Las mil y una : tout feu tout queer

Sur fond de sida et de débat des genres, Las Mil y Una, chronique sociale et adolescente sans tabou, brosse le portrait sensible et tout en oppositions de deux jeunes argentines. 

Caméra du réel

Quel film surprenant, pour ouvrir (hors compétition) le ClapFestival de cinéma latino-américain de Paris, que ce deuxième long métrage de Clarisa Navas ! La réalisatrice, déjà remarquée en 2017 pour Hoy Partido a las tres (TodayMatch at 3), livre ici une peinture hyper réaliste de la petite ville de Corriéras d’où elle est originaire.
L’intrigue se concentre sur la cité « Las mil y una » du quartier « Las mil viviendas » (« Les mille foyers ») autour duquel gravitent des jeunes désœuvrés, victimes de la précarité et de la drogue.
Le parti-pris de mise en scène est clair : nous immerger jusqu’à la garde dans le labyrinthe des passions du barrio (le quartier). La caméra à l’épaule, très proche des acteurs, semble faire partie du groupe tant elle colle aux basques des jeunes gens et jeunes filles. Elle les suit à hauteur d’homme dans leurs déambulations nocturnes et leurs longues conversations, souvent capturées lors de travellings (un peu interminables) qui leur laissent tout le temps de se déployer.

Enfermés dehors

Si les nombreuses scènes d’extérieur montrent un vaste territoire en décrépitude et plein de danger, celui-ci est pourtant restreint à cette aire de jeu, qui ressemble davantage à une prison à ciel ouvert qu’à un espace de liberté. On ne sort pas des limites du quartier.
Les jeunes sont dehors, certes, mais finalement, ce désert culturel n’est qu’un champ de ruines qui les enferme dans leur précarité, leurs drames intimes, leur horizon bouché. Difficile de se construire dans cette débauche de liberté qui manque cruellement de cadre et de référence parentale. D’autant plus qu’il ne semble pas y avoir de figure paternelle – ou à peine évoquée par une voix – et que les mères ne sont visiblement pas des modèles auxquels s’identifier.
Quant aux scènes d’intérieur, reflet de la promiscuité, elles montrent des pièces minuscules et pleines de désordre, pour ne pas dire un foutoir invraisemblable. Dans les chambres clapiers, les ado se partagent des centimètres carrés d’espace libre. Ils se recroquevillent sur les lits superposés pour se rassurer tous ensemble. Les tables des cuisines autour desquelles on se serre et on se touche sont surchargées d’objets hétéroclites. Les salles de bain semblent rafistolées dans les moindres recoins.
Mais paradoxalement, ces intérieurs oppressants sont aussi des lieux réconfortants : ils sont les refuges d’un monde extérieur sordide et violent, ils remédient à une forme de manque, de cadre, d’organisation de vie. Finalement, on n’y vit pas si mal, on y rit souvent, on s’y découvre en écoutant les autres. Chacun cultive sa particularité : réfléchir à l’amour en écrivant des poèmes, s’évader en dansant lascivement devant le miroir, sonder ses émois les plus secrets…

La rumeur et l’amour

C’est dans ce curieux univers que deux personnages féminins se dessinent progressivement, comme les visages de l’ange, clairement désigné, et celui du démon, aux traits un peu forcés.
La jeune et pure Iris zone dans la cité en baladant sa candeur, ses tics et son beau visage au milieu des jeunes gens aux mœurs dépravées, qui la hèlent plus par habitude que par provocation. La brune Renata, récemment revenue au pays, est précédée de sa mauvaise réputation très almodovarienne, après un long séjour au Paraguay tout proche où elle avait suivi une femme.
Si la première épuise son corps et ses pudeurs adolescentes en arpentant el barrio avec son ballon de basket, la seconde est à la fois actrice et victime de ses écarts de conduite et serait, selon la rumeur, porteuse d’une maladie considérée comme honteuse.
Leur rencontre a la saveur juvénile d’un coup de foudre amical défiant les bienséances. Mais ces deux-là sont loin d’être seules dans cette arène de débauche et de déchéance. Tout, autour d’elles, préfigure déjà la chute de leur amour impossible.

Ma « ville » sexuelle … ou comment je me suis disputé(e)

Si Clarisa Navas livre sans concession la peinture d’un milieu social modeste, vivant dans des conditions presque rudimentaires et surtout dans un désert culturel patent, elle est tout aussi lucide quant à la peinture des mœurs de la jeunesse qu’elle donne à voir dans toute sa crudité.
Les scènes de sexe sont sans équivoque, y compris celle qui est longuement filmée par le biais d’un téléphone portable et diffusée dans la bande de jeunes. La prostitution, les pratiques frénétiques ne sont pas plus taboues. Quant au plaisir, il trouve un large écho dans le langage très cash des jeunes qui discourent sur ce sujet brûlant autant qu’ils consomment.
La sexualité est partout, dans tous ses genres et sous toutes ses formes. Elle envahit l’écran, la parole et les esprits. Elle comble les manques de toute nature. Elle tisse des liens de cœur et des liens d’argent. Elle construit et déconstruit les personnages, leur histoire, leur identité.

Si on peine à faire abstraction d’un certain malaise à la vision cet univers délabré et sordide, il faut reconnaître au film de Clarisa Navas une certaine puissance dans le traitement de l’image et du sujet, porté par d’excellents comédiens. Mais ne nous y trompons pas, on est bien loin des Mille et Unes Nuits...

Bande annonce : Las mil y una

Fiche technique : Las mil y una (One in a thousand) :

Réalisation et scénario : Clarisa Navas
Année : 2020 – Ouverture hors compétition du ClapFestival (festival latino-américain de Paris avril 2023)
Avec : Sofía Cabrera (Iris), Ana Carolina Garcia (Renata), Mauricio Vila (Darío), Luis Molina (Ale), Marianela Iglesia (Susi), Pilar Rebull Cubells (Romi), Facundo Ledesma (Pablo), Leo Espíndola (Ramiro)
Pays d’origine : Allemagne, Argentine
Durée : 120 min
Images : Armin Marchesini Weihmuller
Montage : Florencia Gomez Garcia
Musique : Claudio Juarez, Desdel Barro
Son : Mercedes Gaviria Jaramillo
Assistant réalisateur : Lucas Olivares
Décors : Lucas Koziarski
Costumes : Clarisa Leiva
Maquillage : Anouk Clemenceau
Production : Varsovia Films (Argentine) et Autentika Films (Allemagne)
Producteurs : Lucía Chávarri, Diego Dubcovsky
Coproducteurs : Paulo de Carvalho et Gudula Meinzolt
Vendeur international : Pluto Film

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