Accueil Blog Page 331

« Voyage autour de ma chambre » : les vertus de l’ennui

0

Adaptation libre du roman de Xavier de Maistre écrit en 1794 (dont on découvre quelques extraits sur la deuxième de couverture), Voyage autour de ma chambre raconte l’abandon forcé des nouvelles technologies et la poésie qui en découle…

Que feriez-vous si vous étiez soudainement privé, durant dix jours, de tout accès à votre smartphone et votre ordinateur ? Cette question, Franck va y répondre en racontant au lecteur comment il a vécu cette période d’abstinence, coincé chez lui à attendre l’appel du service d’après-vente d’Apple. Et pour bien comprendre ce que signifie être déconnecté dans une société 2.0, la scénariste Aurélie Herrou et le dessinateur Sagar n’hésitent pas à portraiturer un monde où les individus communiquent avant tout en ligne, et souvent au mépris des gens qui les entourent. Un monde où on scrolle davantage qu’on lit, où on préfère visionner des séries sur un écran minuscule plutôt qu’aller voir un Scorsese au cinéma, où on consacre aux réseaux sociaux chaque année l’équivalent en temps de quelque 85 000 pages de lecture… Et ce n’est pas tout : « Aujourd’hui, on n’écrit plus, on tchate, ou on tweete à la rigueur. Résumé des mots, résumée de la pensée… »

Voyage autour de ma chambre a quelque chose de profondément déprimant. À mesure que Franck prend conscience de la bulle technologique dans laquelle la plupart des gens s’enferrent, à travers ses propres yeux, c’est l’incommunicabilité et la destruction des lieux sociaux qui s’imposent à notre regard. Aussi, se remémorant une relation passée, il se demande : « Devient-on le profil que l’on crée ? » Car il se persuadait à tort, « à grand renfort de post et de story », qu’il « vivait une relation amoureuse épanouie », sous prétexte que ses photos semblaient en attester. En ce sens, et l’album l’illustre clairement, les réseaux sociaux demeurent un monde d’apparence, où l’on prend un cliché de sa nourriture au lieu de la savourer, où l’on capte avec obstination l’instant T au lieu d’en profiter pleinement. De cette situation insatisfaisante, Voyage autour de ma chambre évolue vers une désintoxication des plus poétiques. La déconnection entraîne d’abord l’ennui, qui attise ensuite l’imagination, et voilà que l’on redécouvre qu’une fenêtre n’est rien d’autre qu’un écran en prise avec le monde réel, ou qu’un livre invite à se projeter dans des univers fictifs riches et stimulants.

Au lieu de répondre avec un réflexe pavlovien à des notifications intempestives, Franck redécouvre sa maison, son lit, son canapé… Il se perd dans une peinture, scrute la position du soleil, dessine dans de la buée, parcourt les noms du bottin téléphonique… Naturellement, ce confinement forcé entre en résonance avec la situation que des millions de personnes ont vécue durant cette pandémie de covid-19. Mais Aurélie Herrou et Sagar en tirent des conclusions d’un autre ordre : le charme désuet de nos ressources personnelles, notre faculté à enfanter des mondes intérieurs, notre prétention à l’oisiveté s’invitent dans chaque interstice du récit, entre une vignette édifiante quant à l’enfermement technologique et une citation détournée de Woody Allen. Au final, l’expérience de Franck lui aura été salutaire : il a enfin ouvert les yeux sur le monde qui l’entoure. Si les traits sont volontairement épaissis, la volonté d’Aurélie Herrou et de Sagar est évidemment de produire un effet similaire auprès de leurs lecteurs. Leur album les y incitera en tout cas.

Voyage autour de ma chambre, Aurélie Herrou et Sagar
Glénat, août 2021, 72 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Bobby Fischer » : d’un génie précoce à la paranoïa

0

Le scénariste brésilien Wagner Willian et le dessinateur allemand Julian Voloj s’associent pour une biographie dessinée consacrée au champion d’échecs américain Bobby Fischer.

Rien ne prédestinait Bobby Fischer aux échecs. Il se passionne en effet pour ce jeu de plateau au moment où la plupart de ses figures de proue américaines l’envisagent avant tout comme un violon d’Ingres. Mais le jeune Fischer n’est ni avocat ni médecin : il a tout juste douze ans, suit une scolarité en dents de scie et est élevé par une mère célibataire qui enchaîne les petits boulots pour les nourrir, lui et sa sœur. D’ailleurs, sans la générosité de Carmine Nigro, puis de Jack Collins, il n’aurait jamais pu s’inscrire dans un club d’échecs, il aurait peiné à mettre la main sur des ouvrages spécialisés et probablement stagné dans sa progression.

Le scénariste brésilien Wagner Willian et le dessinateur allemand Julian Voloj reviennent longuement sur les premiers pas de Bobby Fischer dans les échecs : d’une précocité à peine croyable, il se fait un nom dans les compétitions américaines et améliore son classement en un temps record. Il a tôt l’ambition de concourir pour le titre national, avant de défier les Russes, considérés comme des stars dans leur pays – un statut que les champions américains ne peuvent qu’envier, eux qui demeurent largement mésestimés. Mais Bobby Fischer ne se contente pas du portrait hagiographique d’un génie en avance sur ses pairs : dans un rythme soutenu (les dialogues ne sont jamais pesants), il traduit également la décadence qui a suivi la grandeur du joueur américain.

Car après avoir remporté des succès mémorables – notamment contre le Russe Boris Spassky –, l’inflexible Bobby Fischer (dont les caprices demeurent légendaires) va épouser la cause du prédicateur radiophonique Herbert W. Armstrong, puis des antisémites, avant de maudire les États-Unis au point de se réjouir des attentats du 11 septembre… Sa personnalité complexe, son obstination, ses blessures d’orgueil, sa passion ineffable pour les échecs s’avèrent parfaitement restituées dans Bobby Fischer. Julian Voloj en joue d’ailleurs, notamment lorsqu’il emploie ses planches comme un échiquier ou qu’il fait littéralement vivre les échecs dans l’esprit de Bobby Fischer, par le biais de situations de la vie quotidienne.

Bobby Fischer s’est fait un nom à une époque où la guerre froide battait son plein. L’album témoigne amplement de son relatif désintérêt pour les questions géopolitiques. Sa mère correspondait par exemple avec les Soviétiques, considérés comme des modèles dans la discipline qui passionnait son jeune fils, à une époque où cela suffisait à éveiller les soupçons du FBI. Ce qui transparaît en outre dans la bande dessinée, c’est la manière dont son existence tout entière a été placée sur l’autel des échecs. Ainsi, lorsque sa mère s’envole pour la Grande-Bretagne et le laisse seul aux États-Unis, il en profite pour consacrer quatorze heures par jour au jeu de plateau. Un peu plus jeune, il passait déjà ses pauses de midi à se perfectionner avec Jack Collins… Au final, tant graphiquement que dans la caractérisation de son héros, Bobby Fischer emporte sans mal l’adhésion du lecteur. L’exploration d’un milieu méconnu, d’une personnalité atypique et d’enjeux considérables guide le récit d’un bout à l’autre, et donne à la BD une certaine ampleur.

