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La Ballade de Bruno (1977) de Werner Herzog : cavale sans issue

Deuxième opus tourné par Werner Herzog avec Bruno Schleinstein, La Ballade de Bruno (Stroszek) est une interprétation acide et tragicomique de la vie de cet inclassable comédien amateur. Ecrit en quatre jours, le film assume sa part d’improvisation et de libre déambulation dans les franges oubliées et désabusées de la société, de part et d’autre de l’Atlantique. Cette œuvre déroutante, à la lisière de plusieurs genres et à la mise en scène quasi-documentaire, est un des films les plus crus et les plus singuliers d’une carrière pourtant placée sous le signe de l’imprévisibilité. 

Quelques années après avoir confié à Bruno Schleinstein, comédien amateur, le rôle principal dans son film L’Enigme Kaspar Hauser, Werner Herzog pense à nouveau à cet homme dont la personnalité et le parcours le fascinent tant pour son film Woyzeck (qui ne sera tourné qu’en 1979). Finalement, il décide que Klaus Kinski, autre sacré personnage avec lequel il a tourné son classique Aguirre, la colère de Dieu en 1972, est un choix plus approprié pour le rôle-titre. Un choix logique lorsque l’on considère que le volcanique et « monstrueux » (le terme fut employé par Herzog lui-même) Kinski est en quelque sorte la face maléfique du placide Schleinstein. Il n’empêche que, pour se faire pardonner auprès de ce dernier, le cinéaste décide d’écrire un autre long-métrage taillé à sa mesure. Ce script sera rédigé en à peine quatre jours, et puise un certain nombre d’éléments dans la vie tumultueuse du comédien, confirmant son caractère partiellement biographique. D’ailleurs, plusieurs séquences seront tournées dans l’appartement de Schleinstein, qui joue aussi de ses propres instruments dans le film.

L’affiche du film – ainsi que la traduction française de son titre – évoque une « ballade », terme qui se prête bien à une œuvre « folk », désenchantée, mélancolique et sans concession pour l’âme humaine, mais également légère et ironique. Cette ballade est celle de Bruno Stroszek, un marginal dont l’alcoolisme l’a déjà envoyé plus d’une fois derrière les barreaux. Avant de sortir de prison, il cède bon gré mal gré aux pressions du directeur paternaliste en promettant de ne plus toucher une goutte d’alcool. Une fois dehors, Bruno n’hésite pourtant pas une seconde à entrer dans le premier bistro venu ! Il y retrouve la jeune prostituée Eva, maltraitée par ses proxénètes, qu’il héberge dans son appartement. Les proxénètes devenant de plus en plus menaçants, Bruno et Eva décident d’émigrer dans le Wisconsin avec le vieux Scheitz, qui y a un neveu. Une fois sur place, ce trio improbable va vite déchanter : le neveu en question est un cul-terreux libidineux, établi dans un bled paumé, et le maigre salaire de serveuse d’Eva ne permet pas de rembourser les dettes contractées par l’achat d’un mobile home…

La Ballade de Bruno, bien accueilli à sa sortie, occupe une place à part dans la filmographie de Herzog. Si on y retrouve l’approche à mi-chemin entre la fiction et le documentaire qui caractérise plusieurs œuvres de la première partie de carrière de Herzog, elle est ici assumée avec une spontanéité à la Easy Rider, dont elle conserve l’ironie grinçante à défaut de proposer un vrai road movie – à l’exception de la conclusion sous forme d’ultime fuite en avant. La tonalité y est particulièrement désenchantée : où qu’il aille, Bruno rencontre les mêmes déceptions, surtout vis-à-vis des gens, brutaux et vulgaires. Sans ressources, exploité et condamné à mener une vie absurde (ce qu’illustre la scène finale, où Bruno reste installé dans un téléphérique que personne ne sait arrêter, faisant des allers-retours sans fin). Eva, quant à elle, renoue avec ses vieux démons de la prostitution et de l’exploitation afin de s’émanciper – espoir sans doute futile – tandis que le vieux Scheitz, qui perd la boule, est arrêté après un hold-up tragicomique…

Les séquences américaines ont réellement été tournées dans le Wisconsin. Dans le scénario, il est notamment fait référence à un mystérieux assassin dont on ne retrouve pas le corps des victimes, une référence au tueur en série Ed Gein originaire de Plainfield où une partie du film a été tourné. Herzog aurait même planifié d’aller déterrer le corps de Gein, un projet délirant et ô combien « herzogien … qui ne s’est pas concrétisé.

Comme souvent, on retrouve dans ce film certains motifs récurrents de l’œuvre du cinéaste allemand : le débit invraisemblable (et très drôle) des commissaires-priseurs, qui était déjà l’objet de son documentaire How Much Wood Would a Woodchuck Chuck, sorti l’année précédente, et qualifié par Herzog de « dernière forme de poésie, celle du capitalisme » ; le camion qui tourne en rond, symbole de la vie, absurde et cyclique, une image déjà vue dans Les nains aussi ont commencé petits ; et le sort cruel réservé aux animaux, ici enfermés dans des caisses dans un improbable lieu de divertissement, condamnés à répéter sans fin les mêmes actions – une référence évidente à la destinée de Bruno.

La Ballade de Bruno représente la dernière réalisation de ce que l’on pourrait considérer comme un premier « cycle » dans la carrière du metteur en scène allemand. Dans cette série de films, mais aussi de documentaires (un genre dans lequel il est prolifique depuis le début des années 1960), le décor est relativement restreint et peu exotique (à l’exception de Aguirre, bien sûr, mais aussi de son premier opus Signes de vie… dont le protagoniste se nommait déjà Stroszek !). Le cadre comme la mise en scène, très crue et discrète, sont ainsi mis en retrait à la faveur des obsessions de Herzog pour l’étrangeté et la marginalité. A partir de Nosferatu (1979), il fera évoluer significativement l’ampleur et la théâtralité de son cinéma, qu’il soit de fiction ou documentaire. Cette première partie de carrière est aussi marquée par la collaboration répétée avec des comédiens parfaitement en phase avec l’état d’esprit radical et expérimental du nouveau cinéma allemand. Eva Mattes, qui incarne ici la prostituée, était une figure importante de ce mouvement, elle qui a beaucoup tourné avec Fassbinder, mais aussi avec Margarethe von Trotta. Clemens Scheitz, quant à lui, a commencé sa carrière de comédien à 75 ans (même s’il tourna dans un film muet en 1922 !) et ne tourna quasiment qu’avec Herzog, de L’Énigme de Kaspar Hauser à Nosferatu (il est décédé juste après ce film). Lui aussi était un personnage atypique dont raffole Herzog : pianiste autodidacte, passionné par la physique (ce qui est illustré dans La Ballade de Bruno, où il s’adonne à des expériences de magnétisme animal… qui n’aboutiront elles non plus à rien), il gagna sa vie comme pianiste-inventeur (il composa la musique de Woyzeck). Bref, une vie assez proche de celle de Bruno Schleinstein, à la mort duquel, en 2020, Herzog déclarera que son humanité et sa profondeur en font le plus grand acteur avec lequel il ait travaillé ! On a le droit de ne pas être d’accord, mais cet hommage touchant en dit énormément sur la conception du cinéma du metteur en scène allemand.

Comme souvent avec Herzog, l’aspect cru et maladroit de La Ballade de Bruno est à la fois une force et une faiblesse. D’une part, il n’a pas son pareil pour rendre hommage à des personnages marginaux et inadaptés criants de vérité, le tout magnifié par quelques scènes géniales (le médecin qui montre les bébés prématurés à Bruno, ou les animaux emprisonnés dans la séquence finale, deux allégories saisissantes de la fragilité et de l’absurdité de l’existence humaine). D’autre part, son film est gauche, plein de maladresses (le jeu amateur de Schleinstein, par exemple) ou de moments où il laisse la caméra tourner jusqu’à la limite du malaise. Un choix conscient afin de laisser l’humanité des personnages surgir naturellement, sans la brusquer, mais qui s’avèrera nettement plus convaincant dans les nombreux documentaires inoubliables que Werner Herzog tournera par la suite (Echos d’un sombre empire, Into the Abyss, Petit Dieter doit voler, Grizzly Man, etc.).

