Le mythe du « Parrain »: mafia, religion et pouvoir

Francis Ford Coppola a réussi à transformer une histoire de mafia en une métaphore saisissante de l’Amérique capitaliste. Le Parrain explore des thèmes intemporels tels que la famille, l’honneur et la religion, tout en critiquant l’hypocrisie et la violence inhérentes à la société américaine. Cet article vous propose une analyse en profondeur de ce chef-d’œuvre du septième art.

« I believe in America…« . Une tête émerge de l’obscurité. Dès la première phrase, le parti pris du film est posé. Loin de montrer les activités criminelles de la mafia – le mot ne sera pas prononcé et on ne verra aucune victime civile -, Coppola va nous la présenter comme une métaphore de l’Amérique capitaliste. Famille, honneur et religion sont ses trois mamelles, celles que l’on expose au grand jour comme chez nous le sacro-saint liberté-égalité-fraternité. Profit, cruauté et violence, voilà ce qui constitue le côté obscur de la force. Cette mafia que vous condamnez hypocritement est à l’image de la nation dont vous êtes si fiers, lance le jeune cinéaste aux Américains. Son Parrain s’avère donc très largement métaphorique. Ainsi, lorsque l’un des mafieux est exécuté pour traîtrise au milieu des blés, la statue de la Liberté émerge-t-elle, au fond, des champs. « I believe in America »… la formule se charge d’ironie.

Formellement, ce film de près de 3h qui passe à toute vitesse est une splendeur. La caméra bouge très peu, uniquement lorsque nécessaire et pour marquer les moments où une emphase est requise. Tout y est juste, d’une façon presque miraculeuse. Ce qui sied bien à un film à ce point imprégné de religiosité, entre tragédie grecque et références bibliques.

L’influence religieuse dans la mafia

Revenons à l’incipit. Notre homme, un dénommé Bonasera, vient réclamer justice pour sa fille qu’on a tenté de violer, car cette Amérique, en laquelle il croit pourtant, s’en avère incapable. Lorsque la justice des hommes faillit, reste la justice divine. En anglais, « parrain » se dit « Godfather », Dieu le Père donc. Bonasera s’adresse à Don Vito Corleone comme à Dieu, en tout cas celui de l’Ancien Testament : il le supplie de le venger. Mais « Dieu » lui fait remarquer qu’il s’y prend mal : il vient raconter son histoire et demander un service au lieu de se lier d’amitié d’abord avec lui. Manque de respect. Bonasera finit par baiser la main du Parrain, comme le font les Catholiques avec le pape. (Il en va de même pour un bon nombre de fidèles qui croient que prier, c’est demander à Dieu, alors qu’il s’agit d’abord d’une attitude d’écoute et d’humilité. La métaphore du cinéaste va peut-être jusque-là.)

La mafia que nous montre Coppola suinte le religieux, avec sa solennité, ses interdits, ses rituels et ses traditions. Par exemple, l’une de ses traditions, venue de Sicile, est que le jour où l’on marie sa fille on ne peut refuser aucun service. D’où le défilé dans ce bureau sombre à l’étage alors qu’en bas, sous un soleil éclatant, la fête bat son plein. Il y a la façade riante de l’extérieur, ces danses traditionnelles et ce micro où chacun vient pousser la chansonnette, et il y a l’envers du décor, ces lieux obscurs où se prennent des décisions fatales. On doit à Gordon Willis cet étonnant travail sur la lumière, une lumière brunâtre, jaune, sous-exposée, qui fit hurler les studios mais traduit très bien la face diabolique du Don autant qu’une atmosphère de confessionnal. Car Coppola s’attaque aussi à l’hypocrisie de la religion. On le verra plus nettement dans la grande scène finale du baptême.

