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John Wick : chapitre 4, l’arc de triomphe ?

Si vous trouvez parfois les réactions de votre conjoint(e) exagérées, dites-vous que dans l’histoire du cinéma, un homme a éliminé l’équivalent d’un village, pour le meurtre d’un chien et le vol d’une voiture. Quand le premier opus de la saga John Wick est arrivé, en 2014, personne n’imaginait le formidable succès du personnage de Keanu Reeves. Nous voici donc, en 2023, 299 victimes plus tard. Il revient, plus en colère que jamais, et notre Baba Yaga s’attaque désormais à notre Paris bien-aimé.

Un sacré cœur

Si les trois premiers films de la saga se déroulent presque simultanément, renforçant au passage un effet de réaction en chaîne particulièrement savoureux, John Wick : Chapitre 4 est le premier à comporter une ellipse avec son prédécesseur. Toujours vivant (et on se demande bien comment), notre veuf particulièrement sanguin va se frotter une ultime fois à La Table pour retrouver sa liberté. Évidemment, l’organisation se montre légèrement agacée par cet assassin très doué pour réduire son effectif. Ainsi, c’est même le haut conseil que John s’est mis à dos, et il va tout tenter pour l’éliminer. Le coup classique.

Il faut le dire, le scénario n’a jamais été le point fort de la saga. Toutefois, ce 4ème opus tente de jouer la carte de l’affect. Du moins, plus que les deux précédents. Il offre même quelques belles surprises. L’antagoniste est réussi, accordant enfin au spectacteur un méchant digne de ce nom. De même, John va croiser la route de Caine, incarné par le formidable Donnie yen. Ancien ami et allié, cet assassin aveugle va traquer le Baba Yaga à contre cœur, offrant au spectateur les meilleurs moments du film. Le tout est impeccablement rythmé pendant les 2h50 du long-métrage. Oui, presque 3h de John Wick. Cela peut paraitre long, mais le tout tient particulièrement bien. Il semble, par exemple, bien plus court que les 1h40 d’Astérix et Obélix : L’Empire du Milieu, actuellement en salles. Non, c’est très divertissant, malgré deux énormes défauts.

Quand il me pend dans ses bras, je vois la vie en rouge

Vous le savez, trois choses font de la saga John Wick une franchise extrêmement appréciée et populaire : sa mise en scène, sa photographie et ses chorégraphies. Pour ce quatrième chapitre, deux éléments sont toujours sur le devant de la scène. On pourrait même aller plus loin et dire que John Wick 4 est, par ses décors, sa photographie, son sens du cadrage et de la lumière, l’un des plus beaux films d’actions jamais conçus, si ce n’est le plus beau. Oui, c’est somptueux. Chaque plan du film est un tableau. Chad Stahelski, toujours aux commandes depuis les débuts, s’est surpassé et il offre une véritable claque artistique. La mise en scène, bien qu’efficace, se révèle déjà plus classique. Le film réserve malgré tout quelques passages réellement hallucinants, avec des choix de placement de caméra surprenants (et géniaux).

Vous l’aurez donc compris, c’est sur les chorégraphies que cet opus pose problème. Ceux qui commenceront la saga avec lui se prendront à coup sur une véritable baffe. Malheureusement, le constat est tout autre quand on a vu les trois autres films, particulièrement le dernier. Si quelques scènes restent superbes, particulièrement grâce à Donnie Yen, le constat est là : pour John, on a déjà tout vu. Les combats se ressemblent beaucoup trop et offrent un immense sentiment de redite. Pire, le personnage ne se sert que trop rarement du décor pour mettre à mort ses adversaires. On se souvient du premier combat de Parabellum, où John ouvrait la mâchoire d’un assassin avec un livre, dans une bibliothèque. Ici, ce genre de chose n’arrive que très rarement. Dommage et frustrant, surtout dans un film qui fait tant d’efforts pour se montrer inégalé dans divers domaines.

John Wick n’est pas faible !

Dans John Wick 4, une partie des combats a lieu en extérieur. Le film offre d’ailleurs une belle visite guidée de Paris. Le scénario envoie notre assassin aux quatre coins de la ville, dans le seul but d’offrir des affrontements dans les  lieux cultes de la capitale. Dans l’idée, c’est bien, c’est beau, c’est divertissant. Dans les faits, c’est juste beau, à s’en pâmer, et divertissant. Malheureusement, une majeure partie de ces rixes sont trop longues et apportent au film son 2ème gros défaut : John Wick est immortel. Dans les premiers opus, les gunfights et autres combats se faisaient majoritairement dans des lieux cloisonnés, permettant au héros de se mettre souvent à couvert. Avec les costumes intégralement pare-balles introduits dans Parabellum, les scénaristes se permettent d’offrir au spectateur des lieux plus aérés pour leurs scènes d’action. Mais John se contente, une grande partie du long-métrage, de se protéger avec sa manche pour bloquer les milliers de balles qu’il reçoit. Pas si forts ces assassins surentrainés… viser la tête n’est décidément pas à la portée des meilleurs tueurs de la planète.

La crédibilité en prend un coup, malgré toute notre bonne volonté pour accepter ce côté surréaliste présent depuis les débuts de la saga. Que personne ne se dise « tiens, je vais me poser 5 secondes et prendre le temps de viser la tête », pourquoi pas. Que John survive à une chute de quatre étages, avec un atterrissage qui aurait brisé en mille morceaux n’importe quel être humain, pour se relever indemne, ça passe déjà moins. Et, les quatre fois dans le film où il aurait dû mourir, il est sauvé par un personne ayant pour seule utilité d’être le deus-ex machina du film. Dommage. Finalement, ce quatrième opus est-il décevant ? Un petit peu. Il reste malgré tout très divertissant et toujours très au-dessus du lot dans le cinéma d’action. Et, bon dieu, il est incroyablement esthétique ! On veut l’Oscar de la meilleure photographie.

John Wick 4 : Bande-annonce

John Wick 4 : Fiche technique

Réalisation : Chad Stahelski
Scénario : Michael Finch
Casting : Keanu Reeves / Donnie Yen / Laurence Fishburne / Ian McShane / Lance Reddick /Bill Skarsgard
Durée : 2h50
Genre : Action
Musique : Carson X. MacDonald
Photographie : Dan Lausten
Production : Lionsgate
Société de distribution France : Metropolitan Filmexport

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3.3

« Atlantic Bar » de Fanny Molins : Em-bar-quez-vous !

Ce n’est pas un hasard si le premier long-métrage de cette jeune documentariste talentueuse s’ouvre sur les images d’un frêle esquif fendant nuitamment les eaux du Rhône. Tout n’est affaire que de flux et reflux, chez Fanny Molins, et son documentaire centré sur l’éponyme « Atlantic Bar », en Arles, pourrait s’apparenter à un traité humain sur la mécanique des fluides.

Synopsis : A l’Atlantic Bar, Nathalie, la patronne, est le centre de l’attention. Ici, on chante, on danse, on tient les uns aux autres. Après la mise en vente du bar, Nathalie et les habitués se confrontent à la fin de leur monde et d’un lieu à la fois destructeur et vital.

Le projet a pris son origine en Arles même, suite à une exposition photographique où la jeune femme avait été remarquée. Est né le désir de tourner un court-métrage, sa première réalisation, sur les personnages qui font vivre et fréquentent ce petit bar, modeste et populaire. Bien vite, la richesse de ces figures a gonflé ce projet comme une vague, et la productrice, Chloé Servel, très engagée lors des deux tournages en été, puis automne 2021, a soutenu l’idée d’un long-métrage.

