vaut vraiment la chandelle pour nous lecteurs. Il faut dire que de nombreuses planches ne comptent que très peu de dialogues, ce qui fait qu’on arrive à ce stade quasiment sans s’en rendre compte, ce qui veut quand même dire que David B. s’arrange pour titiller la curiosité de son lecteur qui cherche constamment à savoir comment l’intrigue se poursuit. Ceci dit, arrivé en fin d’album, on réalise que, forcément, avec cette lecture plutôt rapide, on ne peut que passer à côté de détails importants. J’en veux pour preuve qu’à un moment Marie dit avoir remarqué que M. Chouette n’était pas celui pour qui il cherchait à se faire passer, à cause d’un élément qu’il n’arborait pas auparavant, ce qui échappe en première lecture. Des détails comme celui-ci, il peut y en avoir d’autres, et même beaucoup, tant l’image grouille par moments d’éléments enchevêtrés. Il faut dire que dans cet univers, chaque nuit apporte son lot de nouveaux arrivants : les derniers morts, aussi bien du côté des humains que des objets !

Un album très inspiré

Il permet à David B. de se renouveler tout en gardant son originalité, son état d’esprit. On note ainsi que tout se passe de nuit et qu’à un moment on observe un journal intitulé… Les incidents de la nuit. Les multiples péripéties illustrent le fait que dans le Pays des Morts, les uns et les autres passent leur temps à tromper l’ennui. Le message est donc clair : rien ne vaut la vie et il faut en profiter en l’appréciant à sa juste valeur. On peut ajouter que l’auteur ne va pas jusqu’à affirmer que la vie aurait un sens particulier. Ce sens peut être une quête comme celle de Marie qui, en cherchant à dompter son ombre, va chercher à s’affranchir de tout ce qui l’empêche de profiter pleinement de sa vie. Y parvient-elle finalement ? L’auteur nous donne une réponse en forme de pirouette, ce qui n’est pas si mal. N’oublions pas que nous sommes dans un conte et que ce qui… compte est de poursuivre une histoire tant qu’on en a la force et l’inspiration. Alors Monsieur Chouette n’est pas une BD parfaite, mais elle s’avère franchement séduisante et elle propose d’inépuisables pistes de lecture. Le noir et blanc est une fois de plus de toute beauté. Quant au dessin, il met bien en valeur l’inspiration très débridée du dessinateur qui enchaine les références tout en faisant avancer une histoire bien personnelle. On remarque au passage que lui qui se disait très inspiré par Jacques Yonnet, place de nombreuses scènes dans des bars, cafés, restaurants, comme celui-ci fait dans Rue des Maléfices. D’autre part, son Pays des Morts se situe dans un Paris décalé où coule la Seine renommée le Styx. On notera donc aussi que ce Pays des morts n’est ni l’enfer ni le paradis, ni même le purgatoire. Le personnage principal en étant Cerbère, on se situe plutôt du côté de la mythologie grecque.

Monsieur Chouette – David B.
L’Association : sorti le 12 septembre 2025

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4

Rock’n’roll suicide : rock is not dead !

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Martha la rouquine (guitare), Iris la blonde (batterie) et Valentin le binoclard (basse) forment le groupe de rock Supersonic Pizza Club. Leur souci, c’est qu’à 27 ans, ils cherchent encore à percer. Ils se produisent là où on veut bien d’eux et jouent essentiellement des reprises…

A l’occasion, ils observent Lionel, crooner sur le retour qui se produit chaque lundi soir au Ballroom, la belle salle de ce coin sur la côte, pour reprendre le répertoire de Frank Sinatra. Complètement désabusé, Lionel ne travaille plus que de façon mécanique. En opposition, Martha, Iris et Valentin y croient encore. On les voit répéter, fouiner dans une foire aux disques d’occasion. Par contre, ils doivent se contenter du public du Buffalo grill. Pas de quoi frimer face aux autres musicos du quartier. Mais, surprise, le Ballroom les programme prochainement. Du coup, ils s’organisent et Gab, un pote de Martha, vient les prendre en photo pour composer des affichettes à placer en ville. Coupé sur celles-ci, Valentin ravale sa fierté et accepte même que le groupe joue le titre qu’il avait sur une partition tombée de sa poche et qu’Iris et Martha trouvent vraiment bien, autant pour la musique que pour les paroles ! Ce qu’elles ne savent pas, c’est que Valentin n’en est pas l’auteur. Il entretient le mystère en taisant par quel concours de circonstances le document est entré en sa possession, alors que l’auteur n’est autre que Lionel. L’approche de ce concert inattendu au Ballroom va prendre une tournure différente pour chacun des membres du trio. Valentin angoisse : sa supercherie sera-t-elle découverte ? Iris furète de trop près et se blesse à la cheville. Se produire avec des béquilles ? Quant à Martha, son ambition personnelle pourrait l’emmener ailleurs. Que décidera-t-elle ?

