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Le Geste Absorbé : Immersion, Dissolution, Engloutissement – Une Phénoménologie de la Perte d’Autonomie et de la Fusion avec le Milieu

Le geste absorbé est un geste qui se laisse prendre. Il s’enfonce, se dissout, s’engloutit dans une matière plus vaste que lui. Ce n’est plus un geste autonome : c’est un geste happé, immergé, absorbé. Dans cette immersion, quelque chose se révèle — une dissolution progressive, une perte de contour, une disparition dans un milieu qui le dépasse.

Le geste absorbé est fondamentalement un geste qui se laisse prendre irrésistiblement et progressivement par quelque chose de plus vaste et de plus puissant que lui, qui renonce à son autonomie pour se fondre dans un environnement qui le dépasse et l’englobe, qui abandonne sa distinction nette pour se mélanger à une matière ou un milieu qui le dissout. Il s’enfonce graduellement et inexorablement dans une substance dense qui l’enveloppe et le pénètre, se dissout lentement mais sûrement en perdant sa cohésion interne et sa délimitation externe, s’engloutit totalement et définitivement dans une matière infiniment plus vaste que lui qui le submerge et l’absorbe complètement. Ce n’est plus jamais un geste parfaitement autonome qui maintiendrait son intégrité et son indépendance face à son environnement, qui conserverait ses frontières nettes et sa distinction claire, qui préserverait sa forme propre et sa dynamique spécifique : c’est au contraire un geste radicalement happé par des forces extérieures qui le capturent et l’aspirent, profondément immergé dans un milieu qui le pénètre et le transforme de l’intérieur, totalement absorbé par une matière qui le digère et l’assimile jusqu’à le faire disparaître comme entité distincte. Dans cette immersion constitutive et cette perte progressive d’autonomie, quelque chose d’essentiel se révèle et s’expose : une dissolution graduelle et inexorable qui fait perdre au geste sa cohérence propre, une perte irréversible de contour qui efface les frontières qui le séparaient de son environnement, une disparition inévitable dans un milieu infiniment plus vaste qui le dépasse absolument et finit par l’absorber totalement. Le geste absorbé révèle ainsi que l’autonomie apparente de tout mouvement n’est qu’une illusion précaire qui masque sa dépendance profonde à l’égard du milieu dans lequel il se déploie, que la distinction nette entre geste et environnement n’est qu’une construction temporaire qui peut à tout moment se dissoudre, que la forme définie n’est qu’un état provisoire qui menace constamment de se fondre dans l’informe ambiant. Cette vérité absorbée expose que le geste n’est jamais aussi indépendant, distinct et délimité qu’il y paraît : il est toujours déjà pris dans un milieu qui peut l’absorber, toujours vulnérable à une dissolution qui peut l’effacer, toujours susceptible d’être englouti par des forces qui le dépassent et finissent par le faire disparaître comme entité autonome.

Le Geste Immergé : Enfoncement Progressif, Perte de Surface, Disparition Sous les Couches

Le geste immergé s’enfonce littéralement et progressivement dans un milieu autre que celui où il évoluait initialement, dans une matière différente et plus dense que l’air ambiant, dans un environnement qui possède ses propres propriétés physiques et qui transforme radicalement les conditions du mouvement. Il perd graduellement sa surface visible qui le rendait perceptible et distinct, disparaît lentement sous une couche matérielle plus dense et plus opaque qui le recouvre et le dissimule, se laisse progressivement recouvrir par une substance qui s’interpose entre lui et le regard qui voudrait le percevoir. L’immersion ne reste jamais un simple changement de milieu qui laisserait le geste essentiellement inchangé : elle devient au contraire une véritable disparition qui fait basculer le geste de la visibilité vers l’invisibilité, de la présence manifeste vers la présence enfouie, de l’évidence perceptive vers l’occultation progressive. Cette transformation révèle que le geste ne possède jamais une existence absolue et indépendante du milieu dans lequel il se déploie : il dépend au contraire radicalement des propriétés de son environnement qui peuvent soit le rendre visible soit le faire disparaître, soit le maintenir distinct soit le dissoudre, soit préserver son autonomie soit l’absorber complètement.

L’Immersion comme Disparition Progressive : Effacement Graduel, Occultation Croissante, Enfouissement dans le Milieu

L’immersion efface littéralement et progressivement le geste de la surface visible où il était initialement perceptible et distinct. Il n’est plus directement visible à l’œil qui le cherche car il est désormais recouvert par une couche matérielle opaque, plus clairement distinct de son environnement car ses contours se sont estompés dans le milieu qui l’absorbe, plus nettement séparé de ce qui l’entoure car les frontières qui le délimitaient se sont dissoutes dans la continuité du milieu ambiant. Le geste immergé devient ainsi paradoxalement une présence profondément enfouie qui continue d’exister mais n’est plus directement accessible à la perception, qui persiste souterrainement mais reste cachée sous des couches qui la dissimulent, qui demeure active mais opère désormais dans l’invisibilité plutôt que dans la manifestation évidente. Cette persistance cachée du geste immergé révèle que la disparition n’est jamais totale et que l’invisible ne signifie pas inexistant : le geste continue d’agir même quand il n’est plus perceptible, il maintient une efficacité même quand il se dérobe au regard, il conserve une présence même quand celle-ci s’est enfouie sous la surface visible. Dans les peintures de Mark Rothko, les couches de couleur sont superposées de telle sorte que les couches inférieures transparaissent vaguement sous les couches supérieures : les gestes picturaux initiaux s’enfouissent progressivement sous les applications successives mais restent présents comme traces enfouies qui modifient subtilement la perception des couches visibles. Cette immersion des couches profondes crée une profondeur atmosphérique où les gestes disparaissent sans s’annuler totalement. Dans les photographies sous-marines, les corps et les gestes s’immergent littéralement dans l’eau qui transforme radicalement leur apparence : les contours deviennent flous, les mouvements ralentissent, la lumière se diffracte créant une atmosphère brumeuse où les gestes semblent flotter dans un milieu dense qui les enveloppe. L’immersion comme disparition révèle ainsi que le geste peut continuer d’exister et d’agir même lorsqu’il a disparu de la surface visible, que l’enfouissement ne signifie pas annulation mais transformation du régime de présence, que l’invisible peut être aussi actif et signifiant que le visible qui le recouvre et le dissimule sans jamais l’effacer totalement.

L’Immersion comme Absorption par le Milieu : Capture Progressive, Assimilation Graduelle, Intégration Totale

Le geste immergé est progressivement et irrésistiblement absorbé par le milieu dense qui l’entoure, qui le pénètre de toutes parts, qui finit par se confondre avec lui au point de le rendre indistinguable de l’environnement ambiant. Il se laisse prendre passivement ou activement par ce qui l’entoure et exerce sur lui une force d’attraction, se laisse avaler graduellement par une matière ou un milieu qui possède une capacité d’absorption supérieure à sa capacité de résistance, se laisse englober totalement par un environnement qui l’assimile et l’intègre jusqu’à ce qu’il ne forme plus qu’un avec lui. L’absorption ne fonctionne jamais comme une simple juxtaposition externe qui maintiendrait le geste et le milieu séparés : elle opère au contraire comme une pénétration intime et une fusion progressive qui fait que le geste et le milieu s’interpénètrent, s’hybrident, finissent par ne plus être distinguables l’un de l’autre. Cette dynamique d’effacement par fusion révèle que les frontières entre geste et milieu ne sont jamais absolues et étanches mais toujours relatives et poreuses, que l’autonomie du geste n’est jamais totale et garantie mais toujours partielle et précaire, que la distinction entre action et environnement peut à tout moment se dissoudre dans une continuité qui les englobe tous deux. Dans les installations immersives de James Turrell ou d’Olafur Eliasson, les spectateurs s’immergent littéralement dans des environnements lumineux ou brumeux qui les enveloppent complètement : le corps cesse d’être un observateur distinct et devient partie intégrante de l’œuvre, les gestes se fondent dans l’atmosphère ambiante, la séparation entre sujet percevant et objet perçu se dissout dans une expérience fusionnelle. Dans les performances aquatiques ou sous-marines, les corps s’immergent dans l’eau qui transforme radicalement les propriétés du mouvement : la densité du milieu ralentit et modifie les gestes, la flottabilité change les rapports à la gravité, la résistance fluide crée de nouvelles dynamiques qui absorbent et transforment les intentions motrices initiales. L’immersion comme absorption révèle ainsi que le geste n’existe jamais dans un vide abstrait mais toujours dans un milieu concret qui peut l’absorber, que l’environnement n’est jamais un simple décor passif mais toujours un agent actif qui capture et transforme, que la fusion entre geste et milieu peut produire des expériences où l’autonomie du mouvement se dissout dans une continuité englobante qui efface les distinctions habituelles entre action et contexte.

Le Geste Dissous : Dilution Chimique, Effacement Moléculaire, Perte Irréversible de Cohésion

Le geste dissous se dilue littéralement et progressivement comme une substance solide qui se décompose chimiquement au contact d’un solvant, comme une forme cohérente qui perd sa structure moléculaire et se disperse en particules indépendantes, comme une configuration stable qui se désagrège et se mélange uniformément à un milieu fluide. Il perd graduellement et irréversiblement ses contours nets qui le délimitaient clairement et le distinguaient visuellement de son environnement, se fond imperceptiblement dans la matière ambiante dont il devient progressivement indistinguable, se disperse continûment dans un milieu fluide qui le dilue jusqu’à ce que sa concentration devienne si faible qu’il cesse d’être perceptible comme entité distincte. La dissolution ne produit jamais une simple déformation superficielle qui laisserait le geste essentiellement intact : elle opère au contraire comme une transformation profonde et irréversible de sa structure même, comme une décomposition chimique qui désagrège ses liaisons internes, comme un effacement moléculaire qui disperse ses constituants dans l’uniformité du milieu ambiant. Cette dissolution radicale révèle que la forme du geste n’est jamais définitivement stabilisée mais toujours susceptible de se défaire, que la cohésion apparente masque une fragilité constitutive qui peut à tout moment basculer dans la désagrégation, que les contours nets dissimulent une vulnérabilité à la dilution qui menace constamment de transformer la figure en fond indifférencié.

