Distribué par Arcadès, le chef-d’œuvre de Sergueï Eisenstein Le Cuirassé Potemkine est disponible dans une très complète édition blu-ray chez… Potemkine.
Considéré comme l’un des pères du montage, au même titre que David Wark Griffith ou Abel Gance, Sergueï Eisenstein a codifié tout un système d’agencement de l’espace dès sa seconde réalisation, l’épique et hypnotique Cuirassé Potemkine. Échafaudé dans l’enthousiasme et l’urgence, en seulement quatre mois, ce monument du film de propagande, commandé par la firme d’État Goskino, célèbre avec éclat les vingt ans de la Révolution russe de 1905, à la lisière de l’Histoire et de la fiction. Spectacle en tout point étourdissant, ce pantomime soviétique s’inspire à la fois de la peinture constructiviste de Kasimir Malevitch, du théâtre de Vsevolod Emilievitch Meyerhold et du kabuki japonais, irriguant ses séquences d’un lyrisme déchirant et d’une expressivité sans commune mesure.
Du haut de ses vingt-six printemps, Sergueï Eisenstein impressionne, déroute et se trouve partout à la manœuvre : à la réalisation, au scénario, au montage, et même devant la caméra. Esthétisant le désespoir à coups de lumières contrastées, de gros plans saillants et de métaphores évocatrices, il narre par le menu, avec conviction, la mutinerie du cuirassé, la solidarité du peuple d’Odessa, la quête irrépressible de liberté et les décimations perpétrées par les soldats du tsar, massacres parfaitement représentés dans la séquence de l’escalier, authentique chorégraphie de mouvements et de désagrégations. Héros pluriel et anonyme, l’amas populaire entend se dresser avec abnégation face à la tyrannie et l’aliénation. Les trois lions sculptés dans la pierre symbolisent son éveil progressif, tandis que le drapeau rouge battu par le vent s’érige en stimulus déterminant, justification du soulèvement en marche.
Référence universelle, Le Cuirassé Potemkine se déploie de figurations anthologiques – l’oppression, la révolte, la perdition – en tableaux glaçants, désolés, au seuil de l’abomination. Promis au fameux « montage des attractions », fait de chocs, de ruptures et de vallonnements rythmiques, il aligne les formes, les symboles et les métonymies, répandant en parallèle son influence comme une saignée. Tourbillon d’idées et de visions, le chef-d’œuvre d’Eisenstein a ainsi exercé une emprise éprouvée sur des cinéastes tels que Brian De Palma, Terry Gilliam, Woody Allen ou encore David Zucker, sans omettre les hommages rendus çà et là, notamment par Les Nuls et Les Simpson.
Longtemps encore, on se souviendra de ce landau dévalant furieusement les marches de l’escalier démesuré d’Odessa, de ces plans serrés de viandes avariées, de cet enfant inerte gisant dans les bras d’une mère éplorée, de ce lorgnon coincé dans les cordages ou encore de ces scènes de mutinerie et de massacres. Longtemps encore, on évoquera les partitions enfiévrées de Dmitri Chostakovitch et Edmund Meisel ; la photographie soignée de Vladimir Popov et Édouard Tissé ; cette caméra fixe, capturant une réalité biaisée par le prisme idéologique ; le mariage des plans larges et rapprochés, suggérant tour à tour la dynamique des masses et la détresse personnelle. À jamais, on sondera la portée de ces montages parallèles, de ces découpages et agencements savamment étudiés, de ces variations d’échelles et de valeurs picturales.
BONUS & TECHNIQUE
Le film est présenté dans une version restaurée permettant de le redécouvrir dans des conditions idoines. Accompagné de plusieurs bandes-son, il prend place dans une édition généreuse en suppléments, puisqu’elle comprend plusieurs documents de longue durée, dont un documentaire sur l’histoire du film et de sa restauration.
L’Utopie des images de la Révolution russe revient sur la naissance du nouveau cinéma soviétique. Lev Koulechov invente un atelier, devient le père d’un effet technique qui porte son nom et fait montre d’une imagination débridée. Des cinéastes tels que Vsevolod Poudovkine ou Fridrikh Markovitch Ermler lui emboîtent bientôt le pas, tandis qu’on se repaît, dans toute l’URSS, des films étrangers, et surtout hollywoodiens.
