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« Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons » : sur Cuba et les États-Unis

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En mars 2019 paraissait aux éditions Glénat Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons, réunissant le scénariste Dobbs et le dessinateur Mr Fab. Cet album didactique revenait alors sur l’un des échecs les plus retentissants de la diplomatie et des services secrets américains : le débarquement de la baie des Cochons visant à destituer Fidel Castro.

L’histoire américano-cubaine est un chemin parsemé d’embûches. L’île a longtemps été une base arrière états-unienne, où la mafia, notamment, menait des activités clandestines hautement rémunératrices. L’album de Dobbs et Mr Fab ne raconte pas autre chose : « Cuba était à l’époque une « succursale » américaine et un paradis pour sa pègre. Mais les Américains avaient compris que la dictature de Batista allait s’écrouler face à la révolution et qu’il fallait miser sur un autre cheval. » L’ancienne colonie espagnole tombe alors entre les mains de Fidel Castro, que les Américains tiennent encore en estime. Il sera par exemple reçu par le vice-président Richard Nixon. Parce qu’il est issu de la bourgeoisie, Washington considère qu’il se tiendra à l’écart de Moscou et du communisme. Mais tout bascule, comme le narre très bien La Baie des Cochons, lorsque le régime castriste décide de nationaliser les entreprises cubaines et de réformer l’agriculture. C’est le début d’une inimitié durable.

La CIA est aussitôt chargée par le président Eisenhower de tout mettre en œuvre pour chasser Fidel Castro du pouvoir. Le 4 janvier 1960, un plan définitif est approuvé par la présidence : l’opération Pluton détermine plusieurs phases d’action afin de renverser le pouvoir castriste. Les Américains vont toutefois multiplier les erreurs, avec pour conséquence involontaire de pousser les Cubains dans les bras des Soviétiques. Un embargo est décrété contre l’île, des tentatives d’assassinat à l’explosif ou par empoisonnement échouent lamentablement. En Floride, le centre de renseignement américain approche des exilés cubains pour servir la cause anticastriste en constituant une force paramilitaire d’invasion. Un débarquement est programmé. Des forces américaines clandestines s’entraînent au Guatemala ou au Nicaragua. Mais c’est sans compter sur les espions de Fidel Castro, qui le mettent au parfum…

L’album dépeint avec force détails le contexte du débarquement de la baie des Cochons. Il revient aussi sur l’élection de Kennedy, qui a su exploiter en clerc l’animosité des Américains envers le régime castriste, mais aussi influer sur la chronologie des opérations secrètes via les relais mafieux de son père à la CIA. Il est aussi expliqué comment des monstres tels qu’Orlando Bosch ou des prisonniers comme le personnage fictif Ruben Destro furent utilisés par les États-Unis pour tenter de chasser Castro du pouvoir. Une force d’infanterie anticastriste composée de quelque mille hommes et une petite flotte aérienne d’appareils repeints aux couleurs cubaines sont mises en place pour le débarquement. Des bombardements au napalm et au phosphore sur les champs de canne à sucre ont au préalable été réalisés afin de miner l’économie cubaine et de provoquer un déclin de la popularité du régime. Dans un premier temps, avant l’invasion américaine, les aérodromes cubains sont bombardés. À l’ONU, Cuba accuse ouvertement les États-Unis, qui nient cependant toute implication. Castro demande également à ses milices de quadriller la moindre parcelle du territoire.

Vient enfin le temps du débarquement. Dobbs et Mr Fab vont mettre en vignettes un désastre qui ne cessera plus de se déployer. Les récifs, les marécages, les crocodiles, les soldats révolutionnaires : l’incurie américaine paraît totale et la situation des envahisseurs occidentaux est rapidement désespérée. Plusieurs navires échouent avec du matériel et des munitions devenus aussitôt inutilisables. La population locale et l’opinion internationale vilipendent l’opération américaine. Les forces d’infanterie sont accueillies par les tanks et les avions cubains. On dénombre des centaines de morts du côté des anticastristes et un bon millier de prisonniers que Fidel Castro parviendra à monnayer ou à échanger contre de la nourriture et des médicaments. Le fiasco est total. Les survivants de l’expédition, laissés à l’abandon, ont recours au cannibalisme pour se nourrir, les exilés cubains s’estiment lésés, les services de la CIA sont réorganisés, le directeur de l’agence Allen Dulles est mis à la retraite et Kennedy paiera bientôt – selon certaines théories – de sa vie son échec.

Documenté, didactique et passionnant, Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons contient en outre un dossier explicatif de quatre pages sur les relations entre Fidel Castro et les Américains. Dobbs et Mr Fab alternent avec habileté les séquences verbeuses et spectaculaires, faisant successivement état des spécificités politiques, géopolitiques et militaires du débarquement de la baie des Cochons. Au bout du compte, et c’est ce qui sous-tend tout l’album, les États-Unis apparaissent plus concernés par leur pré-carré économique que par les valeurs dont ils sont supposés être le phare. La paille, la poutre, une fois encore.

Aperçu : Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons (Glénat/Comix Buro)

Rendez-vous avec X : La Baie des Cochons, Dobbs et Mr Fab
Glénat/Comix Buro, mars 2019, 64 pages

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Jabberwocky : le premier délire solo de Terry Gilliam

Voici une sortie à ne pas manquer pour tous les amateurs de l’ex-Monty Python ! Editée pour la première fois en France en Blu-ray et DVD, Jabberwocky, inspirée par le poème absurde du même nom de Lewis Carroll, est la première œuvre de Terry Gilliam en solo. Ce conte délirant, réalisé avec un budget minuscule et dans lequel on retrouve deux autres membres des Monty Python, est encore imprégné de tout ce qui fit le charme de la troupe britannique. Carlotta Films nous le propose dans une version restaurée 4K agrémentée de bonus divers et variés qui prolongent de bien belle manière le plaisir de la (re)découverte de ce premier essai d’un cinéaste à nul autre pareil.

Publiés dans le roman De l’autre côté du miroir (1871) qui fait suite aux fameuses Aventures d’Alice au pays des merveilles (1865), les vers de Jabberwocky sont un exemple marquant de la poésie absurde de Lewis Caroll, constituée de mots inventés qui forment une langue farfelue et particulièrement difficile à saisir. Il ne faut pas voir le film de Terry Gilliam comme une « adaptation » de ce poème par définition inadaptable, celui-ci constituant simplement son point de départ (la créature du « Jabberwock » en guise de menace horrifique). Le film est surtout un clin d’œil en forme d’hommage de la part d’un cinéaste dont, cela se devine aisément, l’univers assume fièrement l’influence du célèbre auteur britannique. Le film débute par ailleurs par une lecture du poème en voix off, qui situe immédiatement l’esprit dans lequel il baigne.

Jabberwocky (1977) est le premier long-métrage réalisé par Terry Gilliam en solo, après avoir co-réalisé avec Terry Jones Monty Python : Sacré Graal ! en 1975, le second opus de la troupe britannique. Ce premier projet est un peu oublié car perdu au milieu des succès des Monty Python et compte tenu du fait que la carrière de Gilliam ne prendra son véritable envol qu’avec Time Bandits (1981), premier volet de ce que le metteur en scène appellera lui-même sa « trilogie de l’imagination ». Il est vrai que les esprits distraits pourraient facilement considérer Jabberwocky comme un film des Monty Python, tant le cadre moyenâgeux, le récit absurde et l’humour slapstick omniprésent l’inscrivent dans le sillage direct de Sacré Graal. Par ailleurs, deux autres membres de la troupe participèrent au film : Michael Palin, qui interprète le rôle principal de Dennis Cooper, mais aussi Terry Jones dans un plus petit rôle. Le film fut d’ailleurs présenté aux Etats-Unis initialement sous le titre de Monty Python’s Jabberwocky, ce qui était totalement contraire à la volonté de Gilliam mais démontre à quel point l’univers créatif du cinéaste était encore intimement lié à celui des Monty Python, à l’époque.

