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Gérardmer 2024 : road trip macabre et vampirisme digital

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Premier jour à Gérardmer. Brumes et pluies. L’accueil des Gérômois est chaleureux, comme toujours. Au programme : deux films en compétition qui s’annonçaient prometteurs : Perpétrator, de Jennifer Reeder, et The Funéral, d’Orçun Behram. Un film américain sur le vampirisme 2.0 et un film turque qui explore de manière original le thème du zombie. Une déception et une belle surprise.

(Compétition) – The Perpetrator – Réalisé par Jennifer Reeder (Etats-Unis et France, 2024)

Film de vampire ? L’objet du film est difficile à saisir. Johnny, une ado kleptomane et perdue, retourne vivre chez une amie de son père après que celui-ci ait déclaré forfait sur le fait de s’en occuper. Elle découvre peu à peu que sa mère lui a légué un pouvoir bien utile dans son nouveau lycée privé très prude, dirigiste et oppressif (dans tous les sens du terme) – sorte de condensé caricatural et satirique de ce que la société américaine a à offrir de plus absurde et rétrograde en matière d’éducation.
Quoique selon ses dires elle fait plutôt figure de nobody plutôt que d’étudiante populaire, elle se fait rapidement des amies dans la recherche d’un mystérieux assassin. Un assassin car avec l’appui très visible du scénario , du jeu et de la mise en scène, l’homme est forcément du côté du mal, du ridicule ou de la menace. Mais Johnny veille et dépasse ses angoisses identitaires pour réussir à identifier le meurtrier. Angoisses qui s’effacent dans son extraordinaire pouvoir d’empathie dont l’usage réglé lui échappe (quête d’apprentissage oblige) mais dont la maîtrise progressive lui assure d’achever sa quête et surtout (enfin) cette trame bien confuse.
Difficile à cerner, difficile à résumer, The Perpetrator fourmille d’idées et de références. Carrie, Existenz, le silence des agneaux, on peut s’amuser à en repérer le plus possible tant elles pullulent mais, sursaturé, le film perd en unité et en cohérence jusqu’à la fatigue. Convoqués simplement pour le plaisir de la citation, la richesse visuelle et le style ambitieux ne sauvent pas cet étrange objet postmoderne qui semble tenir plus du patchwork que de l’œuvre puissante qui a quelque chose à dire. Ici, le spectateur attentif peut se lover sans difficulté dans tel ou tel trait de caractère du film à condition d’oublier tous les autres. Vampire, féminisme, satire sociale, paternité, maternité, identité adolescente et passage à l’âge adulte ; les marqueurs s’ajoutent comme les tags anonymes dans une série Netflix générique et finalement ennuyeuse. C’est pourquoi cette bonne volonté et générosité sans maîtrise et maturité ressemblent aux défauts d’un premier film. Puisque ce n’est pas le cas, le spectateur est seul responsable de l’éventuel visionnage de cet étrange objet.

(Compétition) – The Funeral – Réalisé par Orçun Berham (Turquie, 2024)

Turquie – un croque-mort macabre est chargé d’un convoi ni mort ni vivant.
Un film d’horreur exotique qui navigue entre réinterprétation des vieux thèmes fantastiques (le zombie, le poids sectaire de la tradition) et exploitation décomplexée d’une forme classique, en l’occurrence le road trip et la romance – forcément macabre.
Cemal est un chauffeur de corbillard qui arrive sur les lieux de la tragédie dans son vieux camion réfrigéré que la cadre ne quittera plus. Il faut qu’il livre le corps loin du lieu de la mort, à un mois d’intervalle, la famille de la défunte, sans doute coupable de son meurtre, l’exige et rémunère bien. Zeynep – car il faut bien nommer l’héroïne du film et la deuxième partie de ce couple, respire encore.
Étrangement, Cemal réagit comme aucun de nous ne le ferait, il prend soin d’elle et la nourrit de cadavres qu’il « confectionne » lui-même quitte à devenir un tueur et à s’éloigner de ses proches. On l’apprend lors d’un dialogue : ceux-ci l’angoissent plus que les vivants. Et peu à peu l’empathie morbide se change en sentiments romantiques de plus en plus nets et dérangeants.
Si le road-trip est la forme de la quête intérieure par excellence, on se demande bien ce que les héros trouvent ici et en fait cherchent à part la distance de ceux qu’ils ne comprennent plus et ne voient guère plus que comme de la nourriture ou divers expédients. Un ami d’enfance, un membre de sa famille, un copain éloigné ; les différentes étapes du road-trip, classiquement, sont autant de moments de revenir sur une identité perdue qui approfondissent par contraste la vacuité du personnage qui ne gagne en épaisseur qu’en protégeant toujours plus son amoureuse-zombie.
Mais le final, d’une beauté et d’une intensité qui viennent relever un rythme tranquille ne nous livre pas la fin de la ballade. Ces drôles de Bonnie and Clyde semblent tout aussi mystérieux, on n’en sait pas davantage à part qu’ils s’aiment.

