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Le Cours de la vie : Masterclass de l’écriture existentielle

Après HH, Hitler à Hollywood (2011) et Je veux être actrice (2016), le réalisateur belge Frédéric Sojcher signe son cinquième long-métrage avec Le Cours de la vie. Ce film très personnel poursuit l’étude du rapport entre réalité et fiction, chère au cinéaste, en s’inspirant directement de son métier d’enseignant. Le cours de la vie propose ainsi une masterclass sur la construction du scénario, mais surtout une leçon de vie, à travers le lien indéfectible entre l’expérience vécue et l’art de l’écriture.

Guide de survie pour apprentis scénaristes

Directeur du master professionnel en scénario de l’Université Panthéon-Sorbonne, Frédéric Sojcher a travaillé sur plusieurs ouvrages relatifs au cinéma. Familier du monde universitaire, le réalisateur s’empare donc tout naturellement de l’adaptation du livre d’Alain Layrac, Atelier d’écriture, présentant un cours de scénarisation au sein d’une école de cinéma.

C’est au sein de l’ENSAV, située à Toulouse, que Noémie retrouve Vincent, son amour de jeunesse, trente ans après leur séparation. Directeur de l’établissement, Vincent invite Noémie, devenue une scénariste renommée, à donner une masterclass devant ses étudiants. À mesure que le cours se déroule, les non-dits, le regret et la souffrance ressurgissent progressivement du passé.

Par son unicité de temps, d’action et de lieu, Le cours de la vie se découvre comme une pièce de théâtre plutôt dynamique. Sur les bancs d’un amphithéâtre, une nouvelle enseignante captive un jeune public venu percer les mystères de la création d’un scénario, sous les yeux attentifs d’un directeur bien émotif.

La recette miracle du scénario parfait n’existe évidemment pas, mais le film expose des éléments fondamentaux, des repères pour ne pas tomber dans l’incohérence et le cliché. Ainsi, plus encore que l’imagination, Noémie loue le sens de l’observation des autres et de soi-même. Elle résume la recherche d’inspiration à une seule question partant d’une situation donnée : « et si ? ». Par conséquent, pour le réalisateur, c’est bien la réalité qui est source de l’imaginaire. L’existence concrète constitue nécessairement le socle de la fiction. Une idée commune, mais essentielle que Le cours de la vie démontre aisément.

Placé au cœur de l’amphithéâtre, nous suivons la masterclass comme de véritables étudiants, en apprenant comment créer une histoire touchante et des personnages réalistes, ce qui a le mérite de rendre le film immersif mais risque de perdre les spectateurs peu intéressés par l’écriture scénaristique.

Le cours de la vie invite aussi les jeunes auteurs à s’interroger sur eux-mêmes, sur leurs motivations à écrire, sur les émotions suscitées par l’histoire. Écrire s’apparente alors à une véritable psychanalyse sur soi-même. Un guide pratique qui intéresse tous ceux qui s’adonnent à l’écriture, avec une belle référence aux sources de Taxi Driver, mais qui sert de toile de fond à la crise existentielle vécue par Vincent et Noémie.

Crise existentielle pour les cinquantenaires

Noémie conseille aux étudiants de choisir des personnages avec un âge proche du leur, dans le souci de mieux connaître leur vie quotidienne. Il faut croire que Frédéric Sojcher, 55 ans, applique lui-même ce principe en s’intéressant à la crise existentielle de deux protagonistes cinquantenaires.

Vincent et Noémie se sont rencontrés lors de leurs études de cinéma. Ils vivent ensemble une brève histoire avant que Noémie ne parte subitement, ne laissant à Vincent qu’une courte lettre que celui-ci n’ose pas ouvrir. Ils se perdent alors de vue et refont leur vie chacun de leur côté. Vincent et Noémie ont des enfants mais ne trouvent pas vraiment le bonheur dans leurs existences respectives. Noémie a élevé seule son fils Julien et ressent du regret et de la culpabilité. Vincent s’est séparé de sa femme depuis six mois et vit seul dans un appart-hôtel. Comme figé depuis le départ de Noémie, il n’a jamais réussi à la pardonner et à regagner confiance en lui.

Si les personnages se retrouvent après plus de trente ans, avec une vie bien différente, ils traversent la même phase de réflexions et de remises en cause existentielles. Le Cours de la vie témoigne ainsi du bilan individuel mené par tout un chacun arrivé à la cinquantaine. Mène-t-on vraiment la vie que l’on désire ? Aime-t-on encore la personne qui partage notre vie ? Vincent et Noémie apparaissent donc comme des protagonistes très humains, perdus dans leurs doutes et dans un certain mal-être. C’est en assurant la masterclasss et en échangeant lors des pauses que la vérité et les émotions éclatent, que les personnages bâtissent peu à peu un pont sur le profond gouffre d’incompréhensions qui les sépare depuis des années.

Le cours de la vie propose ainsi une histoire touchante, qui parlera cependant davantage, sur le volet émotionnel, à des quarantenaires et à des cinquantenaires qu’à un public jeune. Traité avec pudeur et retenue, le film manque un peu de chaleur, de rythme et d’originalité pour convaincre pleinement, mais nous fait passer un bon moment réflexif sur l’écriture et le sens de la vie.

Le Cours de la vie – Bande-annonce

Le Cours de la vie – Fiche technique

Réalisation : Frédéric Sojcher
Scénario : Alain Layrac
Casting : Agnès Jaoui (Noémie), Jonathan Zaccai (Vincent), Géraldine Nakache, Stéphane Henon…
Montage : Christophe Pinel
Musique : Vladimir Cosma
Production : Véronique Zerdoun, Alain Benguigui
Pays de production : France
Société de production : Tabo Tabo Films, Sombrero Films
Durée : 1h34
Genre : Drame
Date de sortie : 10 mai 2023

Note des lecteurs3 Notes
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Las mil y una : tout feu tout queer

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Sur fond de sida et de débat des genres, Las Mil y Una, chronique sociale et adolescente sans tabou, brosse le portrait sensible et tout en oppositions de deux jeunes argentines. 

Caméra du réel

Quel film surprenant, pour ouvrir (hors compétition) le ClapFestival de cinéma latino-américain de Paris, que ce deuxième long métrage de Clarisa Navas ! La réalisatrice, déjà remarquée en 2017 pour Hoy Partido a las tres (TodayMatch at 3), livre ici une peinture hyper réaliste de la petite ville de Corriéras d’où elle est originaire.
L’intrigue se concentre sur la cité « Las mil y una » du quartier « Las mil viviendas » (« Les mille foyers ») autour duquel gravitent des jeunes désœuvrés, victimes de la précarité et de la drogue.
Le parti-pris de mise en scène est clair : nous immerger jusqu’à la garde dans le labyrinthe des passions du barrio (le quartier). La caméra à l’épaule, très proche des acteurs, semble faire partie du groupe tant elle colle aux basques des jeunes gens et jeunes filles. Elle les suit à hauteur d’homme dans leurs déambulations nocturnes et leurs longues conversations, souvent capturées lors de travellings (un peu interminables) qui leur laissent tout le temps de se déployer.

Enfermés dehors

Si les nombreuses scènes d’extérieur montrent un vaste territoire en décrépitude et plein de danger, celui-ci est pourtant restreint à cette aire de jeu, qui ressemble davantage à une prison à ciel ouvert qu’à un espace de liberté. On ne sort pas des limites du quartier.
Les jeunes sont dehors, certes, mais finalement, ce désert culturel n’est qu’un champ de ruines qui les enferme dans leur précarité, leurs drames intimes, leur horizon bouché. Difficile de se construire dans cette débauche de liberté qui manque cruellement de cadre et de référence parentale. D’autant plus qu’il ne semble pas y avoir de figure paternelle – ou à peine évoquée par une voix – et que les mères ne sont visiblement pas des modèles auxquels s’identifier.
Quant aux scènes d’intérieur, reflet de la promiscuité, elles montrent des pièces minuscules et pleines de désordre, pour ne pas dire un foutoir invraisemblable. Dans les chambres clapiers, les ado se partagent des centimètres carrés d’espace libre. Ils se recroquevillent sur les lits superposés pour se rassurer tous ensemble. Les tables des cuisines autour desquelles on se serre et on se touche sont surchargées d’objets hétéroclites. Les salles de bain semblent rafistolées dans les moindres recoins.
Mais paradoxalement, ces intérieurs oppressants sont aussi des lieux réconfortants : ils sont les refuges d’un monde extérieur sordide et violent, ils remédient à une forme de manque, de cadre, d’organisation de vie. Finalement, on n’y vit pas si mal, on y rit souvent, on s’y découvre en écoutant les autres. Chacun cultive sa particularité : réfléchir à l’amour en écrivant des poèmes, s’évader en dansant lascivement devant le miroir, sonder ses émois les plus secrets…

La rumeur et l’amour

C’est dans ce curieux univers que deux personnages féminins se dessinent progressivement, comme les visages de l’ange, clairement désigné, et celui du démon, aux traits un peu forcés.
La jeune et pure Iris zone dans la cité en baladant sa candeur, ses tics et son beau visage au milieu des jeunes gens aux mœurs dépravées, qui la hèlent plus par habitude que par provocation. La brune Renata, récemment revenue au pays, est précédée de sa mauvaise réputation très almodovarienne, après un long séjour au Paraguay tout proche où elle avait suivi une femme.
Si la première épuise son corps et ses pudeurs adolescentes en arpentant el barrio avec son ballon de basket, la seconde est à la fois actrice et victime de ses écarts de conduite et serait, selon la rumeur, porteuse d’une maladie considérée comme honteuse.
Leur rencontre a la saveur juvénile d’un coup de foudre amical défiant les bienséances. Mais ces deux-là sont loin d’être seules dans cette arène de débauche et de déchéance. Tout, autour d’elles, préfigure déjà la chute de leur amour impossible.