Le scénario

Il permet à Louise Laborie d’aborder de nombreux thèmes, tels que l’amitié, la cohésion d’un groupe de rock, les relations familiales, la passion des fans de rock avec tous leurs à-côtés, etc. Il illustre surtout un certain désenchantement, flagrant pour Lionel, un peu moins pour Inès, Martha et Valentin. On sent néanmoins assez rapidement qu’ils végètent depuis trop longtemps en musiciens de seconde voire même troisième zone, alors que ce sont des passionnés. D’ailleurs, la dessinatrice s’arrange pour faire coïncider leur désenchantement avec l’ambiance générale qu’elle instaure par les situations qu’elle dessine. Ainsi, sur une planche elle montre le trio coller des affichettes sur une palissade pour montrer leur dégradation progressive en quelques heures, jusqu’à en montrer volant au gré du vent sur le dernier dessin du bas de planche. On retrouve plusieurs fois cette forme d’humour désenchanté.

Quelques aspects décevants largement contrebalancés

A vrai dire, on finit l’album avec des impressions contradictoires. Bien qu’il retienne l’attention, le dessin attire quelques reproches. Ainsi par exemple, on sent que la dessinatrice n’accorde aucune importance aux véhicules qui sont dessinés comme de vulgaires boîtes presque informes. Impossible d’imaginer un modèle précis. De même pour certains détails (guitare sans aucune corde représentée, par exemple) et pour de nombreux visages représentés un peu à la va-vite et les silhouettes un peu raides de manière générale. Elle pêche également pour faire passer certaines sensations de mouvement : c’est criant à un moment où Valentin bouscule Lionel. S’il n’y avait pas la réaction de ce dernier, on pourrait douter de ce qu’on vient d’observer. En revanche, les décors comme des habitations ou des magasins de type grande surface sont bien plus réussis. On sent que la dessinatrice-scénariste-coloriste y apporte le soin suffisant pour qu’on sente l’atmosphère trop froide du quartier dans lequel les personnages évoluent. Par contre, et cela se sent dès l’illustration de couverture, elle se montre franchement séduisante pour son usage des couleurs, dont on sent qu’elle maîtrise l’harmonie. Cela vaut pour des objets sur des étagères dans un bar à un simple verre représenté sur une table (page 104), etc. Cela va plus loin, car l’illustration de couverture se distingue par un dégradé de couleurs qui met en valeur la luminosité du lieu et du moment. C’est moins net sur les ambiances nocturnes. Mais Louise Laborie fait un remarquable usage des couleurs, d’une manière si naturelle qu’elle rappelle (à sa façon) la maîtrise du peintre néerlandais Mondrian. Ainsi, de bout en bout, l’album est un régal pour les yeux.

L’autre réussite

Elle vient de la description de l’univers de ces fans de rock. L’album les met en avant par de nombreux détails qui sonnent juste et d’innombrables références jamais envahissantes. Exemples avec cette réflexion à propos du batteur Dave Lombardo, mais aussi certaines paroles de titres anglo-saxons et l’inscription sur le T-shirt de Martha au concert du Ballroom, etc. Sans oublier bien entendu que le titre de l’album correspond à un titre de David Bowie que la dessinatrice fait ondoyer sous la forme d’une partition blanche sur les premières planches. Et puis, mine de rien, elle intègre des éléments qui flirtent avec le fantastique pour illustrer le malaise qui s’installe. Cela va de papiers façon message anonyme apparaissant comme par enchantement sur une table à des visions en forme d’hallucinations inquiétantes. Enfin, Louise Laborie montre qu’elle maîtrise plutôt bien le langage BD de manière générale. Et elle s’arrange pour glisser un aspect féministe qui lui tient probablement à cœur en plaçant un garçon au milieu de deux filles dans son groupe.

