Alpha : cinéma de l’esbroufe

Avec Alpha, la réalisatrice de Grave et Titane semble s’égarer dans un récit boursouflé et confus. Entre double temporalité inutile, symbolisme appuyé et traitement maladroit des thèmes sociaux, ce troisième long-métrage déçoit cruellement.

Alpha, ou le pire d’une jeune cinéaste talentueuse

Le titre du premier long-métrage de Julia Ducournau laissait craindre le pire lorsqu’il apparut à l’écran : GRAVE, en lettres énormes sur une musique assourdissante. Tapageur. La première scène du film faisait plus que rassurer : une route déserte, filmée longuement, jusqu’à ce qu’un corps surgisse du fossé, déclenchant un accident. Cette réappropriation du champ-contrechamp était un authentique geste de cinéma. Ce ne furent pas les seules réussites de ce premier opus, assez passionnant. Titane parvenait plus péniblement à convaincre, malgré bon nombre de grands moments qui pouvaient justifier la Palme d’or qu’obtint Julia Ducournau. La cinéaste y confirmait en tout cas un goût pour l’épate, porté de nouveau par un titre en lettres énormes sur musique plein tube.

De toutes les qualités que recelaient les deux premières fictions de la réalisatrice, que reste-t-il ? Quasiment rien. Alpha est un ratage quasi complet. On y retrouve trois de ces tropismes : la transformation/destruction des corps, le goût pour le fantastique, l’auscultation des liens familiaux. Titane se penchait sur la relation père/fille, ignorant la mère, Alpha aborde la relation mère/fille, évacuant le père.

Tentons de résumer l’argument : Alpha, une ado assez dévergondée, s’est fait tatouer un grand A sur le bras, à l’aide d’une aiguille ayant probablement servi à d’autres. Panique de sa mère, puisqu’un méchant virus sévit depuis des années : il nécrose les corps qui finissent par se marbrer. On aura reconnu le VIH lorsqu’on constatera que seuls les homosexuels et les toxicomanes sont concernés. L’homo, incarné par Finnegan Oldfield, est prof d’anglais. Le toxico, incarné par un Tahar Rahim amaigri et intense, est Amin, l’oncle d’Alpha. L’adolescente, qui redoute les piqûres (on comprendra pourquoi), se fait protéger contre le tétanos sur ordre de sa mère puis subit une prise de sang. Dans l’attente des résultats du test, elle se voit ostracisée par ses petits camarades, tout en étant contrainte de cohabiter avec Amin.

Deux temporalités, pour quoi faire ?

Jusque-là, tout allait – à peu près – bien. Mais Julia Ducournau a sans doute voulu justifier sa Palme d’or en faisant la démonstration qu’elle n’est pas n’importe qui. Elle a donc boursouflé son récit d’une double temporalité, marquée par la coiffure de Golshifteh Farahani (frisée contre plate) et par les teintes vieillottes de l’image (vert/jaune/orangée contre un très froid gris/blanc pour l’époque actuelle).

Dans l’une, Alpha a 5 ans, dans l’autre 15. « Maman » se démène dans les deux époques. Dans la première, on la voit seule toubib dans un hôpital déserté par les soignants et les infirmières, alors que des centaines de malades se pressent à l’entrée (probable allusion au Covid cette fois). Elle se bat pour ranimer son frère chéri lorsque celui-ci fait une overdose.

Dans la seconde, elle continue à lutter pour maintenir vivant ce frère aux tendances suicidaires, tout en s’efforçant de préserver sa fille. Lorsque Alpha découvre un homme dans sa chambre elle brandit un couteau : elle n’a pas reconnu son oncle alors qu’on apprendra qu’elle avait assisté à son overdose il y a dix ans, et lui avait tracé sur le bras un dessin au feutre, reliant tous les endroits où il s’est piqué. Il y a dix ans, Amin était d’ailleurs rongé par le fameux virus, au point de se décomposer. On le voyait même mourir. Tout est normal. Bien sûr, Julia Ducournau ne nous épargnera pas les deux Alpha dans un même plan – alors qu’Amin, lui, ne prend pas une ride –, d’abord dans un bus, ensuite dans une chambre d’hôtel.

Un climat artificiel de mystères qui ajoute à la confusion

L’irrationnel au cinéma, pourquoi pas : un David Lynch, par exemple, s’est merveilleusement illustré dans ce style. L’embrouillamini de Ducournau, lui, est totalement gratuit, s’apparentant à cette esbroufe que la cinéaste laissait craindre d’emblée. Les quelques scènes réussies du film ne font pas sens : une gaie fête familiale sur fond de musique classique qui tranche sur l’atmosphère constamment glauque du récit, mais pour dire quoi ? une étreinte mouillée vraiment intense d’Amin et de sa nièce après qu’il lui a dit quelque chose à l’oreille, mais quoi ? On ne le saura jamais. Agaçant. Les échafaudages sur lesquels donne la chambre d’Alpha sont esthétiquement intéressants, mais le cinéaste n’en fait pas grand-chose.

On ne comprendra pas plus pourquoi, alors que « Maman » ouvre la porte de la chambre de sa fille, elle la trouve prise de convulsions comme son oncle aux prises avec le manque. Ni ce que vient faire ce « vent rouge » qui marque l’histoire familiale, devenu un tabou pour cette mère-courage qui tente de maintenir à flot sa famille. Liste non exhaustive.

