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« Batman/Spawn 1994 » : convergence des luttes

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En 1994, Frank Miller et Todd McFarlane décidaient de réunir leurs héros Batman et Spawn dans deux récits où ils s’opposaient et s’associaient afin de déjouer des menaces communes. Une rencontre en deux temps, spectaculaire et haletante.

L’union de Batman et Spawn dans les années 90 n’est pas seulement une convergence de deux univers distincts issus des comics américains, mais aussi une fusion de mythologies riches et complexes. Ces crossovers ont permis d’explorer les nuances de chaque héros.

Dans Batman/Spawn : War Devil, illustré par Klaus Janson et co-écrit par Doug Moench, Chuck Dixon et Alan Grant, l’intrigue principale s’entrelace avec le mystère historique de la colonie de Roanoke. Cette toile de fond sert de fondement à une narration où Batman et Spawn, en cherchant à résoudre des affaires distinctes, se retrouvent inextricablement liés. Le récit, au-delà de sa dimension fantastique, aborde les thèmes de la mémoire, de l’identité et de la quête de vérité, sans pour autant apporter toutes les réponses aux questions qu’il initie. On découvre aussi deux personnages aux pouvoirs et motivations différentes. Le Hellspawn apparaît en fin de récit admiratif du Chevalier noir, qui a le sens du devoir chevillé au corps sans pour autant s’affranchir d’un certain code moral.

Spawn/Batman, écrit par Frank Miller et illustré par Todd McFarlane, offre une perspective différente. Ici, le Chevalier Noir et le Hellspawn se rencontrent dans un New York contemporain, où la brutalité et l’antagonisme initial entre les deux protagonistes sont au premier plan. Ce crossover se concentre sur le contraste entre les méthodes et idéaux des deux héros. Batman, guidé par une éthique rigide, et Spawn, motivé par des désirs de vengeance et de justice personnelle, sont mis en opposition. Le récit souligne l’impact de leurs différences personnelles, explorant ainsi les limites morales des super-héros.

Les deux récits, bien qu’ayant des approches différentes, abordent des thèmes similaires. L’idée de justice, l’exploration de la dualité morale et les conséquences de la vengeance y forment des éléments centraux. Les interactions entre Batman et Spawn sont révélatrices de leurs caractères et de leurs motivations ; elles offrent un aperçu profond de leurs reliefs psychologiques. Ces crossovers ne se contentent ainsi pas de juxtaposer deux héros emblématiques. Ils engagent un dialogue profond sur la nature de l’héroïsme et les défis inhérents à la lutte contre le mal.

Le travail artistique de Todd McFarlane pour Image Comics et celui de Klaus Janson pour DC Comics ont contribué à donner vie à des récits avec une précision et une intensité rarement égalées. Les illustrations de McFarlane en particulier se distinguent par leur dynamisme et leur audace. Sa représentation de Batman apporte une nouvelle dimension au personnage, accentuant son caractère sombre et implacable, luttant pied à pied avec un démon le surpassant en force mais certainement pas en obstination.

Mine de rien, Batman/Spawn 1994 est un jalon dans l’histoire des comics. Deux icônes s’y rencontrent dans une fusion achevée de leurs univers artistiques respectifs. Ce travail demeure un témoignage de créativité remarquable, mettant en lumière ce qui peut unir et surtout opposer deux super-héros mus par le deuil et agissant dans l’ombre de métropoles gangrénées par le crime. Et c’est bien plus qu’un Batarang profondément enfoncé dans le crâne d’un suppôt des enfers.

Batman/Spawn 1994, collectif
Urban Comics, novembre 2023, 168 pages

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« Hallyuwood » : comment le cinéma sud-coréen s’est imposé au monde

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Dans un ouvrage aussi documenté que passionnant, Bastian Meiresonne, spécialiste du cinéma asiatique, nous invite à un voyage aux origines du cinéma sud-coréen. Publié par les éditions EPA, Hallyuwood est un imposant volume de 352 pages, richement illustré, qui trace un panorama chronologique menant des balbutiements à la consécration de l’industrie filmique sud-coréenne. Aujourd’hui marquée par l’éclosion de réalisateurs de stature mondiale et le succès international de blockbusters, cette dernière n’a probablement pas fini de nous surprendre.

Après une introduction balisant utilement le terrain, le livre débute par une plongée dans les premières années du cinéma coréen, décrivant comment, au début du XXe siècle, des projections privées de films, notamment japonais, européens et américains, se déroulaient dans des espaces réservés à Séoul – baraquements, hôtels, etc. Bastian Meiresonne souligne l’importance des premières projections en 1903 et l’ouverture au public quelques années plus tard, un moment-clé dans l’établissement du cinéma comme forme de divertissement populaire en Corée. C’est surtout après l’annexion japonaise de 1910 que les salles de spectacle dédiées au théâtre et au cinéma se sont multipliées. En 1916, Séoul compte une quinzaine d’établissements dévolus aux projections de films.

L’auteur examine dans le même temps les influences diverses qui ont façonné le cinéma sud-coréen naissant. L’occupation japonaise, d’abord, s’est caractérisée par un double mouvement d’inspiration et de rejet en vertu duquel les films locaux ont récupéré des éléments venant par exemple du théâtre nippon tout en cherchant à s’en démarquer. La présence massive de films américains après 1945, et l’impact des nouvelles vagues européennes sont eux aussi discutés en détail. Ces influences externes ont conduit à l’émergence de genres uniques comme le mélodrame moderne et les fresques historiques à gros budget. Bastian Meiresonne accorde une place significative à cette période. Il met, au passage, en lumière des films mémorables, comme La Servante de Kim Ki-young.

Mais ne sautons pas les étapes. Après nous avoir initiés au bonimenteur byeonsa (qui accompagne et commente les séances) et verbalisé l’art du kino-drama (des spectacles qui combinent théâtre et projection de séquences filmées), l’auteur aborde l’âge d’or du cinéma coréen entre 1926 et 1937, caractérisé par des films socio-réalistes reflétant la société de l’époque. Les Coréens ne veulent plus se soumettre à des films faisant écho aux tropes japonais et se tournent vers des cinéastes tels que Kim Tae-jin ou Yun Bong-chun. Un peu plus loin, c’est Madame Freedom (1956) qui est épinglé pour avoir donné naissance au mélodrame moderne, un genre prédominant dans la production cinématographique des années 50 et 60.

Cette période est aussi marquée par le développement du star system. Mais ce n’est pas tout. Les difficultés de production dans les grands studios sont examinées par l’auteur. Il montre comment l’industrie cinématographique a évolué malgré des défis majeurs, par exemple le déclin des années 1970 marqué par une législation restrictive et une baisse de la production cinématographique. Il faut dire, et c’est quelque chose qui reviendra plusieurs fois dans l’ouvrage, que l’industrie cinématographique est en quelque sorte indexée aux évolutions politiques, avec des périodes de durcissement, de dictature absolue, de relâchement, de soutien nationaliste ou de concessions aux Américains, le tout accompagné d’une politique de quotas changeante mais qui aura son importance dans l’affirmation récente du cinéma sud-coréen.

Vers la fin du XXe siècle, le cinéma sud-coréen connaît en effet un renouveau. Bastian Meiresonne discute de l’influence de la mondialisation et de la pop culture sur les cinéastes contemporains. Il analyse comment des réalisateurs tels que Park Chan-wook, Kim Ki-duk, Bong Joon-ho et Kim Jee-woon ont mêlé influences internationales et culture coréenne, donnant naissance à des œuvres uniques et mondialement acclamées. Entretemps, le livre aura exploré en profondeur les thèmes récurrents du cinéma sud-coréen, notamment la violence, la revanche ou l’émotion han – une forme de spleen mélancolique. Le terme jeong, décrivant un sentiment d’attachement profond, est également analysé dans son exploitation cinématographique.

Hallyuwood est un indispensable pour qui veut comprendre les ressorts et l’histoire du cinéma sud-coréen. Il offre une exploration détaillée et nuancée de son évolution et de son rôle crucial dans la représentation et la compréhension des dynamiques sociales et culturelles de la Corée du Sud. Car ceux qui découvrent aujourd’hui des chefs-d’œuvre tels que Parasite ou Old Boy ignorent probablement qu’il y a moins de cinquante ans, on tournait encore, en Corée, dans de grands hangars non chauffés, avec des comédiens qui lisaient leur texte sur des prompteurs et qui enchaînaient parfois cinq films sur la même journée…

Hallyuwood, le cinéma coréen, Bastian Meiresonne
EPA, octobre 2023, 352 pages

 

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Les évaporés et… les engloutis

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Au Japon, les évaporés désignent ces personnes qui, pour raisons personnelles et/ou professionnelles, disparaissent sans crier gare. S’agissant de personnes majeures, la police considère que sans crime, il n’existe aucune raison d’ouvrir une enquête, ce qui laisse les familles désemparées.

