Accueil Blog Page 202

Cannes 2023 : Hypnotic, cent arrière-pensées

Le plus embarrassant dans la lecture d’une notice sur le suspense, c’est la seconde relecture. Hypnotic gâche toute éventualité de faire de son sujet un point fort au service de ses personnages, qui luttent désespérément pour exister.

Synopsis : Un détective, qui enquête sur une série de braquages de grande ampleur, se retrouve embarqué dans une affaire impliquant sa fille disparue et un programme secret du gouvernement.

On oublie les mariachis armés jusqu’aux dents et les accès de folie comme on peut en trouver graphiquement chez Robert Rodriguez. Avec un postulat simple, mais au développement tentaculaire, le cinéaste texan trébuche toutefois sur le concept de son récit. Il nous délivre une sombre histoire où des télépathes dominent leur entourage, voire le monde. Le projet se repose alors essentiellement sur son casting étoilé, avec Ben Affleck en tête d’affiche. Si sa présence a manqué lors de l’ultime tapis rouge de minuit, nous pouvons en dire autant de son personnage à l’écran.

Danny Rourke est un policier qui cherche sa fille disparue et qui fréquente une douteuse thérapeute qui tapote curieusement son carnet avec son stylo. Il n’y a pas besoin de plus pour savoir que quelque chose cloche, surtout lorsqu’il s’agit de sonder les réactions trop aléatoires de cet homme. Ce mystère peut jouer en sa faveur, mais le rythme ne cesse d’accélérer. Un braquage d’une banque et une succession de scènes de fuite, les événements s’enchainent sans temps mort, sans intensité, sans aucune logique de spatialisation non plus. C’est tout bonnement incompréhensible. On se demande alors comment une telle chose a pu infiltrer le festival.

Tout cet affolement est cependant justifié par la suite, mais c’est justement dans ce troisième acte explicatif que toute la narration tombe à l’eau. On rabat toutes les carte et les personnages de William Fichtner et d’Alice Braga ne dégagent plus rien d’ambitieux ou d’effrayant. Ce léger twist nous babysitte plus qu’elle nous retourne le cerveau, contrairement au travail d’Alfred Hitchcock que Rodriguez admire sans pouvoir profiter de son héritage. L’amateur de série B se piège lui-même à son propre jeu dans un surplus d’artifices inutiles, à l’image de permutations de personnages qui ne sont pas près de faire pâlir celles des Wachowski dans la série Sense 8.

Par ailleurs, le cinéaste fait un pari insensé en souhaitant employer son comédien vedette comme un caméléon. Dans d’autres circonstances, – on pense fortement à Gone Girl – cela fonctionne mais certainement pas ici. Les personnages manquent cruellement de personnalité et l’intrigue est confuse. Citer Inception ou Matrix, pour revenir aux Wachowski, n’aide certainement pas Hypnotic à aller jusqu’au bout de son idée, à savoir entrer dans la tête de son public et le manipuler avec intelligence. La marche était sans doute trop haute pour ce film qui en perd l’équilibre, mais c’est largement suffisant pour faire dégringoler tout son souffle théorique.

Hypnotic de Robert Rodriguez est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2023.

Par Max Borenstein, Robert Rodriguez
Avec Ben Affleck, William Fichtner, Alice Braga
23 août 2023 en salle / 1h 33min / Thriller, Action
Distributeur : SND

La Strada de Federico Fellini : lorsque le néoréalisme rencontre l’onirisme

Premier grand succès de Federico Fellini, « La Strada » remporte l’Oscar du meilleur film étranger en 1957. Film important dans sa carrière, « La Strada » s’est tout de suite imposé parmi les classiques du cinéma italien.

La Strada s’inscrit dans le mouvement néoréaliste italien, qui a eu lieu dans les années 1940 et 1950. En quelques points, les films néoréalistes italiens sont des productions à petit budget qui mettent en avant des personnages issus d’un milieu populaire, entourés de décors réalistes détruits par les affres de la guerre.

Entre réalisme et chimère

Avec La Strada, le néoréalisme prend un nouveau tournant ; Fellini l’associe à une dimension onirique. En effet, les protagonistes essaient de fuir une réalité trop dure et ils sont en perpétuel mouvement. Gelsomina est pleine d’espoir, elle veut se complaire dans une vie d’errance poétique inconsciente. Elle veut voir le beau côté de la vie et se plaît à rencontrer des gens, à apprendre et à évoluer. Telle est son souhait en partant avec Zampano, qui ne l’entend pas de cette oreille. Lui est bien plus terre à terre, il cherche seulement à gagner sa vie pour vivre, simplement vivre. Les épreuves de la vie l’ont endurci, et les deux protagonistes ne voient pas l’existence de la même manière.

Le rejet face à l’affection

Il est difficile de comprendre comment Gelsomina arrive à apprécier Zampano. C’est un homme dur et brutal avec elle, sans aucune once d’affection. Elle tente maintes fois de s’enfuir mais il revient toujours vers elle. Veut-il la garder auprès de lui car elle lui est utile, ou parce qu’il l’apprécie, même un peu ? Et puis « le Fou » arrive et la transforme. Est-elle aimée par son utilité ? Est-elle seulement utile ? Pour le Fou, chacun a une utilité et un but, et c’est ce qui fait l’origine de l’attachement. Si l’on est sur Terre, que l’on soit un être humain ou même un caillou, c’est que nous avons une utilité ; l’existence même permet de savoir quelle est cette utilité. Gelsomnia croit aimer alors qu’elle ne sait pas ce qu’est l’amour.

Gelsomnia, ou la femme enfant

Le jeu d’acteur de Giulietta Masina est mémorable. Son visage s’exprime pleinement et chaque mimique est exagérée pour créer un effet clownesque permanent. Même sans son maquillage, elle performe. Gelsomina est naïve, innocente du monde et paraît vulnérable à chaque instant. Elle n’arrive pas à s’imposer face à la force de caractère de Zampano. Elle suit, tente de se rebeller, mais sans grand succès.

Parfois, elle arbore de grands yeux qui perforent l’âme de l’individu regardé ; parfois, ses yeux trahissent son incompréhension ; ou encore, son grand sourire lui donne l’aspect d’une poupée figée dans le temps. Gelsomina est une voix, une démarche. Elle est unique et seule, perdue dans l’immensité d’un paysage lui-même plat et miséreux. Elle est par ailleurs aussi ignorante que le spectateur ; elle devient son image, qui apprend la vie nomade au jour le jour, sans connaître aucunement le mode de vie de Zampano.