Naît ainsi une galerie de portraits, depuis les gérants, Nathalie, Jean-Jacques et leur fils Sandro, jusqu’aux clients les plus fidèles, essentiellement des hommes. Malgré la diversité des statuts, les parcours ne diffèrent pas tant, marqués par beaucoup de douleurs, des morts (surtout des frères), des abandons (par les pères), l’expérience de la rue, parfois de la délinquance, et, dans presque tous les cas, l’alcoolisme, passé, présent, ou latent, risquant de déferler à nouveau. Un peu comme si l’on rencontrait, chez Robert Guédiguian, non pas des acteurs, mais les modèles qui l’inspirent. Cette authenticité, cette véracité, donnent un grand prix à la première réalisation de la documentariste Fanny Molins, et lui ouvrent d’emblée l’accès à la cour des grands.

D’autant que la caméra très précise et sensible de Martin Roux excelle à recueillir la grâce là où elle se trouve, que ce soit dans le mouvement d’un fragment de corps ou dans la caresse d’un rai de lumière. Quelques plans, somptueux, sur les rues d’Arles, en captent magnifiquement l’altière beauté, hautement clamée jusqu’au cœur du délabrement.

On sait le réel souvent généreux en histoires. Il faut voir tel habitué raconter avec élégance, presque avec fierté, comment réussir un braquage. Ou tel autre livrer son rapport à la poésie et avouer son regret de n’avoir pas vécu au Moyen-Age, pour être bouffon du roi. Des adages sont créés sous nos yeux : « Les cimetières sont pleins de héros morts. Moi, j’aime mieux être un lâche vivant qu’un héros mort ! »…

Autre générosité du réel, donnant la main au hasard : un projet de mise en vente par le propriétaire du bar vient corser la vie de ce petit monde et créer une tension dramatique orientant dangereusement le destin du lieu vers l’avenir, tout en l’arrachant au lourd passé des êtres qui s’y retrouvent. Retour, bien actuel, du politique, à travers l’inflexible question du poids et du pouvoir financiers.

La musique écrite par le duo électroacoustique A Transient State, ponctuellement mais très joliment présente, achève de conférer au documentaire sa beauté, quand ce n’est pas le bar lui-même qui nous offre l’occasion, trop rare, de réentendre « La tendresse », par le subtil et paradoxal Bourvil. « Les gens sont des légendes », chantait, quant à lui, l’immense et regretté Bashung. Nous ne sommes pas près d’oublier les visages et les voix des naufragés de l’« Atlantic Bar ».

Bande-annonce : Atlantic Bar

Un Documentaire de Fanny Molins
22 mars 2023 en salle / 1h 17min /
Distributeur : Les Alchimistes

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4

Houria : le lac des signes

On attendait beaucoup de Mounia Meddour après le succès critique et public de Papicha. Pari gagné :  avec Houria, la réalisatrice s’inscrit dans la continuité de son film précédent tout en s’aventurant sur un chemin artistique aussi singulier qu’audacieux. Du cinéma à fleur de peau et d’images, habité par la pulsion de vie de son héroïne.

Adieu au langage

La danse, Houria a ça dans le sang. Ce n’est pas une échappatoire à son quotidien en Algérie, mais une question de survie : si elle ne bouge pas, elle s’éteint. On la découvre sur les toits de son immeuble, à danser jusqu’à l’épuisement. La physicalité de la caméra de Meddour ajoute à la beauté du geste : massive et légère, ancrée et aérienne, Houria chope le spectateur aux tripes. La grâce et l’effort s’enlacent, comme si la troupe de Pina dans le film documentaire de Wim Wenders montait sur le ring de Rocky, ou l’inverse. En quelques plans, la culture ouvre ses tripes au spectateur et redevient plus essentielle que jamais.

Puis survient l’agression, brutale, immédiate. Un destin se fait couper les ailes en plein vol. Comme tant d’autres dans un pays encore marqué par les plaies de conflits irrésolus. Blessée dans sa chair et dans son âme, Houria ne parle plus, ne bouge plus. Au contact d’un groupe de femmes tout autant figées dans leurs traumatismes, Houria va se réinventer artistiquement pour reconstruire collectivement. Ensemble, elles vont remettre les histoires en mouvement : la sienne, la leur, et celle d’une nation qui n’a plus de mots à mettre sur ses maux.

La fièvre aux corps

Partout ailleurs, le spectateur aurait été astreint à attendre que Houria retrouve la parole pour surmonter son drame. Mais ci-git la tombe de la communication verbale, expropriée par les tyrans et monopolisée par les agresseurs. La thérapie par l’art, ce n’est pas une lubie d’intermittent, mais une nécessité existentielle doublée d’une réalité filmique. Se réapproprier le langage, c’est reprendre le contrôle de son destin : les vérités que personne ne veut entendre, Houria va les exprimer par le corps et le mouvement, la langue des signes et la danse classique en même temps. La « danse des signes » en somme.

La cinéaste fait en sorte que le public s’approprie ces moments de grâce qui tapent systématiquement à l’estomac, et communique avec Houria et ses sœurs sur une fréquence qui échappe aux ondes du langage parlé. On pense à ces moments où le film s’en remet complètement à l’intelligence sensible du spectateur, et bascule dans un réalisme poétique qui renvoie au travail de Peter Weir. Notamment dans la propension à fabriquer un cinéma à la fois minéral et éthéré, en apesanteur et terrien, naturaliste et fantastique. La présence de Léo Lefèvre à la caméra (l’un des chefs op’ francophones les plus passionnants du moment) n’y est pas pour rien, et récupère parfois un scénario qui chancelle sous ses ambitions romanesques.

Une étoile (re)née

À l’instar de son héroïne, Meddour fait feu de tout bois, mais contrairement à elle son langage visuel ne trouve pas toujours le chemin de la synthèse. Il lui manque parfois ce sens du découpage, qui permet au spectateur de digérer la complexité du projet dans l’évidence d’un plan. Qu’on se comprenne bien : en l’état, Houria ne manque pas d’instants prégnants, mais ils s’additionnent plus qu’ils ne se multiplient.

Reste que même lorsque le récit s’enlise, Mounia Medour peut toujours compter sur le souffle de son actrice principale pour se maintenir en altitude. Tous les ouragans de catégorie 5 se nomment au féminin, mais celui-ci a droit à un nom en plus d’un prénom sur sa fiche d’état-civil. Lyna Khoudri, vous la connaissez déjà, mais peut-être pas encore l’étendue de sa puissance de jeu. L’actrice roule à 300% en permanence sans s’épuiser elle ou le spectateur, joue et danse comme si sa vie en dépendait. Houria s’impose ainsi comme une double-confirmation : Mounia Meddour est tout sauf un feu de paille, et Lyna Khoudri l’une des meilleurs choses qui soit arrivé au cinéma français et francophone depuis longtemps.

Bande-annonce : Houria 

Fiche technique : Houria 

Réalisatrice : Mounia Meddour
Par Mounia Meddour
Avec Lyna Khoudri, Rachida Brakni, Nadia Kaci
15 mars 2023 en salle / 1h 38min / Drame
Distributeur Le Pacte

« Hayat, d’Alep à Bruxelles » : sous les feux croisés

Hayat, d’Alep à Bruxelles paraît aux éditions La Boîte à bulles. Anaële Hermans, Delphine Hermans et Manal Halil y narrent le récit d’une jeune Syrienne contrainte de fuir Alep en raison de la guerre civile.

Depuis le début de la guerre civile en Syrie en 2011, des millions de personnes ont été forcées de fuir leur foyer pour échapper aux diktats des islamistes et aux dangers de mort. Parmi les populations les plus vulnérables, on compte notamment les Doms d’Alep, une communauté nomade qui s’est établie de longue date au nord-ouest de la Syrie. Comme d’autres, les Doms ont fui en masse leur ville natale alors que les heurts se rapprochaient de plus en plus de leur domicile. Ils ont trouvé refuge ailleurs, parfois dans d’autres régions de la Syrie, ou à l’étranger. Dans Hayat, d’Alep à Bruxelles, on peut observer les différences de traitement du régime de Bachar al-Assad à l’endroit des populations d’Alep : tandis qu’il intervient pour secourir les Alaouites (sa communauté d’origine), il abandonne à leur sort les Doms (et d’autres), aux prises avec les combattants, loyalistes, djihadistes ou contestataires. Cela va évidemment conditionner la trajectoire épousée par la jeune héroïne mise en scène dans l’album.

