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Cannes 2026 : rencontre avec Guillaume Massart pour « La Détention »

À l’ACID Cannes 2026, Guillaume Massart revient sur ses deux longs-métrages documentaires consacrés au monde carcéral, La Liberté et La Détention, et sur ce qui les relie : une même volonté de filmer ce qu’on ne voit jamais et de comprendre pourquoi.

Qu’est-ce qu’on sait, vraiment, de la prison ? On en a tous des images en tête : les barreaux, les coursives, les portes qui claquent. Des images de films, le plus souvent. Des clichés, au sens propre du terme. C’est précisément contre cet imaginaire figé que travaille Guillaume Massart, documentariste dont les deux longs-métrages forment aujourd’hui un diptyque singulier sur l’univers carcéral.

Dans La Liberté (2020), il filmait des hommes condamnés pour les crimes les plus graves au sein de Casabianda, l’unique prison ouverte de France. Dans La Détention (2026), il tourne sa caméra vers l’École nationale d’administration pénitentiaire, où se forment les futurs surveillants. Deux films, deux angles radicalement différents, et pourtant la même question se pose : qu’est-ce que la prison fait aux gens, à ceux qu’elle enferme comme à ceux qui l’habitent au quotidien ?

« Soudain, ils sont dans l’urgence de dire, pour témoigner bien sûr, mais aussi pour savoir quoi faire à l’avenir. »


Dans La Liberté, vous filmiez des hommes condamnés pour les crimes les plus infamants qui soient, et pourtant vous leur donniez la parole. Dans La Détention, vous retournez la caméra vers ceux qu’on ne voit jamais non plus, mais pour des raisons inverses. Est-ce que vos films parlent moins de prison que d’invisibilité ?

Je ne sais pas si la prison relève exactement de l’invisible. Je crois que sa représentation existe en fait assez fortement, mais qu’elle est communément dominée par plusieurs clichés, qui sont fermement ancrés dans l’inconscient collectif.

Pourtant il y a bien une certaine exposition, malgré tout, des réalités carcérales. Elle est portée par des voix publiques, qu’il s’agisse de celles des équipes de Contrôleurs généraux des lieux de privation de liberté, des associations telles que l’OIP, ou même des syndicats pénitentiaires — toutes voix dont on ne peut pas dire qu’elles soient exactement tenues au silence. Mais elles ne parviennent pas à s’imposer dans le champ des représentations.

Et c’est donc une question d’image : en 2000, Harun Farocki, dans Images de prison, un peu comme il l’avait fait 5 ans plus tôt en compilant les images de sorties d’usines, fait le bilan de cent ans d’histoire de la représentation de la prison au cinéma. Et il est flagrant qu’elle n’a fait que bégayer. Couloirs froids rythmés de portes épaisses, silhouettes strictes du personnel pénitentiaire à l’heure de l’extinction des feux, cours grillagées, cellules étroites faiblement éclairées par les lueurs hachurées d’une fenêtre à barreaux… « Que de fois le cinéma a montré cela ! », soupire le commentaire. La stratégie institutionnelle qui a consisté à reléguer la prison derrière ses signes extérieurs de sécurité, derrière ses hauts murs, ses grilles, ses barreaux, est parvenue à cela : filmer la prison revient la plupart du temps à filmer justement ces hauts murs, ces grilles, ces barreaux, qui font écran au risque, aux luttes, aux énergies, aux trajectoires vitales et essentielles.

Du côté de la fiction, on peut certes franchir ces murs, mais c’est pour charrier du spectacle : incroyables évasions, dangerosité exacerbée de certains détenus, portraits monstrueux… Et le résultat est au final le même : les images de prison véhiculent, à dessein, les fantasmes et les peurs que la société doit projeter sur l’univers carcéral, dont elle attend qu’il soit dissuasif. Le documentaire s’en trouve évidemment vite contaminé, qui aime à reprendre les codes de mise en scène de la fiction et les aggrave parfois par certains stigmates télévisuels, notamment le floutage des visages — enjeu majeur pour les documentaristes, qui se démènent pour conserver le droit à l’image, mais bataille réglée pour les journalistes, qui ont pris le pli de flouter, pixeliser, ou désormais remplacer numériquement les visages des personnes détenues avec le concours de l’IA. À quelques exceptions près (notamment De jour comme de nuit, de Renaud Victor), il est donc très difficile de faire surgir une autre représentation de la prison.

Quand j’ai tourné La Liberté, c’est le personnel pénitentiaire qui, le premier jour du tournage, a décidé de s’escamoter de l’image. Et je me suis retrouvé penaud, dans la cour, à ne plus savoir que filmer, puisqu’il me semblait improbable que les personnes détenues souhaitent l’être — la suite me prouvera le contraire. J’étais pourtant dans la prison la plus atypique de France : Casabianda, cette prison sans barreaux, cette prison ouverte en bord de mer où les travaux des champs remplacent les habituels ateliers d’empaquetage, où la forêt remplace le mur d’enceinte, où le ciel bleu n’est entaché par aucun filin anti-hélicoptère ni aucun mirador… Donc, théoriquement, je me tenais à l’endroit précis où la prison pouvait être vue sans son décorum habituel, sans ses barreaux qui bloquent la vue. Et peut-être aussi à l’endroit où l’institution prison aurait pu en profiter pour exhiber sans rougir son idéal, son utopie de la réinsertion et de la contrainte vertueuse.

Mais c’était compter sans la « persistance rétinienne » de ces barreaux, pour reprendre les mots d’un détenu, qui empêchait à la fois tout dévoilement, mais aussi, justement, toute utopie. Une prison est une prison. Quand on envoie quelqu’un en prison, on dit qu’on le met « à l’ombre » et, sous le soleil de Casabianda, la chose ne faisait aucun doute : pour réussir à sortir la prison de l’ombre, il fallait oser se mettre en pleine lumière. Et ça réclamait, à tout le monde, un effort gigantesque.

À l’époque, ce sont donc les détenus qui l’ont accompli. Et c’était très troublant, puisqu’on aurait pu imaginer qu’à cet endroit, c’est l’inverse qui se passerait : que les détenus resteraient cachés pour ne pas menacer la réinsertion qu’on leur promettait ; et que les surveillants seraient fiers d’incarner l’idéal de la détention. Mais non. Ce qu’on comprenait, sur place, c’est que l’idéal de la détention n’avait d’une part pas bonne presse et, d’autre part, que les surveillants ne voulaient pas passer aux yeux de l’opinion publique ou de leurs collègues pour des planqués. Ce qu’ils n’étaient pas, du reste. Casabianda incarcère certes différemment dans certaines de ses modalités pratiques, mais Casabianda reste une prison. Les points brûlants du métier de surveillant y sont donc en partie répartis différemment, mais le principe ne bouge pas.

À croire que c’était pour ne pas décevoir le discours réformiste que le personnel préférait rester invisible : on imagine bien ce qu’on risque à découvrir qu’une prison moins violente et plus confortable est bien, de fait, moins violente et plus confortable, mais qu’elle n’en devient pas pour autant plus vertueuse ni plus efficace.

Je dirais donc que le point commun entre les deux films, c’est que dans les deux cas j’aborde la question carcérale presqu’empiriquement : je me demande, dans La Liberté, si une meilleure prison est possible ; et j’adresse en quelque sorte la même question à l’École nationale d’administration pénitentiaire, dans La Détention.

Et dans les deux cas, l’institution est d’accord pour essayer d’y répondre. C’est-à-dire que, dans les deux cas — pour revenir sur votre question de l’invisibilité —, on accepte ma présence sur un temps long. Je tourne La Liberté aux quatre saisons et on me laisse circuler à ma guise partout dans l’établissement. De même, on me laisse suivre, pour La Détention, tous les cours que contiennent les six mois de formation d’une promo entière à l’ENAP, avant même de commencer le tournage — et puis on me laisse y retourner ensuite, six mois de plus !

Très contre-intuitivement, les deux institutions, la prison et l’école, ne s’opposent donc aucunement à ma présence, me signifient qu’elles n’ont rien à cacher. On me laisse voir, sans doute aussi parce que, dans les deux cas, je me trouve là où rien a priori ne peut poser problème. À Casabianda, je verrai la seule prison ouverte en France, cette exception commode qu’on peut opposer, au moins symboliquement, au désastre ordinaire et unanimement condamné de la politique carcérale française. Et à l’ENAP, puisque je n’accompagne pas les apprentis en stage, je ne serai témoin que de l’exposé de la doctrine, de son irréprochable canon. Pourquoi cacher ça ?

Vous êtes passé à l’ENAP en 2022, sans caméra, avant de revenir filmer. Qu’est-ce qu’on voit différemment quand on a déjà tout vu une fois ?

Oui, en 2022, avec mon co-auteur Simon Kansara, qui m’avait déjà accompagné sur le tournage de La Liberté, nous avons suivi une première fois les 6 mois de formation de l’ÉNAP. En auditeurs libres, sans uniformes et sans autre matériel qu’un carnet et un stylo. Devant nous se déroulait une sorte de répétition générale du film à venir. Nous en prenions note et je pensais, à chaque nouveau cours, à l’endroit où je placerais, à l’avenir, ma caméra. Ces repérages ont donc fait office de répétition générale et me permettaient, d’une part, de comprendre la manière dont la doctrine carcérale était transmise ; et, de l’autre, d’anticiper sur la manière dont j’allais filmer les cours.

Mais c’était une vraie première, pour moi. Je n’ai jamais eu l’occasion avant cela, pour aucun de mes films, courts ou longs, d’une telle répétition générale. Pour La Liberté, les repérages étaient de toute façon à peu près impossibles. L’autorisation de tournage était exceptionnelle : il n’était pas question de filmer quoi que ce soit en amont. Et ça avait d’ailleurs été une des forces du film : accueillir l’imprévisible, l’accident, en tant que principe narratif et de mise en scène. Si je n’avais pas été pris de cours, je n’aurais jamais fait un tel film.

Comme je suis plutôt sensible à toute une école du cinéma direct qui se revendique de l’observation pure, les repérages de La Détention m’inquiétaient un peu, même si j’en ressentais vraiment le besoin. Wiseman affirmait qu’il voulait en savoir le moins possible avant de tourner, pour garder une fraîcheur de regard, une spontanéité. Et quelqu’un comme Kazuhiro Sōda, par exemple, est l’hériter de cette démarche, qu’il a même théorisée dans une liste de règles très précises, selon lui essentielles. J’avais en tête sa mise en garde : « Plus vous prévoyez les choses, afin d’éviter l’échec, et plus vous finirez par échouer. (…) L’intérêt du documentaire relève précisément de sa nature incertaine et immédiate. Ces moments où (…) vos attentes et vos hypothèses s’écroulent devant la force et la crudité du réel, où vos intentions profondes sont trahies, où vos certitudes sur le monde s’effondrent sous vos yeux : c’est dans ces moments-là que les choses commencent à devenir intéressantes. » (Traduction personnelle de son livre Why I make documentaries)

Mais j’ai vite découvert que je n’allais pas avoir ce problème. Je ne pouvais en vérité rien prévoir de ce qui allait se passer, puisque la promo 218, celle que j’allais filmer deux ans plus tard, n’était pas la promo 212, celle que je n’avais pas filmée. Par conséquent, les personnes n’allaient pas être les mêmes, les visages allaient changer, les voix, les paroles, les actes, les expériences du terrain recueillies lors des retours de stage, allaient forcément être uniques… Bref, j’avais besoin, pour cette fois, de trouver en repérages le principe de mon film à venir, mais le film lui-même, je ne le connaîtrais qu’en le tournant.

Et c’est bel et bien pendant les repérages que j’ai compris que la pénitentiaire se connaissait très bien et qu’elle n’avait aucune intention de se dissimuler. C’est-à-dire qu’avant les repérages, si je savais à peu près ce qui pouvait se jouer pendant la formation, j’ignorais ce que je voulais, vraiment, rendre apparent. S’agissait-il de dénoncer une formation médiocre, incomplète ou mensongère ? Ce premier temps à l’ENAP m’a à vrai dire convaincu du contraire : avec les moyens qui lui sont donnés, j’ai vu que la formation ne pouvait pas faire mieux. Les formateurs et formatrices connaissent leur métier, sont réellement expérimentés. Ce ne sont pas des bonimenteurs : la prison à laquelle ils préparent est bien celle qu’ils décrivent. Ils ne cachent pas qu’elle est en échec, qu’elle est violente et inefficace.