La Dissolution comme Effacement Structural : Décomposition Chimique, Fragmentation Moléculaire, Dispersion Uniforme

La dissolution efface radicalement et profondément la forme définie du geste en attaquant non pas seulement son apparence superficielle mais sa structure interne même qui le maintenait cohérent et unifié. Il se décompose progressivement et inexorablement en perdant les liaisons internes qui maintenaient ensemble ses différentes parties, se fragmente moléculairement en éléments de plus en plus petits qui perdent toute coordination mutuelle, se dissout chimiquement dans une continuité beaucoup plus vaste qui l’absorbe et l’assimile totalement. Le geste dissous devient ainsi littéralement une trace de plus en plus diffuse dont la concentration diminue continuellement : d’abord clairement perceptible quand il commence à se dissoudre, il devient progressivement moins distinct à mesure que la dilution progresse, pour finalement devenir si ténu et si uniformément dispersé qu’il cesse d’être identifiable comme présence spécifique et se fond totalement dans l’homogénéité du milieu ambiant. Cette dispersion progressive révèle que l’effacement n’opère pas toujours brutalement et instantanément mais peut au contraire procéder graduellement et continûment, que la disparition peut être un processus étendu dans le temps plutôt qu’un événement ponctuel, que la dissolution peut transformer imperceptiblement une présence forte en absence quasi-totale sans qu’aucun moment précis ne marque le passage définitif de l’une à l’autre. Dans les aquarelles de Turner déjà évoquées ou de Cézanne, les pigments se dissolvent littéralement dans l’eau qui les dilue et les disperse : les formes perdent leurs contours nets, les couleurs se diffusent en dégradés atmosphériques, les figures se décomposent en touches fragmentées qui flottent dans un milieu liquide. Cette dissolution picturale crée des images où les gestes du pinceau se sont dissous dans l’eau au point de devenir presque imperceptibles. Dans les performances de Ann Hamilton où le corps est progressivement recouvert de matériaux qui le dissolvent visuellement (miel qui coule, cendres qui recouvrent, tissus qui enveloppent), la figure humaine se décompose graduellement en perdant sa distinction : les contours se brouillent, la forme s’estompe, la présence corporelle se dilue dans la matière qui l’envahit. La dissolution comme effacement révèle ainsi que la forme stable n’est qu’un état provisoire menacé par la dilution, que les contours nets dissimulent une vulnérabilité à la dispersion, que le geste peut se transformer progressivement d’une présence concentrée et distincte en une trace diffuse et indistincte qui finit par se fondre totalement dans l’uniformité du milieu ambiant.

La Perte de Contour comme Transformation Atmosphérique : Flou Croissant, Indétermination Progressive, Passage de la Figure à l’Atmosphère

La perte progressive de contour subie par le geste dissous n’est jamais une simple disparition totale et stérile qui réduirait le geste au néant absolu : c’est au contraire une transformation productive et créatrice qui fait passer le geste d’un régime de présence à un autre, d’une modalité d’existence à une autre, d’un type de perceptibilité à un autre. Le geste dissous ne s’annule jamais complètement : il devient au contraire une zone de plus en plus floue dont les limites s’estompent graduellement, un espace de plus en plus instable dont la configuration change continuellement, une présence de plus en plus indéterminée dont l’identité devient incertaine. La forme définie et délimitée se défait progressivement et irréversiblement pour devenir atmosphère diffuse et englobante : ce qui était figure nette se transforme en fond vague, ce qui était présence concentrée devient ambiance dispersée, ce qui était identité définie se mue en indétermination flottante. Cette transformation atmosphérique révèle que la dissolution n’appauvrit pas nécessairement en supprimant mais peut au contraire enrichir en transformant, que la perte de netteté peut ouvrir vers d’autres qualités perceptives que la définition précise ne pouvait atteindre, que l’indétermination croissante peut générer une présence d’un autre ordre que celle de la figure clairement délimitée. Dans les peintures de Gerhard Richter obtenues par raclage ou floutage systématique, les formes initialement nettes se dissolvent en zones floues : les contours disparaissent, les figures se transforment en présences vaporeuses, les gestes picturaux se fondent en atmosphères indistinctes. Cette dissolution ne détruit pas l’image mais la transforme en créant une qualité atmosphérique, brumeuse, indéterminée qui possède sa propre beauté. Dans les photographies floues de Saul Leiter ou de Rinko Kawauchi, la perte volontaire de netteté transforme les scènes urbaines ou intimes en atmosphères colorées : les gestes et les corps se dissolvent en taches de couleur, les formes se fondent en ambiances, la clarté documentaire cède la place à la poésie atmosphérique. La perte de contour comme transformation révèle ainsi que la dissolution peut être non pas une perte pure et simple mais un passage vers un autre régime esthétique, que le flou croissant peut créer des qualités atmosphériques impossibles dans la netteté, que l’indétermination progressive peut générer une présence vaporeuse, évanescente, poétique qui possède sa propre légitimité et sa propre puissance évocatrice distincte de celle de la forme nettement définie.

Le Geste Englouti : Disparition Totale, Absorption Définitive, Immersion Sans Retour

Le geste englouti disparaît littéralement et complètement dans un milieu qui l’avale totalement, qui l’absorbe définitivement, qui le digère entièrement sans laisser aucune trace visible de son existence antérieure. Il est avalé comme une proie par un prédateur qui le consomme intégralement, absorbé comme une goutte d’eau par un océan qui l’assimile sans résidu, englouti comme un objet par un gouffre qui le fait disparaître sans retour possible. L’engloutissement ne produit jamais une simple occultation temporaire qui maintiendrait le geste intact sous une surface qui le cache : il opère au contraire comme une immersion totale et définitive qui transforme radicalement le geste au point de le faire disparaître comme entité reconnaissable et distincte. Cette absorption complète et irréversible révèle que le geste peut non seulement se transformer mais disparaître véritablement, non seulement s’affaiblir mais s’annuler totalement, non seulement se dissoudre partiellement mais être englouti complètement par des forces qui le dépassent absolument et finissent par le faire disparaître sans laisser de reste identifiable. Le geste englouti expose ainsi la vulnérabilité ultime de tout mouvement face aux puissances d’absorption qui peuvent le faire disparaître totalement.

L’Engloutissement comme Disparition Définitive : Effacement Total, Absence de Trace, Annulation Sans Résidu

L’engloutissement efface littéralement et totalement toute trace visible du geste qui existait auparavant : il ne reste plus rien de perceptible qui témoignerait de son existence passée, plus aucun vestige qui permettrait de le reconnaître ou de le reconstituer, plus aucun indice qui signalerait sa présence antérieure. Il n’y a plus du tout de surface visible où le geste pourrait se manifester car il a été complètement recouvert ou absorbé, plus aucun contour reconnaissable qui permettrait de le distinguer de son environnement car tous les contours se sont dissous, plus aucun mouvement distinct qui signalerait sa persistance car toute activité autonome a cessé. Le geste englouti devient ainsi paradoxalement une absence pure et totale plutôt qu’une présence diminuée ou cachée : il ne subsiste pas affaibli ou enfoui mais disparaît véritablement, il ne persiste pas sous une forme dégradée mais s’annule complètement, il ne se maintient pas invisiblement mais cesse effectivement d’exister comme entité distincte. Cette annulation sans résidu révèle que la disparition peut être totale et définitive, que l’absorption peut être complète et sans retour, que certaines puissances d’engloutissement possèdent la capacité de faire disparaître le geste sans laisser aucune trace qui permettrait de le retrouver ou de le reconstituer. Dans les peintures monochromes radicales (Yves Klein, Robert Ryman, Ad Reinhardt), tous les gestes picturaux individuels disparaissent sous l’uniformité de la surface monochrome : aucune trace de pinceau n’est visible, aucun contour ne subsiste, aucune figure ne se distingue. Le geste pictural s’est totalement englouti dans l’homogénéité de la couleur uniforme qui ne laisse subsister aucun vestige de l’activité qui l’a produite. Dans les œuvres de Anish Kapoor utilisant le Vantablack (matériau absorbant 99,96% de la lumière), les formes disparaissent littéralement dans le noir absolu : les contours s’effacent, la profondeur s’annule, tout relief disparaît dans une surface qui engloutit visuellement tout ce qu’elle recouvre. L’engloutissement comme disparition révèle ainsi que certains milieux ou matériaux possèdent une puissance d’absorption si radicale qu’ils peuvent faire disparaître totalement toute trace du geste, que l’annulation peut être si complète qu’elle ne laisse subsister aucun résidu qui témoignerait de ce qui a été englouti, que la disparition peut atteindre un degré d’absoluité qui transforme la présence en absence pure sans transition ni vestige intermédiaire.

L’Immersion Totale comme Dynamique Paradoxale : Persistance Transformée, Existence Ailleurs, Disparition Active

L’immersion totale qui engloutit le geste n’est paradoxalement jamais un simple arrêt définitif qui mettrait fin à toute existence et à toute activité : c’est au contraire une dynamique paradoxale de transformation qui fait que le geste continue d’exister mais ailleurs, autrement, sous une forme radicalement différente de celle qu’il possédait avant son engloutissement. Le geste englouti ne cesse pas totalement d’exister au sens où il s’annulerait dans le néant absolu : il continue au contraire d’agir et de produire des effets, mais désormais dissous dans un milieu infiniment plus vaste qui le dépasse et le transforme, intégré dans une totalité englobante qui l’assimile et le reconfigure, fondu dans une continuité qui le fait participer à une dynamique collective plutôt qu’individuelle. Le geste englouti devient ainsi littéralement une disparition active plutôt qu’une annulation passive : il disparaît comme entité autonome et distincte mais persiste comme composante assimilée d’un ensemble plus vaste, il s’efface comme figure reconnaissable mais continue d’agir comme force anonyme au sein du milieu qui l’a absorbé, il se dissout comme présence identifiable mais subsiste comme énergie diffuse dans la totalité qui l’englobe. Cette persistance transformée révèle que l’engloutissement n’est jamais purement négatif et annihilant mais toujours aussi positif et transformateur, que la disparition du geste comme entité distincte peut coïncider avec sa continuation sous une autre forme, que l’absorption totale peut paradoxalement permettre au geste de participer à une dynamique collective qui le dépasse et l’intègre sans l’annuler complètement. Dans les océans où se jettent les fleuves, l’eau fluviale s’engloutit totalement dans l’eau marine : elle perd son identité distincte, ses contours se dissolvent, sa présence séparée disparaît – et pourtant elle continue d’exister comme partie intégrante de l’océan, elle persiste comme composante assimilée de la masse marine, elle participe aux courants et aux cycles océaniques même si elle n’est plus reconnaissable comme eau de fleuve. Dans les pratiques de méditation ou de contemplation mystique, le sentiment du moi individuel s’engloutit dans une conscience plus vaste : le sujet disparaît comme entité séparée mais persiste comme participant à une totalité englobante, l’ego s’efface mais la conscience continue, l’identité distincte se dissout mais l’existence transformée persiste. L’immersion totale comme dynamique révèle ainsi que l’engloutissement peut être paradoxalement un passage vers une autre modalité d’existence plutôt qu’une annulation pure et simple, que la disparition du geste comme entité autonome peut coïncider avec sa continuation sous forme de participation à un ensemble qui le dépasse et l’absorbe sans l’annihiler totalement, que l’absorption définitive peut transformer le geste d’une présence individuelle distincte en une composante anonyme d’une dynamique collective qui l’englobe, le transforme et le fait persister autrement dans une continuité qui transcende son identité antérieure.

