Le Fifam 2025 a proposé une soirée intitulée « Queer utopie, histoire de nos vies, vers un futur désirable » en présence de l’autrice-illustratrice Muriel Douru, et des drag queens La Janelle, La Luciole, Miss M, Scarlet Silver, toutes venues parler de leur parcours et de leurs fêlures, mais aussi et surtout de leur combat politique. À l’issue était diffusé le film Fragments d’un parcours amoureux de Chloé Barreau. La programmation du festival met en avant d’autres histoires queer avec notamment le film documentaire Pédale rurale d’Antoine Vazquez.
Lors de la soirée organisée « hors les murs » au centre culturel Jacques Tati à Amiens, les drag queens présentes ont eu l’occasion, au-delà du show et des paillettes, de s’exprimer sur leurs parcours de vie. C’est un fait assez rare pour être souligné : prendre le temps du dialogue et du récit sur soi. On a pu ainsi découvrir comment le drag devient un choix libérateur de réappropriation de son corps. Elles se sont aussi exprimées sur la difficulté d’être un enfant queer et de grandir, à l’école notamment, et aujourd’hui encore plus que jamais. Des récits d’agressions et de souffrance ont émaillé la soirée. Cependant, c’est bien le collectif et la force du « faire ensemble » qui dominent. C’est tout le projet des adhérents du Paulisonnes dont Benoît fait partie. Benoît est queer sans avoir besoin de le verbaliser. Il est le protagoniste du film Pédale rurale d’Antoine Vazquez. D’ailleurs, des difficultés traversées dans l’enfance et l’adolescence, il ne veut pas en dire grand-chose, comme de sa récente agression verbale au village. Benoît existe et est filmé au-delà des cases et des catégories. Il parle de ses amours, pudiquement, il s’occupe patiemment de son jardin, qu’il décore, qu’il a conçu lui-même, comme un terrain vierge et sauvage lentement apprivoisé. Il tisse, il cuisine et il danse, robe virevoltant dans ses tourbillons. Antoine est son ami et le filme avec ce regard doux, aimant et drôle. C’est un portrait doux, pudique, sensible et libre. On pourrait croire que Benoît vit en ermite mais, autour de lui, d’autres queer se révèlent et tentent d’organiser, en débattant avec respect, une gay pride du terroir, à la campagne. L‘objectif affiché est d’offrir un espace de représentation pour tout·es celleux qui se vivent queer, qui s’interrogent et qui se retrouvent isolés. Ils pensent tous à leur désarroi, à leur désir de mort parfois face à la solitude et aux agressions, aux incompréhensions. La pride n’est pas l’élément central du documentaire : c’est bien Benoît et sa timidité bientôt transformée en émotion sincère qui se racontent. Il nous ouvre son cœur et c’est une très belle éclosion et une magnifique manière de rendre visibles celleux qui ne veulent pas être « différents » mais simplement exister sans violence.
Au début du documentaire, dont le montage a été décisif pour Antoine Vazquez qui avait plus de 200 heures de rushs, Benoît parle d’un amour pour lequel il a donné son corps et son cœur. Ce rapport intense à l’amour, c’est celui décrit par Chloé Barreau dans Fragments d’un parcours amoureux. Elle y refait le fil de ses nombreux amours, dont elle a gardé les archives filmées et photographiées depuis ses seize ans. À ces images archivées se mêle la parole des anciens amours, mais au présent. Ils refont le passé face caméra. Chloé a aimé des hommes et des femmes, parfois en même temps, souvent dans le secret imposé. Les amoureux·ses décrivent un être passionné, pour lequel l’amour semble être un sentiment supérieur. Tous se livrent avec sincérité ; c’est parfois touchant, parfois drôle, quelquefois impudique, avec des blessures jamais refermées. C’est un acte troublant que de demander à celleux qu’on a aimés de parler de soi. Il n’y a pas ici de complexité ou d’entre-soi, mais bien des souvenirs vivaces d’histoires d’amour vécues sans concession. On y voit des visages d’adolescents puis d’adultes, des moments de grâce où les amoureux se croient seuls au monde, uniques (et tombent souvent de haut en découvrant que non). On y parle d’amours lesbiennes comme hétérosexuelles. C’est une œuvre à la fois très personnelle et universelle. Fragments d’un parcours amoureux aborde ainsi les thèmes de la mémoire, de la construction de soi à travers les relations, mais aussi de la confrontation avec la manière dont un amour est vécu par soi et par l’amoureux·se. Chaque regard est différent, chaque vécu diffère. On y retrouve donc un autoportrait décentré par la présence de voix multiples pour décrire la réalisatrice Chloé Barreau, qui se dérobe à nous et dont le travail d’archivage impressionne (photos, films et lettres manuscrites).
Pédale rurale : fiche technique
Genre : Documentaire Durée : 84 minutes (1h 24 min) Pays de production : France Réalisation : Antoine Vazquez Image : Antoine Vazquez, Charly Caillaux Montage : Céline Ducreux Production : Survivance, Novanima Productions Synopsis : Le film suit Benoît et d’autres personnes queer de la région du Périgord vert qui décident d’organiser la première Pride rurale de leur territoire.
Fragments d’un parcours amoureux : fiche technique
Genre : Documentaire Sortie Cinéma France : 4 juin 2025 Durée : 1h 35 min (95 minutes) Pays de production : Italie Réalisation : Chloé Barreau Scénario : Chloé Barreau, Marcos Pérez, Giulia Sbernini Avec les témoignages de : Rebecca Zlotowski, Anna Mouglalis, Anne Berest, Jeanne Rosa, et 12 ex-partenaires. Synopsis : La réalisatrice Chloé Barreau a filmé ses amours entre Paris et Rome depuis ses 16 ans. Devenue adulte, elle décide de rencontrer douze de ses ancien·ne·s partenaires pour qu’ils et elles racontent, sans sa présence, leur version des faits. Le film est une exploration intime et universelle de la mémoire amoureuse, croisant les archives personnelles de la réalisatrice avec les témoignages de ses ex.
Laurent dans le vent d’Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon fait partie de la compétition de longs métrages du Fifam 2025. Un récit de solitude qui va à la rencontre des habitants d’une station de ski désertée avant d’être envahie de touristes l’hiver.
Laurent dans le vent est un film de collectif, de gens qui se rencontrent et se racontent. Les trois réalisateurs travaillent de concert, apportant leurs spécialités respectives : le son, l’image et le scénario. Deux d’entre eux, présents lors de l’échange après la projection, expliquent qu’ils veulent filmer des gens qu’ils « aiment » et avec lesquels travailler est une évidence. C’est effectivement l’amour pour les personnages qui déborde de Laurent dans le vent. Le film suit un paumé qui débarque dans une station de ski désertée hors saison pour ne plus vraiment en repartir. Il y rencontre des personnages hauts en couleur, on est entre Bruno Dumont pour la fantaisie et Alain Giraudie à l’époque de Rester vertical pour les rencontres, le lien à la nature et le jeu très naturaliste d’acteurs professionnels et non professionnels. Ce joyeux mélange donne un film-portrait assez revigorant (et pas seulement pour la neige). Le film suit la quête de sens d’un être fragile et touchant, Laurent, 29 ans, qui a simplement envie d’aimer et d’être aimé. Pas de travail, ni de domicile, mais qu’importe : Laurent navigue entre des garçons, des filles et les appels de sa grande sœur, au moins aussi perdue que lui.