Ma « ville » sexuelle … ou comment je me suis disputé(e)

Si Clarisa Navas livre sans concession la peinture d’un milieu social modeste, vivant dans des conditions presque rudimentaires et surtout dans un désert culturel patent, elle est tout aussi lucide quant à la peinture des mœurs de la jeunesse qu’elle donne à voir dans toute sa crudité.
Les scènes de sexe sont sans équivoque, y compris celle qui est longuement filmée par le biais d’un téléphone portable et diffusée dans la bande de jeunes. La prostitution, les pratiques frénétiques ne sont pas plus taboues. Quant au plaisir, il trouve un large écho dans le langage très cash des jeunes qui discourent sur ce sujet brûlant autant qu’ils consomment.
La sexualité est partout, dans tous ses genres et sous toutes ses formes. Elle envahit l’écran, la parole et les esprits. Elle comble les manques de toute nature. Elle tisse des liens de cœur et des liens d’argent. Elle construit et déconstruit les personnages, leur histoire, leur identité.

Si on peine à faire abstraction d’un certain malaise à la vision cet univers délabré et sordide, il faut reconnaître au film de Clarisa Navas une certaine puissance dans le traitement de l’image et du sujet, porté par d’excellents comédiens. Mais ne nous y trompons pas, on est bien loin des Mille et Unes Nuits...

Bande annonce : Las mil y una

Fiche technique : Las mil y una (One in a thousand) :

Réalisation et scénario : Clarisa Navas
Année : 2020 – Ouverture hors compétition du ClapFestival (festival latino-américain de Paris avril 2023)
Avec : Sofía Cabrera (Iris), Ana Carolina Garcia (Renata), Mauricio Vila (Darío), Luis Molina (Ale), Marianela Iglesia (Susi), Pilar Rebull Cubells (Romi), Facundo Ledesma (Pablo), Leo Espíndola (Ramiro)
Pays d’origine : Allemagne, Argentine
Durée : 120 min
Images : Armin Marchesini Weihmuller
Montage : Florencia Gomez Garcia
Musique : Claudio Juarez, Desdel Barro
Son : Mercedes Gaviria Jaramillo
Assistant réalisateur : Lucas Olivares
Décors : Lucas Koziarski
Costumes : Clarisa Leiva
Maquillage : Anouk Clemenceau
Production : Varsovia Films (Argentine) et Autentika Films (Allemagne)
Producteurs : Lucía Chávarri, Diego Dubcovsky
Coproducteurs : Paulo de Carvalho et Gudula Meinzolt
Vendeur international : Pluto Film

« Le prix du passage » ou le choix du cœur

Sur fond de thriller social, Thierry Binisti signe un film beau et sensible, porté par deux acteurs (Alice Isaaz et Adam Bessa) profonds et attachants.

On aurait pu croire à un film de plus sur les trafics multiples, convoyant les migrants en Angleterre et soulevant des questionnements éthiques sur la légitimité des uns et des autres.

Le film de Thierry Binisti s’attache certes à un sujet social déjà vu au cinéma (le passage clandestin des migrants de Calais à l’Angleterre). Et pourtant celui-ci creuse un sillon plus personnel, sans tomber dans les clichés misérabilistes ou trop mélodramatiques.

L’œuvre tire notamment sa valeur de son duo d’acteurs et de leur composition asymétrique, subtile et émouvante. Alice Isaaz offre sa jeunesse solaire dans un jeu sans facéties, lumineux et extraverti. Adam Bessa, déjà inoubliable dans Harka de Lotfy Nathan, apporte sa dignité grave, son intériorité concentrée et une mélancolie toujours présente. 

Jeune mère célibataire élevant seule son fils Enzo, Natacha se fait virer de son job de serveuse et rencontre par hasard Walid, un migrant irakien attendant de passer en Angleterre.

Très vite se tissent entre eux des liens qu’aucun contrat ne vient ratifier. C’est avec ces liens entre Natacha et Enzo, d’une nature tendre, secrète, pudique, affectueuse et non-assignable (ils ne seront ni amants ni vraiment pris dans un serment social), que le film prend toute sa vérité et son ampleur. Natacha et Walid vont donc, à l’arraché et de manière très précaire comme l’est leur statut, tenter d’inventer un business viable de trafics de migrants vers l’Angleterre.

Ce qui est très réussi dans le film de Thierry Britini, c’est la manière simple et fluide qu’il a de ne rien outrancier ou exacerber. Nous sommes dans le juste milieu et cette justesse du milieu est la vertu du film. Car ce n’est pas de la demi-teinte ou de la frilosité. Il s’agit d’accomplir pleinement un projet de cinéaste animé par l’humanité, la complexité et l’authenticité de ses personnages. Il s’agit que le prix du passage se transforme progressivement, contaminé par la tendresse et la noblesse d’âme des épreuves et du destin que ses personnages accomplissent. Le prix du passage est de ces films qui commencent modestement et deviennent de plus en plus prenants, par la grâce d’une écriture fine et inspirée, dotée d’une âme d’or.

Justesse du récit, des situations, crédibilité, tension et suspense révélés dans l’intériorité et la sincérité des destinées font du prix du passage une belle aurore pour ce printemps du cinéma.

Bande-annonce : Le prix du passage

Fiche Technique : Le prix du passage

Réalisateur : Thierry Binisti
Scénariste : Sophie Gueydon, Pierre Chosson
Avec Alice Isaaz, Adam Bessa, Ilan Debrabant
12 avril 2023 en salle / 1h 40min / Thriller, Drame
Distributeur : Diaphana Distribution

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« Hippie Surf Satori » : sur la vague

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Les éditions Glénat publient Hippie Surf Satori, d’Alain Gardinier et Renaud Garreta. Roman graphique d’une grande richesse, il s’apparente à une invitation à plonger dans les tumultes d’une époque charnière et à suivre les aventures initiatiques d’un jeune surfeur français, symptomatiques des aspirations d’une génération en quête de sens et d’authenticité.

Dans l’imaginaire collectif, la fin des années 1960 évoque un mélange d’insouciance, de rébellion, de créativité et d’émancipation. La vague du flower power a balayé les rivages de la culture occidentale, transformant les mentalités et les aspirations d’une jeunesse en quête d’authenticité et de liberté. C’est dans ce contexte foisonnant que se situe le roman graphique Hippie Surf Satori, fruit de la collaboration entre le scénariste Alain Gardinier et le dessinateur Renaud Garreta.

Le récit s’articule autour de Pierre, un jeune surfeur français qui, animé par sa passion pour les vagues et les rencontres, quitte Biarritz pour la Californie, puis Hawaï. Le protagoniste est inspiré de deux figures emblématiques du surf et de la photographie, François Lartigau et Alain Dister. Fuyant la rigidité paternelle et un milieu à certains égards étouffant, Pierre embarque dans une aventure initiatique qui l’amènera à côtoyer les icônes de la scène psychédélique Janis Joplin ou les Grateful Dead.

Le roman graphique est traversé d’un souffle de liberté qui rappelle l’esprit de la Beat Generation, comme en témoigne la référence au roman de Jack Kerouac Sur la route. La narration, riche et inventive, dépeint avec subtilité l’éveil de Pierre à la culture américaine, ses émois amoureux, ses expérimentations psychotropes et ses pérégrinations musicales, où se mêlent les influences de Santana et de Jimi Hendrix, alors en pleine émergence.

En Californie, puis à Hawaï, le récit se fait parfois plus sombre, par exemple lorsque Pierre se retrouve contraint de fuir une accusation de meurtre infondée. Les péripéties se succèdent, entraînant notre héros sur les chemins tortueux de la survie, où il va troquer l’éprouvante cueillette d’ananas pour un travail de « cowboy » dans un élevage. Cependant, malgré les épreuves, l’horizon reste gorgé d’une infinie liberté et d’une soif insatiable d’expériences, très représentatives de l’époque.

Hippie Surf Satori possède une dimension éducative. Ainsi, il se clôt par un dossier pédagogique abordant divers aspects de la période et du mouvement hippie : l’invention du leash par Georges Hennebutte, la bande-son des seventies, les lieux mythiques tels que le Steak House de Biarritz, où les surfeurs se retrouvaient pour partager leur passion et écouter les derniers morceaux des Doors ou de Jefferson Airplane.