Signé Isao Moutte – remarqué en 2021 pour Clapas -, ce nouveau roman graphique est une libre adaptation du roman éponyme de Thomas B. Reverdy (pas lu). Un Japonais nommé Kaze, la cinquantaine bien sonnée (plutôt fluet, le crâne bien dégarni, un peu voûté et le visage impassible presque sévère) vit avec sa femme dans une maison soignée d’un quartier à flanc de montagne et situé à quelques heures de Tokyo en voiture. Une nuit, il se lève discrètement, sans réveiller sa femme endormie à côté de lui sur leur futon. Ses affaires sont prêtes : deux valises qu’il charge dans un taxi. Visiblement, le chauffeur sait parfaitement de quoi il retourne. À sa femme, Kaze laisse juste un mot sibyllin disant qu’il ne remettra plus les chaussons, afin qu’elle sente qu’il s’agit d’un départ définitif. Mais pourquoi ? On va rapidement comprendre que, du jour au lendemain, Kaze a perdu son travail. Bien que n’ayant commis aucune faute, il sait bien que ce travail, il ne le retrouvera jamais. Et s’il a pu donner le change auprès de quelques collègues, il se sent probablement incapable d’expliquer quoi que ce soit à ses proches.

Parenthèse familiale

La femme de Kaze a prévenu leur fille, Yukiko, étudiante en France. Se sentant seule et démunie, la mère appelle plus ou moins sa fille au secours. Ne comprenant rien à ce qui se passe, elle aurait tendance à culpabiliser. Compréhensive, Yukiko revient assez rapidement. Mais elle est bien seule pour mener son enquête.

Survivre

Nous suivons Kaze dans son errance : il s’organise. D’abord en trouvant une sorte de refuge précaire dans un parc où les fuyards de son espèce ont tendance à échouer naturellement. Et puis, comme il cherche à subvenir à ses besoins, il envisage une activité discrète et suffisamment rémunératrice. Il se montre assez débrouillard pour dégoter le matériel nécessaire et trouver celui qui pourra l’aider : un garçon qui dit s’appeler Akainu que Kaze identifie comme un surnom. Akainu prétend avoir 15 ans, alors que Kaze lui en donne 12. Tombé très bas, le garçon est un survivant du tsunami ayant ravagé certaines côtes japonaises après la catastrophe de Fukushima. Sa maison a été balayée et, depuis, il reste sans nouvelle de ses parents qu’il considère comme morts. De ce fait, il se trouve isolé et totalement démuni. La rencontre entre Kaze et Akainu se situe un an après la catastrophe.

Déshonneur injuste

L’histoire met donc en présence deux personnages qui se retrouvent totalement isolés, pour des raisons très différentes mais typiquement japonaises. La société japonaise est tournée vers l’effort, le travail, le respect et l’honneur, ainsi que la famille. Perdre son travail, comme cela arrive à Kaze, c’est le déshonneur. Ce qui ne l’empêche pas d’éprouver quelques regrets, en contemplant les rares souvenirs familiaux qu’il a emportés et en remuant les derniers souvenirs de son ancien travail qu’il se repasse en boucle, ce qui nous vaut un flashback nous permettant d’en savoir un peu plus. Captivante, cette histoire s’avère donc également bien construite, alternant par exemple les moments calmes avec de l’action.

Le Japon meurtri

L’histoire ne se limite pas à la confrontation de ces deux personnages. En effet, on découvre comment des sociétés tenues par des individus sans scrupule profitent de la précarité de ceux qui ont tout perdu pour les exploiter honteusement en œuvrant soi-disant à la reconstruction du Japon. Nos deux personnages centraux sont des cas particuliers, Akainu ayant échappé à des yakuzas grâce à sa présence d’esprit et sa vivacité, Kaze profitant de son intelligence pour préparer sa nouvelle vie.

Graphiquement

Isao Moutte se montre en pleine adéquation avec ses personnages et l’univers dans lequel ils évoluent. Par un trait précis mais sans fioriture, agrémenté de nombreuses petites hachures, il donne beaucoup à voir et sentir, en limitant les dialogues car Kaze et Akainu ne sont pas de grands bavards, et quelques dessins pleine planche qui aèrent l’ensemble (dominante à trois bandes par planche), tout en donnant un aperçu significatif de certains paysages : la mégalopole de Tokyo où on sent qu’on peut se fondre dans la masse et, par opposition, les villes dévastées par le tsunami que la vie a désertées (à mettre en parallèle avec le désert affectif des personnages). Isao Moutte choisit ses cadrages soigneusement, comme cette plongée qui situe en un coup d’œil (dessin pleine page), la position d’Akainu par rapport aux yakuzas qui le poursuivent. Petite déception quand même avec certains dessins de visages qu’on peine un peu à distinguer les uns des autres. Et puis, la belle illustration de couverture et ses couleurs vives, très représentative de l’histoire et des personnages, ne doit pas faire oublier que la BD (156 pages) est en noir et blanc, choix néanmoins adapté à l’ambiance générale.

Les Evaporés, Isao Moutte
Sarbacane, septembre 2023

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L’Abbé Pierre de Frédéric Tellier : un film miraculé ?

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Nouveau long-métrage de Frédéric Tellier, L’Abbé Pierre – Une vie de combats ne laisse pas les spectateurs indifférents. Fort de plusieurs œuvres fortes en émotion, telles que Goliath et Sauver ou Périr, le réalisateur revient sur l’histoire d’un homme qui a autant marqué les Français que le monde entier.

Synopsis : Né dans une famille aisée, Henri Grouès a été à la fois résistant, député, défenseur des sans-abris, révolutionnaire et iconoclaste. Des bancs de l’Assemblée Nationale aux bidonvilles de la banlieue parisienne, son engagement auprès des plus faibles lui a valu une renommée internationale. La création d’Emmaüs et le raz de marée de son inoubliable appel de l’hiver 54 ont fait de lui une icône. Pourtant, chaque jour, il a douté de son action. Ses fragilités, ses souffrances, sa vie intime à peine crédibles sont restées inconnues du grand public. Révolté par la misère et les injustices, souvent critiqué, parfois trahi, Henri Grouès a eu mille vies et a mené mille combats. Il a marqué l’Histoire sous le nom qu’il s’était choisi : l’Abbé Pierre.

Benjamin Lavernhe : l’émotion juste 

Benjamin Lavernhe est impressionnant de justesse. Lancé à corps perdu dans le rôle, il se confond littéralement avec l’Abbé Pierre. Il devient même méconnaissable, surtout dans la dernière partie du long-métrage. Les nombreux gros plans sur son visage accentuent la proximité qu’il tend vers le spectateur, à l’image de l’Abbé Pierre qui tend sa main aux plus démunis…

L’Abbé Pierre – Une vie de combats démontre une nouvelle fois la palette extraordinaire de son jeu d’acteur, après Jeanne du Barry ou encore Le Discours. Benjamin Lavernhe fait plus que jamais parti d’une nouvelle génération d’acteurs et d’actrices prometteurs !

La force de la vulnérabilité

Le biopic se concentre autant sur l’image miraculeuse et salvatrice de l’Abbé Pierre que sur sa part obscure. Il ignore la fatigue et les maladies qui le rongent ; il vit pour sa cause, contre la misère. Le film montre à merveille la fraternité qui lie les êtres humains, et les combats tous plus épuisants que mène l’Abbé. Pour lui, ce qui importe, c’est l’humain, dans toute sa complexité. Il ne s’arrête jamais, car la misère n’attend pas.

A ses côtés, Lucie Coutaz, à qui il voue une confiance sans relâche. Elle lui permet de mettre au grand jour sa vulnérabilité, de ne pas toujours prétendre que tout va bien. Elle est son bras droit, son appui et à travers elle, le spectateur comprend mieux qui est l’Abbé Pierre. Le film permet aussi de mettre en avant la personnalité de Lucie Coutaz, oubliée au profit de son acolyte. Cependant, on sent trop qu’Emmanuelle Bercot, qui l’incarne, récite son texte…

A force d’efforts, il réussit à relier les mondes, à faire connaître la pauvreté qui habite les rues. A ce titre, la séquence enneigée dans les rues de Paris, où se terrent des milliers de personnes, est criante. Les larmes s’écoulent face aux derniers soupirs d’anonymes qui meurent de froid… Il n’hésite pas à crier pour faire entendre sa voix ! D’ailleurs, le son du film est à noter : il est vibrant, invasif, voire même explosif.