L’humour et la tendresse font de Laurent dans le vent un film foutraque et touchant. Le temps semble suspendu, celui de garder près de soi ceux qu’on aime, d’accompagner une femme seule vers une fin de vie plus humaine, ou encore de chercher une chèvre blanche magique dans une forêt enneigée. Le rythme du film est volontairement lent, épousant les déambulations de Laurent dans la station. Autour de lui, des figures se dessinent, d’autres phénomènes apparaissent, qui accompagnent tous la sortie du labyrinthe mental de Laurent. Peu à peu, il parvient à trouver sa place, même un peu bancale, et ça fonctionne ; nous finissons même par nous prendre au jeu. Nous voulons, nous aussi, prendre la main de Laurent et être simplement là, sans rien attendre d’autre de la vie qu’un peu d’amour (et pourquoi pas d’eau fraîche). Laurent dans le vent est à la fois un film de rencontres et sur la reconstruction, loin des discours modernes sur la résilience, et ça fait franchement du bien de voir que, même cabossé, l’humain a un fort potentiel de douceur. Le film nous dédouane de faire des choix de vie remplis de défis mais dénués d’émotions. Il ne sera pas question ici d’une grande résolution. La force du film est aussi son lien constant à une nature aussi inquiétante que préservée, habitée par l’homme. Une immensité où les questions de Laurent résonnent et peuvent trouver des réponses inattendues.
Synopsis : Sans emploi ni logement, Laurent, 29 ans, s’installe dans une station de ski déserte hors saison et s’immisce dans la vie des rares habitants et habitantes qu’il y rencontre.
Fiche Technique: Laurent dans le vent
Genre : Comédie dramatique Réalisation : Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon Pays de Production : France Année de Production : 2025 Durée : 110 minutes (1h50) Acteurs Principaux : Baptiste Perusat, Béatrice Dalle, Djanis Bouzyani
Le premier film de ce duo de réalisatrices françaises nous avait enchantés par le regard qu’il portait sur l’enfance d’aujourd’hui. Il s’agissait des Pires, qui explorait avec brio la frontière entre fiction et documentaire. Un film naturaliste, juste et empreint de douceur. Elles remettent le couvert dans une nouvelle chronique prenant pour cadre une colonie de vacances. Avec Ma frère, elles brossent de la même manière le portrait de jeunes moniteurs adultes au tempérament bien trempé, campés par des acteurs méconnus qui sont à la hauteur. Et elles continuent de caresser l’enfance dans ses moments les plus vrais et naturels via les enfants qu’ils encadrent. Que ce soit par le biais d’un humour tiré des petites choses qui font la vie dans toute sa diversité ou par celui de l’émotion distillée par les portraits individuels de jeunes venant d’un milieu défavorisé. Une œuvre simple et belle.
Synopsis : Shaï et Djeneba ont 20 ans et sont amies depuis l’enfance. Cet été-là, elles sont animatrices dans une colonie de vacances. Elles accompagnent dans la Drôme une bande d’enfants qui, comme elles, ont grandi entre les tours de la Place des Fêtes à Paris. À l’aube de l’âge adulte, elles devront faire des choix pour dessiner leur avenir et réinventer leur amitié.
Pendant un petit quart d’heure, on pense pénétrer dans une nouvelle œuvre sociale sur les cités françaises. Puis Ma frère entre dans le vif de son beau sujet et nous emmène le temps d’une semaine au milieu d’une colonie de vacances dans la Drôme. Le temps sera suspendu lors de cette parenthèse dans un camping partagée entre une bande d’enfants de milieu populaire et leurs moniteurs issus du même milieu. Forcément, on pense inévitablement à un autre film, devenu culte pour toute une génération avec le temps. Il s’agit bien sûr de l’un des premiers films du duo Olivier Nakache et Éric Toledano : Nos jours heureux.
Et, en effet, Ma frère suit le même dispositif et une ligne narrative similaire, mais l’approche est différente. On ne peut pas dire qu’elle soit diamétralement opposée, puisqu’on retrouve la justesse du regard et ce côté « feel good movie ». Cependant, il y a ici un côté plus naturaliste, proche, encore une fois, du documentaire. Une vision plus sociale et inscrite dans la véracité, à tel point qu’on dirait que c’en est la version cinéma d’auteur ou indépendante. Notamment lorsque ce sont les enfants qui sont filmés sans les adultes, moment où l’on ressent fortement un aspect pris sur le vif du meilleur effet. Il n’y a pas vraiment de scénario ici ni d’histoire qui évolue et que l’on suit. On se trouve davantage face à une chronique avec des moments en forme de tranches de vie, pris au hasard, et desquels les cinéastes ont choisi les meilleurs moments.
Il a d’ailleurs probablement dû y avoir une grosse part d’improvisation. On sent le script de Ma frère réduit au maximum avec juste de grandes lignes pour faire évoluer les trajectoires sur une semaine et un descriptif de chaque personnalité. Les comédiens ont probablement dû composer avec cela et le résultat est très efficace. On a l’impression d’être à leurs côtés et parfois de retomber dans ces moments entre l’enfance et l’adolescence. Les jeunes acteurs non professionnels sont d’un naturel confondant et on les sent en confiance. Ils sont eux-mêmes, vrais, et on a du mal à percevoir ce qu’on leur a demandé de jouer par rapport à ce qu’ils sont dans la vie. En ce sens, Lisa Akoka et Romane Guéret confirment qu’elles sont d’incroyables directrices d’acteurs. Ce qui n’est pas une sinécure.
Du côté des adultes, on est étonné de voir la chanteuse Amel Bent au casting. Surpris également par son jeu très convaincant. Mais ce sont véritablement les deux actrices principales qui monopolisent tous les regards. Fanta Kebe et Shirel Nataf livrent des performances incandescentes, proches du cinéma-vérité des frères Dardenne ou d’un cinéma similaire. Dans ce cinéma du réalisme, elles font figure d’ambassadrices parfaites, alternant l’humour de situations inattendues ou de punchlines énergiques et l’émotion des difficultés de la vie à cet âge (rupture amoureuse, problèmes familiaux…).
Ma frère se veut comme un film de vacances, doux et lumineux, mais le constat social n’est pas absent. Par petites touches, certains comportements des enfants et les problèmes de certains adultes cristallisent aussi les maux de nos sociétés et des soucis propres aux classes populaires. On pourra reprocher à Ma frère d’être trop long. Près de deux heures pour ce genre de film, c’est excessif et on sent que les cinéastes ont eu du mal à couper au montage. Par exemple, la séquence au musée de la Résistance apparaît comme appartenant à un autre film et ne lui apporte rien. De petits écueils qui n’empêchent pas de prendre un grand plaisir devant un film vrai et solaire où le vivre ensemble, dans tous les sens du terme, est porté en étendard.
Bande-annonce : Ma frère
Fiche technique : Ma frère
Réalisation : Lise Akoka, Romane Gueret Scénario / Dialogues : Lise Akoka, Romane Gueret, Catherine Paillé Production : Superstructure, Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma Distribution : StudioCanal Pays : France Année de production : 2025 Durée : 102 minutes Date de sortie en France : 7 janvier 2026 Sélection : Cannes Première 2025
Ce qu’il reste de nous de Cherien Dabis est présenté dans le cadre de la compétition longs métrage du Fifam 2025. Le film raconte l’histoire d’une famille palestinienne sous forme de fresque autour de la voix d’une mère et de ses souvenirs, de son récit familial.