Bobby Fischer, Wagner Willian et Julian Voloj
Les Arènes, septembre 2021, 176 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Alfred Hitchcock » se dévoile à nouveau chez Glénat

0

Après « L’Homme de Londres », Noël Simsolo et Dominique Hé continuent leur exploration biographique d’Alfred Hitchcock. « Le Maître de l’angoisse » raconte l’odyssée américaine du cinéaste britannique, tout en revenant sur les particularités de chacun de ses tournages.

En 1968, lors de la cérémonie des Oscars, Alfred Hitchcock est appelé sur scène pour recevoir le prix Irving Thalberg. Il s’avance lentement vers le micro et se contente de prononcer trois mots : « Merci. Au Revoir. » Pour comprendre cette scène quelque peu surréaliste, intercalée dans les dernières pages du « Maître de l’angoisse », il faut remonter dans le temps et parcourir la longue liste des vexations subies par le cinéaste britannique aux Oscars. Noël Simsolo et Dominique Hé l’ont bien compris, et ils exposent par le menu, en parallèle à ces cérémonies où il est au mieux nommé, ce qui a constitué l’étoffe du cinéma hitchcockien : le meurtre, les ambiguïtés sexuelles, les mères effroyables ou encore la dualité. De là à penser que le metteur en scène de Psychose était trop franc du collier pour l’Académie…

« Le Maître de l’angoisse » accorde une grande importance aux obsessions d’Alfred Hitchcock, et à commencer par les blondes sculpturales. Rappelons que la comédienne Tippi Hedren a accusé Alfred Hitchcock en 2016, dans ses mémoires, de l’avoir agressée sexuellement. La bande dessinée de Noël Simsolo et Dominique Hé revient sur leur relation dysfonctionnelle et laisse entendre que le réalisateur britannique cherchait à régenter la vie de la jeune comédienne. En parallèle, sa relation avec Alma, épouse et collaboratrice, nous est rappelée de bout en bout. Quand elle se porte mal, comme c’est le cas lors du tournage de Frenzy, Alfred Hitchcock n’hésite pas à prendre congé pour demeurer à son chevet. D’autres mariages, professionnels ceux-là, s’inscrivent au cœur du récit : les Cahiers du cinéma, Cary Grant, James Stewart, Lew Wasserman, Bernard Herrmann, Saul Bass, Grace Kelly ou, plus problématique, David O. Selznick (leur collaboration aboutira à des longs métrages dont Alfred Hitchcock refuse ensuite la paternité).

Cet album est aussi l’occasion de démystifier les principaux chefs-d’œuvre d’Alfred Hitchcock. Si l’impression de sauter d’un film à l’autre peut parfois s’avérer désagréable, il n’en demeure pas moins que Noël Simsolo et Dominique Hé rendent passionnante l’évocation d’une filmographie américaine aussi abondante que mémorable. Les décors coulissants et l’homosexualité suggérée de La Corde, la conception de l’espace de Fenêtre sur cour, le train phallique de La Mort aux trousses, les rôles de composition de L’Inconnu du Nord-Express, la séquence de la douche de Psychose et bien d’autres événements, faits ou anecdotes figurent en bonne place dans « Le Maître de l’angoisse ». Chose suffisamment rare pour être soulignée, la BD parvient à tenir en haleine tant le cinéphile curieux de se replonger dans la carrière et le cinéma d’Alfred Hitchcock que le lecteur lambda, peu ou non initié, et ce, par l’entremise d’un personnage obsessionnel fascinant de génie et de fêlures.

Gratifié de dessins troublants de mimétisme, en noir et blanc, ce second et dernier tome d’Alfred Hitchcock figure sans conteste parmi les meilleurs albums de la collection « 9 1/2 » des éditions Glénat. Les auteurs ont réussi à restituer les ambitions formelles du maître du suspense, à narrer les arcanes hollywoodiens, à sonder la psychologie tourmentée d’un artiste incontournable. Et s’il est évident que l’admirateur d’Alfred Hitchcock s’y sentira davantage à l’aise que le quidam, « Le Maître de l’angoisse », de par sa caractérisation de l’homme et du milieu du cinéma, saura trouver un public au-delà des frontières cinéphiliques.

Alfred Hitchcock – tome 2 : Le Maître de l’angoisse, Noël Simsolo et Dominique Hé
Glénat, août 2021, 160 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Grand Atlas 2022 » : un œil sur le monde

0

Docteur en géopolitique, Frank Tétart dirige aux éditions Autrement un Grand Atlas 2022 revenant sur les plus notables enjeux d’aujourd’hui et de demain. Au programme : la pandémie de covid-19, les libertés individuelles, la transition écologique ou encore la Chine.

Parvenir à un aperçu succinct mais satisfaisant du monde en quelque 140 pages n’est jamais chose aisée et ce, malgré l’usage de cartes et de graphiques. Le Grand Atlas 2022 y parvient cependant avec succès. Sans surprise, la pandémie de covid-19 y occupe une place prépondérante. La situation critique des hôpitaux français au moment du déclenchement de la première vague y est notamment rappelée. La fermeture progressive des lits d’hospitalisation, ainsi que la gestion quasi entrepreneuriale des établissements de santé, avaient en effet eu pour corollaire de fragiliser l’offre de soins. En France comme dans le monde, les inégalités en matière de soins de santé demeurent importantes et multifactorielles : ainsi, en Seine-Saint-Denis, où les facteurs de comorbidité et l’accès aux soins posent question, l’épidémie a été d’autant plus grave, tandis que dans certaines régions du monde, on demeure très loin du seuil minimal recommandé par l’OMS de 23 médecins ou infirmières pour 10 000 habitants.

Crises, défis de la mondialisation, retour sur l’histoire, enjeux de demain : ce Grand Atlas 2022 multiplie les axes de réflexion. On y évoque successivement la normalisation des relations diplomatiques entre Israël et le monde arabe malgré l’expansion continue des colonies, la situation sociale et politique en Iran, la révolution des pantoufles en Biélorussie, les conflits du Haut-Karabagh ou du Yémen, la prolifération des groupes djihadistes au Sahel, l’ubérisation, la sécurisation des approvisionnements chinois ou encore la cybercriminalité. Des articles issus du magazine Courrier international, portant par exemple sur le revenu universal en Allemagne ou la pénurie de puces électroniques, viennent compléter un ensemble déjà particulièrement dense. Et quelques données capitales sont rappelées par les auteurs çà et là : depuis 2015, la Chine se place au premier rang en termes de PIB en parité de pouvoir d’achat ; malgré la disparition (relative) des famines, plus de 800 millions de personnes dans le monde continuent d’être sous-alimentées ou carencées ; l’indice de développement humain permet d’objectiver des disparités énormes dans le monde, notamment entre l’Afrique subsaharienne, certains pays asiatiques et l’Occident.