Et c’était pour moi une bonne nouvelle : ça me permettait d’éviter le film ironique ou militant que je redoutais de réaliser, puisque c’était l’école qui prenait la critique directement en charge. C’était justement la sincérité désarmante de l’école qui m’intéressait. C’est par elle, que la prison se dévoilait dans sa crudité. C’est bien les formateurs et les formatrices qui préviennent les recrues de ce qui les attend, de la violence qu’elles vont affronter aussi bien que de la violence qu’elles vont susciter. C’est eux qui nomment le choc carcéral, qui mettent en garde sur le fait qu’il atteint aussi bien les personnes détenues que celles et ceux qui les surveillent. Il me semble qu’on comprend, en les écoutant, que les problèmes de la prison lui sont ontologiques. Et c’est tout à fait troublant, puisqu’on voit bien, par ailleurs, leur foi dans l’institution carcérale comme fondement de la République. Ça m’a semblé une zone d’ambiguïtés vraiment passionnante.

J’ai également pu constater la transformation brutale des personnes formées, au retour de leurs stages. Puisqu’on vivait jour et nuit sur le campus avec elles, on les connaissait de près et on était témoins immédiats de ce que ce savoir inédit — la prison telle qu’elle est réellement — provoquait chez eux. Parce que ça provoquait des choses similaires chez nous. Parce qu’on était en empathie immédiate. Et, en même temps, on voyait aussi très distinctement le fossé se creuser entre elles et nous : puisqu’on n’allait pas en stage (on avait immédiatement décidé que le film se passerait exclusivement à l’ENAP et jamais en prison), on les retrouvait transformées, devenues spécialistes de la coursive, alors que nous restions dans la théorie. Et ça nous éloignait lentement mais perceptiblement.

Je me souviens de ce formateur, qui incitait ces fonctionnaires en devenir à démissionner d’urgence s’ils ne se sentaient pas à la hauteur. Ça m’avait d’abord touché et puis j’en étais venu à la conclusion que cette prévention était à la fois bienveillante et retorse de sa part. C’est-à-dire que, si l’école ne fait pas mystère de la violence de la prison, c’est bien parce qu’elle doit y former. Il y a les impératifs règlementaires et déontologiques, mais au bout de la course, si elle veut former des surveillants en grand nombre (et elle doit former des surveillants en grand nombre, le manque de personnel est un immense problème de la pénitentiaire), elle doit bien, pour être une bonne école, les préparer à la violence du réel.

L’école n’est pas en mesure de changer la prison et il me semble que les formateurs, pour la plupart, le déplorent. Mais il me semble aussi qu’ils n’en ont jamais été tout à fait dupes. Et les élèves, bien vite, doivent à leur tour s’y faire. Les espaces de simulation, dont je pensais qu’ils seraient des simulacres, des manières de se déguiser ou de se voiler la face, sont en vérité des sas, des paliers préparatoires. Et chaque pas franchi est une montée en puissance, afin de rendre, autant que possible, acceptables les secousses du fameux choc carcéral.

Donc, tout ça, je l’ai effectivement vu sur place lors des repérages et ça m’a beaucoup remué. En même temps, ça m’a permis d’affirmer mon écriture et ma mise en scène, de prendre des décisions claires. Par exemple, j’ai compris que je tiendrais la caméra moi-même, comme dans mes films précédents, alors que ma première idée était de faire appel à un chef-opérateur. Mais je comprenais bien que, dans une salle de classe, une fois qu’il y aurait Pierre Bompy avec sa perche et moi avec ma caméra, on prendrait déjà tout l’espace disponible.

Vous filmez à hauteur de cadets, ce qui place mécaniquement les formateurs en position de surplomb. Ce choix était-il délibéré dès l’écriture, ou est-il apparu au tournage ?

On a eu quelques jours d’essais filmés, un peu avant la fin des repérages, et c’est là que ça m’est apparu : il fallait rester à la même hauteur que les élèves, tout le temps. C’était le seul point de vue possible. Mais il ne fallait pas non plus prétendre être des leurs. Il fallait occuper une place à mi-chemin entre les élèves et les formateurs, un peu éberluée, un peu stupéfaite, toujours ouverte à la surprise et aux imprévus. J’avais notamment en tête Soldier/Citizen de Silvina Landsmann, qui panotait librement et sans hésiter des formateurs aux élèves, à l’intérieur de la salle de classe.

C’est aussi ça, qui change, entre les repérages et le tournage : une fois qu’on a une caméra, tout est différent. Concrètement, dans une salle de classe où les chaises sont disposées autour du formateur en U, je ne suis plus, comme pendant les repérages, assis sur une chaise, sur une des jambes du U. Je m’extrais du rang et, pour pouvoir filmer les élèves de face, je me retrouve à l’intérieur du U, à naviguer de visage en visage. Je ne suis pas pour autant avec le formateur, qui est debout auprès du tableau. Moi, je reste assis à hauteur des élèves, dans l’intervalle entre eux et lui. Donc je ne suis plus ni d’un côté ni de l’autre, je suis dans mon endroit à moi : celui de mon point de vue. Je quitte le retrait passif de l’observateur et je deviens actif, au centre de l’action.

Ça change tout. Ça veut dire que, pour voir le formateur (qui en effet, tant que les élèves restent assis, est un peu en surplomb : c’est celui qui sait, sa parole descend vers nous), l’élève me trouve sur le chemin. Il regarde un peu au-dessus de moi, pour attraper le regard du formateur, mais il ne peut pas me rater. L’œil de la caméra le fixe. Il sait bien qu’il est filmé, qu’il va être vu. Il y a d’ailleurs régulièrement des regards caméra, qui en disent long. Alors il se surveille, sans doute, l’élève qui se sait filmé — un temps au moins. Au fil des six mois, forcément, il baisse petit à petit la garde, puisque ça devient le quotidien. Mais malgré tout, il ne va pas parler de la même manière selon que ma caméra est allumée ou coupée. Et le formateur non plus. Lui aussi va veiller à son image, à sa parole.

Au début, je redoutais d’ailleurs de me retrouver face à un discours plus policé que pendant les repérages. Mais en vérité, ça servait mon propos. Tout le monde était, face caméra, plus exemplaire que jamais. Et comme je n’étais pas là pour traquer les dysfonctionnements de l’école, ça m’allait très bien.

Si je n’avais pas eu les repérages pour découvrir ça, j’aurais peut-être été autrement plus inquiet, car j’aurais probablement eu du mal à comprendre aussitôt que je pouvais prendre le risque d’un enseignement sans faux pas. Oui, sans les repérages, je n’aurais sûrement pas pris ce risque, réel, de ne filmer que pendant les cours, de peur qu’ils ne se suffisent pas.

Les moments les plus forts du film semblent être les retours de stage, quand la parole des cadets se libère et contredit tout ce qu’on vient de leur apprendre. Est-ce que vous saviez que c’est là que le film allait basculer, ou est-ce le montage qui l’a révélé ?

C’était très clair, dès les repérages, qu’il s’agirait de points de bascule majeurs et qu’on aurait donc un récit en trois temps. Les deux retours de stage étaient les moments où se confrontaient la théorie et la pratique le plus frontalement. Pas forcément pour se contredire, d’ailleurs. Mais c’est bien dans ce frottement que se produisent les plus grosses étincelles.

Et ça venait complètement valider notre intuition que le film serait plus fort en gardant la prison hors-champ. Le trou noir de la prison engloutit les élèves. Dans le film, c’est d’ailleurs un trou noir littéral : les stages ont lieu dans les deux seuls fondus au noir et ce sont les noirs les plus longs du film. La rupture est marquée. Quand les élèves reparaissent, ils ne sont plus les mêmes.

Il s’agit alors de considérer ces esprits et ces corps en voie d’uniformisation, de mesurer les conséquences qu’un bref bain dans la détention a pu avoir sur eux. Leurs paroles individuelles rivalisent dès lors davantage avec celles des formateurs, tenus désormais plus souvent hors-champ. Leurs timidités et leurs naïvetés du premier cycle sont balayées par le stage. Soudain, ils sont dans l’urgence de dire, pour témoigner bien sûr, mais aussi pour savoir quoi faire à l’avenir, face aux situations déroutantes qu’ils ont rencontrées et qui les ont laissés démunis.

Donc, à partir de là, les formateurs ne sont plus les seuls détenteurs du savoir. Et ce sont les élèves qui sont porteurs des nouvelles les plus fraîches du « terrain » et qui se mettent à actualiser, pour nous, la représentation de la prison. C’est désormais avec eux, à travers la diversité de leurs expériences, que nous apprenons à réviser nos stéréotypes. Et nous comptons sur eux pour nous apporter de nouvelles représentations, qui nous fourniront des perspectives inédites, bien souvent déroutantes.

C’est aussi avec les premiers retours de stage que les corps des grands absents, les détenus, apparaissent. La personne détenue jusqu’ici n’était personne. À partir du premier stage, elle existe, elle a été rencontrée, elle n’est plus une hypothèse. Et on en parle enfin comme si elle existait.

La parole est au cœur de vos deux films. Elle se libère dans La Liberté et se formate dans La Détention. Vos films documentent-ils des gens qui changent, ou des gens qu’on change malgré eux ?

Peut-être que ce sont aussi des films sur ceux qui ne parlent pas ? Sur ceux qui parlent à leur place ? Neige Sinno avait pointé cette limite à La Liberté, dans Triste tigre : « La victime est abstraite dans le film parce qu’elle est absente de l’image et de la scène. Elle n’a pas la parole. » Dans La Détention, d’une manière très différente mais qu’il peut être intéressant de creuser, la personne détenue est aussi absente, n’a pas la parole. La différence majeure est qu’elle est moins abstraite : ici, on lui prête une parole. On demande même à un comédien de l’inventer. Et, s’il n’y a pas de comédien, alors c’est le surveillant en devenir ou le formateur qui singe le prisonnier, qui imite sa parole, qui prête son corps et sa voix à une incarnation fictive de la personne détenue, au risque du stéréotype.

Dans La Liberté, tourné avant #MeTooInceste, on voyait un discours autour de l’inceste tenter de s’articuler, avec maladresse, avec violence, on pourrait dire par effraction. Il n’y avait quasiment pas de parole publique sur le sujet jusqu’alors, mais, au contraire, du silence. Alors, l’invention se faisait dans un désordre extrêmement malaisant.

Dans La Détention, il y a au contraire une parole normative, doctrinaire, qui devrait dicter un monde idéal. Et puis il y a le monde, qui n’est jamais idéal, et son infinité de registres de langue et de discours. Le monde qui ne peut jamais être dompté, mais qu’on essaie pourtant de contraindre.

Je ne suis pas sûr que les surveillants en formation soient absolument passifs face à cette doctrine. Quand, à la fin d’une simulation, on demande à une surveillante de résumer ses actions, c’est bien elle qui se reprend spontanément et qui passe de : « J’ai signalé à l’Unité Sanitaire et au gradé », à : « US et gradé avisés. » Elle opère elle-même, par le langage, sa transformation d’apprentie à professionnelle de l’enfermement, en un instant, sous nos yeux.

L’uniforme est censé effacer les individus, mais votre caméra fait exactement l’inverse. Comment choisit-on ses personnages dans un groupe aussi homogène ? Et à quel moment sent-on que certains visages résistent mieux que d’autres à cette uniformisation ?