Synopsis : Bruno Stroszek sort de prison. Il rencontre Eva, une prostituée brutalisée par ses proxénètes. Ces deux êtres malmenés par la vie se lient d’amitié et Bruno la recueille sous son toit. Ils décident de tout quitter pour se rendre en Amérique avec le vieux Scheitz. Un cousin de ce dernier y tient un garage et les aide à s’installer. Mais leurs espoirs d’une nouvelle vie se heurtent rapidement à la réalité.

La Ballade de Bruno : Fiche technique

Titre original : Stroszek
Réalisateur : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Interprétation : Bruno S. (Bruno Stroszek), Eva Mattes (Eva), Clemens Scheitz (Scheitz), Clayton Szalpinski (Clayton)
Photographie : Thomas Mauch
Montage : Beate Mainka-Jellinghaus
Musique : Chet Atkins, Percy Wenrich et Sonny Terry
Producteurs : Werner Herzog et Walter Saxer
Société de production : Werner Herzog Filmproduktion
Durée : 116 min.
Genre : Tragicomédie
Date de sortie : 26 octobre 1977
Nouvelle sortie en salles : 25 février 2026
Allemagne de l’Ouest – 1977

Les meilleurs films qui se passent dans un casino

L’atmosphère des casinos fascine le cinéma depuis des décennies : tables de jeu sous tension, personnages aux motivations troubles, argent qui change de mains en quelques secondes. Des salles de Las Vegas aux clubs londonniens, ces décors ont inspiré certains des récits les plus intenses du 7e art. 

Les films incontournables qui se passent dans un casino

Le casino au cinéma ne se réduit pas à un simple décor. Il devient le théâtre de destins qui basculent, de trahisons calculées et de systèmes mis à l’épreuve. Les six films suivants ont marqué l’histoire du genre, chacun avec une approche radicalement différente de ce monde à part.

Casino (1995) de Martin Scorsese — le chef-d’œuvre du genre casino

Martin Scorsese signe avec Casino une fresque de près de trois heures sur la corruption qui gangrène Las Vegas dans les années 1970-1980. Robert De Niro incarne Sam « Ace » Rothstein, directeur du Tangiers Casino pour le compte de la mafia de Chicago, tandis que Joe Pesci joue Nicky Santoro, son associé incontrôlable.

Le film s’appuie sur le livre de Nicholas Pileggi, lui-même basé sur des faits réels, ce qui lui confère une densité documentaire rare. Scorsese y dépeint les mécanismes précis de l’arnaque institutionnalisée : faux comptes, détournements de fonds, surveillance omniprésente. Casino reste à ce jour la référence absolue pour quiconque s’intéresse au cinéma de casino.

Ocean’s Eleven (2001) — le casse élégant

Steven Soderbergh réunit un casting exceptionnel — George Clooney, Brad Pitt, Matt Damon, Andy Garcia — pour orchestrer le braquage simultané de trois casinos de Las Vegas : le Bellagio, le MGM Grand et le Mirage. Le film tient sa force dans sa légèreté assumée : chaque personnage a une compétence précise, chaque étape du plan s’enclenche comme un mécanisme d’horlogerie.

Ocean’s Eleven ne cherche pas le réalisme mais la virtuosité narrative. Le casino y apparaît comme un adversaire à déjouer plutôt qu’un lieu de perdition, ce qui tranche avec la tradition du genre. Le film engendre deux suites (Ocean’s Twelve en 2004, Ocean’s Thirteen en 2007) et un spin-off féminin (Ocean’s 8 en 2018).

Casino Royale (2006) — James Bond à la table de poker

Ce volet marque le reboot de la franchise James Bond avec Daniel Craig dans le rôle de l’agent 007. La scène centrale se déroule au Casino Royale de Montenegro, où Bond affronte Le Chiffre (Mads Mikkelsen) dans une partie de poker texas hold’em aux enjeux colossaux : 150 millions de dollars en jeu.

Le film rompt avec la tradition des gadgets spectaculaires pour miser sur la tension psychologique. La table de poker devient un champ de bataille mental où bluff et sang-froid comptent autant que les armes. Casino Royale est l’un des rares films d’action à traiter le jeu de cartes avec une rigueur dramatique convaincante.

Croupier (1998) — l’envers du décor

Réalisé par Mike Hodges, Croupier adopte un point de vue rarement exploré : celui d’un employé de casino. Clive Owen incarne Jack Manfred, écrivain raté qui accepte un poste de croupier dans un club londonien pour payer ses factures. Il observe, note, et finit par s’impliquer dans une arnaque.

Le film évite les paillettes habituelles du genre pour s’attarder sur la mécanique du travail en salle : la neutralité imposée, la fatigue, les règles strictes qui régissent chaque geste. Croupier est un film noir au sens classique du terme, où le narrateur se retrouve piégé par le milieu qu’il croyait dominer par le regard.

Las Vegas 21 (2008) — quand les étudiants du MIT défient les casinos

Las Vegas 21 (titre original : 21) retrace l’histoire vraie de Ben Campbell, étudiant au MIT recruté par son professeur pour intégrer une équipe spécialisée dans le comptage de cartes au blackjack. L’équipe opère dans les grands casinos de Las Vegas le week-end, avant de regagner Boston le lundi matin pour reprendre les cours.

Le comptage de cartes utilisé dans le film repose sur une technique réelle, documentée dans le livre Bringing Down the House de Ben Mezrich. Les casinos y répondent par une surveillance accrue et des contre-mesures éprouvées, des pratiques que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les nouveaux casinos en ligne français où les systèmes de détection se sont largement sophistiqués. Las Vegas 21 offre ainsi une plongée dans les coulisses de la sécurité des casinos autant que dans la psychologie des joueurs professionnels.

Rain Man (1988) — le casino comme scène mythique

Barry Levinson n’a pas fait de Rain Man un film de casino, mais la séquence à Las Vegas constitue l’une des scènes les plus mémorables de l’histoire du genre. Charlie Babbitt (Tom Cruise) découvre que son frère autiste Raymond (Dustin Hoffman) possède des capacités de mémorisation exceptionnelles et l’emmène au Caesars Palace pour compter les cartes au blackjack.

En moins de dix minutes de film, la séquence illustre avec précision le fonctionnement du comptage de cartes et la réaction des casinos face aux joueurs trop performants. Dustin Hoffman remporte l’Oscar du meilleur acteur pour ce rôle, et Rain Man s’impose comme la référence grand public du genre, bien au-delà du cercle des amateurs de films de casino.

Les films de casino inspirés de faits réels

Le cinéma puise régulièrement dans les archives judiciaires et les témoignages de joueurs professionnels pour construire ses récits les plus saisissants. Les films de casino fondés sur des événements réels gagnent en crédibilité ce qu’ils perdent parfois en romanesque — et certains dépassent largement la fiction en termes de rebondissements.

Des histoires vraies adaptées au grand écran

Plusieurs productions hollywoodiennes s’appuient sur des faits documentés, des procès retentissants ou des mémoires publiés pour reconstituer des affaires liées aux casinos.

Film Année Fait réel à l’origine
Las Vegas 21 2008 L’équipe de comptage de cartes du MIT dans les années 1990
Casino 1995 La gestion mafieuse du Stardust Casino à Las Vegas
Molly’s Game 2017 Les parties de poker clandestines organisées par Molly Bloom
The Gambler 2014 Librement inspiré du roman autobiographique de Fyodor Dostoïevski
Mississippi Grind 2015 Portraits de joueurs compulsifs documentés par des journalistes d’investigation

Molly’s Game, réalisé par Aaron Sorkin en 2017, mérite une attention particulière. Jessica Chastain y incarne Molly Bloom, ancienne skieuse olympique reconvertie en organisatrice de parties de poker illégales réunissant acteurs, sportifs et hommes d’affaires à Hollywood puis à New York. Le FBI démantèle son réseau en 2013, et Molly Bloom publie ses mémoires la même année. Le film restitue avec précision les enjeux financiers de ces soirées, où les mises atteignaient plusieurs millions de dollars par partie.