Les questions de société ont également voix au chapitre. Ainsi, une analyse de la pyramide des âges en 1970, 2015 et 2060 (selon les projections) s’avère édifiante quant au vieillissement de la population. La malbouffe se traduit quant à elle par une explosion des calories consommées par jour aux États-Unis, en Chine ou en Corée entre 1961 et 2011. Une autre fiche explique par ailleurs comment la « smart city » se mue peu à peu en « safe city ». L’exemple de la prolifération des caméras de surveillance en Grande-Bretagne suffit probablement à en attester. La collecte des données, mais aussi le darknet, s’ajoutent à ces sujets pour dépeindre un état du monde qui, s’il n’est pas nouveau à proprement parler, apparaît en revanche en mutation constante. Là est sans doute le principal intérêt de ce Grand Atlas 2022 : sa lecture aide à mettre les faits et statistiques en perspective, à lier les uns et les autres, l’ensemble donnant à voir les voies dans lesquelles l’humanité s’engouffre, sans toujours y songer…

Grand Atlas 2022, sous la direction de Frank Tétart
Autrement, août 2021, 144 pages

Note des lecteurs0 Note
4

La constellation du chien, du pilote et du tireur

0

Un roman post-apocalyptique (ou catastrophe) de plus ? Ce serait réduire La Constellation du chien à un genre, alors qu’il en intègre plusieurs avec bonheur. Autant dire que Peter Heller se révèle inventif aussi bien comme écrivain désireux de retranscrire le désarroi de ses personnages (des survivants, forcément) que comme scénariste de leurs aventures, ainsi qu’en remarquable psychologue des relations qu’ils entretiennent avec les autres.

Quelque part dans un coin perdu du Colorado, un duo improbable constitué de Bangley et du narrateur (Big Hig) s’est organisé suite à la Fin de Toutes Choses. On ne saura jamais exactement ce qui s’est passé, mais l’essentiel tient en une pandémie de maladie du sang ayant fait suite à une sorte de grippe dévastatrice. Bref, l’essentiel de l’humanité se trouvant décimée, les rares survivants tentent de s’organiser. Autant dire que les rencontres occasionnelles tournent le plus souvent à l’affrontement, voire à la boucherie ou l’extermination. L’essentiel du roman rappelle donc que l’homme est un loup pour l’homme, surtout dans des conditions extrêmes où règne la loi du plus fort. C’est déjà un petit miracle que Bangley et Hig aient pu se rapprocher en évitant l’affrontement meurtrier. Il faut dire que chacun y trouve son compte, un peu comme dans un mariage. Hig aurait pu se contenter de la compagnie de son chien Jasper et de l’avion (la Bête) qu’il continue de piloter, puisque sa réserve de carburant se révèle quasiment inépuisable. Mais Bangley s’avère remarquable défenseur d’un territoire toujours convoité par d’autres. Ils constituent donc un duo qui fonctionne, même si régulièrement Hig se dit que Bangley aurait pu et finira peut-être par l’abattre, parce que sa présence deviendrait un poids ou parce qu’il aurait commis une ou plusieurs erreurs impardonnables à ses yeux. Il faut dire qu’en tant qu’ancien militaire et excellent tireur (surtout de loin), Bangley considère leur situation uniquement sous l’œil de celui qui défend sa position. Il n’éprouve pas de besoin supplémentaire, contrairement au narrateur. Avec sa capacité à se déplacer relativement loin en avion (ce qui lui permet de surveiller le territoire comme Bangley ne le pourrait pas), Hig est à l’affût de ce qui se passe au-delà de ce territoire. C’est l’élément le plus humain du duo, celui qui ne peut pas se contenter de défendre ses possessions. Il veut aller vers les autres, quitte à prendre le risque de se faire massacrer. Il cherche à se projeter vers l’avenir, et pourquoi pas la possibilité d’une sorte de reconstruction.

Une étonnante originalité de forme

Peter Heller se montre original dans sa façon de faire, en entrant dans la peau de son narrateur. Beaucoup de phrases ne comportent pas de verbe ou se terminent avant la fin, pour se poursuivre avec une nouvelle phrase. Bref, il bouscule complètement la syntaxe pour faire sentir l’état d’esprit de son personnage. De même, on passe très souvent d’un (court) paragraphe à l’autre en sautant une ligne, ce qui permet de faire sentir les silences et respirations. L’ensemble est donc quelque peu haché et il faut parfois un petit effort d’attention pour bien comprendre ce qui se passe. Mais c’est minime par rapport à la fascination exercée par ce texte où les péripéties s’enchaînent avec une impressionnante régularité.

La nature menacée

Tout en faisant sentir la psychologie de ses personnages, l’auteur fait évoluer son intrigue de façon tout à fait logique. De plus, il les fait évoluer dans un monde qu’on imagine très bien, alternant les moments de tension et ceux plus calmes, en pleine nature par exemple. Une nature qui a malheureusement subi bien des avanies. Peter Heller en profite donc pour nous faire comprendre que le lecteur (la lectrice) peut considérer certaines informations comme des signes annonciateurs d’une catastrophe qui pourrait effectivement se produire (une pandémie, eh oui cela nous pendait au nez depuis déjà un certain temps…)

Vitalité d’un genre

Peter Heller trouve dans ce genre post-apocalyptique une inspiration qui complète celles de Robert Merle (Malevil – 1972), Cormac McCarthy (La Route – 2006), ainsi que Jean Hegland (Dans la forêt – 2017), pour en citer trois parmi les plus marquants. À l’inventivité littéraire de McCarthy et la psychologie des deux autres, il apporte un mélange de tension, de sensibilité (les histoires d’amour) et d’humour irrésistible dans certaines situations pour proposer sa vision des choses à un genre qui pourrait se révéler inépuisable. En effet, la perspective d’une fin de notre civilisation se fait de plus en plus probable. Et quoi de plus excitant que d’imaginer une possibilité de tout reprendre à zéro (ou à peu près) ? Sans compter que c’est un moyen de mettre l’espèce humaine dans des conditions extrêmes forcément fascinantes.

La Constellation du chien, Peter Heller
Actes sud, avril 2013

 
 
 
 
Note des lecteurs0 Note
4

Festival de Deauville 2021 : Blue Bayou, Stillwater, Flag Day

0

Ce samedi 4 septembre, le Festival de Deauville a ouvert la compétition avec le film Blue Bayou réalisé par Justin Chon. Il nous a également offert en avant-première Stillwater, déjà distribué à la Croisette, ainsi que Flag Day, le nouveau film de Sean Penn. Hasard de la programmation ou parti pris organisationnel, ces trois films abordent le thème de la famille et plus particulièrement les relations père-fille. Retour sur cette première journée du Festival, au cœur des familles déchirées, très forte en émotions.

Blue Bayou (compétition) – La parentalité déracinée de l’Amérique

Présenté dans la sélection Un Certain regard au Festival de Cannes, Blue Bayou marque l’ouverture de la compétition à Deauville en la présence d’une de ses actrices, Linh-Dan Pham. Un film coup de poing, coup de cœur, qui prend aux tripes et reste en mémoire.