Je ne crois pas au « personnage » documentaire. Je l’ai appris très directement, d’une personne que j’ai filmée en 2011, et qui acceptait fort mal de m’entendre parler d’elle comme d’un « personnage ». Elle n’était pas un personnage : elle s’appartenait, sa vie restait la sienne. Il était irrecevable que je revendique ainsi sa propriété. Julien Meunier, avec qui j’ai co-réalisé ce film en question, a désormais pour résumer cela une très bonne formule, tout à fait à propos pour ce qui concerne le sujet qui nous intéresse : « Un personnage, si je le tue, c’est une péripétie. Une personne que je filme, si je la tue, je vais en prison. » C’est une position difficile à tenir, puisque le mot est facile à employer, pratique, très commun dans les discours sur les films, dans les commissions de financement, dans les critiques, dans les échanges après les séances…

Mais on a tort d’être si légers, je crois. Une personne qu’on filme dans un documentaire existe avant nous et existera après, n’a pas besoin de nous pour exister. Elle aura sa vie propre, sa mort propre. Je ne maîtriserai rien de son destin.

Mais j’ai une responsabilité néanmoins, vis-à-vis de ce qu’elle me laisse voir d’elle. Nous avons convenu de quelque chose : il y a un pacte, une transaction, qui n’est pas du tout la même que celle passée avec un comédien. Notamment car, en général, dans un documentaire, la transaction entre filmeur et filmé n’est pas financière. Il me semble que la transaction est avant tout morale. Il y a une confiance aveugle, dans ce curieux legs que ces personnes, qui acceptent de nous céder leur image, nous font. Puisque cette personne me confie pour un temps compté son image, dont elle ne peut être que partiellement en maîtrise lorsque je l’enregistre, et puisqu’elle accepte de la soumettre aux risques infinis du montage, alors il est de ma responsabilité d’avoir conscience de ce que j’en fais. Qu’est-ce que je peux me permettre d’en faire ?

Quand je filme un père incestueux, dans La Liberté, quelques années avant sa libération, quelle est ma responsabilité ? Elle est multiple : j’ai une responsabilité devant les victimes de cette personne qui vont subir la reproduction publique de son image, mais encore devant les possibilités de réinsertion de cette personne qui me confie son image… Et devant moi-même aussi ! Je pense souvent à Avi Mograbi qui, dans Z32, chante cette complainte du cinéaste documentaire : « Il y a un assassin dans mon film ! » Et alors, qu’est-ce qu’il faut en faire ? Est-ce que ça va m’aller, de vivre toute ma vie avec cette connaissance, que j’ai donné de l’espace d’exposition et d’expression, sciemment, à un assassin, un vrai, dans mon film ? C’est une question essentielle pour la pratique documentaire. Elle suscite une infinité de réponses, de doutes, d’errances aussi. Elle m’accompagne en permanence.

Dans La Détention, donc, je fais émerger une vingtaine de visages parmi les centaines de recrues de la promotion 218. Qu’est-ce que ça signifie ? Pour eux ? Pour moi ? Pour nous tous, qui pouvons les voir de près ? Qu’est-ce que ça signifie, pour un métier de l’ombre et de l’anonymat ? Je les désuniformise, en effet, puisque nous les regardons dans les yeux. J’ai une attention très volontaire aux visages. Je leur consacre des gros plans qui excluent le bleu marine hors-cadre. Pour autant, je ne suis pas non plus dans leur intimité, pas dans leur quotidien, pas dans le récit de leurs vies. Je prends le parti de l’immédiateté, pas du passé ni du devenir.

Reste alors la visagéité, qui est une affaire de projection. C’est Deleuze et Guattari qui écrivent, dans Mille Plateaux : « Le gros plan de visage au cinéma a comme deux pôles : faire que le visage réfléchisse la lumière, ou au contraire en accuser les ombres jusqu’à le plonger dans une ‘impitoyable obscurité’. » Et effectivement, ce qu’il reste, si nous n’avons pas affaire à des personnages, c’est ce que la mise en scène de ces personnes suscite sensiblement. Ce que leur fait tel raccord. Ce que leur fait un gros plan. Ce que les visages réfléchissent, ce qu’ils absorbent, ce qu’ils laissent passer, ce qu’ils refusent. La résistance à l’uniformisation n’est pas forcément spectaculaire. Elle tient parfois à presque rien : un regard qui décroche, une hésitation, une manière de ne pas encore savoir où mettre son corps, ou au contraire de le savoir déjà très bien…

Il y a une apprentie dont on apprend qu’elle a reçu des menaces de mort de la part de collègues. Et puis elle disparaît du film, sans résolution. Est-ce un choix de votre part, une impossibilité pratique, ou une décision qui s’est imposée au montage ?

C’est un choix délibéré, oui, qui découle de ce que je viens d’expliquer. Puisqu’il ne s’agissait pas de personnaliser ni de psychologiser les personnes que je filmais, puisqu’on n’allait pas aborder leur origine sociologique, leur passé familial ou professionnel, puisqu’on était dans le direct, dans l’immédiat, et que tout ce qu’il y avait à comprendre ne se déroulait donc que dans l’unité de lieu de la salle de classe, il nous a vite semblé avec Théophile Gay-Mazas, le monteur, que la séquence se suffisait à elle-même. On aurait pu monter une séquence, qui est bel et bien dans les rushes, où on la voit faire sa valise et quitter le campus. Mais ç’aurait été un tout autre film que celui qui nous intéressait.

Donc, le fait qu’on ne la revoie plus dans la suite du montage, qu’elle ne soit plus dans aucune salle de classe, ce qu’aucun spectateur ne rate, nous a précisément semblé être une résolution. Elle n’est plus là : elle ne deviendra pas surveillante. Il n’est pas nécessaire d’en dire davantage. Après cet événement, elle ne suit plus la formation. Tout est dit.

La Liberté, puis La Détention. Deux titres qui nomment ce qu’on ne verra pas. Est-ce que le hors champ est votre vrai sujet, et si ce cycle devait continuer, quel mot viendrait le prolonger ?

C’est vrai que le point commun entre mes deux longs métrages est la place centrale du sujet absent : la victime, dans La Liberté et le détenu, dans La Détention. Est-ce le vrai sujet ? Ça, je laisse le soin aux spectateurs et spectatrices d’en décider.

En vérité, il n’y aura a priori pas d’étape supplémentaire à ce cycle carcéral, car La Détention vient déjà boucler une trilogie, entamée en 2017 avec un moyen métrage, Fleurs Sauvages. Avant de me rendre en prison, pour m’aguerrir avant d’y mettre les pieds — parce que ça me faisait très peur ! —, j’avais fait la rencontre d’un anthropologue, Pierre-Jacques Dusseau, qui collectionnait les objets, d’art ou d’usage, licites ou clandestins, fabriqués par des personnes détenues pendant leur incarcération. Je filmais cet homme dans son bureau, où il dévoilait avec passion son étrange collection. La prison était déjà un hors-champ fortement convoqué, sans que jamais je ne mette les pieds sur la coursive.

Mais c’était aussi un portrait, le portrait d’une de ces personnes qui, comme moi, se trouvent soudain, sans autre raison intime que notre stupeur de vivre dans une société qui considère la prison comme une évidence indiscutable, happées par elle.

Merci à Anne-Lise Kontz (N66) d’avoir rendu cet entretien possible.

Lisez également notre critique du film.

Cannes 2026 : La Détention, dans l’antichambre de la prison

Après avoir fait l’état des lieux et des consciences dans un pénitencier corse hors norme, Guillaume Massart investit cette l’École nationale d’administration pénitentiaire (ÉNAP) d’Agen. Un quasi huis clos aux côtés des futurs agents de l’État, qui tentent de se forger une autorité face aux contradictions d’un métier les plaçant dans une zone grise éthique, déontologique et juridique permanente. La Détention collecte de précieux témoignages sur une institution en proie à une violence diffuse, à l’épuisement et à une incertitude qui résonne au-delà du plan final.

Loin du dispositif singulier du centre de détention de Casabianda-Aléria, où le ciel, les arbres et la mer constituaient le décor carcéral de La Liberté, le cinéaste revient aux établissements de béton, avec portes blindées et barreaux sectionnant chaque aile dans un but précis : faire régner l’ordre. Tout partait d’un sentiment d’incompréhension face à la froideur des surveillants qui avait hanté Massart lors de son premier long-métrage : « On ne peut pas vous faire confiance. Notre métier, c’est d’être méfiants. » En gardant précieusement ces mots comme piste de réflexion, il dévie logiquement sa caméra des détenus vers celles et ceux qui cohabitent avec eux, de l’autre côté de la cellule. La Détention ne nous emmènera pourtant jamais sur le terrain et propose un angle peut-être plus vertigineux encore, au sein d’un groupe de cadets qui ont tout à apprendre, parfois à leurs dépens.

On pourrait croire que le film documente de manière orientée les valeurs du métier. Mais la majorité des échanges avec les formateurs sont authentiques, portés par une pédagogie fondée sur l’écoute et le recul. Car il ne s’agit pas seulement d’ouvrir des portes, de remplir des comptes-rendus d’incident ou d’errer dans les coursives. Il s’agit de gérer des crises, avec les détenus comme avec ses propres collègues, et de faire face à un doute omniprésent qui ne ressemble en rien à une vocation première. Il y a là une réflexion sur l’enfermement qui n’est pas sans évoquer Borgo, où la frontière est mince entre les geôliers et les prisonniers. En restant à hauteur des cadets, Massart accompagne leur formation dans des situations qui n’obéissent à aucune loi inflexible, où le vocabulaire se complexifie et s’uniformise, jusqu’à atteindre l’excellence du compte-rendu factuel, sans âme. On leur apprend à ne pas interpréter, seulement à observer. Ce qui est théoriquement viable sur le papier, mais entre en contradiction directe avec l’enseignement au corps à corps sur le tatami, où la légitime défense est justement une affaire de subtilité et d’interprétation.

L’école du réel

Le montage de Théophile Gay-Mazas épouse cette logique de cours magistraux. Les séquences s’enchaînent, ponctuées de coupures nettes et d’écrans noirs qui offrent au spectateur le temps d’entendre l’écho de la scène précédente et d’en assimiler l’essentiel avant que la suivante commence. Un rythme qui mime la cadence de la formation elle-même, telle cette succession d’apprentissages qui s’accumulent sans que rien ne soit vraiment digéré. Pour autant, chacune de ces étapes a pour but de préparer les cadets à la violence du réel, à prévenir le choc carcéral.

Hommes et femmes de tout âge sont soumis au même traitement. Mais derrière les uniformes se cache une sensibilité qu’ils doivent partiellement effacer pour être autonomes et « efficaces ». Les formateurs ne dissimulent pas la réalité du milieu carcéral : surpopulation croissante, burn-out, corruption consentie à plusieurs niveaux. Et c’est à travers la parole spontanée, qui se libère progressivement chez les cadets au retour de stage, que le fossé se creuse. Loin de la théorie inculquée avec énergie et assurance, ils se retrouvent face à une cruelle désillusion. La frustration est réelle, car rien ne pouvait vraiment les préparer face aux imprévus, qu’ils doivent gérer avec une « autorité respectueuse », sans débordement émotionnel susceptible d’alimenter des tensions, avec les détenus autant qu’avec les collègues. Peuvent-ils seulement améliorer les conditions de détention pour tous ? Beaucoup le déplorent, les formateurs les premiers.

Des sourires qui s’effacent

Sans nommer qui que ce soit, c’est à travers le regard des aspirants, souvent sans filtre, que se révèle le drame d’un métier ingrat à la charge mentale écrasante. On le lit sur les visages résignés, dans les sourires qui s’effacent peu à peu. Des apprentis sont bientôt livrés à eux-mêmes dans un enclos où ils alterneront les rôles de bourreau et de victime. Massart filme tout cela avec discrétion et nuance, en confrontant les bonnes intentions et les cadres de l’institution jusqu’à ce que tout s’effrite.

La dernière séquence, qui devrait être un instant de consécration, laisse un goût amer en révélant encore des imperfections. C’est là aussi que le documentaire interroge ces nouvelles recrues, dont l’œil neuf et parfois idéaliste se heurte à une machine trop imposante pour en changer les rouages. La Détention déconstruit ainsi les procédures kafkaïennes d’une bureaucratie empêchant les surveillants de mener à bien un métier qui prétend tenir compte de l’humain, mais avec une distance mécanique qui pourrait forger les mêmes agents qui avaient inspiré au réalisateur ce portrait.

