« Guna Yala » : l’enfer vert de Christophe Bec

Avec Survival : Guna Yala, Christophe Bec nous plonge une jungle panaméenne où tout – le climat, la faune, les hommes – conspire à la perte. Dernier volet en date d’une anthologie dédiée à la survie extrême, ce récit de crash et de résilience, illustré par Mack Chater, fait du chaos un spectacle cru, sans illusion sur la nature humaine.

L’attente, déjà, a quelque chose d’hostile. Dans la moiteur d’un aéroport mexicain, les passagers s’impatientent, coincés dans cette zone de transit où les nerfs se frottent à l’ennui. Lorsqu’ils montent enfin à bord de leur vol, nul ne devine encore que la véritable escale sera fatale. Un incident technique, un moustique infecté, un poison discret versé dans une canette en guise de vengeance : Christophe Bec orchestre le crash avec cette ironie du destin qu’il affectionne, enchaînement de mesquineries et de maladresses.

Le décor, lui, s’impose immédiatement : la jungle de Guna Yala. Une forêt aussi belle qu’irrespirable, dense et menaçante. Ici, tout peut vous tuer : les serpents, les araignées, les félins, les hommes surtout. Les survivants, une poignée d’âmes mal assorties, y rejouent le vieux drame de la civilisation en lambeaux. L’ancienne hôtesse, meurtrière par vengeance, croise un ex-taulard, un boxeur brutal, des lâches et des cyniques. Un échantillon d’humanité réduit à son instinct. Dans un huis clos sans mur, la survie va s’indexer à la résilience, aux alliances, parfois à la chance.

L’album emprunte volontiers – c’est une récurrence dans cette série – les codes du cinéma de série B : tension immédiate, rythme sans digression, violence latente. On pense forcément à Predator, à Lost, à Seul au monde – sans la poésie du dernier. L’auteur n’a pas la prétention de philosopher sur la condition humaine : il la met simplement à nu, dans sa trivialité la plus absolue. La jungle est son laboratoire ; les hommes, des cobayes désespérément faillibles.

Le dessin de Mack Chater épouse cette logique du réalisme calibré : efficace, clair, sans fioritures. Rien de trop, rien de moins. On sent le geste sûr du professionnel, mais aussi la distance d’un trait qui ne cherche jamais l’empreinte trop personnelle. C’est propre, c’est académique, ça épouse parfaitement le ton d’une bande dessinée sans grande ambition, si ce n’est celle de distraire.

Dans cette jungle poisseuse où la morale s’éteint aussi vite qu’une lampe torche, l’homme retrouve ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un animal parmi d’autres, armé de rancune et de peur. Et la vertu peine à se frayer un chemin entre des narcotrafiquants lourdement armés mettant le feu à une femme qu’ils viennent de violer collectivement et une cupidité extrême poussant un passager à s’exposer au venin d’araignées pour récupérer (en vain) un paquet de billets.

Survival : Guna Yala, Christophe Bec et Mack Chater 
Soleil, novembre 2025, 64 pages

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2.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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