Les auteurs offrent une plongée immersive dans l’univers de la fin des années 1960, naviguant entre les courants culturels et les aspirations d’une jeunesse éprise de liberté. Alain Gardinier et Renaud Garreta réussissent à restituer avec brio l’ambiance électrique et enivrante de cette époque, portée par des illustrations expressives et un scénario mêlant habilement différentes thématiques. L’œuvre se révèle être un hommage vibrant à une période charnière de l’histoire contemporaine, où les mouvements culturels et sociaux ont façonné les générations futures.

On retiendra notamment la caractérisation de Pierre, particulièrement réussie. Son évolution se trouve au cœur du récit. De sa chambre française tapissée de posters des Doors, de Janis Joplin ou de Bob Dylan à sa quête de sens et d’émancipation sur les terres américaines, il incarne de manière évidente, par synecdoque, les aspirations d’une jeunesse en rupture avec les valeurs traditionnelles. L’épopée de Pierre est ainsi une métaphore de la quête identitaire d’une génération se cherchant des repères et de nouvelles expériences.

L’écriture d’Alain Gardinier est fluide et inventive, tandis que le trait de Renaud Garreta insuffle une énergie et une dynamique saisissantes aux planches, qui donnent à voir, avec générosité, une grande variété de tableaux aquatiques. Leur collaboration réussit à capter l’essence de l’époque tout en offrant une réflexion subtile sur les thèmes de la liberté, de l’émancipation et de l’initiation.

Hippie Surf Satori, Alain Gardinier et Renaud Garreta
Glénat, avril 2023, 128 pages

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« Humanité et numérique » : une exploration holistique de l’impact des écrans sur nos vies

Le numérique, désormais omniprésent, a des conséquences majeures sur notre santé, nos relations, notre environnement et nos institutions. Une approche holistique est nécessaire pour comprendre ses enjeux et tempérer ses effets négatifs. C’est précisément ce que propose Humanité et numérique, qui rassemble vingt-cinq professionnels venus d’horizons divers – économie, droit, santé, école, journalisme – autour de la neurologue et spécialiste de la cognition Servane Mouton.

C’est peu dire que la révolution numérique a bouleversé notre quotidien et notre rapport au monde. Des années 1970, avec la démocratisation de la télévision, aux années 1990, avec l’essor d’internet, jusqu’à aujourd’hui, où l’on compte quelque 5 milliards d’utilisateurs de smartphones et plus de 34 milliards d’objets connectés, les écrans et les mondes virtuels n’ont cessé de proliférer. Ils affectent notre santé, nos relations sociales et notre environnement, familial comme terrestre. Comme le souligne avec inquiétude Servane Mouton, cela nécessitait une approche holistique pour en saisir tous les enjeux et leurs innombrables ramifications.

Rendez-vous compte : les Français de plus de 11 ans passeraient, selon une récente étude, environ 60% de leur temps libre devant un écran, tandis que les moins de 3 ans visionneraient quant à eux, en moyenne, 1h22 de programmes télévisés chaque jour. Ces chiffres inquiétants ne sont pourtant que la partie émergée de l’iceberg, puisqu’il s’ensuit, de manière directe, une augmentation de la sédentarité, un risque accru de troubles cardiovasculaires, une exposition plus large à la pornographie, à la violence, ainsi qu’à l’influence des contenus publicitaires.

Enfance, liens familiaux, santé… En collectant des données et en examinant l’impact du numérique sur nos vies durant trois années entières, Servane Mouton a pu tourner autour de son objet d’étude comme le fait un papillon avec un lampadaire. Les textes qu’elle rassemble et met en perspective dans Humanité et numérique soulignent la manière dont les écrans affectent l’ensemble des dimensions de l’humain, y compris sur le plan écologique ou institutionnel. Pour s’en convaincre, on rappellera que le numérique est responsable d’environ 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre et que plus de 30 milliards d’équipements se trouvent actuellement en circulation dans le monde, avec une obsolescence programmée qui incite de surcroît à la rotation rapide des produits.

L’industrie minière extractiviste, grande consommatrice d’eau et productrice de métaux rares, constitue également un enjeu environnemental majeur, directement lié à l’usage des smartphones et des tablettes (mais pas que). Un centre de données de taille moyenne consommerait par exemple, pour ses besoins de climatisation, jusqu’à 600 000 mètres cubes d’eau par an. David Gee se demande quant à lui si l’histoire de l’amiante ne serait pas en train de se répéter avec les rayonnements radiofréquences des télécommunications mobiles. Il argue que la plupart des agences de régulation semblent être dans le déni concernant les risques. La Professeure Barbara Demeneix revient de son côté sur ce qu’elle qualifie d’« invasion invisible » des perturbateurs endocriniens présents dans les matériaux informatiques.

Les enfants étant particulièrement vulnérables, leur exposition aux écrans retient l’attention des spécialistes. Leur cerveau, doté d’une grande plasticité, est influencé par les écrans, qui peuvent entraîner, parfois à long terme, des troubles de l’attention, des problèmes relationnels et des difficultés dans l’apprentissage de la lecture et du langage. Les écrans nuisent à la qualité des interactions humaines et surchargent les ressources attentionnelles des enfants, réduisant de ce fait leur capacité à apprendre. Non seulement l’enfant perd le contact avec le réel, mais il subit en outre une saturation des informations sensorielles (bruit, luminosité, mouvement, etc.) qui handicape ses apprentissages. Le temps passé devant un écran est un temps perdu, sacrifié, où l’enfant n’explore pas le monde qui l’entoure, ne fait pas usage de sa motricité, n’est pas en position de raisonner ni d’effectuer des découvertes. Ses fonctions sensorielles et motrices demeurent considérablement sous-employées.

La pédiatre Célia Levavasseur met en lumière les perturbations causées par les écrans dans la relation d’attachement entre l’enfant et ses parents, avec un impact pouvant se révéler significatif sur leur avenir psychologique et émotionnel. Le numérique a également des conséquences sur la sexualité adolescente, avec un accès banalisé à la pornographie. Selon l’association Ennocence, 50% des enfants seraient exposés à du contenu pornographique durant leur scolarité primaire, et presque tous durant le collège. L’affaire doit être prise au sérieux, tant les vidéos pornographiques influencent les représentations et comportements sexuels des jeunes. Elles peuvent engendrer des complexes, brouiller les frontières entre la fiction et la réalité et rendre, par désensibilisation, plus violentes ou humiliantes les agressions sexuelles – mais pas forcément plus fréquentes, en vertu d’un effet cathartique.

Les jeux vidéo sont eux aussi associés à des troubles de l’attention, une perte du lien social, l’isolement et parfois même l’addiction. Les auteurs font par ailleurs état des effets négatifs des écrans sur la qualité du sommeil, le métabolisme et la santé oculaire des utilisateurs. Ils reviennent aussi sur le capitalisme de surveillance et l’usage phagocytaire des réseaux sociaux. Ils expliquent en quoi consiste le brain drain, c’est-à-dire la fuite du cerveau : le simple fait d’avoir un téléphone mobile à nos côtés, même en mode silencieux, tend à épuiser nos ressources attentionnelles et à altérer nos performances cognitives.

Enfin, sujets passionnants s’il en est, l’utilisation du numérique dans l’éducation et la santé soulève d’importantes interrogations. À l’école, la présence d’écrans modifie la relation entre enseignants et élèves, avec des conséquences sur l’apprentissage et la motivation. Il n’est pas rare de voir des professeurs davantage tournés vers l’écran que vers leurs élèves, ou des absences rattrapées par des notes numériques, voire de bons élèves réduits au rôle d’exécutants en réalisant des travaux pour le compte des autres via les messageries privées ou les réseaux sociaux. Les professeurs ne savent plus s’ils corrigent un article de blog, une fiche Wikipédia ou la production de leur élève. Et ce dernier est passé d’une écriture manuscrite, nécessitant une réflexion préalable et une bonne maîtrise de la langue, à une écriture tapuscrite, où ses fautes sont portées à son attention par soulignage automatique et où les blocs de texte peuvent être déplacés à sa guise, quand et là il le souhaite.

L’informatisation des soins de santé a été perçue comme une solution prometteuse, notamment pour pallier les déserts médicaux. Toutefois, cette révolution numérique ne s’est pas avérée sans faille. En effet, diverses études ont démontré que l’utilisation des Dossiers Patients Informatisés (DPI) favorisait les burn-outs chez les médecins, tandis que les infirmiers consacrent désormais davantage de temps à la traçabilité des gestes médicaux et des médicaments qu’à l’interaction avec les patients et aux soins directs. De surcroît, la dépendance accrue aux systèmes informatiques a révélé une vulnérabilité certaine face aux cyberattaques et aux défaillances numériques, pouvant entraîner une paralysie complète des établissements de santé concernés. Enfin, et cela pourrait constituer un résumé métaphorique glaçant de l’ensemble d’Humanité et numérique, une simple erreur d’encodage ou un clic malencontreux peut occasionner des conséquences désastreuses pour les patients, comme des posologies inadaptées ou des données sensibles erronées.