On pourrait également regretter que certaines pistes soient reléguées au silence, notamment une affaire de menace de mort sans résolution. Mais c’est peut-être aussi cela, la vérité du système : certaines portes s’ouvrent, d’autres restent définitivement fermées. La Détention, elle, préfère les laisser entrebâillées.

Retrouvez également nos échanges avec le réalisateur Guillaume Massart.

Ce film est présenté à l’ACID au Festival de Cannes 2026.

Retrouvez également notre entretien avec le réalisateur Guillaume Massart.

La Détention – fiche technique

Titre international : Detention
Réalisation : Guillaume Massart
Écriture : Simon Kansara, Guillaume Massart
Photographie : Guillaume Massart
Son : Pierre Bompy
Montage : Théophile Gay-Mazas
Producteurs : Céline Loiseau, Pierre Bompy
Société de production : TS Productions
Coproduction : Triptyque Films
Pays de production : États-Unis
Durée : 2h12
Genre : Documentaire

Cannes 2026 : Fjord, la famille contre la société

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Dans Fjord, Cristian Mungiu brosse le portrait d’une société norvégienne fracturée entre tradition et progressisme, à travers une enquête éprouvante pour maltraitance d’enfants. Un drame social passionnant, au cœur de magnifiques paysages enneigés, qui pourrait très bien rafler un prix cannois.

Habitué de la Croisette, le réalisateur roumain a déjà reçu la Palme d’or pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, et deux autres prix pour Au-delà des collines et Baccalauréat. Après R.M.N, il pose sa caméra dans les fjords norvégiens, mais continue son étude approfondie des problématiques sociales, avec un réalisme glaçant et un humanisme affirmé. En s’inspirant d’affaires existantes, il aborde l’intégration complexe d’une famille évangélique au sein d’une communauté résolument anti-conservatrice. Un film fort sur le choc des cultures et des religions.

Tu ne gifleras point

Mihai et Lisbeth Gheorghiu s’installent avec leurs cinq enfants dans un village norvégien au bord d’un fjord. La famille se lie rapidement avec les Halberg, qui habitent la maison d’à côté. Lorsque la professeure de sport découvre des bleus dans le dos d’Elia, l’aînée des Gheorghiu, l’Aide sociale à l’enfance ouvre à l’encontre des parents une enquête pour maltraitance. Séparés de leurs enfants, y compris d’un nourrisson, les Gheorghiu se retrouvent entraînés dans une spirale judiciaire qui expose leur choix d’éducation au jugement des autres. En effet, le mode de vie de la famille pose question dans la société contemporaine. Les enfants, qui n’ont pas accès à Internet, ni de téléphone portable, sont soumis à une discipline stricte. Lecture et étude de la Bible, prière quotidienne et occasionnelles punitions corporelles constituent les fondements de leur enseignement. Une vision difficilement acceptable, qui renforce aux yeux de l’aide sociale la suspicion de violences. Fjord met ainsi en exergue l’extrême polarisation de la société norvégienne et en souligne les paradoxes : cet État basé sur l’ouverture et la liberté n’accepte plus les croyances traditionnelles. Ainsi, il est possible d’affirmer son homosexualité, mais non de renier cette orientation par principe religieux.

Cristian Mungiu alerte également sur la toute-puissance des services sociaux, qui disposent d’une carte blanche pour briser des familles sans preuve matérielle. S’ils sont chargés « d’écouter les enfants », ce système très protecteur comporte ses failles et ses limites. Comme le rappelle un membre de la communauté évangéliste, toute personne qui possède un pouvoir risque d’en abuser. Fjord se mue alors en film de procès. Le procès de deux parents, richement documenté, mais aussi le procès d’une société en décalage avec ses propres idéaux et d’une institution d’État omnipotente. Porté par les prestations impeccables de Sebastian Stan, nommé aux Oscars pour The Apprentice, et Renate Reinsve, remarquée l’année dernière dans Valeur Sentimentale, Fjord questionne les fondements mêmes de nos démocraties sur fond de somptueux paysages. Un des meilleurs films de la Compétition cannoise.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Fjord – fiche technique

Réalisation : Cristian Mungiu
Scénario : Cristian Mungiu
Interprètes : Sebastian Stan, Renate Reinsve, Alin Panc
Photographie : Tudor Vladimir Panduru
Décors : Marius Winje Brustad
Montage : Mircea Olteanu
Musique : Kaspar Kaae
Producteurs : Cristian Mungiu, Tudor Reu
Sociétés de production : Mobra Films, Why Not Productions, Eye Eye Pictures, Snowglobe Film, Aamu Film, Company Filmgate Films
Pays de production : Roumanie, France, Norvège, Suède, Danemark
Société de distribution France : Le Pacte
Durée : 2h26
Genre : Drame
Date de sortie : 19 août 2026

Cannes 2026 : Moulin, le masque et la chute

Présenté en compétition officielle à Cannes 2026, Moulin voit László Nemes s’éloigner du biopic patrimonial pour suivre la chute, l’épuisement et la résistance intérieure de Jean Moulin. Un film sombre, tendu, parfois imparfait, mais assez puissant pour faire vaciller le mythe et retrouver l’homme.

Il y a dans Moulin une idée qui le distingue radicalement du biopic patrimonial qu’il aurait pu être, et qu’il refuse de bout en bout. László Nemes ne s’intéresse pas aux faits d’armes de Jean Moulin, pilier de la Résistance, extension de la voix de De Gaulle sur un territoire sous occupation nazie. On s’intéresse à sa chute, à sa disparition silencieuse et douloureuse, aux derniers jours d’un homme que l’Histoire a transformé en symbole et que le cinéaste hongrois s’attache à dépouiller de tout aspect iconique. Le film s’ouvre sur un parachutage nocturne dans un ciel que l’on croirait peint, et dès ce premier plan, tourné en 35mm avec une photographie signée Mátyás Erdély, on comprend qu’on ne verra pas un simple film de commémoration. Moulin avance dans les ombres, les reflets, le hors-champ. Il joue avec la lumière comme avec la vérité, en la laissant toujours à moitié voilée.

Jean Moulin a porté des dizaines de noms dans sa lutte contre l’occupant nazi : Régis, Max, Rex, Joseph, Jean Mercier, Jacques Martel, Romanin, Joseph Marchand, Richelieu, Alix. Chaque pseudonyme est un masque supplémentaire, une couche d’identité ajoutée pour protéger la suivante, jusqu’à ce qu’on ne sache plus très bien qui se cache derrière. C’est précisément ce vertige que Nemes choisit de filmer : non pas l’homme que l’histoire a décidé d’admirer, mais celui qui, derrière l’accumulation de pseudonymes, se retrouve seul face à lui-même et face à celui qu’on nomme « Le Boucher de Lyon », Klaus Barbie.

L’homme derrière le mythe

La première partie du film, qui se déploie dans un Lyon occupé, est filmé comme un labyrinthe hitchcockien, installant une aura paranoïaque avec efficacité. Chaque travelling révèle des regards suspicieux, des issues bouchées, des surcadrages dans lesquels le visage de Moulin n’apparaît jamais tout à fait entier. La photographie en pellicule fait de la ville occupée un espace de surveillance et de terreur diffuse, où la lumière elle-même semble hésiter à se montrer. On pense à Jean-Pierre Melville et à L’Armée des ombres, mais sans la flamboyance, car Nemes refuse la permissivité narrative du cinéaste français et préfère coller à la causalité des événements, à l’impossibilité de faire confiance. Cette première partie manque parfois de tension, le récit peinant à trouver son rythme dans la multiplicité des fronts à coordonner, une limite que le scénario d’Olivier Demangel, pourtant solide dans ses intentions, ne parvient pas toujours à dépasser.

Tout change à l’arrestation, et c’est là que le film trouve vraiment sa puissance. Une fois Moulin entre les mains de la Gestapo, les espaces se resserrent de façon inexorable. La salle d’interrogatoire, la cellule de la prison Montluc, la salle de torture. Le Cinémascope transforme ces pièces en étau. Les surfaces inexorables encadrent le personnage plutôt qu’elles ne lui donnent de l’air. Face à Barbie, incarné par Lars Eidinger avec une élégance glaçante, Moulin, sous les traits de Gilles Lellouche, se décompose lentement, millimètre par millimètre. La joute verbale entre les deux hommes ressemble à une valse entre deux gentlemen, avant de dériver vers quelque chose de plus sombre. Barbie ne hurle quasiment jamais et c’est ce calme policé qui rend son sadisme insupportable. Et Moulin, lui, tremble. Nemes ne le fait jamais passer pour un roc, car il est terrifié à l’idée de parler. Lellouche porte cette résignation avec une justesse inattendue, laissant peu à peu apparaître un homme épuisé qui n’a peut-être plus vraiment envie de mourir pour sa patrie. C’est ça, le vrai choc du film, non pas le courage héroïque, mais l’endurance d’un homme qui n’en peut plus et qui tient quand même. La violence reste majoritairement hors-champ ou suggérée, comme une scène de dissuasion nocturne et une danse humiliante, et Nemes, comme dans Le Fils de Saul, sait que montrer celui qui regarde est parfois plus terrifiant que de montrer ce qu’il voit.

Tout n’est pas réussi pour autant. La séquence de La Marseillaise ne sait pas adopter le bon ton, et le sur-symbolisme est symptomatique d’une coproduction TF1 qui impose parfois ses limites, rendant alors le film moins nuancé qu’il ne pourrait l’être. Quelques séquences secondaires manquent aussi de densité, et la comtesse de Forez, personnage fictif joué par Louise Bourgoin, reste un contrepoint émotionnel un peu ténu. Mais ces réserves ne font pas vaciller l’ensemble. Car Moulin réussit l’essentiel : il préfère creuser la question de la résistance, comme un idéal, un concept et une dimension humaine, au lieu de la glorification d’un héros. Il touche la vérité historique pour mieux bouleverser. Et si l’on songe à ce à quoi la libération de la France a tenu, à l’endurance silencieuse d’hommes et de femmes que l’on croyait impeccables dans leurs rôles de contre-espionnage, avant qu’une trahison directe ou invisible ne vienne les rappeler à leur condition mortelle, alors ce film, imparfait mais sincère, a le mérite rare de ne pas nous laisser quitter la salle le cœur léger.

Ce film est présenté en Compétition officielle au Festival de Cannes 2026.

Moulin – fiche technique

Réalisation : László Nemes
Scénario : Olivier Demangel
Interprètes : Gilles Lellouche, Lars Eidinger, Louise Bourgoin
Photographie : Mátyás Erdély
Décors : Stéphane Rozenbaum
Son : Tamás Zanyi
Montage : Peter Politzer
Musique : Laetitia Pansanel
Producteur : Alain Goldman
Sociétés de production : Pitchipoï Productions, Montmartre Films
Pays de production : France
Société de distribution France : TF1 Studio
Durée : 2h10
Genre : Drame, Historique
Date de sortie : 28 octobre 2026

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et Leaving Las Vegas aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d’impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l’a rendu plus supportable. Il n’en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

Tout commence par un livre trouvé dans une librairie d’occasion à Santa Monica. John O’Brien, scénariste alcoolique, y avait couché sa propre descente aux enfers dans un roman semi-autobiographique aussi fulgurant que désespéré. Mike Figgis le lit, tombe dessus comme on tombe amoureux d’une idée impossible, et rachète les droits d’adaptation. Deux semaines plus tard, O’Brien se donne la mort. Sa main tremblait tellement au moment de signer le contrat qu’il dut la maintenir avec l’autre. Figgis ne l’oubliera pas. Cette image réapparaît dans le film, lorsque Ben tente d’encaisser son chèque de licenciement. C’est peut-être là le plus bel hommage rendu à l’auteur. Un geste qui traduit une vérité physique inscrite dans la chair du récit. Dès lors, le film existe sous cette double tutelle : celle d’un homme qui a survécu pour raconter l’histoire d’un autre qui n’a pas survécu pour la voir filmée. Et c’est peut-être aussi ce qui explique le choix radical d’un tournage à l’os, dans une ville qui n’avait rien demandé à personne.