Sur les traces du Cuirassé Potemkine raconte comment, en 1926, les succès respectifs du film de Sergueï Eisenstein à Berlin et dans l’Union soviétique se sont mutuellement alimentés. Les différentes versions (1930, 1950, 2005…), les retouches et les actes de censures, ainsi que la patiente découverte des plans manquants (le film se reconstitue à partir de différentes sources) figurent en bonne place dans le document.
Naissance d’un cinéma révolutionnaire se penche sur Koulechov et Vertov, aborde un film comme La Grève, qui faisait déjà de la foule et du peuple un personnage à part entière. Il analyse aussi plus spécifiquement Le Cuirassé Potemkine, arguant par exemple que les vers des pièces de viande constituent la métaphore d’un régime tsariste qui se meurt et renaît dans le même temps…
Enfin, les entretiens avec François Albera complètent utilement l’ensemble, non sans redite, même si l’historien du cinéma met aussi l’accent sur l’urgence du tournage, sur la représentation de la répression et de la solidarité ou encore sur le naturalisme quasi inépuisable du film d’Eisenstein.
Fiche technique : https://store.potemkine.fr/dvd/3545020078563-le-cuirasse-potemkine-serguei-m-eisenstein/
Underground. Underground, de l’auteure et illustratrice néo-zélandaise Mirranda Burton, paraît aux éditions La Boîte à bulles. Ce récit antimilitariste dessiné en noir et blanc se penche sur la guerre du Vietnam. Pour ce faire, il adopte différents points de vue, dont certains demeurent habituellement ignorés (on songe aux populations locales). Au cours des années 1960, l’Australie met en place une loterie pour les engagements : 800 000 personnes se voient ainsi recensées, chacune d’entre elles ayant une chance sur dix d’être tirée au sort. Lorsque c’est le cas, les appelés sont tenus de prendre part à un conflit poursuivi par procuration, dont l’absurdité est plusieurs fois (d)énoncée par Mirranda Burton. Tandis que les bombes pleuvent sur leurs villages, les Vietnamiens font les frais de deux phénomènes qui se télescopent : le décolonialisme et les batailles idéologiques. Mirranda Burton met ingénieusement en vignettes le ressenti et les horreurs vécus par les populations locales ; elle témoigne aussi, férocement, de la « gratuité » de l’engagement militaire australien. À Melbourne et ailleurs, les femmes de Save Our Sons (SOS) manifestent dans l’animosité générale : on les taxe de « rouges », on leur reproche de faire le jeu des Soviétiques, on les enjoint de se mêler de leurs affaires et de retourner dans leurs cuisines. En ce sens, en plus de constituer un témoignage glaçant sur la guerre et ses effets (politiques, sociaux, psychologiques, physiques), Underground narre l’empowerment de ces femmes éveillées aux grands enjeux de leur temps, et dont la contestation contre la guerre au Vietnam ne formera finalement qu’un point de départ. « Disposer de produits électroménagers bon marché aurait-il suffi à endormir le pays ? », se demande l’une d’entre elles, l’incontournable Jean Crosland. De l’artiste Clifton Pugh au philosophe français Jean-Paul Sartre en passant par le wombat Hooper ou le soldat Bill, de l’agent orange au stress post-traumatique sans oublier la prison, les intimidations diverses ou les réseaux d’abri clandestins, Mirranda Burton façonne avec Underground une œuvre dense, chorale, dont la pluralité des enjeux n’a d’égale que celle des points de vue.
Bonnes nouvelles de la planète. Préfacé par Yann Arthus-Bertrand, Bonnes nouvelles de la planète entend prendre le contre-pied du catastrophisme ambiant, matérialisé par l’essor continu de la collapsologie. Il n’est bien entendu pas question de climatoscepticisme, ni de minimiser l’anthropocène ou l’importance des changements environnementaux. La romancière Sophie Chabanel rappelle en revanche ce que le psychologue canadien Albert Bandura et ses collègues comportementalistes ont attesté depuis longtemps : le fatalisme n’aboutit qu’à une chose, mettre à mal les bonnes volontés. C’est cette idée centrale qui va conditionner l’ensemble de l’ouvrage : en faisant preuve d’ingéniosité, en adoptant des comportements plus écologiques, les hommes sont parvenus, en certains endroits, à apporter des améliorations significatives à des situations considérablement dégradées. Les exemples ne manquent pas : des ruches d’abeilles sciemment disposées afin de favoriser la cohabitation paisible entre les éléphants et les exploitants agricoles en Afrique ; une dératisation permettant de recouvrer une biodiversité que l’on pensait perdue à jamais dans des milieux insulaires, avec notamment des effets bénéfiques inespérés sur les récifs coralliens ; une Méditerranée plus vivante qu’il n’y paraît ; un air londonien à nouveau respirable grâce à des actions ciblées et au volontarisme politique du maire Sadiq Khan… Lucide, Sophie Chabanel ne cache ni la dimension « cherry picking » de son essai ni les critiques auxquelles elle s’expose. Ce catalogue de bonnes nouvelles, forcément encourageant – et c’est bien le but annoncé ! –, aurait en effet pu être inversé sans en altérer l’exactitude ou la pertinence. Qu’importe au fond, puisque les préoccupations environnementales transparaissent d’un bout à l’autre de ces petits récits factuels, qu’ils portent sur l’avènement du vélo pendant et après la pandémie, sur les actions (véritablement) vertes des entreprises ou sur la structuration économique et industrielle des énergies renouvelables.