L’espace publique comme espace de loisirs

Dans la Strada (et dans la lignée du néoréalisme italien), le paysage est un personnage à part entière. Le film commence sur des plans larges et fixes sur la mer en mouvement, tandis que des corps traversent la plage. L’immobilité face à l’action. En ce sens, durant tout le film, les protagonistes arpentent les espaces immobiles à l’aide de leur caravane de fortune. Ils ressentent chaque bosse, chaque creux de la route ; leurs actions ne font qu’un avec l’impassibilité des espaces.

Malgré tout, les espaces publics sont leurs espaces de vie ainsi que leur gagne-pain. Gelsomina et Zampano sont à la vue de tous, performent aux yeux de tous et cherchent à vivre grâce à la générosité de tout le monde. Lorsque Gelsomina voit le Fou suspendu sur un fil entre deux immeubles, elle est émerveillée, et ce numéro attire des centaines de spectateurs venant de tous horizons. La rue devient lieu de rencontre, de loisir et de divertissement. Elle n’est plus seulement lieu de passage : elle prend une nouvelle utilité. La ville devient somme toute un théâtre ambulant.

Bande-annonce : La Strada

Fiche technique et synopsis du film La Strada

  • Réalisation : Federico Fellini
  • Scénario : Federico Fellini, Tullio Pinelli et Ennio Flaiano
  • Dialogues : Tullio Pinelli (adaptation française : Raymond Queneau)
  • Décors : Mario Ravasco, Brunello Rondi
  • Costumes : Margherita Marinari
  • Maquillages : Eligio Trani
  • Photographie : Otello Martelli et Carlo Carlini
  • Cadrage : Roberto Gerardi
  • Son : Aldo Calpini
  • Montage : Leo Cattozzo
  • Musique : Nino Rota
  • Production : Carlo Ponti, Dino De Laurentiis
  • Société de production : Ponti-De Laurentiis Cinematografica (Italie)
  • Société de distribution : Les Films du Centaure (France), Théâtre du Temple (France)
  • Pays d’origine : Italie
  • Langue originale : italien
  • Genre : drame
  • Durée : 115 minutes

Synopsis : Gelsomina a été vendue par sa mère a Zampano, qui la brutalise et ne cesse de la tromper. Ils partent ensemble sur les routes, vivant misérablement du numéro de saltimbanque de Zampano. Surgit Il Matto (le Fou), violoniste et poète, qui seul sait parler à Gelsomina.

Lost in Translation : un ailleurs à soi

Deuxième long métrage de Sofia Coppola, Lost in Translation exploite une ville (Tokyo) en bouleversant le quotidien et la vie de deux individus isolés. Il s’agit de rendre compte de la difficulté à sortir de sa zone de confort, de gagner en hauteur de vue et ouvrir des perspectives nouvelles. Une réussite qui mélange approche naturaliste et néoromantisme.

Mélancolie cachée, reconstruction psychique et sentimentale difficile, avenir incertain, errance solitaire, rencontre régénérante, exotisme fructueux, humour rocambolesque, Lost in Translation contient certaines caractéristiques classiques de la comédie dramatique tout en s’affirmant grâce à une union improbable, mais authentiquement touchante. Quête de soi dans un Japon lumineux : c’est la rencontre entre Bob, star du cinéma en fin de carrière, et Charlotte, jeune adulte qui cherche encore sa voie.

Le long-métrage tient sa force dans sa règle d’introspection, celle qui consiste à trouver dans un ailleurs quelque chose de paradoxalement intime, de proche, qui relève de soi. Un lointain génère une distance permettant une prise de recul. On rentre à l’intérieur d’un monde parallèle au sien, ce qui favorise une sorte d’état de flottement permanent et incite à reconsidérer ce que l’on est, pour mieux repenser l’avenir.

Le scénario est simple et le récit anti-choral : c’est exclusivement le point de vue des deux personnages principaux qui est mis en avant.

Bob d’abord, interprété par Bill Murray. L’acteur joue un individu au bord de l’anhédonie, ayant perdu le goût des choses, plus souvent désabusé qu’exaspéré. Son visage est un régal pour la caméra avec ses mimiques irrésistibles, parfois malicieuses, qui semblent avoir été choisies avec la plus extrême des exigences. Sa performance procède d’un art subtil : sourires exquis, humour sans gouaille extrême, conduite décontractée, gestes mesurés. Aucun état de crise ne se manifeste vraiment chez lui. Il est conscient du bilan de sa vie personnelle et de ce qu’il fait. Son premier contact avec Charlotte le démontre instantanément.

Je fuis un peu ma femme. Je loupe l’anniversaire de mon fils. On me donne 2 millions de dollars pour un whisky alors que je pourrais être sur les planches en Amérique.

C’est avec elle qu’il sera lui-même, ne jouera plus un rôle, pourra sortir de ce qu’on attend de lui.

Charlotte, incarnée par Scarlett Johansson, est quant à elle une personne incomprise, isolée même si mariée. Elle essaie d’abord de se confier à une amie au téléphone.

Je suis allée visiter un sanctuaire aujourd’hui et il y avait des moines qui tapaient sur un gong en chantant et ça ne me faisait rien. Tu comprends ? J’ai voulu essayer l’ikebana et John se met des tas de produits sur les cheveux. Je connais pas l’homme que j’ai épousé.

Elle laisse apparaître sur son visage plus de mélancolie à l’occasion que Bob, ce qui offre à ce dernier un rôle de protecteur, avec ses petites attentions, ses bons mots, sa bienveillance. Elle évoque la fraîcheur, la jeunesse, la sensualité et ce moment de la vie où beaucoup de choses sont à construire. Mais sa volupté ne provoque pas chez Bob d’attraction sexuelle. Son érotisation, bien que suggérée, n’est jamais exploitée. Tout se passe à un autre niveau. Ils ont un spleen, une souffrance commune. Chacun est pour l’autre une petite lumière qui rassure.

Ce lien qui existe entre eux, cette synergie est l’atout majeur du film, son élan vital.

Sur la forme, le montage fluide, parfois elliptique, les caméras à l’inertie douce, les musiques électroniques, ambiantes, connotent quelque chose d’évanescent. C’est globalement épuré, simple, mais élégant, bichonné.