L’enfer éclairé au néon

Las Vegas. La ville des gagnants, des perdants, des lumières artificielles et des illusions entretenues par liasses de dollars. Mike Figgis ne s’y est pas rendu pour filmer le glamour, il y est allé comme on entre dans un tableau de Francis Bacon, pour y trouver la laideur du réel. Et il faut dire que l’équipe du film, armée d’une caméra Super 16 et d’un budget de quatre millions de dollars, a dû redoubler de patience pour dompter la ville du péché. Les casinos étaient hostiles, les tournages se faisaient parfois à la sauvage, en pleine circulation sur le Strip, au milieu des figurants naturels que sont les noctambules, les prostituées et les touristes effarés. Ce réalisme volé à la ville contribue au sentiment étrange que Leaving Las Vegas n’est pas tout à fait un film de fiction, mais presque le fantôme d’un documentaire sur deux âmes perdues.

Car Vegas, ici, n’est pas seulement un décor. C’est un état d’esprit, un purgatoire suspendu entre la nuit et le jour. Et les journées ressemblent à une mauvaise gueule de bois sans fin. Quant aux néons, ils n’éclairent plus rien. Pour Ben et Sera, la ville n’est ni un rêve ni une promesse, mais la prison qu’ils ont choisie, celle où l’on peut au moins s’y perdre sans que personne ne s’en étonne. C’est dans ce décor que Figgis va construire, avec une patience de funambule, l’une des histoires d’amour les plus singulières du cinéma américain.

Seuls au monde

L’histoire, dans sa nudité, est d’une simplicité bouleversante. Ben Sanderson, scénariste hollywoodien licencié et alcoolique, arrive à Las Vegas avec une résolution sereine et définitive : se noyer dans l’alcool jusqu’à la mort. Avant de partir, il brûle tout : ses vêtements, ses photos, son passeport. Il n’est plus que l’ombre portée d’un homme qui a décidé d’effacer sa propre existence avant même qu’elle s’achève.

Sera, elle, est prostituée. Elle survit. Elle gagne de l’argent pour, un jour peut-être, quitter les néons de cette ville qui aspire toute ambition et toute émotion. Puis elle rencontre Ben, et quelque chose se grippe dans sa routine mécanique. Elle l’héberge et ne cherche pas à le sauver. En effet, ils ont conclu un pacte tacite où chacun accepte le vice de l’autre sans chercher à le guérir. Ce que le cinéma américain de studio aurait normalement transformé en arc rédempteur, Figgis le laisse tel quel. Et c’est précisément ce refus de la facilité qui donne au film son épaisseur morale.

Il y a une scène qui résume tout, sans avoir besoin de mots pour l’expliquer. Sera offre une flasque à Ben. Ce cadeau-là vaut toutes les déclarations d’amour du monde, mais il est aussi dévastateur qu’un coup de grâce. Elle est prête à le suivre dans sa folie, quitte à y laisser son âme. Et le baiser au fond d’une piscine d’un motel confirme le vertige de Leaving Las Vegas, un amour sincère qui n’exige aucun mensonge.

Tout au long du film, on entend Sera se confesser, en voix off s’adressant à un thérapeute invisible, décrivant ses clients, sa vie et soudainement la détresse de cet homme qui, peu à peu, lui a fait prendre conscience de sa propre condition humaine. C’est par son regard de femme et de survivante que tout se joue. Elle est le témoin, la complice, et finalement la seule mémoire d’un homme qui ne voulait laisser aucune trace. Et pour incarner ces deux trajectoires brisées, Figgis allait trouver deux acteurs à un tournant décisif de leur propre vie.

Nicolas sort de la cage

Nicolas Cage n’est pas étranger au cinéma indépendant. Il avait déjà participé à la consécration de Sailor et Lula de David Lynch (Palme d’or à Cannes en 1990) confirmant qu’il était bien plus qu’un visage bankable. Mais ici, il va plus loin que toute ses précédentes performances. Pour incarner Ben, il a accepté de réduire son cachet et s’est formé auprès d’un « coach en ivresse », Tony Dingman, lui-même alcoolique, qui lui a appris à parler, marcher et trébucher de manière authentique. Le résultat est saisissant. Les crises de delirium tremens, les gestes ralentis, le regard hanté d’un homme qui observe sa propre disparition avec une curiosité presque détachée. Figgis lui-même le comparait, sur le plateau, à James Stewart, pour cette capacité à habiter un personnage en profondeur sans jamais forcer l’émotion.

Elisabeth Shue, quant à elle, sort d’une décennie de seconds rôles aimables, mais oubliables (Cocktail, Retour vers le futur 2 et 3). Leaving Las Vegas lui offre une tout autre scène. Elle saisit Sera avec une précision déchirante. La dureté nécessaire à la survie, la tendresse qui affleure malgré tout, et cette douleur silencieuse de regarder quelqu’un qu’on aime se consumer. Sa performance aurait mérité l’Oscar autant que Cage. Une injustice que le spectateur ne peut pas tout à fait oublier. Ce que les deux acteurs partagent, c’est cette capacité à jouer la désolation sans jamais sombrer dans la complaisance, en grande partie grâce aux conditions de tournage que Figgis leur a imposées ou improvisées.

L’art du dénuement

Tourné en 16 mm, format léger au grain visible et à la texture documentaire, Leaving Las Vegas porte son faible budget comme une signature artistique. Pas de travelling ni de grue ou d’éclairage d’appoint. Figgis cite le néoréalisme italien et la Nouvelle Vague française, ces cinémas nés de la nécessité et devenus des monuments. Sa contrainte budgétaire devient alors une liberté formelle avec moins de matériel et de monde sur le plateau. Les acteurs ont alors plus d’espace pour leur jeu et l’improvisation.

La restauration 4K, que Figgis lui-même a supervisée et validée, révèle aujourd’hui la beauté singulière de cet éclairage doux et sombre, que le réalisateur avait soigneusement préservé : ni surexposé, ni clinquant. Le film résiste au temps parce qu’il n’a jamais cherché à être beau de manière conventionnelle.

Figgis, musicien de formation avant d’être cinéaste, s’est inspiré de la bande originale improvisée par Miles Davis dans Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle. Après le montage final, il a réuni plusieurs musiciens britanniques de jazz et les a invités à improviser en regardant les scènes défiler, pendant qu’il jouait lui-même de la trompette. À cela s’ajoutent les ballades de Sting (Angel Eyes, My One and Only Love, It’s a Lonesome Old Town), enregistrées en une seule journée, près d’un feu de cheminée dont on entend parfois le crépitement. C’est une musique qui n’est pas parfaite, mais qui accepte d’être vivante, atmosphérique, mélancolique et jazzy. Elle épouse la trajectoire de Ben comme une brume qui monte lentement, et donne au film une respiration dont on a besoin, car Leaving Las Vegas est une expérience qui use aussi, par moments, les nerfs du spectateur.

Ce qui reste

Pour autant, il faut reconnaître que Leaving Las Vegas n’est pas sans angles morts. La voix off de Sera, même si elle construit un point de vue essentiel, peut par moments alourdir un récit qui se suffirait à lui-même par l’image. Certaines séquences en forme de clips musicaux accusent également leur âge avec moins de grâce que le reste du film. Et le final, centré presque exclusivement sur Sera, délaisse un peu la figure de Ben avant qu’on le retrouve à un moment crucial. Mais ce sont là des broutilles face à l’ampleur de ce que cette œuvre accomplit. Ces aspérités font aussi partie de sa nature, car Leaving Las Vegas n’est pas un film poli. Il n’a pas vocation à l’être.

Au terme du visionnage, on ne sait pas très bien quoi faire de ce qu’on vient de traverser. Le film ne console pas. Il ne moralise pas et ne résout rien. Il montre simplement, avec une brutalité tranquille et une tendresse désespérée, ce que ça fait d’accepter l’autre tel qu’il est, jusqu’au bout, sans chercher à le réparer. C’est cela, en définitive, que Mike Figgis a su filmer là où tant d’autres auraient cherché une sortie de secours. La plus évidente aurait été l’amour comme acte d’abandon total. Mais Ben et Sera ne se sauvent pas l’un l’autre. Ils parviennent à se regarder sans filtre, peut-être pour la première fois de leur vie. Et dans cette ville de miroirs et de lumières factices, c’est déjà quelque chose qui ressemble à une grâce.

Leaving Las Vegas ressort en salles le 20 mai 2026, en version restaurée 4K.

Leaving Las Vegas – bande-annonce

Leaving Las Vegas – fiche technique

Réalisation : Mike Figgis
Scénario : Mike Figgis, d’après le roman Leaving Las Vegas de John O’Brien
Interprètes : Nicolas Cage, Elisabeth Shue, Julian Sands, Richard Lewis, Steven Weber, Kim Adams, Emily Procter, Valeria Golino, Carey Lowell, Vincent Ward, Laurie Metcalf
Photographie : Declan Quinn
Montage : John Smith
Musique : Mike Figgis
Producteurs : Lila Cazès, Annie Stewart
Sociétés de production : Lumiere Pictures, Lila Cazès Production, Initial Productions
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Dulac Distribution (en partenariat avec Studiocanal)
Durée : 1h51
Genre : Drame, Romance
Date de sortie (France) : 20 mars 1996
Date de ressortie : 20 mai 2026

Cannes 2026 : Paper Tiger, en frères et contre tous

Paper Tiger est un polar de famille, tendu et mélancolique, qui confirme Gray comme l’un des derniers héritiers du cinéma américain classique. Présenté en compétition à Cannes 2026, le film pimente une sélection qui manquait jusqu’ici de friction.

Trente ans après Little Odessa, James Gray revient là où tout a commencé, à Brighton Beach, au sud de Brooklyn, une enclave russo-américaine juive où les rêves d’ascension sociale se heurtent à la dureté du réel. Armageddon Time était son œuvre la plus personnelle, mais manquait de folie. Paper Tiger suit deux frères, Gary et Irwin Pearl, que tout oppose et que tout lie. Le premier est ancien flic, trop sûr de lui pour être vraiment prudent. L’autre est un ingénieur, trop naïf pour mesurer les risques qu’il prend pour sa famille. Ensemble, ils vont se retrouver mêlés à un réseau de la mafia russe, et regarder leur vie partir en morceaux. Ce n’est pas tant l’histoire qui importe que la façon dont Gray la raconte, avec la patience d’un romancier et l’honnêteté d’un homme qui parle de ce qu’il connaît de cet environnement des années 80.

Le clan des Pearl

Gray convoque Sidney Lumet avec une assurance tranquille, sans chercher à l’imiter. Comme dans Le Prince de New York et 7h58 ce samedi-là, le crime n’est ici qu’un révélateur. Ce qui compte, c’est ce qu’il met à nu, à commencer par les illusions que les personnages entretiennent sur eux-mêmes et les compromis qu’ils ont faits depuis longtemps avant même que la menace fasse irruption. La famille Pearl, modeste, tendue par l’argent qui manque et l’ambition qui déborde, fonctionne comme un système en équilibre apparent. Irwin veut que son fils aîné aille dans une grande université, mais ce n’est que le rêve du père, une façon de racheter tout ce qu’il n’a pas pu être. Gray saisit ça avec subtilité, sans didactisme, en laissant les silences et les regards faire le travail.

C’est dans ce cadre que les acteurs trouvent leur meilleure matière. Adam Driver est excellent. Il joue Gary comme un homme qui croit sincèrement à son propre mythe, et il a ce don rare de rendre la vantardise émouvante plutôt qu’irritante. On comprend alors pourquoi Irwin le suit et pourquoi ça ne peut que mal finir. Miles Teller, en frère cadet rongé par l’idéalisme, tient bien la distance. Mais c’est peut-être Scarlett Johansson qui surprend le plus. Elle joue Hester, la mère, atteinte d’une maladie qui progresse en silence pendant que les hommes s’agitent, et Gray filme cette lente disparition avec une tendresse qui en dit long sur lui. On sait qu’il a perdu sa propre mère à dix-neuf ans. L’écho est discret mais présent. Hester n’est pas une figure sacrifiée pour autant. Elle est le poumon de cette famille, lumineuse et imparfaite, celle qui tient tout ensemble sans que personne ne le remarque vraiment. Johansson la joue sans pathos, avec une humanité simple et juste, c’est l’un des beaux rôles du film.