Ce qu’il reste de nous est un drame familial et historique qui débute en 1948 et se poursuit jusqu’en 2022. Il retrace l’histoire d’une famille palestinienne sur trois générations. Cette fresque ambitieuse s’étale sur près de deux heures trente mais on ne voit pas le temps passer tant l’émotion est habilement dosée, les reconstitutions fidèles mais jamais écrasantes et les personnages attachants. On passe d’une époque à l’autre avec comme point central 1978 et une manifestation qui tourne mal pour Noor, en Cisjordanie occupée où il vit avec sa famille. La manière dont l’histoire familiale est racontée rapproche Ce qu’il reste de nous de fresques littéraires, on pense notamment au très beau Nous traverserons des orages d’Anne-Laure Bondoux. Le récit nous parvient à travers la voix de la mère de Noor (on ne le saura que bien plus tard ; pour l’instant, son regard est tourné vers la caméra et donc vers nous, les spectateurs). Tout le film est donc un flash-back. Le scénario analyse habilement la manière dont le traumatisme se transmet de génération en génération à travers les humiliations vécues par les pères. Ces pères qui tentent de se battre, de rester, alors que leurs familles sont expulsées de Palestine, puis maltraitées sur les terres où ils sont forcés de se réfugier. L’histoire est celle d’un long retour au pays, près de sa maison d’enfance autrefois entourée d’orangers, à Jaffa, pour Salim. Ce qu’il reste de nous est une œuvre émouvante car elle ne se présente pas comme une œuvre de haine ou de revanche, mais bien comme un témoignage qui est traversé par l’Histoire.
Les personnages de Salim et Hanan sont confrontés à un dilemme moral alors que leur fils vient de mourir. C’est ce dilemme moral, en apparence simple, qui relance l’ampleur du récit une fois la saga familiale déroulée par le scénario. Le film n’enferme jamais les personnages dans des postures trop figées et interroge les liens qui les unissent. Cherien Dabis nous offre une œuvre ample et vaste, qui est remplie de poésie, elle interprète d’ailleurs le rôle d’Hanan, la voix de la mère, celle qui tente de garder vive la mémoire de son fils et, au-delà, d’un peuple sans terre. « Quand j’ai écrit le personnage de la matriarche de la famille, Hanan, le personnage que j’incarne, j’ai senti qu’elle faisait vraiment partie de moi. C’était comme si elle était une ancêtre, comme un ange gardien ou quelque chose comme ça » (voir interview pour Cineuropa). Son précédent film date de 2013, May in the summer (elle a plutôt travaillé pour des séries entre temps), qui racontait déjà une histoire de famille et de différences religieuses. Cherien Dabis explique avoir voulu, avec Ce qu’il reste de nous, « humaniser » le récit palestinien face à la déshumanisation ressentie dans les discours notamment des médias occidentaux.
Tout au long du récit nous comprenons en effet quelles ont été les décisions prises par les personnages, leurs erreurs, leurs aspirations et leurs défaites, mais aussi leur amour les uns pour les autres, et leur reconstruction permanente d’une vie morcelée. Autour de la maison d’enfance de Salim, très verdoyante, la réalisatrice parvient également à faire persister un espace de vie où la famille est unie et qui existe au-delà de leurs départs précipités. Certainement parce qu’elle existe réellement dans la mémoire de Cherien Dabis : « Mon père vient d’origines très modestes. Il est issu d’une famille d’agriculteurs, et leur lien avec la terre était donc très profond. Il y a cette partie de moi qui ressent un lien profond avec la terre. Elle a toutes ces plantes. Il y a tout ce vert dans sa maison. Elle est comme la présence fondamentale de la famille, celle qui rassemble tout le monde ».
Si Cherien Dabis joue dans son propre film, tous les autres acteurs sont issus de la même famille, originaire de Jaffa, sur quatre générations, ce qui ajoute une autre dimension d’autant plus intime au projet. Ainsi, en mêlant l’intime et le politique, Ce qu’il reste de nous parvient à redonner du sens, de l’humanité et de la force au récit palestinien. Nul doute que le film marquera les esprits.
Fiche Technique : Ce qu’il reste de nous
Genre : Drame, Historique, Saga familiale Réalisation & Scénario : Cherien Dabis Pays de Production : Palestine, Allemagne, Chypre, Émirats Arabes Unis, Jordanie, USA (Coproduction internationale) Durée : 145 minutes (2h25) Date de Sortie (France) : 11 mars 2026 Acteurs Principaux : Cherien Dabis, Saleh Bakri, Mohammad Bakri, Adam Bakri Synopsis : Une chronique familiale épique qui retrace l’histoire d’une famille palestinienne sur trois générations, de 1948 à 1988, et sa lutte pour la dignité et l’espoir face aux conflits et à la dépossession.a4ra
Avec un sens aigu de l’épure, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys racontent la confrontation d’une mère courage, bien décidée à garder avec elle ses petits, et d’un père soupçonné d’abus sexuel mais niant tout en bloc. La comédienne Myriem Akheddiou met son talent au service d’un premier film stupéfiant de justesse.
Une femme se rend, en compagnie de ses deux enfants, à une convocation du tribunal. Le père, dont elle est séparée et qui a été éloigné du foyer, réclame en effet le droit de voir sa progéniture régulièrement. Les deux points de vue vont s’affronter devant la juge.
L’avant-scène : les affres de l’angoisse
Dans la catégorie des films de prétoire basés sur un huis clos, 12 hommes en colère fait figure de référence. On se souvient qu’il s’ouvrait sur un panoramique ascendant montrant le portail du tribunal, avant que la caméra s’engouffre à l’intérieur. On vous croit n’est pas exactement un film de prétoire, mais il donne à voir lui aussi la justice à l’œuvre et il commence, lui aussi, par un préambule montrant l’antichambre du lieu où tout va se jouer.
On découvre d’abord en Alice une femme stressée, qui tente de convaincre son fils Étienne de monter dans le tram. Mais celui-ci fuit, leur faisant rater la rame qui passait – il faut le forcer à monter. On découvre ensuite le tribunal, en un superbe plan d’ensemble tout en lignes sinueuses, puis les portiques de sécurité, où les policiers détectent un canif dans la poche d’Étienne. Sa grande sœur, Lila, prend sa défense et insulte les policiers. Tension extrême, lorsque les enfants apprennent qu’ils vont être contraints de voir leur père alors qu’on leur avait fait rédiger un courrier où ils exposaient leur refus. Nouvelle fuite d’Étienne. Alice finit par le retrouver, parlemente avec lui dans un autre très beau plan, les deux baskets seules émergeant du recoin où le garçon s’est réfugié, alors que les rampes de l’escalier semblent l’y avoir précipité comme dans un entonnoir. Le spectateur se dit « quel sale gosse ! » La suite va l’inciter à beaucoup plus de clémence, lorsqu’il apprendra que le garçon de 10 ans souffre d’incontinence fécale et que cette pathologie pourrait être due à l’inceste qu’il a subi de son père.
Pour l’heure c’est l’attente, alors que le père est là, tournant le dos à la petite famille mais bien là, ce qui suffit à créer le malaise. Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys prennent le temps de nous faire ressentir tout le poids de cette attente. De façon très pertinente : l’attente, n’est-ce pas la torture qu’impose sans cesse la Justice, avec ses délais effarants ?… De longs plans fixes sur le visage du père, de la mère, des enfants l’expriment bien. Alice, prise de maux de ventre, est contrainte de se retirer aux toilettes, découvrant, à son retour, que ses enfants ont disparu ! Ils ont été placés dans une autre salle par la juge.
Le portique, la surprise de la présence du père, cette décision prise en l’absence de la mère : autant de petits gestes commandés par la procédure judiciaire vécus comme des agressions. Alice manque de repartir, avant de se raviser lorsque son avocate lui signifie que cela jouerait en sa défaveur. Étienne fait de même, acceptant de parler.
Après que les enfants ont été entendus, la confrontation va pouvoir commencer.