Bonasera s’est vu accorder sa requête, à charge de revanche bien sûr. Pendant ce temps, Luca Barsi répète un peu comiquement son discours. Comme réalité et fiction se mêlent sans cesse dans le film, on apprendra que l’acteur Lenny Montana, un lutteur réellement lié à une famille mafieuse, était liquéfié à l’idée de jouer une scène avec le « pape du cinéma » Brando. Coppola a utilisé ce trac dans son film.

Au titre du religieux, on notera que trois sacrements scandent le film : un mariage, celui de Connie donc, la fille de Corleone, auquel s’ajoutera celui de Michael en Sicile ; un enterrement, celui de Don Corleone vers la fin du film ; un baptême, celui du neveu de Michael un peu plus tard encore. Lors de ces cérémonies se produiront à chaque fois des événements décisifs. On sait, et Scorsese ne cessera de le confirmer, que l’Italie est pétrie de religieux, ce qui n’empêche pas les pires horreurs d’être commises, au nom du business, religion concurrente.

« Il nous prend pour des assassins« , lance Don Corleone, évoquant le croque-mort Bonasera. Le clan Corleone fait du business certes, mais en respectant scrupuleusement un code moral : le jeu et la prostitution oui, on ne fait qu’exploiter des faiblesses humaines, mais pas la drogue qui tue, ou alors, au pire, sans vendre aux enfants. Le monde de la pègre change, mais Don Corleone va s’affirmer comme celui qui défend une éthique des « affaires ». Il refuse ainsi une offre, ce qui ne se fait pas : renvoyer Sollozzo dit le Turc venu en émissaire de la famille Tattaglia, c’est signer son arrêt de mort. Avec nous ou contre nous, mais pas neutre ! Dans une scène filmée en plongée, on verra Vito à terre parmi les oranges qu’il vient d’acheter, criblé de balles.

Comme on a affaire à un surhomme il va s’en remettre, mais le Godfather se sait à présent en sursis. Il s’agit de passer le flambeau. Mais à qui ?

Les trois fils de Vito Corleone : héritage et tragédie

Vito a trois fils et une fille, auxquels s’ajoute un fils adoptif.

Fredo, l’aîné, est un faible. Il n’a ni le caractère ni les épaules pour reprendre les rênes de la maison. On l’éloigne à Las Vegas. Plus tard, on constatera que Moe Green a pris l’ascendant sur lui et que Fredo ose, péché suprême, prendre parti contre le clan Corleone. L’homme, plutôt adepte des frivolités de style petites pépés, est indigne de son patronyme.

Sonny (James Caan), au contraire, a un caractère bien trempé. Un peu trop même : bouillonnant, il est prompt à partir en guerre. Y compris par la bagarre si sa soeur est en jeu : ainsi, dans l’un des morceaux de bravoure du film, le verra-t-on devant un jet d’eau bastonner sauvagement Carlo Rizzi, le mari de sa soeur qui a osé lever la main sur elle. Classique susceptibilité des Italiens dès qu’il s’agit de leurs soeurs. Mais dès la scène du mariage on avait pu le voir corriger un journaliste, le jetant à terre avant de lui lancer des billets froissés, geste typique des mafieux. Cette impulsivité le perdra : un coup de fil de sa soeur de nouveau corrigée par son homme suite à une savoureuse scène de ménage où Connie casse toutes les assiettes (autre concession aux producteurs qui réclamaient plus de violence) le fera sortir de chez lui, tombant dans un piège. Il finira troué de balles, dans une scène impressionnante tournée en hommage au final du Bonnie & Clyde d’Arthur Penn. Dans une réunion de parrains, évoquant le Conseil d’administration d’une multinationale, Don Vito tentera de mettre fin à ce cycle de violence, affirmant renoncer à venger son fils. Le dieu de vengeance veut se faire dieu de miséricorde, mais les choses ne seront pas si simples : on comprend que c’est Barzini et non Tattaglia qui tire les ficelles, et qu’il n’entend pas s’arrêter là…

Tom, le fils adoptif incarné par Robert Duvall, est l’homme qui prend de la hauteur : il ne cesse de réfréner les ardeurs guerrières de Sonny. Il pourrait être l’héritier mais ne sera jamais que consigliere (conseiller) car il n’a pas de sang Corleone. Loyal, posé, intelligent, mais étranger.