A l’instar du film Minari révélé l’an dernier à Deauville, Blue Bayou traite de l’immigration de familles d’origine asiatiques. Le personnage principal, Antonio LeBlanc, a été adopté enfant par un couple d’américains en Louisiane. Une fois adulte, il travaille comme tatoueur dans un petit salon et peine à subvenir aux besoins de sa femme Katy et de la fille de celle-ci, Jessie. A la suite d’une altercation avec des policiers impliquant l’ex compagnon de Katy, Antonio se voit menacé d’expulsion des Etats-Unis. Afin d’espérer demeurer dans son pays, il est contraint de renouer avec les drames de son propre passé.

Blue Bayou aborde la famille avec beaucoup de tendresse et de délicatesse, avec une histoire très émouvante, qui sonne toujours juste, et une réalisation sensible, à fleur de peau. Cette famille recomposée, avec une mère aimante, un père travailleur et une petite fille aussi attachante qu’espiègle suscite très vite l’attachement du spectateur. Les liens entre Antonio et Jessie, particulièrement forts, constitue un ressort émotionnel, dramatique, aussi pur que puissant.

Avec ce film, Justin Chon révèle que nos racines patriotiques ressemblent à ces belles fleurs de lys prisées par Parker, une immigrée vietnamienne amie d’Antonio. Ces racines, presque invisibles, existent inévitablement mais, fragiles, peuvent être coupées. C’est ainsi qu’un homme comme Antonio, résidant depuis plus de trente ans aux Etats-Unis, risque de devoir quitter le seul pays qu’il ait jamais connu. La faute aux exactions de policiers blancs racistes, ciblant les profils d’étrangers possédant un casier judiciaire. La faute encore plus flagrante à un système juridique inefficient, incapable de naturaliser ou de protéger des enfants adoptés et intégrés à l’Etat depuis des décennies.

Blue Bayou, tout en gardant sa singularité et sa richesse émotionnelle, porte ainsi un hommage universel aux enfants adoptés aux Etats-Unis dans les années 1980, expulsés ou en cours d’expulsion malgré un difficile parcours d’intégration.

Blue Bayou – Bande-annonce

Stillwater (avant-première) – Le combat d’une paternité retrouvée

Réalisé par Tom McCarthy, le metteur en scène de Spotlight, Stillwater est également centré sur la complexité de la relation père-fille. Bill Parker, incarné par Matt Damon, est un foreur de pétrole reconverti en ouvrier du bâtiment. Afin d’aider sa fille, accusée d’un crime dont elle s’affirme innocente, il quitte sa familière Oklahoma pour les tumultueuses banlieues marseillaises. Perdu dans un pays dont il ne comprend ni la langue ni le fonctionnement, il décide de tout entreprendre pour faire sortir de prison sa fille Allison, et par cette occasion, se racheter auprès d’elle.

En France, il croise le chemin de Virginie, une passionnée de théâtre qui l’aide à trouver son chemin dans la vie marseillaise, et de sa fille Maya. A leur contact, Bill retrouve le quotidien et la joie de la vie de famille. Peu à peu, tout en recherchant la vérité sur le crime dont Allison est accusée, il essaie de renouer avec sa fille.

Malgré une réalisation assez classique, Stillwater tient plutôt ses promesses grâce à ses acteurs, son scénario, qui conserve un certain suspense, et sa touche d’humour qui n’entache en rien le drame. La relation père-fille, qu’il s’agisse de celle de Bill avec Maya ou de Bill avec Allison, est bien traitée et accompagne l’évolution du personnage de Matt Damon tout au long du film. On peut regretter l’académisme de la mise en scène mais pour Tom McCarthy, comme dans Spotlight, le fond semble compter plus que la forme.

Stillwater – Bande-annonce

Flag Day (avant-première) – L’héritage paternel

Le nouveau film de Sean Penn, Flag Day, était assez attendu. Présenté en avant-première pour célébrer un talent naissant d’Hollywood, Dylan Penn, la fille de Sean Penn et de Robin Wright, le film reste la déception de cette première journée du Festival.

Adapté d’une histoire vraie, Flag Day porte sur la relation de John Vogel, un célèbre faussaire et braqueur de banques, avec sa fille en quête d’identité. D’abord idylliques, lorsque Jennifer Vogel est enfant, apprend à conduire et s’aventure dans la nature, les rapports père-fille se compliquent lorsque Jennifer découvre les activités criminelles de son père.

Le film, au début plutôt lent, ne parvient jamais à se lancer faute d’une véritable histoire à raconter. Les scènes cycliques, les dialogues relativement vides et le peu de développement des personnages suscitent assez rapidement l’ennui. Trop heureux de tourner et de se contempler jouer avec sa propre fille, Sean Penn délaisse malheureusement le scénario, qui n’a pas grand-chose à offrir. La mise en scène, tantôt insipide, tantôt mauvaise copie d’un Terence Malick, ne donne pas davantage d’ampleur à ce drame très froid tournant véritablement à vide, sans émotion, et lourd dans ses redondances.

Que reste-t-il alors de cette relation père-fille ? L’héritage d’une pseudo liberté retrouvée, de faire ses propres choix et de s’affirmer. Un résumé bien fade.

Flag Day – Bande-annonce

Infinite Granite de Deafheaven : l’envolée aérienne

Infinite Granite marque un tournant dans la carrière de Deafheaven. Un virage qu’on sentait venir et qui s’avère être d’une grande beauté. Une nouvelle carrière pour le groupe, ou une simple parenthèse. Qui sait. 

Le retour de Deafheaven était attendu. Le groupe, controversé par son style notamment depuis l’avénement de l’impérial Sunbather (2013), autant adulé que détesté à cause de son black metal flirtant autant avec les sonorités du screamo (Envy) qu’avec le souffle mélancolique du shoegaze (Slowdive), avait su marquer les mémoires avec le très froid et métallique New Bermuda (2015), puis l’épique et mélodieux Ordinary Corrupt Human Love (2018). Ce dernier dévoilait déjà l’envie du groupe de s’échapper de ses contrées abrasives pour donner naissance à quelque chose de plus mélodique (« You Without End », « Honeycomb »). Pourtant, récemment, le groupe a sorti l’une de leurs chansons aux réminiscences black metal les plus violentes de leur carrière, en la personne de « Black Brick » qui n’aurait pas dépareillé sur New Bermuda. Mais ce ne fut qu’un jet, un one shot sulfureux, une tempête qui voit dorénavant éclore la lumière du groupe avec Infinite Granite. Le groupe se détache donc de ses racines afin de continuer sa mue pop. 