Et les prises de risque ?

Si la performance de Benjamin Lavernhe est notable, la mise en scène l’est moins. Malgré une caméra tremblante, une contre-plongée sur l’Abbé Pierre au début du film et un top shot sur lui et mademoiselle Coutaz, la réalisation reste simple, sans prise de risques. De plus, les dates se multiplient, quitte à perdre les spectateurs… On passe d’un an à une décennie en quelques plans, pour revenir sur quelques années qui n’apportent rien à l’intrigue. Je pense notamment à la séquence à Charenton, à la fin du film.

En ce qui concerne le montage, il est souvent trop rapide. Les quelques split-screens qui montrent la frénésie dans laquelle vit l’Abbé semblent inappropriés dans cette mise en scène calme. Quelques plans sortent tout de même du lot, comme les plans larges du début. L’Abbé disparaît en face de l’immensité. La spiritualité des paysages se ressent, puis elle se perd à mesure que le film progresse. Le ciel parsemé d’étoiles du début du film se retrouve à la fin, comme une boucle bouclée.

Bande annonce de L’Abbé Pierre : Une vie de combats

Fiche technique L’Abbé Pierre : Une vie de combats

Réalisation : Frédéric Tellier
Scénario : Olivier Gorce et Frédéric Tellier
Décors : Nicolas de Boiscuillé
Costumes : Charlotte Betaillole
Photographie : Renaud Chassaing
Montage : Valérie Deseine
Production : Wassim Béji
Production déléguée : David Giordano
Sociétés de production : WY Productions et SND Films
Société de distribution : SND (France)
Genre : drame biographique
Durée : 137 minutes
Date de sortie nationale : 8 novembre 2023

Les bleus des mères, Le blues des filles, oh my Little Blue Girl de Mona Achache

C’est un film de filles, un film de femmes aux destins ravagés, écrabouillés par le poids de l’archive, un film à la mémoire des mères génitrices et sacrificielles, un film au désespoir de la lacune des pères.

Dans une œuvre hybride, dense et atypique, exigeante et mélancolique, Mona Achache  fille de Carole Achache, écrivain et photographe de plateau, elle-même fille de Monique Lange éditrice et écrivain de la belle époque des penseurs et poètes célèbres tels Marguerite Duras et Jean Genet, Mona donc se lance dans une enquête documentaire impérieuse sur les raisons du suicide par pendaison de sa mère.

D’où monte l’archive ? 

Le film s’ouvre sur la masse d’archives laissées par la mère( photographies, carnets, agendas de toutes les tailles, livres, textes épars, enregistrements sonores) jonchant tel un syndrome de Diogène le sol, les murs, les psychés du lieu.

Ces images (des milliers de feuilles et photographies, lierre vigoureux et anémié recouvrant et dévorant tout l’espace d’un bureau où la réalisatrice attend son actrice Marion Cotillard) sont sidérantes. Ces amoncellements d’archives inanimées et cependant tellement vivaces produisent l’enjeu du film: à la fois redonner vie aux archives et les dépasser. Animer l’archive pour l’exorciser et ne pas mourir englouti par l’histoire dont elle est l’empreinte morte. 

Une enquête psycho-documentaire

Mona Achache nous embarque dans une aventure réflexive, sensible et profondément intelligente, une sorte d’investigation romanesque, psychagogique, sociologique sondant les traumas transgénérationels qu’ont subi sa mère Carole donc, et sa grand mère Monique, qui fût dans le contexte libertaire des années 1960 une adolescente sacrifiée, objets des souillures verbales de Genet et des perversions de son amant.

Dans ce montage prenant et passionnant que la réalisatrice effectue, elle convoque en muse transformiste  Marion Cotillard.

Marion à l’effigie de Carole

L’actrice docile, visage-palette vierge et plastique revêt dans un silence imperturbable et un jeu insolite les restes et effigies de la panoplie de Carole Achache (ses chaussures, son gilet, son jean, son collier). La scène tient presque de la cérémonie mortuaire et sonde l’enjeu du film, son esthétique, son défi: faire de la vie avec la mort. Faire du bougé, du bouleversé avec des traces inertes et immobiles: papiers, carnets, photographies, voix. INCARNER. COMPTER SUR L’AUTRE. L’ACTRICE. LUI FAIRE CONFIANCE POUR VIVRE ET RESSENTIR MIEUX . S’asseoir et compter . Sit there count your fingers.

Et puis il y a le fond, la transmission d’une emprise de soumission, la transmission d’une vie pleine de fascinations et de morbidités, d’audaces et de ratages, la transmission d’une sorte de gène qui aurait nom: cafard, spleen, mal être ou absence de confiance en soi que la mère note dans son journal. Contre sa propre mère. Pour sa fille.

Toujours la toxicité des passés, les répétitions des parcours de vie au présent( Marion Cotillard en mode pause remarquera adroitement: pourquoi répéter une manière de boire le thé si ça a déplu?) comme si la répétition pouvait venir réparer le chagrin et maitriser ce que ressent la Little Blue Girl du titre.

What else, what else is there to do?

Réécouter Nina Simone, réecouter Janis Joplin chanter  cette Little Girl Blue et savoir que Mona Achache fait avec son film-vie ce qu’il y a d’autre à faire: rien d’autre que d’aller de l’avant and sit there count your fingers.

Bande-annonce : Little Girl Blue

Fiche technique : Little Girl Blue

De Mona Achache
Par Mona Achache
Avec Marion Cotillard, Marie Bunel, Marie-Christine Adam
15 novembre 2023 en salle / 1h 35min / Drame
Distributeur Tandem

Interview de François Caillat réalisateur du sensible et vivifiant Edouard Louis, ou la transformation

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Depuis plus de vingt ans François Caillat, philosophe documentariste, filme dans une série de portraits des grands esprits qui diagnostiquent un certain état du présent. Avec Edouard Louis, ou la transformation, il revient sur la trajectoire brillante, profonde et réformatrice d’un de nos intellectuels les plus performatifs, invitant le spectateur à un programme : désincarcère-toi de ton passé, transforme-toi toi-même.

Le MagduCiné : Filmer la parole est toujours un pari périlleux, ce désir vous a-t-il été inspiré de vos propres années d’études de la philosophie, notamment à Vincennes ? Y a-t-il eu très tôt une fascination pour le discours des maîtres tels Foucault, Deleuze, Lacan ? Ou est-ce venu du théâtre ?

François Caillat : Je n’ai pas fait d’école de cinéma ni suivi la moindre formation à la réalisation, je suis autodidacte et me suis formé sur le tas en tournant mes films. En revanche, j’ai fait des études de philosophie (j’étais élève de l’école normale supérieure, étudiant à Vincennes et Nanterre) et j’ai eu la chance d’étudier à une époque où officiaient de grands esprits comme Gilles Deleuze ou Michel Foucault. De ces années formatrices (que j’ai un peu prolongées en enseignant la philosophie après avoir passé l’agrégation), il m’est resté un certain goût pour la réflexion, un appétit pour le concept. De là est né mon désir de filmer des penseurs – au sens large : intellectuels, écrivains, etc. – dans une série de portraits et rencontres que j’ai réalisés depuis vingt ans. Edouard Louis est le sixième personnage de cette série, dernier venu après Michel Foucault, Julia Kristeva, Jean-Marie Le Clézio, Peter Sloterdijk, et le trio Malraux-Aragon-Drieu la Rochelle. Cette série représente le côté un peu cérébral de mon travail, distinct d’une autre voie bien plus romanesque, que j’ai suivie dans une dizaine de longs-métrages documentaires (produits pour le cinéma et la télévision), construits sur une narration sensible, ayant pour thèmes le passé, la mémoire, les traces, l’oubli…

Quelle est pour vous la nécessité aujourd’hui de filmer la réflexion d’un écrivain tel que Edouard Louis ?

Le travail d’Edouard Louis s’inscrit au cœur d’une réflexion contemporaine sur l’identité et le changement. Il traverse les débats d’aujourd’hui sur la permanence, la conservation, le repli sur soi, ou au contraire l’ouverture aux possibles, aux changements – c’est-à-dire à la transformation, qui est le sous-titre du film. La formule qu’Edouard Louis emploie parfois, “Je suis ce que je deviens”, balaie d’un grand souffle les sempiternelles idées sur la nature humaine et ses codes figés, sur notre présent qui risquerait de disparaître s’il se modifiait. La crainte du devenir, chez Edouard Louis, se retourne en désir de se réinventer.