Humanité et numérique, ouvrage collectif coordonné par Servane Mouton
Apogée, avril 2023, 336 pages

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4.5

« Les Philanthropes aux poches percées » : plafond de misère

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Les éditions Delcourt publient une adaptation graphique des Philanthropes aux poches percées, roman social de Robert Tressel célèbre pour l’acuité qu’il emploie dans sa radiographie du prolétariat, de l’idéal socialiste et des dysfonctionnements des sociétés capitalistes.

Dans la riche tradition littéraire du roman social, Les Philanthropes aux poches percées se caractérise par l’ingéniosité et la justesse avec lesquelles il capture les moments définitoires de la condition ouvrière du début du XXe siècle. Robert Tressel raconte les tribulations d’un groupe d’ouvriers d’une entreprise de peinture et de décoration. Ces hommes sont exploités par leur employeur, confrontés aux injustices économiques et sociales, aliénés par un système économique qui sous-tend chaque pan de leur existence. La famille, le logement, la santé, l’éducation, le temps libre : tout passe à la moulinette d’une précarité et d’une pauvreté rendues inexpiables.

Parmi les principales thématiques de l’album de Scarlett et Sophie Rickard, les deux scénaristes qui adaptent le roman de Robert Tressel, on retrouve la lutte des classes, la solidarité ouvrière et l’idéal socialiste. Le peintre Frank Owen sert de porte-parole aux idées révolutionnaires. Son esprit critique et contestataire le distingue à la fois des aristocrates rentiers et de certains de ses collègues qui, bien que partageant son sort, acceptent sans protestation de se soumettre aux exigences de leur employeur, contribuant ainsi à la perpétuation d’un système inégalitaire. Bob Crass est symptomatique de ces résignés qui incarnent le strict opposé d’Owen. Leur passivité et leur manque de solidarité envers leurs collègues reflètent la difficulté de certains travailleurs à s’émanciper de leur condition.

Les Philanthropes aux poches percées met en évidence, avec force détails, la manière dont la classe ouvrière est maintenue dans une situation méphitique par un système capitaliste qui tend à la déposséder de ses droits et de sa dignité. Parmi les scènes marquantes de l’album, on retiendra les nombreuses allocutions d’Owen, les admonestations du vénal et méprisant M. Hunter, la non-culpabilité prononcée au tribunal après un accident de travail mortel ou encore ces jeux de dupes et collusions politiques qui aboutissent à l’accaparement des ressources publiques par une aristocratie en vase clos. Ruth Easton, l’épouse d’un des ouvriers, apporte une sous-couche au récit, en représentant la condition féminine de l’époque et les défis spécifiques auxquels étaient alors confrontées les femmes. Elle met en lumière la double peine des femmes de la classe ouvrière, confrontées à la fois à l’exploitation capitaliste et au patriarcat.

C’est d’ailleurs l’une des forces de l’album de Scarlett et Sophie Rickard : la caractérisation des personnages apparaît particulièrement soignée, avec une galerie foisonnante de protagonistes aux profils distincts et nuancés, parfois remplis de contradictions. De cette choralité et des interactions qui en découlent, les auteurs tirent une exploration fine des dynamiques de pouvoir et d’influence qui caractérisaient la société de l’époque. Les ouvriers, bien que souffrant d’un système injuste, ne sont ni dépeints comme des victimes passives ni comme des combattants obstinés, mais comme des individus capables de résilience, d’entraide… ou de lâcheté.

Le lecteur est immergé, avec un réalisme et une justesse confondants, dans le quotidien de ces ouvriers laissés-pour-compte grâce à une description minutieuse des lieux, des situations et des affects. Il est tentant d’établir des ponts entre Les Philanthropes aux poches percées et d’autres œuvres de fiction abordant des thématiques similaires telles que Germinal d’Émile Zola. Les deux ouvrages ont en effet en commun de traiter de la condition ouvrière et de la lutte des classes dans un contexte de révolution industrielle. Les deux auteurs partagent une même volonté de dénoncer l’exploitation et l’oppression subies par les travailleurs.

Dans ce portrait désillusionné, l’Église, hypocrite et opportuniste, la presse, manipulée et manipulatrice, l’alcoolisme, vraie maladie sociale, ou encore l’usine à gaz des aides publiques se trouvent également en bonne place. Scarlett et Sophie Rickard se penchent longuement sur la notion de servitude volontaire, habilement mise en images, et sur tous les discours spécieux légitimant l’exploitation des travailleurs et faisant des chômeurs, des étrangers ou des malades les responsables du dénuement de la classe ouvrière. S’il ne peut nier son statut d’ode au socialisme, Les Philanthropes aux poches percées n’en conserve pas moins une hauteur de vue et une vérité socioéconomique qui le rendent, comme le pensait George Orwell, indispensable.

Les Philanthropes aux poches percées, Robert Tressel, Scarlett et Sophie Rickard
Delcourt, avril 2023, 256 pages

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4.5

« Des Martiens au Sahara » : croire en l’incroyable

Dans un monde où les réseaux sociaux jouent un rôle prédominant dans la circulation de l’information, les fake news se propagent rapidement et trouvent un écho important. Le domaine de l’archéologie n’échappe pas à ce phénomène. Dans une réédition actualisée d’un ouvrage paru en 2009, Jean-Loïc Le Quellec revient longuement sur plusieurs théories infondées mais ayant pourtant la peau dure…

Le rabbit hole, une métaphore pour décrire la descente dans un enchaînement de découvertes et d’idées de plus en plus étranges ou obscures, n’est pas seulement pertinent dans le contexte de la Covid-19. Il est facile de se perdre dans les méandres des théories alternatives et des récits pseudoscientifiques, qui sont souvent relayés sur les réseaux sociaux et les forums de discussion. Ils remettent en question les connaissances établies et les méthodes scientifiques éprouvées, et peuvent sembler attrayants pour ceux qui cherchent des réponses simples ou spectaculaires à des questions complexes.

Les exemples ne manquent pas. Le Tertre du Serpent, un site archéologique situé en Amérique du Nord, a par exemple fait l’objet de nombreuses spéculations et interprétations pseudo-scientifiques. Jean-Loïc Le Quellec nous rappelle par ailleurs que l’auteur britannique Graham Hancock défend l’idée de civilisations avancées et perdues remontant à des millénaires, avant les premières sociétés reconnues par les archéologues. Ses théories, largement critiquées par la communauté scientifique pour leur manque de rigueur et de preuves, trouvent néanmoins un large écho auprès d’un public en quête de mystères et d’explications alternatives à l’histoire humaine.

De nombreuses théories, bien que dépourvues de preuves solides et d’acceptation de la communauté scientifique, peuvent devenir virales sur les réseaux sociaux et influencer la perception du public sur l’archéologie et la préhistoire. Comme le note Jean-Loïc Le Quellec : « Hélas, les humains appartenant à une « espèce fabulatrice » et préférant entendre et croire n’importe quelle (Pré)histoire plutôt que d’affronter l’absence de réponse aux sempiternelles questions d’origine, il est à craindre que, pendant longtemps encore, il se trouvera des archéologues romantiques pour venir nous affirmer qu’ils ont vu des images de Martiens au Sahara, retrouvé le squelette d’un géant biblique ou découvert des inscriptions phéniciennes en Amérique, ou bien pour nous faire le récit des périls qu’ils durent affronter en cherchant l’arche de Noé, le jardin d’Éden, la lance de Longinus ou l’Arche d’alliance. »

Cette assertion, qui conclut l’ouvrage, ne souffre aucune ambiguïté. Elle est surtout créditée d’une série de cas concrets, qui démontrent le caractère universel et intemporel des fake news archéologiques. Il sera ainsi, dans Des Martiens au Sahara, question des collections de musées qui s’enrichissent de contrefaçons (les fameux crânes de cristal d’Eugène Boban) à une époque où les fouilles véritables demeuraient rares et où les marchands d’art avaient pignon sur rue. Jean-Loïc Le Quellec mentionnera aussi le traitement médiatique d’une action écologique, les journalistes présentant une arche comme une reconstruction ou une reproduction de l’arche de Noé, qui n’a pourtant jamais existé.

Le phénomène des pareidolies, bien connu, supporte son lot de lectures erronées, dont celles de Chonosuke Okamura, dont la classification des trouvailles a de quoi laisser pantois. Des Martiens au Sahara rapporte d’autres cas où l’homme semble trompé par sa propre intuition. Ainsi, le Creation Evidence Museum (CEM) présente comme une preuve scientifique un prétendu doigt humain fossilisé trouvé dans une formation du Crétacé, datant entre 65 et 145 millions d’années, bien avant l’apparition de l’homme. Pour corroborer cette théorie sont utilisés les résultats d’un examen aux rayons X… qui ne révèlent pourtant rien de probant, si ce n’est que l’affirmation d’une présence humaine antérieure aux connaissances admises est effectivement absurde ! Le chercheur Samuel Hubbard croit quant à lui deviner dans une gravure la représentation d’un dinosaure, dont la posture attesterait de manière irréfutable de la coexistence entre l’homme et cet animal. Il sera discrédité par là même où il pensait faire mouche : la position de la colonne vertébrale du dinosaure est anormale.