Les scénaristes, formatrices dans un bureau d’accueil pour primo-arrivants, ont pris le parti d’entremêler plusieurs témoignages réels pour créer l’histoire fictive d’Hayat. Elles racontent sa jeunesse à Alep, dans une société conservatrice où les femmes sont déterminées par les traditions familiales, culturelles et religieuses. Elles immiscent peu à peu la guerre civile dans son quotidien de mère résiliente peinant à joindre les deux bouts. Elles content enfin l’exil, éprouvant, angoissant et parsemé d’embûches, puisque la faim se mêle à l’épuisement, aux barrières de sécurité et à l’hostilité des pays d’accueil. À travers Hayat, plusieurs thématiques affleurent : l’émancipation des femmes, la guerre civile, le dogmatisme religieux, le non-respect des droits de l’homme et des conventions internationales, la migration et ses multiples composantes… Hayat agit alors en catalyseur ; elle incarne des problématiques qui s’expriment avec force dans ses pérégrinations, souvent contraintes.

Les Doms forment une communauté marginalisée en Syrie. Lointains parents des Roms d’Europe, ils ont tendance à cacher leurs origines ethniques et à se marier entre eux, les femmes étant généralement promises à l’un de leurs cousins. Hayat, d’Alep à Bruxelles l’indique clairement, et met en vignettes les effets délétères de la guerre civile sur leur quotidien. La situation des Doms s’est en effet aggravée suite au conflit, avec la destruction de leur ville natale, ici Alep, et la nécessité de fuir sans aucune garantie de sécurité ou de soutien. De nombreux Doms ont perdu leur maison, leurs biens et même leur mode de vie traditionnel en raison de la guerre. Au moment de fuir, Hayat n’a ainsi en poche qu’une année de loyer, une somme significative mais vite dépensée. Elle suit des groupes cherchant, comme elle, à rejoindre l’Europe occidentale, en passant par la Turquie (submergée par le nombre de migrants), la frontière serbo-hongroise (fermée, étroitement surveillée, voire militarisée), les baraquements de fortune où on peut se reposer quelques heures (tout au plus), puis Bruxelles, où il faut composer avec toutes les démarches administratives, souvent complexes, inhérentes à une demande de protection et de séjour.

En se portant à la hauteur de leur jeune héroïne, les scénaristes donnent une chair humaine à un phénomène, la migration, autour duquel gravitent tous les fantasmes, et bien souvent les pires. Les épreuves traversées par Hayat sont indépendantes de sa volonté, injustes et profondément traumatisantes. L’exil n’est pas un choix, c’est une nécessité, une question de survie, pour elle comme pour ses enfants. Le sentiment d’identification au personnage est encore renforcé par la première partie de l’album, qui montre une femme malmenée par son mari, menteur, machiste, lâche, inconséquent avec l’argent du ménage et parfois violent. Une femme désireuse d’apprendre, puis de travailler, et enfin de s’affranchir des nombreuses injonctions qui pèsent sur elle. Tout y passe : le père qui commerce en Arabie saoudite et peut agrandir, peu à peu, le foyer familial ; le mariage arrangé dénué d’amour mais pas de désillusions ; les grossesses précoces dans un dénuement relatif ; les aspirations empêchées ou retardées en raison du poids des traditions… Mais malgré cela, Hayat se tient debout, elle résiste, elle porte le foyer à bout de bras.

Hayat, d’Alep à Bruxelles vaut aussi pour ce qu’il énonce de la vie à Alep sous les islamistes. La ville syrienne a tôt été divisée en trois parties contrôlées par des groupes rivaux, dont al-Nosra. Des taxes additionnelles ont été mises en place, de même que des règles sur la musique ou sur les tenues vestimentaires des femmes. Un peu plus tard, ce sont les écoles réquisitionnées par l’armée, les pénuries en tous genres ou les cadavres jonchant des rues en ruines qui ont émaillé le quotidien des populations locales. Ibrahim, le fils d’Hayat, est un témoin meurtri de ces différents événements : il mouillera à nouveau son lit quand la menace se fera plus proche et palpable, signe annonciateur des nombreux affects et tourments dont est immanquablement porteuse la guerre civile syrienne.

Cet album, de grandes sensibilité et densité, donne ainsi à voir la réalité glaçante des conflits armés et du djihadisme, tout en s’intéressant plus particulièrement aux Doms de Syrie, et surtout aux femmes de cette communauté. Pour témoigner, sensibiliser et ne jamais oublier.

Hayat, d’Alep à Bruxelles, Anaële Hermans, Delphine Hermans et Manal Halil
La Boîte à bulles, février 2023, 184 pages

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4

« L’Année fantôme » : derrière le rire

La collection « Aire libre » des éditions Dupuis accueille un nouveau roman graphique, intitulé L’Année fantôme, et signé par Didier Tronchet. Il y est question d’humour, de famille et de failles.

Pour Gilles, l’humour est un métier et une carapace bien plus qu’une disposition d’esprit. Cela transparaît à travers ses réalisations professionnelles – il tient une chronique en vue dans un grand journal et participe à des émissions radiophoniques ayant pignon sur rue – mais aussi lors des soirées où il se paie, au moindre prétexte, la tête de ses interlocuteurs. Il sait que la répartie est une arme tranchante qu’il a aiguisée mieux que personne. Mais Gilles est tout en fêlures et ses vulnérabilités remontent à l’enfance. Il suit une thérapie qui met en lumière, pour le lecteur, les nombreux trous mémoriels de son histoire personnelle. Il a rejoint Paris comme un gladiateur entre dans une arène : avec l’envie d’en découdre, le besoin de se montrer et une revanche à prendre sur un statut socioculturel (la France provençale un peu fade) dont il a honte. Gilles est aussi un père de famille tout ce qu’il y a de plus ordinaire, qui aimerait passer pour un héros aux yeux d’un fils qui se désintéresse de lui. On ne choisit pas ses admirateurs. Et on devine aisément que pour Gilles, les milliers de lecteurs ou d’auditeurs anonymes valent peu en regard de l’adolescent qui pose à peine les yeux sur lui et qui tourne volontiers en ridicule son métier d’humoriste.

L’Année fantôme est peut-être le récit le plus intimiste de Didier Tronchet. En se penchant sur le personnage de Gilles Collot-Sopiédard, il met à nu des pans entiers de notre (insignifiante mais tellement belle) humanité. Le jeu de mots qui caractérise ce patronyme en dit d’ailleurs long sur la contenance que l’on aimerait se donner en dépit de toutes les fragilités qui nous déterminent et conditionnent nos actions. Car si Gilles est aux yeux de tous un humoriste accompli, il n’en demeure pas moins, au plus profond de lui-même, un père craintif, un frère démissionnaire et un fils déçu. L’homme est tellement en délicatesse avec lui-même qu’il a gommé de sa mémoire des années entières de son existence, se rattachant aujourd’hui péniblement à quelques détails pour que la maïeutique psychothérapeutique opère et lui permette de reboucher les trous. Mais n’est-ce pas trop tard ? Y a-t-il encore quelque chose à récupérer ou, mieux, à sauver ? Peut-il se réconcilier avec cet enfant insatisfait qui rêvait de dominer la ville du regard ? L’album est mû par de nombreux reliefs intérieurs et invite le lecteur à aller au-delà des apparences. Celles de l’humour, légères et spontanées, cachent ici un mal-être empesé et gorgé de sédiments sans cesse réactualisés.