À l’heure où les cours de Gilles Deleuze sont publiés aux Éditions de Minuit, auriez vous pu vouloir filmer Deleuze ? Y a-t-il selon vous une parenté entre la parole d’Edouard Louis dans votre documentaire et celle de Deleuze qui fabriquait de la pensée en parlant et s’adressait à tout le monde ?

Je pense, en tout cas j’espère, que chaque penseur veut s’adresser à tout le monde ! C’est le cas d’Edouard Louis, et il le justifie avec raison en affirmant que sa parole est politique (au sens de la cité), parce qu’elle vise un espace public, un lectorat multiple, la plus large communauté sociale. C’était bien sûr le cas de Gilles Deleuze, qui aimait philosopher (il disait “bricoler des concepts”) devant ses étudiants de Vincennes, ou en direct devant la caméra de Claire Parnet dans ”L’abécédaire de Gilles Deleuze”, le magnifique film d’entretiens improvisés qu’elle a tournés avec lui. C’est le cas aussi de Michel Foucault qui pensait en direct, c’est-à-dire en s’inscrivant dans son époque, jour après jour, quitte à modifier sa pensée d’un ouvrage à l’autre, à parfois se renier, “se déprendre de soi” – d’où le titre du documentaire que je lui ai consacré en 2014 : Foucault contre lui-même. Dans ce film, je parlais donc déjà de transformation…

Le titre de votre film est Edouard Louis ou la transformation, en même temps votre documentaire et l’œuvre d’Edouard Louis font réfléchir aux parcours et métamorphoses multiples d’une vie. Pourquoi avoir choisi le singulier plutôt que le pluriel ?

Pour la raison que j’évoquais ci-dessus, d’une parole publique, politique, adressée à chacun de nous, exprimée par-delà les cas particuliers. Il s’agit de LA transformation, comme horizon possible et généralisable. Certes le film parle de changements particuliers survenus dans la trajectoire d’Edouard Louis, mais il les cite comme exemples, il cherche à en tirer un usage plus large. Il souhaite donner, à partir de là, un mode d’emploi utile à toute transformation. Le sous-titre du film, la transformation au singulier, est important. Il annonce qu’on ne sera pas dans un registre personnel (autobiographie, confessions, etc.), mais dans un film programmatique : Edouard Louis, voilà une transformation qui pourrait inciter à la vôtre.

Votre démarche résonne avec la maïeutique socratique. Êtes-vous d’accord avec Socrate qu’une vie qui ne s’est pas questionnée est une vie sans valeur?

Je ne sais pas trop ce que serait “une vie sans valeur“ : toute vie me semble digne et valeureuse. Faut-il nécessairement la questionner ? Oui, si l’on est philosophe comme Socrate, qui réussit à faire accoucher son interlocuteur d’un savoir qu’il croyait ignorer (en quoi consiste la maïeutique) ; pour autant, je ne crois pas que la vie soit dépourvue de valeur si un tel questionnement n’advient pas. La réflexion et l’analyse sont des outils, des guides pour avancer dans le monde alentour, mais elles doivent être elles-mêmes informées par la vie, par ses surprises et ses aléas, pour rester pertinentes. Sinon, on tombe vite dans l’abstraction inutile, rhétorique ou sophiste.

Quel penseur ou artiste accompagne votre travail ?

J’ai fait un film sur Michel Foucault parce que c’est un penseur que j’admire énormément et en qui je me retrouve facilement. Malgré sa complexité et ses variations, il m’a toujours semblé très familier. C’est donc qu’il m’inspire personnellement, y compris dans la manière d’être et de réfléchir au jour le jour.

Concernant les artistes qui pourraient m’inspirer, je suis – paradoxalement – sur le versant opposé, attiré par des auteurs très sensibles et peu conceptuels, pratiquant le doute et la confusion volontaire – par exemple, en littérature, un écrivain un peu flottant comme Patrick Modiano. Ceux-là inspirent sans doute l’autre versant de mon travail, avec mes films que je qualifie de “romanesques”.

Que vous a appris Edouard Louis ?

Je connaissais déjà sa pensée et ses livres, c’est pourquoi j’ai voulu faire un film avec lui. Ce n’était pas une découverte. En revanche, j’ai découvert sa manière de communiquer sa pensée à autrui. Quand nous avons tourné le film, il s’est montré d’une grande générosité, acceptant d’être pris en charge par mon projet, de suivre ses improvisations, de partager une grande liberté. Il était très disponible, chaleureux, amical. J’ai découvert que l’amitié, la simplicité des relations humaines, pouvaient aller de pair avec une grande rigueur de pensée – ce qui n’est pas le cas chez tous les penseurs !

Quelle est la personne que vous aimeriez filmer ?

Celui ou celle qui sera le sujet de mon prochain film, sans doute. J’y réfléchis, mais rien n’est encore décidé.

Vous sentez vous héritier d’un mouvement, d’un élan, d’un auteur, ou sans héritage particulier? 

Mon héritage est aux confins d’une époque. J’ai eu vingt ans dans les années 1970. J’ai vécu cette jeunesse dans une décennie qui conjuguait l’extrême sensible (libération des mœurs, nouvelles manières de vivre sa liberté au quotidien) et la pensée théorique à son firmament (on parlait de Deleuze et Foucault, la liste est longue des grands penseurs de ces années). C’est donc un héritage à la fois riche et parfois contradictoire : vivre avec son corps, vivre avec sa tête… Je retrouve cette dualité dans ma filmographie, je l’ai poursuivie et expérimentée en tournant à la fois des documentaires romancés et des portraits d’intellectuels.

Quelle est la question que vous aimeriez que l’on vous pose ?

Tout était parfait, merci !

Testament : La satire du siècle ? Ou en tout cas d’une époque malade

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Jubilatoire, jouissif et complètement en phase avec notre époque, l’un des plus grands cinéastes québécois livre une œuvre incontournable qui tire à boulets rouges sur notre société et ses dérives actuelles qui confinent à l’idiocratie. Testament enchaîne les séquences cultes à mourir de rire, en plus d’être fines et extrêmement bien vues. Entre pamphlet et satire, le long-métrage risque de faire grincer les dents de la bien-pensance sans oublier d’être beau, sur le fond comme sur la forme, avec un zeste de tendresse et un script qui ne faiblit jamais. Un futur classique !

Synopsis : Dans une ère d’évolution identitaire, Jean-Michel, un célibataire de 70 ans, a perdu tous ses repères dans cette société et semble n’avoir plus grand chose à attendre de la vie. Mais voici que dans la maison de retraite où il réside, Suzanne, la directrice, est prise à partie par de jeunes manifestants qui réclament la destruction d’une fresque offensante à leurs yeux. Alors qu’il observe avec ironie cette époque post pandémique où tout lui semble partir à la dérive, Jean-Michel reprend en main sa vie… et celle des autres.

Au vu de l’âge très avancé de Denys Arcand (80 ans tout de même), il est fort possible que son Testament soit une œuvre au titre prémonitoire pour lui. Et si c’est le cas, l’un des cinéastes québécois les plus compétents, illustres et reconnus à l’international risque de sortir par la grande porte. On lui doit quand même des classiques tels que les inoubliables Les Invasions barbares  ou La Chute de l’Empire américain, des œuvres d’une acuité folle qui analysent et décortiquent aussi bien la société de la Belle province que notre monde dans sa globalité. Son dernier film est le carton de l’automne au Québec et c’est amplement mérité.

Testament se présente véritablement comme le premier long-métrage à poser un regard acerbe et critique sur l’idéologie woke. Ou plutôt ses dérives lorsqu’elle devient extrême, car au début c’était plutôt un courant progressiste et bienveillant. Et que l’on soit en phase ou pas avec le propos (mais c’est peut-être mieux si on l’est), c’est d’une justesse de regard et d’une finesse d’esprit qui frôlent la perfection. Le film est merveilleusement écrit tant les situations et les dialogues sont en or massif. Il est également à l’origine du scénario qui parvient en moins de deux heures à traiter en profondeur tous les aspects des errances de nos sociétés modernes. Rarement on a vu satire aussi mordante, affutée et réussie. Un véritable pamphlet qui donne à réfléchir et nous fait nous poser des questions sur une minorité silencieuse bruyante et agaçante à qui on donne peut-être (volontairement) une tribune trop importante.