Infinite Granite est un album qui confirme l’amour que porte le groupe pour la pop et le rock alternatif des années 90’s. Et ce n’est pas contre toute attente, ni même un changement de braquet à 180° tant le groupe n’aura cessé pendant sa carrière de s’acoquiner avec les genres et de vouloir expérimenter comme en attestait, par exemple, « Night People » et sa collaboration avec Chelsea Wolfe sur OCHL. On sentait l’envie de George Clarke de s’écarter du carcan métal pour faire évoluer ses tonalités, donner une autre portée à ses paroles aussi fines ou tumultueuses et faire vivre son chant clair. Dès son introduction, le groupe troque son habituel style iconoclaste pour une architecture toujours aussi longue et aventureuse (6 minutes) mais plus générique (couplet, refrain) sur le dénommé « Shellstar ». Les guitares se font douces, les riffs moins tranchants mais plus lisibles, la voix de George Clarke est cristalline et s’avère l’une des prouesses de l’album, les chœurs s’époumonent et la batterie de Daniel Tracy est toujours aussi âpre et virevoltante. C’est simple, monolithique mais d’une grande clarté, comme le fut « Slomo » de Slowdive. 

Très rapidement, on ressent l’influence de Ride sur ce titre comme on peut sentir celle de The Smiths sur le très dansant « Villain ». Durant toute l’écoute de l’album, on peut se rendre compte que Deafheaven ne marque pas une rupture avec son passé, car le son inimitable est toujours présent comme le prouve le final destructeur de « Mombasa » ou la montée en puissance écorchée vive de « The Villain » ou de « Great Mass of Color » qui n’est pas sans rappeler celles d’un groupe tel que This Will Destroy You. Infinite Granite n’est que la suite logique d’une carrière qui frise la perfection, d’un groupe qui maîtrise son sujet. Il est difficile de dire s’il s’agit d’une évolution ou d’une réinvention : moins de blasts, moins de growls, moins de riffs tranchants. Moins de confusion, de distorsion, mais plus d’équilibre. Deafheaven délaisse ses structures en montagnes russes tétanisantes et funambules, saccadées autant par la lumière que l’obscurité, pour créer cette fois-ci une longue route claire, limpide, et d’une grande beauté. La force du groupe sur Infinite Granite est son aspect accrocheur et sûr de lui : celui de faire parfois crisser les riffs (« The Gnashing » ou « Great Mass of Color »), de superposer calmement les lignes, pour à l’inverse donner la pleine puissance à son aspect ambiant et dramatique. Le versant post-rock et aérien de Deafheaven est l’épicentre d’un album qui aime parfois jouer sur les ruptures de ton à l’image de « Lament for Wasps » : voix douce, guitare légère, chœur harmonieux mais dont le final se finit sur une double pédale accrocheuse. 

Mais alors que la production de l’album est d’une homogénéité et d’une fluidité remarquable, et il n’y qu’à écouter « Other Langage » pour s’en rendre compte, Infinite Granite se veut être un immense bloc indivisible dont les portes de sortie se font rares. Cependant, Deafheaven joue les transformistes d’une chanson à l’autre passant alors de « In Blur » , tube pop des 90’s à fleur de peau, sorte de « 1979 » version Deafheaven, à des chansons plus aériennes comme « Other Langage » dont les guitares spectrales évoquent Rosetta (Wake/Lift) et la voix celle de My Bloody Valentine. Mais est-ce que Deafheaven a perdu la flamme ? Est-ce que le groupe continue d’éblouir et d’être un catalyseur d’émotions brûlantes comme sur « Dream House » ou sur « Glint » ? Ou a-t-il perdu de sa superbe ? Les envolées volcaniques manquent un peu, mais la nostalgie ne doit pas effacer l’intérêt de l’album qui s’avère être ailleurs : Infinite Granite est un album incroyable par sa prise de risque mais surtout par les émotions qu’il dégage, par sa grâce aérienne sans en oublier sa rugosité rock. Peu d’albums de post-rock ou de dream-pop se veulent aussi riches, protéiformes et savent faire cohabiter le chaud et le froid (« Mombasa »). 

Majestueux à toute épreuve, cet écrin sonore suinte l’élégance, comme si entre chaque membre du groupe, il y avait une sorte d’alignement des planètes (« Great Mass of Color »). On pourrait parler de bien des choses : de la voix de George Clarke, des riffs et de l’osmose mélodique entre Kerry McCoy et Shiv Mera, mais l’ingrédient secret du groupe, celui qui fait que Deafheaven reste un groupe hors de portée, qui sublime chacune de ses mélodies est bel et bien son batteur, Daniel Tracy, le métronome du groupe, comme pouvait l’être Joey Jordison pour Slipknot. Infinite Granite de Deafheaven, c’est un peu le Saturday Night Wrist de Deftones ou le Pygmalion de Slowdive : un brillant passage obligé lorsqu’on observe de près les influences d’un groupe en perpétuelle demande d’ailleurs. Mais un passage obligé qui marquera à coup sûr la carrière du groupe. 

Infinite Granite, Deafheaven, 20 août 2021

Cet été-là, à Awago Lake

0

L’été et ses vacances laissent toujours des traces bien particulières. La narration commence en laissant entendre que, pour Rose et sa famille, l’été se passait systématiquement à Awago Lake, depuis toujours.

L’été de ses 13 ans, la narratrice, Rose (blonde mince et élancée) réside en famille, dans une maison qui doit être une résidence secondaire. Une fois de plus, elle retrouve sa copine Windy (petite brune légèrement dodue de dix ans et demi, adoptée qui semble sur place à l’année). Cette fois, Rose sent la différence d’âge plus que d’habitude. En effet, elle n’a plus la motivation pour des « jeux de bébé ». De son côté, Windy va sentir rapidement qu’elle peut afficher son sujet de prédilection : aura-t-elle des gros seins (sous-entendu sexys) ?

La famille de Rose

Rapidement, on y sent un malaise. Sa mère semble en pleine déprime et surtout sur les nerfs. On n’en connaîtra la raison que tardivement et de toute façon, Rose l’ignore (pas mise au courant). De même, on ne saura pas exactement pourquoi le père de Rose les laisse plusieurs jours dans cette maison. La raison officielle est que du travail l’attend. Mais c’est peut-être pour fuir les tensions au sein du couple. Dans le couple, la question des enfants semble non résolue. La mère de Rose en voudrait au moins un autre, mais cela n’en prend pas le chemin. Visiblement, son moral n’est pas terrible et cela joue sur son comportement vis-à-vis de Rose. Heureusement, c’est l’été et Rose peut retrouver régulièrement Windy, soit dans la maison proche où sa famille s’est installée, soit même à l’extérieur.

À la recherche de sensations

Cosigné par les Canadiennes Jillian Tamaki (dessin) et sa cousine Mariko Tamaki (scénario), ce roman graphique ne doit pas rebuter par son épaisseur (318 pages), car il ne comporte pas tant de texte que cela et peut donc se lire assez rapidement. Le scénario se révèle bien élaboré, car il ménage des surprises régulièrement et il illustre astucieusement la cohabitation entre plusieurs groupes de personnes au sein d’une même communauté. En effet, Rose et Windy sont les adolescentes qui se cherchent et observent le monde des adultes. Dans ce monde des adultes, chaque famille constitue un microcosme particulier. D’autre part, Rose et Windy observent ce qui se passe autour de chez Brewster’s, qu’elles fréquentent en clientes assidues (pour louer des DVD). Elles cherchent à se créer des sensations et louent des films d’horreur. Parmi les titres qu’elles visionnent ainsi, on peut citer Massacre à la tronçonneuse, ainsi que Les Dents de la mer ou encore Les griffes de la nuit. Ce faisant, elles se font évidemment remarquer du personnel. Le personnel, c’est essentiellement Duncan (dit Dunc, voire Dud) qui a une histoire un peu mouvementée avec une jeune femme prénommée Sarah. Le souci, c’est que Sarah est enceinte, alors que Duncan a des doutes sur l’identité du père.