Le tout alterne les environnements ouverts (parfois électrisants, parfois contemplatifs) et les environnements fermés, resserrés, qui favorisent l’intimité, les confidences entre les deux acteurs.

C’est un cinéma qui refuse l’intellectualisation, qui privilégie les sensations, les sentiments. La réalisatrice exploite la psychologie des deux personnages pour mieux générer des émotions subtiles.

Ce sera finalement par des chuchotements tendres, après un ultime rapprochement tactile, dans ce qui ressemblera à un acte d’amour, que le film s’achèvera, comme pour mieux évoquer un secret, quelque chose de précieux, un sous-texte qui ne peut être révélé.

Le Japon aura été ce purgatoire, ce catalyseur qui a révolutionné leur vie.

Bande-annonce : Lost in Translation

Fiche Technique : Lost in Translation

Synopsis : Bob Harris, acteur sur le déclin, se rend à Tokyo pour tourner un spot publicitaire. Il a conscience qu’il se trompe – il devrait être chez lui avec sa famille, jouer au théâtre ou encore chercher un rôle dans un film -, mais il a besoin d’argent. Du haut de son hôtel de luxe, il contemple la ville mais ne voit rien. Il est ailleurs, détaché de tout, incapable de s’intégrer à la réalité qui l’entoure, incapable également de dormir à cause du décalage horaire. Dans le même établissement, Charlotte, une jeune Américaine fraîchement diplômée, accompagne son mari, photographe de mode. Ce dernier semble s’intéresser davantage à son travail qu’à sa femme. Se sentant délaissée, Charlotte cherche un peu d’attention. Elle va en trouver auprès de Bob…

  • Réalisation : Sofia Coppola
  • Scénario : Sofia Coppola
  • Avec Bill Murray, Scarlett Johansson, Giovanni Ribisi
  • Décors : K. K. Barrett et Anne Ross
  • Costumes : Nancy Steiner
  • Photographie : Lance Acord
  • Montage : Sarah Flack
  • Musique : Kevin Shields
  • Production : Sofia Coppola et Ross Katz
  • 7 janvier 2004 en salle / 1h 42min / Comédie dramatique, Romance
Note des lecteurs1 Note
3.5

Cannes 2023 : Creatura, libre de désirer

L’éducation sentimentale va de pair avec l’éducation sexuelle. Malheureusement, de nombreuses jeunes filles sont brusquement jetées à l’eau afin qu’elles explorent leur sexualité, c’est pourquoi Creatura en fait l’exégèse.

Synopsis : Mila et son compagnon s’installent dans une ville de la Costa Brava. Après une première dispute, seule dans la maison d’été de sa famille, elle revit certaines expériences de son enfance et de son adolescence qui l’aideront à comprendre l’origine de ce qui l’a empêchée de faire la paix avec son propre corps.

À partir de quand l’éveil sexuel a-t-il lieu ? Quel est son impact tout le long de la vie ? Elena Martín Gimeno tente d’y répondre à travers le personnage qu’elle campe dans sa vie d’adulte. Elle devient donc Mila le temps de toute cette réflexion autour du corps féminin, complexe, et dont les secrets sont des leviers pour vaincre ses propres démons. Mila vit alors avec son compagnon, Marcel (Oriol Pla), mais ce n’est pas le grand amour. Et lorsque vient la question de faire l’amour, nous assistons à tout un tas de mimiques chez la femme. Une sorte de culpabilité l’empêche de pleinement profiter de l’instant. Commence alors une série de flashbacks pour remonter à la source du problème.

Dans sa jeunesse, Mila est troublée par la saison estivale, où tout un tas de garçons et de couples défilent sous ses yeux. Son innocence se lit dans son regard, autant que dans son attitude, captée avec sincérité par son interprète Claudia Dalmau. L’héroïne fait alors tout ce qu’elle peut pour ne pas se sentir rejetée. Le premier émoi ne tarde pas et la réalisatrice espagnole s’en sert pour justifier le traumatisme qu’elle couve en elle jusqu’à sa trentaine. Du premier baiser au premier rapport sexuel, on y découvre la peur, la honte et la culpabilité réunies dans une scène qui arrive trop souvent pour qu’on l’ignore ou qu’on l’oublie. Cette justesse est apportée par Elena Martín Gimeno comme un soulagement, bien qu’elle estime nécessaire de décomplexer le corps féminin afin que ce ne soit plus un tabou.

Le manque de compréhension à ce sujet concerne alors tous les adolescents qui ont leurs parties intimes qui palpite. Apprendre à accepter ce changement, en particulier chez les filles, permet d’éviter d’éventuelles démangeaisons. Cependant, la leçon ne s’arrête pas là et il ne faut pas aborder ce récit de manière didactique, bien au contraire. On n’oublie pas de jouer sur l’intensité des situations, où on ne se contrôle plus, où on s’expose par principe. Tout finit par se savoir et cette période ingrate, où la rancune est une affaire de fierté, dévoile l’obsession toxique des enfants. Les parents ne peuvent évidemment pas tout suivre convenablement et la maladresse de ces derniers ne peut qu’alimenter un sentiment de rage que l’adolescent peut préférer intérioriser, à tort.

Dans une certaine mesure, l’écho à Aftersun n’est pas si déplacé, mais toute l’étude de la Creatura comme objet de désir ou motif de rejet est déjà une aubaine. La Quinzaine des cinéastes ne pouvait espérer mieux pour ausculter une thématique qui se veut saine, loin du voyeurisme et de l’exhibitionnisme qu’un certain The Idol ne semble pas vouloir reconnaître.

Creatura de Elena Martín est présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes 2023

Avec Elena Martín, Clara Segura, Àlex Brendemühl, Oriol Pla, Carla Linares, Cristina Colom, Clàudia Dalmau, Teresa Vallicrosa, Marc Cartanyà, Bernat Roqué, Mila Borràs…
Prochainement / 1h 52min / Drame

Cannes 2023 : Cobweb (Dans la Toile) de Kim Jee Woon

D’Hitchcock aux films de série B, Dans la Toile est un film hommages, qui au-delà des œuvres dont il s’inspire honore les cinéastes incompris dont la seule ambition est de créer.

Du même acabit que Ne coupez pas, Dans la toile parvient à suivre son propre chemin en proposant une œuvre multiple dont le genre n’est jamais vraiment définit.