Tout y passe au rouleau compresseur de son écriture incisive et surtout très drôle. La cancel culture est tristement épinglée au travers de la disparition des livres et de la perte de la notion de l’art. Les nouvelles formes d’écriture abusivement inclusives y sont moquées à raison, avec une démonstration empirique implacable. La discrimination positive, ou plutôt ses excès, sont démontés avec bruit et fracas. Les dérives totalitaires de la période Covid et la bêtise de nos dirigeants politiques sont mises en évidence avec une drôlerie déconcertante. Les médias sont ridiculisés par leur côté sensationnaliste et d’information par le vide. La bêtise ambiante qui gangrène le monde est présentée telle qu’elle est et cela fait du bien de voir qu’un long-métrage ose défier les narratifs qui polluent tous les canaux d’information.

Mais, attention, Testament n’est pas un film réactionnaire ou cynique (ce que des médias forcément susceptibles ont pu lui reprocher). Il ne dénigre pas les progrès sociétaux et les avancées identitaires il démolit juste les excès de ces nouvelles normes, montrant que dans chaque avancée, la mesure est de rigueur. C’est à la fois politique, sociétal et un peu moqueur mais jamais méchant. En revanche, pour qui goûte à ce type d’humour, c’est complètement jubilatoire et galvanisant. Car c’est avant tout une comédie satirique où humour sarcastique et bons mots ne déméritent pas durant près de deux heures. Et le rire est sincère, les séquences où on se plie en quatre sont amenées à devenir cultes et s’enchaînent sans temps mort.

S’il n’y avait que le fond qui soit probant, maîtrisé et génial. Mais non. La mise en scène d’Arcand est élégante et pleine de style avec une caméra qui sait capter avec aisance les moments drôles comme ceux plus nostalgiques. Il nous procure de très belles images automnales à l’étalonnage très agréable à l’œil. Testament dévoile également des aspects tendres avec le fil rouge de la relation entre le personnage de Rémy Girard, qui est un peu le grand sage du film et grâce à qui on perçoit cette société moderne et qui se cherche, et la directrice de la maison médicalisée où il réside. Girard et Sophie Lorain sont tous deux impeccables. Le film prône ainsi et aussi les vertus de l’amour et des gestes gratuits avec beauté et panache.

Le dernier long-métrage de Denys Arcand pourrait donc devenir un classique et sera peut-être même vu comme avant-gardiste sauf si ces tendances menant à une sorte d’idiocratie meurent d’elles-mêmes. Alors il passera comme périmé mais aura eu le mérite de tirer l’alarme. Et on se souviendra longtemps de certaines séquences vraiment amusantes et jouissives. De l’entame, avec la remise de prix, à la tirade sur les nouvelles habitudes de vie végan et consorts en passant par les scènes à la Chambre (l’équivalent de notre Assemblée nationale, où bêtises et hypocrisie règnent) ou celles avec les boomers manifestants pour des peccadilles, c’est du caviar fait film. Un futur classique et un sacré défouloir à recommander sans modération. Réjouissant de bout en bout !

Bande-annonce : Testament

Fiche technique : Testament

Réalisateur : Denys Arcand.
Scénaristes : Denys Arcand.
Production : Denise Robert.
Distribution France : Jour2fête.
Interprétation : Rémy Girard, Sophie Lorain, Marie-Mai, …
Durée : 1h55.
Genres : Comédie – Satire – Drame.
22 novembre 2023 en salles.
Nationalités : Québec.

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4.5

Sambre : la violence et ses hommes

Dans sa nouvelle mini-série méticuleuse et captivante Sambre, Jean-Xavier de Lestrade explore pendant près de trente ans la lente traque d’un serial violeur et les investigations sinueuses menant à son arrestation.

Comme à l’accoutumée, le style de Jean-Xavier de Lestrade (Oscar en 2002 pour Un coupable idéal  et auteur de l’intransigeante et glaçante mini-série Laëtitia adaptée de l’enquête d’Ivan Jablonka Laëtitia ou la fin des hommes) est reconnaissable entre tous par sa subtile sobriété, sa méthodique investigation sociale offrant ici le constat de l’impuissance humaine à prendre en charge l’atrocité. Et si le violeur n’était pas « un immigré marginal, un tordu isolé mais bien notre voisin, quelqu’un tout près de nous », un quelconque et même un de nos proches ? Pouvons nous dévisager cette possibilité, au sens strict, sommes nous prêts, capables de donner un visage à l’horreur parmi nous, ou l’excluons-nous systématiquement hors de notre périmètre familier ?

Car c’est surtout cela qui vient tisser l’écriture scrupuleuse et délicate du réalisateur, déployant en 6 épisodes les linéaments invisibles d’une incapacité : celle d’une époque peu éduquée à  reconnaître la violence d’un crime tel que le viol, celle d’une police locale empêtrée dans sa propre maladresse ou les stéréotypes de sa bêtise, celle de tous les ressorts d’une mécanique humaine et sociale empêchée dans ses dénis et tabous.

C’est sous le prisme clair et effrayant de l’introspection sociologique que la série construit sa vigueur et son authenticité.

Montrer à quel point les efforts de certains des protagonistes pour chercher la vérité (la juge, la maire, la scientifique, le commandant) sont sans cesse contrebalancés et presque annulés par le poids des aveuglements et dénis d’autres personnages (les flics de la police locale, la première victime jouée par Alix Poisson). Cet effet de bascule constant (courageusement incarné par le personnage du major Blanchot, Julien Frison montrant plus d’une fois la négligence, voire la bêtise face à la gravité des faits) produit la tension, le questionnement concourant à générer chez le spectateur les émotions les plus vives : colère, stupeur, incompréhension, envie contagieuse de vérité.

Jean-Xavier de Lestrade toujours s’attache à montrer ce que l’histoire et l’enquête disent de la société et de l’être humain. Ici une inaptitude presque conjoncturelle et structurelle à envisager que le serial violeur puisse être un homme stable, tranquille, l’homme d’à côté, marié et père de famille.

Adoptant une narration originale par chapitres consacrée à 6 des protagonistes (quitte à déstabiliser son spectateur en abandonnant certains personnages-titres, ici la juge, pour  suivre l’intégrité du récit) et portée par des comédiens d’une franchise et santé de jeu incroyables (mention spéciale à Pauline Parigot dans le rôle de la juge obstinée mais qui devra laisser tomber),  Sambre arpente et se déplace très finement sur une longue durée pour nous faire comprendre l’enquête complexe et ardue, ses marécages, ses oublis, ses latences.

Surtout Sambre prend en charge avec une intelligence dramatique hors pair et une justesse incroyable le sujet de la violence, et le regard que nous portons sur sa possibilité en nous même et chez l’autre. 

Si l’époque est une faille, nous dit Sambre, la violence n’est pas une lacune ni une faiblesse. La violence n’est pas folle ni faible. La violence est familière, intime, proche. C’est nous. N’importe qui. Vertige !

Sambre – Bande-annonce

Sambre – Fiche technique

Réalisation : Jean-Xavier de Lestrade
Scénario : Alice Géraud, Marc Herpoux
Photographie : Elin Kirschfink
Musique : Raf Keunen
Montage : Sophie Brunet
Sociétés de production : Versus Production, France Télévisions, Federation Entertainment, What’s Up Films
Producteurs : Matthieu Belghiti et Jean-Xavier de Lestrade, Pascal Breton et Lionel Uzan
Genre : Mini-série dramatique
Nombre d’épisodes : 6
Date de première diffusion en France : 13 novembre 2023

Un Hiver à Yanji pour un trio improbable

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Venu de Shanghai, Li Haofeng est à Yanji (Chine du nord), pour le mariage d’un ami qui épouse une coréenne. C’est l’hiver et son climat rigoureux, à l’image du ressenti initial de Li Haofeng, jeune homme mal dans sa peau. Anthony Chen, réalisateur originaire de Singapour, met en scène un réchauffement à sa façon.

Synopsis : C’est l’hiver à Yanji, une ville au nord de la Chine, à la frontière de la Corée. Venu de Shanghai pour un mariage, Haofeng s’y sent un peu perdu. Par hasard, il rencontre Nana, une jeune guide touristique qui le fascine. Elle lui présente Xiao, un ami cuisinier. Les trois se lient rapidement après une première soirée festive. Cette rencontre intense se poursuit, et les confronte à leur histoire et à leurs secrets. Leurs désirs endormis dégèlent alors lentement, comme les paysages et forêts enneigées du Mont Changbai.