S’il se penche sur l’homme, ses affects et ses paradoxes, Didier Tronchet n’oublie pas d’évoquer ce qui le structure, la famille, le couple ou l’amour. Dans toutes ces dimensions, L’Année fantôme fait mouche, en prenant appui sur un personnage chancelant, pas tout à fait sûr de ce qu’il veut ni de qui il est. Sur le plan graphique, le résultat apparaît moins probant, dans un style certes affirmé mais peu original ou esthétique (car assez sommaire). Qu’importe, l’essentiel réside ailleurs, dans un portait haut en couleur qui va au fond des choses, là où les hommes eux-mêmes préfèrent parfois détourner le regard.

L’Année fantôme, Didier Tronchet
Dupuis, mars 2023, 192 pages

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3.5

« Carnet de prison » : au-delà des idées reçues

Les éditions Steinkis publient Carnet de prison, de Galien. Ce dernier raconte son expérience derrière les murs de la maison d’arrêt de Caen, où il a animé, dans des conditions parfois difficiles, un atelier de dessins.

C’est un secret de Polichinelle : les prisons constituent des environnements éprouvants, où les privations et les souffrances sont légion. À peine a-t-il esquissé la topographie des lieux que Galien en souligne les bruits, les odeurs et les regards indiscrets – tant humains que technologiques. Comme partout ailleurs, les cellules de la maison d’arrêt de Caen sont surpeuplées, laissant aux détenus peu d’espace, et encore moins d’intimité. S’il confesse avoir été pétri de préjugés issus de la fiction avant de prendre son poste d’animateur à Caen, Galien n’en sort pas moins conforté dans certaines idées, non pas liées aux détenus eux-mêmes, mais plutôt à leur expérience pénitentiaire.

Ainsi, en France, 17 % des détenus disposeraient de moins de 50 € par mois, alors que le coût mensuel minimum de la vie en prison serait de 200 €. Les détenus doivent donc faire preuve d’ingéniosité pour trouver un peu de réconfort au quotidien. 63 % des personnes condamnées à une peine de prison ferme sont réincarcérées dans les cinq ans. Cela montre à quel point le système pénitentiaire français a du mal à réinsérer dans la société ceux qu’il a condamnés. Les effets psychologiques de l’incarcération sont avérés, bien documentés, mais les délinquants sexuels souffrent en sus d’une stigmatisation associée à leur crime et de l’isolement ou des violences corollaires.

C’est dans ce contexte difficile que Galien a animé un atelier d’écriture dans la maison d’arrêt de Caen. Il raconte avoir été vu avec défiance à la fois par les gardiens et par les détenus, puisqu’il n’appartenait à aucun des deux « camps ». Son objectif était de créer un environnement sûr et sécurisé pour les détenus, dans lequel ils pourraient s’exprimer librement et sans crainte de jugement, par la voie du dessin. Carnet de prison énonce très bien le caractère libérateur et fédérateur du dessin, mais aussi tout ce qui découle de la réalité carcérale : des cours utilisés à des fins communautaires, des vols, des personnes qui se livrent avec sincérité, d’autres qui se referment sur elles-mêmes…

Les locaux vétustes, la circulation entravée dans la prison (le plan Vigipirate a eu pour effet de durcir encore un peu plus les contrôles), le manque de produits frais, le peu de moyens alloués aux loisirs… Si « les détenus se forgent une identité crépusculaire », c’est parce qu’on les enferme dans un caveau de désespoir où le temps se dilate et où les relations humaines se distendent. Galien revient longuement sur la place de la famille, seul accès vers l’extérieur (avec la télévision…), sur les regrets de certains détenus, sur le manque de discernement des autres. Il fait état des confidences des gardiens et s’épanche plus généralement sur une société qui a conditionné l’être à l’avoir, créant ainsi des frustrations potentiellement criminogènes. C’est l’ensemble de ces constats, transcrits avec sincérité et pudeur, qui fait de ce Carnet de prison un ouvrage précieux, utile et terriblement juste.

Carnet de prison, Galien
Steinkis, mars 2023, 160 pages

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4

Redécouvrir Tintin « de A à Z »

Grand admirateur de l’œuvre d’Hergé, Patrice Leconte publie aux éditions Casterman un abécédaire passionné consacré au petit reporter belge Tintin.

Tintin est un personnage emblématique de la bande dessinée franco-belge. Créé par Hergé en 1929, ce petit reporter intrépide et dénué de famille voyage dans le monde entier pour mettre fin aux agissements de criminels éprouvés et résoudre des mystères tous plus épais les uns que les autres. Son univers fictif, riche et complexe, comprend de nombreux personnages, lieux, motifs et événements sur lesquels le cinéaste français Patrice Leconte revient abondamment dans son abécédaire, de manière subjective et enthousiaste.

Si Tintin transparaît dans les albums d’Hergé avant tout à travers les nombreuses péripéties qui le caractérisent, Patrice Leconte démystifie quelque peu le jeune homme derrière l’aventurier. Son appartement, épuré, se trouve au 26 de la rue du Labrador, à Bruxelles. Le reporter y passe peu de temps, mais il lui arrive en revanche de se rendre au marché aux puces (Le Secret de la licorne) ou de se faire une toile en compagnie du capitaine Haddock, comme c’est le cas dans l’album Coke en stock. Dandy de façade, châtelain d’adoption, marin et ivrogne de nature, Archibald Haddock fait partie d’une famille élargie, comprenant Milou, les Dupondt ou le Professeur Tournesol, qui gravite autour du jeune journaliste avec une constance qui ferait presque oublier que ce dernier est en fait dénué de toute attache familiale.

Les péripéties auxquelles Tintin est confronté sont variées et souvent imprévisibles. Du désert brûlant de l’Afrique aux montagnes enneigées du Tibet en passant par les villes cosmopolites d’Europe, Tintin doit s’adapter à des environnements différents, parfois hostiles, et trouver des solutions aux nombreux problèmes qui se présentent à lui. En guidant son lecteur de l’enfant turbulent Abdallah aux couvertures pleines de promesses d’Hergé, Patrice Leconte, lui-même passé par la bande dessinée par le biais du magazine Pilote, rend parfaitement compte des subtilités et des motifs récurrents, ainsi que de la tonalité générale, de ces histoires qui, dans son enfance, étaient publiées sous forme de feuilletons, dans un illustré attendu avec l’impatience habituellement réservée aux grands maîtres.

Parmi les motifs recensés par l’auteur, on note les oiseaux et les bijoux. Ce n’est probablement pas un hasard si Patrice Leconte confesse caresser le rêve de tourner en prises de vues réelles Les Bijoux de la Castafiore, qui rassemble des objets et des personnages emblématiques de l’univers du petit reporter. Tintin de A à Z est aussi une invitation à décrypter les expressions favorites du capitaine Haddock, de portraiturer de manière amusée le Professeur Tournesol ou les Dupondt, voire d’opposer les méchants iconiques hitchcockiens et ceux, plus insignifiants ou pathétiques, qui se dressent sur la route de Tintin. Les voitures, les vocables désuets tels que sapristi, la langue anglaise ou le cinéma figurent également en bonne place dans cet abécédaire.

Il ne faut pas se méprendre sur les intentions de Patrice Leconte. Avec Tintin de A à Z, il se détache de l’examen scrupuleux et académique pour porter un regard affectueux, de passionné, sur la création d’Hergé. Cela peut parfois donner l’impression de rester à la surface des choses. Mais c’est surtout une manière personnelle, légère et efficace, de prendre langue avec un univers fictionnel qui aura marqué durablement la bande dessinée franco-belge.

Tintin de A à Z, Patrice Leconte
Casterman, mars 2023, 132 pages

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3.5

« Les Veilleurs » : au service des autres

La collection « Encrages » des éditions Delcourt s’enrichit de l’album Les Veilleurs, de Yann Dégruel. Employé auprès de personnes souffrant d’un trouble du spectre autistique, ce dernier a tiré de cette expérience une nouvelle appréhension de la maladie et des rapports humains, contée avec sensibilité dans ce roman graphique.