Conclusion : L’Absorption comme Vérité Profonde du Geste Dépendant et Vulnérable au Milieu

Le geste absorbé sous ses trois modalités principales – immersion qui enfonce et dissimule, dissolution qui dilue et disperse, engloutissement qui avale et fait disparaître totalement – révèle une dynamique fondamentale d’immersion, de dissolution et d’engloutissement qui expose la dépendance radicale de tout geste à l’égard du milieu dans lequel il se déploie et sa vulnérabilité face aux puissances d’absorption qui peuvent le faire disparaître. Il montre explicitement et radicalement que le geste peut se laisser prendre par ce qui l’entoure et l’englobe, se dissoudre progressivement en perdant sa cohésion et ses contours, disparaître totalement en s’engloutissant dans un milieu qui le dépasse absolument. Immersion, dissolution, engloutissement : autant de stratégies convergentes par lesquelles le geste perd progressivement ou brutalement son autonomie supposée, abandonne graduellement ou soudainement sa distinction nette, renonce continûment ou instantanément à son identité séparée pour se fondre, se mélanger, se dissoudre dans un environnement qui l’absorbe et l’assimile. Dans cette absorption constitutive et cette perte d’autonomie, le geste trouve paradoxalement non pas sa faiblesse mais sa vérité la plus profonde et la plus instable : celle d’un mouvement qui n’a jamais possédé l’indépendance absolue qu’on lui prêtait, qui a toujours dépendu radicalement du milieu dans lequel il évoluait, qui a constamment été vulnérable aux forces d’absorption qui pouvaient le dissoudre ou l’engloutir. Cette vérité absorbée révèle finalement que l’autonomie, la distinction, l’identité séparée du geste ne sont pas des états naturels et garantis mais des constructions précaires et temporaires constamment menacées par les puissances d’immersion, de dissolution et d’engloutissement qui traversent tout milieu, que le geste ne peut jamais se prétendre totalement indépendant de son environnement mais doit reconnaître sa dépendance constitutive et sa vulnérabilité permanente, que la fusion avec le milieu ambiant n’est pas un accident exceptionnel mais une possibilité structurelle toujours présente qui peut à tout moment transformer la présence distincte en absorption totale – exposant ainsi que le geste existe toujours dans une tension entre l’affirmation de son autonomie et la menace de sa dissolution, entre le maintien de ses contours et la tentation de se fondre dans l’environnement, entre la préservation de son identité et le risque d’être englouti par des forces qui le dépassent et finissent par l’absorber complètement dans une continuité qui efface toute distinction et toute séparation.


The Lost Daughter, de Maggie Gyllenhaal : une nouvelle figure de mère

Pour son premier film derrière la caméra, la comédienne américaine Maggie Gyllenhaal n’a pas eu froid aux yeux en s’attaquant à une adaptation difficile d’un roman d’Elena Ferrante. L’utilisation régulière de flashbacks, une intrigue qui ne se dévoile que par petites touches et un déroutant mélange des genres confirment encore l’ambition de la cinéaste débutante. Si nous saluons la prise de risque et que le film présente une vision de la maternité rarement vue au cinéma, nous assumons un regard quelque peu isolé au milieu du concert de louanges qui a accompagné sa sortie. Un premier film prometteur, assurément. Une réussite totale, nullement. 

Acclamée à la Mostra de Venise et récompensée pour son scénario original, on peut dire que Maggie Gyllenhaal a marqué les esprits pour son passage à la réalisation. Objectivement, ce succès est mérité car pour une première, la comédienne américaine (Adaptation, Confessions d’un homme dangereux, La Secrétaire) n’a vraiment pas choisi la voie de la facilité. Elle a en effet adapté La figlia oscura (Poupée volée), un roman de la mystérieuse (on ignore qui se cache derrière ce pseudonyme) autrice italienne à succès Elena Ferrante, publié en 2006. Difficile à transposer au cinéma, le récit suit Leda (Olivia Colman), une professeure de littérature proche de la cinquantaine, qui se trouve en vacances sur une île grecque où elle a loué un petit appartement. La paix de ce repos au soleil est rapidement contrariée lorsque débarque, sur la plage déserte où notre héroïne a l’habitude de se rendre, une famille américaine vulgaire et particulièrement envahissante. Dans le groupe, Leda se prend néanmoins d’une obsession curieuse pour Nina (Dakota Johnson), une jeune et jolie mère d’une petite fille, dont les difficultés lui rappellent bien des souvenirs personnels…

De ce matériau à la fois simple et déroutant, Maggie Gyllenhaal a choisi de tirer une adaptation pour le moins ambitieuse. Sur un faux rythme composé d’un présent mystérieux entrecoupé de nombreux flashbacks sous forme de souvenirs où Leda (jouée jeune par Jessie Buckley, qui ne ressemble pas à Olivia Colman, mais ça ne choque point) se souvient de ses problèmes à élever ses deux filles, le film ne se dévoile que progressivement et conservera jusqu’au bout une part importante d’allusion et de mystère. Côté cadrage, l’accent est mis sur les visages des personnages, souvent filmés en très gros plan. Il faut dire que, comme souvent lorsqu’un comédien passe derrière la caméra, les acteurs sont très investis et bien mis en valeur. On a commencé l’année 2021 avec Olivia Colman (le formidable The Father, aux côtés d’Anthony Hopkins), on la termine donc également avec elle (produit par Netflix, le film est sorti le 31 décembre). Elle s’acquitte dans The Lost Daughter d’une tâche peu évidente, car son personnage est aussi étrange que le récit : mal à l’aise, perturbée, erratique, Leda semble incapable de nouer une relation « normale » avec qui que ce soit. Les partenaires de jeu de Colman (Dakota Johnson, mais aussi Ed Harris et Dagmara Domińczyk) font face aux mêmes défis. Le film est une succession de malaises, de silences lourds, d’atmosphères qui s’empoisonnent soudainement, d’émotion contenue, de blessures qu’on ne parvient pas à exprimer. Tous les personnages semblent arborer un masque qui se fendille régulièrement, comme si leurs vrais sentiments qui gisent en-dessous ne pouvaient être contenus.

Ces personnages difficiles à aborder – autant pour les comédiens que pour les spectateurs – paraissent longtemps s’accorder aux choix stylistiques de Maggie Gyllenhaal, en particulier le mystère et la menace. Les signes que les vacances idylliques de Leda vont mal tourner s’accumulent en effet très vite : après le ton léger des premières images, le charme de l’appartement qu’elle loue est rompu par la lumière du phare, le bruit de la corne de brume, les fruits pourris dans la coupelle ou encore les insectes qui rentrent par la fenêtre. Le calme de la plage est quant à lui brisé par cette famille bruyante qui s’y établit. Leda est même blessée au dos par une grosse pomme de pin chutant d’un arbre. Lorsqu’elle dérobe la poupée de la petite fille de Nina, le décor semble planté : on pense avoir affaire à un thriller mettant aux prises une femme perturbée et un groupe antagoniste, sur fond de traumatismes enfouis, dans un cadre estival.

Ce n’est pas tant le fait que Gyllenhaal ne choisisse pas cette voie scénaristique qui pose problème, que le fait que différentes options narratives qui ont été introduites ne mènent tout simplement à rien. Il est en effet difficile de comprendre pourquoi cette famille d’Américains (on précisera que dans ce film situé, pour rappel, en Grèce, tout le monde parle évidemment couramment l’anglais…), omniprésente dans le récit et dont le caractère menaçant est lourdement appuyé (le serveur du bar de la plage, Will, avertit même Leda du danger), disparaît tout simplement de l’histoire dans la conclusion, sans qu’une quelconque situation n’ait été exploitée (le mari violent de Nina, ses difficultés avec sa fille, la provocation des enfants adolescents insupportables, le vol de la poupée). L’amorce d’une relation sentimentale avec Lyle (Ed Harris), portant lui aussi une croix du passé, subit le même sort. La rupture présentée comme définitive entre Leda et ses filles ? Le fossé est bizarrement comblé dans la dernière séquence qui semble prendre un malin plaisir à nier toutes les croyances du spectateur. Que The Lost Daughter soit un film original et déroutant, pourquoi pas. En réalité, il est surtout frustrant et abusivement elliptique, et il ne subsiste finalement que peu de mystère au bout du compte…

Reste le grand atout du film, qui témoigne d’une vraie personnalité de cinéaste chez Maggie Gyllenhaal : une expérience de la maternité rarement vue au cinéma. Non pas tant celle de la mauvaise mère que celle de la mère qui ne s’assume pas. Une mère qui n’est pas comblée par ses enfants (Leda avouera qu’après avoir abandonné ses filles et son mari, elle s’est sentie « extraordinairement bien » pendant les trois ans passés loin d’eux), qui rêve d’autre chose, qui préfère jouir de la vie dans les bras d’un amant et nourrir des rêves d’une carrière d’experte littéraire. Leda, c’est l’anti « mère courage », c’est la mère banalement humaine, symptôme peu reluisant d’une époque hédoniste où les valeurs morales et familiales ont implosé. Une époque où les mères ne se sacrifient plus, où leur épanouissement personnel et l’expérience maternelle sont mutuellement exclusifs. Dans ce contexte, Olivia Colman a le bon goût de ne pas imposer une culpabilité artificielle à coups de larmes et de regrets appuyés, lui préférant une somme de contradictions qui laissent au spectateur un champ d’interprétation (et d’empathie) entièrement ouvert… C’est ce personnage ambigu et complexe, ainsi que la belle ambition de Maggie Gyllenhaal dans ce premier film qu’elle a écrit et mis en scène, qu’il faut retenir de The Lost Daughter, qui nous aura hélas laissés sur notre faim à bien d’autres égards.

Synopsis : Leda est une professeure d’anglais et mère divorcée. Après que ses deux filles l’ont quittée pour aller rendre visite à leur père au Canada, elle décide de prendre des vacances sur une île grecque.

The Lost Daughter : Bande-annonce

The Lost Daughter : Fiche technique

Réalisatrice : Maggie Gyllenhaal
Scénario : Maggie Gyllenhaal (d’après le roman La figlia oscura d’Elena Ferrante (2006))
Interprétation : Olivia Colman (Leda Caruso), Jessie Buckley (Leda Carusa jeune), Dakota Johnson (Nina), Peter Sarsgaard (professeur Hardy), Ed Harris (Lyle), Dagmara Domińczyk (Callie)
Photographie : Hélène Louvart
Montage : Affonso Gonçalves
Musique : Dickon Hinchliffe
Producteurs : Charlie Dorfman, Maggie Gyllenhaal, Osnat Handelsman-Keren et Talia Kleinhendler
Sociétés de production : Endeavor Content, Pie Films, Samuel Marshall Productions, In the Current et Faliro House Productions
Durée : 121 min.
Genre : Drame psychologique
Date de sortie : 31 décembre 2021
États-Unis/Grèce – 2021

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3

Mes frères et moi : chanter sur du sable brûlant

3

Mes frères et moi est le premier long métrage de Yohan Manca. Le film parle d’une fratrie dont le plus jeune frère découvre le chant lyrique et y trouve un peu de joie. Un film d’été, une histoire d’amour fraternel et artistique, jamais mièvre.