Les ados et les adultes

Sur la forme que prend l’histoire, le plus remarquable vient du fait que Rose (et parfois Windy avec elle) a l’occasion d’entendre les dialogues des adultes, qui lui apportent des bribes d’informations sur ce qui se passe entre eux. C’est vrai pour sa mère (en particulier lors d’une visite de la sœur de celle-ci), mais aussi pour Sarah, qu’elle a l’occasion d’observer dans une situation très gênante lors d’une visite culturelle proposée par la mère de Windy. L’idée que Rose se fait du monde des adultes n’est pas très enthousiasmante et elle pourrait appréhender son futur : comment y trouvera-t-elle sa place ? Heureusement, la fin nous apportera un élément positif qui montre qu’il ne faut jamais désespérer et Rose rentrera de vacances avec l’espoir que la situation va s’arranger dans sa famille.

Qualités et défauts

Si le scénario est intelligent, le dessin n’est pas en reste, avec un trait net et tout en souplesse qui permet de faire sentir l’atmosphère des lieux, l’état d’esprit de chaque personnage et des mouvements superbes comme ce moment où Rose se donne à fond sur une balançoire. Le noir et blanc, pourquoi pas ? Mais le résultat ici me laisse un peu dubitatif. La dessinatrice joue surtout sur quelques nuances de gris, alors que des couleurs dans des tons pastel auraient pu donner davantage de vie à l’ensemble. Le nombre important de pages se justifie-t-il ? Oui et non, car s’il permet de faire sentir le temps qui s’écoule avec ses moments d’ennui, il faut bien dire que les péripéties manquent un peu d’originalité. Bref, voilà un roman graphique plutôt réussi, mais qui risque de marquer davantage un public adolescent qui y retrouvera ses doutes et incertitudes, plutôt qu’un public adulte qui appréciera l’aspect artistique mais risque de trouver l’histoire elle-même un peu décevante.

Cet été-là, Jillian Tamaki et Mariko Tamaki

Rue de Sèvres, mai 2014

 
 
Note des lecteurs0 Note
3.5

Les géants en petit format : les nouvelles du cycle des Robots, d’Isaac Asimov

Le cycle littéraire qu’Isaac Asimov a consacré aux robots est un des monuments de la science-fiction, que ce soit par son importance ou par sa taille, puisqu’il regroupe quatre romans et plusieurs dizaines de nouvelles, parues en France dans plusieurs recueils séparés. Cet article n’abordera que les nouvelles. Deux des recueils, Les Robots et Un défilé de robots, sont entièrement constitués de récits mettant en scène les êtres positroniques. Dans d’autres recueils, les nouvelles sur les robots sont mêlées à des textes abordant d’autres thèmes (voir, à titre d’exemple, le recueil L’Homme bicentenaire).

Les Lois de la Robotique
Ces nouvelles mettent donc en scène des robots construits par l’entreprise U.S. Robots. Ces robots sont configurés avec les incontournables Trois Lois de la Robotique :

« 1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.
2. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la Première Loi.
3. Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi. »

Ces lois constituent une règle absolue garantissant la sécurité des humains dans l’entourage des machines. Et pourtant, malgré cela, les robots sont interdits sur Terre et ne peuvent être employés que sur la Lune, les astéroïdes ou les planètes extérieures.
C’est tout cela qui servira de cadre aux différentes nouvelles de ces recueils. Dans le recueil Les Robots (I, Robot, en VO), l’intrigue de la majorité des nouvelles tourne autour de l’application pratique et des problèmes pragmatiques posés par les Trois Lois. Que se passe-t-il si un robot est conçu en ayant la possibilité de s’extraire de la Première Loi ? Comment un robot peut-il être pris dans un dilemme entre la Deuxième et la Troisième Lois, c’est-à-dire entre l’obéissance aux ordres reçus et le souci d’auto-préservation ?
Les cas ne sont jamais présentés comme de vagues réflexions théoriques mais comme des mises en pratique problématiques. Les nouvelles suivent, bien souvent, un schéma identique : des scientifiques sont confrontés à un problème pratique dans l’application de leur robot. Ils élaborent diverses théories et mettent en place des expérimentations pour résoudre le problème, dans tout un processus où même les erreurs sont riches d’enseignements. C’est donc bel et bien tout un travail de recherche scientifique qu’Asimov décrit au fil de ses textes.

Le syndrome Frankenstein
Parmi les problèmes rencontrés, il y a celui causé par l’interdiction des robots sur Terre. À l’U.S. Robots, on appelle ça « le syndrome Frankenstein ». Il est expliqué comme étant la peur des humains confrontés à une machine qui leur ressemble, qui a la même apparence qu’eux, mais qui leur est supérieure en force et en capacité de raisonnement. Cette peur est bien montrée comme irrationnelle, les Trois Lois de la Robotique garantissant la sécurité des humains et leur asservissant définitivement les robots. Il s’agira alors de trouver des moyens pour contourner cette interdiction, et surtout pour habituer progressivement les humains à la présence des robots.
Ce dilemme de l’interdiction des robots sur Terre est surtout représenté dans Un Défilé de robots, recueil qui s’ouvre sur une nouvelle dans laquelle un robot s’est échappé de l’usine et parcourt, en toute illégalité, la campagne états-unienne en se croyant sur la Lune. Dans une autre nouvelle, intitulée « Satisfaction garantie », un robot est placé pendant trois semaines, à titre d’expérimentation, chez une femme au foyer qui est fortement réticente à sa présence chez elle (au début, du moins). Enfin, dans le recueil L’Homme bicentenaire, la nouvelle « Pour que tu t’y intéresses » présente l’U.S. Robots face à son choix ultime : faire enfin accepter les robots aux humains, ou disparaître.

