Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n’a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec Romería, son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d’une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n’a pas laissé le temps de vivre.

Carla Simón n’est dorénavant plus une anonyme des festivals et s’est autant fait remarquer par le public que la critique pour des œuvres essentiellement centrées sur des dynamiques familiales inspirées de son propre vécu. Ayant perdu ses parents du sida dans son enfance, son premier long-métrage, Été 93, revenait sur sa propre perception de la filiation, comme une chose qu’il fallait acquérir dans une famille d’accueil. De même, Nos soleils raconte l’histoire d’un lieu et d’un héritage collectif, avec un ton et une justesse qui en font l’œuvre la plus sensible et accessible de la cinéaste. Son troisième long-métrage ne trahit pas la continuité de ces œuvres et pousse Simón à renouveler son cinéma avec beaucoup de subtilité et de malice dans son dispositif.

Né d’une frustration de ne pas réellement connaître ses origines et d’un désir de combler ce vide, Romería ne reste pas moins un hommage aux parents et aux origines galiciennes de Carla Simón qu’une véritable proposition cinématographique, qui confirme encore une fois que la cinéaste a autant sa place en compétition cannoise que dans nos cœurs.

Une famille à apprivoiser

La première partie se prête à une analyse à distance de la famille. Chaque journée du voyage de Marina — venue récupérer un document attestant sa filiation avec un père qu’elle n’a pas connu — la conduit à évaluer la fragilité des liens qui unissent ou séparent les membres de cette grande famille, à commencer par le mélange de castillan, catalan, galicien et français qui dit déjà, à lui seul, l’éclatement des appartenances. Au sommet de la hiérarchie trône un grand-père conservateur qui semble tenir en joug le destin de ses descendants. Marina ne trouve pas vraiment sa place parmi eux et déambule comme une invitée spéciale, face à qui chacun revêt un masque de bienséance. Sa forte ressemblance avec sa mère la conduit également dans un jeu de mimétisme croissant avec son fantôme, forçant la famille à se remémorer une époque qu’elle préfère enterrer plutôt que commémorer. C’est là l’une des obsessions profondes de Simón : la mémoire comme terrain miné, fragmentée par la honte et le silence, et pourtant indispensable à la construction de soi. Une problématique qu’elle partage avec des cinéastes comme Alfonso Cuarón dans Roma, ou plus lointainement avec Bergman — dont elle cite Monika comme référence directe pour ce film — et leur façon commune de faire du passé une présence physique, presque charnelle.

C’est aussi à l’aide du journal intime de sa mère — qui chapitre aussi le voyage — que Marina tente de marcher dans ses souvenirs, qui prenait le pouls des lieux dans une époque où le sentiment de liberté était parfois contenu par les vagues. Mais pour aller au-delà de cette frontière quasi mystique, Simón choisit soudainement de rompre sa narration linéaire pour plonger dans une balade spirituelle et mémorielle : un aparté onirique et sensoriel dans les limbes de l’Espagne des années 80, coïncidant avec la fin du régime de Franco et le début d’une vague de liberté qui s’est rapidement emparée d’une jeunesse prête à tout explorer sans limite. Pour cette séquence, Simón convoque des influences picturales et le Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni pour composer quelque chose qui ressemble moins à un rêve qu’à une mémoire inventée, conforme à sa conviction que le cinéma peut fabriquer un segment de vie qui n’a pas pu être vécu.