L’audience : un duel à fleurets mouchetés
Le protocole est simple : la parole est d’abord donnée aux trois avocats – celle du père, celle de la mère, celui du Parquet représentant l’intérêt des enfants. Dans un souci de réalisme, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys ont fait appel à de vrais avocats pour les incarner. Ils ne doivent pas être interrompus, ce qui, on l’imagine, est une gageure pour les deux ex-époux. Ils ne parviendront d’ailleurs pas toujours à se maîtriser. Il faut dire que chacune des parties y va fort. L’avocate du père sous-entend qu’Alice, qui travaille dans un centre de soins liés aux abus sexuels, est amenée par déformation professionnelle à inventer des pathologies à son fils. Elle va même jusqu’à émettre l’idée que cette mère se complairait dans les couches qu’elle met à Étienne ! De son côté, l’avocate de la mère parle de viol, bien que l’instruction soit en cours et que, rappelle le camp d’en-face, il reste présumé innocent.
Certes. Mais, à la place de la juge, prendrait-on le risque d’exposer Étienne à son père ? C’est très peu probable, d’autant que l’accusation est étayée par la psy qui a suivi l’enfant et a soupçonné un abus sexuel. Placer Étienne dans un centre spécialisé de type IME (institut médico-éducatif), comme le demande l’avocate du père, pourrait s’entendre (mais avec interdiction de contact avec le père à titre conservatoire), dans la mesure où sa mère paraît dépassée. A condition de trouver une place car, si ça se passe en Belgique comme en France, il y a des mois voire des années d’attente pour les admissions tant on manque de personnel…
Cette contrainte de « retenue » imposée par la Justice, les deux cinéastes s’appuient dessus pour la transformer en un geste cinématographique. La parole est souvent hors champ, la caméra restant fixée sur le père ou sur la mère. Trois caméras ont été utilisées, le meilleur moyen pour sélectionner, au montage, les réactions à montrer à l’écran. Agacement, nervosité, embarras, larmes aux yeux, colère, tout passe sur le visage des deux comédiens. Pour concentrer notre attention sur l’intériorité de l’un et de l’autre, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys ont poussé au maximum l’épure de la forme : longs plans fixes, format 4:3 pour resserrer le champ de vision (en passe toutefois de devenir un tic du cinéma contemporain…), décor dépouillé de tout accessoire, lumière blanche diaphane, captation de face dénuée de profondeur de champ, musique minimaliste distillant une sourde tension. Quant à la scène de confrontation devant la juge, elle occupe 55 minutes des 78 du film. A l’os, dans la lignée des documentaires de Raymond Depardon, ou des frères Dardenne, auxquels on pense une nouvelle fois s’agissant de cinéastes belges, et ce d’autant plus que l’actrice principale, Myriem Akheddiou, a été vue dans deux de leurs films.
La comédienne est tout simplement extraordinaire. Lorsque la parole lui est enfin donnée, elle déroule un long monologue retraçant l’histoire du couple. On frise parfois le hors sujet – l’impatience que manifeste l’avocate du père, le spectateur la ressent aussi ! Mais la juge sent qu’il ne faut pas couper cette logorrhée… même si elle incitera tout de même Alice, un peu plus tard, à « se recentrer sur les enfants ». Alice, dans sa narration, passe par toutes les émotions : l’attendrissement lorsqu’elle évoque le jeune homme qu’elle épousa précocement, la dureté pour dénoncer le peu d’intérêt qu’il manifesta pour sa progéniture dès qu’elle fut là, le dégoût lorsqu’elle en arrive à la découverte du viol, la révolte pour dire le peu de soutien qu’elle trouve dans son combat. Les arguments de l’avocate du père se retournent contre elle : « vous croyez vraiment que je me complairais dans l’utilisation de couches pour un enfant de 10 ans ? » lui lance-t-elle en substance, avant de donner des détails très crus. Alors que l’avocate a mis en doute sa capacité à gérer ses enfants, Alice ose aller dans son sens : oui, cela lui arrive de réagir violemment face à Étienne, de le contraindre ou même de le frapper tant elle est parfois submergée. Son avocate tique ? On peut penser que cette sincérité sera payante. Alice dit aussi l’horreur de se figurer qu’on a eu des relations charnelles avec un homme capable de faire ça. On parvient à ressentir sa répulsion.
C’est le morceau de bravoure du film. Il illustre une nouvelle fois au cinéma l’importance de l’émotion dans la mécanique judiciaire, qui fait pourtant tout pour la tenir à distance par son décorum : toges, obligation de dire « madame le juge » ou « maître », discipline stricte à respecter. Comme dans Anatomie d’une chute ou La Fille au bracelet, le spectateur ressent ici que celui qui arrive à émouvoir a toutes les chances d’emporter le morceau.
Le père, incarné par un Laurent Capelluto aux faux airs de Jean-Pierre Bacri, se contente de nier tout problème avec ses enfants, avec qui tout s’est toujours bien passé. Seul problème : aucun des deux ne veut plus le voir…
Comment décider ? Ce type de film tend à identifier le spectateur au juge. Le regard perçant de Natali Broods fait merveille ici, exprimant sa sagacité. Elle ne se prend pas moins la tête dans les mains à la fin de l’entrevue, avant d’aller contempler pensivement Bruxelles du haut de sa tour d’ivoire. On n’aimerait pas être à sa place.
Un père repoussoir
Les deux cinéastes n’ont pas voulu réaliser un film sur les violences familiales : leur sujet c’est, d’une part, le sort des familles bouleversées par la révélation d’un inceste, d’autre part, la confrontation à la mécanique judiciaire lorsqu’on est en extrême fragilité. Ce On vous croit se distingue donc du très réussi Jusqu’à la garde de Xavier Legrand, tout en le complétant.
Le film va toutefois exprimer par deux fois la peur que suscite le père.
Une première fois lorsque les échanges policés sont soudain interrompus par un cri d’effroi : Alice affirme que son ex-époux lui a touché le genou, ce qu’il nie. Ment-il, ou Alice a-t-elle fabulé, en raison de son extrême fébrilité ? Peu importe, cet accroc à la maîtrise des débats permet d’exprimer la cocotte-minute qui bout en cette femme.
La deuxième scène est celle des cadeaux. Après la confrontation, Alice, plus détendue, a retrouvé ses enfants qui font leurs devoirs. Le père frappe à la porte, pour remettre des cadeaux. La panique qui s’empare des trois reclus dans cette petite pièce montre la terreur qu’il inspire, même animé des meilleures intentions. Soucieux de ne pas se montrer manichéens, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys prêtent à Étienne une réaction ambiguë : il aurait pu jeter le cadeau mais il décide de l’ouvrir. En voyant le masque et tuba, il le jette à terre. De même, lorsqu’on découvrira, par l’enregistrement de Lila, que la juge a demandé à Étienne s’il avait de bons souvenirs avec son père, le garçon répondra « oui »… sans pouvoir (ou vouloir) ensuite préciser lesquels. Une complexité bienvenue.
Sa mère s’est sentie libérée par la confrontation, tout simplement parce qu’elle a pu « vider son sac » devant une juge c’est-à-dire devant la société. Elle retrouve ainsi une certaine insouciance, comme on le verra dans l’ultime scène au fast-food, mais aussi la force d’affronter son ex-mari : elle peut enfin le rattraper aux toilettes et lui enfoncer le tuba dans la bouche. L’allusion à l’inceste est affirmée.