L’affaire Judith Godrèche : Le dard des femmes, le glas des hommes et le cas de la fille de 15 ans

Par une ironie des destins qui n’aurait pas déplu à Jacques Lacan, Judith Godrèche, naguère enfant-muse filmée par Benoît Jacquot (lui-même filmeur de Lacan), devient la psychanalyste émancipatrice de celles qui sous emprise ont vu leur consentement manipulé et leur volonté dépossédée de son libre arbitre. Avec Godrèche, la fille de 15 ans à la volonté abolie sous le joug d’un homme, accède au statut de cas historique d’investigation et de diagnostic de soi rejoignant une clinique contemporaine de désaliénation et de démystification des volontés abusées.

Des femmes dénoncent aujourd’hui ce qu’elles n’ont pu signaler à 15 ans, nous sommes tenus d’interroger cette démarche et le dispositif de la volonté qui l’anime.

Une femme notamment se penche sur son passé et l’assigne à comparaitre. Une femme décide de rompre le silence qu’elle avait tenu depuis plus d’une décennie et de se cliver de la personne qu’elle était à 14 ans jugeant des actes dont elle fut a priori partie prenante sans son consentement.

Nous sommes tenus d’analyser le sursaut et la prise de conscience majeure, c’est-à-dire le travail d’une volonté adulte avec ses clivages internes, ses ruptures et dissociations. Cette responsabilité nous oblige. C’est l’exercice décisif pour quitter la tutelle de l’enfance, reprendre possession de soi, de sa vie et devenir autonome.

Qui n’a jamais fait cette expérience freudienne par excellence de ne pas se reconnaitre dans un miroir, qui n’a jamais fait l’expérience à 50 ans de se sentir radicalement étranger à la personne qu’il était à 20 ans comme si nous vivions -selon les âges de nos existences- avec des autres plus lointains que familiers.

Freud a théorisé à maintes reprises cette idée légitime et compréhensible de l’inquiétante étrangeté fondée sur le concept provocateur et difficile d’un moi divisé, en guerre contre lui-même, tiraillé entre les pulsions contradictoires d’un ça dévorant et d’un surmoi castrateur. Bref, non seulement, nos « je sont des autres » mais de surcroît il ne sont pas « maîtres en leur logis ».

Ce clivage au cœur de l’appareil psychique prend avec l’Icon of French Cinema Judith Godrèche une actualité virulente et vivace.

Rappelons les faits. Judith Godrèche écrit à 14 ans un scénario qu’elle propose au réalisateur reconnu Benoît Jacquot. Il la fait tourner dans la Désenchantée. Godrèche et Jacquot alors âgé de 40 ans vivent aux yeux de tous et sans que cela ne choque personne une « histoire d’amour ». Dû moins est-ce ainsi que leur relation est qualifiée dans les années 90, Godrèche devenant dans la foulée la muse d’un certain cinéma d’auteur. Partie vivre à Los Angeles, faire des enfants et poursuivre différemment sa carriere, l’actrice revient ces jours-ci autrice et réalisatrice de son autobiographie dans une mini-série intitulée avec autodérision et panache Icon of French Cinema. Elle y met en abyme avec loufoquerie et gravité sa propre adolescence sous emprise. Mais elle ne dénonce pas ni n’accuse .

Loin d’être un réquisitoire, la série est lumineuse, sincère, captivante par les réminiscences qu’elle induit lorsqu’on découvre les scènes où la jeune comédienne (qui joue Godrèche à 15 ans) est littéralement subjuguée par le réalisateur-double de Jacquot( incarné avec une subtilité ombrageuse et intranquille par Loïc Corbery). Ces scènes sont un électrochoc tendant au spectateur le miroir de ce qu’est le leurre d’un vouloir pour une fille de 15 ans. Croire que l’on veut et être en vérité dépossédé de son vouloir. La fille de 15 ans dit à Judith Godrèche : -tu l’as vécu comme si tu l’avais voulu ! Mystification et duperie ici du processus d’emprise et de harcèlement psychique : laisser la volonté croire qu’elle est encore libre, plénipotentiaire. Laisser la volonté fantasmer une maîtrise !