Quand la mafia contrôlait Las Vegas : les récits documentés

Entre les années 1950 et le début des années 1980, plusieurs casinos de Las Vegas fonctionnaient sous le contrôle direct d’organisations criminelles, principalement issues de Chicago, Kansas City et Milwaukee. Cette période fait l’objet d’une documentation judiciaire abondante, nourrie par des dizaines de procès fédéraux.

Casino de Scorsese s’appuie directement sur ces archives. Le personnage de Sam Rothstein est inspiré de Frank « Lefty » Rosenthal, véritable directeur du Stardust Casino pour le compte de la famille Outfit de Chicago. Celui de Nicky Santoro correspond à Anthony Spilotro, homme de main notoire condamné pour plusieurs meurtres. Nicholas Pileggi, co-scénariste du film, a consulté des dossiers du FBI et des transcriptions de procès pour documenter le scénario.

Le documentaire The Last Mogul (2005) complète utilement ce tableau en retraçant la trajectoire de Lew Wasserman, figure centrale de Hollywood dont les connexions avec le milieu organisé ont été établies par plusieurs enquêtes journalistiques. Pour les amateurs de films qui se passent dans un casino, ce corpus de récits documentés offre une grille de lecture précieuse sur la façon dont ces établissements ont été utilisés comme instruments de blanchiment d’argent à grande échelle.

FAQ — Films qui se passent dans un casino

Quel est le meilleur film qui se passe dans un casino ? 

Casino de Martin Scorsese (1995) fait l’unanimité comme référence absolue du genre. Sa durée de trois heures, sa précision historique et les performances de Robert De Niro et Joe Pesci en font le film de casino le plus cité par les critiques et les cinéphiles.

Est-ce que Casino (1995) est basé sur une histoire vraie ?

Oui. Le scénario s’appuie sur le livre de Nicholas Pileggi, documenté à partir de dossiers du FBI et de témoignages directs. Sam Rothstein correspond au vrai Frank Rosenthal, directeur du Stardust Casino pour la mafia de Chicago dans les années 1970-1980.

Quels films de casino sont disponibles sur Netflix ?

Le catalogue varie selon les pays et les périodes, mais Casino Royale, Ocean’s Eleven et Molly’s Game figurent régulièrement dans les bibliothèques de plateformes de streaming. Il est conseillé de vérifier la disponibilité directement sur Netflix ou JustWatch pour la France.

Le comptage de cartes montré dans Las Vegas 21 est-il réaliste ?

La technique présentée dans le film repose sur le système Hi-Lo, méthode de comptage réelle utilisée par l’équipe du MIT dans les années 1990. Les casinos y répondent aujourd’hui par des mesures concrètes : multiplication des jeux de cartes, rotation fréquente des sabots et surveillance vidéo renforcée.

Quels films de casino sont adaptés aux débutants du genre ? 

Ocean’s Eleven (2001) constitue une porte d’entrée idéale : le rythme est enlevé, le scénario accessible et l’atmosphère légère. Rain Man (1988) convient également à un public non initié, avec une séquence de casino courte mais marquante dans un récit plus large.

Existe-t-il des films de casino français ?

Le cinéma français a peu produit dans ce registre. La Baule-les-Pins (1990) de Diane Kurys intègre des scènes de casino en toile de fond, et certains films policiers comme Le Bison (2003) exploitent des salles de jeu comme décors secondaires. Le genre reste dominé par les productions américaines et britanniques.

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Saperlache, aucune envie de rentrer en ville

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L’action se situe dans l’immédiat après-guerre (vers 1945). Le personnage central est un jeune garçon d’environ 10 ans qui emménage avec ses parents dans une maison retirée à la campagne. Le père considère qu’ils sont là pour régler les affaires de sa mère récemment décédée. En réalité, il fait des aller-retours régulièrement à la ville pour tenter de relancer ses propres affaires. En effet, M. Merliot vendait des avions à l’armée. Pour reconvertir son activité vers l’aviation civile, tout reste à faire et c’est peut-être un peu tôt par rapport à l’activité économique du moment.

Dans ces conditions, l’enfant (prénom jamais cité) qui considère l’atmosphère de la maison comme étouffante (depuis que sa grand-mère n’est plus là), passe le plus clair de son temps dans la campagne environnante, surtout dans les bois. Il faut dire que l’attitude de son père contribue largement à l’inciter à y trouver refuge. En effet, le père supporte très mal sa condition du moment ; il est à cran et cela se sent. Ainsi, il s’emporte facilement et quand il distribue des taloches, ce n’est pas pour la forme. On remarque que dans la famille, détail assez significatif, le vouvoiement est de rigueur. Cela ne peut que contribuer au malaise que l’enfant ressent. L’autre détail significatif, c’est que l’enfant n’est jamais désigné que comme le gamin. Ceci dit, cela pourra faciliter l’identification pour un jeune lecteur.

Le lien avec des légendes

On devine que le gamin connaît déjà bien le coin, probablement pour y avoir passé des vacances d’été à passer du bon temps auprès de sa grand-mère. Ainsi très naturellement, il trouve sa place dans la nature environnante, trouvant refuge et des observations sans fin auprès de la faune et de la flore. De plus, il associe des objets de la maison et des environs pour alimenter son imaginaire. Un imaginaire qu’il a déjà largement nourri de sa lecture d’un livre qu’il connaît par cœur Légendes de basse campagne pour avoir écouté à multiples reprises sa grand-mère lui en lire des extraits pour le distraire. Très intelligemment construit, le présent roman graphique propose quelques-unes de ces légendes, sous la forme de textes en début de chapitres (7 au total, avec une sorte d’épilogue) qui nous permettent de comprendre comment ces histoires influencent l’imaginaire du garçon. D’ailleurs, au gré de ses pérégrinations, il rencontre un homme qui connaît très bien lui aussi et les environs et ces légendes. En lui, le gamin trouve une sorte d’initiateur, de complice. On notera au passage que le voisinage joue un rôle non négligeable dans l’histoire.

Un imaginaire touffu

Très libre finalement (au grand dam de son père), le gamin erre parfois plusieurs jours sans rentrer. D’abord assez solitaire, il finit par nouer certaines complicités durables, même si elles ne sont pas basées que sur du positif et du solide. Cela lui permet de renforcer son imaginaire et d’aller au bout de ses rêves les plus fous. Bien évidemment, comme il privilégie les rêves à la réalité, il risque de tomber de haut lorsque cette dernière le rattrapera, à l’image de ces contes qui nous préviennent des risques que nous courons. On serait tenté de dire peu importe, puisque la réalité n’est pas bien folichonne.

Belle réussite esthétique

Sylvain Escallon maîtrise son art de la narration ainsi que le langage propre au neuvième art. Chacun des chapitres apporte quelque chose à l’histoire de ce gamin qui peut être lue comme un conte et qui devrait passionner autant un public relativement jeune qu’adulte. Le choix du noir et blanc agrémenté d’une couleur proche du sépia rend parfaitement compte de l’époque choisie. Quant à l’épilogue, en noir et blanc, il illustre parfaitement lui aussi l’aspect désabusé de cette conclusion. Auparavant, le dessinateur-scénariste nous donne à admirer la région au sein de laquelle le gamin évolue. Dans un style réaliste, il donne à voir la multitude des paysages que le gamin traverse et donne sa pleine mesure dans l’illustration de ses fantasmes, en particulier sur quelques dessins pleine planche qui fourmillent de détails qu’on prend plaisir à remarquer. Pourtant, on ne peut pas s’empêcher de penser que le gamin se laisse aller à des idées de plus en plus extravagantes et délirantes. Cela préfigure donc son destin.