Décadente mise en scène digne d’un polar d’Agatha Christie, le jeu du chat et de la souris entre un réalisateur et son producteur n’aura jamais été aussi stimulant. L’attention première du film (à savoir en faire un et ce à n’importe quel prix) devient surtout l’excuse du protagoniste pour donner vie à une œuvre filmée afin d’éconduire ses plus fidèles détracteurs.

Avec des films comme J’ai rencontré le diable ou Deux sœurs, le réalisateur sud-coréen Kim Jee Woon a travaillé des univers sombres, ceux des thrillers noirs et drames horrifiques. Ici, l’intention est plutôt de décortiquer (en s’amusant) des déboires d’un cinéaste dans la construction de son film, qui n’a aucune autorisation d’être tourné. Pour donner vie malgré tout à ce que l’intéressé qualifie de futur chef-d’œuvre, tout sera tenté. Pourtant, au fur et à mesure des actes, plusieurs situations plus abracadabrantes les unes que les autres s’entrecroisent avec l’histoire du tournage, mêlant le comique au montage d’un scénario plutôt  dramatique.

Au fil de l’eau, on ne rêve que d’une chose, que le réalisateur joué par Song Kang Ho, aux multiples récompenses, finisse son film et en voit le résultat tant escompté. À l’instar de son mentor, le cinéaste du film dans le film ne se refuse rien, quitte à tout sacrifier en brûlant le plateau entier. Peu importe les conséquences tant que le chef-d’œuvre est dans la boîte !

Suspense filmique, ambitions empoisonnées, conditions de tournage alambiquées, Cobweb ou Dans la toile traite des désirs pas forcément assouvis et d’hommages pas toujours parfait.

Au plus grand bonheur du public, le soi-disant film qui a causé tant d’aventures (et mésaventures) à nos héros, est projeté. Et quelle surprise…

Cobweb (Dans la Toile) de Kim Jee Woon est présenté Hors Compétition au Festival de Cannes 2023.

Titre original : Geomijip
Par Yeon-Shick Shin
Avec Song Kang-Ho, Im Soo-Jung, Jeon Yeo-bin
Prochainement en salle / 2h 15min / Comédie, Drame
Distributeur : The Jokers / Les Bookmakers

Synopsis : Séoul, 1970 : Kim souhaite refaire la fin de son film « Cobweb ». Mais les autorités de censure, les plaintes des acteurs et des producteurs ne cessent d’interférer et un grand désordre s’installe sur le tournage. Kim doit donc surmonter ce chaos, pour achever ce qu’il pense être son chef-d’œuvre ultime…

Cannes 2023 : The Old Oak, la revanche des feuilles mortes

Le dernier film présenté en compétition sent le vieux bois, celui qui a longtemps séché sous un ciel couvert et en manque d’éclaircies. The Old Oak cherche à en apporter avec autant d’innocence que de bienveillance.

Synopsis : TJ Ballantyne est le propriétaire du « Old Oak », un pub qui est menacé de fermeture après l’arrivée de réfugiés syriens placés dans le village sans aucun préavis. Bientôt, TJ rencontre une jeune Syrienne, Yara, qui possède un appareil photo. Une amitié va naître entre eux…

Souvent comparé aux frères Dardenne, et vice-versa, c’est plutôt le style mi-cru, mi fictionnel d’Olivier Nakache et d’Éric Toledano que ce dernier Ken Loach évoque ici. Moins intense et nerveux que la trajectoire d’un père de famille et livreur à son compte dans Sorry We Missed You, on se rapproche plus de la sensibilité d’un Moi, Daniel Blake, qui lui a octroyé une Palme d’or en 2016.

Le cinéaste établit un nouveau récit sur une revanche à prendre sur la vie, qui commence par une réconciliation avec soi-même. C’est toute la problématique de Tommy Joe Ballantyne (Dave Turner), ou simplement TJ, propriétaire du seul pub dans un patelin paumé du nord de l’Angleterre. On l’appelle The Old Oak et comme son nom l’indique, ce vieux chêne commence à moisir de l’intérieur comme de l’extérieur.

L’arrivée de réfugiés syriens transforme alors le quotidien de cet homme, qui doit faire face aux fantômes du passé. La ville minière hors du temps et au bord de mer possède ses propres traumatismes, sa propre histoire, sa propre révolution et ses propres deuils. Elle est inévitablement hantée par les morts, autant que par les vivants. Des rivalités naissent entre les autochtones et les étrangers, qui ont tout de la pure bonté. Leur regard innocent est presque à contre-courant de ce à quoi Loach nous avait habitué. On ne discerne aucune ambiguïté chez ces gens qui ne demandent pas plus que des vêtements et un vélo pour surmonter les atrocités vécues dans leur pays d’origine.

Et soudain, un appareil photo devient un enjeu de taille pour Yara (Elba Mari). La migrante parle bien anglais, ne porte pas le voile et possède le caractère d’une tigresse protectrice. Son projet est simple : redonner des couleurs à la vie morne que mènent les habitants, qui ont si peu à manger ou à partager, mais c’est dans ce genre de situation extrême que les cœurs s’ouvrent, pour le meilleur et pour le pire. Ceux-ci battent à nouveau grâce aux clichés de la jeune femme, qui capturent l’âme de la ville et révèlent au passage des soucis d’infrastructure, handicapant l’opportunité de faire rebondir le pub.

Loin s’en faut, The Old Oak n’est pas un feel-good movie, mais comme toujours Ken Loach s’engage en faveur des laissés-pour-compte qui, dans leur solidarité, peuvent se hisser vers le haut. Et quand bien même il ne serait pas possible de créer le lieu de vie idéal avec le pub The Old Oak, il est toujours possible de se réunir et de se réconcilier dans la rue, là où nous sommes censés croiser nos regards et manifester notre unité.

The Old Oak de Ken Loach est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2023.

Scénario de Paul Laverty
Avec Debbie Honeywood, Dave Turner, Ebla Mari
Drame

Cannes 2023 : La Chimère (La Chimera), souvenirs d’outre-tombe

Cette boule au ventre, cette sensation vertigineuse qui nous pousse à creuser toujours plus loin, c’est La Chimera, une créature intérieure que l’on projette sur le monde. Le film cherche alors à combattre cette sensation douteuse, en poussant le concept de l’archéologie jusqu’à la moelle.