Jusque là tout passait par la mise en scène, l’image valait déjà disqualification ou en tout cas puissante mise en doute de ce qui fut appelé histoire d’amour entre Jacquot et Godrèche.

Or après visionnage d’un documentaire filmé en 2011 par Gerard Miller interrogeant Jacquot sur ses pratiques transgressives avec ses jeunes amoureuses et actrices, Godrèche décide d’accuser.

L’actrice est sidérée des propos de Jacquot affirmant face caméra son désir de transgression et ajoutant : « -oui ce que nous faisions à l’époque n’était pas permis, je crois. Une femme comme elle, cette Judith qui avait en effet 15 ans et moi 40, en principe je n’avais pas le droit. Mais ça elle en avait rien à foutre, çà l’excitait beaucoup, je dirais »

Ce sont ces phrases prêtées par Jacquot à la fille de 15 ans qui ont provoqué le changement de registre et la vague médiatique qui entourent maintenant l’actrice.

De là un volte face stupéfiant. -Non une fille de 15 ans n’est pas excitée ni séduite, déclare Judith publiquement en réponse à Jacquot. « Elle est manipulée et abusée. » Sa volonté est mue par des mouches, dirait Montaigne.

De fait se croire détentrice d’un consentement ou d’un discernement n’est-il pas inhérent au travail de sape de la volonté à l’oeuvre dans l’abus d’autorité ? L’emprise est un attentat sur la volonté.

Judith Godrèche par la médiation d’une psychanalyse presqu’en direct décide donc de ne plus se taire. Pour toutes les filles de 15 ans à venir. Pour sa fille. Pour ne plus refouler. Pour vivre droite, en adéquation avec une enfance retrouvée. Pour que le cas de cette Judith soit trace et fasse virage dans nos consciences.

Il demeure deux questions. La femme de 51 ans qu’est aujourd’hui Godrèche n’est-elle pas une fois de plus la proie d’un abus tyrannique exerçé par les réseaux sociaux et l’inconscient judiciaire du wokisme ? N’y a-t-il pas ici manipulation suprémaciste de tout un courant de mœurs version avatar post Metoo visant à néantiser et abolir les hommes?

En second lieu, quid du statut de muse dans ce monde où les mentors sont surtout ici des menteurs et ont juridiquement tort. Il serait bien sûr intéressant de se demander ce qu’aurait été le destin d’actrice de Judith Godrèche si elle n’avait été « cette muse », cette fille de 15 ans à la volonté abolie sous le joug d’un homme.

Combien d’actrices cherchent la rencontre avec la personne (homme ou femme) qui les révélera. Combien ne la rencontrent jamais et vivent cet anonymat infâme de l’actrice non désirée, non reconnue, jamais advenue.

Ne suspectez pas ici qu’il faille en passer par une relation de domination pour advenir et franchir la scène. Non.

Ce qu’a vécu Godrèche résonne. Nous sommes beaucoup à l’avoir expérimenté à 15 ans, 25 ans, 35 ans. Nous nous sentions émancipées, libres, nous voulions naitre à nous-même sous le regard d’un autre, nous pensions aimer, nous délirions. Nous nous sentions uniques tout à coup, sujets de l’amour absolu d’un seul, nous étions une meute, objets du système maniaque d’un abuseur. Notre volonté se croyait pleinement maitre, notre lucidité revendiquait son libre-arbitre. Nous ne savions pas qu’elle était attaquée en son centre vital. Retournée. Vampirisée.

Nous accordions notre confiance et dévotion comme si nous le voulions. C’est cette falsification et duperie opérée par la volonté sur elle-même que ce cas Judith révèle. Ne plus vouloir ce que l’on croit avoir voulu est dorénavant non seulement entendable, dicible sans honte, faisable mais legs pour une civilisation en quête de réparations et de révolutions.