A la réception du mariage – dans une ambiance coréenne typique – Li Haofeng (Liú Hào-Rán) se sent perdu et mal à l’aise, essentiellement par manque d’assurance. Pour profiter avant son retour à Shanghai, il participe ensuite à un voyage organisé permettant de visiter la région, très proche de la Corée. On l’a vu plusieurs fois répondre à des appels téléphoniques sur son portable pour dire qu’il s’agissait d’erreurs, alors qu’on lui signifiait qu’il n’avait pas honoré un rendez-vous médical. Lors d’une visite, il annonce à celle qui pilote le groupe qu’il a perdu son portable. Malgré la bonne volonté de Nana (Zhōu Dōng-Yŭ), le téléphone semble perdu. Mais cela éveille l’intérêt de la jeune femme qui invite Haofeng à dîner le soir, alors qu’elle devait déjà rejoindre son ami Xiao (Qū Chŭ-Xiāo) avec qui elle entretient une relation qui nous laisse dans l’incertitude, car Nana et Xiao ne semblent pas voir les choses de la même façon. Finalement, ne seraient-ils pas tout simplement sexfriends ? Un peu coincé, Haofeng finit quand même par réaliser que Nana s’intéresse vraiment à lui, au point de rechercher des moments d’intimité de plus en plus poussés. A cette occasion, il découvre chez elle quelque chose d’inattendu : une vilaine cicatrice à la cheville qui d’abord le rebute. Elle le rassure d’une explication rapide, mais on comprendra plus tard dans quel genre de circonstances elle a pu être blessée. Mais, n’oublions pas Xiao qui ne se retrouve pas mis à l’écart. C’est un vrai trio façon Jules et Jim, auquel Anthony Chen voue une véritable admiration, qui se met en place. Xiao est un jeune homme qui cache un manque de confiance derrière une attitude décontractée qu’il affiche aussi bien en famille qu’à l’extérieur. Ainsi, il ne s’investit que mollement auprès de Nana et il donne l’exemple de la nonchalance devant son petit frère qui n’en retient qu’une chose : à quoi bon travailler pour l’école ?

Un trio et des failles

Le film montre donc l’évolution des relations au sein du trio Xiao-Nana-Haofeng, avec une certaine ambiguïté. Ainsi, pourquoi Xiao accepte-t-il que Nana se rapproche de Haofeng sans se gêner ? Mon interprétation est qu’il sent qu’il n’a pas les moyens d’empêcher Nana de faire ce qu’elle veut vraiment. De plus, Haofeng ne peut rester à Yanji que pour un court séjour. Mais, bien entendu, le fait que Nana se rapproche d’un autre sans le moindre ménagement pour Xiao fait son effet dans le cerveau de ce dernier qui s’est toujours contenté d’un horizon limité, malgré une moto (certes peu fiable) qui lui procure de l’autonomie. Les failles de Nana émergent progressivement, celles de Haofeng seulement par sous-entendus. Concrètement, on le sent suicidaire, alors qu’il a visiblement une bonne place à Shanghai, dans la finance. Aux yeux de Xiao par exemple (qui ne connait que Yanji), cela lui assure un avenir enviable. Une belle scène nous fait sentir ce que Nana a perdu en venant s’installer à Yanji où elle a échoué en fuyant une situation dramatique. Mais sa blessure physique était-elle seule en cause ? On peut en douter lorsqu’on voit comment elle reçoit une ancienne amie qui l’a retrouvée suite à une véritable enquête.

Le chaud et le froid

Le froid de l’hiver à Yanji, on le sent dès la séquence d’ouverture nous montrant une équipe découpant de gros blocs de glace (qu’on retrouve plus tard dans une belle scène de labyrinthe très symbolique) sur la couche gelée d’un lac, avec le danger que cela représente. La glace, c’est aussi celle des glaçons que Haofeng croque régulièrement. Le froid est également bien présent lors de l’expédition du trio vers le Mont Changbai à la recherche du lac du Paradis (magnifiques paysages aériens de cette région), dans une contrée neigeuse qui nous vaut quelques péripéties notables, puisque de nombreux dangers émergent. Et si le froid est également dans les cœurs au début, le réalisateur montre ces cœurs capables de s’enflammer. D’ailleurs, le chaud est présent dans cette boîte de nuit où on observe les uns et les autres s’agiter dans une ambiance très colorée et bruyante, bien qu’impersonnelle. Quels seront les effets de ce réchauffement ?

Un film à interpréter

Présenté à Cannes (section « Un certain regard » 2023) Un hiver à Yanji représentera Singapour aux Oscars 2024. Dans ce film, Anthony Chen donne beaucoup à observer, aussi bien du côté de ses trois personnages principaux que du côté de la région où ils évoluent. Mais, on peut regretter qu’il se contente de suggérer certaines pistes et nous laisse avec pas mal d’interrogations au moment de conclure son film. On note que le réalisateur de Ilo ilo (2013) et Wet Season (2019) aime la confrontation des cultures. Ici, il situe son intrigue en Chine, dans une région où résident de nombreux coréens. Mais il se contente de montrer des touristes venus de Corée pour retrouver leurs traditions, sans qu’on comprenne les origines de cette communauté locale. Il reconnaît que son état dépressif pendant la pandémie de Covid-19 se retrouve dans l’état d’esprit général de ses personnages et il dit aussi avoir voulu sortir de sa zone de confort en venant tourner à Yanji, dans des conditions difficiles. Le résultat mérite le détour, notamment grâce à des personnages qui bénéficient d’interprétations de qualité et une région dépaysante que le réalisateur utilise et montre de façon convaincante, laissant aux spectateurs une certaine liberté, en particulier celle d’imaginer le devenir de ses personnages.

Bande-annonce : Un Hiver à Yanji

Fiche technique : Un Hiver à Yanji

Titre original : Ran Dong
Titre international : The Breaking ice
Pays : Chine
Langue : Mandarin, Coréen
Réalisateur : Anthony Chen
Scénariste : Anthony Chen
Sortie française : le 22 novembre 2023 – 1h37
Producteurs : Meng Xie et Anthony Chen
Directeur de la photographie : Yu Jing-Pin
Musique originale : Kin Leonn
Distribution France : Nour Films
Avec :
Zhōu Dōng-Yŭ : Nana
Liú Hào-Rán : Li Haofeng
Qū Chŭ-Xiāo : Xiao

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3

Rien à perdre : Virginie Efira vs l’ogre administratif français

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Delphine Deloget s’impose déjà comme une réalisatrice prometteuse et à suivre avec son premier film très réussi. De manière factuelle, implacable et avec vivacité, elle nous présente l’enfer que peut devenir la machine administrative française à partir d’un simple incident. La démonstration est à la fois pleine de finesse mais aussi magistrale et puissante. Pour cela, elle s’est adjoint les services d’une des meilleures actrices de sa génération qui ne déçoit pas, encore une fois. Il s’agit de Virginie Efira, décidément partout, de nouveau magistrale et au-dessus de toute critique dans une nouvelle composition pourtant pas facile.

Synopsis : Sylvie vit à Brest avec ses deux enfants, Sofiane et Jean-Jacques. Une nuit, Sofiane se blesse alors qu’il est seul dans l’appartement. Les services sociaux sont alertés et placent l’enfant en foyer, le temps de mener une enquête. Persuadée d’être victime d’une erreur judiciaire, Sylvie se lance dans un combat pour récupérer son fils…

Les films à forte connotation sociale ne sont pas l’apanage du Royaume-Uni et de Ken Loach, la France ayant aussi ses auteurs profondément ancrés dans ce type de cinéma. On pense bien sûr à Stéphane Brizé (En guerre, La loi du marché, …) ou, dans un genre plus décalé, au duo Kervern-Delépine. Et on peut aussi élargir avec les chantres de ce type de cinéma, venus de la contrée voisine qu’est le Belgique et doubles récipiendaires d’une Palme d’Or (comme Ken Loach) : on parle bien sûr des frères Dardenne. Mais le cinéma social, ce n’est pas que les conflits au travail ou la misère sociale. Un sous-genre dans ce cinéma, plus rare mais passionnant, est celui qui traite de l’ogre administratif, de ses errances, de ses dysfonctionnements et de sa folie destructrice parfois.