Naissance d’une passion

Mes frères et moi est l’adaptation d’une pièce de théâtre. Pourtant, de mouvement, de cinéma, il est sans arrêt question dans le film. Les quatre voix off qui composaient la pièce originelle ont disparu au profit d’une seule, celle de Nour. Elle ouvre et clôt le film. Un film d’été, solaire, où la joie s’invite sous la forme d’un cours de chant lyrique. Or, Mes frères et moi n’oublie pas non plus d’aborder la violence, autant que l’amour, qui règne dans cette fratrie de quasi orphelins. Le père est décédé et la mère en fin de vie, clouée sur un lit pour mourir chez elle accompagnée, grâce à Nour, par les airs d’opéra que lui chantait son mari autrefois. Autour de Nour, tout s’agite tout le temps alors que lui rentre tranquillement dans la moiteur de l’été, son sable brûlant, ses parties de foot dont il n’est que spectateur. Lors d’un travail de redressement (avant le vrai travail qui l’attend selon son grand frère), Nour fait la connaissance de Sarah. Rien de magique dans cette rencontre, juste Nour qui observe et qui veut en faire partie. Après, il y a sa voix posée là comme ça, qui imite les chants entendus, et qui fascine Sarah. L’opéra se fond, grâce à l’habileté de Yohan Manca, parfaitement dans le décor de cité qui nous est dépeint. On a envie d’y croire à ce stage d’été improbable auquel Nour se rend toujours en courant. Si le film dresse des obstacles entre la musique et Nour, il n’est jamais naïf quant à ses chances de faire partie un jour d’un monde si éloigné du sien. Car s’il s’y fond le temps du cours de chant, il est certain que c’est un monde qui n’appartient pas à Nour. Il n’y aura pas de scène lyrique de fin où Nour devient un grand chanteur.

On aperçoit juste son visage baigné des mêmes larmes que celui d’Héloïse à la fin de Portrait de la jeune fille en feu. Et cela suffit à nous combler, comme une boucle qui se referme, un instant de joie gravé qui, peut-être, donne enfin l’élan pour vivre sa propre vie. Nour est interprété avec brio par un gamin qui fait ça comme si toute sa vie il l’avait fait, mais aussi avec la fougue des (presque) toutes premières fois face à la caméra. Si l’on s’en tient au dossier de presse du film, on découvre que ce jeune comédien a appris à chanter parce qu’il avait l’oreille absolue, un petit miracle en somme. Face à lui, Judith Chelma s’impose tout le temps comme une évidence. Elle joue sans forcer, son personnage n’est jamais moralisateur, toujours à l’écoute, juste assez fou pour tout tenter, ne rien lâcher, s’introduire là où elle veut. Mais c’est encore Yohan Manca qui en parle le mieux (toujours dans le dossier de presse du film) : « Quand j’ai entendu Judith chanter La Traviata, moi qui ne connaissais rien à l’opéra, je suis devenu amoureux de cet art musical. L’opéra s’est imposé comme choix idéal et fascinant pour être l’objet de la vocation de Nour ». Le spectateur entendant les voix mêlées de Nour et Sarah ne peuvent que tomber amoureux de l’opéra et surtout de Judith Chelma elle-même, si lumineuse.

Je rêvais d’un autre monde

Le film ne se contente pas de raconter la joie procurée par l’art dans une vie de petit garçon, il parle aussi d’une fratrie. Chaque frère a ici la part belle, corps masculins, imposants, violents, mais aussi pétris d’amour pour une mère et pour une vie tous ensemble qu’ils savent menacée à chaque instant. Ils ne sont jamais figés et les trois acteurs qui jouent les grands frères sont formidables, mention spéciale à Sofian Khammes (déjà vu dans Un triomphe notamment) alias Mo, toujours « au boulot », joyeux, infatigable, mais plein d’un vide qu’il peine à combler et qu’il remplit de sa poésie particulière. Ici, on se dit qu’on s’aime à coup de pression et c’est toujours au corps à corps, dans la lutte. Les personnages sont construits avec soin, suivis dans leurs moindres mouvements, leur expression singulière. Chacun donne une idée de la manière dont il perçoit la survie permanente, sur le qui-vive. Chaque fois, le film épouse le mouvement du frère en question, sa démarche, son terrain de jeu. Le lien entre tous est ce grand-frère « le seul qui a entendu papa chanter », celui qui verra le dernier sourire de la mère.

Mais le véritable lien entre tous, c’est Nour et son infatigable recherche de joie, sa voix si pure qui s’élève dans l’appartement, comme un souffle nouveau. Il y a des scènes de tension plus lourde, toujours contrebalancées par l’humour qui unie le quatuor, comme ce diner de pâtes au ketchup devant un oncle trop prétentieux. Tout est toujours prêt à exploser, les moments chantés sont donc comme une respiration, un instant de grâce qui viennent donner tout son sens, son souffle et son intelligence au film. Peu à peu, alors même qu’il grandit, Nour retrouve une part d’enfance enfouie, une beauté brute qui est contenue en lui. Certes, il vit aussi en parallèle des émotions violentes et un monde qui ne l’attend pas, mais il parvient avec le chant lyrique à développer à l’intérieur de lui-même, un monde qui l’accueille à bras ouverts, qui, comme le dit Sarah, lui apprendra à voir tout autrement. Ce n’est donc qu’un passage dans la vie de Nour, pas encore 16 ans, qui ne sait pas de quoi demain sera fait, mais qui affirme qu’il doit partir. Qu’importe si ce n’est qu’un rêve, il suffit qu’il chante pour convoquer en lui la joie brute d’un instant où sa voix s’élève pour réenchanter sa vie. Plus qu’une histoire d’amour, Nour rencontre une passion et éclot sous nos yeux.

Mes frères et moi : Bande annonce

Mes frères et moi : Fiche technique

Synopsis : Nour a 14 ans. Il vit dans un quartier populaire au bord de la mer. Il s’apprête à passer un été rythmé par les mésaventures de ses grands frères, la maladie de sa mère et des travaux d’intérêt général. Alors qu’il doit repeindre un couloir de son collège, il rencontre Sarah, une chanteuse lyrique qui anime un cours d’été. Une rencontre qui va lui ouvrir de nouveaux horizons…

Réalisateur : Yohan Manca
Scénario : Yohan Manca, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre
Interprètes : Judith Chelma, Maël Rouin Berrandou, Dali Benssalah, Sofian Khammes, Moncef Farfar
Photographie : Marco Graziaplena
Montage : Clémence Diard
Société de production : A Single Man
Distributeur : Ad Vitam
Durée : 108 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 5 janvier 2022

France – 2021

Once Upon a Time in 1973 : Licorice Pizza

Faire un teen movie 70’s n’est pas donné à qui veut. Il fallait sans conteste le talent ainsi que l’aisance de l’incontournable Paul Thomas Anderson pour s’y coller et (accessoirement) réussir une œuvre qui à tout d’une (fausse) boutade d’adolescent.

Synopsis : Durant l’été 1973, le jeune Gary Valentine rencontre la belle Alana Kane qu’il est bien décidé à séduire…

« Pizza à la réglisse »

Si je vous dis que le dernier film de Paul Thomas Anderson est un teen movie situé dans les années 1970, vous allez sûrement être surpris. Ce sentiment pourra peut-être même virer à l’étonnement si j’ajoute, à cela, que l’œuvre en question se nomme Licorice Pizza, soit littéralement « Pizza à la réglisse ». Il est vrai que, pour les aficionados de « PTA », cette rapide description a de quoi dérouter. Le neuvième long-métrage du cinéaste (d)étonne quelque peu dans la filmographie plutôt éclectique qu’il a jusqu’ici mise au point.

Tous ses films ou presque mettent en scène l’ascension, puis la chute d’un héros masculin solitaire, prêt à tout pour réussir, et ce, qu’il parle d’une star du cinéma pornographique des années 70 dans Boogie Nights (1997) ou évoque la trajectoire d’un ex-soldat, devenu, après le Seconde Guerre mondiale, le gourou d’une secte dans The Master (2012). Paul Thomas Anderson est un cinéaste caméléon, capable de s’approprier n’importe quel thématique. Avec lui, le moindre détail historique ou imaginé devient une œuvre unique et personnelle, comme en témoigne son dernier film en date, Phantom Thread (2017), incursion dans le redoutable milieu de la mode au début des années 50.

De ce point de vue, Licorice Pizza ne fait pas exception à la règle. Contrairement à ce que le titre laisse présager, l’œuvre est belle et bien marquée par le fer rouge de PTA. Les multiples personnages que l’on retrouve à l’écran rappellent l’aspect choral de Magnolia (1999), de même que l’ambiance 70’s, dans laquelle beigne l’intrigue, renvoie à celle de Inherent Vice (2017). Loin d’être une œuvre mineure, Licorice Pizza apparaît, à bien des égards, comme l’évènement cinématographique de ce début d’année 2022.

Teen movie or not teen movie ?

Si Paul Thomas Anderson fait volontiers appel à des acteurs confirmés tels que Bradley Cooper ou Sean Penn, pour incarner les personnages secondaires, le réalisateur a fait le pari (gagnant) de confier les rôles principaux à des comédien.e.s peu connu.e.s. Mention particulière à Cooper Hoffman et Alana Haim qui interprètent respectivement Gary Valentine et Alana Kane, les deux héros du film. La fraîcheur de leur interprétation participe à la réussite d’une œuvre qui utilise l’intrigue principale – celle d’une histoire d’amour entre deux adolescents que tout semble opposer – comme un catalyseur narratif donnant corps à une représentation alternative de la société américaine des années 70. Paul Thomas Anderson se réapproprie le traditionnel genre du teen movie. On peut, de prime abord, être tenté d’affirmer que le film ne propose rien de nouveau sous le soleil.

En effet, en choisissant de situer son intrigue durant l’été 1973, Paul Thomas Anderson se place paradoxalement à contre-courant de la tendance qui règne actuellement à Hollywood, notamment celle qui consiste à idéaliser un peu (trop) le passé. Licorice Pizza est tout sauf une hagiographie des années Nixon, encore moins l’apologie d’une période supposément bénie pour le 7e art. Bien que ces thématiques ne soient pas absentes, l’intérêt du film se trouve ailleurs. Contre toute attente, le nouveau PTA s’inscrit davantage dans le droite fil de Rose Bonbon (1985) que de Once Upon a Time in Hollywood (2019). Licorice Pizza dresse, en somme, un portrait sans fard de la jeunesse de 1973, en s’affranchissant du sempiternel triptyque « sex, drugs and rock’n’roll ». En parvenant à jongler habilement avec les frontières du teen movie, le film parvient à éviter les poncifs du genre, en même temps qu’il renouvelle la manière de traiter de thématiques éculées au cinéma, telles que l’amour ou l’entrée dans l’âge adulte.