« Quant à la recherche de la date précise de la Création, ou du Déluge biblique, il est sidérant de voir que des essayistes continuent de pratiquer ce genre de vains calculs dans un vide archéologique absolu, plus d’un demi-siècle après la publication, aux presses de l’Université de Chicago, du livre fondateur de Willard Frank Libby sur le principe de la datation au radiocarbone. » C’est un peu le problème avec la désinformation, qu’elle soit archéologique ou non : la raison n’a aucune prise sur ceux qui ne jurent que par le dogmatisme et les biais de confirmation. En Chine, des chercheurs en art rupestre, influencés par le chauvinisme et relayés par la presse, prétendent identifier l’origine préhistorique de certaines écritures. Un communiqué de l’agence de presse Xinhua en 2007 prétendait par exemple que des gravures rupestres vieilles de 8 000 ans seraient à l’origine de l’écriture chinoise. Les experts ont beau réfuter ces affirmations et démontrer que les gravures trouvées étaient d’un type commun, le mal est fait : la fausse information circule en boucle (pas tout à fait fermée) et les convaincus continuent de l’être… D’autres fois, ce sont les mythes, confondus avec les faits historiques, qui poussent à la confusion. Et l’auteur de rapporter les propos de Roger Dadoun sur le matriarcat primitif.

Conclusion : prudence et circonspection en toutes circonstances.

Des Martiens au Sahara, Jean-Loïc Le Quellec
Éditions du Détour, mars 2023, 440 pages

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4

Mictlán, voyage vers l’oubli

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Deux hommes sont aux commandes d’un semi-remorque qui roule dans le désert. Ils ne doivent s’arrêter sous aucun prétexte (sauf pour les courses nécessaires à leur alimentation et pour faire le plein) : ordre du Commandant, rapport à leur chargement, dont nul ne doit apprendre la nature. Sinon, le Gouverneur risquerait de vrais ennuis, alors qu’il brigue un nouveau mandat en faisant valoir des statistiques positives concernant la sécurité dans le pays.

Le titre signifiant en nahuatl « le lieu des morts », là où les défunts accèdent à l’oubli après un long voyage à travers le monde d’en bas (l’auteur a enseigné la littérature latino-américaine à l’université pendant quinze ans), on situe l’action loin de la France (ouf !) où rien de semblable ne pourrait arriver. Au début, c’est Gros qui conduit et Vieux qui dort sur une couchette. À noter que Gros est gros et que Vieux est vieux. Le poids lourd tout blanc (trop blanc) qu’ils conduisent appelle quelques références : celui de Duel le film de Spielberg, inquiétant par sa masse et par le fait que tout se passe comme si le camion existait en tant qu’entité vivante (chauffeur impossible à identifier) et celui d’un autre film, Le Salaire de la peur d’Henri Georges Clouzot, camion transportant une belle quantité d’explosif sur un parcours tourmenté. On peut même penser au film de Marguerite Duras Le Camion pour le tête-à-tête particulier qui s’installe. Ici, le but (aussi absurde que celui de l’existence humaine) est de rouler indéfiniment dans le désert pour éviter la découverte du chargement : cent-cinquante-sept corps humains de personnes mortes de mort violente, chacun dans un sac en plastique étanche et tous bien rangés.

Voyage en Absurdie

Les premiers chapitres sont assez particuliers, car l’auteur, Sébastien Rutés, s’arrange pour ne jamais finir ses phrases, suggérant un monologue intérieur, d’ailleurs ponctué de nombreuses répétitions qui donnent la sensation de pensées qui tournent à l’obsession. Ce sont essentiellement celles de Gros qui rumine la situation. Une situation vraiment pas brillante, puisqu’il doit à la fois s’assurer que le camion roule toujours dans ce fichu désert et que Vieux ne fait pas de bêtise. Ce dernier voudrait absolument jeter un coup d’œil dans la remorque pour vérifier si, dans les sacs, il ne trouverait pas par hasard le corps de sa fille. On finira par apprendre qu’en réalité il n’a aucune chance de retrouver ce corps, on comprendra pourquoi (le passé des deux hommes trouvera sa place dans le récit). Après les références cinématographiques, une autre – littéraire – s’impose : la phrase de Sartre « L’enfer c’est les autres » sorti de sa pièce Huis clos. En effet, Gros et Vieux ne font que subir leur proximité de circonstance. Ce court roman (154 pages) a donc une évidente portée existentialiste. Nos deux chauffeurs agissent, mais ils n’ont jamais de véritable choix et savant pertinemment que leur voyage ne mène nulle part. Bonne illustration du titre.

Aucune échappatoire

On compatit au sort de Gros et Vieux qui sont hyper surveillés (par téléphone et par des militaires qui peuvent surgir du néant) et n’ont pour ainsi dire aucune chance de s’en sortir. En effet, la mécanique finira par manifester son besoin de souffler et il faudra trouver un garage pour s’arrêter et réparer. Sans compter toutes les autres péripéties possibles, comme trouver quelqu’un en panne sur la route qui leur demande naturellement de les emmener au garage le plus proche. Un ethnologue par exemple qui s’intéresse au passé du pays, ce qui ne fait qu’accentuer la tension et émerger des réflexions existentielles dont les camionneurs n’ont vraiment pas l’habitude. Sébastien Rutés se montre assez machiavélique, avec une base très noire et un traitement littéraire qui fait sentir les effets qu’il recherche. Le malaise qui ne fait que s’accentuer pour les deux routiers. Leur anonymat qui les met en situation de personnages interchangeables de toute façon voués à disparaître sans laisser de trace. D’ailleurs, on comprend très rapidement que, dans ce pays, on meurt à tout bout de champ et pour des broutilles. L’auteur nous fait donc sentir à quel point le monde perd son essence en se déshumanisant. Bien qu’éprouvant, ce roman s’avère intelligent et original. Il a obtenu le Prix Mystère de la critique 2021.

Mitan, Sébastien Rutés
Éditions Gallimard (collection « La Noire),  janvier 2020

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3.5

Une Histoire d’amour : la promesse de vivre heureux

Il existe autant de raisons de se détester que de s’aimer. Ce mélodrame porte en lui cet optimisme, avec une grande sincérité et une tendresse bouleversante, car au fond, son auteur ne demande rien de plus qu’à conter Une Histoire d’amour, dans la joie et la mélancolie.

« Comment l’amour peut finir ? » Alexis Michalik nous pose la question à travers l’adaptation de sa propre pièce, à l’image d’Edmond, qui a aussi bien triomphé sur scène qu’à l’écran. Ce retour inattendu derrière la caméra confirme néanmoins les ambitions d’un cinéaste, qui a le regard subtil sur ses personnages tourmentés, sans négliger sa narration, d’une grande fluidité.

Et pourtant…

L’amour naît d’une pensée, d’une pulsion, d’un désir ou encore d’un coup de foudre. C’est dans ce contexte que l’on va accompagner Katia (Juliette Delacroix), qui a du mal à se mettre en mouvement, car cette dernière est en décalage avec son monde. Son frère aîné William, campé par Michalik, ne manque pas de le lui rappeler, sachant sa tendance à saboter ses relations sentimentales ou amicales. Sa peur se lit aussi bien dans un traumatisme de jeunesse que dans un fantasme qu’elle s’interdit par principe. Il fallait donc cette étincelle, qu’est Justine, et son inhibiteur d’angoisse qu’est sa générosité, pour enfin transformer l’expérience en un début d’histoire.

À partir de cet instant, une osmose parfaite d’une vie qui fait oublier la mort, on s’attache à ces femmes, fortes et libres de s’aimer. Rien de foncièrement original dans les faits, car la plupart des comédies romantiques auraient bouclé leur développement sur ce nuage de bonheurs, sans concession. Malheureusement, la réalité est tout autre. Ce récit a vocation de nous rapprocher de nous-mêmes, en nous identifiant aux souffrances des personnages, qui vont toucher le fond. C’est là que réside toute la force du long-métrage, à la recherche de l’humain et de l’intime.

…je n’aime que toi

Quand il ne reste plus que la désillusion et la solitude comme issue, les âmes perdues entrent en collision. Et pourtant, on ne sentira pas la détresse escomptée du côté de Katia, élevant seule sa fille, Jeanne (Léontine d’Oncieu), née d’un amour fort et véritable. Douée pour son âge, l’adolescente ne laisse pourtant pas transparaitre une certaine douleur face à la destinée de sa mère, dont elle doit déjà préparer le deuil. Il n’y a donc plus d’autre refuge que dans le soutien fraternel de William, qui passe étonnamment au premier plan. Le nouveau duo qu’il forme avec sa nièce vient alors approfondir le lien qui les unit, alors que tout les opposerait presque. Lorsque ce dernier est perdu dans son esprit, Jeanne lui tombe dessus comme une épine dans le pied et comme un échec de plus à anticiper.