S’occuper de personnes souffrant d’un trouble du spectre autistique constitue un travail exigeant et complexe. Les personnes autistes ont des besoins spécifiques qui requièrent une attention constante et un respect scrupuleux des protocoles mis en place pour leur bien-être. L’une des difficultés les plus importantes réside dans la charge mentale qui pèse sur les travailleurs affectés à la santé des bénéficiaires de soins. Les personnes autistes ont souvent des comportements imprévisibles et déroutants ; elles nécessitent une surveillance continue pour prévenir tout risque d’accident. Ainsi, à l’instar de ses collègues, Yann Dégruel, engagé comme veilleur de nuit, se trouvait en alerte permanente, ce qui ajoutait de l’anxiété à la fatigue accumulée par des horaires décalés.

Dans Les Veilleurs, ces états de fait transparaissent clairement. Yann Dégruel narre l’inconfort, voire le malaise, induits par certaines situations. Il explique le dévouement, la compassion et la rigueur dont doivent faire preuve les travailleurs mis au service de personnes souffrant d’un trouble du spectre autistique. Les protocoles, pour ne citer que cet exemple, demeurent cruciaux : les travailleurs doivent suivre des procédures spécifiques pour garantir la sécurité et le bien-être des personnes qu’ils accompagnent. Rigoureux et contraignants, ces directives sont essentielles pour assurer une prise en charge personnalisée, adéquate et sécurisée.

Les mésaventures peuvent être fréquentes lorsque l’on s’occupe de personnes autistes. Les travailleurs font parfois face à des comportements agressifs, des crises de colère ou des situations imprévues qui nécessitent une intervention hâtée. Ces incidents peuvent générer du stress et se révéler difficiles à gérer, mais ils font toutefois partie intégrante du travail, comme l’explique très bien l’auteur. Les obsessions de Nelson, les insomnie de Pierre, les attitudes erratiques et l’état de dépendance de Clémence ont ainsi mis à l’épreuve Yann Dégruel et ses collègues. Mais malgré ces défis, il apparaît clairement que ce travail s’avère formateur et enrichissant pour ceux qui l’exercent. Cette dimension, retranscrite avec beaucoup de sensibilité, constitue un fil rouge : en prenant soin de personnes dépendantes et diminuées, chacun apprend à développer des qualités portées vers les autres telles que la patience, l’empathie, la tolérance, la générosité ou la bienveillance. Ces expériences affectent le comportement et l’identité des travailleurs, qui peuvent se sentir plus engagés et connectés avec les autres.

Les Veilleurs comprend de nombreuses allusions plus ou moins digressives, sur la pauvreté qui frappe les auteurs de bandes dessinées, la société de consommation, les passoires socratiques, la gestion et l’accueil des réfugiés ou la pyramide de Maslow. Ces passages en rehaussent utilement l’intérêt. Le lecteur appréciera aussi probablement ce clin d’œil figuratif à La Grande Vague de Kanagawa. Il est évident que Yann Dégruel livre beaucoup de lui-même à travers cet album. Ce dernier, authentique ode à la tolérance, témoigne d’une humanité et d’une justesse qui méritent certainement que l’on s’y attarde.

Les Veilleurs, Yann Dégruel
Delcourt, mars 2023, 176 pages

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3.5

« BRZRKR » : le guerrier immortel

Se réappropriant et radicalisant le rôle qu’il tenait dans la tétralogie John Wick, Keanu Reeves donne naissance, en compagnie du scénariste Matt Kindt et du dessinateur Ron Garney, à « B », un personnage immortel lui ressemblant trait pour trait et capable d’infliger les pires horreurs à ses ennemis.

L’armée américaine a toujours disposé d’un arsenal dévastateur, à la pointe de la technologie. Dans BRZRKR comme dans Captain America ou X-Men avant lui, c’est un super-soldat qui vient asseoir sa supériorité. « B » est introduit sans détour : ses yeux s’illuminent étrangement, il saute dans le vide à la manière du Dark Knight et réduit en charpie – littéralement – tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Il y a évidemment beaucoup de John Wick dans la violence esthétisée de BRZRKR. Mais ici, tout est accentué, dans l’outrance et sans rivage. Le sang coule à larges flots, les mâchoires se désolidarisent des visages, les hommes sont assassinés à l’aide des membres qu’on leur arrache et une côte prélevée sur un cadavre peut être réemployée afin d’égorger ses alliés. Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney misent beaucoup sur leur sens du spectacle et de la démesure. Et si la mayonnaise n’avait pas si bien pris, ils courraient le risque d’un pathétisme affligeant.

Il y a un peu de Deadpool dans « B », le second degré en moins, la gravité en plus. Transpercé de toutes parts, soumis aux coups et aux brûlures, ce guerrier immortel de 80 000 ans continue de martyriser ses adversaires comme de rien n’était. Et à cette dimension iconique parfaitement servie par une mise en images très cinégénique, les auteurs ajoutent un mystère savamment entretenu sur les origines de Berzerker. Soumis à une batterie d’examens, interrogé par une spécialiste du gouvernement américain, « B » va peu à peu se remémorer son passé, douloureux et marqué du sceau de la barbarie. Ce premier tome de BRZRKR fait le récit de son enfance et verbalise l’utilitarisme y étant associé : vu avant tout comme le protecteur de sa communauté, « B » recevra de son propre père davantage d’affectations que d’affection. Ces liens filiaux contrariés contribuent à conférer de l’épaisseur au personnage, de même que les différents marchés qu’il a passés avec des régimes belliqueux au cours des siècles précédents.

L’énergie, les couleurs, la puissance visuelle, l’altérité : BRZRKR adopte des partis pris radicaux, dont certains ne manqueront pas de souligner le caractère bourrin. Les intentions des auteurs, en partie énoncées dans le dossier technique glissé en appendice de l’album, dépassent pourtant de loin la seule violence esthétisée. De la même manière que Nicolas Winding Refn l’exploite pour révéler les fêlures des hommes et de leur milieu, Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney adossent aux massacres perpétrés par « B » un palais mémoriel dégradé, une humanité en souffrance et des failles dont la béance est en passe d’être éventée par celle qui ausculte son esprit. L’apparat graphique est édifiant, le protagoniste en construction. On attend désormais la suite avec impatience.

BRZRKR, Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney
Delcourt, mars 2023, 144 pages

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3.5

Les Frissons de l’angoisse : le jeu des apparences

Il est déroutant de constater une filmographie aussi hétérogène que celle de Dario Argento, capable du pire comme du meilleur. L’avantage avec Profondo Rosso (nous utiliserons le titre original et non le titre français Les Frissons de l’angoisse) est que le film représente à la fois la plus grande réussite de son auteur, ainsi que la quintessence la plus pure de toute son œuvre.

Synopsis : Marcus Daly est un pianiste américain de jazz qui, alors qu’il s’apprêtait à rentrer chez lui, assiste au meurtre de sa voisine depuis la rue. Ayant l’impression qu’un élément qu’il a observé lui échappe, Marcus se met alors en quête du tueur, accompagné de la journaliste Gianna Brezzi.

Un peu de contexte

Si pour beaucoup le premier souvenir de cinéma estampillé Argento se nomme Suspiria, son autre chef-d’œuvre, Profondo Rosso, est un indispensable qui réussit à se défaire de l’étiquette giallo, même si cette dernière, dépendante de l’appréciation de chacun, n’est pas la plus grande garantie d’audace et d’originalité. Elle est pourtant la marque de fabrique de son auteur, qui débute avec sa trilogie animalière entre 1970 et 1971 avec dans l’ordre : L’Oiseau au plumage de cristal, Le Chat à neuf queues et Quatre Mouches de velours gris. Il est d’ailleurs amusant qu’Argento avait d’abord présenté son nouveau film comme Le Tigre à dents de sabre, avant de déclarer qu’il s’agissait simplement d’une blague. Cette trilogie, comportant trois histoires n’ayant aucun autre lien entre ses opus, passe du bon, au moyen, pour aboutir au ridicule. Argento renoue donc avec son genre d’origine en 1975, plusieurs années plus tard, ce qui pourrait être le signe à la fois d’une plus grande aisance, ainsi que d’une prise de recule sur le genre tout entier et sur son cinéma de la part du jeune cinéaste italien.