Synopsis : Chacun poursuit sa chimère sans jamais parvenir à la saisir. Pour certains, c’est un rêve d’argent facile, pour d’autres la quête d’un amour passé… De retour dans sa petite ville du bord de la mer Tyrrhénienne, Arthur retrouve sa bande de Tombaroli, des pilleurs de tombes étrusques et de merveilles archéologiques. Arthur a un don qu’il met au service de ses amis brigands : il ressent le vide. Le vide de la terre dans laquelle se trouvent les vestiges d’un monde passé. Le même vide qu’a laissé en lui le souvenir de son amour perdu, Beniamina.

Déjà un Grand Prix (Les Merveilles) et un prix du scénario (Heureux comme Lazzaro) dans la poche, Alice Rohrwacher est une habituée de la compétition cannoise, sans oublier ses passages à la Quinzaine des réalisateurs. Elle revient avec la ferme intention d’investir le passé pour que ses protagonistes puissent enfin renouer avec l’instant présent.

Le fil d’Ariane

La réalisatrice italienne nous emmène dans l’Étrurie, une région où l’on avait l’habitude de retourner la terre pour accéder aux merveilles de la Rome Antique. Dans les années 80-90, Arthur (Josh O’Connor) semble revenir de loin. Pas en termes de distance mais de temps. L’homme est sans attache et recherche instinctivement les objets perdus et enfouis sous les socles de terre.

Devenu leader d’un groupe de profanateurs malgré lui, Arthur monnaie ses explorations aux plus offrants, pourvu qu’il puisse profiter de son petit cabanon qui lui rappelle tant de souvenirs. L’Histoire nous apprend qu’on finit toujours par piller les générations précédentes. Ses partenaires y voient le profit avant tout, une nécessité dans leur bourgade de terrains vagues et de bâtiments abandonnés.

Alice Rohrwacher passe un coup de brosse sur les paysans démunis, qui boivent, chantent et dansent pour oublier leur malheureuse petite vie. Pour Arthur, qui n’est ni bourreau des cœurs, ni architecte d’intérieur, il se surprend à jouir de ce qu’il possède dans l’instant. Le peu d’échanges cocasses et gestuels qu’il entretient avec Italia (Carol Duarte) pourrait presque faire oublier cette chaîne qu’il traîne autour du coup, ce poids d’un amour disparu et rendu à la terre.

L’Italie semble également avoir oublié certaines chose et ce film peut se voir comme une ode à la mémoire des défunts. Plus on creuse vers le passé, plus l’étude des classes sociales devient pertinente. L’approche est quasi abstraite, avec de nombreux ralentis ou des quatrièmes murs brisés, provoquant ainsi une sensation de plénitude dans la narration.

Dans cette campagne qui n’a donc pas grand-chose à offrir de bon à la surface, tout le monde cherche à combattre la chimère qui empêche d’avancer et de respirer avec les vivants. Le récit est touchant, même s’il aurait gagné à être plus tonique.

La Chimère (La Chimera) est un film d’Alice Rohrwacher est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2023.

Titre original : La Chimera
Avec Isabella Rossellini, Alba Rohrwacher, Josh O’Connor, Vincenzo Nemolato, Carol Duarte, Luca Chikovani…
6 décembre 2023 en salle / 2h 10min / Comédie dramatique, Drame, Comédie
Distributeur : Ad Vitam

Le clair-obscur en peinture : lumière morale, ombres qui hantent

Il suffit d’une lumière qui lacère le noir, d’une ombre qui dévore le visage, d’un contraste qui saigne dans la toile, pour que la peinture cesse d’être surface et devienne expression : une manière de voir qui perce, une intensité qui traverse, une discontinuité qui hante. Le clair-obscur n’est pas technique : il est posture morale, geste ontologique, force qui organise le regard et le corps. De Caravage à ses héritiers contemporains, en passant par le cinéma (The Godfather, Barry Lyndon, The Batman) et la mode (défilés McQueen), le clair-obscur reste la manière dont la peinture dit le réel : lumière morale qui révèle et condamne, ombre qui protège et engloutit.

Le clair-obscur n’est pas simple opposition de valeurs : il est la manière dont la peinture fait surgir le drame humain dans le visible, une expression qui insiste sur l’importance de la peinture comme art qui capture l’âme dans le corps, qui fait de la lumière une vérité morale et de l’ombre une présence invisible mais palpable. Caravage (Michelangelo Merisi da Caravaggio) ne peint pas la lumière ; il la fait surgir du noir comme une révélation violente, une manière de faire qui montre l’importance de la peinture comme art qui perce les apparences pour révéler la vérité intérieure. Dans ses œuvres, la lumière n’éclaire pas innocemment ; elle accuse, elle isole, elle condamne ou sauve – comme le dit Scorsese, « Caravage a créé une lumière morale qui révèle la vérité intérieure des personnages ». Cette lumière morale traverse le cinéma : dans The Godfather, Gordon Willis utilise le clair-obscur pour faire de la famille Corleone un espace de pouvoir sombre et sacré, où les visages émergent du noir comme des masques, la lumière révélant la corruption morale dans un cadrage qui insiste sur l’importance de la peinture comme modèle pour la mise en scène. Dans Barry Lyndon, Kubrick pousse le contraste jusqu’à l’extrême pour faire de chaque plan une peinture vivante où la lumière du XVIIIe siècle devient ironie cruelle, une manière de faire qui montre l’importance de la peinture comme art qui organise le regard et le corps dans un espace moral. Dans la mode, Alexander McQueen reprend le clair-obscur comme drame : ses défilés (Plato’s Atlantis, Horn of Plenty) utilisent des lumières latérales, des ombres qui dévorent les corps, des contrastes qui font saigner la silhouette, une manière de faire qui insiste sur l’importance de la peinture comme source pour la mode, où le corps est traversé par la lumière comme par un jugement. McQueen, influencé par la peinture, déclarait :

« Fashion should be a form of escapism, and not a form of imprisonment »

une citation qui montre l’importance de la peinture comme art libérateur, même dans l’obscurité. Le clair-obscur n’est pas effet ; il est jugement : il perce le spectateur, il traverse le corps jusqu’à ce qu’il ressente le poids de ce qui est montré.