On vous croit
Et le titre, alors ? Ce sera la dernière réplique du film. Après avoir moqué la moumoute de l’avocat du Parquet, Lila sort un enregistrement pirate de l’entrevue avec la juge. La gravité revient. Les enfants demandent pourquoi ils doivent être confrontés à cet homme qu’ils ne veulent plus voir. La justice est lente et compliquée, répond la juge, mais… « oui, on vous croit« . Le sourire mouillé que suscite cette phrase chez Myriem Akheddiou est totalement déchirant. Les enfants, eux, restent de marbre. Sceptiques. Ils ne se feront pas récupérer aisément. Fin de ce parcours éprouvant.
Un parcours quasi sans faute. Quasi, car il y a tout de même un point qui interroge : l’affiche, qui correspond à une image du film. Je ne suis pas sûr qu’on tienne par la main une ado de 16 ans – tout existe, bien sûr, mais ce n’est pas le plus courant -, surtout avec le caractère assez rebelle que montre Lila. Problème de crédibilité ou détail voulu ? Car cette incongruité peut raconter le désir de ne « rien lâcher ». Vu la qualité du film, laissons à Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys le bénéfice du doute…
Du haut de leurs 94 et 88 ans, Alain Cavalier et Luc Moullet doivent être aux anges : voilà un film qui s’inscrit pleinement dans le cinéma pauvre qu’ils ont toujours défendu. Un film à tout petit budget, tourné en deux semaines, qui vous va droit au cœur par son authenticité. Un petit miracle, pas moins, comme nous en offre, parfois, le cinéma.
Chaque année, le Fifam propose une sélection de courts métrages, nous avons pu voir ceux du programme 1 : The Flowers Stand Silently, Witnessing de Theo Panagopulos, Pirateland de Stravos Petropoulos, Daria’s Night Flowers de Maryam Tafakory, Mort du poisson de Eva Lusbaronian.
The Flowers Stand Silently, Witnessing
Genre : Court-métrage Documentaire Réalisation & Montage : Theo Panagopoulos Année de Production : 2024 Durée : 17 minutes Prix Notables : IDFA Award du Meilleur Court-métrage Documentaire (2024), Sundance Film Festival Grand Jury Prize (2025)
Synopsis :Un cinéaste d’origine palestinienne découvre en Écosse des archives cinématographiques rares des années 1930 montrant des fleurs sauvages de Palestine. Ce film-essai délicat réapproprie ces images coloniales pour interroger le rôle de l’image comme outil de témoignage, de mémoire et de violence.
En découvrant des images de fleurs sauvages filmées, en Palestine, par un colon écossais, le réalisateur s’interroge sur le sens de ces images, leur résonnance avec le présent. Une fois les premières images montrées, ses mots apparaissent, imprimés sur l’écran (ce n’est pas une voix off) dans une langue poétique ; il raconte comment il a cherché au milieu des fleurs sauvages des images de Palestiniens arabes. Il n’a pu réunir que deux minutes de visages semblables au sien, parmi les quarante-cinq minutes visionnées. Il va alors s’intéresser à ces visages, les scruter, faire des arrêts sur image. Plus tard, en nous montrant à nouveau les mêmes images, il s’intéresse à ce qui y subsiste de vie, dans la nature sauvage, sur une terre qu’il considère aujourd’hui déshumanisée. Ainsi, les images colorisées dévoilent aussi leur persistance sauvage et magique. Comme ces fleurs rouges qui prennent leur temps pour germer, gardant leurs graines en sécurité, et qui attendent que les conditions soient favorables et finissent malgré tout par se multiplier. Un enfant palestinien traverse alors ce champ de fleurs, regard déterminé, auquel l’humanité du réalisateur puis du spectateur va s’accrocher pour espérer et résister.
Synopsis :La famille de Manos tient un petit hôtel en Grèce, sur un territoire réputé pour son histoire de piraterie. L’arrivée d’une famille de touristes scandinaves, cherchant une expérience « immersive », déclenche un jeu de rôle malsain.
Manos, l’adolescence fiévreuse encore chevillée au corps, cherche des clients sans entrain. Il danse aussi, la musique techno à fond dans les oreilles. Manos va devoir se livrer à son corps défendant à un jeu touristique inattendu. Dans la maison de famille qui prend racine mais dont les dalles du jardin se soulèvent et résistent aux tentatives du père, trois touristes norvégiens débarquent. Leur souhait ? Des vacances pas comme les autres. Le jeu de rôle qui commence est aussi drôle par son incongruité que malsain par sa demande de sauvagerie gratuite, comme si celle-ci était le seul gage de sensations fortes et de vérité. En quête de sensations, les touristes veulent toujours plus. Fort heureusement, Manos leur répond par le corps, et surtout par un rire aussi communicatif que dérangeant.
Daria’s Night Flowers
Genre : Documentaire expérimental Réalisation & Scénario : Maryam Tafakory Année de Production : 2025 Durée : 16 minutes
Synopsis:Un film-essai qui entremêle le premier manuscrit de Daria, racontant un amour naissant pour une fille mystérieuse nommée ‘abi’ (bleu), avec des images d’archives du cinéma iranien. Le film explore la répression, la mémoire et la résilience de l’intimité face à la violence patriarcale.
Le visage de Daria est multiple, noyé dans mille visages de femmes iraniennes issues d’images d’archives compilées par la réalisatrice. Daria est au centre du récit pourtant, sa mystérieuse disparition fait écho à celle du personnage de son manuscrit brûlé (celui de son premier roman) dont ne subsiste que le dernier chapitre. Il est aussi question d’un crime, d’une incarcération, et surtout d’un grand pouvoir : celui de disparaître. Le mystère domine dans ce court métrage, où les fleurs médicinales prennent aussi une grande place. On y découvre des décoctions censées calmer les « hystériques » auxquelles Daria est assimilée. Les fleurs sont omniprésentes sous forme de tableaux, comme des fresques peintes au mur. Une révolution féminine se dessine alors : le droit de s’absenter, de se rebeller surtout, de ne pas baisser les yeux et de fixer la caméra.
La Mort du poisson
Genre : Court-métrage, Animation, Drame Réalisation & Scénario : Eva Lusbaronian Année de Production : 2025 Durée : 14 minutes
Synopsis :Une fille essaie d’empêcher sa mère de sombrer dans la dépression après la mort d’un poisson. La fille utilise la danse pour retenir sa mère qui se laisse attirer par un étang symbolisant sa tristesse.
Le premier court métrage d’Eva Lusbaronian est une œuvre ultra personnelle qu’elle a mise à distance par le mouvement, la danse. Elle a d’abord dessiné les danses qu’elle imaginait avant d’écrire des notes d’intention et de les proposer aux danseurs de Pina Bausch. Le résultat est une œuvre métaphore de la dépression qui donne la part belle aux corps à travers la danse contemporaine. Le premier plan fixe sur une petite fille qui semble s’éveiller se met soudain en mouvement et laisse découvrir une nature luxuriante dans laquelle la mort rôde pourtant, une fleur arrachée, un poisson à moitié consommé puis rejeté par le héron qui l’a dévoré. Tout ramène la mère à sa souffrance. Alors la petite fille s’agite, essaye de ramener la vie, mais la mère est entourée de noirceur, jusque sur son visage et ses lèvres qui retombent sans cesse dans un sourire inversé, rictus de tristesse. Les danses sont magnifiques. La mise en scène animée évoque, pour nous comme pour la réalisatrice elle-même, une scène particulière de Portrait de la jeune fille en feu. Autour d’un brasier, des femmes en noir se mettent à chanter. Leurs voix s’élèvent pour la sororité, contre la souffrance et la peur, pour la vie. C’est enfin un regard qui nous emporte, un regard de jeune fille qui veut rêver, y croire et surtout se mettre en mouvement pour ne pas tomber, sombrer.