L’action se situe dans un Moyen-Âge quelque peu indéfini, auquel les Anglo-Saxons ont accolé le terme de « Dark Ages », référence au fantasme d’une période historique sombre et belliqueuse, une ère de déclin moral et culturel qui a longtemps collé à la peau du Moyen-Âge, avant que la recherche historique moderne déconstruise enfin ce mythe peu flatteur. Le terme de « Dark Ages » est par contre approprié dans le cadre spécifique de ce film, qui exploite à fond l’imaginaire négatif que nous venons d’évoquer. Michael Palin y campe Dennis, un apprenti-tonnelier candide, gaffeur et crétin, que son père déshérite juste avant de mourir. Considérant que sa condition précaire ne lui permet plus de se marier avec Griselda, une jeune fille particulièrement disgracieuse et fruste qui le méprise ostensiblement, Dennis se rend dans la capitale du royaume pour y trouver du travail. La cité est toutefois en proie à une décadence avancée et est envahie par les réfugiés qui ont fui le terrible monstre qui ravage les campagnes. Le roi Bruno le douteux (son titre en anglais, Bruno the Questionable, est savoureux) décide d’organiser un tournoi afin de trouver le meilleur chevalier qu’il pourra envoyer terrasser le monstre. Le héros recevra en récompense la main de sa fille et la moitié de son royaume…

Le récit de Jabberwocky, qui n’a bien évidemment aucune ambition réaliste (en dépit d’un travail très sérieux sur les décors et costumes, surtout si l’on considère le maigre budget qui fut alloué au film), n’est qu’un arrière-plan sur lequel viennent se greffer une succession ininterrompue de gags, de quiproquos et de moments absurdes. On y trouve pas mal d’épisodes « pythonesques » (notamment cette séance de cache-cache à laquelle se livrent les chevaliers, une idée du chambellan Passelewe pour mettre fin au bain de sang du tournoi, carrément empruntée à Sacrée Graal) et on y rit souvent. L’imagination et le sens du rythme de Gilliam et de ses comédiens, tous impeccables (on y trouve notamment le gratin du vaudeville britannique de l’époque), ne font aucun doute et annoncent les succès à venir des Monty Pythons. Il faut aussi souligner le caractère véritablement artisanal d’une œuvre à l’ambition inversement proportionnelle à ses moyens financiers. A une époque où les innombrables moyens technologiques jouent trop souvent le rôle de palliatif à l’imagination, comment ne pas admirer toutes les astuces et systèmes D mis en place par le cinéaste et son équipe technique pour combler un budget insuffisant ? Ces efforts (que l’on découvre dans les suppléments) ont même permis de réaliser, avec des bouts de ficelle et quelques entourloupes de prise de vues, un monstre tout à fait convaincant pour l’époque. Jabberwocky est davantage un premier essai qu’un chef-d’œuvre, cela ne fait pas de doute, mais on passe un moment de franche rigolade avec des artistes ingénieux qui, en outre, ne se prennent jamais au sérieux. Quant aux aficionados de Terry Gilliam et des Monty Python, ils seront évidemment comblés avec cette restauration inespérée !

Synopsis : À la mort de son père, le jeune Dennis décide de tenter sa chance en ville dans l’espoir de conquérir le cœur de sa dulcinée, Griselda, restée au village. Pendant ce temps, un horrible monstre surnommé Jabberwocky fait régner la terreur, tuant et anéantissant tout sur son passage. Face à la menace, le roi Bruno le Contestable promet la moitié de son royaume et la main de sa fille à celui qui terrassera la bête…

SUPPLÉMENTS

Il faut tout d’abord louer la qualité de ce nouveau master restauré par BFI National Archives et The Film Foundation, et financé par la George Lucas Family Foundation.

Pour célébrer dignement cette restauration historique, il fallait des suppléments à la hauteur, et nous avons été servis. La pièce de résistance s’intitule « Jabberwocky » : Bonne absurdité, making-of d’une quarantaine de minutes réalisé en 2017. On y aborde plein de sujets avec Terry Gilliam, le producteur du film Sandy Lieberson et les acteurs Michael Palin et Annette Badland (dont l’apparence physique et l’élégance de l’expression tranchent pour le moins avec son personnage de Griselda en 1977 !). L’amour du réalisateur pour Lewis Caroll, la genèse du projet, l’incroyable prouesse que fut le respect du budget, l’innocence au cœur du récit (illustré par le « héros », Dennis), mais aussi la mise en scène (Gilliam admet lui-même que sa naïveté de l’époque lui a permis de se lancer, avec succès, dans des initiatives qu’il n’oserait plus tenter aujourd’hui), le tournage, les comédiens, la photographie, les décors, les costumes, la réception médiocre du film à l’époque et son échec dans les salles, etc. Tout est passé en revue pour notre plus grand bonheur.

Dans un second bonus, Valerie Charlton, la créatrice du monstre du film, revient sur l’aventure que fut cette création dans des conditions matérielles et budgétaires très restreintes, en lien parfait avec le bonus précédent. Loin d’être anecdotique dans le contexte d’un projet d’envergure qui convoque bien des talents différents, le témoignage de Charlton – qui travaillera encore avec Gilliam sur Time Bandits – donne un aperçu vivant des conditions de tournage et de la créativité qui fut à l’œuvre. Une vraie leçon de création artistique « sans filet », où l’on tire le meilleur des contraintes.

Trois suppléments plus anecdotiques mais néanmoins intéressants complètent le tableau : l’ouverture originale du film (Gilliam ayant dû la modifier légèrement pour la sortie américaine, on nous propose ici l’ouverture originale de la version anglaise de 1977), les croquis originaux de Gilliam croisés avec les extraits auxquels ils font référence (on y constate à quel point la créativité débridée du cinéaste-scénariste, le « joyeux bordel » qu’il a imaginé, est en réalité bien pensé et a bénéficié d’un travail de préparation rigoureux) et le poème Jabberwocky lu par Palin et Badland, ainsi que les traditionnelles bandes-annonces (celle de l’époque et celle de la version restaurée). En somme, un menu gastronomique en cinq services ! De la bien belle ouvrage.

Suppléments des éditions DVD et Blu-ray :

  • « Jabberwocky » : Bonne absurdité (making-of)
  • Valerie Charlton : Naissance d’un monstre
  • Ouverture originale du film
  • Des croquis à l’écran : carnet de dessins de Terry Gilliam
  • « Jabberwocky » de Lewis Carroll (poème lu par Michael Palin et Annette Badland)
  • Bande-annonce originale
  • Bande-annonce 2019

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

5

Hôtesse de l’air (Natacha 1) : aventure, exotisme et humour

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Natacha est une jeune et pimpante hôtesse de l’air. Prenant son service sur avion charter à destination de l’Amérique du sud, elle apprend par ses collègues que le chargement de jouets laisse de la place en soute. Du coup, l’appareil transportera discrètement quelques caisses de lingots d’or pour le compte de la banque de France…

Étant donné qu’il s’agit du tout premier épisode d’une série qui en compte 23 à ce jour, arrêtons-nous un instant sur le personnage central qu’est Natacha. Tout d’abord, il faut bien dire qu’il s’agit d’une des premiers héroïnes de BD, ce qui en fait déjà un exemple à part. Avant elle, il y a bien eu Sibylline, mais dans une BD animalière. Quant à Bécassine, elle appartient à la préhistoire de la BD et son nom en dit suffisamment long pour décourager la majorité du lectorat d’aujourd’hui. Natacha, elle, a ouvert la voie à Yoko Tsuno notamment, puis à quelques autres. Son succès vient sans doute pour une part de son physique, ce qui ne manque pas de surprendre dans le paysage de la BD franco-belge calibrée paraissant dans un magazine visant un public adolescent. Mais si Natacha est sexy (voir sa silhouette et surtout sa bouche aux petites lèvres pulpeuses, sa chevelure blonde assez courte bien mise en valeur par le calot qu’elle porte sagement et une jupe aussi moulante que courte qui contribue à mettre en valeur ses gambettes bien galbées) et ses mines gentiment effarouchées, elle reste toujours tirée à quatre épingles dans son uniforme avec chemisier blanc et chaussures à talons-aiguille. Elle fait preuve d’une bonne volonté jamais mise en défaut, mais aussi d’une présence d’esprit (doublée d’une audace bienvenue) qui se révélera particulièrement judicieuse au vu des circonstances, car, bien entendu, le chargement d’or est convoité par une bande de malfrats qui embarque à la place de l’équipe de foot qui devait monter à bord.