Caravage : lumière morale et ténèbres qui accusent

Caravage fait du clair-obscur une arme ontologique : la lumière ne vient pas d’en haut comme chez les maniéristes ; elle surgit du bas, elle frappe latéralement, elle isole le corps dans un noir absolu, une manière de faire qui montre l’importance de la peinture comme art qui capture l’âme dans le corps, qui fait de la lumière une vérité morale et de l’ombre une présence invisible mais palpable. Dans La Vocation de saint Matthieu, le rayon de lumière coupe l’espace comme une lame : il désigne, il appelle, il juge, révélant la conversion comme un drame intérieur où la lumière perce les ténèbres pour exposer la grâce dans le péché, une scène qui insiste sur l’importance de la peinture comme art qui organise le regard et le corps dans un espace moral. Dans Judith décapitant Holopherne, le sang jaillit comme une lumière rouge dans le noir : le contraste n’est pas décoratif ; il est moral, il fait du meurtre une révélation, une manière de faire qui montre l’importance de la peinture comme art qui traverse le spectateur pour lui faire ressentir la violence comme une présence vivante. Cette lumière morale traverse le cinéma : dans The Godfather, la scène du baptême où Vito est dans l’ombre tandis que la lumière frappe les innocents, insiste sur l’importance de la peinture comme modèle pour la mise en scène, où le clair-obscur organise le regard pour faire sentir la corruption morale comme une ombre qui hante. Le clair-obscur caravagesque n’est pas technique ; il est éthique : il perce, il accuse, il traverse jusqu’à ce que le spectateur ne puisse plus détourner le regard.

Le clair-obscur comme héritage : Barry Lyndon, The Godfather, McQueen

Le clair-obscur caravagesque ne s’arrête pas à la peinture : il devient héritage vivant, une manière de faire qui montre l’importance de la peinture comme art fondateur pour le cinéma et la mode. Dans Barry Lyndon de Kubrick, chaque plan est une peinture du XVIIIe siècle éclairée à la bougie : la lumière est rare, elle frappe les visages comme une sentence, elle fait du luxe une prison sombre – chaque scène de bal ou de duel est éclairée à la bougie, la lumière frappe les visages comme une sentence, faisant de la vanité et de la cruauté une présence palpable. Kubrick, influencé par Caravage, pousse le contraste jusqu’à l’extrême pour faire de chaque plan une peinture vivante où la lumière du XVIIIe siècle devient ironie cruelle, une manière de faire qui montre l’importance de la peinture comme art qui traverse le spectateur pour lui faire ressentir la temporalité comme une ombre qui hante. Dans The Godfather, Gordon Willis utilise le clair-obscur pour faire de la famille Corleone un espace de pouvoir sombre et sacré : les visages émergent du noir comme des masques, la lumière ne flatte pas ; elle isole, elle accuse, elle fait de la scène du bureau une peinture caravagesque où Vito est enveloppé d’ombre tandis que la lumière frappe les suppliants, une description qui insiste sur l’importance de la peinture comme art qui organise le regard et le corps dans un espace moral. Dans la mode, Alexander McQueen reprend le clair-obscur comme drame : ses défilés (Plato’s Atlantis, Horn of Plenty) utilisent des lumières latérales, des ombres qui dévorent les corps, des contrastes qui font saigner la silhouette – le corps est traversé par la lumière comme par un jugement, la silhouette devient figure morale.

Le clair-obscur contemporain : déconstruction et persistance

Le clair-obscur ne disparaît pas avec la modernité : il se réinvente comme geste critique, une manière de faire qui montre l’importance de la peinture comme art qui persiste dans le contemporain. Chez Francis Bacon, le clair-obscur devient violence intérieure : la lumière frappe le visage pour le déformer, l’ombre envahit pour le dissoudre – les figures sont isolées dans un noir absolu, une scène qui insiste sur l’importance de la peinture comme art qui organise le regard et le corps dans un espace moral, où la lumière perce comme un scalpel pour exposer la chair brute. Chez Cindy Sherman, le clair-obscur est mise en scène : elle utilise des lumières dramatiques pour faire du visage un masque, une figure hantée par l’histoire de la peinture, une description qui montre l’importance de la peinture comme art qui traverse le spectateur pour lui faire ressentir la représentation comme une violence. Dans la photographie contemporaine (Hiroshi Sugimoto, Gregory Crewdson), le clair-obscur est théâtre : lumières artificielles qui isolent, ombres qui pèsent – la figure n’est pas vue ; elle est exposée, elle traverse le regard pour imposer une présence qui dérange, une manière de faire qui insiste sur l’importance de la peinture comme art qui organise le regard et le corps dans un espace moral. Le clair-obscur contemporain n’est pas nostalgie ; il est persistance : il perce la surface lisse de l’image numérique, il hante les écrans, il rappelle que la lumière n’est jamais neutre – elle juge, elle accuse, elle traverse jusqu’à ce que le spectateur ressente le poids de ce qui est montré.

Le clair-obscur comme expression morale

Le clair-obscur n’est pas technique : il est expression morale, manière de faire surgir le drame humain dans le visible. De Caravage à McQueen, de The Godfather à Bacon, il reste la forme qui perce : lumière qui révèle et condamne, ombre qui protège et engloutit. Dans un monde saturé d’images lisses et aseptisées, le clair-obscur est résistance : il saigne, il traverse, il hante jusqu’à ce que le regard ne puisse plus détourner les yeux. Il n’éclaire pas ; il accuse : il organise la perception comme un jugement silencieux, il fait du visible une scène morale où le spectateur est toujours déjà impliqué. Le clair-obscur n’est pas passé ; il est présent : il perce, il traverse, il impose une manière de voir qui refuse l’indifférence.

Cannes 2023 : Perfect Days de Wim Wenders

Dans la trempe des films qui ont été réalisés par amour, l’amour de l’existence, l’amour de l’art et des petits plaisirs quotidiens, nous avons Perfect Days. Sublime ode à la vie offerte par nul autre que le réalisateur palmé d’or Wim Wenders.

« Une réflexion émouvante et poétique sur la recherche de la beauté dans le quotidien. » Y a t’il meilleure façon de décrire une œuvre telle que Perfect Days ? Véritable leçon de vie, autant sur le plan émotionnel que psychique, le nouveau long-métrage du talentueux Wim Wenders détrône ses comparses cannois afin de s’installer progressivement dans les mémoires, jusqu’à en devenir une idée, voire une utopie.

Des plus petites choses naissent une grande prospérité. Wenders marque la 76ème édition du Festival de Cannes avec une œuvre puissante et pourtant si élémentaire au cœur d’un voyage cinématographique dans les quartiers de Tokyo.