Jean Mowgli : Le Collège, c’est la jungle !. Jean Mowgli est apparu dans les pages du journal pour adolescents Okapi. Fils adoptif du roi de la jungle, orphelin de parents biologiques dévorés par un tigre sauvage, il est caractérisé par son créateur Giovanni Jouzeau comme un jeune garçon ingénu, tête en l’air, maladroit vis-à-vis des conventions sociales et scolaires. Preuve en est : son accoutrement habituel, réductible à un slip dit « civilisé » sous prétexte qu’il a été acheté dans une grande surface commerciale, et son ami-tuteur, un rhinocéros responsable de catastrophes en tous genres. Par son intermédiaire, et toujours sous une lumière comique, ce sont les mutations inhérentes à l’adolescence et le quotidien des étudiants (devoirs, révision, sociabilité, effets de groupe, spécificités biologiques…) qui se font jour. Dessins ronds, gags visuels, capacité à extraire l’absurde de l’anodin, ce premier tome de Jean Mowgli porte avant tout sur l’adaptation et (aussi) le déracinement, sans pathos, mais en étant pourvu d’un vrai sens de la comédie. Au fond, Jean Mowgli n’est qu’une version exacerbée de tout adolescent : quelqu’un qui cherche sa place dans un environnement nouveau, qui apprivoise tant bien que mal les normes qui régissent son milieu d’adoption (école, groupe d’amis, etc.), qui essaie de trouver un équilibre satisfaisant entre l’insouciance juvénile et des responsabilités en gestation.
Du beau avec du moche. Du beau avec du moche, cela revient en quelque sorte à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Et dans le cas présent, tirer quelque chose de positif, propice au partage et à la communion, à partir d’un événement traumatisant. Kek et son amie Amélie étaient aux premières loges le soir des attentats de Paris, le 13 novembre 2015. Leur soirée a été brusquement interrompue par les coups de feu environnants. Ils ont d’abord été surpris, puis tétanisés, avant de sortir pour secourir les blessés et sauver ce qui pouvait l’être. Les bris de verre, les cris, les corps transpercés par les balles, l’intervention de l’armée et des pompiers, le chaos, l’incompréhension ont été des moments fugaces mais terriblement prégnants. Au fond, c’est tout l’objet de Du beau avec du moche : raconter la détresse qui résulte d’une attaque terroriste dont on a été le témoin et la victime indirecte, c’est-à-dire psychologique et par association. Pour l’illustrer, Kek se met à nu avec beaucoup de sensibilité. Les jours qui ont suivi le drame, il en voulait à la terre entière : à ceux qui rigolaient un peu trop ostensiblement, aux conducteurs qui klaxonnaient de manière inopportune, à ses proches passant du coq à l’âne et ne semblant pas prendre la pleine mesure des événements… Pour son amie Amélie, la situation est différente mais pareillement douloureuse. La jeune femme doit se reconstruire, avec peine, en se faisant psychologiquement et médicalement aider. Le beau réconfortant qu’il y a à tirer de ce moche abyssal, ce sont bien entendu les élans d’humanité, les gestes de solidarité, les témoignages dessinés (celui-ci n’est pas le premier) et, bien entendu, directement lié au récit, une exposition dans laquelle des boîtes d’antidépresseurs se voient recyclées à des fins artistiques. Par moments véritablement déchirant, le petit album de Kek se distingue par sa justesse et son acuité.
Friday. Exit