La logique du songe

Pourtant, au vu de l’introduction de l’intrigue telle qu’elle est vendue dans le synopsis, rien ne semble être nouveau sous le soleil : un giallo de plus sans véritable fond qui n’aurait comme intérêt que de montrer de jeunes femmes en blanc se faire poignarder. Et pourtant dès ses premières minutes, Argento présente son genre sous un œil nouveau. Il commence par nous ancrer dans l’esprit, dès les premières secondes, la musique qui accompagnera chaque meurtre, dont le premier est hors-champ et se conclut par l’arrivée du couteau ensanglanté aux pieds d’un enfant. La séquence d’après, lancinante à souhait, démontre d’une nouvelle patte technique et d’une prise de galon de la part d’Argento, prenant le temps de poser son univers avant de se conclure par le second premier meurtre (?). Le réalisateur, désormais expérimenté, met son savoir-faire à profit afin d’offrir une atmosphère onirique sublime, déjà présente dans certaines séquences auparavant. Déjà, il est facile de comprendre pourquoi Argento préférait Turin à Rome, tant il prend plaisir à filmer la ville vide et endormie, dans ces nuits macabres où rode un tueur fou. Cet onirisme ambiant participe intensément à l’ambiance unique que propose Profondo Rosso.

La réalisation et la composition des plans ne servent pas uniquement à suggérer la présence du tueur, ou la mise en avant d’un élément important, mais aussi et surtout à faire vivre le film et ses décors. Il y a le superbe échange entre Marcus et Carlo, un ami lui aussi pianiste, avec entre eux la statue-fontaine (tout aussi superbe et qui représente une allégorie du fleuve Pô pour l’anecdote) et le plan qui s’élargit, plaçant les trois éléments dans le champ pour un effet de style. Celui-ci figure la différence de point de vue entre les personnages. La visite par Marcus de la vieille villa est elle aussi un incroyable exercice de style, donnant vie à cette demeure abandonnée.

Les scènes de meurtres paraissent elles aussi hors du temps, phénomène appuyé par les touches de fantastique apportées par Argento lui-même à l’écriture. Ainsi, par certains aspects, le film ressemble à un rêve éveillé, ce que le jeu entre la musique de Giorgio Gaslini (et Goblin, pour une première collaboration) et le silence appuie, entre tensions et moments de flottements. Le film réunit aussi divers éléments de la trilogie animalière pour les corriger et les perfectionner. Comme si Argento s’était exercé des années auparavant pour aboutir à ce film, celui de toutes ses obsessions et de toutes ses envies de cinéma.

Enfin, en lien avec ce que nous soulignions précédemment, le rapport d’Argento aux secrets, à ce qui se trouve derrière les façades, doit être souligné. Cela peut être chez les hommes, avec Carlo qui semble dissimuler sa vie à son ami Marcus, ou les façades matérielles, avec les différents secrets que recèle le manoir. Plus subtilement, l’une des scènes de meurtre amène la victime à écrire l’identité de son meurtrier à travers la vapeur, avant que le message ne disparaisse, comme un secret enfoui qui ne demande qu’à être découvert. Plus qu’un simple whodunit, le film propose une expérience envoutante qui fait de lui l’un des meilleurs films d’horreur, et le meilleur giallo.

Une société humaine

Le film est aussi très intéressant dans son rapport à des sujets de société : Argento présente en effet à plusieurs reprises dans ses œuvres son rapport aux femmes ainsi qu’à la question de l’homosexualité. Commençons par le rapport aux femmes : nous sommes dans les années 70 en Italie, les clichés pourraient donc avoir raison de nos attentes en termes d’égalité des sexes. Argento décide donc de se jouer de ses spectateurs en développant des scènes pour se moquer des comportements machistes. Bien que l’on trouve cette critique dans nombre d’autres films, même de mauvais, Argento y procède d’une façon aussi utile qu’intelligente. L’exemple parfait est la discorde entre Marcus et Gianna, qui les amène à faire un bras de fer. Gianna gagne, blessant Marcus dans sa virilité, et ce dernier cherche alors des excuses avant de changer de sujet. Cette scène permet à la fois de développer la relation entre les deux futurs amants, ainsi que de placer Gianna comme quelqu’un au-delà de la simple journaliste féministe (insupportable, même si cela doit être le but recherché), qui cherche à s’imposer dans un milieu d’hommes. Ici, cet aspect se trouve véritablement marqué et non juste brièvement souligné. Le comportement de Gianna permet aussi à Argento de se moquer gentiment au passage des féministes qui cherchent constamment à prouver quelque chose, sans que cela ne soit le seul élément définissant le personnage de Gianni.

(SPOILERS) La tentative de renforcer la position de la femme se trouvait déjà dans L’Oiseau au plumage de cristal, dans lequel l’assassin était en fait la cible présumée de la première attaque. Ce retournement est justifié par le fait que cette femme, ayant été agressée il y a plusieurs années, s’identifie désormais comme l’agresseur et non plus la victime. Le résultat est néanmoins très frustrant, car alors qu’Argento nous avait révélés la première attaque du tueur en noir, il ne nous montre pas la réalité des choses empêchant le spectateur de pouvoir prédire la fin. Cette erreur ne sera pas reproduite pour Profondo Rosso, qui use de ce stratagème d’une bien meilleure manière. (FIN des SPOILERS)

Concernant la représentation homosexuelle, l’un des exemples les plus marquants chez Argento est le rôle de détective privé gay que joue Jean-Pierre Marielle dans Quatres Mouches de velours gris, dont le cabotinage fait penser à un crossover entre Columbo et La Cage aux folles. Cela suffit-il cependant à qualifier Argento d’homophobe ? Rappelons que dans son film précédent, Le Chat à neuf queues, il présentait l’un de ses suspects comme un scientifique discret et respectable qui passe ses nuits dans des clubs gays, sans qu’aucun jugement de valeur ne soit apporté lors de la découverte de cet élément de la part du personnage menant l’enquête, ni par aucun autre aspect du film.

Et dans Profondo Rosso ? Le rapport est le même avec le personnage de Carlo, pianiste alcoolique et dépressif qui passe ces nuits chez un travesti. Même situation que pour Le Chat à neuf queues, Marcus découvre ce secret alors qu’il cherche son ami, dans une scène d’une pudeur et d’une dignité sublime : aucun jugement, ni de Carlo, ni du travesti. En réalité, la seule source de mépris de cette scène provient de Carlo lui-même, dont le personnage, de part son lyrisme, sa pensée, son comportement autodestructeur et surtout sa honte d’être homosexuel rappelle énormément Pasolini. Ce constat est appuyé par le fait que Carlo n’aime que deux personnes, sa mère (que Pasolini comparait souvent à la Madone, allant jusqu’à lui donner ce rôle dans L’Evangile selon Saint-Mathieu) et Marcus, son ami.