Saperlache !

Le point fort de ce roman graphique est donc de nous confronter au monde intérieur d’un gamin qui évolue dans la nature au gré de sa fantaisie. Cette nature est un élément essentiel de l’album, l’auteur la représentant dans toute sa diversité et sa beauté. On sent que la nature inspire autant l’auteur que le gamin, avec une représentation magnifique qui correspond aux idées incroyables du gamin. La conclusion qui s’impose, c’est qu’il vaut mieux garder un certain recul par rapport à certaines idées, malgré leur aspect séduisant. Pour cela, les confronter avec l’opinion d’autrui peut se révéler essentiel. L’histoire suggère donc que l’ouverture d’esprit et le dialogue peuvent éviter certaines erreurs regrettables. Encore faut-il avoir la chance d’être bien entouré et de savoir maîtriser les emportements propres à un caractère. Quant au mot qui fait le titre, on peut le comprendre comme le plus courant sapristi.

Saperlache, Sylvain Escallon
Éditions Sarbacane : sorti le 4 mars 2026

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3.5

« Théories critiques du film » : appréhender le cinéma

Paru aux Presses universitaires de Rennes, Théories critiques du film est un ouvrage collectif dirigé par Édouard Arnoldy, Cécile de Coninck, Mathilde Lejeune, Matthieu Péchenet et Sonny Walbrou. Prenant appui sur Walter Benjamin et Siegfried Kracauer, les auteurs interrogent ce que les théories critiques apportent, méthodologiquement, à l’écriture de l’histoire du cinéma et à l’analyse des films, en alternant mises au point conceptuelles, études de cas et rencontres.

Théories critiques du film est le fruit d’un travail collectif au long cours, nourri de recherches et d’échanges académiques. Il vise à promouvoir une réflexion critique au cœur des études cinématographiques. Le volume porte la marque du pluriel, et pour cause : il tient ensemble des filiations proches de l’École de Francfort et des penseurs qui déplacent la focale vers le cinéma comme médium technique et expérience historique. Kracauer et Benjamin en sont les pôles attractifs : l’un pour la manière dont le film, en tant que dispositif photographique, expose une réalité matérielle et ses détails souvent relégués ; l’autre pour les rapports entre technique, perception et politique, ainsi que pour cette figure du « chiffonnier » qui réapprend à lire les rebuts de l’histoire.

L’ouvrage propose des textes qui cadrent certaines notions (réification, estrangement, fantasmagorie, effrangement des arts, ambivalence de la technique), mais il comporte aussi des analyses filmiques et des objets très différenciés, allant du cinéma classique hollywoodien (King Vidor) au film-essai (Pier Paolo Pasolini, Mauricio Kagel), de l’expérimentation documentaire (Éric Pauwels, Johan van der Keuken) au film ethnographique (Luc de Heusch) et institutionnel (Charles Dekeukeleire). L’ensemble ne cherche pas à aplanir ces terrains sous une même grille, mais à éprouver ce que des outils critiques permettent de voir. 

Le lecteur ne peut que noter la volonté des auteurs de s’appuyer sur une logique d’aller-retour : la théorie gagne en précision au contact des œuvres, et les films gagnent en relief lorsqu’on les lit à partir de concepts capables de nommer l’aliénation, la distraction de masse, la transformation des rapports humains en rapports entre choses ou encore la manière dont l’industrie culturelle fabrique des évidences. À travers Kracauer, par exemple, se dessine une attention au visible comme terrain d’enquête : l’appareil enregistre aussi ce qui échappe à l’intention, et cette part non maîtrisée devient un enjeu critique plutôt qu’un défaut. À travers Benjamin, la technique s’extrait du seul contexte : elle est une force qui modèle la sensibilité et peut, selon les usages, servir la domination ou ouvrir des possibilités de réappropriation collective.

Théories critiques du film se prolonge dans ce que le volume nomme des « rencontres » : des textes, entretiens et prises de parole de et avec Claire Angelini, Arnaud des Pallières, Philippe Bazin, Boris Lehman et Bruno Tackels. Ce choix inscrit la réflexion dans des pratiques contemporaines (cinéma, photographie, travail sur les archives) où l’attitude critique apparaît comme une manière de faire, de cadrer, de monter, de diffuser, de refuser certaines normes industrielles. Le livre met ainsi en valeur des démarches qui interrogent la visibilité des « vaincus de l’histoire », les politiques de la mémoire, la place des invisibles, l’usage des images d’archives ou encore la persistance d’un art du récit et de la flânerie. 

Enfin, le volume se caractérise par son refus de traiter la modernité technique comme une insignifiance. Il s’autorise des déplacements vers des symptômes contemporains (remploi, obsolescences, usages du bug ou du glitch, recyclages de matériaux culturels) pour montrer que les catégories de réification, de fantasmagorie et d’aliénation n’appartiennent pas au musée des idées. Elles deviennent des instruments pour lire ce que les images font aujourd’hui, ce qu’elles masquent, ce qu’elles révèlent malgré elles et comment des formes peuvent produire de la distance, de l’étrangeté, une capacité à reprendre la main sur le sensible. Au fond, les auteurs soutiennent que penser le film, c’est penser ensemble la technique, la politique et les formes. Et ils le font souvent brillamment. 

Théories critiques du film, ouvrage collectif
PUR, 26 février 2026, 300 pages

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4

« La Grande Histoire de Picsou » : un nouveau tome de grande qualité

Avec ce deuxième volume de La Grande Histoire de Picsou, les éditions Glénat poursuivent la réédition intégrale et chronologique de l’œuvre de Don Rosa. Un ensemble cohérent d’une dizaine de récits principaux et de quatre histoires plus brèves, entrecoupé des notes explicatives de Don Rosa lui-même.

On comprend rapidement à la lecture de ses notes explicatives que Don Rosa a surtout entrepris de consolider l’architecture imaginée par Carl Barks. Ce deuxième tome, qui rassemble des récits publiés à la fin des années 1980 et au début des années 1990, s’inscrit ainsi dans les pas de son illustre prédécesseur, avec toutefois une patte singulière que l’on admire autant que Don lui-même semble s’en moquer (il n’est pas toujours tendre avec son trait).

Le volume s’ouvre sur La Chasse au croco du Nil, récit à la mécanique bien huilée. L’intrigue bifurque tôt vers une légende antique : celle d’un crocodile aux symboles mystiques gravés sur le dos. On est en présence d’une aventure bien troussée, et quelque peu ironique. Don Rosa affectionne particulièrement ces déclencheurs minuscules qui ouvrent des périples savamment documentés.

Un peu plus loin, dans Sur un plateau d’argent, le dispositif est plus resserré. Un double huis clos (en quelque sorte) est rendu possible par un objet anodin – un plateau présenté comme l’écrin idéal du sou fétiche de Picsou. C’est alors une lutte à distance qui s’opère sous nos yeux, sans que Picsou ni son antagoniste ne quittent pourtant leur demeure.  

Ce tome réunit une dizaine d’histoires imaginées et dessinées par Don Rosa, auxquelles s’ajoutent quatre récits plus courts. L’ensemble met en scène la famille Duck dans ce qui la caractérise le mieux : l’avidité de Picsou, la maladresse de Donald et le sens de l’aventure contrainte et contrariée de tous, enfants compris. 

Les récits s’ancrent dans un passé commenté, ils convoquent des références géographiques ou historiques précises et accordent une place notable à la transmission. Don Rosa apporte par ailleurs de nombreuses précisions sur ses intentions éditoriales – et a fortiori sur les nombreux jeux de mots dont le lecteur francophone ne peut malheureusement pas profiter.

Le lecteur attentif pourra voir Batman se cacher dans une grotte, puis découvrir ce qu’il advient d’un Royaume qui décide de faire sécession sans avoir les moyens d’assurer sa sécurité et des relations diplomatiques stables avec ses voisins. Sa Majesté Balthazar 1er, puisque c’est de ce récit dont il s’agit, constitue d’ailleurs une merveille d’ironie et de relief politique.