Chacun tire malgré tout l’autre vers le haut à sa façon et cette bienveillance transpire dans une mise en scène humble, où les comédiens originaux de la pièce rayonnent indéniablement. Ce sont toutes les oppositions et les étonnantes complémentarités qui rendent ce voyage sentimental merveilleux et bouleversant. La justesse est dans le jeu, mais également dans le fabuleux travail du rythme, avec des ellipses invisibles, à l’aura quasi surréaliste, reposant ainsi sur une articulation onirique et sur près d’une heure et demie de rires et de larmes.

« Quand il n’y a plus d’amour, après un deuil, une séparation, est-ce que l’amour survit quand même, malgré tout ? » La vérité peut prendre de nombreuses formes dans cette intrigue, qui rend hommage aux miracles et qui se trouvent être au cœur des bouquins qu’écrivent ou lisent certains des protagonistes. Le portrait de la vie selon Alexis Michalik se lit ainsi, dans Une Histoire d’amour parmi tant d’autres, où chacun s’y retrouve dans l’amour qu’il dégage, qu’il donne, qu’il partage, qu’il redoute, qu’il oublie ou qu’il reprend. C’est pourquoi le film affirme poétiquement que l’amour est à la fois un langage personnel et un remède à toute épreuve.

Bande-annonce : Une Histoire d’amour

Fiche technique : Une Histoire d’amour

Réalisation & Scénario : Alexis Michalik
Photographie : Marie Spencer
Son : Marianne Roussy
Décors : Julie Wassef
Maquillage : Véronique Clochepin Lassalle
Costumes : Marion Rebmann
Montage : Sophie Fourdrinoy
Production : Acmé Films, Full Dawa Films
Pays de production : France
Distribution France : Le Pacte
Durée : 1h30
Genre : Drame
Date de sortie : 12 avril 2023

Synopsis : Katia et Justine tombent amoureuses. Malgré la peur de l’engagement et le regard des autres, elles décident de faire un enfant, laissant le hasard décider de qui le portera. Mais alors que Katia tombe enceinte, Justine la quitte soudainement. 12 ans plus tard, Justine est retournée à une vie rangée et Katia, qui a gardé l’enfant, apprend qu’elle est condamnée. Contrainte de trouver en urgence un tuteur pour sa fille, elle se tourne vers sa seule option : son frère William, écrivain cynique et désabusé…

Une Histoire d’amour : la promesse de vivre heureux
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3.5

Derry Girls : l’Espoir et la joie de vivre pendant un conflit

Cette année, les accords de Paix d’Irlande du Nord, signés le vendredi de Pâques 1998, ont 25 ans.  Le pays a connu une très longue période de conflits. Durant trois décennies, les populations catholique et protestante sont divisées par leurs opinions politiques. Des actes de violence sont commis par les deux camps, alimentés par la haine de l’autre. Ce cadre qui ne semble pas se prêter à la comédie, sera pourtant le terreau fertile d’une des plus belles séries britanniques des années 2020 : Derry Girls. Petit retour sur un autre bel OVNI de Channel 4.

Contrairement aux idées reçues, l’Europe n’est pas vraiment en paix après 1945. La Guerre Froide commence, comme de nombreuses dictatures se mettent en place dans le monde. Mais le plus difficile reste les conflits internes, tels que ceux connus par la Grande Bretagne. L’Irlande est divisée en deux parties depuis que la République a été prononcée en 1922 dans le sud du pays. Le Nord, lui, reste fidèle à la Couronne britannique. Cependant, au sein de l’Irlande du Nord elle-même, des tensions se font sentir à cause de la ségrégation que subissent les catholiques, pourtant majoritaires. Voici donc le point de départ d’un conflit qui émaillera les Irlandais du Nord jusqu’en 1998…

Synopsis de la série Derry Girls : Nous sommes à Derry à la fin des années 90. Erin, Michelle, Claire, James et Ola sont une bande d’amis qui vont au même lycée ensemble et essayent de vivre une vie normale, malgré les tensions qui subsistent encore dans leur petite ville. Premiers amours, premières soirées, premiers jobs, rêves de célébrité et de voyages divers, voilà ce à quoi pensent nos personnages adolescents. Le conflit ne les empêchera pas de rêver à de grandes choses.

Une histoire simple et touchante

Derry Girls n’est pas une série très longue. Un peu comme My Mad Fat Diary, elle comporte 19 épisodes d’une vingtaine de minutes divisés en 3 saisons. À notre avis, elle a su suffisamment prolonger son intrigue et s’arrêter à temps. Chaque épisode comporte une petite intrigue qui finit par se dénouer simplement, parfois positivement, parfois tristement.

C’est une comédie qui arrive à être légère, malgré son cadre. Mais elle comporte ses moments de drames. Nous suivons des adolescents qui ne souhaitent qu’une vie simple: trouver leur voie, tomber amoureux, avoir des expériences diverses. Ils font des rencontres, se construisent, évoluent et changent. Certains comprennent leurs attirances, d’autres doivent déménager pour suivre la famille. La vie à Derry est simple, ce qui l’alourdit, c’est ce constant sentiment d’alerte, dû au conflit.

Elle résonne aussi beaucoup avec l’actualité mondiale. Nos protagonistes ne sont pas différents. Erin, James et Michelle ont tous les trois des rêves de célébrité, dans l’écriture ou le cinéma. Tous rêvent de trouver l’amour en essayant d’aller vers ceux qui vont faire battre leur cœur (et ils sont nombreux dans le cas d’Erin et Michelle).

Évoquer un long conflit encore vivace dans les esprits…

Subtilement

La série a fait le choix de ne pas mettre le conflit en avant d’une manière directe. C’est pour cela qu’elle commence d’ailleurs vers les années 90 et jusqu’au vote des accords de Paix de 1998. Visuellement, elle s’attache à beaucoup marquer la présence militaire, signe d’insécurité et de tensions. Plus légèrement, le défilé de l’ordre d’Orange est présenté à l’écran. Il est présenté comme énervant pour les catholiques de Derry. C’est d’ailleurs à cette occasion que la famille part en vacances chaque année.

L’ordre d’Orange est une ligue d’Irlandais protestants, unionistes, (fidèles à la Couronne britannique) et conservateurs qui défilent chaque année le 12 Juillet. C’est à cette date que le roi Guillaume d’Orange (Ou William III d’Orange) triomphe sur Jacques II d’Angleterre, en 1690, à la bataille de Boyne. Cet ordre rappelle bien que l’Irlande du Nord est fidèle à la couronne britannique, malgré ce qui se passe à Derry et le statut minoritaire des Protestants.

Plus tard, pendant la saison 2, une rencontre entre catholiques et protestants martèle bien les problèmes du conflit, où le malentendu est au sens propre et au sens figuré. Clare et un jeune protestant se disputent car elle comprend mal et  lui entend mal, risquant le déclenchement d’un nouveau conflit à cause du quiproquo. Même si ce qui s’est passé en Irlande tout au long du 20e s. ne peut être ramené à un simple malentendu, elle rappelle que la clé est le dialogue entre les deux communautés. C’est aussi ce que les intervenants du documentaire « Irlande(s) » concluent.

Même les épisodes de flashback dans les années 70 ne se concentrent pas plus sur les risques de sortir à un bal de promo pendant un état d’urgence proclamé, que sur une envie de fricoter avec le sexe opposé, malgré la présence des nonnes, et surtout, d’être un peu « punk »pour s’appartenir et n’appartenir ni à l’école, ni à la communauté, ni à la religion, ni au conflit.

Mais avec force

Tout au long des saisons, il y a une pré-éminence d’images d’archives et d’événements s’étant passés. Par exemple, à la fin de la 1e saison, nous achevons Derry Girls sur un attentat mortel documenté à la télévision, contrastant avec l’insouciance et la joie des jeunes adolescents lors du concours de talent auquel Orla participe. Plus tard, des images récentes du Premier Ministre James Cameron innocentant les 14 personnes tuées lors du Bloody Sunday par l’armée britannique et remettant en cause les décisions prises par le commandement militaire ce jour-là. On montre aussi la venue du président Bill Clinton à Derry en Novembre 1995.

Pendant la saison 1, la venue de Katya, jeune Ukrainienne de Tchernobyl comme réfugiée, amène Clare, la plus cérébrale des cinq de la bande à se questionner sur ce qui se passe en Irlande. En effet, quand Clare parle du conflit, Katya lui rappelle que ce sont des personnes de la même religion, d’un « différent parfum » qui se disputent. Devant l’absurdité de la sonorité de ce résumé, Clare commence à déconstruire sa vision du conflit. Elle apparaît en fin d’épisode avec un Union Jack sur la poitrine. Même si cette chute paraît simpliste, l’œil externe de Katya qui vient du bloc soviétique amène nos jeunes gens à se questionner sur l’avenir de l’Irlande où ils vivent. C’est un bel éloge à la génération précédente qui a su remettre en question les choix et la violence des deux camps, en décidant de voter pour la Paix.

Enfin, l’image la plus parlante vient du dernier épisode de la série, où on présente nos jeunes, prêts à voter au référendum. Si Derry Girls ne se mouille pas vraiment à évoquer ce conflit, ni à prendre parti pour l’un ou l’autre, c’est que celui-ci doit encore se ressentir assez lourdement dans les deux camps, et ce, malgré sa fin et la fin de l’IRA.