Le récit n’est cependant pas exempt de failles. La mécanique du polar cède parfois sous le poids de l’improbable, et on sent que Gray préfère ses personnages à son intrigue. Ce n’est pas forcément un défaut rédhibitoire, ça rend juste les épreuves plus symboliques. Reste que Paper Tiger est un film qui sait exactement où il va, même quand il prend son temps. Dans une compétition cannoise qui manquait de tension dramatique par endroits, il apporte quelque chose de précieux : la sensation d’un cinéma qui fait confiance au spectateur. Pas le meilleur Gray, mais du Gray solide.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Paper Tiger – fiche technique

Réalisation : James Gray
Scénario : James Gray
Interprètes : Adam Driver, Scarlett Johansson, Miles Teller
Photographie : Joaquín Baca-Asay
Décors : Happy Massee
Costumes : Amy Roth
Musique : Christopher Spelman
Sociétés de production : Leone Film, Group RT Features, Keep Your Head Productions
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : SND – Groupe M6
Durée : 1h55
Genre : Drame, Policier, Thriller

Cannes 2026 : L’Être Aimé, au nom du père

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Dans L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen met en scène les retrouvailles conflictuelles entre un réalisateur autoritaire, interprété par Javier Bardem, et sa fille actrice qu’il a abandonnée depuis des années. Grâce à ses dialogues ciselés, ses brusques changements de registre et son sujet hautement cinéphile, ce drame aride en plein désert se place dans la course aux prix cannois.

Après Que Dios Nos Perdone, Madre, puis As Bestas, sélectionné à Cannes Première et César du meilleur film étranger, le cinéaste espagnol continue d’explorer la violence des relations humaines. Avec L’Être aimé, il s’intéresse aux retrouvailles entre un célèbre réalisateur et sa fille comédienne à l’occasion d’un tournage. Un synopsis qui ressemble au film Valeur Sentimentale de Joachim Trier, Grand Prix du dernier Festival de Cannes. Mais, loin du traitement sensible et romanesque du film norvégien, Rodrigo Sorogoyen propose un drame abrupt et intense, tantôt drôle, tantôt sidérant.

Filme-moi, je te fuis

Dans une scène d’ouverture vertigineuse, Estéban Martinez propose à sa fille, Émilia, qu’il n’a pas vue depuis treize ans, le premier rôle de son nouveau film. La conversation, d’abord polie, tourne rapidement à la confrontation. Cette première séquence pose d’emblée le ton de L’Être aimé. Des versions, des interprétations, des points de vue qui s’affrontent, avec des ruptures marquées par des passages aléatoires de la couleur au noir et blanc. Alors qu’Émilia garde des blessures profondes de cet abandon, Estéban oscille entre déni, colère et désir de tendre la main à sa fille, sans jamais parvenir à l’exprimer. La mise en scène très maîtrisée, qui multiplie les gros plans sur les visages et les contre-champs, cadre parfaitement avec cette farouche opposition. À cause de cette relation conflictuelle, le tournage devient un véritable huis clos, à la tension latente, exacerbée par l’isolement du désert.

Outre la relation père-fille, L’Être aimé aborde les rapports de pouvoir dans le monde du cinéma. Figure d’autorité à la fois paternelle et artistique, Estéban impose sa loi sur l’ensemble du plateau, des mouvements de caméra aux moindres gestes de ses acteurs, qui doivent toujours rester naturels. Jusqu’à une scène de déjeuner d’anthologie, qui met en danger la poursuite du tournage. Une façon pour Rodrigo Sorogoyen de questionner le rôle dominant du réalisateur. Jusqu’où peut-il aller pour commander son équipe ? Comment le personnel doit-il réagir ? Javier Bardem incarne à la perfection ce cinéaste tyrannique, et pourrait très bien repartir avec un prix d’interprétation. Réponse samedi soir.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

L’Être Aimé – bande-annonce

L’Être Aimé – fiche technique

Titre original : El ser querido
Réalisation : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Isabel Peña, Rodrigo Sorogoyen
Interprètes : Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo, Marina Foïs
Photographie : Álex de Pablo
Décors : Jose Tirado
Costumes : Saioa Lara
Montage : Alberto del Campo
Musique : Olivier Arson
Production : Eduardo Villanueva, Nacho Lavilla
Société de production : Movistar Plus+
Coproduction : Caballo Films, El Ser Querido AIE, Le Pacte
Pays de production : Espagne
Société de distribution France : Le Pacte
Durée : 2h15
Genre : Drame
Date de sortie : 16 mai 2026

Cannes 2026 : Sheep in a box, laisser partir

Dans Sheep in the Box, un couple en deuil reçoit une offre qu’il ne peut pas refuser : une copie humanoïde de leur enfant décédé dans un accident. Quelque part entre une relecture du Petit Prince et de Frankenstein, Kore-eda signe une méditation douce et mélancolique sur ce qu’on appelle guérir trop vite.

Il y a des films qui mêle douceur et douleur dans le même mouvement. On reconnaît la beauté des images, on s’imprègne des dialogues, on comprend ce qu’ils veulent raconter et pourtant quelque chose résiste. Kore-eda aborde son dix-septième long-métrage avec la grâce qui a fait sa réputation, ce regard posé sur les familles comme on pose une main sur une épaule, sans forcer, sans juger. Otone et Kensuke ont perdu leur fils Kakeru, sept ans, et se voient proposer par une société nommée REbirth une copie humanoïde de l’enfant disparu. Ce qui aurait pu n’être qu’un épisode de Black Mirror devient, dans ses mains, une histoire bien plus intime et troublante, plus proche de A.I. Intelligence Artificielle mais en en renversant le point de vue. Il s’agit alors moins de la résurrection d’un enfant que celle de deux adultes figés dans leur chagrin.

Le mouton en dehors de sa boîte

Le titre vient du Petit Prince de Saint-Exupéry, ce mouton qu’on ne voit pas mais qu’on imagine dans sa boîte. C’est un film sur les liens invisibles, dit Kore-eda, sur ces choses qu’on ne voit pas mais qui nous maintiennent en vie. Les arbres y ont autant de présence que les personnages, communiquant entre eux par des réseaux souterrains que personne ne perçoit, comme les regrets qui ne s’atténuent pas avec le temps ou comme les mots qu’on n’a jamais eu l’occasion de dire. Car c’est bien là le vrai sujet du film. Otone et Kensuke ont fait de leur mieux, mais cela n’a pas suffi. La société REbirth ne ressuscite pas Kakeru. Elle ressuscite ses parents, c’est eux qui reviennent à la vie, lentement, maladroitement, à travers cette cohabitation impossible et pourtant nécessaire.

Ce qui reste en mémoire, ce sont ces séquences où le rapport entre parents et enfant bascule sans crier gare. Comme une sortie dans un aquarium, où on ressent une séparation physique avec les vitres. Et surtout ces moments d’inversion pédagogique où ce sont les parents qui apprennent de ce qu’ils n’arrivent pas à considérer comme leur fils. Il y réside quelque chose de profondément juste, et fidèle à la filmographie de Kore-eda : les enfants ont toujours su des choses que les adultes refusent de regarder en face, comme dans les meilleures œuvres de Steven Spielberg. Ici, c’est un humanoïde, un être sans culpabilité, sans peur du vide, qui leur montre que lâcher prise ne signifie pas se trahir soi-même. Car les enfants finissent toujours par dépasser leurs parents, et c’est certainement ce qu’on leur souhaite.

Ainsi, Sheep in the Box se présente comme un poème qu’on lit avec tendresse et qu’on referme avec mélancolie, malgré un passage à vide. Le film intériorise beaucoup une question qui revient hanter ceux qui restent : de quoi Otone et Kensuke sont-ils coupables, au fond ? Pas de la mort de Kakeru. Plutôt de ne pas avoir su vivre avec. Et c’est peut-être le robot lui-même, en choisissant de partir, qui leur offre la seule réponse possible, au-delà du pardon. C’est cette bienveillance lumineuse qui en fait sa grâce et, parfois, sa limite. On a connu la plume de Kore-eda plus décisive, comme dans L’Innocence. Mais il y a dans ce geste final quelque chose de doux et de bouleversant : un enfant artificiel qui s’en va pour que ses parents, enfin, recommencent à vivre.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Sheep in a box – fiche technique

Titre original : Hako no Naka no Hitsuji
Réalisation : Hirokazu Kore-eda
Scénario : Hirokazu Kore-eda
Interprètes : Haruka Ayase, Daigo Yamamoto, Rimu Kuwaki
Photographie : Ryuto Kondo
Décors : Harumi Hamasaki
Costumes : Sachiko Ito
Montage : Hirokazu Kore-eda
Musique : Yûta Bandoh
Producteurs : Junyuki Shimoba, Tsutomu Tsuchikawa
Sociétés de production : AOI Pro., Fuji Television, GAGA, Toho
Pays de production : Japon
Société de distribution France : Le Pacte
Durée : 2h06
Genre : Drame, Science-fiction
Date de sortie : 16 décembre 2026

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

Synopsis : Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue : sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. La jeune femme accepte cette incroyable opportunité, mais sait qu’à l’occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu’elle n’a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.

Tout sur mon Père

Les films de Rodrigo Sorogoyen ne se ressemblent pas toujours par leurs sujets. De Que Dios nos perdone à Madre, d’As bestas à L’Être aimé, le cinéaste semble chaque fois changer de territoire, de milieu, de conflit. Mais quelque chose demeure : une manière très particulière de faire naître la tension non seulement de l’affrontement entre les personnages, mais aussi de leur collision avec eux-mêmes. Le cinéma de Sorogoyen ne filme jamais seulement des conflits : il filme des êtres aux prises avec des sentiments souvent difficiles à formuler.

Dans L’Être aimé, cette collision prend la forme d’un tournage. Esteban Martínez, cinéaste espagnol consacré, longtemps installé à New York, revient tourner un film en Espagne et propose à Emilia, sa fille issue d’une union précédente, d’en tenir le rôle principal. Le dispositif pourrait laisser croire à une tentative de retrouvailles. Il est en réalité beaucoup plus trouble. Emilia n’entre pas seulement dans un film ; elle entre dans le monde de celui qui l’a quittée.

Le long prologue, filmé presque entièrement en très gros plans, installe immédiatement cette zone d’inconfort. Les visages occupent tout l’espace, mais rien n’est encore dit frontalement. Les mots restent polis, les gestes mesurés, les civilités intactes. Pourtant, sous cette surface, quelque chose affleure déjà. Ainsi, lorsque Emilia dit à son père qu’il est beau, la phrase trouble par son ambiguïté : elle ne sonne pas seulement comme le compliment d’une fille à son père, mais comme l’adresse d’une adulte à un autre adulte, comme une tentative lancée vers une réponse qui ne vient pas tout à fait, et à la fois comme un constat presque objectif, privé d’affect.

Sorogoyen fait du gros plan un révélateur. Un peu plus tard dans le film, Esteban dira qu’en gros plan, les acteurs ne peuvent jamais entièrement tricher. Même le professionnalisme, même le contrôle, même la technique finissent par laisser passer quelque chose. Cette idée vaut évidemment pour le film dans le film, mais aussi pour L’Être aimé lui-même. Javier Bardem et Victoria Luengo sont filmés comme deux êtres qui tentent de tenir une position — lui celle du cinéaste, elle celle de l’actrice — alors que tout, dans leurs visages, trahit une histoire plus ancienne, plus douloureuse, plus impossible à contenir.