La présente édition permet en tout cas de suivre l’évolution d’un auteur qui, sans jamais rompre avec l’héritage de Carl Barks, s’emploie à en renouveler les motifs. La longue introduction revient d’ailleurs sur son parcours éditorial complexe, et sur les différences de perception en Europe et aux USA autour du personnage de Picsou. 

L’ensemble demeure accessible aux jeunes lecteurs, mais il suppose aussi une familiarité avec les codes de la maison Disney pour en mesurer toutes les ramifications.

La Grande Histoire de Picsou (T02), Don Rosa
Glénat, 11 février 2026, 216 pages

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4.5

« Mort Blanche » : naissance et chute d’un mythe

Un tireur d’élite finlandais est resté prisonnier de la Seconde Guerre mondiale. C’est à travers ce pitch que Mort Blanche interroge la fabrication des héros et la persistance de la guerre dans les esprits. Un récit âpre, porté par un dessin rugueux et sans concession, à découvrir aux éditions Bamboo.

Le dispositif narratif repose sur une idée simple, et redoutablement efficace : un décompte. À intervalles réguliers, un chiffre s’impose dans la case – 2, 34, 88, 142, 200… – correspondant aux soldats ennemis abattus par Riku, surnommé par les Soviétiques « Mort blanche ». À chaque embuscade, la neige se tache de rouge, les onomatopées claquent (« PAN », « BLAM »), et le nombre grimpe. La légende se construit sous nos yeux. Mais le récit ne s’arrête pas à la geste d’un sniper hors norme. Très vite, il s’emploie à en démonter les rouages.

Visuellement, la guerre est traitée avec une rudesse persistante. Les corps chutent avec effroi, les visages sont marqués par la fatigue et par la peur, l’environnement, en apparence calme, se révèle toujours hostile. La palette froide – bleus, gris, blancs – domine les scènes extérieures, donnant à la Finlande enneigée une dimension presque minérale. La nature, prise dans une guerre d’ampleur, se mue en un complice silencieux. La neige absorbe les sons, brouille les pistes, dissimule les corps. Pour beaucoup, elle devient tombeau.

(Le prochain paragraphe contient des spoilers)

L’un des moments-clés de Mort Blanche survient en flashback, lorsqu’est dévoilée la première victime de Riku. Pas un soldat soviétique, mais son propre père. Une scène de chasse ratée, une humiliation violente (« Incapable ! Il était à moins de 15 mètres ! »), puis une fuite sur la rivière gelée. La glace cède sous le poids du père, aidée en cela par Riku. L’eau l’engloutit. Sur la planche suivante s’inscrit un chiffre unique : 1.

(Fin des spoilers)

Ce détail reconfigure tout le récit. Avant d’être un héros de guerre, Riku est un enfant brisé, qui a eu maille à partir avec un père exigeant. Il y a, à l’origine, un traumatisme, la naissance d’un rapport ambigu à la mort et au silence. La montée en puissance du mythe est ensuite montrée avec une grande efficacité. On le voit allongé dans la neige, immobile, respirant à peine, prêt à tirer. On apprend que les Soviétiques ont mis sa tête à prix. Un escadron est envoyé à sa poursuite. Pourtant, ce sont les poursuivants qui disparaissent, perdus dans l’immensité blanche. Le récit joue d’ailleurs habilement sur les échelles : gros plans tendus sur les regards, puis larges panoramas où les hommes deviennent des points dans le paysage.

L’album prend une direction plus inattendue dans son dernier tiers. Riku y est confronté à une vérité brutale, que nous n’éventerons pas ici. Les auteurs font de « Mort blanche » une double approche : le surnom glorieux qui a inspiré la crainte aux ennemis soviétiques, mais aussi la prison mentale, qui a enfermé un soldat dans la logique belliqueuse plus longtemps qu’escompté.

Le lecteur appréciera certainement la cohérence entre le fond et la forme. Le dessin épouse parfaitement la sécheresse du propos. Les scènes d’action sont lisibles, la violence brute, mais sans stylisation excessive. Ce parti pris renforce la dimension tragique du récit.

Au final, Mort Blanche s’arrime à un homme-mythe pour dérouler une réflexion sur la mémoire, le traumatisme et, d’une certaine manière, l’impasse héroïque. Derrière le décompte impressionnant se cache en effet un homme brisé, incapable d’abandonner la guerre.  

Mort Blanche, Kid Toussaint et Holgado 
Bamboo, 4 mars 2026, 64 pages

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3.5

« L’Embrasement » : la logique de la cascade

Le 7 octobre 2023, l’attaque du Hamas contre Israël, puis la réaction belliqueuse qui s’en est suivie, ont agi comme un torrent dévalant un siècle d’histoire accumulée. Avec L’Embrasement, adaptation du livre de Michel Goya par Florent Calvez aux éditions Delcourt, la bande dessinée en produit la coupe géologique : elle observe attentivement la pente, les strates et les failles d’un conflit complexe aux multiples ramifications. 

Le 7 octobre 2023, à l’aube, des commandos du Hamas frappent Israël avec une violence sidérante. L’onde de choc est immédiate et mondiale. Mais pour Florent Calvez et Michel Goya, cet effondrement n’est pas une surprise venue de nulle part : c’est l’aboutissement d’une pente glissante dont les premiers effets se sont fait sentir au début du XXe siècle, voire plus tôt encore. L’Embrasement permet de remonter le cours du torrent. Car une cascade ne naît jamais en bas ; elle commence loin, parfois dans des nappes invisibles.

Le récit repart donc de la fin du XIXᵉ siècle, lorsque Theodor Herzl, bouleversé par l’affaire Dreyfus, formule dans L’État des Juifs l’idée d’un refuge national pour les Juifs d’Europe. Ce geste théorique enclenche un mouvement historique dont la Palestine ottomane sera le théâtre. Mandat britannique après 1918, migrations juives, tensions croissantes avec les populations arabes, naissance d’Israël en 1948, exodes, guerres régionales : chaque étape ajoute un degré à la pente, déjà critique.

La Nakba. 1967. 1973. Le Hezbollah. Les intifadas. Les accords d’Oslo et leurs promesses érodées. La colonisation, les checkpoints, le morcellement du territoire palestinien. Mais surtout Gaza, cette enclave sous pression permanente. À mesure que les décennies s’accumulent, l’eau du torrent gagne en vitesse. Le ressentiment, des deux côtés, devient sa force motrice. Le conflit emporte toute une région dans son sillage.

Ancien colonel et analyste militaire, Michel Goya intervient dans l’album avec de longues explications, parfois arides pour le profane, mais qui ont le mérite de verbaliser les logiques guerrières : organisation du Hamas, branches armées, stratégie israélienne, rôle des pays arabes, effets psychologiques sur les soldats, engrenages politiques, etc. Il participe à la mise en perspective du conflit et de ses enjeux. 

La forme choisie par Florent Calvez est d’une rigueur presque ascétique. Pas de personnages fictifs pour guider la lecture, ni de dramatisation artificielle. Le texte, souvent placé en haut de case, est dense et explicatif. Le dessin, lui, soutient l’ensemble sans surenchère. Palette restreinte, visages réalistes, foules saisies dans leur tension compacte, rues où soldats et passants se frôlent, paysages dévastés par les bombardements : tout concourt à maintenir une fibre documentaire, à visée essentiellement pédagogique.

Publié par les éditions Delcourt, qui s’est imposé ces dernières années comme un acteur solide de la bande dessinée documentaire, L’Embrasement s’inscrit dans une lignée d’ouvrages exigeants, soucieux de comprendre le présent par l’épaisseur du passé. Il s’agit en l’espèce d’expliquer la guerre entre Israël et le Hamas, chose qui ne consiste pas à commenter l’ultime frappe ou le dernier cessez-le-feu mais plutôt d’accepter la profondeur du gouffre… L’Embrasement ne prétend pas offrir une issue. Beaucoup s’y sont cassé les dents. Il montre la chute, patiente et malheureusement inexorable.