Débuts réussis

Parmi les premières remarques qui viennent à l’esprit, on constate que pour un premier épisode de série, ce Natacha hôtesse de l’air présente vraiment bien, malgré ou grâce à une gestation sur plusieurs années. Les traits, le caractère et le physique de Natacha sont nets, sans la moindre hésitation, rien qui laisse deviner ou nécessiter une évolution future. De manière générale, le trait est franchement sûr et séduisant, tout à fait dans la lignée des séries qui faisaient le succès de Spirou (publication initiale dans la revue au cours de l’année 1970) et des éditions Dupuis (publication de l’album en 1971), à l’époque. On remarque que les décors et visages font parfaitement leur effet : diversité des figures dessinées, aspect soigné des véhicules avec un léger effet voiture miniature qui montre qu’il s’agit bien de BD. Enfin, le dessinateur François Walthery s’y entend à merveille pour faire sentir le mouvement. Il faut voir les bagarres, ainsi que l’atterrissage en catastrophe de l’avion où Natacha a embarqué (avec son collègue Walter, le steward gaffeur). Parce qu’il n’a plus le choix, le commandant tente de poser l’appareil sur une piste de fortune tracée dans une région où vivent des indiens Guyapos en pleine jungle hostile. Un gros arbre va provoquer de sérieux dégâts et isoler Natacha (ligotée) du reste de l’équipage ainsi que des malfrats qui vont la croire morte. Il faut dire que le très solide scénario signé Gos (Roland Goossens) contribue à faire de l’album une réussite. La lecture est agréable de bout en bout, avec une organisation des planches sans le moindre défaut (vignettes de tailles et formes différentes, quelques-unes assez grandes, toujours au service du scénario). Dues à Vittorio Leonardo (non crédité), les couleurs contribuent à cet aspect général séduisant. Enfin, n’oublions pas que le scénario comprend pas mal d’humour, aussi bien dans les situations (le chef des Guyapos répondant en français à Walter qui s’était adressé à lui en petit nègre) que les accessoires par exemple (voir les têtes réduites sous forme de jouets en plastique) et quelques bons mots (« Hé ! Le sucrier est cassé ! »).

Pour relativiser un peu

Si le scénario est bien ficelé (contrairement à Natacha qui va s’échapper et trouver le moyen de sortir l’équipage du DC-3 d’une très mauvaise situation), il enchaîne des péripéties somme toute assez classiques qui rappellent qu’il s’agit d’une BD franco-belge calibrée (44 planches), tout en exploitant de façon astucieuse la situation initiale avec un détournement d’avion organisé (genre relaté régulièrement dans les médias à l’époque). On pourra déplorer que les Indiens soient un peu stéréotypés (coupeurs voire réducteurs de têtes, lanceurs de fléchettes à l’aide de sarbacanes, sous le joug d’un sorcier censé être capable de commander la pluie). Ces clichés permettent heureusement d’apporter les éléments qui font de l’intrigue une histoire savoureuse à apprécier au second degré.

Lire Natacha en 2021

Il s’agit donc d’une BD soignée qui a fort logiquement trouvé des prolongements pour constituer une série à succès. On peut juste se demander désormais si la série ne véhicule pas une idéologie sexiste. Cela dépend sans doute de la manière dont on la regarde. Avec son look sexy, Natacha a tout pour plaire à ceux qui réagissent automatiquement à ce genre d’attraits (bien naïf qui imaginerait que les auteurs n’en jouent pas). Mais Natacha n’affiche aucune vulgarité et reste toujours aussi correcte que son uniforme. Elle connaît bien son métier et assume parfaitement son rôle, tout en affirmant sa féminité sans complexe. Et les circonstances la propulsent au rang d’héroïne, sans que cela lui monte à la tête. Une série qui a donc bien vieilli et mérite encore largement la découverte un demi-siècle après sa parution.

Hôtesse de l’air (Natacha 1), Walthery et Gos
Dupuis, 1970

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3.5

Factice, d’Hanna Anthony : un premier roman passionnant sur l’amour 2.0

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La crise existentielle de la pré-trentaine, la pression sociale quant au célibat, la difficulté paradoxale à construire des relations à l’heure des applications de rencontre, l’addiction aux réseaux sociaux et autres « paradis virtuels », les affres de la communication entre les individus… C’est de tout ceci que parle Factice, premier roman riche et prenant d’Hanna Anthony, sorti le 14 avril aux éditions Kiwi Romans.

Factice raconte une période de la vie de Nina, jeune parisienne de 27 ans au besoin affectif dévorant, encore meurtrie par les blessures d’une relation amoureuse passée, sorte de cicatrice originelle se rouvrant à l’aube de chaque nouvelle relation potentielle. Écumant les sites de rencontre, scrollant sur Instagram et autres réseaux sociaux la renvoyant sans cesse à sa condition de célibataire proche de la trentaine, Nina nous livre, à la première personne, ses questionnements existentiels, ses angoisses et ses aspirations. Elle se sent en décalage avec son époque, héroïne romantique en quête d’un amour absolu qui ne semble plus avoir sa place à l’heure des relations « sans prise de tête », sans engagement, sans lendemain.

« Ce qui brouille la communication sur les applications est la prédominance de la règle suivante : en tant que femme, on ne mentionne pas explicitement notre volonté profonde d’amour extraordinaire au risque de passer pour une tocarde et de subir le rejet de ces messieurs, apeurés par les menottes qu’ils entrevoient derrière ce vœu pieu. Pourquoi ? Parce qu’avec la démocratisation du sex friend, du plan cul – s’amuser, toujours s’amuser – il est devenu ringard de vouloir quelque chose de sérieux. C’est à cause de la société de consommation. L’engagement et l’exclusivité ne sont pas assez divertissants. Trop oppressifs. Du coup, il faut inventer un autre terme, trouver un prétexte pourri, une périphrase pour travestir la vérité et espérer approcher l’autre. Je n’indique jamais à mon interlocuteur que “Je cherche à me mettre en couple” ou que “J’aspire à quelque chose de sérieux”. Jamais, ô grand jamais ! Mais plutôt : “Je ne veux pas me prendre la tête, une belle rencontre et on verra comment ça évolue”. La désinvolture à l’état pur. La rencontre s’apparente ainsi à un tâtonnement, une partie d’échecs pendant laquelle chacun avance ses pions subrepticement pour finalement décoder la tactique de l’autre. »

Le roman se construit en deux parties, où la première n’est qu’une longue préparation contre-la-montre en vue d’un événement déterminant intervenant durant toute la seconde. En effet, l’horizon dramaturgique de Factice est le mariage de la meilleure amie de Nina, Marie, auquel elle n’envisage pas une seconde d’arriver en célibataire, craignant d’avance les jugements vis-à-vis de sa solitude alors même que tous les gens de son âge sont déjà « casés », ont tout un tas de projets et semblent bien lancés dans la vie de jeunes actifs. En d’autres termes, la pression sociale fait que Nina se doit d’arriver à ce mariage au bras d’un prince charmant, pour sauver à tout prix les apparences. La première partie du livre raconte dès lors les quelques mois précédant l’événement fatidique, durant lesquels Nina ira de rencontre en rencontre, avec d’abord le rêve de trouver l’âme sœur, puis rapidement l’espoir de ne trouver ne serait-ce qu’une relation temporaire mais suffisamment stable pour faire illusion le jour J.

La construction du récit permet de faire naître un certain suspense inhérent à cette course contre le temps à la fois belle et tragique. Belle, car l’envie de trouver l’amour est d’une sincérité absolue, d’un besoin vital d’aimer et d’être aimé. Tragique, car cette envie semble à chaque instant balayée par la réalité et renvoyée au rang de rêve, de vision idéaliste et ringarde, et finalement vue au rabais par la protagoniste. L’autrice sait admirablement ménager l’attente, la tension ; elle prend son temps pour donner corps et densité à chaque étape, chaque rencontre, chaque début de relation alors même que la plupart n’aboutiront à rien. Les rendez-vous sont décrits avec de nombreux détails, à travers la perception que Nina a de chaque scène ; les discussions, même (et surtout ?) les plus triviales sont rapportées, les signes d’attention interprétés comme si le personnage les vivait en même temps que nous. Et de ce fait, nous spectateurs, nous croyons à chaque instant que « cette fois, c’est la bonne ! », tant Nina a cette capacité à s’investir à fond dans ses relations, à idéaliser chaque homme en qui elle croit, malgré des retours à la réalité d’autant plus froids et violents lorsque ceux-ci s’avèrent être de sales types – ou plus généralement des garçons qui n’en valent pas la peine.