La place de la musique :

Le plaisir que s’offrent les séries implantées dans les années 90 est de ressortir de vieux titres qui ont fait danser au moins deux générations, celles qui n’ont pas encore accès à internet à grande échelle. Mais aussi  qui découvraient les titres qui les ont marquées par la radio, MTV ou à la volée chez le disquaire du coin. C’est aussi l’ère des mixtapes et des concerts inoubliables.

Les inoubliables « tubes »

Les adolescents y ont eu un petit instant pour oublier qu’ils étaient à Derry, cette ville divisée par le conflit. L’épisode est entièrement inventé (nous n’avons pas trouvé de trace de prestation de l’artiste à Derry). Mais le symbole est grand. Nos jeunes écoutent de l’Eurobeat, de la Dance, de la musique Bubblegum (Barbie Girl d’Aqua en est l’exemple type), Saturday Night de Whigfield, All that she wants d’Ace of Base. Les mirettes des spectateurs sont gâtées et heureuses de retrouver ses « tubes » qui ont fait une époque. Même Sixpence None the Richer et son inoubliable Kiss Me, de la célèbre rom-com ado She’s all that (Elle est trop bien, 1999), a trouvé une petite place où être casée, pour notre plus grand plaisir!

Les artistes britanniques en Irlande du Nord: place et perception

Durant la saison 2, les jeunes font un road trip jusqu’à Belfast pour voir les Take That. Ils vont contre l’autorité parentale pour voir leurs artistes préférés. Lors d’une dispute où les filles se demandent s’il faut aller chercher James, abandonné avec des gens du voyage, Michelle cite tous les artistes et tous les concerts de l’époque auxquels elles n’ont pas pu aller à cause des circonstances de la guerre.

Durant cet épisode, le père d’Erin voit les enfants à la télévision, mais décide de ne pas les punir d’avoir ignoré les ordres. Ce petit clin d’œil au rêve réalisé par les jeunes gens durant une période aussi trouble est émouvant. Même si la sécurité est ce qu’il veut offrir à ses enfants, il comprend bien qu’ils ont envie d’un peu d’insouciance.

Les jeunes de Derry sont aussi peu regardants sur l’origine de leurs artistes. Lors d’un épisode de la saison 3 où ils reprennent un single des Spice Girls pour une charité passant à la télévision, nos jeunes disent bien « Ils sont britanniques mais on les aime quand même ». Cela montre que cette génération ayant connu tant de privations à cause du conflit n’a que pour volonté d’aller vers la paix.

La Musique « politique »: le cas de Slim Fat Boy et des Cranberries

Nous voyons bien à quel point il est important pour nos personnages d’aller au concert de l’artiste britannique  Slim Fat Boy durant cette période. La venue de l’artiste à Derry est d’ailleurs assez symbolique durant cette nuit d’Halloween. Nous n’avons trouvé aucune trace historique que cela soit arrivé, mais la participation réelle de l’artiste à la série et son caméo, est significative. En ce sens, la musique n’est pas qu’un vecteur de joie et de divertissement, elle est aussi très politique. Un artiste Britannique à la très catholique Derry, c’est une sorte de doigt d’honneur aux lois de la Couronne et notamment au gouvernement Thatcherien qui a été inflexible durant le conflit.

Cependant, ce sont les Cranberries qui sont très mis en avant dans Derry Girls. Zombies  est celle dont les paroles résonnent encore, par leurs paroles équivoques et à peine masquées, décrivant les misères du conflit, sa violence, le deuil et l’injustice. D’après la presse, il y a eu plusieurs cessez-le-feu, mais celui représenté à l’écran est probablement celui du 31 Août ou 1e Septembre 1994. Sans compter, les autres chansons telles Ode to my family, Linger et la plus belle de toutes: Dreams.

À nos oreilles, c’est la magnifique Dreams qui sublime et donne tout son sens à Derry Girl. Elle est mélancolique mais donne l’espoir d’une vie meilleure. La série commence et finit sur cette chanson. Ce n’est pas un hasard de calendrier. C’est un message prophétique.

Derry Girls est une toute petite série, avec des personnages attachants n’aspirant qu’à réaliser leurs rêves malgré le conflit permanent dans lequel ils grandissent. Ce sont des enfants qui aspirent à la Paix. Le parti pris pudique de la série est puissant. Ce n’est pas rire du conflit qui est voulu, mais comment distraire son attention d’un conflit qui s’est éternisé, a coûté la vie à beaucoup de personnes, en somme, une fracture sociale de plus dans un pays de l’Europe.

À travers un humour décalé et une playlist musicale qui gâte les derniers nés des années 90, le but est de nous montrer que le monde continue à tourner tant bien que mal et que l’Espoir vient de petits plaisirs, de grandes expériences et de grandes décisions. Nos personnages sont d’une génération qui veut changer l’avenir de leur pays et c’est là la beauté de leur raisonnement.

Pour les plus nostalgiques d’entre vous, nous avons mis à la fin de nos sources une playlist Spotify rassemblant la bande originale de la série. Slán go fóill chers lecteurs !

Bande-annonce : Derry Girls

Fiche technique : Derry Girls

Création : Lisa McGee
Avec Saoirse-Monica Jackson, Dylan Llewellyn, Nicola Coughlan…
Production : Hat Trick Productions
Chaîne d’origine : Channel 4
Nb. de saisons : 3
Nationalité Grande-Bretagne

Sources nécessaires à la rédaction de cet article:

Chronique de Dove Alfont, En toute subjectivité « L’accord du Vendredi Saint, symbole d’espoir », France Inter du 10 Avril 2023, youtube

Documentaire ARTE, IRLANDE(S), l’aube d’un pays, en deux parties, d’Alain Frilet et Emmanuel Hamon, 2016

Bloody Sunday, wiki

Derry, wiki

Orange Walk, wiki

Ordre d’Orange, wiki

Battle of Boyne, wiki

Jacques II d’angleterre, wiki

Guillaume III d’Orange, wiki

Derry girls, wiki

On This Day: Bill Clinton’s historic visit to Northern Ireland, par Niall O’Dowd article du 30 Novembre 2015, Irish central

Le cessez-le-feu de l’IRA en Irlande du Nord Dix-huit mois d’une double négociation secrète, article du 2 Septembre 1994, Lemonde

Le cessez-le-feu de l’IRA en Irlande du Nord Un succès personnel pour Bill Clinton, article du 2 Septembre 1994, Lemonde

Dictionnaire irlandais, tripsavvy

Playlist Spotify Derry Girls

 

Suzume : les enfants perdus

Les films d’animation japonais reviennent en force, en passant par les plus grands festivals, afin que l’on continue de célébrer un art entre tradition et modernité. C’est en tout cas ce que Makoto Shinkai soutient dans sa dernière œuvre, Suzume, qu’il arrose généreusement d’humour, d’élans épiques et d’une tendresse qui ne cessent de nourrir son imaginaire.

Alors que Hayao Miyazaki sort de nouveau de la retraite pour un probable « dernier » chant du cygne, qui scellera par la même occasion cette la marmite fantastique et féérique du célèbre conteur, d’autres auteurs ont déjà attrapé le flambeau laissé par la maison Ghibli.

L’héritage des Ghibli

Mamoru Hosoda et Makoto Shinkai se relaient en permanence, permettant ainsi au monde de se familiariser avec l’animation japonaise, qui connaît un nouvel essor, depuis le déluge incessant des mangas dans les libraires ou des animes sur les petits écrans de streaming. La culture nippone progresse encore et toujours dans ce sens, mettant en avant de nombreux héros, pour la plupart adolescents, un âge de crises et d’émerveillements sur les amitiés du quotidien, autant que sur le deuil qui les poursuit. Et Makoto Shinkai ne déroge donc pas à ses principes, en faisant de la mélancolie le principal moteur de tous ses récits.

Nous le sentions déjà très convaincant et rassurant dans son approche des aventures mythologiques, notamment avec Voyage vers Agartha. Cependant, une emprise de fan-boy pouvait encore l’enfermer dans le sillage de ses prédécesseurs, c’est pourquoi il n’a pas hésité à troquer la forme contre un élan plus poétique et romantique (La Tour au-delà des nuages, 5 centimètres par seconde, The Garden of Words). Tous les ingrédients qui constituent son cinéma sont à présent à sa portée, où il ne resterait plus qu’à trouver un nouvel enrobage et un nouvel emballage pour nous l’offrir sur un plateau gourmand et généreux, une grande toile pleine de promesses. Après nous avoir donné rendez-vous sous une pluie d’étoiles (Your Name) et de nuages (Les Enfants du temps), place à un road-trip qui verra défiler les mythes et légendes du Japon.

Un voyage inattendu

Tout commence dans la routine d’une lycéenne, Suzume. Un peu étourdie dans ses souvenirs, on comprendra rapidement ce qu’elle redoute plus que tout. Mais avant d’ouvrir cette porte, c’est sa rencontre avec le beau gosse universitaire Sōta qui interpelle. Ce séduisant jeune homme devient une obsession pour l’adolescente, qui croît l’avoir déjà rencontré auparavant. Plus que de l’instinct, ces personnages sont comme happés par leur destinée, qu’ils en soient conscients ou non.