Le 45e festival international du film d’Amiens (Fifam) a ouvert ses portes vendredi 14 novembre avec la diffusion du film Snowpiercer : le transperceneige. Pour cette première journée du festival, la sélection « filmer collectif », qui répond au « filmer seul.e » de la précédente édition du Fifam, dévoile sa programmation avec Still recording de Saaed Al Batal et Ghiath Ayoub, documentaire au cœur de la guerre en Syrie, du côté de la jeunesse en plein siège de la ville de Douma.
Plus de 400 heures de rushs sont compilées dans les deux heures que durent Still recording. Les caméras ne s’arrêtent jamais, même face à la mort. Il y a des victoires et de la joie, des couleurs aussi qui s’étalent sur les murs en ruine, mais la mort est omniprésente. Quand le film se repose un peu, dans un quotidien moins guerrier, un nouveau corps tombe. L’impuissance du spectateur est grande face à la réalité et à la puissance de ce qu’il voit. Les images ont plus de dix ans pour certaines et avaient déjà valeur de témoignage avant même d’être montées, travaillées et assemblées. D’ailleurs, pendant toute la durée du documentaire, les protagonistes n’ont de cesse de publier leurs images « en temps réel » sur YouTube. Sill recording laisse peu de temps morts car au silence des morts répondent systématiquement les bruits de la guerre. Le film est aussi parfois un dialogue entre ceux qui se combattent, qui ne parviendront pas à se convaincre, mais dont les voix se mêlent par l’intermédiaire d’une radio qui nous laisse dans le silence. Est-ce que l’interlocuteur est resté sans voix ou est-ce qu’il n’a simplement plus de batterie ? Il n’est pas rare aussi que ceux-ci perdent tout simplement la vie.
La richesse du propos, bien au-delà de la qualité d’image, est la multiplicité des regards qui captent les images de Still recording. Ils filment collectif, environ huit caméramen (dont l’un a été tué en filmant) ont enregistré les images qui se succèdent. On les voit dès les premières minutes se former à l’image devant un film à gros budget et ne cesser de se poser des questions techniques pendant qu’ils filment. Ils se forment dans l’action cependant en comprenant qu’ici la nécessité est de filmer, de combattre avec la caméra. Il filment à travers des trous percés par les effondrements ou qu’ils taillent dans les murs pour capturer les chars à moins de trente mètres d’eux et égrener la liste de tous les bâtiments ou check-point repris à l’ennemi étatique. La force de Still recording c’est sa manière de capturer le temps, de ne pas laisser oublier les morts, les massacres, le bruit, les espoirs et même l’odeur de la mort, qui arrivent jusqu’à nous. Témoigner, dire, tenter d’entrer en dialogue, en résonnance, ou simplement filmer ce qui se passe et qui dépasse la notion même de fiction, Still recording propose tout cela. Que regardons nous, si ce n’est la guerre sans héros scénarisé, sans la moulinette hollywoodienne ? On se souvient du très fort Diaries from Lebanon présenté l’année dernière au Fifam et dont les explosions résonnent avec les bombardement syriens. Au milieu du chaos pourtant, le temps résiste, et les humains aussi.
Fiche technique : Still Recording (Lissa Ammetsajjel)
Genre : Documentaire
Réalisation : Saeed Al Batal et Ghiath Ayoub
Pays de Production : Syrie, France, Allemagne (2018)
Durée : 128 minutes (2h08)
Date de Sortie (France) : 27 mars 2019
Synopsis : Pendant plus de quatre ans, au cœur du conflit et du siège de Douma (Ghouta orientale, Syrie), deux jeunes artistes, Saeed et Milad, et leurs amis filment leur quotidien.
Avec Women of the West, Tiburce Oger et un aréopage de dessinateurs réinventent le western depuis ses marges, celles où les femmes, longtemps effacées des légendes, reprennent enfin la place qui leur est due.
Le western, genre sculpté à la poudre et au cuir, a longtemps parlé la langue des hommes : celle des pionniers, des pistoleros, des shérifs et des chercheurs d’or. Dans cet univers d’âpreté et de poussière, la femme n’était qu’une figure d’arrière-plan, silhouette pieuse, prostituée au grand cœur ou épouse dévouée. Women of the West s’avance comme une réhabilitation poétique et charnelle de celles qui, dans l’ombre, ont bâti l’Amérique.
Sous l’impulsion de Tiburce Oger, scénariste, l’album tisse un chœur de voix féminines autour d’un destin collectif : celui des femmes de l’Ouest, héroïnes authentiques et tragiques, trop souvent reléguées au rang d’anecdotes. Pour leur redonner chair et souffle, Oger a réuni une constellation d’artistes d’exception : Virginie Augustin, Béatrice Tillier, Isabelle Dethan, Laura Zuccheri, Daphné Collignon, Nathalie Ferlut, Elvire De Cock… Autant de dessinateurs et surtout de dessinatrices aux univers singuliers, dont la diversité de traits répond à la multiplicité des parcours racontés. Chaque récit, en quelques planches, fait résonner une facette du féminin à travers l’histoire tumultueuse du XIXe siècle américain.
L’album s’ouvre et se referme sur une trame contemporaine où une jeune journaliste rencontre une chamane militante. Ce fil narratif inscrit d’emblée Women of the West dans une conscience politique aiguë. Loin d’un folklore de saloon, le livre plonge au cœur des blessures d’une nation construite sur la dépossession et la domination. Entre ces pages, on croise Mary Ingles, enlevée par les Shawnees en 1755, Isabella Bird, globe-trotteuse érudite et intrépide, F.M. Miller, première femme marshal des territoires indiens, Otter Woman, compagne oubliée de Charbonneau, éclipsée par Sacagawea, ou encore Kitty Leroy, amante tragique. Ces destins se succèdent, portés par la lumière changeante des paysages et la gravité des enjeux qui les habitent.
Le pari de Women of the West tient dans la pluralité de ses regards. Chaque dessin, chaque style, chaque mise en couleur redéfinit la manière de représenter la conquête. Là où le western classique exaltait la virilité et la conquête, Tiburce Oger et ses dessinateurs privilégient la lucidité ou la résilience. Chaque héroïne devient ainsi une figure-monde : elle incarne à la fois la mémoire effacée et la promesse d’un regard nouveau sur la mythologie américaine. Les scènes d’action ne valent plus pour leurs duels, mais pour leurs interstices ; les fusils, désormais, ne tirent pas que des balles, ils libèrent des voix.
Au-delà de la fresque historique, Women of the West agit comme une réparation symbolique. Dans le dossier de presse, Tiburce Oger rappelle que les femmes amérindiennes payèrent le prix le plus lourd de la colonisation : spoliation, assimilation forcée, violences et stérilisations massives. En leur redonnant une parole, il réinscrit le féminin dans la genèse de l’Ouest,. La légende, lavée du vernis viril, peut enfin respirer. Women of the West ne se contente pas de revisiter un genre : il le retourne comme un gant.
Western choral et politique, livre d’histoire et récit d’humanité, Women of the West se tient à la croisée de la mémoire et du mythe. Il parle de l’Amérique, bien sûr, mais aussi de toutes celles qu’on a tues, effacées ou oubliées.Sous la poussière, il fait briller les visages de celles qui étaient jetées aux oubliettes.
Women of the West, collectif Bamboo, octobre 2025, 112 pages
À rebours du mythe romantique de la création solitaire, Bérénice Bonhomme entreprend avec La Fabrique de Persepolis, le film une véritable archéologie de l’œuvre collective. En auscultant les archives, les dessins, les gestes du travail, elle exhume la mémoire matérielle d’un film devenu emblématique. Ce faisant, elle déploie un récit de la création, où la main et la pensée, l’amitié et la méthode, se juxtaposent pour donner corps à l’un des longs métrages d’animation les plus célèbres de son temps.