Susan Calvin
Dans la majorité des cas, lors de ces nouvelles, si les robots sont les vedettes dont tout le monde parle tout le temps, ce sont bien des humains qui sont les protagonistes. Asimov met en scène des scientifiques en pleine recherche, le personnage le plus emblématique de ces nouvelles étant sans aucun doute la robopsychologue Susan Calvin. La protagoniste est une des scientifiques reines de l’U.S. Robots. D’apparence très froide, elle a beaucoup de détracteurs qui l’accusent d’être plus intéressée par les robots que par les humains. Il s’agit surtout d’une personne d’une grande intelligence et dotée d’une forte capacité d’analyse, capable d’étudier les réactions des uns et des autres. Au fil des textes, Asimov, qui avoue dans une préface que Susan Calvin est son personnage préféré, accorde une plus grande profondeur à son protagoniste, jusqu’à une nouvelle plutôt émouvante où il en fait la mère adoptive d’un robot…

L’art d’Asimov
Dans ses nouvelles, Asimov se dévoile comme scientifique, mais aussi comme un conteur hors pair. Si ses récits sont souvent calqués sur le processus de recherche scientifique, ce sont aussi de véritables histoires remplies de diverses émotions, Asimov maîtrisant particulièrement le suspense agrémenté d’irrésistibles notes d’humour. Les nouvelles accordent souvent une grande importance aux dialogues, qui permettent des débats entre scientifiques mettant en évidence les nœuds des problèmes rencontrés et permettant l’élaboration de diverses théories ou de protocoles d’expérimentation.
La grande force d’Asimov est de présenter tout cela non pas comme des textes scientifiques ardus mais comme de véritables récits à suspense où l’intrigue est souvent basée sur la psychologie des personnages (qu’ils soient humains ou non).
Asimov sait aussi remarquablement varier les situations, et peut ainsi éviter un effet de répétition. Grâce à lui, le lecteur se retrouve tour à tour auprès de scientifiques coincés sur la planète Mercure, à bord d’un vaisseau qui menace de faire un bond incontrôlé, donc mortel, en hyper-espace ou dans un salle d’un tribunal bien terrien. Asimov alterne aussi les nouvelles plutôt intimistes et les textes d’une portée universelle. On y parle des sentiments humains envers les robots (répulsion ou attirance), mais aussi de l’exploitation minière des astéroïdes, de l’exploration spatiale ou de l’avenir écologique de la planète.
Enfin, certaines des nouvelles sont centrées sur des enjeux que l’on pourrait qualifier de géopolitiques. Pour bien en comprendre la portée, il faut se souvenir qu’une énorme partie de ces textes ont été écrits pendant la guerre froide, et cela se ressent fortement dans certains d’entre eux. La confrontation entre « Eux » et « Nous » est très parfois très présente, comme dans la nouvelle « Assemblons-nous ». La Terre de l’avenir est toujours montrée comme une opposition, parfois directe, parfois larvée, entre des « blocs » qui se méfient les uns des autres. Enfin, les rapports de l’humanité avec son environnement constituent aussi une toile de fond très présente, Asimov posant les questions, très modernes, des ressources naturelles et de l’écologie.
Finalement, avec ces récits épars, liés entre eux de façon très elliptique, Asimov dessine les étapes principales de toute une épopée du futur de l’humanité : disparition des frontières, gestion des ressources confiées à des super-calculateurs, les Machines, dont le but est d’améliorer la relation entre l’homme et la nature, exploration du système solaire, puis vers l’infini et au-delà !

Enfin, comme dans bon nombre de livres de science-fiction, parler de robots et du futur permet à Isaac Asimov de parler de l’être humain en règle générale. Il est évident que les Trois Lois sont des figuration des interrogations morales que se posent les humains. Les sujets abordés sont nombreux : rapport entre l’homme et le travail, domination de l’être humain sur les autres créatures, créativité artistique et intellectuelle, rapport entre individus et société, le handicap, etc. Finalement, dans la nouvelle « L’Homme Bicentenaire », Asimov pose la question : qu’est-ce qui caractérise un être humain ?
En bref, ces nouvelles sont de petits bijoux qui ne sont pas réservés aux seuls amateurs de science-fiction.

Madeleine, une résistante dans la France occupée

0

Résistante dans la France occupée, Madeleine Riffaud a raconté son histoire au scénariste Jean-David Morvan, qui en tire un premier tome (issu d’une trilogie) intitulé « La Rose dégoupillée », et publié dans la collection « Aire Libre » des éditions Dupuis.

On comprend aisément, à la lecture de « La Rose dégoupillée », ce qui a poussé Jean-David Morvan à traduire en bande dessinée l’histoire de Madeleine Riffaud. Si tout travail de documentation sur la France occupée est en principe à saluer, notamment pour ses vertus historiques et mémorielles, le point de vue ici adopté permet de légèrement décentrer le regard, puisque l’héroïne (élégamment) mise en scène par JD Morvan et Dominique Bertail est une femme, mineure, si dégoûtée par les humiliations régulières que les Français subissent sous l’Occupation allemande qu’elle a décidé de rejoindre la Résistance – avant même de savoir précisément ce qui pouvait bien se cacher derrière ce mot. Mais ce n’est pas tout : Madeleine Riffaud n’est en aucun cas réductible à cette figure politique virginale, elle s’affirme aussi en tant que femme forte et indépendante, n’hésitant pas à s’affranchir de ses parents pour vivre pleinement l’histoire d’amour qui la lie à Marcel, jeune médecin rencontré dans un sanatorium où ils séjournaient tous deux en tant que patients.

Dans des planches soignées (on pense par exemple à la pleine page 29) et conçues en trois couleurs (noir, blanc, bleu), JD Morvan et Dominique Bertail nous immergent dans la France occupée et donnent corps à une héroïne obstinée, courageuse et complexe, mais aussi psychologiquement blessée. Fort d’ellipses parfaitement maîtrisées, « La Rose dégoupillée » restitue très bien l’état d’esprit des Français au début des années 1940. Les soldats allemands semblaient alors partout, ils régentaient des régions entières et se délectaient à opprimer des individus qu’ils jetaient aussitôt, par leurs actes odieux, dans les bras de la Résistance. C’est dans ce contexte que Madeleine Riffaud va vivre une succession de situations traumatisantes : l’explosion d’une vieille bombe va l’endeuiller, des avions allemands la canardent sans raison apparente, un milicien, « salaud intégral », la viole plusieurs fois durant la même nuit… Ce n’est pas un hasard si, dans un décor enneigé, la jeune femme semble écrasée par le sanatorium qui la surplombe lorsqu’elle s’y présente pour soigner sa tuberculose : par un dessin plein d’à-propos, Dominique Bertail nous fait comprendre, avant même que le texte ne s’en charge, à quel point la honte d’avoir été violée l’a « diminuée » dans sa dignité.

Le récit de Madeleine Riffaud est souvent touchant, et notamment à l’endroit de son grand-père : « Je me demande quelquefois si ce n’est pas l’homme que j’ai le plus aimé dans toute ma vie. » Il témoigne aussi de la lassitude ressentie par une partie des Français envers le maréchal Pétain et sa collaboration avec les Allemands. Il rend hommage, enfin, au docteur Douady, responsable d’un sanatorium qui hébergeait une imprimerie clandestine, recueillait des médecins juifs et abritait des réunions secrètes de la Résistance. Sur cette dernière, Madeleine Riffaud confie : « On distribuait le courage sur des tracts. » Ce petit commentaire dit beaucoup avec une rare économie de moyens. Dans une France où l’information était aussi rationnée que la nourriture, la Résistance était avant tout une question de communication et d’organisation. Libérer la parole et se montrer solidaire sur un tract, c’était redonner un peu d’espoir à tout un pays. Cela, « La Rose dégoupillée » le montre clairement, et à plus d’une occasion.