Amour, gloire et rock’n’roll

Licorice Pizza se distingue donc des teen movies classiques par la manière singulière qu’a le réalisateur de parler de l’amour adolescent. De ce point de vue, le film déjoue l’horizon d’attente du public. Paul Thomas Anderson est un cinéaste qui n’a pas peur d’embrasser plusieurs paradoxes à la fois. Non seulement, il fait le pari (réussi) de réinventer le teen movie 2.0, et ce, à partir d’une intrigue ouvertement 70’s, mais il parvient, également, à développer son sujet en évitant justement de l’aborder maladroitement.

Paul Thomas Anderson réitère, en somme, une fois de plus son art du patchwork narratif. En faisant volontiers passer l’intrigue amoureuse au second plan, le cinéaste insère une multitudes de petites histoires qui emmènent le film vers des cimes insoupçonnées. Le film évoque des sujets divers allant d’une entreprise avortée de vente de matelas à eau à la l’homophobie qui règne dans la politique. Ces différents arcs narratifs permettent au cinéaste de donner à voir un panorama de la société américaine sans une once de naïveté ou d’angélisme niais.

L’histoire entre Gary Valentine et Alana Haim a tout d’une sorte de conte de fée moderne. Il est évident que l’ambiance du film et la B.O renforcent cette sensation. La vallée de San Francisco, où se déroule la majeure partie du film, est aussi bien magnifiée par la musique rock de Johnny Greenwood, inspirée du hit parade de l’époque, que par le magnifique travail sur la lumière de Michel Bauman. Cette atmosphère « rose bonbon » constitue une sorte de bulle enchantée qui participe au plaisir éprouvé, lorsque l’on découvre le film. Cette atmosphère presque surannée rend compte de l’insouciance des personnages. Ces derniers vivent, pour la plupart, le temps des premières fois. Si l’intrigue regorge de nombreux rebondissements, le cinéaste évite, néanmoins, de proposer une vision « simpliste » de l’amour adolescent. Aux héros à la beauté de papier glacé, Licorice Pizza préfère des personnages hauts en couleur qui s’écartent volontiers des canons habituels.

Loin d’être une blague d’adolescent, Licorice Pizza s’impose comme à coup sûr comme le nouveau totem générationnel de notre époque. Si à l’heure qu’il, le film n’a reçu que deux nominations aux Golden Globes, dans la catégorie meilleur.e acteur.trice dans une comédie musicale, gageons que l’œuvre de Paul Thomas Anderson attirera l’attention du public.

Bande-annonce – Licorice Pizza

Fiche techniqueLicorice Pizza

Réalisation et scénario : Paul Thomas Anderson
Société de production : Metro Goldwyn Mayer, Focus Features, Bron et Ghoulardi Film Company
Distribution : United Artists Releasing (États-Unis), Universal Pictures International France (France)
Interprétation : Cooper Hoffman (Gary Valentine), Alana Haim (Alana Kane), Sean Penn (Jack Holden), Bradley Cooper (Jon Peters)
Durée : 2h13
Genre : comédie dramatique
Sortie : 5 janvier 2022
Pays : États-Unis

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4

Fort Massacre, de Joseph M. Newman en DVD/Blu Ray chez Sidonis

Réalisé en 1958 par Joseph M. Newman, Fort Massacre est un de ces westerns de légende réactualisés régulièrement par les éditions Sidonis. L’histoire d’une poignée de soldats embarqués en territoire apache par un officier ivre de vengeance. L’occasion de retrouver Joël McCrea, une des grandes figures du western dans un film au scénario surprenant et à la réalisation originale. A découvrir pour la première fois en Blu-Ray.

Patrouille perdue

Une patrouille décimée d’une douzaine de soldats erre en territoire apache. En l’absence du capitaine, tué dans une escarmouche, c’est un simple sergent qui reprend le commandement. Sauf que ce dernier, obsédé par la mort de sa femme et de ses enfants, n’a qu’une idée en tête : se venger. Le cadre, magnifiquement austère, est celui de l’ouest américain. La photographie de Carl E. Gutrie et le format scope servent au mieux ces grands espaces. Il y a du John Ford dans ce film : les décors naturels, la cavalerie (la Patrouille perdue, Rio Grande) et un personnage porté par la haine (La Prisonnière du Désert).

Tension psychologique

Le scénario signé Martin Goldsmith met en jeu les tensions qui s’installent progressivement entre l’officier et ses hommes. Des soldats qui prennent peu à peu conscience de la trajectoire suicidaire dans laquelle leur supérieur de circonstance les entraine. D’excellents acteurs (John Russell, Forest Tucker) portés par des dialogues inspirés donnent de l’épaisseur à cette confrontation. Quant à Joël McCrea, utilisé ici à contre-emploi, il trouve l’un de ses meilleurs rôles. Il campe un homme hanté par le passé, déchiré entre son désir de vengeance et la culpabilité de voir ses hommes périr par sa faute. Les montres de ces derniers, qu’il conserve et remonte régulièrement comme des cœurs encore battants sont une des images les plus marquantes de ce western très sombre.

Western noir

Le titre évoque un massacre, le film en comporte en fait plusieurs. Celui, hors-champ, de la famille de Vinson auquel répond une tuerie perpétrée par les soldats eux-mêmes. De fait, le scénario se caractérise par un pessimisme radical. Indiens et Blancs se tuent sans pitié, soldats et officiers s’enferrent dans la défiance et même hommes et femmes (l’Indienne jouée par Susan Cabot) ne réussissent pas à se comprendre. Une  noirceur qui  préfigure le western crépusculaire des années 70, celui de Peckinpah notamment. Un bon western.

Fiche technique :

  • Titre : Fort Massacre
  • Titre original : Fort Massacre
  • Réalisation : Joseph M. Newman
  • Scénario : Martin Goldsmith
  • Chef opérateur : Carl E. Guthrie
  • Musique : Marlin Skiles
  • Costumes : Bert Henrikson
  • Production : Walter Mirisch
  • Durée : 80 minutes
  • Date de sortie : Drapeau des États-Unis États-Unis : mai 1958

Bande annonce :

https://www.youtube.com/watch?v=Mg0PeDPQdsY

Contenu :

– DVD, Blu-Ray ou Combo DVD/Blu-Ray

Format : 2.35 – 16/9

Audio : VOSTFR – VF

Durée du film : 80 min

– Bonus :

Bertrand Tavernier présente le film : 14′

Patrick Brion présente le film : 10′

Jean-François Giré présente le film : 13′

– Bande annonce

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3.5

Belle, le conte 3.0 de Mamoru Hosoda

Pour son nouveau long métrage, Belle, Mamoru Hosoda, le réalisateur de La Traversée du temps ou Les Enfants loups, revient sur la relation entre le monde virtuel et la réalité dans une relecture moderne et émouvante de La Belle et la Bête.

Pour tous ceux qui connaissent le travail de Mamoru Hosoda, le point de départ de Belle, son dernier long métrage, évoquera forcément Summer Wars. Les premières minutes de Belle présentent un monde virtuel dénommé U. Il s’agit d’une sorte de réseau social dans lequel évoluent des avatars appelés AS.
En quelques plans, Hosoda établit un contraste frappant entre U. et la réalité dans laquelle évolue la jeune Suzu. Autant le monde virtuel est multicolore, foisonnant de vie, peuplé d’un monde bigarré et habité d’une musique qui envahit tout l’espace, autant le monde réel où habite Suzu est calme, désert et silencieux. D’ailleurs, le film jouera longtemps sur le contraste entre le silence de Suzu et les chansons de Belle.
Car Belle, la star virtuelle, populaire chanteuse enchanteresse de U., n’est autre que l’AS de Suzu. Et le contraste entre monde virtuel et réalité se prolonge dans les caractères de ces deux personnages. Belle devient vite une star, une personnalité éclatante qui ose s’affirmer en public, y compris devant des milliers d’auditeurs, lors de spectacles impressionnants. Suzu, quant à elle, se cache derrière sa copine dès que quelqu’un veut lui parler, perd toute contenance lorsque le beau gosse du lycée l’approche et est incapable de chanter trois notes, sa voix se diluant dans sa timidité. Lorsqu’il s’agit de répéter une chanson avec une chorale de professeurs, Suzu chante… depuis sa cachette, sous la table. En bref, Suzu, c’est un modèle d’adolescente introvertie, le parangon de cette catégorie.
Or, la communication de U. précise que, dans ce monde virtuel, il est possible de « vivre une autre vie, recommencer à zéro ». Cependant, l’opposition entre le véritable personnage et l’avatar n’est que superficielle. En réalité, Belle ne fait qu’ activer les capacités enfouies en Suzu. L’AS affirme ces talents, il les rend évident. Belle, c’est une Suzu qui oserait affirmer son don pour le chant.
Le film de Hosoda joue beaucoup sur ces rapports entre le véritable personnage et son avatar virtuel. Longtemps, le nœud de l’action de Belle tourne autour du rapport entre la personnalité des êtres réels et celle de leur avatar, et sur la question du dévoilement de l’identité réelle cachée derrière les AS. Ainsi, il semblerait que la sanction maximale infligée à ceux qui ne respectent pas les règles de la communauté virtuelle, soit le dévoilement de leur « origine ». Suzu est littéralement terrifiée à l’idée qu’on la découvre derrière l’avatar de Belle. Dévoiler l’« origine » semble être une honte sociale, un anathème jeté sur une personne, qui la discréditerait à jamais. La ruine d’un avatar, qui aurait peut-être même de l’influence sur la personnalité réelle qui se cache derrière.
Car il ne faut pas oublier que les deux personnages ne sont pas indépendants l’un de l’autre. Hosoda crée toute une série de passerelles entre l’avatar et son « origine ». L’avatar se crée par une technique de « partage corporel » : il possède des particularités physiques de son origine, mais surtout des talents, des capacités. L’avatar n’est donc pas uniquement une fausse identité derrière laquelle se cache une personne réelle, c’est aussi une façon de mettre en valeur ses qualités.