L’Embrasement, Florent Calvez et Michel Goya
Delcourt, 19 février 2026, 134 pages

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4

Christy : Frapper pour exister

Boxeuse pionnière, survivante de violences conjugales, femme contrainte de cacher son identité pendant des années — l’histoire de Christy Martin avait tout pour devenir un grand film. David Michôd et Sydney Sweeney n’auront su en tirer qu’un biopic sportif honorable, trop lisse pour être vraiment marquant.

Christy convoque d’emblée deux illustres références : Rocky, dont il épouse la structure initiatique en l’ancrant dans la Virginie-Occidentale ouvrière du début des années 90 jusqu’en 2010, et Million Dollar Baby, vers lequel il lorgne dans sa représentation de la marginalité et de la condition féminine face à une autorité sportive intégralement masculine. L’ambition est là, déclarée. Le résultat, lui, s’en éloigne progressivement.

Comme dans tout récit initiatique, le film trace l’ascension d’une outsider qui saute sur les occasions à la manière d’une provocation envers ses détracteurs. Christy sort de l’anonymat une fois les gants enfilés, en devenant une figure incontournable de la boxe anglaise féminine, sa discipline de prédilection. Et c’est aussi une chose qu’elle va devoir apprendre : la discipline justement. Forte de caractère, elle ne cesse de renvoyer les coups avec davantage de violence. C’est ce qui la caractérise dès l’ouverture, dans une dispute familiale où elle tente de défendre son homosexualité — sujet tabou à l’époque, et surtout dans sa petite bourgade minière des Appalaches. Elle a toutes les raisons de serrer le poing et de s’en servir pour exister dans un monde suffisamment violent et misogyne. Se tourner vers le ring sonne comme une évidence, où cette rage est canalisée avec panache et fierté.

Enfiler des gants de velours

Mais la résistance du personnage est à double tranchant. En rabaissant constamment ses adversaires et ses potentiels alliés, Christy s’isole dans un déni existentiel, jusqu’à toucher le fond pour mieux repartir. Ce schéma de rédemption, aussi lisible que prévisible, résume à lui seul le problème central du film : Christy ne fait qu’esquisser là où il devrait creuser. Le scénario survole la dépendance à la cocaïne de Martin sans la franchise promise — chose qu’assumait bien plus frontalement Smashing Machine. Quant à la relation toxique avec Jim, à la fois coach et époux dans un mariage de convenance, elle refuse de donner de l’épaisseur à un antagoniste imprévisible qui aurait vraiment pu être menaçant. On pense aux dynamiques familiales de Fighter, à la psychologie de l’emprise dans Foxcatcher, mais Christy ne choisit pas son camp et s’en trouve appauvri.

C’est d’autant plus frustrant que le matériau documentaire existait. Distribué par Netflix, Untold : Deal with the Devil laisse largement la parole aux protagonistes. Le biopic en reprend parfois les témoignages presque mot pour mot, mais on les traverse sans jamais approcher le cœur émotionnel de la boxeuse. Peut-être est-ce précisément cette proximité avec la véritable Christy Martin qui pénalise le rendu : à trop vouloir lui rester fidèle, le film s’interdit toute liberté dramaturgique.

Sydney Sweeney, productrice du film via sa société Fifty-Fifty Films, mise énormément sur ce rôle, conçu comme une pièce maîtresse de sa stratégie éditoriale — dans la continuité d’Immaculée, où elle se confrontait déjà à des forces d’oppression brutales dans un registre de survie physique et morale. Sa préparation physique est indéniable : accent du Sud travaillé, prise de masse visible, maquillage soigné, entraînement quotidien pendant plusieurs mois sous la houlette de Grant Roberts — le même coach qui avait préparé Hilary Swank pour Million Dollar Baby. Elle habite le rôle sans l’intellectualiser, ce qui fait à la fois sa force et sa limite. Là où elle incarnait plusieurs nuances de vulnérabilité dans Reality, elle passe ici à côté de la complexité du personnage, moins par défaut de jeu que parce que la narration ou la mise en scène ne lui en laisse pas l’espace. On reste à la surface d’une femme que le film prétend réhabiliter.

Dans les cordes

Même constat pour les personnages secondaires : ni la famille de Christy, ni Jim (un Ben Foster méconnaissable, réduit à l’état de repoussoir), ne sont exploités au-delà de leur fonction archétypale. Katy O’Brian (Love Lies Bleeding) est également mise en retrait. Michôd, qui signe pourtant des films habités par la violence latente et les jeux de pouvoir — d’Animal Kingdom à The Rover —, opte ici pour une mise en scène étonnamment sage, voire transparente. Difficile de le distinguer derrière la caméra, car Christy se repose constamment sur l’image que renvoie Sweeney plutôt que sur sa performance. Hormis un affrontement majeur sur le ring, les séquences de combat restent clipesques — ce qui est d’autant plus dommageable que le film a clairement choisi l’intime comme territoire, loin de la médiatisation et de la foule. Mais cet espace n’est pas non plus habité, créant une distance involontaire avec les personnages. En ajoutant à cela un cruel manque de tension, une voix off trop synthétique et quelques paresses d’écriture déjà repérables dans War Machine, on finit par alourdir tout le propos sur la résilience.

Et c’est ainsi que Christy rejoint, malgré ses bonnes intentions, le rang des biopics hollywoodiens fabriqués à la chaîne — ceux qui tentent de trouver leur propre voix, mais finissent noyés dans le mélodrame. La musique d’Antony Partos accompagne un dernier uppercut saturé de pathos, et le générique tombe sans que l’on ait eu le sentiment d’avoir vraiment cheminé avec cette femme. Ce qui est un problème sur une durée de 2h15. Nettement plus ambitieux que La Femme de ménage — téléfilm de luxe qui avait pourtant trouvé son public —, Christy ne convainc pas et s’effondre au box-office. Sweeney y prouve qu’elle peut changer de corps. Pas encore qu’elle puisse changer de registre.

Christy Martin n’avait pas besoin d’enfiler des gants pour inspirer le courage et le respect. Son biopic, paradoxalement, montre surtout qu’il a besoin d’un scénario à la hauteur.

Christy – bande-annonce

Christy – fiche technique

Réalisation : David Michôd
Scénario : David Michôd, Mirrah Foulkes
Interprètes : Sydney Sweeney, Ben Foster, Merritt Wever, Ethan Embry, Katy O’Brian, Jess Gabor, Chad L. Coleman
Directeur de la photographie : Germain McMicking
Chef monteur : Matt Villa
Chef costumière : Christina Flannery
Chef-maquilleuse : Ashleigh Chavis
Chef-coiffeuse : Adruitha Lee
Chef décorateur : Chad Keith
Musique : Antony Partos
Superviseur effets visuels : Jason Hawkins
Chef-cascadeur : Walter Carlos Garcia
Chef-monteur son : Robert Mackenzie
Directrices de casting : Ellen Lewis, Kate Sprance
Producteurs : Kerry Kohansky-Roberts, Justin Lothrop, David Michôd, Teddy Schwarzman, Brent Stiefel, Sydney Sweeney
Producteurs exécutifs : Mirrah Foulkes, John Friedberg, Michael Heimler, Harrison Huffman, David Levine, Ryan Schwartz, Nick Shumaker
Sociétés de production : Anonymous Content, Yoki, Votiv Films, Fifty-Fifty Films
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 2h15
Genre : Drame, Sports, Biopic
Date de sortie : 4 mars 2026

Christy : Frapper pour exister
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2.5

« Mon carnet de films et séries » : devenir cinéphile, une page après l’autre

Les éditions Larousse publient Mon carnet de films et séries, imaginé par le vidéaste Amaury Dumontet. Un outil pratique, que l’on imagine avant tout entre les mains de cinéphiles en herbe. C’est en tout cas de cette manière que l’on a choisi de vous le présenter. En « je » et avec un peu d’imagination.