À ce niveau, Rien à perdre fera date tant il cristallise le côté kafkaïen et absurde que peut parfois revêtir le système social et administratif français, pourtant caché sous ses bonnes intentions. On pense un peu à un autre film méconnu, tout aussi réussi, mais doté d’un côté plus sarcastique et pince-sans-rire : Très bien merci d’Emmanuel Cuau avec Gilbert Melki et Sandrine Kiberlain. L’engrenage et l’effet domino ubuesque subis par le personnage principal y ressemblent. La démonstration est ici implacable, chaque nouvel événement plus que plausible entraînant une réaction en chaîne malheureuse pour le personnage principal. Cette mère de famille, légèrement bohème et inconséquente mais aimante, va subir l’étau et la folie administrative à cause d’un malheureux petit incident dont les conséquences auraient pu être plus dramatiques.

Rien à perdre évite le côté rebattu du film de foyer pour enfants placés pour se concentrer sur ce que va endurer le personnage de la mère, mais aussi celui du grand frère. Ce dernier joué par l’excellent Félix Lefebvre, découvert dans le sublime Été 85 aux côtés de Benjamin Voisin qui demeure l’un des plus beaux films de Ozon, apporte un regard assez original et une focale différente mais tout aussi pertinente sur ce qui se déroule sous nos yeux. On est révolté, frustré, agacé et en rage à cause de ce qui arrive à cette mère. Néanmoins, Deloget a le bon goût de ne pas diaboliser les services sociaux, montrant qu’ils font juste leur travail mais qu’en l’absence de certaines données le jugement peut être biaisé. En cela, on nous montre le travail complexe de ceux qui travaillent dans ce domaine, sans jugement. Mais on pointe du doigt également, avec ce cas réaliste et édifiant, le côté parfois déconnecté desdits services.

La réalisation de Delphine Deloget est très professionnelle pour un premier film. À l’affût des réactions de ses personnages, alerte et toujours au bon endroit, sa caméra capte au plus profond des âmes et des cœurs, le ressenti de chaque situation. Choisissant, pour une fois, le décor d’une petite ville de province bretonne plutôt que la grande ville, que ce soit la capitale, Lyon ou encore Marseille, elle nous happe dans son tourbillon d’images au montage percutant qui ne laisse rien au hasard. Et surtout pas les clés de compréhension et de réflexion nécessaires à un tel sujet. Rien à perdre nous heurte et nous bouscule, mais le fait bien et à raison.

Ce premier film ne serait pas aussi fort et incandescent sans une actrice qui donne tout pour ce rôle à la fois complexe et intense. À l’instar d’une Karin Viard ou d’une Marina Foïs, Virginie Efira figure désormais au panthéon des meilleures actrices de sa génération. On la voit certes beaucoup, prenant pour elle le risque de la lassitude. Mais cette comédienne frustrée par ses débuts a soif de rôles. Que dis-je, de grands rôles ! Et elle les enchaîne à une vitesse et avec une régularité métronomique. Rien à perdre s’ajoute à la longue liste des prestations incroyables de la comédienne après les immenses – et au hasard – Les Enfants des autres ou Madeleine Collins. Ici, en mère courage qui va se battre pour récupérer son fils, elle est parfaite à chaque plan. Dans certaines séquences, elle aurait pu sombrer dans le ridicule mais elles les prend à bras-le-corps, comme dans celle au gymnase où elle fustige d’autres mères dans ce cas pour leur inaction. Ou encore la scène inattendue mais réjouissante du coup de tête. Un nouveau un rôle à César et encore une composition monstre où l’actrice EST le personnage jusqu’au bout des ongles.

On rechignera peut-être sur la fin, facile et peu crédible. Mais on aura passé près de deux heures intenses sur un sujet captivant, haletant et qui donne à réfléchir. Et pour un premier film, c’est un coup de maître de la part de Delphine Deloget. Le sujet est traité avec sens et passion et tout le film est irrigué d’une énergie presque contestataire et qui fait du bien envers des institutions pas toujours au point. Un bon moment de cinéma qui infuse encore après la projection.

Bande-annonce : Rien à perdre

Fiche technique : Rien à perdre

Réalisateur : Delphine Deloget.
Scénariste : Camille Fontaine et Delphine Deloget.
Production : Olivier Delbosc.
Distribution France : Ad vitam.
Interprétation : Virginie Efira, Félix Lefebvre, Arieh Worthalter, …
Durée : 1h52.
Genres : Drame – Social.
22 novembre 2023 en salles.
Nationalité : France.

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3.5

Fifam 2023 : Palmarès et bilan

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Le 43e Festival International du Film d’Amiens se termine ce samedi 18 novembre par la diffusion des films primés. Le vendredi 17 novembre avait lieu la soirée de clôture avec la traditionnelle remise des prix. L’occasion d’un bilan !

Longs métrages

Le jury longs métrages du 43e Festival International du Film d’Amiens était composé de : Vicentia Aholoukpé (programmatrice du cinéma le Méliès de Pau pendant plus de 15 ans et co-créatrice du festival Continent Afrique), Sébastien Betbeder (réalisateur), Laurence Conan (Documentaire sur grand écran), Elvire Duvelle-Charles (journaliste, réalisatrice, autrice et activiste féministe) Mirion Malle (dessinatrice et autrice de bande dessinée).

Grand Prix

El Castillo de Martín Benchimol ex aequo avec Mon Pire ennemi de Mehran Tamadon 

El Castillo, notre coup de cœur du festival, est un film d’une humanité folle, d’une réconciliation entre une mère et sa fille. Deux femmes, des animaux, de l’humour et ce lieu improbable au milieu de nulle part, le fameux château du titre. Une vraie lutte des classes filmée dans une nature crépusculaire, avec un personnage de femmes libres et insaisissables !

Mon Pire ennemi, dernière séance du festival pour nous et certainement la plus marquante, est une histoire de la violence autant qu’un rêve utopique qui tourne au cauchemar. Une tentative de dialogue filmée avec un dispositif simple qui est pourtant d’une grande puissance. Le film a également reçu la mention spéciale du jury étudiants.

Prix du jury

Sans cœur de Nara Normande et Tião

Été 1996, Nordeste Brésilien, Tamara profite de ses dernières vacances avant de partir à Brasilia pour ses études. Un jour, elle entend parler d’une fille surnommée « Sans Cœur » à cause de la cicatrice qui lui traverse la poitrine.Tamara ressent une attirance immédiate pour cette fille mystérieuse, qui va grandir tout au long de l’été.

Extrait d’un avis sur le film (à retrouver ici) : « Produit par Kleber Mendonça Filho, Sans cœur s’ouvre en immersion sous-marine ; c’est une plongée merveilleuse où les animaux marins sont filmés comme des créatures fantastiques. Mais qu’en est-il sur terre ? Où le cœur des protagonistes de Sem Coração bat-il ? Tout ressemble à des vacances dans le long métrage, tout semble terrain de jeu. Sans cœur est une école sentimentale buissonnière, c’est aussi – notamment pour les gamins queer – un apprentissage dans la clandestinité. Car derrière le soleil, derrière la superbe eau turquoise, il y a un sens du danger ».

Courts et moyens métrages

Le jury courts et moyens métrages du 43e Festival International du Film d’Amiens était composé de :

Kelly Carpaye (artiste, compositrice, interprète, autrice, musicienne et comédienne), Jeanne Le Gall (distributrice chez Arizona Distribution – About Kim Sohee de July Jung, primé au FIFAM 2022 – et co-créatrice du Smells like teen spirit Festival), Cécile Welker (docteure qualifiée en esthétique et sciences de l’art, directrice artistique des Safra’Numériques).

Grand Prix du court métrage 

Mast-Del de Maryam Tafakory

Mast-Del est un court que nous avions également beaucoup aimé par ses images en surimpression de films iraniens datés d’avant la révolution islamiste. Au centre : le récit d’une femme à une femme sur une rencontre amoureuse clandestine. Entre les corps possibles et les étreintes impossibles, le film se construit comme un long poème au présent.

Grand Prix du moyen métrage 

Le bruit de l’eau, le gris du parking – le vert de Théo Sauvé

Il y a un parking gris. Au bord, l’Ardèche coule. D’un côté, un stade de foot. De l’autre, un bois où des hommes se rencontrent. Des gestes et des habitudes, des rendez-vous et des messages notés sur les arbres. Patrick, ses voix, ses doigts. Christian marche, fleurit une maison. Il y a du bleu qui traverse le marron, il y a le bruit de l’eau qui traverse la pierre et le vert. Il y a, il y a, il y a.