C’est cette idéalisation, cet investissement émotionnel qui permettent une énorme identification au personnage de Nina, qu’on soit un homme ou une femme, qu’on ait nous-mêmes fréquenté ou non des applications de rencontre, qu’on ait vécu ou non des situations similaires. On ressent vraiment chacun de ses états d’âme : la gêne et le malaise du premier contact, l’ivresse des sentiments naissants, l’indignation face à certains comportements, la résignation devant l’échec, mais aussi toutes les belles choses que ces relations, « factices » ou non, permettent de ressentir. En ce sens, l’écriture sait être très romantique – voire sensuelle – quand il s’agit de sublimer des moments de tendresse ou de bienveillance, mais aussi plus familière – voire amère – quand on sent les émotions négatives déborder. D’une manière générale, la proximité de Nina et du lecteur se joue dans ce besoin authentique de vider son sac, de mettre à nue sa sensibilité que le personnage (et peut-être l’autrice elle-même) semble avoir du mal à contenir parfois.

Pour ponctuer le récit des aventures amoureuses de Nina, les réflexions philosophiques ou sociologiques sur l’amour et le rapport qu’entretient toute une génération aux sites de rencontre permettent d’aiguiser notre regard et notre jugement, tant sur l’environnement de Nina que sur elle-même. Et c’est ce qui rend sa trajectoire et ses angoisses d’autant plus tragiques : car si elle a parfaitement conscience des mécanismes aliénants dans lesquels son quotidien est embourbé – elle est d’une lucidité admirable à ce sujet, et sait les analyser avec profondeur –, elle ne peut malgré tout s’empêcher de persister dans son aliénation et ses illusions anesthésiantes.

« Cette existence virtuelle occulte la platitude de la réalité, le bovarysme de ma vie. Et les cœurs qui rythment l’approbation de mes followers sont proportionnels à chaque centimètre carré de ma peau dévoilé. L’équation est simple. Les sommets enneigés d’une montagne majestueuse récoltent une cinquantaine de likes. Les collines de mon corps en bikini font exploser le compteur à l’infini. Autrefois, certains Amérindiens pensaient qu’on leur volait leur âme en les prenant en photographie. Aujourd’hui, c’est Instagram qui subtilise nos âmes. Et j’ai vendu la mienne au diable géant de la Silicon Valley : certains ont pour démon la cigarette, mon plaisir à moi provient de volées de likes et d’images retouchées. À chacun son filtre. »

Factice est la quête éperdue d’une altérité, d’un autre, d’un compagnon de route qui, à mesure que les pages défilent, semble devenir de plus en plus nébuleux et impersonnel, proprement fonctionnel. Et cette trajectoire à de quoi paraître cynique à bien des égards. Ce mariage, qui est l’horizon de la première partie, s’annonce comme un véritable Jugement Dernier, une Apocalypse qui déterminera si l’âme de Nina sera sauvée ou damnée, selon qu’elle se présentera en couple – donc « forcément » heureuse – ou toujours célibataire – donc « forcément » déprimée et ratée. Car en plus des regards pleins de jugement promis par cette cérémonie, l’autre enjeu sera la confrontation annoncée avec Louis, son ex-fiancé, qui doit être présent au mariage et qu’elle n’a pas revu depuis que leur relation s’est écroulée. Ce Louis, au même titre que le mariage, est présenté durant toute la première partie du livre alors même qu’il n’est pas encore là, réellement, dans le récit. Comme le mariage, il est un fil rouge habilement introduit en amont, dont les facettes sont progressivement distillées à l’occasion de « flashbacks » s’intégrant avec fluidité au récit du présent, tout en l’éclairant. Ces retours en arrière interviennent idéalement entre deux rendez-vous, voire parfois au milieu d’un rendez-vous tournant un peu en rond – et où Nina semble ailleurs, perdue dans ses réminiscences de Louis qui surgissent comme des fantômes –, et font office de prisme par lequel la narratrice appréhende toutes ses nouvelles relations.

Avec tout ce bagage dramatique intelligemment construit, le second acte du livre, dont il faut à tout prix préserver le mystère, sera proprement passionnant et terrifiant à la fois. On s’attend à ce que le personnage se prenne le mur de la réalité de plein fouet, et on ne sait pas nous-mêmes, au fond, si l’on préférerait que l’illusion fonctionne pour éviter que tout s’écroule, ou plutôt que tout s’écroule pour que la vérité triomphe et soit assumée comme telle. Dans tous les cas, les marivaudages iront bon train dans une sorte de relecture moderne des Jeux de l’amour et du hasard, où masques, mensonges et crainte que tout s’effondre trouveront un équilibre proprement haletant car fragile.

Factice est donc un premier roman admirable, très bien écrit et prenant de bout en bout, en plus d’offrir quelques précieuses réflexions plus existentielles, sans ne jamais tomber ni dans le ressentiment d’une époque certes douloureuse pour la narratrice, ni dans la lamentation ou la résignation. Le traitement réservé à son sujet de fond, à savoir la possibilité d’un amour fort et sincère à l’heure des sites de rencontre fonctionnant sur le modèle de la consommation et de la frivolité, est plein de justesse, de mesure et de lucidité. Si le portrait est souvent à charge, ce n’est jamais synonyme de rejet total : ce ne sont pas tant ces applications et ces réseaux sociaux qu’il faut jeter, c’est plutôt l’utilisation qu’on en fait qui doit être assainie, la valeur qu’on leur accorde qui doit être nuancée, pour pouvoir en tirer positivé et bienveillance tout en « vivant avec son temps ». Finalement, Factice est un livre touchant et attachant, qui permet à la fois une immersion totale et une prise de recul salutaire.

Factice, Hanna Anthony
Kiwi Romans, 14 avril 2021, 254 pages

Fin de cycle pour « Terra prohibita »

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Le second tome du diptyque Terra prohibita est désormais disponible aux éditions Glénat. Denis-Pierre Filippi et Patrick Laumond y échafaudent une dystopie où les écosystèmes sont durablement éprouvés.

Le mot de l’éditeur : La vérité n’est pas toujours bonne à dire. Il est trop tard pour reculer. L’équipe menée par Dorian Singer touche au but. Les origines de la contamination qui a transformé l’Angleterre en une jungle hostile et luxuriante seront bientôt révélées. Mais on ne s’approche pas aussi près d’une gênante vérité sans provoquer de l’agressivité et les autorités gouvernementales semblent de plus en plus hostiles. Tout s’accélère, chaque nouvelle découverte est plus effroyable que la précédente, chaque pas fait tomber un nouveau masque…Soutenu par un tempo en prise de vitesse constante, Denis-Pierre Filippi parvient, dans le dénouement de Terra prohibita, à jongler entre des scènes d’action explosives et de précieux moments d’intimité. La fin d’un récit au coeur d’un monde « steampunk végétal » aussi troublant que fascinant et brillamment mis en images par Patrick Laumond.

Le premier tome de Terra prohibita introduisait des personnages hauts en couleur, plongés dans un futur dystopique où l’Angleterre a été contaminée par des organismes biologiques dangereux pour l’homme. L’énigmatique Professeur Singer y semait la mort tout en s’attirant les bonnes grâces de l’inspecteur Melville, contraint de l’assister sous peine de succomber à une gangrène. Cette suite s’inscrit dans une même veine, mais apparaît cependant à la fois moins dense et plus rythmée. D’un strict point de vue graphique, Patrick Laumond continue à émerveiller, avec des couleurs chatoyantes et des représentations à traits fins. Ses planches sont toujours aussi élaborées et plaisantes à admirer.

Dorian Singer et ses acolytes pénètrent dans des bâtiments gouvernementaux que des agents de factions opposées cherchent à protéger ou investir. Ils y découvrent des expérimentations sur des cobayes humains, mais aussi une sorte de « patient zéro ». Partant, ce second tome va à la fois contribuer à révéler les dessous de la contamination, mais aussi proposer une gigantesque fuite en avant où les protagonistes risqueront leur vie à chaque étape de leur quête. Plus intéressant : on en apprend davantage sur le Professeur Singer, son passé et les raisons pour lesquelles il se parle à lui-même comme s’il était en présence d’une tierce personne. On le découvre aussi en leader, même si la détective privée Valérie Kerveillan et l’agent Melville lui disputent occasionnellement la tête des opérations.