Quand j’ai ouvert ce carnet pour la première fois, j’ai vu un territoire vierge. Des pages blanches, des rubriques bien pensées, des défis à relever. Et l’évidence qu’il faut apprivoiser les films en plus de les consommer et de les apprécier.

Je suis de cette génération qui a grandi avec les plateformes, les recommandations automatiques, le « Vous aimerez aussi ». Je regardais beaucoup, mais je retenais peu. Ce carnet m’a forcé à ralentir le rythme, à problématiser les images.

La première claque, ce sont peut-être les pages « Awards ». Attribuer un prix au meilleur huis clos, au meilleur couple de cinéma, à la meilleure scène d’ouverture… Cela paraît enfantin, presque naïf. Mais au moment d’écrire, je me suis surpris à hésiter. Est-ce que ma scène d’ouverture préférée est celle d’Inglourious Basterds de Quentin Tarantino ? Ou l’explosion de couleurs de La La Land de Damien Chazelle ? Pourquoi l’une plutôt que l’autre ? Pour la première fois, je devais argumenter – face à moi-même.

Même chose côté séries. Sacrer une « meilleure mini-série » ou une « meilleure fin », c’est repenser à toutes ces nuits blanches, à ces épisodes enchaînés sans voir l’heure passer. Le carnet transforme mes souvenirs flous en choix assumés. Il m’oblige à trancher.

Puis je suis tombé sur la page « 3 films de… ». Sofia Coppola, David Fincher, Akira Kurosawa, Stanley Kubrick, Agnès Varda. Là, j’ai compris que le carnet me mettait au défi. Je connaissais un film de Kubrick, vaguement deux de Fincher. Trois ? Il fallait creuser. Chercher. J’ai commencé à voir les obsessions, les motifs, les manières de cadrer le monde. Ce n’était plus une succession de titres, mais des univers cohérents mis en branle, ou plutôt en images.

Le défi « 48 h chrono » a achevé de me convertir. Regarder un film sorti avant ma naissance. Enchaîner un documentaire et une fiction. Découvrir deux pays en deux films. Ce week-end-là, j’ai voyagé davantage et plus loin qu’en plusieurs mois. Le carnet transformait mon salon en salle de programmation personnelle.

Le « Ticket d’or ». Choisir le film que je ferais découvrir à la personne que j’aime. Celui qui représente ma vie. Celui dans lequel j’aimerais vivre. Celui que je garderais pour toujours. J’ai mis du temps à écrire. Parce que ces réponses parlent de moi plus que de cinéma. Mon film-refuge n’est pas le plus prestigieux. Mon film-vie n’est pas forcément le plus acclamé. Le carnet m’a appris à assumer cela.

« La boîte de Pandore » m’a fait sourire. Ces films que j’ai honte d’aimer… J’en ai noté cinq. Et en les écrivant, j’ai réalisé que la honte était inutile. Le goût est un cheminement personnel, pas toujours rationnel d’ailleurs.

Il y a aussi ces pages espiègles : « 4 scènes spicy du cinéma ». Évaluer le niveau de « piment » d’une scène, c’est reconnaître que le cinéma est aussi affaire de trouble, de désir, d’émulation. Mieux, le « dîner cinéphile » est devenu mon fantasme préféré. Inviter six personnalités autour d’une table. J’ai imaginé une conversation improbable entre John Carpenter et Stanley Kubrick. J’ai rêvé d’entendre Akira Kurosawa parler du Japon, Almodovar de l’Espace, Bong Joon-ho de la Corée.

Et puis, il y a la fiche détaillée, presque scolaire, pratico-pratique, peut-être moins intéressante aussi : titre, réalisateur·rice, acteurs, genre, émotions, synopsis, avis, scène préférée, envie de revoir. Au début, j’avoue que cela me semblait excessif. Tout notifier. Aujourd’hui, c’est devenu un rituel. Écrire mon avis, c’est fixer l’instant. Noter mes émotions, c’est mesurer l’impact réel du film. Parfois, quelques mois plus tard, je relis et je souris : j’ai changé. Mon regard aussi.

Ce carnet ne m’a pas appris à aimer le cinéma. Il m’a appris à le pratiquer. À le questionner. À le mémoriser. À le relier à ma propre histoire. Je pensais être cinéphile parce que je voyais beaucoup de films. Je découvre que je le deviens parce que je prends le temps d’y penser. Page après page, je ne remplis pas seulement un carnet. Je construis ma cinéphilie.

Mon carnet de films et séries, Amaury Dumontet
Larousse, 14 janvier 2026, 160 pages

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3

« Le Cocon » : le silence de Judith Scott

Dans Le Cocon (éditions Glénat), Alexandre de Moté et Natacha Sicaud retracent une trajectoire artistique hors norme : celle de Judith Scott. Mais ils font davantage encore : ils sondent la violence asilaire d’une époque et la déflagration qu’a représentée, pour une famille américaine des années 1940, la naissance d’un enfant porteur de trisomie 21.

La gémellité de Judith Scott avec sa soeur Joyce aurait pu suggérer une promesse d’harmonie. Mais très vite, le diagnostic de handicap, ainsi qu’une surdité consécutive à une scarlatine, font naître l’angoisse. L’enfant devient un problème à résoudre, pis une anomalie à contenir dans une société qui n’a ni les mots ni les structures pour accueillir la différence.

Le Cocon montre avec justesse et douleur combien cette situation épuise les parents. La mère, accablée, finit au sanatorium pour reprendre des forces. Le père, quant à lui, encaisse de plein fouet la découverte des mauvais traitements infligés à sa fille dans l’institution où elle a été placée. Il ne meurt pas immédiatement, certes, mais ses troubles cardiaques apparaissent dans son sillage.

C’est bien d’impuissance qu’il s’agit ici. Lorsque Judith est internée, encore enfant, elle bascule dans un univers où l’on ne cherche pas à la comprendre, juste à la canaliser. Le roman graphique décrit en effet un système institutionnel fondé sur la gestion plus que sur l’attention. Judith n’est pas perçue comme une personne pleine et entière, mais comme une présence encombrante qu’il faut à tout prix neutraliser. L’objectif prioritaire consiste à éviter les vagues, à prévenir l’embarras et maintenir l’ordre asilaire, au détriment de l’expression de ses occupants.

La violence est à la fois physique et psychologique. On la fait taire, on l’isole lorsqu’elle tente d’exprimer son mal-être. Les échanges se réduisent à la brutalité la plus crasse : des remarques humiliantes, des injonctions impossibles, l’administration de médicaments abrutissants. Le geste le plus terrible mis en vignettes (l’extraction de toutes ses dents parce que Judith mord) concentre cette logique d’éradication du symptôme. Plutôt que de chercher l’origine, on supprime la conséquence. On corrige le corps pour discipliner l’âme.

Le Cocon oppose à cette déshumanisation progressive la force intacte du lien gémellaire. Joyce s’est toujours souciée de sa soeur, avec une fidélité obstinée. Lorsque, adulte, elle parvient à faire sortir Judith de l’institution asilaire, elle contribue à lui restituer sa dignité. Et c’est là que l’art surgit : en enveloppant des objets de fils et de tissus, Judith s’exprime, recompose un monde. Privée de langage verbal, privée longtemps de considération, elle invente un idiome tactile. Ses « cocons » disent à leur manière l’enfermement, oui, mais aussi la possibilité d’une métamorphose.

Ce que la société a tenté d’étouffer (une subjectivité, une expression) trouve dans l’art une issue. Judith Scott, que l’institution traitait comme une entité à contenir, s’est affirmée en tant qu’artiste. Son œuvre rayonne bien au-delà des murs qui l’avaient enfermée.

Le Cocon montre la dureté d’un temps, l’ignorance, la peur, la lâcheté parfois. Mais il prouve dans le même temps qu’aucune existence ne se résume à un diagnostic. En redonnant chair à Judith Scott, en exposant les mécanismes de sa mise à l’écart puis de sa reconnaissance, il narre une grande épopée humaine, une renaissance à travers l’amour (de Joyce) et l’art.