Voilà un bouquin qui se range parmi les grandes enquêtes d’atelier. Bérénice Bonhomme propose dans La Fabrique de Persepolis, le film bien plus qu’un simple “making of” : elle se penche sur la généalogie de l’acte de création. Elle suit, pas à pas, la naissance du film d’animation de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, depuis le scénario jusqu’au mixage, en passant par les dessins préparatoires, les voix témoins, les décors et la bande-son.Son objet n’est pas le film achevé, mais le film en train de se faire, dans son épaisseur vivante, ses hésitations et ses recommencements.
Il y a d’abord les “débuts”, où l’on voit s’ébaucher le scénario et le dossier graphique – un territoire encore mouvant, où se cherche le ton juste. Chaque plan, chaque annotation devient une empreinte, une trace dans la mécanique du dessin animé. Peu à peu, la structure du livre épouse celle d’un tournage. Après les “débuts” vient la “consolidation”, puis la “préproduction”, la “production”, enfin la “postproduction” et “l’après”. Une progression non pas strictement chronologique, mais organique : l’auteure écrit au rythme du film qu’elle explore, et ce rythme, fait d’allers-retours, d’ajustements et de correspondances, devient sa méthode.
Les parties consacrées aux décors et aux objetsconstituent à elles seules une plongée fascinante dans la mémoire du trait. On y découvre Marjane Satrapi dessinant tout, ou presque : les tapis, les coffres, les samovars, les bouteilles de vodka, jusqu’aux pâtisseries autrichiennes. Rien n’est laissé au hasard, tout est produit, pensé, référencé à une séquence. Bérénice Bonhomme montre comment le monde de Persepolis est une mosaïque recomposée, un ensemble d’éléments fragmentés que l’artiste s’efforce d’unifier sans en gommer la pluralité.
Le même attrait traverse le chapitre consacré aux voix. Ici, on passe de la main au souffle, notamment avec les séances d’enregistrement des voix témoins : moments suspendus où les comédiens François Jérosme et Sophie Arthuys prêtent leur timbre à l’univers encore inanimé du film. On apprend que Marjane Satrapi, très présente, guide les acteurs avec une exigence de sincérité : pas de caricature, pas d’effet, seulement la vérité du ton. L’émotion affleure jusque dans les anecdotes : l’enregistrement de la mort de l’oncle Anouche bouleverse l’équipe entière, Marjane Satrapi sort du studio en larmes.
Dans les pages sur le montage, Bérénice Bonhomme analyse le rythme du film comme une forme de respiration intérieure : comment sortir de la “dépression” narrative, comment faire passer le temps, comment redonner du mouvement à la mélancolie. On comprend que chaque choix technique répond à un enjeu affectif. La postproduction se fait pivot de création. Et ainsi, au fil des chapitres, La Fabrique de Persepolis, le film compose une cartographie du travail collectif.
Bérénice Bonhomme fait parler toutes les professions : celle des décorateurs, des animateurs, des techniciens son, des monteurs, des producteurs. Elle montre les complicités, les heurts, mais surtout comment un film se forme dans ces liens humains et artistiques invisibles, comment la collaboration devient matière esthétique.
Par sa richesse documentaire, son écriture limpide et sa sensibilité de chercheuse passionnée par son sujet, Bérénice Bonhomme fait de ce livre un ouvrage total, exhaustif, qui restitue la vie d’un atelier et redonne au cinéma d’animation toute sa chairartisanale, sa lenteur. Sa mémoire.
La Fabrique de Persepolis, Le Film, Bérénice Bonhomme PUR, octobre 2025, 586 pages
Avec Survival : Guna Yala, Christophe Bec nous plonge une jungle panaméenne où tout – le climat, la faune, les hommes – conspire à la perte. Dernier volet en date d’une anthologie dédiée à la survie extrême, ce récit de crash et de résilience, illustré par Mack Chater, fait du chaos un spectacle cru, sans illusion sur la nature humaine.
L’attente, déjà, a quelque chose d’hostile. Dans la moiteur d’un aéroport mexicain, les passagers s’impatientent, coincés dans cette zone de transit où les nerfs se frottent à l’ennui. Lorsqu’ils montent enfin à bord de leur vol, nul ne devine encore que la véritable escale sera fatale. Un incident technique, un moustique infecté, un poison discret versé dans une canette en guise de vengeance : Christophe Bec orchestre le crash avec cette ironie du destin qu’il affectionne, enchaînement de mesquineries et de maladresses.
Le décor, lui, s’impose immédiatement : la jungle de Guna Yala. Une forêt aussi belle qu’irrespirable, dense et menaçante. Ici, tout peut vous tuer : les serpents, les araignées, les félins, les hommes surtout. Les survivants, une poignée d’âmes mal assorties, y rejouent le vieux drame de la civilisation en lambeaux. L’ancienne hôtesse, meurtrière par vengeance, croise un ex-taulard, un boxeur brutal, des lâches et des cyniques. Un échantillon d’humanité réduit à son instinct. Dans un huis clos sans mur, la survie va s’indexer à la résilience, aux alliances, parfois à la chance.
L’album emprunte volontiers – c’est une récurrence dans cette série – les codes du cinéma de série B : tension immédiate, rythme sans digression, violence latente. On pense forcément à Predator, à Lost, à Seul au monde – sans la poésie du dernier. L’auteur n’a pas la prétention de philosopher sur la condition humaine : il la met simplement à nu, dans sa trivialité la plus absolue. La jungle est son laboratoire ; les hommes, des cobayes désespérément faillibles.
Le dessin de Mack Chater épouse cette logique du réalisme calibré : efficace, clair, sans fioritures. Rien de trop, rien de moins. On sent le geste sûr du professionnel, mais aussi la distance d’un trait qui ne cherche jamais l’empreinte trop personnelle. C’est propre, c’est académique, ça épouse parfaitement le ton d’une bande dessinée sans grande ambition, si ce n’est celle de distraire.
Dans cette jungle poisseuse où la morale s’éteint aussi vite qu’une lampe torche, l’homme retrouve ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un animal parmi d’autres, armé de rancune et de peur. Et la vertu peine à se frayer un chemin entre des narcotrafiquants lourdement armés mettant le feu à une femme qu’ils viennent de violer collectivement et une cupidité extrême poussant un passager à s’exposer au venin d’araignées pour récupérer (en vain) un paquet de billets.
Survival : Guna Yala, Christophe Bec et Mack Chater Soleil, novembre 2025, 64 pages
Dans Les Acharnés, Ed Brubaker et Sean Phillips prolongent la veine tragique de leur série Criminal. Ce volume apparaît comme une fresque éclatée, un récit choral qui dit beaucoup de la persistance du mal. Trois trajectoires (Jacob, Angie et Tracy) s’y entrelacent, formant un triptyque sur la compromission, la vengeance et la survie dans un Los Angeles plus vénéneux que jamais.
Jacob Kurtz, scénariste revenu d’à peu près tout sauf de lui-même, entre dans le grand cirque d’Hollywood pour adapter Frank Kafka, P.I., son strip culte. Le rêve tourne cependant vite au cauchemar : les producteurs mutilent son œuvre, les notes de réécriture s’accumulent et Jacob réalise que son nom ne pèse guère plus qu’une caution bon marché. Ed Brubaker fait de cette trame une mise en abyme féroce de la création sous contrainte, un jeu de miroirs entre l’auteur et son double de papier. Hollywood, ici, n’est plus la fabrique des rêves mais bien celle des illusions, du déni, du compromis et du renoncement. Entre deux humiliations professionnelles, Jacob s’occupe d’une tante âgée, figure d’attachement fragile dans un monde où la tendresse se fait rare.