Si les aventures vécues par les personnages et leurs interactions souvent accidentées font progresser l’intrigue et révèlent certains de leurs secrets (des parents expropriés, un temps de survivance en zone inhospitalière, une faculté à appréhender la nature…), ce second épisode apparaît quelque peu décevant au regard des promesses que comportait son prédécesseur. Ce n’est probablement pas la présence, quelque peu convenue, d’une taupe dans l’équipe ou les velléités d’une grande puissance étrangère (les États-Unis en l’occurence) qui y changeront quoi que ce soit. Malheureusement, cette fin de cycle nous semble en deçà des ambitions initiales de Denis-Pierre Filippi et Patrick Laumond.

Aperçu : Terra Prohibita T.02 (Glénat)

Terra Prohibita T.02, Denis-Pierre Filippi et Patrick Laumond
Glénat, avril 2021, 48 pages

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2.5

Comment passer un week-end romantique gay ?

Vous avez trouvé votre nouveau compagnon sur un site de rencontre en ligne et vous aimeriez bien passer un week-end romantique avec lui ? Nous vous dévoilons les trois piliers essentiels à tout week-end amoureux réussi entre gays. Planification, atmosphère et bonne humeur seront vos maîtres mots.

Planifiez le week-end de vos rêves :

Que ce soit à la campagne, à l’étranger, en thalasso ou dans un autre endroit, pour réussir votre week-end en amoureux, vous allez devoir le planifier. Ainsi, choisissez à l’avance votre lieu de prédilection, mais ne vous arrêtez pas là. Trouvez ensuite un hébergement qui soit adapté à un couple d’amoureux. Enfin, planifiez les sorties et visites que vous ferez ce week-end-là.

Pas toujours facile de passer du site de rencontre gay à la rencontre réelle. Alors, pour éviter le stress des derniers moments, pensez bien à réserver votre chambre d’hôtel ou autres lieux d’hébergement. Concernant les sorties et lieux à découvrir, il est toujours préférable de téléphoner avant, afin de vous assurer que ces endroits seront ouverts à la date de votre séjour.

Organisez et choisissez à l’avance l’endroit où vous passerez le week-end et ce dont vous aurez besoin afin de rendre votre séjour inoubliable.

Pensez à l’atmosphère afin qu’elle soit romantique :

L’atmosphère de votre week-end doit être au cœur de votre planification. Il serait dommage de vous retrouver dans un hôtel miteux avec route passante juste en dessous de vos fenêtres. Question glamour, on peut faire carrément mieux !

Alors, dénichez un joli hôtel ou une chambre d’hôte dans un environnement de rêve, avec une vue magnifique sur la nature ou la mère. L’objectif est de faire rêver votre compagnon, de le sortir de son quotidien pour le plonger dans une atmosphère d’amour et d’érotisme.

Vous pouvez aussi imaginer vous-même quelques petites mises en scènes romantiques qui feront de l’effet à votre partenaire.

Vous vous demandez comment créer une bonne ambiance ? Élaborez une Playlist avec ses musiques préférées. Planifier un menu aux saveurs exquises. Ajoutez quelques bougies à un dîner romantique.

Osez sortir de l’ordinaire pour rendre ce moment à deux unique.

Travaillez la bonne humeur et les énergies positives :

Pour ce week-end romantique, il est essentiel de vous mettre mentalement dans les meilleures conditions. Il n’est pas question de râler en voiture, ni de vous mettre en colère et encore moins de stresser.

Alors, comment créer vous-même les bonnes énergies de ce séjour ?

Un week-end romantique commence déjà la veille du départ en vous couchant tôt. Vous devez être en forme pour attaquer ce week-end magique. Alors, pensez à bien dormir.

Ensuite, chaque jour, levez-vous du bon pied avec le sourire aux lèvres. Et même si dehors il pleut, ce n’est pas grave. Vous êtes ici avec votre partenaire, seuls en amoureux. C’est déjà parfait.

N’abordez pas pendant ce séjour les questions qui fâchent tels que le ménage de la maison, les beaux-parents… Savourez le fait de vous retrouver vous deux en amoureux. Et pourquoi ne pas commencer à penser à de nouveaux projets ensemble ?

Pendant ce séjour, vous devez avant tout être complices. Le but de ce week-end est de renforcer votre amour, pas de le dissoudre !

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Le Tombeau des Lucioles fait son retour en édition Blu-ray Steelbook chez Kazé

Le sublime Tombeau des Lucioles est de retour non pas dans une nouvelle édition restaurée mais dans sa version Blu-ray de 2013 repackagée par le même éditeur dans un sympathique mais dispensable boitier steelbook.

Synopsis : Japon, été 1945. Les bombardiers américains arrosent Kobe de bombes incendiaires. Un jeune adolescent et sa petite sœur perdent leurs parents. Ils se réfugient dans leur famille proche mais cruelle. Leur quête désespérée d’un monde meilleur les amènera à traverser les ruines du Japon ensanglanté par la fin de cette guerre.

Réminiscences des anonymes

Le Tombeau des Lucioles aura fait couler bien des larmes et noué bien des gorges. Plus de trente ans après sa sortie, le film du studio Ghibli réalisé par Isao Takahata continue de faire son effet tant sur les spectateurs que sur la critique toujours prête à s’y replonger corps et plume.

Que pourrait-on ajouter de plus sur le film aujourd’hui ? Et si on posait plutôt cette question : qu’est-ce qui permet au Tombeau des Lucioles de rester une œuvre toujours aussi efficace aujourd’hui ? Au-delà de la tragédie attendue dès les premières images qui nous introduisent via des flashbacks au récit ayant mené le personnage principal à son triste sort, il s’agit probablement du point de vue adopté sur le réel et la vie qui s’en dégage même après la mort.

Un décor paraît désespéré, une sortie à la plage semble franchement anodine, et il en est hélas de même pour un jeune SDF décédé dans une gare au milieu de passants non concernés et d’employés habitués à ces drames. L’un d’entre eux récupère une vieille boite de bonbons et la jette au loin. De cet objet considéré comme un déchet, apparait à l’écran une forme de réminiscence. La vie a passionnément côtoyé cette boite de métal somme toute banale pour beaucoup. De même qu’elle a animé un abri abandonné. Elle a aussi encadré, comme l’exposent d’autres souvenirs au fur et à mesure du récit, des événements comme cette sortie à la plage avec une mère bien en vie et heureuse, qui, malgré son décès, subsiste à travers une réplique qu’elle aimait déclarer.

Si de nombreuses critiques françaises ont vanté le caractère réaliste du film, ils en ont parfois oublié à quel point le réalisme conséquent du film est à la source d’une sentimentalité, d’une expérience poétique du monde elle aussi très réaliste. L’inanimé porte l’énergie des souvenirs, les objets sont marqués par des histoires passionnées ou tragiques d’individus, le territoire japonais bombardé comme celui de la reconstruction ont été façonnés par les souvenirs, les gestes, les paroles et passions les vivant, individuellement ou collectivement.

Ici le cinéma, plus que la nature morte en peinture, ne capte pas seulement le mouvement de la vie, de ses passions à sa vanité, mais la réveille pour rendre à l’humanité ses regards et sourires oubliés, sa dignité et sa force d’esprit disparus dans le souvenir historicisé de tragédies collectives marquées à l’encre sur le papier des vainqueurs, sans pensées pour les vaincus qui, comme les lucioles, se sont éteints dans le tombeau de l’anonymat.

EXTRAITLe Tombeau des Lucioles, quand la lumière s’éteint dans l’anonymat.

Le Tombeau des Lucioles en Blu-ray Steelbook

Le Tombeau des Lucioles fait son retour dans une édition Blu-ray Steelbook chez l’éditeur d’animation, Kazé. Comme pour Perfect Blue, il s’agit ici d’un repackaging du disque Blu-ray déjà sorti chez l’éditeur. Vous retrouverez donc le même Blu-ray disc sorti en 2013, « réemballé » dans un steelbook, en compagnie du DVD du film.

Le master vidéo du film réussit toujours à convaincre tant au niveau sonore que visuel, et ce, même si certaines couleurs semblent aujourd’hui un peu plates et qu’une certaine douceur propre à l’âge du master peut être remarquée. Notons évidemment que ce dernier est dépendant des conditions de conservation du matériau numérisé et restauré.