Rock’n’roll suicide – Louise Laborie
Sarbacane : sorti le 1er octobre 2025
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3.5

« Plus jamais je ne visiterai Auschwitz » : la mémoire falsifiée

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Avec Ari Richter, la mémoire ne se transmet pas : elle s’infiltre, se déforme, se débat contre ses falsifications. Dans Plus jamais je ne visiterai Auschwitz, roman graphique d’une grande personnalité, l’artiste new-yorkais propose un témoignage familial qui se double de la radiographie d’un traumatisme collectif, le tout fouillé à la pelle du doute et de l’ironie. Entre l’ombre de Dachau et la lumière hésitante des États-Unis post-Trump, le livre se pose une question en tout point obsédante : que reste-t-il à hériter quand la mémoire devient spectacle ?

Descendant de survivants de la Shoah, Ari Richter visite Auschwitz, médusé. Il observe les perches à selfie, les casquettes de baseball, les panneaux multilingues vantant les circuits “éducatifs”. La cantine sert du porc à toutes les sauces et l’accent est partout mis sur les victimes polonaises du camp. Son regard oscille alors entre l’effroi et la nausée : la douleur de ses aïeux a été mise en vitrine. C’est là que naît le titre, presque un cri : Plus jamais je ne visiterai Auschwitz. L’homme goûte peu la muséification, cette anesthésie par excès de pédagogie.

Le livre, lui, s’ouvre sur les visages de quatre générations : les grands-parents rescapés des camps, les parents silencieux, l’enfant américain cherchant à comprendre et, enfin, le père contemporain, inquiet pour ses filles. Ari Richter leur prête à chacun un style graphique différent, comme si chaque époque avait sa propre manière de voir et de se souvenir. Parfois même, les visages se déforment, les cadres éclatent, la mémoire devient un collage. 

L’artiste juxtapose l’histoire familiale à des épisodes plus intimes : son enfance en Floride, marquée par un antisémitisme “de voisinage”, feutré, banal ; ses études, où l’assimilation juive prend la forme d’un effacement volontaire ; puis le choc du massacre de Pittsburgh en 2018, réveillant le fantôme des pogroms. De ce tremblement personnel naît un ouvrage personnel et dense, qui mêle reportage, journal et satire. Ari Richter s’y dessine parfois en Indiana Jones du trauma, brandissant un arbre généalogique comme un testament de la souffrance juive – humour noir salvateur, presque thérapeutique.

Mais ce qui affleure avant tout, c’est une lucidité sans concession. L’auteur trace un parallèle glaçant entre l’Amérique contemporaine et l’Allemagne des années 1930 : la rhétorique populiste, la peur de l’“autre”, la mémoire falsifiée. Là encore, la bande dessinée devient une chambre d’écho : les planches se remplissent d’écrans de télévision, de tweets, de visages déformés par la haine numérique. La mémoire du mal change de support, mais pas de nature.

Ari Richter excelle dans ces passages où l’Histoire et la domesticité s’entrelacent. Ce sont des conversations édifiantes, des souvenirs d’une judéité longtemps impensée, des lieux de mémoire disparus, réaffectés, ou un couple juif accueilli chez un ancien SS. La mémoire, chez lui, prend les traits d’un organisme vivant, parfois malade, mais indestructible.

Ari Richter signe ici un livre nécessaire, inconfortable, profondément contemporain. Un cri contre la banalisation du mal, mais aussi une réflexion sur le poids de la filiation. Plus jamais je ne visiterai Auschwitz ne raconte pas la Shoah : il raconte ce qu’elle fait à ceux qui viennent après. Et c’est sans doute cela, aujourd’hui, le véritable devoir de mémoire : ne pas s’incliner devant les ruines, mais apprendre à vivre avec leurs ombres qu’elles supportent.

Plus jamais je ne visiterai Auschwitz, Ari Richter
Delcourt, octobre 2025, 264 pages

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4

« Fortunes de mer » : quand la mer avale les empires

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Avec Le Lusitania et La Blanche Nef, les éditions Glénat inaugurent une nouvelle collection ambitieuse intitulée « Fortunes de mer« . Sous la houlette de Jean-Yves Delitte, marin du trait et architecte du récit historique, ces deux premiers volumes jettent l’ancre à plusieurs siècles d’écart, mais racontent la même chose : la mer comme juge suprême des folies humaines, qu’elles soient impériales, dynastiques ou technologiques.