La performance de Koji Yakusho tient d’une révolution artistique dans cette œuvre coup de cœur, incontestable vaisseau de l’émotion et de la liberté. Digne du prix d’interprétation masculine, l’acteur japonais de The Blood of Wolves ou encore Lost Paradise livre un récital où il s’imprègne entièrement de l’univers qui l’entoure. Tournant le dos à une vie que l’on peut considérer au 21ème siècle de confortable, le personnage d’Hirayama s’épanouit de la vie, du simple fait de lire un livre, d’écouter de la musique, de marcher aux cotés d’ombres architecturales ou de se poser aux cotés de la nature, ou plus à proprement parlé de la vie. À travers ses yeux, plus rien n’a d’importance, une remise en question s’impose et l’on se demande s’il ne vaut pas mieux rejoindre cette philosophie simpliste et pourtant si essentielle.

Car oui, deux ans après l’épidémie mondiale que nous connaissons tous, le cinéaste allemand fait le choix de rappeler les fondamentaux : profiter de la vie, profiter de ce que nous offre le monde, tant artistiquement qu’au niveau terrestre. Car avant l’ère technologique existait avant tout un monde de culture, et Perfect Days incarne cette source de partage, de rappels et de liens. Le réalisateur du récompensé Paris, Texas le retranscrit lorsqu’un soir Hirayama reçoit chez lui sa nièce, élevée dans un monde de bonne fortune et pourtant désireuse de suivre son oncle dans ce quotidien ordinaire et routinier mais d’une paix inestimable. De quoi rappeler que le bonheur ne se cache pas dans les richesses que l’on pense.

Tantôt drôle, beau, triste ou encore libérateur, Perfect Days est tout ce dont le monde a besoin et ne pourrait pas mieux définir une époque idéale à la fois si accessible et si lointaine. Il est temps pour Wim Wenders de remporter une seconde Palme d’or.

Perfect Days de Wim Wenders est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2023.

Par Wim Wenders, Takayuki Takuma
Avec Koji Yakusho, Min Tanaka, Arisa Nakano
29 novembre 2023 en salle / 2h 03min / Drame, Comédie
Distributeur : Haut et Court

Synopsis : Hirayama travaille à l’entretien des toilettes publiques de Tokyo. Il s’épanouit dans une vie simple, et un quotidien très structuré. Il entretient une passion pour la musique, les livres, et les arbres qu’il aime photographier. Son passé va ressurgir au gré de rencontres inattendues.

Cannes 2023 : In Flames, les flammes fatales

Le vent se lève au Pakistan, de même que les flammes s’intensifient pour consumer la gent féminine, prise au piège dans un jeu qui n’est pas le sien. In Flames choisit de rendre la parole aux femmes et de faire taire les fantômes qui hantent leurs nuits.

Synopsis : L’existence précaire d’une mère et de sa fille est perturbée lorsque le patriarche de la famille meurt. Elles doivent alors choisir entre affronter leur passé ou se laisser emporter par leurs peurs.

À coté des tapis rouges et de leurs adorateurs, les plus curieux ont eu l’opportunité de découvrir un film de genre pakistanais bien huilé. Zarrar Khan nous présente Karachi, plus grande cité d’une nation dont les femmes vivent l’horreur du patriarcat au quotidien. In Flames s’ouvre sur un drapeau national sale et poussiéreux. Le portrait d’une société malade ne fait donc aucun doute et résonne avec les situations similaires dans d’autres pays d’Orient et de l’hémisphère sud en général.

Friend request

Miriam (Ramesha Nawal), jeune étudiante en médecine, vit avec sa mère dans un appartement aussi miteux que ceux du quartier. Sa solitude se lit sur son visage, meurtri par un évènement que l’on taira mais que le récit émiette tout du long. Si le suspense est intense, c’est qu’il s’agit avant tout des intentions du cinéaste, qui a fait escale au Canada dans sa jeunesse avant de revenir vivre au Pakistan. Il y réalise des films susceptibles d’être censurés mais parvient toutefois à sortir In Flames clandestinement.

La gestion des séquences éprouvantes du long-métrage est frappante. Il s’y discerne une vérité crue de la dimension sociale du pays, axée sur les relations entre hommes et femmes. Une scène de dialogue sur un blanc rappelle par exemple que le mariage est obligatoire afin de s’assoir à côté d’une personne du sexe opposé. Apparent instant de légèreté, il glace aussi le sang car le spectateur prend la mesure de l’épée de Damoclès qui n’attend qu’un faux pas pour s’abattre sur les ambitions d’une jeunesse, interdite d’épanouissement culturel et sentimental.

In Flames est une œuvre dénonçant le patriarcat, mais il s’agit également d’une histoire de fantômes, où la solidarité féminine compte plus que tout pour gagner des droits, de l’indépendance et du respect. Le récit s’érige sur des codes fantastique, voire horrifiques, où des sifflements récurrents ramènent l’héroïne à ses traumatismes, qui entravent sa liberté. Zarrar Khan choisit alors de lutter pour soulager ses personnages d’un tel fardeau, en hommage à toutes celles qu’il a connues et qui partagent ce sentiment désagréable d’être constamment oppressées.

In Flames de Zarrar Kahn est présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes 2023

Prochainement en salle / 1h 38min / Drame, Epouvante-horreur
Avec Ramesha Nawal, Bakhtawar Mazhar, Omar Javaid..
Distributeur : The Jokers / Les Bookmakers

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par In Flames (@inflamesmovie)

 

Cannes 2023 : L’Été dernier, pour l’amour du pire

Les fleurs ont éclos, le soleil est de retour, c’est la même chose chaque année. L’Été dernier ne fait pas exception en matière de sentiments, s’il en existe bel et bien dans cet outrageux nanar en compétition.

Synopsis : Une avocate renommée met en péril sa carrière et menace de briser sa famille en ayant une liaison avec son beau-fils de 17 ans.

Catherine Breillat revient de loin, neuf ans sans réalisation, pour porter une caméra trop lourde pour elle et se rabat inévitablement sur une expérience singulière du visionnage du film danois Dronnigen (Queen of Hearts) de May el-Toukhy. L’autrice d’Une vieille maîtresse et de La Belle endormie connaît davantage Un moment d’égarement (2015) qu’un grand élan révélateur dans le remake qu’elle conçoit. L’amour toxique et interdit entre une mère et son beau-fils sont des sujets légitimes, mais ce qui transparaît dans ce film est tout à fait grotesque, au point de rire jaune dans les scènes de haute tension, mais de maigre sensation.