Vous trouverez ensuite les mêmes compléments : une interview du réalisateur revenant sur sa conception du dessin animé ou encore sur l’aspect personnel du récit, un entretien avec l’équipe qui s’avère être un florilège de témoignages de membres de la production (réalisateur, directeur artistique…) présentés en voix-off sur des extraits du long métrage, et enfin des clips promotionnels, comprenant notamment la bande-annonce.

L’indispensable Tombeau des Lucioles fait ainsi son comeback HD dans une édition franchement dispensable pour ceux qui auraient acquis l’édition Blu-ray en 2013, ainsi qu’en 2017 dans sa prestigieuse édition limitée comprenant un steelbook en forme de Candy Box (la fameuse boite à bonbons suscitée), la nouvelle à l’origine du métrage, un DVD occupé par les bonus présents sur le Blu-ray ainsi qu’un livret constitué par des visuels et storyboards du long métrage, le tout pour 39,95€ à sa sortie. On pouvait donc en attendre plus pour la ressortie d’un tel film, surtout au prix peu attractif de 29,99€.

Bande-annonce – Le Tombeau des Lucioles

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

BD25 – 1080p HD – AVC – 1.85 – 16/9 – Langues : japonais et français PCM Stéréo – Sous-titres français – Japon – Film d’animation / drame – Durée : 88mn

COMPLÉMENTS

Interview d’Isao Takahata

Entretien avec l’équipe

Videos promotionnelles

Ressortie en Blu-ray Steelbook + DVD le 6 avril 2021 – prix indicatif public : 29,99€

Note édition
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4

S’en remettre à la nature : dans Out of Africa, c’est l’Homme qui appartient à la nature, et non l’inverse

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Adapté de La Ferme africaine, roman autobiographique publié en 1937 et écrit par Karen Blixen (sous le nom de plume Isak Dinesen), Ouf of Africa (1985) nous conte dix-sept ans de vie en Afrique. Plus que d’être le simple récit de la vie de Karen Blixen, Danoise riche et issue de la bonne société débarquant au Kenya en 1913 pour y épouser un compatriote désargenté, et surtout baron, Out of Africa est l’histoire d’une vie qui s’inscrit dans la nature, au point d’en dépendre. Et pas n’importe quelle nature : la savane et la forêt africaines, aussi belles qu’indomptables.
Le long-métrage de Sydney Pollack porté par Robert Redford et Meryl Streep est une fresque visuelle et une ode musicale à la sauvagerie de la nature, qui fait sa beauté.

Le printemps d’une vie

Out of Africa commence par nous montrer très simplement le printemps d’une vie, au sens de la renaissance que ressent Karen (Meryl Streep) lorsqu’elle vient s’installer dans cette nature hostile. C’est pour obtenir le titre de baronne et se consoler du désintérêt de son amant qu’elle débarque au Kenya pour épouser le frère jumeau de ce dernier (Klaus Maria Brandauer) en quête d’un commerce. La famille de Karen va, en effet – en échange du mariage – financer une plantation de café. Karen se retrouve finalement à devoir gérer l’affaire seule, tant son mari oisif n’en a que faire. L’histoire d’amour à laquelle elle s’était attendue se révèle rapidement imaginaire, laissant Karen dans le désœuvrement. Ce qui l’en sortira, c’est sa remarquable adaptation dans cette vie rustique, constituée de travail et de lutte avec la nature. Car quand bien même tout est beau autour d’eux, la nature africaine demeure capricieuse et hostile, notamment peuplée de lions. Effort après effort, Karen se découvrira un sens à sa vie et s’acclimatera parfaitement en Afrique, nouant des liens forts avec les autochtones, que sont notamment les Kikuyus et les Somalis – elle croisera aussi des Massaïs partant en guerre. Elle tombera amoureuse de Denys Finch Hatton (Robert Redford), Britannique expatrié et tout aussi amoureux des paysages kenyans. Les plus beaux plans du film – des plans de la nature – nous sont d’ailleurs dévoilés depuis l’avion de ce dernier, survolant le Masaï Mara sur une musique exceptionnelle de John Barry.

La nature comme maître

La beauté d’Out of Africa est de nous montrer une vie qui ne peut s’épanouir que dans la nature, insensible aux lois de la propriété. Si Karen vient d’un Danemark apprivoisé dans lequel on chasse à courre et où l’on vaque à ses occupations en tenue du dimanche, elle se retrouve rapidement en bottes, pantalon, et surtout en sueur. Car au Kenya, l’Homme n’est pas propriétaire de la terre – ou alors seulement sur le papier – et ne peut en disposer à ses desseins. C’est plutôt la terre qui est propriétaire du destin de l’Homme, libre de faire sa fortune comme sa ruine, d’un seul caprice.
Karen s’en rendra compte, elle qui, en dix-sept ans, fera tout sauf prospérer, maigre récolte après maigre récolte, dans cette terre qui affiche pourtant une luxuriance insolente. Karen qui finira par devoir quitter le Kenya, sa ferme africaine ayant englouti l’argent que sa famille consentait à lui donner. Un incendie aura en effet achevé la plantation de café, contraignant la Danoise à quitter l’Afrique, devenu son chez-soi, le cœur brisé. Elle s’en ira toutefois seulement après avoir trouvé un nouveau territoire pour loger la tribu de Kikuyus qui vivait sur ses terres, et qui se retrouve expropriée une fois celles-ci prises par la banque.

L’ombre d’une contrée

Et finalement, à la fin de sa vie, comme nous le montre Sydney Pollack qui commence son film comme il le termine, en filmant une Karen près de mourir se souvenant de l’Afrique, c’est à cette nature kenyanne qu’elle adresse ses derniers moments. Les dix-sept ans qu’elle y a passés l’ont davantage marquée que le reste de sa longue vie de près de quatre-vingt ans. Et comment s’en étonner ? On en sort marqué, nous aussi, spectateur, de cette existence dont le sens ne peut échapper à celui qui est sans cesse ramené au prosaïsme de la vie inscrite dans la nature, dépendante d’elle. En partant, Karen se demande si la nature se souviendra d’elle, si son ombre apparaîtra toujours sur les graviers devant sa maison, éclairés par le clair de lune. Et sachant que ce ne sera pas le cas, elle demeure dans une incompréhension synonyme d’un profond attachement : comment est-ce possible que cet endroit où elle a vécu et qu’elle a tant aimé ne sera plus jamais habité par sa présence ?

Et de même qu’elle s’imagine que la contrée d’Afrique conserve son souvenir, elle conserve le sien, comme une ombre la suivant tout au long de sa vie.

Out of Africa est un film doté d’une ambiance naturelle intense qui parvient sans difficulté à emporter son spectateur en son sein, et ce notamment grâce à la photographie poétique de David Watkin. La musique de John Barry répond parfaitement aux paysages et parvient à retranscrire la beauté de la nature grâce à des compositions musicales riches en émotions. Variées, elles traduisent parfaitement les sentiments de Karen, qui tombe amoureuse, à la fois de Denys et de l’Afrique, leur souvenir ne la quittant jamais. Plus qu’un long-métrage, Out of Africa – qui cumule la bagatelle de sept Oscars, trois Golden Globes et trois BAFTA – est un voyage au sein d’une nature sauvage et libre qui parle au cœur ancestral et primitif de chacun d’entre nous, en ne laissant pas de place à l’ennui, car indomptable et sans cesse en agitation.

Out of Africa – bande annonce :

Comment un film muet éclaire le débat actuel sur le droit à l’oubli

En 1915, Gabrielle Darley a tué un homme de la Nouvelle-Orléans qui l’avait piégée dans une vie de prostitution. Elle a été jugée, acquittée de meurtre et en quelques années vivait une nouvelle vie sous son nom d’épouse, Melvin. Puis un film à succès, «The Red Kimono», a projeté son histoire sensationnelle sur les écrans des États-Unis, pays connu pour héberger bon nombre de sites paris sportifs Canada.

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Le film de 1925 utilisait le vrai nom de Darley et les détails de sa vie tirés des transcriptions du procès pour meurtre. Elle a intenté une action en justice pour atteinte à la vie privée et a gagné.