Ce que cherche Emilia n’est jamais énoncé trop tôt, et c’est ce qui rend le film si poignant et tendu. Elle accepte le rôle comme on accepte une promesse sans oser la nommer. Même si elle proclame le contraire, elle ne vient pas seulement travailler. Elle vient vérifier si quelque chose peut encore être réparé. Mais face à elle, Esteban est un homme qui voit beaucoup mais comprend mal. Il perçoit les failles, les symptômes, les fragilités. Il remarque par exemple ce qui, chez sa fille, peut ressembler à une dérive ou à une douleur déplacée. Mais lorsqu’il intervient, il le fait depuis le mauvais endroit : non depuis une parole de père, inquiète et humble, mais depuis une autorité sèche et inappropriée.

C’est là que le film devient cruel. Esteban peut dire quelque chose de vrai, mais jamais vraiment depuis la bonne place. Il voit ce qui abîme Emilia aujourd’hui, mais reste incapable de reconnaître ce qui l’a abîmée depuis l’enfance. Il sait formuler une mise en garde, pas une excuse. Il sait diriger, corriger, imposer, reprendre. Il ne sait pas demander pardon.

Mais L’Être aimé ne se réduit jamais à un face-à-face psychologique. C’est même l’un des grands mérites de Sorogoyen que de faire passer cette violence par la forme même du film. Le tournage devient un espace de contrainte où tout se contrôle, parfois jusqu’à la manière de manger ou d’avaler. Le cinéma apparaît alors comme un art de la discipline, du réglage et de la répétition, nécessaire à la création, mais susceptible aussi de produire une violence plus sourde.

C’est pourquoi les gestes de mise en scène les plus visibles ne sont pas de simples coquetteries cinéphiles. Les scènes longues, les reprises de prises, les variations de texture, les incursions en noir et blanc ou en négatif donnent à un film sous haute tension une respiration formelle, sans jamais l’apaiser vraiment. L’Être aimé est, de ce point de vue, un grand film sur le cinéma. Sorogoyen nous fait sentir la matérialité du tournage, ses artifices, sa beauté, et donc sa violence aussi. Pour qui aime le cinéma, il y a là quelque chose de profondément fascinant.

Javier Bardem est filmé comme une masse autour de laquelle tout s’organise, comme un centre de gravité dont la présence aimante les scènes. Face à lui, Victoria Luengo compose moins une fille blessée qu’une actrice prise dans un dispositif qui la met à l’épreuve. Le film tient précisément dans cet écart : Emilia voudrait être reconnue, mais le lieu même où, quoi qu’elle dise, elle cherche cette reconnaissance est aussi celui où Esteban conserve son pouvoir. Le plateau ne lui offre que des bribes de père, une reconnaissance de son travail, mais jamais la réparation intime.

C’est pourquoi L’Être aimé laisse une impression si tendue, presque physique. Le film avance constamment entre deux mouvements : la forme et l’émotion, le plaisir de voir le cinéma se fabriquer et la désolation de comprendre ce qu’il ne pourra pas réparer. Sorogoyen signe un film ample, nerveux, très dirigé, traversé par une question simple et cruelle : que reste-t-il à l’enfant devenu adulte lorsque le parent qui l’a abandonné comprend tout, sauf la nécessité de demander pardon ?

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

L’Être Aimé – bande-annonce

L’Être Aimé – fiche technique

Titre original : El ser querido
Réalisation : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Isabel Peña, Rodrigo Sorogoyen
Interprètes : Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo, Marina Foïs
Photographie : Álex de Pablo
Décors : Jose Tirado
Costumes : Saioa Lara
Montage : Alberto del Campo
Musique : Olivier Arson
Production : Eduardo Villanueva, Nacho Lavilla
Société de production : Movistar Plus+
Coproduction : Caballo Films, El Ser Querido AIE, Le Pacte
Pays de production : Espagne
Société de distribution France : Le Pacte
Durée : 2h15
Genre : Drame
Date de sortie : 16 mai 2026

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Alawin Casino Online et pourquoi les jeux de jackpot attirent toujours l’attention

Les sites de jeux en ligne proposent aujourd’hui plusieurs catégories, mais certaines sections restent plus visibles que d’autres. Parmi elles, les jeux de jackpot continuent d’attirer rapidement l’attention. Même lorsqu’un site propose des machines à sous, des jeux en direct et d’autres formats, les jackpots gardent souvent une place à part dans la structure générale.

Quand on parcourt des sites comme Alawin, on remarque assez vite que certaines catégories se distinguent plus clairement dans l’ensemble du contenu. Dans le cas de Alawin casino online, la présence d’une section jackpot s’inscrit naturellement dans une offre plus large et montre comment un site de casino peut rendre son contenu plus lisible grâce à une séparation nette des rubriques.

Pourquoi les jackpots restent si visibles

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Un autre point important est la structure. Quand une section jackpot est clairement séparée, l’ensemble paraît souvent plus organisé. Le site semble moins uniforme et l’utilisateur distingue plus facilement les différents types de contenus disponibles.

Les utilisateurs remarquent souvent :

  • une rubrique clairement séparée
  • une structure plus simple à lire
  • une catégorie différente du reste de l’offre

Ce qui rend cette catégorie particulière

Les jackpots ne sont pas seulement un groupe de jeux de plus. Ils influencent aussi la manière dont le site est perçu dans son ensemble. Une section « jackpot » bien visible donne souvent l’impression d’une offre plus large et mieux structurée.

Avant d’entrer dans le détail, il faut rappeler que cette visibilité ne dépend pas uniquement du nombre de jeux. Elle tient aussi à la manière dont la catégorie est présentée dans la navigation générale.

Une section facile à repérer

Sur de nombreux sites, les jackpots apparaissent comme une catégorie distincte. Cela permet à l’utilisateur de voir immédiatement qu’il existe plusieurs niveaux d’organisation dans le contenu. Cette clarté rend la navigation plus fluide.

Une rubrique qui renforce l’organisation du site

Quand les jackpots, les machines à sous et les jeux en direct sont bien séparés, le site paraît souvent plus simple à parcourir. Cette organisation aide à comprendre plus vite où commence chaque type de contenu.

Une catégorie qui complète l’offre générale

Même lorsqu’une personne s’intéresse d’abord à une autre rubrique, elle remarque souvent les jackpots. Cela contribue à donner une image plus complète du site. C’est aussi pour cette raison que Alawin casino online peut être mentionné dans une réflexion plus générale sur l’organisation des casinos en ligne.

Conclusion

Les jeux de jackpot attirent toujours l’attention parce qu’ils sont faciles à identifier et qu’ils rendent la structure d’un site plus lisible. Ils ne remplacent pas les autres catégories, mais ils ajoutent une dimension supplémentaire à l’offre générale.

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Cannes 2026 : Colony, entre deux terminus

Dix ans après avoir redonné de l’élan au film de zombie avec Dernier train pour Busan, Yeon Sang-ho revient sur la Croisette avec Colony, un film d’infectés généreux et bourrin qui assume pleinement ses ambitions de divertissement, parfois trop, au détriment de l’émotion et de l’efficacité.

Il y a quelque chose de presque symbolique à voir Yeon Sang-ho revenir à Cannes avec un nouveau film de zombie, après l’onde de choc du Dernier train pour Busan. Ayant une appétence naturelle pour l’apocalypse et la science-fiction, il était assez logique de le voir renouer avec ce genre qu’il a contribué à redéfinir en Asie. Mais entre le prolongement de son cinéma et le signe d’épuisement d’un genre largement codifié et exploré sous presque toutes ses coutures, la question se pose honnêtement. Et la réponse penche plutôt vers la seconde option, sans pour autant enterrer le film.

Retour à l’essaim

Le pitch est simple et sans détour : un attentat bactériologique dans un immeuble au cœur de Séoul, des survivants piégés, des infectés qui mutent à vue d’œil. Du [Rec] croisé avec Piège de cristal, avec une pincée de jeu vidéo dans son ADN. Car la vraie trouvaille de Colony réside dans la biologie de ses créatures visqueuses, organisées comme une ruche. Elles s’adaptent rapidement à leurs proies, ce qui oblige les protagonistes à constamment ruser et à se réinventer. Un mécanisme ludique, qui donne au film une dimension presque de survival game. La première partie, avec sa gestion de foule spectaculaire, tient d’ailleurs ses promesses. On pense à Vermines dans ce déferlement organique sur les protagonistes, même s’il y a ici moins d’enjeux sociaux. Colony assume le fait d’être un film bourrin, et c’est très bien ainsi.

Sauf que la mécanique s’enraye assez vite. Cette partie de cache-cache au cœur de l’immeuble tourne en rond, faute d’ingéniosité suffisante pour renouveler les stratagèmes face à la colonie. Les protagonistes peinent à surprendre autant qu’ils devraient, et le spectateur, lui, a souvent beaucoup de coups d’avance sur le récit. On attendait davantage de cette idée pourtant fertile, des infectés qui apprennent, qui communiquent, qui ne laissent pas passer deux fois la même erreur, mais le scénario rectiligne ne l’exploite pas assez pour faire oublier ses limites dans la durée.

Là où Dernier train pour Busan nous avait éclaboussés de sang et de larmes jusqu’au terminus, Colony peine à générer le même capital empathique. On y suit pourtant une professeure en biotechnologie, dont le rôle d’explicatrice face à une menace complexe est pratique, mais parfois trop appuyé. Une relation frère-sœur aurait pu porter l’émotion du film, le frère étant l’un des personnages les plus humains et touchants de l’ensemble, mais elle reste trop peu développée. Même chose pour cette rivalité entre lycéens qui se harcèlent, avec un vrai potentiel dramatique un peu gâché par un manque d’incarnation (au lieu de « iconisation »). On sait pourtant le réalisateur capable de créer une tension à partir d’une étincelle comme dans The Ugly, son autre film de 2026, mais il lui manque ici un peu d’assurance pour son retour dans l’horreur. La petite pique au gouvernement lâche et en état de déni, elle, est toujours au rendez-vous. Certaines habitudes ont du bon.

Heureusement, le climax rattrape une partie du chemin perdu. Lorsque la colonie menace de se propager dans tout Séoul, le film se rebelle enfin avec beaucoup de folie et on pense à ce qu’aurait pu être le premier jour de propagation à Raccoon City dans Resident Evil, quelque chose de jouissif, débridé et suffisamment spectaculaire pour qu’on oublie une certaine retenue dans l’immeuble. Quant au méchant, aux mimiques outrancières presque cartoonesques, il contribue à rendre l’ensemble digeste et amusant. Colony ne brille donc pas par son scénario, mais il se savoure avec un plaisir régressif sincère. Et dans un festival gavé de films, au rythme modérément prudent, un peu de chair et de courses effrénées ne fait vraiment pas de mal.

En somme, Colony ne réinvente pas le genre et pâtit d’un ventre mou non négligeable. C’est une proposition imparfaite, honnête dans ses ambitions, et qui surclasse Peninsula et Jung_E sans jamais retrouver la déflagration du Dernier train pour Busan. On reste un peu sur notre faim.

Ce film est présenté en Séance de Minuit au Festival de Cannes 2026.

Colony – bande-annonce

Colony – fiche technique

Titre original : Gunche
Réalisation : Yeon Sang-ho
Scénario : Choi Kyu-sok, Yeon Sang-ho
Interprètes : Gianna Jun, Koo Kyo-hwan, Ji Chang-wook, Kim Shin-rock, Shin Hyun-been, Go Soo
Production : Yoomin Hailey Yang
Société de production : Smilegate, Wow Point, en coproduction avec Midnight Studio
Pays de production : Corée du Sud
Société de distribution France : ARP Sélection
Durée : 2h02
Genre : Catastrophe, Horreur, Action
Date de sortie : 27 mai 2026

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d’éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Non pas une faute, mais une erreur

Noyé au sein d’un halo, semblant évoluer sur un tapis roulant, Samuel Paty le déclare dans l’incipit du film : en substance, « Je ne voulais pas devenir un héros, seulement quelqu’un qui fait honnêtement son boulot… mais on ne maîtrise pas son destin… ni son environnement ». Surtout son environnement, car c’est là que le bât blesse.