Anne aime Pierre, Pierre aime Anne, mais le fiston de Pierre aime Anne. Constamment et symboliquement représenté entre ses deux parents, Théo (Samuel Kirscher), un adolescent rebelle qui n’en a plus rien à faire du SIDA ou de multiplier ses conquêtes, se découvre des sentiments. Le jeune mineur ne se doute pas une seconde du mal qu’il peut engendrer en embrassant à pleine bouche sa belle-mère, campée par une Léa Drucker solaire, mais qui ne sert évidemment pas cette intrigue qui a tout d’un prétexte érotique.

Le sexe devient un moyen de pression, en plus d’être l’aboutissement d’une séduction. Ce jeu n’est ni abordé avec finesse, ni exploité par la suite comme un enjeu moral. Anne, avocate dans les abus sexuels familiaux se trouve alors dans une impasse œdipienne. Elle invoque le déni, traité de manière assez légère pour ne pas dire inexistante, car on y arrive à ce moment fatidique des vérités dissimulées et cela a de quoi nous faire oublier ces instants de vie et de gaîté avec les deux filles adoptives d’Anne. Il ne reste que cette odeur infecte et ce goût amer qui reste en travers de la gorge, tellement on ricane nerveusement devant l’absurde tragédie incestueuse. On ne retombe pas en enfance avec le geste, mais bien avec des intentions de mise en scène, confuses pour la majorité, ce qui rend l’expérience insoutenable.

Nous nous doutions déjà que la compétition renouvelée risquait de bouleverser cette édition. Il est donc concevable et recevable d’y trouver tout un tas d’œuvres, synonyme de remous. Et s’il fallait estampiller l’un d’entre eux comme nanar, c’est chose faite et c’est évidemment regrettable. L’Été dernier ne fait pas que décevoir par son expressionnisme malsain, quand bien même on écarte tout jugement de cette relation incestueuse. Là où le bât blesse, c’est dans ce refus de confronter l’amour et le désir des protagonistes, simplement consommés dans un élan juvénile, de manière gratuite et artificielle. On se lève alors rapidement et on prie pour qu’une telle infamie ne déborde pas davantage de la salle de projection.

L’Été dernier de Catherine Breillat est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2023.

Remake du film danois, Dronningen (Queen of Hearts), réalisé par May el-Toukhy en 2019.

De Catherine Breillat
Par Catherine Breillat
Avec Angela Chen, Léa Drucker, Samuel Kircher
20 septembre 2023 en salle / 1h 44min / Thriller, Drame
Distributeur : Pyramide Distribution

Cannes 2023 : 100 years of Warner Bros de Leslie Iwerks

Une histoire de famille, une histoire de business puis une histoire d’amour, retour sur 100 ans d’existence de la Warner Bros, l’une des plus grosses sociétés de production cinématographique au monde, au travers de multiples interviews et images d’archives.

Comment parler de 100 ans de cinéma avec près de 5000 films à son actif ? Tantôt révolutionnaire, tantôt avare, la grande maison Warner Bros a eu son lot de triomphes et de désagréments. Leslie Iwerks n’en est pas à son premier exploit archéologique puisqu’en 2007 sort L’Histoire de Pixar, qui retrace avec grande émotion les étapes de création et de déboires d’une des plus grandes maisons du cinéma d’animation. Ici, et ce pour le centième anniversaire du troisième plus vieux studio de cinéma américain encore en activité, Iwerks ne fait pas les choses à moitié puisqu’elle décide de consacrer quatre films d’une heure chacun à ce grand monstre de distribution.

Deux d’entres eux ont été présentés dans cette nouvelle édition cannoise lors d’une séance exceptionnelle dans la salle Agnès Varda, grand nom du Festival de Cannes, sur le fondement ancestral de la famille Warner jusqu’au mouvement du nouvel Hollywood. 100 years of Warner Bros connaît parfaitement son sujet et raconte sans pudeur l’histoire des frères Warner, d’abord rêveurs puis avides de pouvoir, triste vérité qui causera leur perte des années plus tard, tant au niveau des studios que de leur patrimoine familial, une promesse plus qu’une richesse à savoir le serment de toujours rester liés.

Plus qu’une simple histoire de famille, les studios Warner sont avant tout une histoire de passionnés, ce que l’on peut aisément ressentir au travers de divers entretiens avec des cinéastes de renom tels que Martin Scorsese, Clint Eastwood, Oprah Winfrey ou encore des membres de la famille des quatre fondateurs, mais il est également question de révolution, car Warner Bros est aussi et avant tout, l’un des précurseurs du son synchronisé avec notamment The Jazz singer qui marquera l’ère du cinéma sonore en 1927.
D’un revers un peu plus sombre, comme dans toute industrie, Iwerks ne lésine sur aucun détail et s’aide de diverses et rares interviews d’acteurs, réalisateurs ou actrices qui n’ont pas hésité à se prononcer sur les méthodes douteuses de Jack Warner (comme Olivia de Havilland ou encore Bette Davis), le plus tyran et cupide de la fratrie dont l’ambition eut raison du matériau originel : l’amour du cinéma.

Anecdotes, ressentis ou encore confessions, 100 years of Warner Bros est un documentaire d’une richesse absolue pour tous les cinéphiles ou historiens du monde, et bien que quelques commentaires imagés soient d’une maladresse presque attendrissante, ce film en quatre parties a le don si particulier de ne jamais lester son sujet mais de, à chaque instant, prendre plaisir à partager un art universel.

100 years of Warner Bros (100 Ans de Warner Bros), un documentaire de Leslie Iwerks fait partie de la sélection Cannes Classics 2023 : les documentaires.

Date de sortie inconnue / 2h00min / Documentaire
Avec Martin Scorsese, Clint Eastwood, Christopher Nolan, Oprah Winfrey, Chris Columbus,…

Synopsis : Ce documentaire explore l’origine, l’évolution et la longévité du studio Warner Bros. – d’une affaire de famille à un géant mondial – à l’occasion de son 100e anniversaire en 2023. Mettant en scène des cinéastes, des acteurs et des dirigeants de légende qui ont créé certaines des histoires les plus marquantes, 100 Ans de Warner Bros. raconte l’histoire de la passion et de l’innovation, et propose un voyage dans les coulisses de « ce dont les rêves sont faits ».