En se prononçant en faveur de Darley, un tribunal californien a déclaré que les gens avaient droit à la réhabilitation. «Nous devrions permettre [aux gens] de continuer sur la voie de la rectitude plutôt que de les renvoyer dans une vie de honte ou de crime», a déclaré le tribunal. C’est un sentiment qui est plus difficile à mettre en pratique aujourd’hui, alors que l’information est beaucoup plus facilement accessible. Néanmoins, les décideurs politiques et les médias se penchent sur la question.

En tant que spécialiste de l’histoire des médias et du droit, je considère l’histoire de Darley comme plus qu’une tranche intéressante de l’histoire du droit et du cinéma. Son cas fournit un premier exemple de la façon dont les particuliers luttent pour échapper à leur passé et comment l’idée de la vie privée est liée à la réadaptation.

« Annulation de la publication » des anciennes actualités

Protéger la vie privée dans un souci de réadaptation est beaucoup plus difficile aujourd’hui, avec des informations accessibles en un seul clic sur Internet. Craignant que les indiscrétions du passé ne constituent désormais un obstacle permanent à l’emploi, certains organes de presse rédigent, sur demande, de vieilles histoires sur de petits crimes commis par des particuliers.

Le concessionnaire Cleveland Plain a adopté une telle politique en 2018.

Plus tôt cette année, le Boston Globe a annoncé qu’il «annulait» également de vieilles informations dans le cadre de son programme «Fresh Start». L’intention est de «s’attaquer à l’impact durable que les histoires d’embarras, d’erreurs ou de crimes mineurs du passé, toujours en ligne et consultables, peuvent avoir sur la vie d’une personne», a déclaré le journal. Et d’autres journaux, comme le Bangor Daily News, ont lancé des programmes similaires.

Passer à autre chose

Le droit à l’oubli a suscité des inquiétudes quant à «l’effacement» de l’histoire. Mais ni la réglementation ni les actions volontaires ne visent à protéger les personnalités publiques ou ceux qui ont commis des crimes graves.

La question aux États-Unis est de savoir si les efforts préliminaires d’autorégulation de la part de l’industrie de la presse sont suffisants à long terme, ou si une loi sur la protection de la vie privée peut être justifiée.

Le principe au cœur de la décision du tribunal du «Kimono rouge» il y a un siècle était que tout le monde mérite la possibilité de se réhabiliter. Darley n’a pas été reconnue coupable de meurtre et à la fin du film, elle a symboliquement jeté son kimono rouge et est passée à une vie meilleure.

Mais ce genre de voyage est beaucoup plus difficile lorsque le public n’est qu’à un clic de votre vie passée – un fait qui pose une énigme pour les organisations médiatiques, les moteurs de recherche et les régulateurs.

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Jean-Pierre Andrevon se penche sur les « Récits de l’apocalypse »

Critique de cinéma et auteur, Jean-Pierre Andrevon publie aux éditions Vendémiaire un essai à caractère encyclopédique intitulé Récits de l’apocalypse. Ce dernier répertorie les hantises populaires – du séisme à la maladie en passant par le désastre écologique – et les œuvres littéraires ou cinématographiques au sein desquelles elles servent d’incubateur.

Aux éditions Vendémiaire, Jean-Pierre Andrevon restait sur une Anthologie des dystopies qui a plus que partie liée avec ces Récits de l’apocalypse. L’auteur semble en effet particulièrement passionné par ces altérations ou effondrements du monde, qu’ils soient littéraires ou cinématographiques. Il les a d’ailleurs lui-même maintes fois exploités dans ses propres écrits de science-fiction. De Georges Méliès à Stanley Kubrick en passant par Edgar Allan Poe, nombreuses sont les personnalités artistiques à s’être appuyées sur un argument apocalyptique pour nourrir leur récit. La présente entreprise de Jean-Pierre Andrevon consiste à lister les catastrophes et les thèmes y étant liés (guerres atomiques, robots, nature en furie, etc.) et à étudier leurs représentations dans la littérature et au cinéma.

Le futur est le temps sur lequel se portent toutes les catastrophes. Jean-Pierre Andrevon évoque dans un même élan Mad Max, sa dimension « western mécanisé », ses pénuries de ressources naturelles et Terminator, énième déclinaison de la révolte des robots, conçue avec un souci de réalisme abrupt. L’artisanat est également mis en exergue dans ces Récits de l’apocalypse. Évoquant Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock, l’auteur revient sur l’usage de matte painting (une morceau de verre sur lequel on peint un élément de décor) et sur l’emploi d’animaux empaillés ou de sons électroniques novateurs. Stanley Kubrick se voit quant à lui cité à l’aune de Docteur Folamour, qui traite de la menace thermonucléaire au moment même où la crise des missiles de Cuba fait l’actualité. À chaque fois, des éléments factuels s’ajoutent à une description sommaire de l’intrigue et c’est l’amoncellement des exemples littéraires et cinématographiques qui vient consolider chaque thématique spécifique.

Il n’est pas étonnant de retrouver H.G. Wells en bonne place dans l’ouvrage. Au temps de la comète, La Destruction libératrice, La Nourriture des Dieux, Place aux géants ou encore le plus célèbre La Guerre des mondes figurent tous dans l’ouvrage, même si la place dévolue à ce dernier titre nous paraît plutôt chiche au regard de son importance littéraire. Cormac McCarthy (La Route) ou Richard Matheson (Je suis une légende) auraient d’ailleurs eux aussi mérité un développement plus significatif. Aucune trace par ailleurs de Jack London et de La Peste écarlate. En ce qui concerne le cinéma, c’est George A. Romero qu’on aurait imaginé davantage mis en avant – malgré une brève évocation de… La Nuit des fous vivants. La sélection de Jean-Pierre Andrevon apparaît hautement subjective et certains oublis s’avèrent évidemment plus dommageables que d’autres.

Pour s’orienter aisément dans l’ouvrage, le lecteur aura le loisir de se reporter à la table des matières, ainsi qu’à deux index, le premier portant sur les personnalités et le second sur les œuvres. Chaque thème est passé en revue de manière ludique et didactique, avec force exemples. Ainsi, à titre illustratif, « Les Colères de la terre » répertoriera toutes les catastrophes naturelles, opérera un détour par le Japon (très prolifique en la matière), élargira le spectre, passera sans cesse d’un art à l’autre (en ce, y compris la bande dessinée) et se penchera sur les représentations et sous-propos des œuvres abordées. Ce modèle est peu ou prou transposable à l’ensemble de ces Récits de l’apocalypse, à travers lesquels Jean-Pierre Andrevon continue d’ausculter, sous forme de promenade référencée, les ambiances de fin du monde que l’on retrouve au cinéma et dans la littérature.

Récits de l’apocalypse, Jean-Pierre Andrevon
Vendémiaire, mars 2021, 392 pages

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3

« Love Kills » : la mort au bout des canines

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Aux éditions Soleil, le scénariste et dessinateur brésilien Danilo Beyruth revisite le mythe du vampire dans une bande dessinée urbaine et sépulcrale.

Tout est une question de perspective. Les premières planches de Love Kills présentent une métropole dans ce qu’elle a de plus ordinaire : des buildings à perte de vue, des rues engorgées par la circulation automobile, des sans-abri prisonniers en plein air. En changeant de focale, le scénariste et dessinateur Danilo Beyruth nous invite ensuite à pénétrer dans l’appartement d’Helena, « jeune » vampire solitaire que nous découvrons en sommeil dans une baignoire remplie de terre. C’est l’acte initiateur d’un récit d’urban fantasy particulièrement sombre. Et qui se distingue d’emblée par les dessins splendides, tirés au cordeau, d’un bédéiste dont on avait déjà pu mesurer le talent chez Marvel Comics (Les Gardiens de la galaxie ou Ghost Rider, pour ne citer que ces exemples).

Dans Love Kills, certains vampires sont solitaires, tandis que d’autres chassent en meute. Tous ont une emprise psychologique puissante sur les simples mortels et périssent à vue d’œil sans nourriture suffisante. Le récit de Danilo Beyruth progresse en rationnant l’information : on ignore longtemps pourquoi Helena est pourchassée par d’autres vampires et quelle peut bien être cette créature en état de décomposition qui avance inexorablement vers la ville. Ces zones d’ombre maintiennent le lecteur en haleine, de même que la relation ambivalente qu’entretiennent Helena et Marcus, un cuisinier qui échappe à son emprise et qui cherche à la protéger de ses ennemis. L’homme semble quelque peu ingénu : ses premières apparitions tendent à le caractériser comme un individu scrupuleux s’échinant à ne pas faire de vagues. C’est ainsi que sa collègue Aline dit de lui qu’il est talentueux et qu’il ne devrait pas se laisser brocarder à peu de frais par son supérieur.