Le film se construit en un constant aller-retour entre les deux mondes. La réalité influe sur U., mais l’inverse est également (voire plus) vrai : c’est dans la communauté virtuelle que se créent des interactions sociales qui auront des prolongements dans la réalité. C’est cette interconnexion entre réel et virtuel qui intéresse ici Hosoda, et le cinéaste ne se limite pas à la surface des choses. Belle repose sur un scénario complexe qui évite les facilités.
Mais Belle ne se contente pas d’être une œuvre intelligente. Le nouveau long métrage de Mamoru Hosoda est également d’une grande beauté esthétique. Aussi bien les scènes de communauté virtuelle que celles de la vie quotidienne sont toutes très travaillées esthétiquement, tout en ayant chacune leur identité visuelle propre.
La description minutieuse et ultra réaliste de la vie quotidienne la plus banale est une des caractéristiques du cinéma de Mamoru Hosoda, et ici aussi, comme dans La Traversée du temps, par exemple, il le réussit particulièrement bien. C’est justement ce passage par la vie quotidienne la plus ordinaire qui donne de la profondeur à ses personnages ; on pourrait même dire que c’est la base de l’édifice construit par Hosoda.
L’autre caractéristique flagrante du film Belle, c’est l’émotion qui s’en dégage. Petit à petit, imperceptiblement, Hosoda fait naître cette émotion. Ce ne sera jamais une émotion facile, à grands coups de violons. C’est une émotion qui se dégage des personnages eux-mêmes et des situations de rapports sociaux dans lesquelles ils se trouvent. Car, en extrême finalité, c’est cela que filme Hosoda, des rapports sociaux qui, rendus compliqués dans la vie réelle, s’expriment à travers un médium.

Belle : bande annonce

Belle : fiche technique

Titre original : 竜とそばかすの姫, Ryū to sobakasu no hime
Scénario et réalisation : Mamoru Hosoda
Interprètes : Kaho Nakamura (Suzu/Belle), Mamoru Miyano (Muitaro Hitokawa), Takeru Satoh (La Bête)
Musique : Yûta Bandoh, Ludvig Forssell, Taisei Iwasaki
Production : Yûichirô Saitô
Sociétés de production : Studio Chizu, BookWalker, Dentsu, Kadokawa, NTV, Toho Company
Société de distribution : Wild Bunch Distribution
Date de sortie en France : 29 décembre 2021
Genre : drame
Durée : 121 minutes
Japon – 2021

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4

Le vampire et le sang des vierges, en Mediabook, Blu-ray et DVD chez Artus Films

Amateur de cinéma gothique, les éditions Artus Films vont vous réjouir avec un petit bijou (et une rareté), Le vampire et le sang des vierges, un des uniques films d’horreur gothique allemand des années 60. Au programme : une malédiction, des morts toujours bien vivants, des forêts de cadavres, un château maudit et… Christopher Lee !

Poursuivant sa collection des chefs d’œuvre du gothique, les éditions Artus Films (qui ont, il faut le signaler, un fort beau catalogue de films de genre et de cinéma bis) nous proposent donc une rareté, Le vampire et le sang des vierges, d’Harald Reinl. Le film, adapté lointainement de la nouvelle d’Edgar Allan Poe Le Puits et le pendule, est une des rares productions du genre dans une Allemagne qui s’était surtout distinguée, à l’époque, avec ses films policiers, les krimis. Comme l’expliquent Christian Lucas et Stéphane Derderian dans le bonus de présentation du film, si le genre était populaire en Allemagne, c’était uniquement avec des films importés d’Italie (les films de Mario Bava) ou d’Angleterre.
Cette double influence se fait ressentir dès la scène d’ouverture, qui fait inexorablement penser au Masque du Démon, de Bava : une personne condamnée à mort à qui l’on applique un masque garni de pointes avec de l’exécuter. L’influence du cinéaste italien se fait aussi ressentir dans le traitement des images, et en particulier des couleurs : Harald Reinl parvient à instaurer une ambiance angoissante à travers son travail sur les décors et l’environnement visuel du film, surtout dès que l’on sort de la petite ville où se situe le début du film.
Une des scènes majeures du film, de ce point de vue, est la traversée d’une forêt maudite pour se rendre au château du comte Regula. Une forêt où les cadavres démembrés se mêlent aux arbres, comme si la nature elle-même avait été affectée, transformée par la présence du mal. Une des forces de ce film est de prendre le temps d’implanter son ambiance horrifique avant d’entrer dans le vif du sujet. Cela permet à Reinl de nous offrir quelques scènes vraiment réussies, mais aussi à contourner le défaut majeur d’un scénario très léger.
Pour faire simple, Le vampire et le sang des vierges nous parle d’un comte criminel, Frederic Regula (qui n’est pas du tout un vampire, il ne faut pas se fier au titre français ; le titre allemand original, Die Schlangengrube und das pendel, signifie “La Fosse aux serpents et le pendule”, et c’est beaucoup plus proche du film), condamné pour avoir torturé à mort douze vierges. Il a été dénoncé par celle qui aurait dû devenir sa treizième victime mais qui a réussi à s’échapper. Avant d’être écartelé, Regula lance une malédiction sur celle qui l’a dénoncé et sur le juge.
Le reste du film se déroule trente-cinq ans plus tard, lorsque deux personnes, Lilian von Brabant et Roger Monte Elise, reçoivent une invitation pour se rendre au château d’Andomai. L’invitation est signée par le comte Regula.
Bien entendu, la présence de Christopher Lee dans le rôle du comte Regula renvoie forcément aux productions de la Hammer. Outre la présence du grand acteur, là où l’influence du gothique britannique se fait aussi sentir, c’est dans l’érotisme assumé du film, ainsi que le plaisir pervers à la perspective de la souffrance des personnages.
Cependant, si l’influence est évidente, Harald Reinl fait de son film Le vampire et le sang des vierges une œuvre typiquement allemande, en particulier dans le choix de la ville bavaroise de Rothenburg ob der Tauber pour filmer la première partie.
Tous les éléments constitutifs de l’horreur gothique sont présents ici : la lande désertée parsemée d’arbres morts et de crucifix censés chasser le mal, les statues anxiogènes, la procession religieuse contre “le mangeur d’hommes du Sanderthal”, la malédiction, des bâtiments en ruines, une population effrayée et un serviteur effrayant, et surtout le château comme lieu maudit au milieu d’une terre desséchée, objet de toutes les peurs et légendes, lieu dédié à la souffrance.
L’esthétique du film joue aussi beaucoup sur les lieux communs gothiques : le château, le tunnel, les personnages hideux, les peintures grotesques, etc. Il faut noter aussi la présence de tout un bestiaire : corbeaux, vautours déchiquetant un monceau de barbaque sanguinolente, scorpions, araignées, serpents…
En bref, il y a tout ce qu’il faut, ici, pour ravir les amateurs du genre.

Compléments de programme
Le vampire et le sang des vierges est présenté ici dans un très beau mediabook contenant le blu-ray, le dvd et un livret de 80 pages.
Le livret, signé par Christophe Bier, dresse le portrait d’Harald Reinl et, à travers lui, nous offre un panorama important du cinéma de genre allemand au XXème siècle, depuis les productions de Leni Riefenstahl (dont Reinl avait été l’assistant) jusqu’aux documentaires sur les extraterrestres, en consacrant, comme il se doit, une place importante aux krimis et aux westerns. Le tout est agrémenté de nombreuses photos.
Côté compléments de programme, il faut noter en particulier une longue et très intéressante présentation du film par Christian Lucas et Stéphane Derderian. Les deux auteurs nous offrent un tour d’horizon très complet du film et de tout son environnement : biographie du réalisateur et des acteurs, histoire du genre en Allemagne, présentation de la place de l’horreur gothique dans le cinéma d’épouvante en général, mais aussi propos sur le compositeur, l’auteur des peintures du château, l’humour et l’érotisme du film, etc. En une quarantaine de minutes, ils abordent de nombreux sujets et restent toujours passionnants.
Parmi les autres compléments de programme, il faut noter un petit documentaire qui présente les lieux de tournage (de la première partie) du film dans la ville de Rothenburg ob der Tauber. Pendant sept minutes, le documentaire alterne les plans du film et des prises de vue contemporaines de la ville.

Caractéristiques :
mediabook, blu-ray + dvd
Master haute définition
1920/1080p
16/9
Format 1.66 original respecté
couleur
Langues : français, anglais, allemand
Sous-titres : français
Durée du film : 84 minutes

Compléments de programme :
_ Le train fantôme du comte Regula (Présentation du film par Stéphane Derderian et Christian Lucas, 40 minutes)
_ Les lieux du tournage (7 minutes)
_ Version Super 8 (31 minutes)
_ Diaporama d’affiches et de photos
_ Film annonce
_ Dr. Harald Reinl, grandeur et décadence du cinéma populaire ouest-allemand (livret de 80 pages rédigé par Christophe Bier)

Le Vampire et le sang des vierges : bande annonce

The Beta Test : Sexe, mensonges et Hollywood

Faire un film sur un agent hollywoodien qui se retrouve embourbé dans une sombre histoire de lettres anonymes a tous les ingrédients d’un mauvais remake. C’était sans compter sur le talent de Jim Cummings. Avec The Beta Test, le réalisateur semble être passé maître dans le genre de la tragi-comédie politique.

Synopsis : Alors qu’il est sur le point de se marier, Jordan Hines, un agent hollywoodien sans histoires, reçoit une mystérieuse lettre anonyme qui bientôt fait vaciller toutes ses certitudes.

Un film indépendant

Regarder un film de et avec Jim Cummings est toujours synonyme de surprise tant ce dernier parvient avec brio à offrir un mélange les genres. Ce réalisateur multi casquette, à l’aise aussi bien derrière que devant la caméra, sait tirer un parti comique de n’importe quelle situation. On se souvient de son premier long-métrage Thunder Roads (2018) où le cinéaste incarnait un policier dévasté par l’enterrement de sa mère, qui réussissait malgré lui, à transformer l’évènement tragique initial en catharsis collective. Ce premier film, récompensé par le Grand Prix du jury au festival du cinéma américain de Deauville, a d’emblée assuré à son créateur une solide réputation parmi les cercles critiques. The Beta Test ne déroge pas à la règle. Diffusé en avant-première au festival du film de Berlin en mars dernier, le troisième long-métrage de Jim Cummings rachète en quelque sorte l’échec cuisant de son dernier long The Wolf of Snow Hollow (2020), injustement passé inaperçu au box-office, en raison de la crise sanitaire.

The Beta Test se situe résolument dans la veine de la production cinématographique indépendante. À l’heure où nous écrivons cette critique, le film a engrangé quelque 38 000 dollars de recette au box-office sur un budget initial de 250 000 dollars. Corneille a affirmé dans Le Cid que : « La valeur n’attend point le nombre des années ». Jim Cummings se réapproprie sans le savoir la formule du dramaturge. On pourrait, en effet, affirmer sans ambages que chez ce natif de La Nouvelle Orléans, la valeur n’attend point le nombre d’entrées. Il importe peu de chiffrer le succès d’un film, pourvu qu’il puisse être vu par le public. Avec son nouveau film, le cinéaste cherche volontiers à dérouter, voire à (dé)plaire aux spectateurs. Le cinéaste parvient, en effet, à faire d’une mystérieuse énigme, le terreau scénaristique d’une œuvre foisonnante qui aborde pêle-mêle la crise du couple et la déchéance d’Hollywood.

