« Perfect Blue » en steelbook et combo DVD/blu-ray

Le long métrage d’animation Perfect Blue, de Satoshi Kon, bénéficie aujourd’hui d’une édition de prestige en steelbook et combo DVD/blu-ray (association Kazé/Arcadès). On aurait toutefois apprécié la voir nantie de suppléments plus substantiels.

Jean Renoir déclarait à propos du cinéma qu’il « consiste à s’approcher de la vérité des hommes, et non pas à raconter des histoires de plus en plus surprenantes ». On pourrait prolonger sa pensée en arguant qu’il s’agit certes de concevoir une « part de gâteau » à la Hitchcock ou de « sculpter l’espace » tel que le décrit David Cronenberg, mais aussi de sonder les tréfonds de l’être, d’extirper des fosses communes tous les attributs humains, parfois d’apparence insignifiante, qui y demeurent engloutis. Perfect Blue semble s’accrocher à cette conception du septième art comme un moustique à son lampadaire. Il instaure un récit tapissé de doubles fonds et de sous-entendus et préfère au jaillissement incontrôlé d’images une étude de caractère subtile, d’une profondeur abyssale.

Les plus crédules entreront dans le film de Satoshi Kon comme dans un magasin de confiseries, appâtés par des images de chanteuses acidulées aux chorégraphies réglées comme du papier à musique. La rupture de ton n’en est finalement que plus cruelle. Car tout se passe comme si la moindre oscillation rapprochait un peu plus Mima, la jeune héroïne, d’un enfer terrestre caractérisé par la folie et la perdition. Après avoir pris congé de la chanson, jugée trop « éphémère », elle choisit d’embrasser une carrière d’actrice aux exigences encore insoupçonnées. La transition, douloureuse, s’accompagne des doutes et écueils de circonstance. Bientôt assaillie de visions cauchemardesques, puis hantée par le désarroi, Mima se trouve en outre harcelée par un fan dérangé et mêlée à une série de crimes atroces. Entre exploration introspective et scènes macabres, Perfect Blue engage alors une étourdissante mise en abîme psychologique, doublée d’un discours sur le cinéma qui n’est pas sans rappeler, parmi tant d’autres, le Snake Eyes d’Abel Ferrara, réalisé quelques années plus tôt.

Sous ses dehors d’animé pour adultes, Perfect Blue suit la voie des thrillers sensoriels et psychologiques de Brian De Palma ou Roman Polanski. Le cerveau humain y est retors, scruté dans ses recoins les plus sombres, incapable de prévenir ou décrypter ses propres fêlures. Après avoir tourné une scène de viol à lourde charge émotionnelle, Mima va progressivement s’isoler, jusqu’à sombrer dans une paranoïa orchestrée en orfèvre, à coups de fausses pistes et de vraies failles. Alors qu’elle campe une tueuse en série au cinéma, elle voit ses proches disparaître dans des meurtres sadiques, ce qui éveille chez elle un sentiment diffus de culpabilité et des soupçons de schizophrénie. Où se situe la frontière intangible entre la fiction et la réalité ? Jusqu’à quel point sa reconversion professionnelle l’a-t-elle « souillée » ? Ce thème du dédoublement, de la dualité identitaire, éminemment hitchcockien, va se conjuguer à ce qui ressemble fort au giallo de Dario Argento, le tout exposé à la lumière d’allusions multiples – reflets, jeux de miroir, rêves, hallucinations, boucles temporelles, indistinction grandissante entre le réel et le virtuel (en ce y compris l’Internet embryonnaire).

C’est par ces éléments moteurs, essentiellement d’ordre psychologique, que Perfect Blue donne véritablement sa pleine mesure. Cérébral, inquiétant, teinté de désespoir et parfois onirique, le film de Satoshi Kon épingle la société du spectacle, le vedettariat et tout ce qui constitue traditionnellement leur bras armé : l’aliénation médiatique, l’autonomie des fantasmes, l’otakisme et ses fans hystériques, les agents névrosés… Mima n’est finalement qu’un énième pavé jeté dans la mare : en se confondant tour à tour avec un meurtrier, un fan déçu ou un ersatz d’elle-même, elle appuie une juxtaposition de points de vue qui brouille le récit autant qu’elle éclaire les torsions de réalité, induites par une psyché fragile et par les éruptions brutales du monde du divertissement. « J’aime bien me connecter sur ton site, j’ai l’impression d’être relié à ton existence », voilà peut-être la phrase-clef de Perfect Blue, celle qui dévoile le mieux la mécanique artificielle qui semble continuellement chercher à se brancher sur un réel de plus en plus trouble.

BONUS

Si techniquement, peu de choses peuvent être reprochées à cette édition, nous sommes davantage dubitatifs quant aux suppléments proposés. Ceux-ci sont au nombre de quatre, parmi lesquels le trailer japonais et les archives d’enregistrement du morceau « Angel of the Heart ». Les deux bonus les plus intéressants sont ainsi constitués des entretiens avec le réalisateur Satoshi Kon et l’actrice Junko Iwao, qui prête sa voix à Mima. Il faut toutefois en relativiser la portée.

Satoshi Kon l’avoue lui-même : « J’ai l’impression de raconter n’importe quoi. » Et effectivement, le cinéaste japonais ne semble pas des plus concernés par l’interview, même s’il explique que lors de ce « très long voyage », son « premier travail en tant que réalisateur », il s’est un peu perdu dans détails, à force de vouloir tout contrôler avec minutie. Il s’en est certes remis à ses animateurs, mais la cohérence de l’ensemble, plus que les fulgurances occasionnelles, fut au centre de ses attentions. Il revient aussi sur le caractère volontairement abscons de cette « mise en abyme ». La question de scènes additionnelles afin de démystifier l’intrigue a été posée et finalement écartée, ce qui semble ravir Satoshi Kon, qui déclare trouver le film déjà trop explicite en l’état. Sur la distribution des rôles, il explique que l’audition s’est déroulée par cassettes et qu’il ne savait rien des comédiens qu’il sélectionnait.

Pour Junko Iwao, ce rôle-phare a été difficile. Elle avoue avoir été déterminée, mais embarrassée par les scènes de violence. Elle établit des ponts entre son parcours personnel et celui de Mima : Perfect Blue a été pour elle un défi semblable à la reconversion professionnelle de l’héroïne du film. Elle déclare aussi avoir eu quelques difficultés à jouer les scènes plus intenses, malgré l’encadrement dont elle a fait l’objet.

Trailer : Perfect Blue (Kazé/Arcadès)

Fiche technique

Rapport de forme : 1.85:1
Classé : Interdit aux moins de 12 ans
Dimensions du colis : 17.6 x 13.7 x 1.7 cm; 170 grammes
Réalisateur : Kon Satoshi
Format : Couleur, Cinémascope
Durée : 1 heure et 30 minutes
Date de sortie : 6 avril 2021
Sous-titres : Français
Langue : Japonais (DTS-HD 5.1), Français (DTS-HD 5.1), Japonais (DTS-HD 2.0), Français (DTS-HD 2.0)
Studio  : Kazé Animation
ASIN : B08QWBY153
Nombre de disques : 2

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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