Enfin, il y a Michael, qui allie le sang froid de Tom et le charisme de Sonny : l’héritier, ce sera lui. On le découvre au mariage, avec sa petite amie Kay. C’est un héros de la seconde guerre mondiale qui vient de s’achever. Un détail important car justifiant par la suite sa carrure de leader et sa capacité à tuer froidement. Ce passé militaire permet aussi d’interroger la mince frontière qui sépare la légalité de l’illégalité, notamment concernant la violence… Ce que résumera Michael à la fin : à Kay qui lui oppose que les sénateurs, eux, n’ont pas de sang sur les mains, il répond qu’elle est « bien naïve » et que « dans 5 ans, tout cela sera légal« …

Attablé un peu à l’écart lors du mariage, Michael présente à Kay ses frères, vantant au passage la bonté du paternel. Celui-ci a en effet adopté Tom qui était abandonné, mais aussi Johnny Fontana, un crooner inspiré de Sinatra qu’on verra mettre les filles en pâmoison. Ce dernier mérite un aparté.

Il va en effet demander lui aussi une audience au « pape » afin d’obtenir ce qu’un producteur hollywoodien lui refuse : un rôle dans l’un des ses films. Comme il pleurniche un peu trop, Don Vito le tance : « conduis-toi comme un homme ! » (la culture machiste innerve tout le film, les femmes ne prenant aucune part aux affaires). Mais il accèdera à la requête de son protégé : c’est le très diplomate Tom qui sera envoyé pour formuler l’une de ces fameuses offres qu’on ne peut pas refuser. Le producteur reste intraitable, ce qui lui vaudra la découverte de la tête de son pur-sang chéri dans son lit. Une concession faite par un Coppola réticent au sensationnel, aux studios qui tenaient à ce passage du roman dont est tiré le film. En effet, la scène est marquante, même si passablement invraisemblable : qu’on puisse glisser dans le lit d’un gars une tête ensanglantée sans le réveiller, voilà qui est difficile à croire. Enfin, concernant l’histoire de Fontana, il faut noter la résonance qu’elle a avec le tournage du Parrain. D’une part Giani Ruso, qui joue Rizzi, fut bel et bien imposé par la pègre qui voulait contrôler le film ! Le mafieux n’était d’ailleurs guère apprécié de James Caan et celui-ci eut la main assez leste dans la scène de la correction en pleine rue… D’autre part Coppola dut lui-même batailler auprès des studios pour imposer Brando et Pacino dans les deux rôles principaux. Enfin, Sinatra fit pression pour jouer le rôle qu’il avait inspiré mais… sans succès ! Vertigineux. Fin de la parenthèse Fontana, pas totalement hors sujet puisque le crooner est considéré un peu comme le cinquième fils de Vito.

Revenons à Michael donc. Au départ, il entend rester du bon côté de la force. Il semble naïf, gentil garçon, moqué même par Clemenza parce qu’il n’ose pas dire à sa femme qu’il l’aime au téléphone. Il est d’ailleurs, significativement, celui qui est « en retard sur la photo ». Il va en effet rejoindre le clan, mais avec un temps de décalage…. Pour l’heure, on le voit échangeant des mots doux avec sa Kay, faisant des courses à Noël. Son père a l’ambition d’en faire un sénateur : encore une illustration de la collision mafia-politique, la frontière entre les deux étant plus mince qu’un papier de cigarette. C’est ici le clan Kennedy qui aurait inspiré Coppola – la demeure des Corleone ressemble ainsi à celle de la célèbre famille. Vito est celui qui a tous les contacts politiques, ce qui assure sa suprématie auprès des quatre autres « familles ».