Angie surgit quant à elle du bar l’Undertow. Jeune femme endurcie, elle vit pour sauver celui qui l’a protégée, aujourd’hui malade et sans ressources. Ses petits larcins, commis avec la rigueur d’une funambule désespérée, la mènent droit dans le viseur de Brandon Hyde, gangster local au sourire carnassier. Son parcours se caractérise par la rage de ceux qui ont tout perdu et par le refus d’un destin capricieux ; il croise celui de Jacob et les deux solitudes vont alors s’observer sans se comprendre vraiment, reliées entre elles par une même obstination à tenir tête à la fatalité.
Et puis, troisième larron venu du passé, réapparaît Tracy Lawless. Vétéran des forces spéciales, meurtri, presque spectral, il revient « pour aider un ami » et rallume les braises du chaos. Ed Brubaker lui confie la fonction de catalyseur : son retour déclenche l’engrenage fatal où toutes les trajectoires se rejoignent. Tracy agit sans remords, anesthésié par les guerres qu’il a portées en lui. Il confesse qu’une partie de son cerveau s’est éteinte, et que cela lui permet d’agir au lieu d’être tétanisé. Le dernier acte, mené tambour battant, conjugue dans son sillage l’intensité du polar et la mélancolie du retour impossible : on ne se débarrasse jamais vraiment de la violence, on la déplace, on l’habille autrement.
Ed Brubaker maîtrise à la perfection l’art du récit en mosaïque. Les premiers chapitres se referment peu à peu les uns sur les autres, révélant les liens secrets, les échos, les trahisons croisées. L’écriture est comme toujours sèche, introspective, traversée de voix off : elle donne aux personnages une vraie densité, puisque chacun parle depuis sa faille, depuis ce point de rupture où la morale devient un luxe. Le dessin de Sean Phillips, toujours au cordeau, enfonce le clou : visages abîmés, lumières fauves, ruelles gangrenées.
Les Acharnés parle de vertus – solidarité, amitié, fidélité – dans un monde qui les nie. Jacob lutte pour ne pas être digéré par l’industrie, Angie pour sauver une figure paternelle de substitution, Tracy pour retrouver un peu de sens dans le carnage. Tous trois, à leur manière, refusent d’abandonner la partie, et c’est bien cela qui les condamne. Un nouveau chef-d’œuvre du tandem Brubaker-Phillips.
Criminal : Les Acharnés, Ed Brubaker et Sean Phillips Delcourt, novembre 2025, 200 pages
Voilà une comédie romantique totalement inattendue sur bien des points. Sur ce vers quoi elle va nous emmener en premier lieu. Et sur ce vers quoi elle va nous surprendre dans son traitement ensuite. Et, surtout, dans l’alchimie entre ces deux têtes d’affiche, véritablement évidente et qui impulse toute la projection entre moments légers et d’autres plus touchants. C’est d’ailleurs sur son versant émotionnel que L’Âme idéale nous a conquis sans jamais forcer. Alice Vial nous propose donc une comédie romantique (et un brin fantastique) qui nous comble et nous charme en nous prenant de court avec une belle leçon de vie à la clé.
Synopsis: Elsa, 40 ans, célibataire, a renoncé aux histoires d’amour. Un don un peu spécial la garde à distance des autres : elle peut voir et parler aux morts. Pourtant un soir elle rencontre Oscar, un homme drôle et charmant, qui lui fait espérer à nouveau que tout est possible. Mais au moment où elle commence enfin à tomber amoureuse, Elsa réalise que leur histoire n’est pas aussi réelle que ce qu’elle pensait…
Au début, on se demande quelle direction va bien pouvoir prendre ce premier film finalement très réussi et touchant d’Alice Vial. Peut-être même qu’on a presque un peu peur au début. On pense atterrir dans une comédie romantique lambda (c’est-à-dire très codifiée) et puis apparaît très vite l’argument fantaisiste et/ou fantastique qui apporte toute l’originalité au film. En effet, le personnage principal a le don particulier de voir les morts. Dès lors, on a un peu peur que L’Âme idéale prenne la direction de la comédie franchouillarde option merveilleuse (et kitsch) un peu lourde comme le récent Anges & Cie de triste mémoire. Sauf que pas du tout et la suite va vite nous enchanter et emprunter des chemins très convaincants.
Certes, le long-métrage ne se départit jamais d’une certaine légèreté et quelques séquences usent du comique propice à une telle situation puisque l’un des deux personnages principaux est mort et que personne ne peut le voir, ce qui crée de nombreux quiproquos réussis et drôles. Cependant, le scénario va toujours préférer la tendresse et un romantisme tout sauf niais pour nous séduire. On parle ici de l’importance de vivre, du fait de s’affirmer tel que l’on est et aussi de notre regard sur la mort. Sans rentrer dans des considérations profondes et philosophiques sur le sujet, L’Âme idéale va souvent nous émouvoir et nous happer par la justesse de son propos.
Et pour qu’une telle histoire – qui se base sur une rencontre et les sentiments qui vont en découler – fonctionne, il fallait un duo d’acteurs qui fasse fonctionner la magie propre à tout film sentimental. Et c’est le cas. Jonathan Cohen nous prouve encore une fois qu’il excelle autant sur le registre dramatique que sur le versant comique auquel il nous a habitués. On a presque l’impression parfois que le comédien est bridé et que son tempérament d’électron libre va déborder et verser dans la gaudriole, mais ce n’est jamais le cas. Il nous procure beaucoup d’émotions par son jeu sobre et touchant. En face de lui, quelle bonne idée de confier le rôle-titre féminin à la comédienne québécoise, découverte dans le César du meilleur film étranger l’an passé, Simple comme Sylvain, Magalie Lépine-Blondeau. Elle est sublime, charmante et d’un naturel confondant. Mais, surtout, l’alchimie avec Cohen est indéniable et leur complicité crève l’écran à chaque instant.
On aime être surpris par un film et celui-ci, sans avoir de rebondissements ou de twists comme un film de suspense, y parvient. De nombreuses séquences sont vraiment bouleversantes et parcourues d’une émotion qui fait du bien, qui réchauffe les cœurs. C’est dynamique, bien filmé et bourré de moments poignants jusqu’à un dénouement appréciable qui évite la sensiblerie. Le comique de situation se révèle délicat et trouve toujours l’équilibre pour ne pas tomber dans le ridicule. L’addition de ces deux solitudes nous déchire le cœur et on vibre autant pour l’histoire d’amour que lors du décryptage de ces deux solitudes et de leur environnement (les soins pour elle et la musique pour lui). À ce titre, les séquences de concert ou celles à l’hôpital avec Anne Benoît sont très belles, presque envoûtantes pour certaines. Alors on sourit beaucoup, on rit un peu mais on est surtout véritablement touchés par ce premier film tout en douceur et qui fait du bien.
Bande-annonce : L’Âme Idéale
Fiche Technique : L’Âme Idéale
Réalisateur : Alice Vial Scénario : Alice Vial, Jean-Toussaint Bernard Casting principal : Jonathan Cohen, Magalie Lépine-Blondeau, Florence Janas, Jean-Christophe Folly, Anne Benoit, Soufiane Guerrab Production : Les Films entre 2&4, Gaumont Distributeur France : Gaumont Distribution Pays : France Année de production : 2025 Durée : 1h35 Genre : Comédie romantique, Fantastique Date de sortie : 17 décembre 2025 Image : Julien Poupard Musique : Olivier Marguerite Décors : Julie Plumelle Costumes : Marlène Gérard Montage : Christel Dewynter