Graphiquement réussi et d’une justesse souvent confondante, l’album est complété en appendice par des commentaires dessinés sur la rencontre entre Madeleine Riffaud et Jean-David Morvan, mais aussi par des anecdotes précieuses sur les personnalités croisées en cours de lecture. Que cela soit pour sa peinture de la France occupée, pour son portrait de femme ou pour les affects qu’il porte en son sein, «  La Rose dégoupillée », passionnant de bout en bout, mérite en tout cas un examen attentif.

Madeleine, résistante – 1. La Rose dégoupillée, JD Morvan, Madeleine Riffaud et Dominique Bertail
Dupuis, août 2021, 128 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« Pie VII » : un Pape en résistance

0

Philippe Thirault et Thomas Verguet publient aux éditions Glénat une bande dessinée dédiée au Pape Pie VII et aux relations conflictuelles qu’il entretenait avec Napoléon Bonaparte.

Le parcours de Pie VII est relativement inattendu. Membre d’un monastère bénédictin à l’âge de quinze ans, il enseignera ensuite la théologie, avant d’être élu Pape au terme d’un interminable conciliabule (plus de trois mois), aidé en sous-main par Ercole Consalvi. Comme le rapportent très bien Philippe Thirault et Thomas Verguet, son action en tant que souverain pontife fut caractérisée par l’intégrité, l’abnégation et l’humilité. Autant de traits constitutifs que sa relation avec Napoléon Bonaparte éclaire d’une lumière profuse…

Tout l’objet du présent album est là : en sondant les rapports souvent orageux entre le Pape et l’Empereur, Pie VII dévoile les dessous de leur personnalité, mais aussi leurs ambitions géopolitiques. Car Philippe Thirault (au scénario) et Thomas Verguet (au dessin) font état d’une époque où les empires se faisaient face et où le soutien du plus haut dignitaire de l’Église catholique pouvait considérablement changer l’image d’un chef d’État ou d’une campagne militaire. Un épisode conté dans l’album en atteste largement : alors qu’il séjourne en France, Pie VII voit Napoléon (décrit comme irascible et manœuvrier) s’évertuer, en vain, à le faire rester à Paris ou à Avignon.

Cette bande dessinée très documentée se distingue aussi par son volet graphique. Que l’on s’attarde sur une ville de Rome encore embryonnaire, sur la campagne de Russie sous la neige, sur l’île de Sainte-Hélène, sur Venise, Florence ou Waterloo, les décors apparaissent toujours soignés et contribuent à immerger le lecteur dans l’histoire. Et dans le conflit larvé qui oppose Pie VII à Napoléon, le premier, qui n’hésitera pas à excommunier le second, se verra placé en résidence surveillée à Savone, dans le golfe de Gênes, avant de tomber malade – même si Napoléon apparaît finalement aussi mal en point. Pendant ce temps, Rome est vassalisée par l’empire de Bonaparte…

Ce petit album didactique (56 pages), édifiant quant aux enjeux de l’époque, se clôture par un dossier explicatif qui offrira la possibilité d’aller plus loin au lecteur désireux de creuser plus avant les thèmes abordés. Bien entendu, de par son format, Pie VII constitue davantage une entrée en matière ludique qu’une monographie sur son sujet, mais cette entreprise de bédéisation, claire et très intéressante, n’en mérite pas moins d’être saluée.

Pie VII, résister à Napoléon, Philippe Thirault et Thomas Verguet
Glénat, août 2021, 56 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

« Flic à la PJ : Go Fast » : de Pierre Perret à une saisie record

0

Les histoires de Flic à la PJ se basent sur le témoignage de l’inspecteur Ludovic Armoët. Dans un premier tome intitulé « Go Fast », ce dernier livre le récit, scénarisé par Corbeyran, d’une saisie record initiée par le vol du véhicule de… Pierre Perret.

Il fait particulièrement chaud en France lors de l’été 1999, au moment où le chanteur Pierre Perret pousse les portes du commissariat d’Evry pour signaler le vol de sa BMW cabriolet modèle 507, qu’il décrit, encore hagard, comme « un vrai petit bijou ». À ce moment précis, personne ne peut se douter que ce dépôt de plainte relativement anodin va aboutir, quelques mois plus tard, à la plus importante saisie de drogues et d’armes jamais enregistrée en France. Ce récit authentique, c’est l’inspecteur de la PJ Ludovic Armoët qui le confie au scénariste Corbeyran, qui en profite pour radiographier le milieu de la drogue, mais aussi une romance que beaucoup jugeaient inconcevable : celle liant Ludovic, jeune Réunionnais « mal né », à sa compagne Cécile, issue d’une famille bourgeoise qui voyait d’un mauvais œil leur relation.

Tout s’amorce à Malaga, quand la police locale repère deux véhicules immatriculés en France dans une villa. L’instinct fait le reste : un avis est émis par les policiers espagnols, suspicieux, et Ludovic Armoët prend le parti de contacter la société qui loue le second véhicule plutôt que Pierre Perret, dont il vient pourtant de retrouver la trace de la BMW volée. Des filatures et écoutes téléphoniques permettent d’objectiver la situation : la PJ d’Evry a affaire à un trafiquant de drogues, Giovanni B., à la tête d’une entreprise familiale si lucrative qu’il finira par proposer à l’inspecteur Armoët trois millions en petites coupures en échange d’une malencontreuse erreur glissée dans son dossier. Proposition immédiatement écartée par le policier, qui en profite toutefois pour introduire une seconde plainte pour tentative de corruption…

Dans le vaste univers des polars, « Go Fast » n’a rien de révolutionnaire. Malgré l’introduction de personnages secondaires intéressants (mais sous-utilisés) – un « véreux sans moralité » mais « attachant », un flic paralysé « à cause d’une histoire de cul qui a mal tourné » ou une policière immergée dans un monde de « réflexions sexistes » et de « comportements machistes » –, le récit manque quelque peu de fulgurances. Il est entendu que l’authenticité de l’histoire empêche les rebondissements rocambolesques, d’autant plus que l’éditeur la met volontiers en exergue. Mais il aurait sans doute été judicieux de creuser plus avant la psychologie et le passé des personnages, initiative entreprise par exemple à l’endroit de Ludovic Armoët, dont on découvre les grandes étapes de la vie conjugale qu’il partage avec Cécile.

L’album n’en est pas pour autant raté. Agréable à lire, édifiant quant à l’organisation des trafics de drogues transfrontaliers, il bénéficie en outre du coup de crayon inspiré de Luca Malisan, dont on apprécie la finesse du trait et le soin accordé aux décors. Les anecdotes internes à la PJ d’Evry, par exemple sur les paris ou à propos d’une surprenante double photo dénudée, apportent un supplément d’âme à l’ensemble tout en témoignant de l’ambiance de travail au sein du commissariat. De quoi attiser notre curiosité quant à la suite de cette série qui, à défaut de se montrer très inventive, pose au moins des bases solides.

Flic à la PJ : Go Fast, Corbeyran, Ludovic Armoët et Luca Malisan
Delcourt, août 2021, 64 pages

Note des lecteurs0 Note

3