La montée en puissance de Michael Corleone

Tout, pour Michael, bascule lorsque la vie de son père est mise en jeu dans l’attentat organisé par le Turc. Michael se rend à l’hôpital, qu’il trouve désert de tout gardien. Tout semble avoir été fait pour que le clan Tattaglia vienne finir le travail. Avec l’infirmière, ils vont bouger de place le lit du grand blessé. On voit Michael prendre la main de son père, qui laisse échapper une larme. Ce sera bien lui l’héritier. Une trajectoire qui a tout de la tragédie grecque : Michael a voulu échapper à son destin mais le sort le rattrape. Le sang mafieux coule dans ses veines, il va falloir qu’il se salisse les mains. L’autre électrochoc est le coup que lui porte le flic ripoux vendu au clan Tattaglia : son honneur est touché, ce qui ne se pardonne pas.

C’est donc après cette nuit à l’hôpital que Michael va se proposer pour éliminer d’un coup le Turc et le flic. Une sorte de rite initiatique où notre homme conquiert ses galons, tel le soldat qu’il fut dans l’armée US. Ce qui nous vaut un autre moment d’anthologie, la scène au restaurant, où Michael va chercher une arme préalablement dissimulée aux toilettes (une idée qui sera intelligemment reprise par Luc Besson dans Nikita) : le suspense ménagé alors qu’il ne semble pas trouver l’arme, le gros plan sur Al Pacino comme habité par ce qu’il va faire, les deux balles dans la tête alors qu’un métro passe à ce moment-là… la séquence est captivante. Notons, puisque la porosité entre le film et sa fabrique est une constante, que c’est aussi cette scène qui permit à Al Pacino de convaincre les Studios et l’équipe technique qu’il était l’homme du rôle. Sa métamorphose est en effet impressionnante.

Comme le Christ se retira 40 jours au désert avant d’accomplir sa mission, Michael doit au préalable, par sécurité, s’exiler en Sicile, où sont ses racines. Précisément dans le village nommé Corleone. Une sorte de paradis perdu, dont les beaux murs de pierres tranchent avec le New York froid que Michael a quitté. On note cet hématome persistant au visage : ce n’est pas encore Scarface, mais Michael porte longtemps, comme un stigmate, la trace du coup qui le décida à plonger dans le monde du crime. Au détour d’un chemin, il croise Appolonia, en tombe amoureux, obtient sa main au culot – déjà, son talent sûr de lui-même s’exprime. Mariage, fête traditionnelle, nuit de noce tout en délicatesse. Fidèle à son opposition bien/mal, Coppola alterne avec les tueries à New York. Puis retourne au pays de l’innocence, avec les jeux enfantins des deux époux au volant d’une voiture. Mais une fois de plus, le destin de Michael le rattrape : une voiture piégée lui enlève sa jeune épouse. Plus qu’à rentrer à New York.

Don Vito l’affirme à son clan : c’est à présent Michael qui va prendre les décisions. Coppola nous montre le père donnant ses dernières directives au fils. Notamment celle-ci : méfie-toi de celui qui te proposera une rencontre avec Barzini. Ce sera Tessio, qu’on avait découvert au mariage en géant débonnaire dansant avec une petite fille. Il sera démasqué à l’enterrement de Don Vito, comme ce dernier l’avait prophétisé.

Le scénario ne prévoyait pas de montrer la mort du Godfather mais, comme souvent lors de ce tournage, Coppola a improvisé : dans une scène tournée en cachette des producteurs (!), il montre Don Vito jouant avec l’un de ses petits fils, se grimant en monstre avant de le poursuivre parmi les plans de tomates, et de s’effondrer, victime d’un arrêt cardiaque. L’enfant croit toujours au jeu. L’idée d’ancrer la fin du gangster dans le monde de l’enfance est merveilleuse.