(SPOILERS) Seulement ami ? Car oui, le doute persiste et la dernière scène de Carlo ne fait qu’accentuer l’ambiguïté entre les deux hommes. Carlo est en réalité le tueur, c’est lui l’enfant que l’on apercevait dans l’introduction, mais quelque chose cloche. D’habitude, la révélation du tueur amène à découvrir sous un autre angle, pervers et aliéné, un personnage que l’on connaissait déjà. Ici, Carlo semble toujours aussi misérable, dépité de devoir tuer Marcus afin de préserver son secret. Alors qu’il se décide enfin à passer à l’acte, il se voit interrompu par la police dans un deus ex machina qui le force à prendre la suite. La scène suivante, mettant en scène la mort de Carlo, est l’une des plus tristes de toute la filmographie d’Argento : Carlo est trainé par un camion de poubelle avant qu’une voiture ne vienne écraser sa tête couverte de larmes et de sang. Pourquoi cherchez à accorder autant d’empathie à un tueur ? Car Carlo est un martyr, celui de l’amour qu’il ne porte non pas à Jésus-Christ, mais à sa déesse, sa mère, qui se révèle être la véritable tueuse que Carlo cherche à couvrir. La mort de cette dernière sera cependant plus expéditive et plus cruelle (bien qu’impressionnante), car elle n’est que la mort de la névrose précédant celle de l’humanité, incarnée par son fils. (FIN des SPOILERS)

Des corps ensanglantés, mais un cœur battant

Ainsi, Profondo Rosso est une merveille de technique et d’écriture, une maestria de la part d’un auteur qui transcende son époque et son genre, si bien qu’il parait peiner à s’adapter après son âge d’or. Si Ténèbres sera un ultime soubresaut, Argento est identifié comme un réalisateur de l’époque bénie des années 70, devenu malheureusement ringard par la suite. Un géant au succès court donc, mais un géant tout de même. La ringrazio molto, signor Argento.

Bande-annonce : Les frissons de l’angoisse

Fiche technique : Les frissons de l’angoisse

Réalisation : Dario Argento
Scénario : Dario Argento, Bernardino Zapponi
Photographie : Luigi Kuveiller
Casting : David Hemmings, Daria Nicolodi
Pays d’origine : Italie
Durée : 126 minutes
Année de sortie : 1975
Genre : épouvante/horreur (giallo)

Le Mans : la vitesse, quoi qu’il en coûte

Plus de 50 ans après sa sortie, Le Mans reste une référence pour tous les amateurs de course automobile. Porté par l’aura de sa star, Steve McQueen, le film nous plonge en immersion totale dans la célèbre course des 24h. Un projet fascinant, habité par le jusqu’au-boutisme de sa mise en scène, et celui de l’acteur.

Un projet dantesque

Le Mans est avant tout un rêve. Celui de sa star, Steve McQueen, fasciné par les sports mécaniques. La persona de l’acteur est d’ailleurs fortement associée à ces engins, notamment à travers ses rôles mythiques dans Bullitt ou La Grande Évasion. Il s’agit donc ici d’une œuvre essentielle au sein de la carrière de l’acteur. Et celui-ci en était pleinement conscient, ce qui explique son investissement total sur la production. À l’initiative du projet, l’acteur assiste à l’édition 1969 des 24h, pour filmer quelques prises de vues. Son objectif est clair : participer réellement à la prochaine édition de la prestigieuse course.

C’est ainsi que naît ce projet dantesque, à la production rendue difficile par sa star. Au départ, le grand John Sturges (La Grande Évasion) fût engagé pour le réaliser. Mais les difficultés de tournage liées à l’absence de scénario lui font quitter le film prématurément. Lee H. Katzin reprit alors la réalisation, dans des conditions toujours chaotiques. Une fois le tournage commencé, Harry Kleiner et Ken Purdy écrivent un script dans un local de production près du Mans. Mais McQueen refusait toute idée de scénario. Ce qu’il voulait, c’était montrer la réalité de la course telle quelle. L’ajout d’une trame scénaristique viendrait réduire à néant l’ambition immersive de l’acteur.

Ainsi, bien qu’existante, l’intrigue du film est suffisamment mince pour arriver à cohabiter avec l’ego de l’acteur. Steve McQueen incarne donc Michael Delaney, qui retourne au Mans un an après son terrible accident. Il s’apprête à participer à la course à bord de sa Porsche 917, avec comme principal rival Erich Stahler et sa Ferrari 512 S. Le sujet du film est clair : la course. Et c’est par un véritable exercice de style, entre le reportage, le documentaire et la fiction, que Le Mans va traiter son sujet.

Les velléités réalistes du film sont annoncées dès sa première partie. La première trentaine de minutes est presque sans dialogue. Elle se contente simplement de nous montrer la préparation de la course. Petit à petit, la ville semble se mettre au rythme de la course, les spectateurs arrivent en masse. Les mécaniciens prennent soin des bolides tandis que les pilotes se préparent. La tension du compte à rebours est accentuée par un montage et une mise en scène astucieuse, filmant les pilotes comme dans un western, dans un duel à distance. En somme, le calme avant la tempête.

Une fois les fauves lâchés, le ballet dansant mécanique peut commencer. L’immersion dans la course est totale grâce à un dispositif de mise en scène impressionnant. Filmées au ras du bitume, en caméra embarquée, on ressent toute la vitesse des voitures dévorant l’asphalte. Outre les scènes spectaculaires, jamais de tels degrés d’immersion et de viscéralité n’avaient été atteints. L’ajout de vraies scènes des 24h, et des grands pilotes qui vont avec, sont d’une grande aide. Le bruit des moteurs sonne comme une symphonie mécanique. Les accidents sont à la fois effrayants et impressionnant du fait de leur authenticité.

Obsession morbide

Car si le film a pour unique sujet la course, il est pourtant inévitable qu’il évoque la mort. Tout au long de Le Mans, celle-ci est omniprésente. Notamment à travers le personnage de Lisa, veuve du pilote Piero Belgetti, impliqué dans l’accident de Delaney. Elle déambule dans les allées du circuit, le paddock, tel un fantôme. Elle agit sur le film comme un rappel que la mort plane au-dessus du circuit. Steve McQueen ne voulait pas entacher son film d’une histoire d’amour, mais son compromis à permis de surligner son propos. Les pilotes de course ne sont rien d’autre qu’une version moderne des gladiateurs. À chaque virage, chaque ligne droite, tout peut arriver.

Michael Delaney est bien conscient des dangers de la course. Le traumatisme de l’accident, qu’il revît au ralenti, est toujours bien là. Pourtant, il prend malgré tout le départ. L’une de ses rares répliques exprime parfaitement toute l’ambiguïté qui habite un pilote de course. « When you’re racing, it’s life. Anything that happens before or after is just waiting. » Le film prend lui aussi réellement vie une fois la course lancée. La première séquence du film, où Delaney déambule dans les rues désertes, est évocatrice. Les rares rencontres entre les pilotes sont très touchantes. On sent un profond respect mutuel, une vraie conscience qu’il s’agit peut-être de leur dernière rencontre.

Steve McQueen, qui joue presque son propre rôle, est habité. Quasi mutique, il a pourtant rarement été si convaincant. Lui aussi était conscient des dangers du sport, puisqu’il l’a frôlé au cours du tournage. D’autres accidents ont émaillé le film, c’est pourquoi il est dédié à David Piper. Celui-ci perdit une partie de sa jambe droite lors des prises de vues. La dimension presque documentaire du film n’en devient que plus troublante. Les accidents montrés à l’écran pourraient très bien être ceux survenus lors du tournage.

Le Mans est un long-métrage frénétique et haletant. Pur film de course, il traite également l’obsession. Celle de ces pilotes, prêts à tout pour courir, mais également celle de Steve McQueen. Tous bravent l’asphalte pour tenter de conquérir l’un des plus grands circuits au monde. Leur obsession est ambiguë car la Faucheuse menace en permanence ces gladiateurs des temps modernes. Mais pour eux, ce n’est qu’au contact de la mort, sur la piste, qu’ils parviennent à vivre.