Itinéraire d’un gros bêta

Avis aux lecteurs qui, en lisant cette critique, craindraient d’être méchamment spoilé. Rassurez vous, il est possible d’évoquer The Beta Test sans, pour autant, éventer le « plot » mystérieux autour duquel repose le film. Car, de fait, quand on découvre l’œuvre de Jim Cummings, naît comme qui dirait un air de déjà-vu face aux images que l’on voit défiler à l’écran. L’histoire de Jordan Hines, cet agent hollywoodien à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession, et qui voit son existence bouleversée, par l’arrivée d’une mystérieuse lettre anonyme, n’est pas sans faire écho à un scénario bien connu du thriller psychologique.

Ce dernier pourrait se résumer ainsi : un héros masculin, aux prises avec une énigme apparemment insoluble, se retrouve soudainement plongé dans un monde qu’il ne reconnaît plus, et assiste médusé au délitement de son propre univers, le tout sur fond d’ambiance kafkaïenne. The Beta Test s’inscrit dans une narration classique ultra référencée. Certains élément du films renvoient aux intrigues tortueuses de David Fincher. On pense notamment au jeu de piste The Game (1997) ou encore, dans une moindre mesure, au thriller Zodiac (2007). On pourrait également citer le film Under the Silver lake (2018) de David Robert Mitchell qui est vraisemblablement l’œuvre cinématographique à laquelle se réfère peut-être le plus Jim Cummings.

Toutefois, avec la malice qui le caractérise, le cinéaste s’amuse de ces ressemblances afin de mieux les détourner. Si The Beta Test est pensé, et vécu par le public, comme un film psychologique, il n’en reste pas moins une œuvre tragi-comique. Jordan Hines est un personnage tout droit sorti d’une farce qui paraît trop réelle pour être vraie. Pour le réalisateur, réalité et fiction ne sont que les noms d’un seul et même univers : celui d’Hollywood et ses travers. À l’évidence, le film se moque aussi bien de son héros que de l’usine à rêves pour laquelle il travaille. Le cinéaste dresse un portrait sans fards du Hollywood post Harvey Weinstein. Le personnage principal est donc clairement le (gros) « bêta » du titre dont on suit l’itinéraire.

The Film test

The Beta Test pourrait aisément être renommé « The Film test ». L’œuvre joue, en effet, sur plusieurs tableaux. Il y a d’abord évidemment la critique féroce du système hollywoodien. Jim Cummings rappelle que l’ère Weinstein est loin d’être terminée. Le réalisateur semble dire que la fin du producteur vedette de Miramax n’est que l’arbre qui cache une forêt (encore) vivace et active. Ce dernier fait du comique de situation une arme politique qui lui permet de pointer du doigt l’hypocrisie généralisée des acteurs majeurs du système. Rien n’a changé ou presque. Tel semble être l’idée avancée par l’œuvre. En prêtant ses traits à l’antipathique Jordan Hines, Jim Cummings parvient, au passage, à apporter de l’humanité à un personnage de bonimenteur, prêt à tout pour détenir du pouvoir. Si le film teste le héros, notamment dans son aptitude invétérée à la mauvaise foi, il constitue également une « œuvre-test » pour son réalisateur.

Le film a, en outre, été réalisé à partir d’un concept – la fameuse énigme dont nous tairons le contenu – qui paraît à première vue quelque peu téléphoné. Il fallait évidemment le talent de Jim Cummings pour parvenir à proposer une œuvre, de plus d’une heure et demie, mêlant divers sujets, et ce, à partir d’un postulat plutôt simple. The Beta Test est loin d’être seulement un énième réquisitoire, fustigeant les rouages pervers de la machine hollywoodienne. Le cinéaste fait de la dichotomie entre l’être et le paraître un puissant moteur de réflexion. Car, en voulant à tout prix sauver les apparences, le héros brise un peu plus le vernis de perfection qui protégeait jusqu’à maintenant son image et celle de son couple. En interrogeant la responsabilité du héros, Jim Cummings questionne du même coup la signification que l’on doit donner à l’innocence et à la culpabilité. Le cinéaste élabore ainsi la base d’une large réflexion autour des liens qui unissent victime et bourreau.

The Beta Test est, en cela, une œuvre quasi interactive. Le réalisateur pousse loin l’exigence critique jusqu’au paroxysme comique. Le film teste l’esprit critique du public en (lui) posant un certain nombre de questions. Car, si le système hollywoodien semble être encore, aux yeux du réalisateur, bien trop « Weinsteinien », qu’en est-il alors de notre propre société ? The Beta Test n’est certes pas un film féministe, encore moins un brûlot censé nous faire la morale. L’œuvre tente, au contraire, de renverser les représentations manichéennes classiques afin de nous confronter à notre responsabilité individuelle et collective.

Bande-annonce – The Beta Test

Fiche techniqueThe Beta Test

Réalisation : Jim Cummings, P.J McCabe

Scénario : Jim Cummings, P.J McCabe

Société de production : Vashining Angle, DiffeRant Productions, Sons of Rigor Films

Distribution : New Story

Interprétation : Jim Cummings (Jordan Hines), Virginie Newcomb (Caroline Gates), P.J McCabe (P.J).

Durée : 1h33

Genre : Comédie dramatique

Sortie : 15 décembre 2021

Pays : États-Unis

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4

The Card Counter, de Paul Schrader : pénitence postmoderne

Quatre ans après le remarquable Sur le chemin de la rédemption, Paul Schrader est de retour pour enrichir davantage une fin d’année 2021 qui a vu se bousculer les grands films. On retrouve dans The Card Counter, dominé par la performance magnétique d’Oscar Isaac, la plupart des traits saillants du cinéma profondément empreint d’interrogations religieuses du scénariste de Taxi Driver. Artiste inégal car farouchement indépendant, Schrader livre une œuvre sombre, énigmatique, presque minérale, écrasée par la menace sourde et la violence difficilement contenue, deux notions qui constituent le fardeau terrible d’un héros coupable. 

Alors que les images carcérales succèdent aux gros plans d’un table de blackjack, la voix off de William Tell (Oscar Isaac), le héros de The Card Counter, livre d’emblée à la fois la clé du film et celle du cinéma de Paul Schrader. « Enfant je craignais les espaces confinés. J’avais peur des ascenseurs. Plus tard, je n’avais qu’une envie : monter en voiture, descendre la vitre et rouler, rouler. Rouler n’importe où, là où mon regard m’emporterait. J’étais un jeune Américain, toute forme d’emprisonnement me terrifiait. J’ai donc été le premier surpris, après avoir reçu une sentence de dix ans de prison, de si bien m’y adapter. » Cette confession résume le double regard du cinéaste : celui de l’Américain et celui hérité de son éducation calviniste stricte. La peur du confinement constitue chez Schrader une notion presque anthropologique, inscrite dans l’ADN de l’homo americanus dont la destinée manifeste s’est accomplie par la conquête des grands espaces. Assimilé à une punition divine, l’emprisonnement devient dès lors une juste peine pour expier une faute. Emprisonnement physique représenté par la prison, emprisonnement mental assuré par la routine et le dépouillement matériel : ce n’est qu’ainsi que les pulsions destructrices de l’Homme peuvent être contenues.

Si notre héros évoque la routine carcérale d’un ton qui semble traduire le soulagement, une confession ultérieure révélera une provocation gratuite envers un codétenu, dont il encaisse les coups sans réagir. La prison n’est pas une punition suffisante ; il faut souffrir. Souffrir pour payer sa faute, souffrir pour mériter d’exister. D’ailleurs, une fois libre, Tell reproduit des conditions de vie érémitiques : sans attache, solitaire, fermé aux émotions (il ne cèdera à ses sentiments pour La Linda qu’à la fin… et cette « entorse » émotionnelle coûtera symboliquement la vie à Cirk !), passant d’un lieu clos (une chambre de motel) à un autre (un casino), tous deux parfaitement interchangeables. Si Tell couvre de tissus tous les meubles de sa chambre de motel, ce n’est sans doute pas par maniaquerie pathologique, mais pour protéger les lieux eux-mêmes de la souillure qu’il représente. Le casino où il passe ses journées est par définition le lieu des routines : tout le monde y reproduit les mêmes gestes, le même comportement. Le jeu est hyper codifié, d’autant plus que Tell a appris en prison à compter les cartes (la voix off nous explique la théorie des probabilités du joueur professionnel au début du film). La répétition de formules apprises par cœur dans le cadre d’un rituel formalisé et familier, c’est en quelque sorte la prière de l’athée. Le casino, c’est aussi le seul endroit où le visage marmoréen de Tell, animal au sang froid, représente un atout. On ignore en revanche son objectif, car il est évident que l’argent ou même la victoire ne peut le rendre heureux, ne peut constituer une fin en soi.

Quel mal ronge donc cet homme ? Dans une autre vie, ce vétéran d’Irak a appliqué les « techniques d’interrogatoire renforcée », doux euphémisme désignant la torture et l’humiliation, sur des prisonniers à Abou Ghraib. Le fardeau de la culpabilité s’accompagne d’un sentiment d’injustice : contrairement à Tell/Tillich, le major John Gordo (Willem Dafoe), l’homme qui lui a appris la torture, n’a jamais été poursuivi, cyniquement protégé par un statut de « consultant civil ». Mais dans le cinéma de Schrader, personne n’échappe ni à son passé, et encore moins à ses péchés. Alors qu’il assiste par hasard à une conférence donnée par Gordo, désormais retraité, Tell/Tillich fait la rencontre de Cirk (Tye Sheridan), un jeune homme dont le père suicidé a partagé le même parcours et le même déshonneur que Tell, et dont la vengeance est désormais le seul horizon. C’est l’opportunité inespérée d’une rédemption pour Tell : il va désormais se consacrer à Cirk, souhaitant lui éviter de tomber dans la même spirale de violence que lui en lui offrant la possibilité d’un autre destin. Il prend le jeune homme sous son aile et accepte l’offre de La Linda (Tiffany Haddish) de rejoindre son « écurie » de joueurs professionnels soutenus par des investisseurs en échange d’une part des gains. Le spectateur (et La Linda) comprendra plus tard que Tell compte offrir la totalité de ses gains à Cirk afin de lui offrir une nouvelle chance. L’échec de cet objectif ne lui laisse plus qu’une voie vers la rédemption : le sacrifice personnel, qui consiste ici à une séance de torture mutuelle avec Gordo (entièrement hors champ, une idée géniale). Son retour en prison n’est pas tout à fait un retour à la case de départ : d’évidence, Tell n’était de toute façon pas fait pour la vie civile dans laquelle il ne faisait qu’errer comme un spectre. La vengeance (la justice divine ?) accomplie, le retour à l’ordre carcéral et l’espoir que représente La Linda referment le film de manière optimiste, si l’on ose dire…