À bien y réfléchir, Danilo Beyruth nous donne un premier indice quant à la destinée d’Helena dès l’ouverture de Love Kills. Après avoir regardé un documentaire animalier où une lionne plante ses crocs dans un zèbre, elle sort de chez elle vêtue… d’une robe à rayures. La messe est dite : cette fois, la proie, ce sera elle. Il y a à cet égard un peu de Blade dans l’album. Un personnage comme Victor, l’unique ami d’Helena, en atteste : pour se nourrir, il porte ses canines au cou de sa mère, la laissant vivante (certes dans un état quasi végétatif), ou piège des pédophiles (arguant qu’ils méritent leur sort). Pendant que la typologie des vampires se construit peu à peu, celle de la ville est patiemment élaborée : on a tôt découvert son urbanité, on s’immisce ensuite dans ses immeubles, dans ses bas-fonds, ses réseaux sous-terrains et même ses hôpitaux. Au milieu de tout cela, Danilo Beyruth dispense une réflexion intéressante par l’intermédiaire d’Helena : selon elle, les vampires, pourtant potentiellement immortels, sont des êtres soustractifs, tandis que l’humanité s’inscrit dans un cycle sans cesse renouvelé.

Mené tambour battant, somptueusement dessiné, profondément sépulcral, Love Kills s’apparente à un shoot de dopamine seulement contrarié par son manque de propos. C’est excusable, mais néanmoins regrettable, car l’album avait tout, ou presque, pour faire date.

Aperçu : Love Kills (Soleil)

Love Kills, Danilo Beyruth
Soleil, avril 2021, 248 pages

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3.5

« Christopher Nolan, la possibilité d’un monde » : une analyse étayée

Aux éditions Playlist Society paraît un essai de Timothée Gérardin consacré à Christopher Nolan. L’auteur, critique de cinéma, révèle les traits caractéristiques d’une filmographie où la cérébralité, la narration non linéaire, les perceptions altérées ou le deuil font office de liants.

En schématisant, on pourrait arguer que la ligne de démarcation entre l’auteur et le faiseur tient à l’intentionnalité. Là où le second peut se contenter de l’aspect fonctionnel d’un récit, le premier va y incorporer des récurrences qui entrent en résonance avec le reste de sa filmographie. De tous les cinéastes, Alfred Hitchcock est peut-être celui dont les motifs (souvent qualifiés d’obsessions) sont restés les plus célèbres : les blondes sculpturales, les policiers, les faux coupables, les escaliers, le principe de dualité, l’individu ordinaire plongé dans des situations extraordinaires ou des dispositifs cinématographiques comme le MacGuffin ou le caméo ont fortement contribué à l’identité de son œuvre. Dans Christopher Nolan, la possibilité d’un monde, le critique de cinéma Timothée Gérardin cherche précisément à verbaliser tout ce qui constitue l’essence de la filmographie nolanienne. Pour ce faire, il met en regard ses films, les objective les uns au contact des autres et en extrait des ponts constituant autant de preuves d’une intentionnalité d’auteur.

Timothée Gérardin l’indique dès les premières pages de son opuscule : Christopher Nolan occupe une position particulière et ambivalente dans l’écosystème hollywoodien, puisqu’il est à la fois le chef d’orchestre de blockbusters très lucratifs et un cinéaste attaché à la pellicule, s’échinant à reproduire à grande échelle l’esprit de l’University College of London, où il a jadis présidé l’Union’s Film Society. Sous sa férule, ce ciné-club s’est progressivement transformé en atelier audiovisuel où l’économie de moyens a engendré une débauche d’inventivité et l’accentuation de certains partis pris esthétiques. Christopher Nolan y a tourné ses premiers courts métrages, mais aussi Following, le suiveur, en jetant les jalons de son art : une intellectualisation au montage, une narration éclatée, une juxtaposition des points de vue, des inserts… Autant de traits caractéristiques que Timothée Gérardin va étayer et documenter (à l’aide de propos rapportés) et sur lesquels va se porter une réflexion transversale.

Christopher Nolan, la possibilité d’un monde fait état de ce qui constitue l’étoffe du cinéma nolanien. L’ouvrage se penche en premier lieu sur les altérations de perceptions, avec notamment l’amnésie dans Memento et l’insomnie dans Insomnia. Le travail visuel et sonore du cinéaste britannique, avec le recours à des bruits lancinants ou à ce que l’auteur qualifie de « persistances rétiniennes », témoigne d’une volonté de porter les sensations à incandescence. Dunkerque constitue peut-être à cet égard une sorte de paroxysme. Comme le rappelle Timothée Gérardin, son sound design en vient à se confondre avec les partitions d’Hans Zimmer. La narration déstructurée prend rang parmi les récurrences les plus célèbres de la filmographie de Christopher Nolan. L’opuscule y prête évidemment grande attention, de même qu’aux différentes fonctions du montage. Il est ainsi souligné que les torsions narratives poussent le spectateur à revisionner les films, tandis que le montage est employé à des fins immersives, logiques ou narratives.

Certains passages sont particulièrement intéressants, car ils éclairent des dimensions encore peu commentées du cinéma de Christopher Nolan. Chez lui, les objets sont régulièrement détournés de leur usage premier pour devenir vecteurs d’illusions comme de désillusions. On pense aux totems d‘Inception, aux gadgets de Batman, aux accessoires du Prestige ou aux bibelots d’Interstellar. Ils se distinguent également par métonymie : le masque de clown ou la carte pour le Joker, voire la pièce de monnaie pour Double-Face. L’objet peut par ailleurs se révéler mystificateur. C’est le cas du crayon dans The Dark Knight ou des diversions dans Le Prestige. Enfin, comme le rappelle l’auteur, Christopher Nolan les utilise parfois comme une extension naturelle des personnages : le polaroïd dans Memento sert à combler l’amnésie du héros, tandis que dans la trilogie Batman, Bruce Wayne ne devient super-héros qu’en recourant à la technologie.

Le sommeil (cryogénisation dans Interstellar, sédation dans Inception, ellipse dans Memento, absent dans Insomnia), la recherche du foyer (Interstellar raconte la quête d’un monde plus hospitalier, Inception exprime le désir d’un retour à une vie familiale traditionnelle, Dunkerque repose sur le retour à la maison de 400 000 soldats) ou encore la perte d’un être cher (Inception, Memento, Le Prestige, les Batman…) figurent également en bonne place dans l’ouvrage. La filmographie de Christopher Nolan y est effeuillée avec un réel souci de pédagogie. Et Timothée Gérardin n’hésite pas à s’opposer aux idées reçues, affirmant par exemple : « Si Nolan donne l’impression d’être un réalisateur rétif à la sentimentalité, c’est paradoxalement parce qu’il refuse les émotions gratuites ou superficielles. Il préfère laisser celles-ci nourrir le récit en profondeur, ne révélant leur vraie nature qu’à la fin. » Ainsi, l’auteur pointe l’amour comme un fil d’Ariane – auquel le deuil vient souvent se mêler. Enfin, l’ouvrage comporte également une description sommaire du Nolan politique, articulée autour de l’anarchie (du Joker), du fascisme (de Ra’s al Guhl), de la démagogie (de Bane), de l’autodéfense (de Double-Face) ou encore de la guerre de tous contre tous (de l’Épouvantail). On aurait apprécié y voir associée une réflexion sur la dégradation des institutions publiques ou sur la représentation des grands centres urbains dans la trilogie Batman, mais cela relève du détail.

Christopher Nolan n’est pas un monde, c’est un univers en expansion constante. Cela justifie cette réédition incluant Tenet, mais aussi l’exploration guidée, étape par étape, proposée par Timothée Gérardin. Car il y a fort à parier que les prochains longs métrages du réalisateur britannique s’appuieront eux aussi sur les motifs et partis pris de réalisation identifiés dans cet opuscule.

Christopher Nolan, la possibilité d’un monde, Timothée Gérardin
Playlist Society, avril 2021, 128 pages

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