Le-Lusitania-avisLe Lusitania

La presse l’a surnommé le lévrier des mers. Nous sommes à New York, le 1er mai 1915. Dans un climat d’inquiétude géopolitique, le Lusitania, monstre d’acier long de 240 mètres, s’apprête à entamer sa 202e traversée. Jean-Yves Delitte, seul maître à bord de ce premier tome, replace le drame dans la longue liste des conséquences de l’assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo. Le contexte est tendu : l’Europe s’embrase, les alliances s’enchaînent, et les mers deviennent un champ de bataille où se croisent sous-marins et torpilles.

Toujours pourvu de son sens habituel de la documentation, l’auteur éclaire chaque planche sans l’alourdir : uniformes, architectures, machines, tout respire l’authenticité. Mais au-delà du réalisme, c’est la dimension humaine du récit qui retient l’attention. Le Lusitania n’est pas qu’un navire condamné : c’est un microcosme du monde d’avant, une société flottante à la veille du désastre. Jean-Yves Delitte ne s’attarde pas tant sur le spectaculaire que sur le basculement : celui d’un siècle qui perd ses illusions en même temps que ses civils. Comme toujours, l’album s’achève sur un carnet historique dense et limpide, prolongeant l’expérience documentaire.

La-Blanche-Nef-avisLa Blanche Nef

Changement radical de ton avec le second volume, La Blanche Nef, scénarisé par Jean-Yves Delitte mais confié au trait expressif de Marco Bianchini et Francesco Mercoldi. Le décor s’ouvre sur une Angleterre médiévale écartelée par les héritages de Guillaume le Conquérant. Son fils Henri Ier, devenu roi, croit tenir enfin la paix. Mais en novembre 1120, son unique héritier, William Adelin, s’embarque sur un navire à la beauté trompeuse : la fameuse Blanche Nef.

Ici, Delitte joue sur une lente montée dramatique. Tout l’album se concentre sur la toile d’intrigues, de jalousies et de trahisons qui précède la tragédie. Ce choix donne une densité politique rare : le lecteur comprend le drame avant qu’il ne survienne. Bianchini et Mercoldi traduisent cette tension par un dessin fouillé, précis. Et le carnet historique final éclaire la portée de cet événement : la mort du prince héritier plongera l’Angleterre dans une crise de succession sans précédent, ouvrant la voie à la période d’anarchie dite The Anarchy. La mer, une fois de plus, aura décidé du destin d’un royaume.

Une collection qui fait corps avec l’Histoire

Ces deux albums, s’ils diffèrent par leur époque et leur esthétique, partagent une même ambition : raconter le naufrage comme un témoin de la civilisation. Ici, la mer se fait la mémoire liquide des erreurs humaines, des appétits de pouvoir. Le soin apporté au réalisme des navires, aux uniformes, aux visages, s’accompagne d’une vraie écriture graphique : une façon de mettre en scène la fatalité avec une précision d’historien, mais aussi une certaine sensibilité, pas tout à fait étrangère au romancier.

Après la Blanche Nef et le Lusitania, il y a fort à parier que d’autres navires s’inviteront rapidement dans cette nouvelle collection. Et qu’ils permettront, eux aussi, de mieux comprendre la marche du monde à travers ses desseins maritimes. 

La Blanche Nef, Jean-Yves Delitte, Marco Bianchini et Francesco Mercoldi
Glénat, octobre 2025, 56 pages

Le Lusitania, Jean-Yves Delitte
Glénat, octobre 2025, 56 pages

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3.5

« L’Oubliée du radeau de la Méduse » : survivre, vaille que vaille

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Dans L’Oubliée du radeau de la Méduse (Marabulles), Gilles Cazaux et Thierry Soufflard revisitent l’un des naufrages les plus célèbres de l’histoire maritime française, immortalisé par une peinture de Théodore Géricault. En redonnant chair et voix à la seule femme du radeau, les auteurs plongent le lecteur dans un huis clos maritime d’une intensité rare, où la survie se joue sur le fil du délire et du déni.

