Les évaporés et… les engloutis

Au Japon, les évaporés désignent ces personnes qui, pour raisons personnelles et/ou professionnelles, disparaissent sans crier gare. S’agissant de personnes majeures, la police considère que sans crime, il n’existe aucune raison d’ouvrir une enquête, ce qui laisse les familles désemparées.

Signé Isao Moutte – remarqué en 2021 pour Clapas -, ce nouveau roman graphique est une libre adaptation du roman éponyme de Thomas B. Reverdy (pas lu). Un Japonais nommé Kaze, la cinquantaine bien sonnée (plutôt fluet, le crâne bien dégarni, un peu voûté et le visage impassible presque sévère) vit avec sa femme dans une maison soignée d’un quartier à flanc de montagne et situé à quelques heures de Tokyo en voiture. Une nuit, il se lève discrètement, sans réveiller sa femme endormie à côté de lui sur leur futon. Ses affaires sont prêtes : deux valises qu’il charge dans un taxi. Visiblement, le chauffeur sait parfaitement de quoi il retourne. À sa femme, Kaze laisse juste un mot sibyllin disant qu’il ne remettra plus les chaussons, afin qu’elle sente qu’il s’agit d’un départ définitif. Mais pourquoi ? On va rapidement comprendre que, du jour au lendemain, Kaze a perdu son travail. Bien que n’ayant commis aucune faute, il sait bien que ce travail, il ne le retrouvera jamais. Et s’il a pu donner le change auprès de quelques collègues, il se sent probablement incapable d’expliquer quoi que ce soit à ses proches.

Parenthèse familiale

La femme de Kaze a prévenu leur fille, Yukiko, étudiante en France. Se sentant seule et démunie, la mère appelle plus ou moins sa fille au secours. Ne comprenant rien à ce qui se passe, elle aurait tendance à culpabiliser. Compréhensive, Yukiko revient assez rapidement. Mais elle est bien seule pour mener son enquête.

Survivre

Nous suivons Kaze dans son errance : il s’organise. D’abord en trouvant une sorte de refuge précaire dans un parc où les fuyards de son espèce ont tendance à échouer naturellement. Et puis, comme il cherche à subvenir à ses besoins, il envisage une activité discrète et suffisamment rémunératrice. Il se montre assez débrouillard pour dégoter le matériel nécessaire et trouver celui qui pourra l’aider : un garçon qui dit s’appeler Akainu que Kaze identifie comme un surnom. Akainu prétend avoir 15 ans, alors que Kaze lui en donne 12. Tombé très bas, le garçon est un survivant du tsunami ayant ravagé certaines côtes japonaises après la catastrophe de Fukushima. Sa maison a été balayée et, depuis, il reste sans nouvelle de ses parents qu’il considère comme morts. De ce fait, il se trouve isolé et totalement démuni. La rencontre entre Kaze et Akainu se situe un an après la catastrophe.

Déshonneur injuste

L’histoire met donc en présence deux personnages qui se retrouvent totalement isolés, pour des raisons très différentes mais typiquement japonaises. La société japonaise est tournée vers l’effort, le travail, le respect et l’honneur, ainsi que la famille. Perdre son travail, comme cela arrive à Kaze, c’est le déshonneur. Ce qui ne l’empêche pas d’éprouver quelques regrets, en contemplant les rares souvenirs familiaux qu’il a emportés et en remuant les derniers souvenirs de son ancien travail qu’il se repasse en boucle, ce qui nous vaut un flashback nous permettant d’en savoir un peu plus. Captivante, cette histoire s’avère donc également bien construite, alternant par exemple les moments calmes avec de l’action.

Le Japon meurtri

L’histoire ne se limite pas à la confrontation de ces deux personnages. En effet, on découvre comment des sociétés tenues par des individus sans scrupule profitent de la précarité de ceux qui ont tout perdu pour les exploiter honteusement en œuvrant soi-disant à la reconstruction du Japon. Nos deux personnages centraux sont des cas particuliers, Akainu ayant échappé à des yakuzas grâce à sa présence d’esprit et sa vivacité, Kaze profitant de son intelligence pour préparer sa nouvelle vie.

Graphiquement

Isao Moutte se montre en pleine adéquation avec ses personnages et l’univers dans lequel ils évoluent. Par un trait précis mais sans fioriture, agrémenté de nombreuses petites hachures, il donne beaucoup à voir et sentir, en limitant les dialogues car Kaze et Akainu ne sont pas de grands bavards, et quelques dessins pleine planche qui aèrent l’ensemble (dominante à trois bandes par planche), tout en donnant un aperçu significatif de certains paysages : la mégalopole de Tokyo où on sent qu’on peut se fondre dans la masse et, par opposition, les villes dévastées par le tsunami que la vie a désertées (à mettre en parallèle avec le désert affectif des personnages). Isao Moutte choisit ses cadrages soigneusement, comme cette plongée qui situe en un coup d’œil (dessin pleine page), la position d’Akainu par rapport aux yakuzas qui le poursuivent. Petite déception quand même avec certains dessins de visages qu’on peine un peu à distinguer les uns des autres. Et puis, la belle illustration de couverture et ses couleurs vives, très représentative de l’histoire et des personnages, ne doit pas faire oublier que la BD (156 pages) est en noir et blanc, choix néanmoins adapté à l’ambiance générale.

Les Evaporés, Isao Moutte
Sarbacane, septembre 2023

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.

Les oranges amères, une image bien choisie

« A l’origine, nous étions des êtres doubles : chaque humain était constitué de deux personnes, unies en un seul corps gigantesque. Notre force et nos capacités étaient d’autant plus grandes et notre pouvoir était tel que nous cherchâmes à rivaliser avec les dieux… »

La femme au portrait, meurtre sur le tournage du film

« VOUS AVEZ BIEN CONSCIENCE QU’ON NE PEUT RIEN TOURNER SANS CE SATANE TABLEAU ? »

« Y a pas de mal à se faire du bien » : sexe en rayon

Un sex-shop, une vendeuse qui en a vu d’autres et Hugo, collègue aussi candide qu’intarissable : il n’en faut guère davantage pour transformer godes, porno, fantasmes et petites misères sexuelles en machine à gags. Sans prétendre révolutionner la gaudriole, cette BD trouve son meilleur carburant dans le télescopage entre la banalité du commerce et ce que ses produits ont de délicieusement embarrassant.