Intellectuellement, rien à redire sur la démarche de ce prof d’histoire-géo : travaillant sur la question de la liberté de la presse, il propose à tous ceux qui craindraient d’être choqués par les caricatures de Charlie de ne pas regarder, de détourner les yeux ou même de sortir de la pièce momentanément. Et ce, sans viser une communauté en particulier. Il n’exclut donc pas les musulmans mais propose à chaque individu de se positionner. On ne peut faire plus respectueux, ni pertinent pour illustrer ce qu’est la liberté de conscience.

En voyant les collégiens discuter sur ce qui a été montré, on comprend toutefois immédiatement l’erreur commise par Paty : l’imagination de ceux qui n’ont pas vu risque de rendre les dessins plus choquants encore qu’ils ne sont. Sans doute eût-il fallu éviter aussi le dessin le plus cru, celui auquel vont s’accrocher ses adversaires : l’image du Prophète avec une étoile de David dans l’anus. Le dessin faisait partie du « fond Canopée », celui dans lequel les enseignants sont autorisés à puiser : peut-être cette erreur-là est-elle à imputer à l’Education Nationale ?

La machine s’emballe

À partir de cette excellente base, la rumeur se met en marche. « L’environnement » fait le reste : un contexte de tension latente avec la communauté musulmane, parfaitement exploité par quelques fous de Dieu radicalisés. Et surtout, la prégnance des réseaux sociaux. Car là est peut-être le vrai sujet du film : comment une fake news, reprise en boucle, peut devenir incontrôlable.

Au départ, la jeune Bachira Chnina a créé un récit de toutes pièces à partir de ce qu’elle a entendu de la scène puisqu’elle était… absente ce jour-là. Si le film ne nous garantissait une grande fidélité aux faits, on trouverait trop grosse cette ficelle scénaristique, un vrai cas d’école. Comme souvent, le mensonge de Bachira est toutefois tissé de faits réels glanés çà et là : ainsi déclare-t-elle que Paty a donné un coup de pied dans sa chaise, comme un signe agressif ; on a bien vu le prof heurter le siège de l’élève, constatant que « décidément, on n’est pas faits pour s’entendre aujourd’hui ». Pour le reste, le récit est simple : Samuel Paty a stigmatisé les musulmans, les obligeant à quitter la pièce pour mieux pouvoir se moquer du Prophète.

Ce récit est semé sur un terrain fertile, celui de la suspicion de racisme. À la moindre frustration subie, on accuse celui qui vous l’impose de ce tropisme honteux. Bachira multiplie depuis des semaines les entorses au règlement ? Refuse de faire ses heures de colle ? Sa mère annule l’entrevue avec la direction pour en parler ? Rien n’y fait : si la collégienne est exclue, c’est que l’établissement pratique une ségrégation sur la couleur de peau…

Le père a le sang chaud, il diffuse aussitôt des messages indignés sur les groupes auxquels il appartient, en incitant à partager au maximum. Puis ce sont des vidéos agressives, bien orientées par Sefrioui, le salafiste fiché S qui pousse Chnina à faire du bruit. Les réactions violentes pleuvent. Nul besoin d’un tel drame pour déplorer ce manque de recul sur les réseaux sociaux : il suffit de lire les réactions sur n’importe quel post un peu clivant pour contempler le torrent d’invectives, d’insultes voire de menaces qui se déversent sans aucun recul, la bêtise le disputant à la haine. Ce film n’a pas échappé à ce qu’il dénonce : la polémique n’a pas tardé à enfler, certains qualifiant le long-métrage de Vincent Garenq d’islamophobe, voire de fasciste…

Une bombe soigneusement désamorcée

Ce n’est pas faute, pour Vincent Garenq, d’avoir anticipé ce danger. Son scénario multiplie les signaux évitant de faire l’amalgame entre islamisme et islam. Une amie musulmane de Chnina l’appelle pour lui révéler que Bachira a tout inventé. Plus loin, elle vient, avec une autre coreligionnaire, apporter tout son soutien à l’enseignant dans la tourmente. Peu avant l’assassinat, la police tient des propos lénifiants, au motif que la communauté musulmane n’a pas mordu à l’hameçon, que l’affaire est en train de se dégonfler. Sefrioui a une fille qui le désapprouve, allant jusqu’à dénoncer son père après l’assassinat. Elle cite un verset du Coran, rejetant toute violence puisque « tuer une âme, c’est tuer toute l’humanité ». Une jeune Arabe, rétive au cours de Paty dans la première scène, prononce un discours plein de reconnaissance pour le prof décapité, alors qu’en fond, on aperçoit une couronne déposée au nom des « mosquées de… ». On ne saurait être plus clair, mais chacun sait qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre…

Prisonniers du mensonge

Chnina l’enragé est lancé. Le problème, quand on met le doigt dans le mensonge, c’est qu’il devient très difficile de faire machine arrière. La jeune Bachira sent bien que l’affaire prend des proportions inquiétantes, mais comment avouer qu’on a tout inventé, sans subir la foudre de son père ? Celui-ci, de même, s’est trop engagé pour reconnaître une erreur : les camarades de Bachira mentent, le personnel du collège ment, seule sa fille dit la vérité, il n’est plus possible d’enrayer l’engrenage.

Chnina se drape dans la vertu : il ne veut qu’une chose, ramener l’entente entre tous les élèves, quelle que soit leur confession, plutôt que de les dresser les uns contre les autres. Ces propos sont tenus alors que la caméra nous montre des gamins de toutes origines ethniques dans des rapports naturellement amicaux. Une bonne idée. Nul besoin de ramener l’entente entre les élèves dans cet établissement.

L’emprise de la peur

Les menaces se multiplient, sur les réseaux ou sur le répondeur du collège. Les collègues de Paty se désolidarisent par peur. L’un d’eux ira même prononcer une déclaration solennelle devant ses élèves, assurant qu’il est ignoble d’exclure les musulmans d’un cours (comme Bachira, il raconte ce qu’il n’a pas vu, note Samuel Paty) et qu’il demande pardon à toute la communauté musulmane. Plusieurs collègues vont dans ce sens, considérant que Paty a fait une erreur qui rejaillit sur eux. Pas tous, car Vincent Garenq se garde d’être manichéen : deux profs proposent de l’emmener et de le remmener en voiture, l’un d’eux prend ouvertement parti pour lui dans les débats.

Mais le personnage le plus exposé à l’angoisse est Paty lui-même, bien sûr. On le voit en butte à une insomnie, le lendemain mettre un marteau dans son sac avant de se rendre au collège une capuche sur la tête. Le héros n’est pas celui qui n’a pas peur mais celui qui affronte sa peur. Antoine Reinartz donne à voir, avec une belle sobriété, un homme tout ce qu’il y a d’ordinaire. Plutôt doux, posé, réfléchi, ingénieux dans sa pédagogie (ainsi de ce « cahier de blagues » qui concourt à le rendre sympathique), capable de défendre ses convictions s’il le faut : lorsque la Principale annonce à la classe que leur enseignant va « s’excuser », il la reprend en la corrigeant – « m’excuser peut-être pas, mais réexpliquer ce qu’il s’est passé ». Et quand elle lui propose d’exercer son droit de retrait, il refuse, arguant que ce serait « reconnaître avoir eu tort ». Droit dans ses bottes mais pas non plus inflexible : face au Monsieur Laïcité du ministère, il acceptera de s’excuser face aux parents, simplement pour faire redescendre la pression. Toujours ce très appréciable sens de la nuance de la part de Garenq, s’agissant d’un drame où chacun en a cruellement manqué.

Vers l’issue fatale

Un tueur se préparait. Garenq, pour ne pas en faire un héros, ne dit que très peu de choses sur lui. Il eût certes pu éviter de le figurer en ombre dans une pièce nue, le dramatisant comme dans un blockbuster, mais on lui pardonnera ce faux pas vu le nombre de chausse-trapes qu’il parvient à éviter par ailleurs. La tension monte alors que Paty fait son dernier jour d’école avant les vacances : le spectateur sait quelle est l’issue et surtout – c’est ce qui est terrible – qu’il ne s’agit pas d’une fiction. Ainsi empli de cette tension, il reçoit comme une décharge émotionnelle la réaction de la principale, apprenant le drame. « Ils lui avaient mis une fatwa » lance-t-elle en éclatant en sanglots.

L’assassinat reste hors champ : Vincent Garenq le montre dans le regard d’une petite fille assistant à la scène. Le son coupé qui suit exprime bien son traumatisme. Fallait-il montrer la tête de Paty gisant à côté de son corps ? Le débat reste ouvert. Au moins le cinéaste ne la figure-t-il que de loin. Toujours ce sens de la mesure qui honore son film.

Un film mal nommé ?

Reste une question : Samuel Paty a-t-il vraiment été « abandonné » ?

Le premier soutien de l’enseignant est la Principale, incarnée avec beaucoup de sensibilité par Emmanuelle Bercot. Elle défend fermement Paty devant Chnina et Sefrioui qui font l’amalgame entre le cours sur les caricatures et l’exclusion de Bachira puis, suite à l’intrusion autoritaire de ces deux excités, lance une procédure de gravité maximale. C’est un classique, mais on sourira à l’avalanche de sigles et d’acronymes qui se déverse sur elle, inscrits sur des post-it, détaillant la procédure à suivre. Un référent Laïcité (peu soutenant, pointant l’entorse au code de la laïcité qu’aurait commise Paty), puis la police, la DGSI, se mettent sur les rangs.

La liste de leurs manquements est établie en fin de film par un policier à son supérieur. Une menace n’a pas été prise assez au sérieux par la cellule anti-terrorisme, le maire n’a pas voulu affecter des effectifs supplémentaires à la protection de l’établissement au motif que la sécurité d’un collège relève de l’Education Nationale, une demande de protection a bien été engagée par Paty mais trop longue à mettre en œuvre. De multiples grains dans les rouages qui aboutissent au drame. Le résultat ? Samuel Paty a eu un sentiment « d’abandon », lance le flic. (C’est là-dessus qu’il aurait fallu conclure le film : dommage d’avoir ajouté la scène des funérailles au collège qui, si elle permet d’en remettre une couche contre tout amalgame comme on l’a vu, verse surtout dans un pathos que Garenq avait très bien su éviter jusque-là.)

De multiples micro-défaillances ne font pas un abandon. On voit l’enseignant soutenu par sa hiérarchie (et Dieu sait que ce n’est pas toujours le cas…), pris au sérieux par les services de l’Etat, aidé par certains de ses collègues. On ne peut tout de même pas compter cela pour rien. Curieux donc, que le cinéaste ait choisi pour titre une notion que son film ne valide pas vraiment – ce qui le rend d’ailleurs plus intéressant car plus complexe.

Un traitement formel conventionnel

Vincent Garenq tient sa gageure : rendre compte de ces onze derniers jours sans trop de sensiblerie, sans caricature, sans prendre en otage le spectateur. Reste une limite : cinématographiquement, l’objet est assez quelconque. Pas mal de « marqueurs de banalité » (musique illustrative, plans de drone, scènes au volant d’une voiture…) et peu de beaux plans à se mettre sous la dent. Vincent Garenq n’a pas fait la démonstration qu’il est un cinéaste singulier. Mais il réalise, avec ce peut-être mal nommé L’Abandon, un film utile, qui parvient à saisir le spectateur. Ce n’est pas rien.

L’Abandon : Bande-annonce

L’Abandon – fiche technique

Titre original : L’Abandon
Réalisation : Vincent Garenq
Scénario : Vincent Garenq, Alexis Kebbas, en collaboration avec Mickaëlle Paty
Interprètes : Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot, Emma Boumali, Nedjim Bouizzoul, Azize Kabouche
Montage : Aurique Delannoy
Musique : Nicolas Errèra
Production : François Kraus, Denis Pineau-Valencienne, Stéphane Simon, Cloé Garbay, Bastien Sirodot
Producteur exécutif : (non communiqué)
Société de production : Les Films du Kiosque, Outside Films, en coproduction avec France 3, UGC, UMedia
Pays de production : France
Société de distribution France : UGC Distribution
Durée : 1h40
Genre : Drame
Date de sortie : 13 mai 2026

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3.5