Il y a, dans le tableau de Théodore Géricault, une ambiance lourde, sépulcrale. Une femme est perdue dans la mêlée des corps. L’Oubliée du radeau de la Méduse choisit de la nommer, de lui donner la parole, et même la stature d’une personne résiliente et sensible. Blanche, cantinière des armées révolutionnaires, épouse d’un militaire embarqué sur La Méduse, constitue indéniablement le centre de gravité d’un récit qui redonne une voix à l’effacée, un visage à la survivante que l’histoire a laissé sombrer dans les marges du tableau.

Gilles Cazaux et Thierry Soufflard nous livrent un récit d’une intensité tragique, nourri de recherches historiques précises mais surtout porté par une grande tension dramatique. La frégate échoue au large de la Mauritanie, en 1816. Cent cinquante hommes et une femme montent sur un radeau de fortune, traîné par les chaloupes des officiers. Mais très vite, les cordages sont tranchés : le radeau, chargé de vies, dérive seul. Commence alors une odyssée d’horreur, où la faim, la soif et la peur rongent les âmes autant que les corps.

Le dessin, nerveux, traduit à merveille cette lente descente dans la folie. Les visages se creusent, la mer devient une bouche béante, avalant tout repère moral. On y voit les mutineries, la lutte désespérée pour l’eau, jusqu’au moment où la faim devient plus forte que la honte. Le chirurgien Savigny, l’un des rares témoins du drame, enseigne l’art macabre de découper les chairs humaines pour les faire sécher au soleil. Ironie sinistre : ces colons européens, venus « civiliser l’Afrique », s’abandonnent eux-mêmes à la sauvagerie qu’ils prétendaient combattre.

Sous cette surface, L’Oubliée du radeau de la Méduse délivre un propos vertigineux sur le colonialisme et le patriarcat. Blanche, seule femme parmi les naufragés, fait face à la brutalité phallocratique. Mais dans un monde d’hommes en perdition, elle garde quasi intacte la flamme d’une humanité vacillante. Méprisée, vue comme un objet sacrificiel, elle trouve pourtant sa place dans une embarcation de fortune qui va de plus en plus compter sur elle.

Le roman graphique joue par ailleurs subtilement avec la mémoire picturale : le récit s’ouvre et se clôt dans les salons d’exposition. L’Oubliée du radeau de la Méduse s’impose au final comme un récit de désespoir et de lumière, où une femme qu’on a voulu faire taire fait montre d’un courage à toute épreuve. Une bande dessinée puissante, âpre et nécessaire, articulée autour d’une femme forte et sondant une humanité sise dans ses derniers retranchements.  

L’Oubliée du radeau de la Méduse, Gilles Cazaux et Thierry Soufflard 
Marabulles, octobre 2025, 112 pages

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4

La littérature s’empare du cinéma aux éditions LettMotif

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Cet automne, les éditions LettMotif publient trois ouvrages où le septième art se fait miroir, prétexte ou révélateur. Directed by Stallone de Jean-Christophe HJ Martin, Thomas Liebmann de Jérôme D’Estais et Avat’aime de Laurent Bonetti : trois livres très différents, mais un même geste, celui d’interroger notre rapport intime aux images et aux figures du cinéma.

Il n’est pas interdit de songer aux programmations de cinémathèque : des films qu’on croyait connaître, des visages qu’on retrouve sous un autre angle et, enfin, des héros qui se déplacent du grand écran vers la page imprimée. C’est ce que propose LettMotif cet automne, avec trois livres dont le fil rouge n’est pas seulement la cinéphilie, mais une réflexion sur ce que le cinéma fait à nos vies, et sur la façon dont la littérature peut, à son tour, le mettre en scène.

Directed-by-Sylvester-Stallone-avisDirected by Stallone, de Jean-Christophe HJ Martin

168 pages d’un drôle d’objet : un recueil de nouvelles qui prend pour point de départ l’œuvre de Sylvester Stallone, non pas le comédien monolithique que la culture populaire a figé, mais le cinéaste, celui de Paradise Alley, Staying Alive, Rocky IV ou Rambo. Jean-Christophe HJ Martin s’y glisse avec une distance ironique et une tendresse parfois désabusée. Chaque texte s’articule autour d’un film, ou plutôt de ce qu’il réveille chez ses spectateurs : une vie banale enfiévrée par la musique de Bill Conti (Rocky II), un employé de magasin insoumis qui s’invente une identité à la Clubber Lang (Rocky III), une relation qui s’amorce sur un commentaire de cinéphiles (Staying Alive), John Rambo faisant office de dernier vestige de la culture cinématographique… 