Le Mans : bande annonce

Le Mans : fiche technique

Réalisation : Lee H. Katzin
Scénario : Harry Kleiner
Interprétation : Steve McQueen ( Michael Delaney ), Siegfried Rauch ( Erich Stahler ), Elga Andersen ( Lisa Belgetti )
Photographie : Robert B. Hausser et René Guissart Jr
Musique : Michel Legrand
Montage : John Woodcock, Donald W. Ernst et Ghislaine Desjonquères
Durée : 1h46
Genre : drame sportif
Date de sortie : 1971
Pays : États-Unis

L’Homme au pousse-pousse (1943 et 1958) de Hiroshi Inagaki : une histoire, deux époques

C’est en 1943 et en 1958 que le cinéaste japonais Hiroshi Inagaki tourna, à quinze ans d’intervalle, deux versions de son film L’Homme au pousse-pousse. Pour cette nouvelle édition restaurée, inédite en Blu-ray et DVD, Carlotta Films eut l’excellente idée de rassembler les deux opus en un seul coffret. Si le scénario demeure rigoureusement identique, comparer les deux versions permet de constater l’inflexion différente qu’ont eus sur elles la couleur, le casting ou encore l’époque de leur sortie initiale. À l’œuvre humaniste réalisée en plein cœur du second conflit mondial, répond en effet le mélodrame chatoyant lauréat du Lion d’or au Festival de Venise.

En 1943, Inagaki a déjà derrière lui une carrière respectable. Né en 1905 à Tokyo, il a rejoint la Nikkatsu en tant qu’acteur dès 1922, avant d’entamer un parcours de metteur en scène à la fin de la même décennie. À la Nikkatsu, puis à la Daiei et à Toho, il se fera connaître avant tout par du jidaigeki et des films de samouraï, avant d’élargir ses horizons thématiques. Entre 1928 et 1970, il ne réalisa pas moins de 110 films et écrivit 70 scénarios, dont les plus connus sont La Légende de Musashi (premier volet d’une trilogie), qui remporta l’Oscar du meilleur film étranger en 1956, et les deux versions de L’Homme au pousse-pousse dont il est question ici.

À l’aube de la Seconde Guerre mondiale (qui débute réellement, pour le Japon, en décembre 1941 avec la déclaration de guerre américaine suite à l’attaque de Pearl Harbour), Inagaki n’a que 36 ans mais il a pourtant déjà signé plus de 50 films (!). Les conditions matérielles liées à la guerre et aux privations, qui frappent le Japon en 1943, donnent toutefois une saveur toute particulière à L’Homme au pousse-pousse. Celui-ci fut en effet tourné avec des bouts de ficelle et doit beaucoup à la ténacité et à l’ingéniosité du cinéaste et de son équipe technique, ce qui ne fait que renforcer notre admiration devant certaines prouesses du film. Le récit, situé en 1905, s’attache au destin de Matsugoro, pauvre conducteur de pousse-pousse, optimiste et fort en gueule. Sa vie bascule le jour où il porte secours à un jeune garçon issu d’une famille aisée. Cette dernière le prend en amitié et, lorsque le père du jeune Toshio meurt, Matsugoro endosse le rôle de père de substitution de ce garçon frêle et peu assuré. Le film est avant tout l’histoire du fossé social qui sépare le protagoniste de son milieu d’adoption, la famille de Toshio évoluant, malgré la proximité des liens affectifs, dans un univers bien différent du sien. La cruauté de cette situation culmine dans la conclusion du récit, alors que Matsugoro, secrètement amoureux de Yoshioko (la mère) mais conscient de l’impossibilité d’une liaison, se retire et meurt dans le dénuement et le chagrin.

Pour incarner le rôle principal, le cinéaste put compter sur le talent de Tsumasaburō Bandō, une des plus grandes stars nippones de l’époque, comédien de théâtre kabuki passé au cinéma, qui tourna dans plus de 200 films jusqu’au début des années 1950 (il est décédé en 1951). Si la version de 1958 gagnera en clarté de la structure narrative, celle de 1943 marque avant tout par ses remarquables expérimentations techniques, tant en termes de cadrages que de montage ou d’effets appliqués à l’image. Un tour de force d’autant plus étonnant si l’on tient compte des moyens spartiates dont disposait le metteur en scène et son équipe, en plein milieu de la guerre et alors que l’essentiel des pellicules de cinéma étaient réservées aux films de propagande.

A l’instar d’Alfred Hitchcock avec L’Homme qui en savait trop, Hiroshi Inagaki tourne quinze ans plus tard une nouvelle version de L’Homme au pousse-pousse. Celle-ci lui permit de remporter le Lion d’or au Festival de Venise. Narrativement, le scénario de ce film respecte scrupuleusement – souvent au mot près – celui de son aîné sorti en 1943. A vrai dire, et même si l’on ne peut que saluer la cohérence de la démarche de Carlotta qui sort les deux versions en un seul coffret, le spectateur serait bien inspiré de ne pas regarder les deux œuvres l’une après l’autre, tant il aura l’impression d’une redite. A condition d’espacer suffisamment les deux visionnages, cependant, le film de 1958 est une indéniable réussite. Les différences majeures par rapport à la version de 1943 tiennent logiquement, d’une part à l’utilisation de la couleur, et d’autre part au casting. Pour succéder à Bandō, Inagaki eut l’excellente idée de confier le rôle de Matsugoro à une autre star, Toshirō Mifune. Rendu célèbre notamment par sa participation à de nombreux longs-métrages d’Akira Kurosawa (dont plusieurs chefs-d’œuvre intemporels), Mifune était familier du cinéma d’Inagaki, puisque les deux hommes avaient déjà tourné plusieurs fois ensemble, notamment La Légende de Musashi, grand succès populaire et critique (Oscar du meilleur film étranger) sorti la même année que… Les Sept Samouraïs de Kurosawa dans lequel l’acteur incarnait également un rôle principal. C’est donc un Toshirō Mifune au sommet de son art que l’on retrouve dans L’Homme au pousse-pousse, et il faut dire que le rôle lui sied à merveille : celle d’une « grande gueule » sans éducation mais avec le cœur sur la main, qui assume l’éducation d’un jeune garçon tout en souffrant d’un amour socialement inacceptable. Bref, à l’œuvre humaniste, épurée et formellement novatrice de 1943, succède un grand film classique à la mise en scène irréprochable. Les cinéphiles y trouveront doublement leur compte.

Synopsis : Matsugoro est conducteur de pousse-pousse. Sa vivacité d’esprit et son tempérament optimiste en font une personne appréciée des habitants de sa ville. Un jour, Matsu se porte au secours d’un garçon blessé, Toshio. Les parents, Kotaro et Yoshioko, louent ses services pour transporter le garçon chez le médecin et le ramener. Matsu se prend d’affection pour cette famille. Quand le père de Toshio meurt, Matsu devient comme un père de remplacement pour le garçon, qu’il contribue à élever. Il tombe secrètement amoureux de Yoshioko, mais est conscient qu’il y a un fossé de classe entre eux. Matsu pense qu’il ne sera jamais qu’un conducteur de pousse-pousse pour elle et son fils… 

SUPPLÉMENTS

Soyons clair, les nouveaux masters des deux films et leur association dans un coffret unique constituent l’argument de vente principal de cette sortie. Car ce n’est pas du côté des suppléments qu’on risque d’en prendre plein les yeux. Pas de livret, et un seul bonus vidéo de 19 minutes, voici le maigre menu des gâteries auxquelles le spectateur a droit. Il faut toutefois reconnaître que l’unique supplément est à la fois intéressant et plutôt original, puisqu’il s’intéresse au projet de restauration de la version de 1943, en suivant notamment son vénérable directeur de la photographie, Masahiro Miyajima. Un véritable travail de passion presque obsessionnelle, plan par plan, réalisé avec l’aide d’équipes situées dans plusieurs pays. C’est également l’occasion de rappeler l’histoire du film à travers diverses interviews, des documents d’archives de Hiroshi Inagaki (qui nous a quittés en 1980) et même quelques surprenantes séquences didactiques d’animation. Bref, voici une véritable création originale et non pas simplement une compilation d’images et entretiens préexistants, ce qu’il nous faut saluer. Il n’empêche que sur le plan des suppléments, le spectateur pouvait espérer davantage de générosité… 

Supplément des éditions DVD et Blu-ray :

  • Les roues du destin : l’histoire de L’Homme au pousse-pousse (2020 / 19 min)

Note concernant les films

4

Note concernant l’édition

2.5