Le Cocon, Alexandre de Moté et Natacha Sicaud
Glénat, 25 février 2026, 128 pages

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3.5

« Plongée en Addicto » : au plus près de l’accoutumance

Avec Plongée en Addicto, Pauline Aubry s’immerge dans les couloirs de Marmottan et des centres d’addictologie pour comprendre ce que la dépendance fait aux corps et aux familles. L’album procède par l’écoute et le recueil d’informations. Entre pédagogie rigoureuse et récits à hauteur d’humains, il rappelle que derrière chaque produit, il y a une histoire – et qu’au cœur du soin, il y a d’abord une relation de confiance et de respect.

On pourrait redouter un ouvrage didactique saturé de schémas et de diagnostics. On découvre en réalité un livre incarné, traversé de visages, de voix et de doutes qui s’expriment plus ou moins franchement. Plongée en Addicto parvient à transmettre ce qui signifie l’addiction sans rien simplifier, ni sur le plan humain ni sur le plan médical. Pauline Aubry adopte le trait souple de celle qui apprend en même temps qu’elle raconte. Elle ne surplombe jamais son sujet, elle s’en empare avec pédagogie.

Un exemple ? Les mécanismes neurobiologiques – dopamine, circuit de la récompense, cortex préfrontal sont convoqués sans jargon inutile. Les classifications — stimulants, dépresseurs, hallucinogènes – trouvent leur place dans des planches limpides qui détaillent la brièveté du flash du crack, la dissociation de la kétamine, le piège du craving. On comprend ce qui se joue, concrètement, dans le corps et dans la tête. Mais jamais ces explications ne flottent hors-sol : elles sont toujours reliées à une trajectoire, à un vécu qu’il s’agit d’éventer sans le trahir.

Car l’autre grande réussite du livre est là : rendre à l’addiction sa chair humaine. Les anciens usagers racontent les années héroïne, les squats, les seringues cachées, l’exil imposé par des parents démunis. La drogue devient presque un personnage, une amante jalouse, une présence qui prend toute la place. Le manque physique passe ; le manque psychologique, lui, s’installe comme une obsession. À travers ces récits, on mesure combien l’addiction n’est pas une simple affaire de volonté défaillante mais un système de survie, une solution trouvée, provisoirement, à une douleur plus vaste.

Plongée en Addicto insiste aussi sur la violence symbolique et sociale qui entoure les personnes dépendantes. Le poids du regard, la honte, l’amalgame entre toxicomanie et folie. Le détour par l’histoire (la psychiatrie asilaire, les camisoles, les cages) éclaire la nécessité d’un autre modèle. Lorsque Claude Olievenstein imagine Marmottan comme un « hôpital anti-psychiatrique » ouvert et sans jugement, il pose un geste politique autant que thérapeutique. Le soin ne peut advenir que dans un espace où la parole est possible.

L’accueil, la stabilité, la continuité des visages, le « matching » entre patient et thérapeute, la présence dans les moments de crise : tout le processus est passé en revue, avec force détails. Chaque membre de l’équipe de soins participe à cette enveloppe groupale qui permet de désamorcer la crise addictive. Cette attention au lien traverse tout l’album. Elle irrigue les scènes les plus simples, transparaît dans la traduction des besoins des patients.

Graphiquement, Pauline Aubry adopte un style clair, accessible, presque doux. Les couleurs franches et les personnages aux traits légèrement caricaturaux créent une distance qui dédramatise l’ensemble sans en atténuer la gravité. Et finalement, en refermant Plongée en Addicto, on a le sentiment d’avoir appris ce qu’est une dépendance, comment elle s’installe, pourquoi elle se répète. On saisit que le véritable enjeu n’est pas seulement d’arracher le produit : il est de restaurer une capacité de lien. L’album rappelle, avec une simplicité désarmante, que l’addiction isole et que le soin relie.

Plongée en Addicto, Pauline Aubry
Steinkis, 19 février 2026, 144 pages

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4

« Hal Hartley » : ligne de foi

Un ouvrage collectif dense et inspiré restitue la cohérence d’un cinéaste longtemps perçu comme marginal, en révélant la force narrative et formelle d’une œuvre décrite comme « dangereusement sincère ». C’est à découvrir aux éditions LettMotif.

Il fallait sans doute un livre collectif pour approcher Hal Hartley à travers ses multiples aspérités. Non pour le diluer dans une analyse fragmentée, mais pour mieux le cerner, selon différents points de vue et d’accroche. En somme : multiplier les angles afin de faire apparaître une figure qui, paradoxalement, n’a jamais cessé d’être là – juste sous les radars. 

Le projet de l’ouvrage est limpide dans son ambition première : il s’agit de comprendre ce qui, dans son geste, son rythme et son obstination, constitue une œuvre d’une rare cohérence. Et à mesure que l’on avance dans ces contributions croisées, un motif émerge : le décalage. Point de coquetterie formelle, mais bien un principe actif. Décalage dans la diction (ces répliques nettes, sans gras, qui abolissent les silences inutiles) ; décalage dans le jeu (cette manière de tenir le corps à distance de toute psychologie naturaliste) ; décalage dans la mise en scène (chorégraphies inattendues, répétitions verbales, bagarres burlesques qui désamorcent la violence tout en la révélant). 

Les pages consacrées aux corps sont particulièrement éclairantes. On y relit les scènes de lutte dans The Unbelievable Truth, les mouvements syncopés de Simple Men, la danse sans musique de Surviving Desire comme autant de variations sur une même intuition : le cinéma est affaire de rythme avant d’être affaire d’illusion. Le burlesque affleure, le cartoon n’est jamais loin, mais il ne s’agit pas de pastiche. C’est une manière de maintenir une distance, d’éviter la dramatisation automatique, de refuser le pathos.

Les auteurs décrivent le dialogue hartleyen comme une sorte de « ligne claire » verbale. Les personnages énoncent ce qu’ils pensent avec une précision presque tranchante. Les répétitions, parfois jusqu’à l’absurde, deviennent un outil de stylisation assumé. On comprend alors que ce refus du naturalisme ne vise pas l’abstraction, mais la lucidité. Il est noté : « Pourtant, malgré cette transparence émotionnelle des personnages – je pourrais presque parler d’hyper-conscience d’eux-mêmes – leur complexité reste entière. Simplement, elle réside davantage à mon sens dans la complexité de leurs parcours visibles à l’écran que dans les méandres de sentiments plus ou moins cachés aux spectateurs et à eux-mêmes. »

Le livre ne se limite jamais à une analyse de surface. Peu à peu se dessine le cœur battant de la filmographie de Hal Hartley : l’amour, l’amitié, la sincérité… Ses héros refusent les compromis, quittent les circuits établis, sabotent parfois leur propre réussite. Le parcours du cinéaste, son éloignement progressif des systèmes de production traditionnels, résonne évidemment ici avec celui de ses personnages.

L’ouvrage met également en lumière le dialogue constant que Hartley entretient avec l’Europe. Bresson pour l’ascèse du geste, Godard pour la dialectique et la conscience de l’image, Fassbinder et Wenders pour l’anti-réalisme, Brecht pour la distanciation. De Godard, justement, il sera également question dans un long entretien, au cours duquel sont notamment abordés les sujets de la lumière et de la projection cinématographique.

Chemin faisant, Hal Hartley réussit à éviter deux écueils : l’hagiographie et la nostalgie. Il ne sanctifie pas Hartley, préférant mettre au travail ce dont relève son cinéma. Il ne pleure pas non plus la disparition d’un âge d’or indépendant ; il interroge plutôt ce que signifie aujourd’hui filmer en marge et diffuser autrement que via les grandes structures établies. En rassemblant analyses, entretiens, souvenirs, proses et fragments théoriques, le livre parvient à se saisir du cinéaste sans s’empeser. C’est inégal mais original et souvent très intéressant. 

Hal Hartley, collectif
LettMotif, février 2026, 248 pages

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3.5