The Card Counter est un film saisissant à plus d’un titre. Le scénario est du Schrader pur jus : le poids moral d’une faute, un héros solitaire en proie à l’autodestruction, la rédemption par le sacrifice, la violence cathartique… Autant de thèmes que l’on retrouve dans bon nombre de ses réalisations (dont l’avant-dernière et remarquable Sur le chemin de la rédemption/2017) ainsi que dans ses scénarios écrits pour d’autres (impossible de ne pas penser à Taxi Driver, un des quatre films qu’il écrivit pour Martin Scorsese, ce dernier ayant coproduit The Card Counter). Ils sont ici traités avec l’austérité qui sied à la pénitence que s’impose un protagoniste hanté par son passé. En outre, Oscar Isaac, révélé par les frères Coen (Inside Llewyn Davis/2013), livre une performance saisissante dans un rôle complexe, qu’il magnifie de son regard noir et de sa froideur magnétique. Le comédien nous semble avoir encore franchi un cap avec ce film. Last but not least, The Card Counter est une œuvre marquée par une atmosphère étrange qui lui confère un charme vénéneux. Il faut saluer ainsi le travail de Robert Levon Been, membre du groupe de rock Black Rebel Motorcycle Club, qui livre une bande-son d’une extraordinaire richesse, faisant planer une sourde menace sur l’ensemble du film. La remarquable cohérence de l’œuvre est enfin assurée par le soin particulier apporté par Alexander Dynan à la photographie. Celle-ci joue tantôt la carte de l’esthétisme froid (les casinos avec leurs tables de jeu et leurs bars luxueux, bien sûr, mais aussi cette sublime séquence où Tell et La Linda se promènent dans un jardin inondé de jeux de lumières multicolores, tournée aux Missouri Botanical Gardens), tantôt celle de l’expérimentation (la technologie de la réalité virtuelle utilisée lors des flashbacks d’Abou Ghraib, qui en renforce l’aspect cauchemardesque). Bref, voici une œuvre complète, profonde et fascinante qui confirme l’état de forme actuel de Paul Schrader, un artiste qui certes ne compte pas que des grands films, mais dont la qualité précieuse réside dans une écriture comparable à nulle autre.

Synopsis : Mutique et solitaire, William Tell, ancien militaire devenu joueur de poker, sillonne les casinos, fuyant un passé qui le hante. Il croise alors la route de Cirk, jeune homme instable obsédé par l’idée de se venger d’un haut gradé avec qui Tell a eu autrefois des démêlés. Alors qu’il prépare un tournoi décisif, Tell prend Cirk sous son aile, bien décidé à le détourner des chemins de la violence, qu’il a jadis trop bien connus… 

The Card Counter : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=yuVm9pUxAG0

The Card Counter : Fiche technique

Réalisateur : Paul Schrader
Scénario : Paul Schrader
Interprétation : Oscar Isaac (William Tell), Tye Sheridan (Cirk), Tiffany Haddish (La Linda), Willem Dafoe (major John Gordo)
Photographie : Alexander Dynan
Montage : Benjamin Rodriguez Jr.
Musique : Robert Levon Been
Producteurs : Braxton Pope, Lauren Mann et David Wulf
Sociétés de production : Saturn Streaming, Astrakan Films AB, RedLine Entertainment, LB Entertainment, Enriched Media Group et One Two Twenty Entertainment
Durée : 112 min.
Genre : Drame/Crime
Date de sortie : 29 décembre 2021
États-Unis – 2021

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4.5

« Le Retour du Drakon » : quête effrénée

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La série Le Dernier Dragon contient une double promesse : mêler à l’histoire une pointe de fantasy et inscrire les dragons au cœur des croisades religieuses. Son quatrième et dernier album, « Le Retour du Drakon », en manifeste toutes les caractéristiques.

À Tyr, dame Francona ne peut qu’assister impuissante à l’anéantissement de sa flotte maritime par des dragons courroucés. La ville est cependant épargnée : l’émir d’Égypte veut prendre les lieux intacts. À Damas, où va se dérouler l’essentiel du « Retour du Drakon », Jean-Pierre Pécau et Lajos Farkas vont narrer les péripéties de Draga la sorcière drac, Umas la dragonnière ou encore Amaury le condottière, tous trois en quête d’un œuf de dragon susceptible de changer le cours des événements, et bientôt à la tête de mercenaires libérés par leurs soins des geôles qui les maintenaient prisonniers.

Les planches de Lajos Farkas demeurent engageantes, avec un soin accordé aux détails et une restitution agréable des décors, qu’il s’agisse d’un harem de sultan ou d’un désert de sable. Le dessinateur est aidé en cela par les couleurs de Thorn. Les protagonistes du « Retour du Drakon » vont devoir improviser pour sortir indemnes de la Cité et se cacher dans les souks : si l’humour perle çà et là, la caractérisation des personnages se voit quelque peu sacrifiée sur l’autel de l’aventure, sans que cela apparaisse toutefois gênant. Et ce, d’autant plus que les dragons apportent leur lot de spectacle et que les allusions aux stéréotypes raciaux alors en vigueur (« Tous les Arméniens sont des escrocs ») ou à la condition des femmes (dans les harems, ou à l’endroit des prostituées), ainsi que les trahisons, irriguent l’album.

Le récit est rythmé, assez bien ficelé et il se solde par une fin suffisamment ouverte pour imaginer une suite aux aventures contées par Jean-Pierre Pécau et Lajos Farkas. On notera par ailleurs le recours au comique de répétition (« le borgne ») et au deus ex machina (en la personne de la dragonnière Stali). S’il manque certainement de sophistication, « Le Retour du Drakon » tient le lecteur en haleine d’un bout à l’autre et vient dûment clôturer une série réussie à défaut de se révéler mémorable.

Le Dernier Dragon : Le Retour du Drakon, Jean-Pierre Pécau et Lajos Farkas
Delcourt, janvier 2022, 56 pages

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3.5

« Demain » : destins croisés

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Rodolphe, Léo et Louis Alloing publient aux éditions Delcourt le premier tome de la série Demain. Scindée en deux trames spatiotemporelles aux liens encore distants, elle cumule les mystères et les étrangetés.

Les scénaristes Rodolphe et Léo édifient deux univers indépendants l’un de l’autre. Dans le premier, des étudiants organisent une soirée dans une maison inhabitée. Ted et Carol prennent congé de leurs amis, mais seule cette dernière réapparaît quelques instants plus tard. Le jeune homme a découvert, derrière une porte tout ce qu’il y a de plus banal, une mystérieuse pièce sombre aux dimensions apparemment infinies… Le second cadre spatiotemporel s’inscrit dans un futur dystopique. Fleur et son père doivent fuir en urgence leur maison après qu’un gang a obligé ce dernier, ancien médecin, à opérer un homme dans des conditions rudimentaires (couteaux de cuisine, matériel de couture…).

Dans la première trame se fondent des romances juvéniles et des lieux dont le mystère s’épaissit par la protection policière dont ils semblent faire l’objet. La seconde histoire rationne l’information et ne la livre qu’au compte-gouttes : on apprend qu’une contamination a eu raison des chevaux, que des criminels escroquent des badauds en plein jour et que des vers étranges apparaissent çà et là. C’est surtout la vulnérabilité de protagonistes prenant la route démunis de tout qui transparaît. « Je prenais brusquement conscience de notre extrême fragilité face aux dangers alentour. » Le lien entre les deux intrigues ne s’opère qu’à travers les rêves de Fleur et Jo, sans que le lecteur puisse en identifier (pour l’heure) les tenants et aboutissants.

Assez commun sur le plan graphique, cet « Acte 1 » se distingue essentiellement par l’organisation de sa narration. Scénaristes reconnus pour leur travail dans la bande dessinée de science-fiction (Europa, Centaurus), Rodolphe et Léo initient deux univers très distincts l’un de l’autre : une ville occidentale des années 1950-1960 perçue selon le point de vue d’étudiants insouciants et, en parallèle, des contrées futuristes difficiles à identifier mais rendues au dernier degré de l’humanité (il y a un peu de Mad Max dans cette arche narrative). Plutôt prenant, ce premier tome contient une promesse en germe : une jonction entre les deux mondes qui devrait en renforcer l’attrait et la substance.

Demain : Acte 1, Rodolphe, Léo et Louis Alloing
Delcourt, janvier 2022, 56 pages

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3.5

« Mauvais sang » : les angoisses de Tristan

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Dans Mauvais sang, Loïc Clément et Lionel Richerand évoquent avec poésie, et par l’intermédiaire d’un petit vampire, à la fois les angoisses juvéniles et les familles recomposées.

Tristan a beau être un vampire millénaire, il est prisonnier du corps d’un enfant de huit ans, dont il adopte d’ailleurs les angoisses. Dans la première planche de Mauvais sang, on aperçoit son vaste manoir, antique et sombre, qui contraste nettement avec le reste d’un centre-ville moderne. Il y partage sa vie avec son majordome orang-outan, Mister Jingles. Et dès les premières pages de l’album, Loïc Clément et Lionel Richerand glissent çà et là des éléments connotés, ou à double sens : le journal Carpates News le dispute ainsi aux habits à l’effigie de Batman.

« Mauvais sang ». Le jeu de mots renvoie à l’anxiété de Tristan, mais aussi au vampirisme qui y est érigée en réponse pavlovienne. De fait, les angoisses du petit garçon occupent une place prépondérante dans le récit et permettent de verbaliser avec poésie et à bonne hauteur les petits tracas qui minent parfois le moral des plus jeunes. Crampes intestinales, sommeil altéré, tocs : divers éléments sont ici associés à l’anxiété et contribuent à caractériser un personnage présenté comme étant au seuil de l’implosion.

C’est une rencontre fortuite avec Lucile et sa maman Aurore qui va aider Tristan à prendre le dessus sur « cette boule dans le ventre qui prend parfois toute la place ». Spécialiste travaillant dans un laboratoire, Aurore va héberger le jeune vampire durant une semaine et prélever des échantillons de son sang à des fins d’analyse. Après une semaine dans l’environnement jovial d’une famille recomposée, Tristan est fondamentalement transformé : non seulement ses angoisses ont disparu, mais même la composition de son sang n’est plus la même. Loïc Clément et Lionel Richerand font ainsi du bien-être familial la condition sine qua non de l’équilibre psychologique. Ils y insufflent surtout ce qu’il faut d’à-propos et de sensibilité pour emporter l’adhésion du jeune lecteur.

Malgré un récit destiné à un lectorat jeune, quelques sophistications se glissent dans l’album. C’est un Totoro apparaissant parmi les jouets, le travail phagocytant la vie amoureuse d’Aurore ou, page 21, une dualité s’exprimant dans une illustration scindée en deux, une moitié lumineuse et l’autre grise et pluvieuse. Mauvais sang est une bande dessinée plus dense et chorale qu’il n’y paraît, articulée autour de deux problématiques, l’anxiété et la famille recomposée, et qui en restitue certains pans avec habileté. Un bel outil pour les jeunes lecteurs, à la fois engageant et délicat, en ce y compris sur le plan graphique.

Mauvais sang, Loïc Clément et Lionel Richerand
Delcourt, janvier 2022, 48 pages

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3.5