La mémoire héritée

La cinéaste filme ainsi le corps expressif de Marina, qu’elle soit dans l’eau ou dans le coin d’une pièce, avec la conscience de filmer une part d’elle-même. Elle se reconnaît dans ce personnage solitaire et froid par moments. L’aura et le jeu de Llúcia Garcia — découverte par hasard dans la rue après des milliers de candidates — brouillent les frontières du réel, et la mise en scène en profite pour livrer une histoire touchante à travers les conflits familiaux. Elle joue magnifiquement sur les deux époques : celle d’une aspirante cinéaste qui étudie un sujet personnel à la source, et celle qui fait l’objet d’une reconstitution racontant un désir d’évasion contradictoire avec l’addiction à l’héroïne. La représentation du sida, beaucoup mieux amenée et exploitée que dans Alpha, rend autant hommage aux victimes qu’à leurs proches. Ici, Simón offre une seconde vie et une seconde chance à ses parents en reconstituant sa vision de leur jeunesse décadente et résistante. Il y a là un geste et un regard de cinéaste qui se dessine avec beaucoup de sérénité et de maîtrise qu’on ne voit pas le temps passé.

Et si le spectateur peut simplement se laisser envoûter par la beauté de Vigo et de ses rivages, ce n’est pas pour s’y perdre : c’est parce que ces lieux encapsulent précisément ce que le film accomplit. Simón y a fabriqué une mémoire qui n’existait pas, comblé un vide par la seule force du cinéma. Romería est ainsi à la fois un acte de deuil et un acte de naissance — mélancolique et vivant, intime et collectif — et l’une des œuvres les plus singulières du cinéma espagnol contemporain.

Romería – bande-annonce

Romería – fiche technique

Réalisation : Carla Simón
Scénario : Carla Simón
Interprètes : Llúcia Garcia, Mitch, Tristan Ulloa, Alberto Gracia, Miryam Gallego, Janet Novás, José Ángel Egido, Marina Troncoso, Sara Casasnovas, Celine Tyll
Photographie : Hélène Louvart
Direction artistique : Mónica Bernuy
Costumes : Anna Aguilà
Montage : Sergio Jiménez, Ana Pfaff
Casting : María Rodrigo
Casting (Marina) : Irene Roqué
Musique : Ernest Pipó
Directrice de production : Elisa Sirvent Aguierre
Assistante réalisatrice : Daniela Forn Mayor
Maquillage : Paty Lopez Lopez
Coiffure : Paco Rodriguez H.
Son : Eva Valiño
Mixeur : Alejandro Castillo
Productrice : María Zamora
Sociétés de production : Elastica Films
Pays de production : Espagne
Société de distribution : Ad Vitam
Durée : 1h54
Genre : Drame
Date de sortie : 8 avril 2026

Romería : la mémoire des vagues
4

Festival

Deauville 2026 : Her Private Hell, hallucinations d’outre-tombe

Nicolas Winding Refn revient avec "Her Private Hell", présenté à Deauville 2026, porté par un récit de renaissance personnelle et un Rising-Star Award pour Sophie Thatcher. Sous la brume numérique et le vernis viriliste, le film ne dévoile qu'un naufrage esthétique et une autoparodie assumée d'un cinéaste à bout de souffle.

L’Étrange Festival 2026 : Leviticus, l’exorcisme du cœur

Dans une Australie rurale et religieuse, un rituel censé guérir deux adolescents de leur homosexualité réveille une entité qui prend le visage de celui qu'ils aiment. Chaque élan de tendresse déclenche une violence qui les force à s'éloigner, sous le regard d'une communauté et d'une famille intraitables.

Deauville 2026 : L’Invitation, marriage stories

Présenté à Deauville 2026, "L'Invitation" réunit Olivia Wilde, Seth Rogen, Penélope Cruz et Edward Norton dans un huis clos adapté de "Sentimental" de Cesc Gay. Le montage des dialogues fait mouche, mais la mise en scène se montre démonstrative et le cynisme promis s'essouffle trop vite.

Deauville Talent Award 2026 : Brendan Fraser (Pressure)

Dans "Pressure", Anthony Maras revient sur la planification du débarquement américain. Quelques jours avant le D-Day envisagé, une équipe de météorologues est chargée d'arbitrer sur la date de l'événement en prévoyant les conditions atmosphériques au-dessus de la Normandie. Un sujet exaltant malheureusement réduit à un banal duel d'égos, sans suspense ni tension.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.