C’est donc à présent Michael le boss. Puisque le Christ fut intronisé par Jean le Baptiste, Coppola met en scène le sacre de son héros lors d’un baptême : celui du deuxième fils de Connie dont il est… le parrain. Là est la scène magistrale du film, le moment inoubliable : le montage alterné entre la cérémonie à l’église et l’assassinat des chefs des autres familles, Philip Tattaglia, Emilio Barzini, Victor Stracci, Raphael Cuneo, ainsi que Moe Greene à Las Vegas. Décharge de chevrotine, balle dans les lunettes, couple canardé au lit, mitraillage dans une porte battante d’hôtel… tout cela pendant que Michael s’engage à renoncer au mal, comme on le fait au cours de la liturgie. La messe est dite ! Tessio se voit démasqué, de même que Carlo Rizzi, le traître, ver dans le fruit introduit lors de la cérémonie de mariage d’ouverture : il finit étranglé (comme Luca Brasi l’avait été plus tôt de façon saisissante par le clan Tattaglia), sa chaussure venant percer le pare-brise, image marquante.

Lorsque le film s’achève, on voit les hommes de son clan lui baiser la main, comme Bonasera pour Don Vito au début du film. Le passage de relais est achevé. Sur le plan amoureux, Michael a récupéré sa Kay, non sans lui avoir menti, à la fois par omission (pas un mot sur le mariage contracté en Sicile) et ouvertement (en niant sa responsabilité dans les meurtres récemment commis, notamment celui de Carlo). D’une part les affaires et la vie familiale doivent être séparées de manière étanche (lors d’un déjeuner, on rappelle qu’on ne parle pas des affaires à table), d’autre part Kay n’a pas de sang Corleone et est donc toujours tenue à l’écart de ce que trame le clan. Sens de cette porte qui se ferme sur elle, au moment où le film s’achève. On se souvient soudain qu’elle avait été entraînée de force par Michael pour figurer sur la photo de mariage, et qu’elle s’y situait à l’extrémité, pas au centre. On comparera aussi l’attitude tendre du jeune Michael au mariage avec la face crispée, colérique, qu’il oppose à Kay à la fin, lorsqu’elle se fait insistante pour savoir ce qu’il s’est passé.

Cette mue spectaculaire d’un garçon propre sur lui en Parrain impitoyable, on la doit au jeu d’Al Pacino : il se transforme littéralement au fil du film, affirmant de plus en plus sa détermination et son charisme. Bluffante métamorphose. On notera que Pacino est presque une anagramme de Capone…

Réalité et fiction : correspondances et mises en abyme

Si le film est une métaphore de l’Amérique comme pourront en signer (en singer ?) dans son sillage d’autres cinéastes du Nouvel Hollywood comme Scorsese, de Palma ou Cimino, il faut noter aussi les nombreuses correspondances entre ce qu’il raconte et les conditions de sa réalisation.

On l’a vu, Le Parrain est d’abord une histoire de famille, fût-elle racontée sur le mode sanglant des Astrides. La réalisation du film aussi fut une histoire de famille : le père de Coppola signa la musique de la scène de mariage inaugurale, sa mère et sa sœur furent embauchées comme figurante ou comédienne et c’est sa fille, une certaine Sofia, qui est baptisée au titre du deuxième neveu de Michael.

Nous avons déjà évoqué les résonances du film par rapport au réel avec Sinatra ou les mafieux dans leurs propres rôles. Une lecture peut être faite aussi par rapport au cinéma : Brando, acteur vieillissant, que l’on disait fini au moment où Coppola le ressuscita, passe le relais à Al Pacino, étoile montante qui va percer avec ce rôle. Son ascension, c’est aussi celle de Coppola lui-même puisque son film lui apportera autant la gloire que de conséquents moyens financiers lui permettant de réaliser ses ambitions.

* * *

Premier grand succès de Coppola, Le Parrain peut être rapproché du premier long-métrage de son grand ami George Lucas, American Graffiti : on y constate ces mêmes interférences avec la réalité ainsi que la priorité donnée à l’intuition sur le plateau, cette chance aussi donnée à l’improvisation, qui firent tourner en bourrique l’équipe technique (notamment Gordon Willis), habituée à ce que soit scrupuleusement respecté le plan de tournage. Modernité d’une approche qui rend le film aujourd’hui intemporel. Mythique même, si l’on en juge par l’abondante littérature qu’il a suscité.