À vélo, en bateau, en train, en voiture ou à pied, un duo inhabituel se forme. Le lien qui les unit est la fois devant et derrière eux, un paradoxe auquel l’intrigue répond assez habilement. Mais tout ce qui préoccupe l’auteur à cet instant, c’est une aventure humaine, avec comme toujours un soupçon de fugue pour mieux se retrouver ou mieux se révéler au monde, qui n’a pas complètement adopté ces enfants perdus.

La bonté est donc à la croisée de chaque escale et le pays du soleil levant aura rarement été vu avec une telle diversité et une telle sobriété dans son portrait. C’est en tout cas ce que l’on pourra se dire lorsqu’il est nécessaire de reprendre son souffle. On se délecte ainsi d’une composition de l’image qui fige l’atmosphère des lieux en un plan, avant de reprendre une route cabossée du sud vers le nord, afin de prévenir l’apocalypse.

Bien entendu, on s’amuse au passage et l’humour est sans nul doute l’argument le plus décapant de l’intrigue, qui virevolte sans cesse, comme pour nous immerger dans les conflits intérieurs des adolescents, ou de jeunes adultes, qui ont des complexes à résoudre. Cependant, ces généralités ne seront pas au programme, car c’est avant tout le voyage initiatique de Suzume, qui incarne une positivité à toute épreuve, faisant d’elle une héroïne tout à fait passionnante à encourager dans son périple, extraordinaire et doublé d’une pensée commémorative.

Apprendre à fermer les portes

Le fil qui relie la vie à la mort est une réalité que les Japonais acceptent dans leur quotidien et dans leur culture. Cette sérénité est au service de l’œuvre, qui rend hommage aux défunts des catastrophes naturelles. Ce sont des drames collectifs, mais qui, une fois remis dans la main de l’individu, va devenir une quête spirituelle. Suzume et Sōta s’allient ainsi dans cet objectif, celui de fermer les portes des traumatismes. L’approche est modérément Shintoïste, ce qui renforce par ailleurs les relations humaines et la mélancolie qui s’en dégage. Qu’importe sa zone géographique, qu’importe sa classe sociale, tout le monde est soumis à la même réflexion.

L’enfance de Suzume a donc rendez-vous au climax de l’aventure, où la destination et les éléments fantastiques ne serviront que de prétexte finalement. Sa combativité est le noyau de toute l’émotion que le spectateur aura le loisir d’accompagner. Shinkai insiste sur ce point où il faut toujours se souvenir d’où il vient et par extension d’où l’héroïne vient. La démarche fonctionne, du moment qu’on se donne les moyens d’y croire et de se laisser porter par sa course-poursuite énergétique. Radwimps et Kazuma Jinnouchi assurent également que la bande-originale soit le vecteur de nos émotions.

Ainsi, Suzume cherche moins à soutirer les larmes de son public, contrairement aux précédents films, qu’à lui offrir un road-trip épique, jonglant habilement d’un registre à l’autre. Il ne reste que cette ambition sans doute trop grande pour qu’on y garde le souvenir d’avoir assisté à un Firework, tout en subtilité. L’auteur prend cependant soin de laisser une clé sous la porte pour que jamais nous ne soyons privés du voyage de retour. Espérons toutefois que celui-ci sera le pivot pour Makoto Shinkai, qui risque de tourner en rond s’il s’obstine à faire de sa thématique du deuil une priorité. De même les clins d’œil trop explicites peuvent freiner les sentiments qu’il choisit de défendre. Tourner la page, c’est ce qu’on attend à présent d’un cinéaste prometteur et convaincu par la force de la jeunesse.

Bande-annonce : Suzume

Fiche technique : Suzume

Titre original : Suzume no Tojimari
Réalisation & Scénario : Makoto Shinkai
Directeur de l’animation : Kenichi Tsuchiya
Directeur artistique : Takumi Tanji
Musique : Radwimps, Kazuma Jinnouchi
Production : CoMix Wave Films
Pays de production : Japon
Distribution France : Eurozoom
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 12 avril 2023

Synopsis : Dans une petite ville paisible de Kyushu, une jeune fille de 17 ans, Suzume, rencontre un homme qui dit voyager afin de chercher une porte. Décidant de le suivre dans les montagnes, elle découvre une unique porte délabrée trônant au milieu des ruines, seul vestige ayant survécu au passage du temps.

Suzume : les enfants perdus
Note des lecteurs2 Notes

3.5

Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan, l’épée sans la plume ?

Dire que la nouvelle adaptation de l’œuvre d’Alexandre Dumas était attendue tient de l’euphémisme. Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan, production XXL qui sort peu de temps après l’immonde Asterix & Obelix : L’empire du milieu, se frottait à de multiples quêtes :  Réconcilier les Français avec leur cinéma, contenter les fans de l’œuvre originale, attirer les nouveaux venus. Trois objectifs atteints ? Nous sommes tentés de dire que oui. Mais…

L’épée de Damoclès

De toutes les œuvres littéraires existantes, Les Trois Mousquetaires est de celles qui aura connue le plus d’adaptations. Pourtant, au cinéma, cela faisait déja de bien nombreuses années que les personnages de Dumas n’avaient pas galopé jusqu’aux salles obscures. On a bien eu le D’Artagnan de 2001 et Les Trois Mousquetaires de Paul W.S Anderson en 2011, deux films ridicules qu’il est préférable d’oublier. Même les deux tentatives des années 90 flirtaient avec le passable. Aujourd’hui, le cinéma a évolué et nous voilà donc en 2023, avec un film à haut budget, bien décidé à faire de cette énième adaptation la meilleure de toutes.

Bien que le titre ne le laisse pas deviner, Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan n’est que la première partie d’un film, scindé en deux. Il faudra attendre décembre pour la fin, nommée Les Trois Mousquetaires : Milady. En ce sens, peut-on réellement juger l’histoire de ces deux premières heures ? Nous seront tentés de dire que oui. Un film reste un film, qu’il soit amputé d’une partie de son contenu, ou non.

Cette première partie parvient malgré tout à offrir une belle introduction, un milieu et une fin. Si cette dernière laisse éclater de nouveaux enjeux, ceux qui ont porté ce premier opus sont en partie résolus. On sait désormais qui est qui et, si les motivations de certains protagonistes/antagonistes restent très floues, le récit se suit suffisamment bien pour emporter le spectateur. De très jolies notes d’humour viennent égayer le tout, le film se révélant particulièrement drôle. Evidemment, le casting se révèle aussi impeccable que royal. De François Civil à Eva Green, en passant par Romain Duris et en terminant par Louis Garel, tous sont excellents.

Qui a volé l’éclairage ?

Bien sur, là où l’on peut (et doit) juger cette nouvelle adaptation, c’est sur le reste. Et que dire, si ce n’est que le résultat est franchement convaincant. Les décors, travaillés et détaillés, sont magnifiques et font preuve d’un réel souci du détail. La foule est vivante, les rues sont crasseuses et contrastent avec la splendeur des palais. Oui, le film a couté son pesant d’or et contrairement à une catastrophe récente à 60 millions d’euros, on le ressent à l’image. En revanche, on aimerait pouvoir en dire autant de l’éclairage. Ce n’est malheureusement pas le cas. Le film est mal, très mal éclairé. Fort curieux, tant le reste de l’œuvre transpire le travail.

Là où personne n’attendait cet épisode, c’est sur ses plans séquence. Et là, les amoureux du genre seront aux anges. Toutes les scènes d’actions du film, ou presque, se donnent à cet exercice de style. Le premier affrontement se déroulant de nuit, on ne voit malheureusement pas grand chose avec cet éclairage inexistant. Il faudra attendre le fameux duel des Quatre Mousquetaires pour enfin savourer la maîtrise de Martin Bourboulon à la caméra. Si tout n’est pas parfait, les idées de mise en scène et la férocité des coups d’épées suffisent pour offrir de très bons moments !

Cette première partie, finalement, que vaut-elle ? C’est bien. Le rythme est impeccable, les acteurs brillants et il est fortement agréable de trouver une production aussi travaillée, à quelques détails près. Maintenant, si D’Artagnan se concentre essentiellement sur ses protagonistes, il serait temps de donner plus d’importances aux antagonistes, dont les motivations restent encore trop floues. Le titre du second film, Milady, nous rassure raisonnablement à ce sujet. Réponse en décembre !

Bande-annonce : Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan

Fiche Technique : Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan

Réalisation : Martin Bourboulon
Scénario : Alexandre de La Patellière / Mathieu Delaporte
Casting : François Civil / Eva Green / Vincent Cassel / Louis Garel / Romain Duris / Pio Marmai
Décors : Stéphane Taillasson
Costumes : Thierry Delettre
Photographie : Nicolas Bolduc
Durée : 121 minutes
Sociétés de production : Chapter 2 / Pathé Films
Société de distribution : Pathé Distribution
En salle : le 5 avril 2023 / 2h 01min / Aventure, Historique

Note des lecteurs5 Notes

3.5