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« Les Acharnés » : la fatalité comme matière noire

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

Dans Les Acharnés, Ed Brubaker et Sean Phillips prolongent la veine tragique de leur série Criminal. Ce volume apparaît comme une fresque éclatée, un récit choral qui dit beaucoup de la persistance du mal. Trois trajectoires (Jacob, Angie et Tracy) s’y entrelacent, formant un triptyque sur la compromission, la vengeance et la survie dans un Los Angeles plus vénéneux que jamais.

Jacob Kurtz, scénariste revenu d’à peu près tout sauf de lui-même, entre dans le grand cirque d’Hollywood pour adapter Frank Kafka, P.I., son strip culte. Le rêve tourne cependant vite au cauchemar : les producteurs mutilent son œuvre, les notes de réécriture s’accumulent et Jacob réalise que son nom ne pèse guère plus qu’une caution bon marché. Ed Brubaker fait de cette trame une mise en abyme féroce de la création sous contrainte, un jeu de miroirs entre l’auteur et son double de papier. Hollywood, ici, n’est plus la fabrique des rêves mais bien celle des illusions, du déni, du compromis et du renoncement. Entre deux humiliations professionnelles, Jacob s’occupe d’une tante âgée, figure d’attachement fragile dans un monde où la tendresse se fait rare. 

Angie surgit quant à elle du bar l’Undertow. Jeune femme endurcie, elle vit pour sauver celui qui l’a protégée, aujourd’hui malade et sans ressources. Ses petits larcins, commis avec la rigueur d’une funambule désespérée, la mènent droit dans le viseur de Brandon Hyde, gangster local au sourire carnassier. Son parcours se caractérise par la rage de ceux qui ont tout perdu et par le refus d’un destin capricieux ; il croise celui de Jacob et les deux solitudes vont alors s’observer sans se comprendre vraiment, reliées entre elles par une même obstination à tenir tête à la fatalité. 

Et puis, troisième larron venu du passé, réapparaît Tracy Lawless. Vétéran des forces spéciales, meurtri, presque spectral, il revient « pour aider un ami » et rallume les braises du chaos. Ed Brubaker lui confie la fonction de catalyseur : son retour déclenche l’engrenage fatal où toutes les trajectoires se rejoignent. Tracy agit sans remords, anesthésié par les guerres qu’il a portées en lui. Il confesse qu’une partie de son cerveau s’est éteinte, et que cela lui permet d’agir au lieu d’être tétanisé. Le dernier acte, mené tambour battant, conjugue dans son sillage l’intensité du polar et la mélancolie du retour impossible : on ne se débarrasse jamais vraiment de la violence, on la déplace, on l’habille autrement.

Ed Brubaker maîtrise à la perfection l’art du récit en mosaïque. Les premiers chapitres se referment peu à peu les uns sur les autres, révélant les liens secrets, les échos, les trahisons croisées. L’écriture est comme toujours sèche, introspective, traversée de voix off : elle donne aux personnages une vraie densité, puisque chacun parle depuis sa faille, depuis ce point de rupture où la morale devient un luxe. Le dessin de Sean Phillips, toujours au cordeau, enfonce le clou : visages abîmés, lumières fauves, ruelles gangrenées. 

Les Acharnés parle de vertus – solidarité, amitié, fidélité – dans un monde qui les nie. Jacob lutte pour ne pas être digéré par l’industrie, Angie pour sauver une figure paternelle de substitution, Tracy pour retrouver un peu de sens dans le carnage. Tous trois, à leur manière, refusent d’abandonner la partie, et c’est bien cela qui les condamne. Un nouveau chef-d’œuvre du tandem Brubaker-Phillips.

Criminal : Les Acharnés, Ed Brubaker et Sean Phillips 
Delcourt, novembre 2025, 200 pages

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