Certes, on pourra reprocher au film son parti pris : occulter totalement le mal que fait la mafia. Coppola, qui ne voulait surtout pas écorner l’image de son pays d’origine, a choisi de ne montrer, en somme, que la violence générée par la guerre des familles. Rien sur le sort des filles prostituées ni sur le racket des honnêtes gens.Tant qu’on ne vend pas de la drogue on est quasiment vertueux. Le triptyque famille-honneur-religion est, on l’a dit, l’arbre qui cache la forêt, et cette forêt, on ne la verra guère. Appelons ça une licence artistique.

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Jérôme Duvivier
Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
Chanteur et enseignant en jazz, j’ai une deuxième passion : le cinéma. Un lointain atavisme familial peut-être, puisque Julien Duvivier était mon grand oncle ! Mes critiques sont plutôt des analyses car ce que j’aime avant tout c’est exprimer tout ce qu’il y a à tirer d’une œuvre. Ces analyses sont volontiers descriptives pour que le lecteur puisse revivre le film. Mes héros en cinéma ? Ils sont nombreux et aux quatre coins du globe. Liste non exhaustive ! D’est en ouest, chez les cinéastes vivants : Hamagushi, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Rasoulof, Nuri Bilge Ceylan, Pawlikowski, Skolimowski, Cristian Mungiu, Béla Tarr, Milos Forman, Kaurismäki, les Dardenne, Jonathan Glazer, Ruben Östlund, Lars Von Trier, Pedro Costa, Jodorowsky, Iñarritu, Francis Ford Coppola… Et chez les anciens : Kurosawa, Ozu, Eisenstein, Kalatozov, Tarkovski, Satyajit Ray, Kiarostami, Murnau, Fassbinder, Fritz Lang, Dreyer, Fellini, Pasolini, Chantal Akerman, Agnès Varda, Bresson, Renoir, Carné, Buñuel, Hitchcock, Kubrick, Bergman, Raoul Ruiz, John Ford, Orson Welles, Buster Keaton, Chaplin… Des chefs d’oeuvre ? "Le voyage à Tokyo", "Barberousse", "Le cuirassé Potemkine", "Quand passent les cigognes", "Nostalgia", "M le Maudit", "L’aurore", "Fanny et Alexandre", "Jeanne Dielman", "Le Bonheur", "Au hasard Balthazar", "L'année dernière à Marienbad", "Le procès", "L’homme qui tua Liberty Valence", "Vertigo", "Le Parrain", "Les harmonies Werckmeister"…

Woman and Child : la vengeance d’une femme

Avec "Woman and Child", Saeed Roustaee trace le destin d'une femme déterminée à trouver les coupables du malheur qui l'accable pour les châtier. Le portrait poignant d'une Médée autant que d'une Méduse qui, impuissante à se venger, finira par choisir une autre voie. Magistralement mise en scène.   

The Mastermind – La lente dérive d’un braqueur de pacotille

Après le western (La Dernière piste, First Cow), Kelly Reichardt s'emploie à déconstruire le film de braquage. Le casse, loufoque, est vite expédié, laissant la place à la longue dérive de notre gangster de pacotille. Une cavale au rythme lent, parfois trop, mais dont les riches saveurs se révèlent après coup. Dans la continuité de cette cinéaste adepte du "presque rien".

Father Mother Sister Brother : la famille dans tous ses états

Avec ces trois récits subtilement reliés entre eux, Jim Jarmusch évoque le rapport qu'entretiennent les adultes à leurs parents âgés. Les deux premières parties racontent l'éloignement que le temps a créé, suscitant un malaise. Lorsque les parents décèdent, ne reste qu'un poids, encombrant lui aussi. Un constat magistralement orchestré, entre ironie et gravité, et un authentique geste de cinéma.