Des thèmes traités sans finesse

Le rare message un peu clair du film est pesamment surligné : l’ostracisation d’Alpha, dont tout le monde craint la contamination. Trois scènes redondantes montrent l’irruption du sang qui effraie : sur un slide du cours d’anglais, sur un ballon de volley, enfin dans l’eau de la piscine (où Julia Ducournau pastiche un peu vainement Les Dents de la mer). Même Adrien, son petit ami, se méfie, d’autant qu’il s’est lui aussi fait tatouer un A (pourquoi, alors que, tirant la jeune fille des mains du tatoueur, il semblait conscient du danger ?). Dans la salle d’attente du médecin, un discours contre l’homophobie permet d’inclure de façon assez poussive ces autres stigmatisés, après qu’un collégien a carrément donné du « pédé » à notre prof d’anglais. De quoi regretter le Mauvais sang de Carax, d’une autre ampleur sur le sujet du SIDA.

L’autre grand sujet, de l’aveu même de la cinéaste, c’est la figure de la mère – inspirée par la sienne ? Celle d’Alpha est sa protectrice, oscillant entre brutalité et tendresse, mais elle fait aussi office de mère pour son frère Amin et même pour l’humanité entière puisqu’elle reste seule médecin dans cet hôpital peuplé de mourants. Là encore, Julia Ducournau agit de façon appuyée : ainsi de la scène où elle se contamine volontairement en mélangeant son sang à celui de sa fille, ou de celle, de nouveau redondante, où elle ramène à la vie son frère.

La forme, entre banalité et outrance

Le tout est servi par une réalisation peu inspirée (quasi aucun de ces beaux plans que réussissait la réalisatrice dans ses deux premiers opus), voire tapageuse (très gros plans complaisants, musique envahissante, effets de ralenti outranciers). Le summum est atteint avec deux clips – la scène du tatouage et celle de l’overdose sur la plage – sur fond de variété pop. Un cliché scénaristique qui se mue en véritable pensum pour qui goûte peu ce genre de musique.

Pour faire bonne mesure, on questionnera encore le choix de Julia Ducournau de recruter Golshifteh Farahani pour jouer… une berbère. Comme si, Perse ou Maghrébine, tout cela était un peu la même chose !

Autant de travers qui rendent cet Alpha long comme un jour sans substance pour un toxico. La Julia Ducournau de l’enthousiasmant Grave semble définitivement ensevelie sous le sable du vent rouge qui s’est levé alors que s’achève – enfin – ce long, trop long métrage.

Bande-annonce : Alpha

Fiche technique : Alpha

Réalisation : Julia Ducournau
Scénario : Julia Ducournau
Photographie : Ruben Impens
Montage : Jean-Christophe Bouzy
Musique : Jim Williams
Décors : Laurie Colson
Costumes : Caroline Spieth
Production : Jean des Forêts
Sociétés de production : Petit Film
Distributeur : Diaphana Distribution
Langue originale : français
Genre : Drame, Fantastique
Durée : 101 minutes
Dates de sortie : 21 août 2024 (France)

Distribution

Golshifteh Farahani : « Maman »
Mariam Diallo : Alpha (15 ans)
Liana Foresta : Alpha (5 ans)
Tahar Rahim : Amin
Finnegan Oldfield : Le professeur d’anglais
Maxence Tual : Adrien

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2

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Jérôme Duvivier
Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
Chanteur et enseignant en jazz, j’ai une deuxième passion : le cinéma. Un lointain atavisme familial peut-être, puisque Julien Duvivier était mon grand oncle ! Mes critiques sont plutôt des analyses car ce que j’aime avant tout c’est exprimer tout ce qu’il y a à tirer d’une œuvre. Ces analyses sont volontiers descriptives pour que le lecteur puisse revivre le film. Mes héros en cinéma ? Ils sont nombreux et aux quatre coins du globe. Liste non exhaustive ! D’est en ouest, chez les cinéastes vivants : Hamagushi, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Rasoulof, Nuri Bilge Ceylan, Pawlikowski, Skolimowski, Cristian Mungiu, Béla Tarr, Milos Forman, Kaurismäki, les Dardenne, Jonathan Glazer, Ruben Östlund, Lars Von Trier, Pedro Costa, Jodorowsky, Iñarritu, Francis Ford Coppola… Et chez les anciens : Kurosawa, Ozu, Eisenstein, Kalatozov, Tarkovski, Satyajit Ray, Kiarostami, Murnau, Fassbinder, Fritz Lang, Dreyer, Fellini, Pasolini, Chantal Akerman, Agnès Varda, Bresson, Renoir, Carné, Buñuel, Hitchcock, Kubrick, Bergman, Raoul Ruiz, John Ford, Orson Welles, Buster Keaton, Chaplin… Des chefs d’oeuvre ? "Le voyage à Tokyo", "Barberousse", "Le cuirassé Potemkine", "Quand passent les cigognes", "Nostalgia", "M le Maudit", "L’aurore", "Fanny et Alexandre", "Jeanne Dielman", "Le Bonheur", "Au hasard Balthazar", "L'année dernière à Marienbad", "Le procès", "L’homme qui tua Liberty Valence", "Vertigo", "Le Parrain", "Les harmonies Werckmeister"…

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