L’avis de Tënk lors de sa programmation sur la plateforme :

« Il y a des lieux qui abritent, des gens qui ont besoin de temps pour se dire.
Petit à petit on assemble des morceaux, derrière le bruit des voitures, on devine un endroit.
Cet endroit dont Théo Sauvé prend le temps d’esquisser les contours sans pour autant le circonscrire, permet d’accueillir une parole précieuse, une vie qui se raconte.
Il est question d’interstices et de lumière dans ce film. La lumière qui traverse les feuilles, illumine le parking et les gens. Les interstices qui permettent d’exister, et même de s’essayer un peu au bonheur ».

Prix du documentaire sur grand écran

Anhell69 de Théo Montoya

Une voiture funéraire circule dans les rues de Medellin, tandis qu’un jeune réalisateur raconte son passé dans cette ville violente. Il se souvient de la pré-production de son premier film. La jeune scène queer de Medellín est engagée pour le film, mais le protagoniste principal meurt d’une overdose d’héroïne à l’âge de 21 ans, tout comme de nombreux amis du réalisateur. Anhell69 explore les rêves, les doutes et les peurs d’une génération anéantie, et la lutte pour continuer à faire du cinéma.

Un film trans entre Eros et Thanatos à travers une génération anéantie de Medellín.

Prix du jury étudiants 

The Bride de Myriam Birara

Rwanda, 1997. Trois ans après le génocide contre la minorité tutsie, Eva est enlevée par un inconnu et violée. Ses tantes acceptent un mariage forcé. Lorsqu’Eva trouve un confident en la personne du cousin de l’homme, elle découvre le passé traumatique de la famille. 

Quelques mots de la réalisatrice sur son film : « Le Rwanda est un pays qui a fait d’énormes progrès dans la protection des droits des femmes et des filles. Mais avec ce film, j’ai voulu mettre en lumière cette réalité presque oubliée d’un Rwanda qui semble si lointain et pourtant les dernières victimes de ces mariages traditionnels vivent parmi nous avec des blessures inimaginables et invisibles. À ceux qui sont restés et à ceux qui ont fui, ce film est mon hommage à leur résilience ».

Prix du public

Bye bye Tibériade de Lina Soualem

Bye bye Tibériade est un film d’images du passé et du présent, qui est un hommage aux femmes de sa famille par Lina Soualem. On y retrouve l’actrice Hiam Abbass, mère de la réalisatrice, et des questionnements sur l’exil forcé ou désiré. Un pont est sans cesse jeté entre toutes ces femmes dans un récit touchant et pudique. Une belle réussite.

Et notre palmarès dans tout ça ? Toutes catégories confondues, nous avons cette année été particulièrement touchés, bouleversés, transportés par :

1 – Daw de Samir Ramdani (court)

2 – Smoke Sauna Sisterhood de Anna Hints (documentaire)

3- El Castillo de Martín Benchimol (documentaire)

4- Le genou d’Ahed de Nadav Lapid (long métrage)  et Tiger Stripes d’Amanda Nell Eu

5- Mon Pire ennemi de Mehran Tamadon

Smoke Sauna Sisterhood de Anna Hints

SIFF 2023 : Nezouh par Soudade Kaadan, de la poésie sous les bombes

Réalisé par Soudade Kaadan, Nezouh raconte l’histoire d’un pays en guerre et d’un dilemme familial à travers le prisme de l’adolescence. Parfaitement à sa place dans la sélection du SIFF (Sharjah International Film Festival), Nezouh est un film empreint d’innocence, de tragique et d’une pointe d’humour qui parle à toutes les générations.

Synopsis : Damas, Syrie. La jeune Zeina, 14 ans et ses parents, Motaz et Hala, vivent dans un quartier qui tombe en désuétude. Du fait de la guerre, presque tous leurs voisins sont partis ou s’apprêtent à partir. Motaz, attaché à sa maison et à son honneur, refuse de fuir. Lors d’une nouvelle frappe d’obus sur le quartier, le toit de la chambre de Zeina est troué. Dès lors, de nouvelles possibilités de liberté vont changer le cours de sa vie.

Quelques mots sur la réalisatrice

Réalisatrice syrienne née en France, Soudade Kaadan a étudié la critique théâtrale à l’Institut supérieur d’Arts Dramatiques (Damas) et est diplômée de l’Institut des Études Scéniques, Audiovisuelles et Cinématographiques (IESAV) de l’Université libanaise de Saint-Joseph. Son premier long-métrage Le jour où j’ai perdu mon ombre (2018) a gagné un Lion du futur dans la catégorie Orizzonti de la Mostra de Venise. Son film, Nezouh (2022)a été présenté dans nombreux festivals à l’international et a été récompensé à plusieurs reprises, notamment par le prix du meilleur long métrage lors de la 10e édition du SIFF.

Nezouh, l’exode vers la liberté

Nezouh signifie exode en arabe. Et ce film, tristement dans l’air du temps, pose la question manichéenne qui s’impose souvent aux familles de pays en guerre, celle qui ramène à des questions primitives de survie : partir ou rester ? Dans un presque huis-clos à cheval entre le comique et le tragique, Soudade Kaadan réussit le pari de réaliser un film poétique et politique sur la Syrie dans lequel personne ne meurt.

Ce qui fait la force de Nezouh, c’est la profondeur de ses personnages qui se veulent tous allégoriques. Motaz (Samer El Mesri) incarne un optimiste exacerbé, au service du pathos. Il apparaît à la fois comme un tyran patriarcal naïf et comme un utopiste aguerri. Peu importe les bombes et le danger, il est prêt à tout pour ne pas devenir un réfugié. Avec Motaz, la réalisatrice aborde la complexité du statut de réfugié : un terme qui a une connotation parfois péjorative vu de l’extérieur, alors qu’il est souvent assimilé à une perte d’honneur pour ceux qui partent. Hala (Kinda Allouh), incarne la femme syrienne, celle évoluant dans une société encore très traditionnelle mais qui, par sa force de caractère, s’émancipe. Elle représente même un renversement de cette image classique de la mère en prenant les devants pour sauver sa fille Zeina. Elle est quasi-révolutionnaire. Paradoxalement, elle représente aussi les limites de cette émancipation. Zeina (Hala Zein) symbolise la fin de l’enfance, animée par le rêve et l’espoir. En passant hors de sa chambre par le trou de son plafond, mais également dans son amitié avec son jeune voisin, elle est l’image de la liberté. Elle se hisse à bout de bras vers la lumière malgré le poids qui repose sur ses épaules.

Nezouh s’adapte à son public en véhiculant parfaitement la vision de ses personnages. Dans les yeux d’un enfant, c’est un hymne à l’espoir et à la liberté pour une Syrie en guerre. Dans ceux d’un adulte, un récit presque réaliste qui banalise le conflit pour les familles syriennes. Avec une fin intelligemment ouverte, Soudade Kaadan nous laisse la possibilité d’imaginer l’issue de son film. Sa dernière scène, coupée au milieu de l’action, se termine à l’image de la vie, de manière absolument imprévisible. Ainsi, elle transcende l’horreur par la poésie en montrant qu’il existe d’autres possibilités qu’une fin funeste pour un film sur la guerre en Syrie.

Nezouh, pièce maîtresse du SIFF

Avec un décor à l’effigie d’une chambre d’enfant sous les décombres, dans le hall principal du cinéma, Nezouh était sans équivoque l’œuvre la plus attendue du festival. Et à raison. Nezouh est un film brillant pour la jeunesse. Entre la légèreté de l’enfance et la cruelle véracité de la guerre, le film remplit avec brio sa vocation éducative et artistique. Il ouvre les enfants et les adolescents à la réalité du monde d’une façon douce et onirique. C’est un film qui pousse chaque spectateur, peu importe son âge, à redéfinir ce qui est fondamentalement important.

Bande annonce – Nezouh

Fiche Technique – Nezouh

Titre : Nezouh
Réalisation et scénario : Soudade Kaadan
Musique : Rob Lane et Rob Manning
Décors : Osman özcan
Costumes : Selin Sozen
Photographie : Hélène Louvart et Burak Karbir
Son : Serter Alkaya
Montage : Soudade Kaadan et Nelly Quettier
Production : Soudade Kaadan, Yu-Fai Suen, Marc Bordure
Sociétés de production : Berkeley Media Group, Kaf Productions, Ex Nihilo
Société de distribution en France : Pyramide Distribution
Pays : Syrie, France, Royaume Uni, Qatar
Genre : Drame
Date de sortie en France : 21 juin 2023