Cette écriture joue volontiers de l’absurde et de la nostalgie. Stallone n’est plus une figure hollywoodienne, mais plutôt une façon de mesurer les pulsations d’une époque, les élans de protagonistes souvent inassouvis. Derrière le clin d’œil affleure une question persistante : que reste-t-il de nos héros quand la caméra s’éteint ? L’auteur transforme la pop culture en matériau littéraire, en un prétexte génial, comme d’autres feraient de la mythologie grecque un miroir de nos névroses modernes.

Thomas-Liebmann-les-derniers-jours-du-Yul-Brynner-de-la-RDA-nouvelle-edition-avisThomas Liebmann, de Jérôme D’Estais

Autre tonalité. Ici, c’est le cinéma d’État, celui de la RDA et de la DEFA, qui sert de prisme à une enquête familiale. Paula, fille d’un acteur oublié, tente de reconstituer la trajectoire de ce père, « le Yul Brynner de la RDA », idole d’un monde effondré. Le roman s’écrit à plusieurs voix – lettres, confidences, souvenirs fragmentés – et recompose à travers elles un paysage artistique et politique : celui d’une Allemagne de l’Est où le théâtre et le cinéma étaient à la fois instruments de contrôle et refuges d’humanité.

Jérôme D’Estais excelle à faire dialoguer ces contradictions : le pouvoir censeur et le collectif soudé, la foi dans l’art et la trahison du réel, l’effacement d’un homme rattrapé par l’histoire. Ce récit, tout en révélant les fractures de la réunification, interroge la survie de l’acteur quand le monde pour lequel il jouait s’effondre. Et derrière le portrait du comédien déchu, c’est peut-être le cinéma européen tout entier qu’on devine, cet art fragile, soumis aux vents politiques mais toujours hanté par ses propres légendes d’écran.

Avat-aime-avis Avat’aime, de Laurent Bonetti

Avec Avat’aime, Laurent Bonetti bascule résolument du côté du merveilleux. Son héros, chauffeur de bus parisien, voit soudain le cinéma s’inviter dans sa vie : Amélie Poulain, King Kong, Vito Corleone, Jessica Rabbit, Antoine Doinel, le Terminator… tous existent vraiment, quelque part entre nos écrans et nos mémoires. Le roman se lit comme une quête initiatique, drôle et émouvante, où chaque rencontre – une missive de la Fondation Amélie P., un face-à-face avec Michael Lonsdale devenu ange gardien – devient un pas supplémentaire vers soi-même.

Laurent Bonetti écrit dans une langue lumineuse, volontiers ludique, mais jamais naïve. Derrière la fantaisie, il y a une mélancolie douce : celle du spectateur qui sait que les films ne meurent jamais vraiment, qu’ils s’incrustent en nous comme des fragments d’âme. Avat’aime célèbre ce pouvoir consolateur du cinéma, sa capacité à offrir des doubles, des refuges, des reflets. Dans cette fable moderne, les personnages fictifs continuent d’aimer, de douter, de se souvenir, comme si les bobines n’avaient jamais cessé de tourner.

Trois livres, donc, et trois manières d’habiter le cinéma : le mythe revisité, la mémoire politique, la rêverie sentimentale. Chez Martin, Stallone devient un motif quasi existentiel ; chez D’Estais, le comédien est un point d’ancrage pour repenser l’histoire, de la Corée du Nord aux petites mains traduisant des bouts de films à l’Allemagne réunifiée peinant à intégrer les acteurs de l’Est ; chez Bonetti, l’écran se fissure pour laisser passer la vie, avec un protagoniste cherchant l’équilibre entre son quotidien ordinaire et les émanations extraordinaires du septième art. Ce sont trois variations sur une même idée : le cinéma n’est pas seulement ce que l’on regarde, c’est surtout ce que l’on en tire.

Directed by Stallone, Jean-Christophe HJ Martin
LettMotif, octobre 2025, 168 pages

Thomas Liebmann, Jérôme D’Estais
LettMotif, octobre 2025, 194 pages

Avat’aime, Laurent Bonetti
LettMotif, octobre 2025, 320 pages