L’avenir précède bien le passé. Les icônes sont ce que l’avenir en fera. Le passé ne sera jamais plus ce qu’il parait. La psychanalyse existentielle est plus qu’actuelle, virulente. Sartre est bien vivant. Lacan, filmé en 1974 par ledit Benoît Jacquot, peut renaître et écrire son cas Judith. La boucle est enfin bouclée.

La langue des choses cachées de Cécile Coulon : désobéir pour mieux dire

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« Écrire, c’est hurler sans bruit » (Marguerite Duras, Ecrire), comme le fait parfaitement Cécile Coulon avec La langue des choses cachées son 9e roman. Ce récit porté par une langue poétique, surannée et élégante parle à l’âme des lecteurs. On y suit l’histoire d’un fils guérisseur qui part pour la première fois guérir seul, sans sa mère. L’occasion pour lui de désobéir, de révéler les choses cachées et de tenter de réparer les vivants. Un conte en forme de cauchemar où le passé doit être dit pour espérer un avenir.

La langue des choses cachées n’est pas un long roman, c’est un conte aux allures de grande nouvelle ou de poésie en prose. On ne sait pas bien quelle époque il décrit, ce n’est pas ce qui importe, ce qui est dit est de tous les temps, mais le monde est comme figé dans ce village auquel on accède à pied, une journée de marche pour « le fils », un peu à la manière des sorcières du magnifique Du thé pour les fantômes. La langue des choses cachées est davantage un conte initiatique où un fils doit prendre la relève de sa mère, après l’avoir longtemps observée guérir là où échoue la médecine. Cécile Coulon avant de parler de son personnage, qu’elle qualifie de « drame », construit un paysage. On la sait habitée par les volcans et la terre dans ses poèmes, toujours ses romans ont pour décor des espaces rudes (La Bête humaine, Seule en sa demeure) où les hommes sont confrontés aux limites de leur humanité : « cette brute aux épaules rouges a peur de ce qu’il y a sous les hommes et les bêtes : le vide » peut-on lire à propos d’un des personnages du roman. On ne sait presque rien de ses personnages, l’intrigue étant resserrée sur une nuit qui fait écho à une autre, à la différence près que la nuit au présent est plus radicale.

L’intrigue très ramassée, mais non moins puissante, fait du roman de Cécile Coulon, un souffle, un texte que l’on lit d’une traite. Dans ce village comme coupé en deux (deux maisons opposées tant par ceux qui y habitent que géographiquement), les femmes se taisent et le prêtre choisit où se rendent les guérisseurs. Le fils a une mission : sauver l’enfant d’une brute. Dès qu’il entre dans la maison, il sait que des viols y ont eu lieu, que la violence s’inscrit partout. Cependant, dans cette même nuit, alors qu’il se doit d’obéir, il va suivre un autre enfant, dans une autre maison et son monde va basculer. Cécile Coulon interroge alors nos fautes, la manière dont elles doivent être portées à la connaissance de tous, comment elle doivent être traitées (entendons ici réparées). La question de l’enfance, de la transmission, y est centrale : doit-on payer pour les fautes de nos pères, de nos mères ? Son personnage y répond d’une manière radicale, où le stigmate vient déloger les montres de leur antre, ne pas les laisser croire qu’ils peuvent être de nouveau humains. Ce n’est ainsi pas anodin si c’est un enfant qui, en pleine nuit, réveille le fils pour le mener sur les traces de sa mère et si c’est un tout jeune enfant orphelin de mère qu’il doit soigner pour sa toute première mission seul. Au-delà de cette question, celle de réparer les vivants se pose : quand choisir de vivre, de combattre, et quand abandonner ? Qui décide de celles qui doivent se battre ? Qu’en est il des choses tues ? Comment transmettre une parole cachée ? Les cris ne se font jamais entendre au grand jour et pourtant ils sont omniprésents.

On pense forcément à l’écho entre cette histoire d’agression étouffée et bientôt révélée dans un acte de désobéissance féroce, à nos actualités post #metoo. A la manière dont les paroles se délivrent mais aussi comment elles sont entendues, perçues, transmises.  La langue des choses cachées est une histoire de feu, de passation et d’un garçon qui est un drame mais qui est aussi celui qui se lève pour tenter de réparer l’horreur humaine, si humaine et de combattre l’impunité. Car révéler un abus ne laisse jamais tranquille celui ou celle qui l’a révélé et qui agit non pas en son nom propre mais au nom des autres, pour dire « stop ».  Cécile Coulon dit avoir écrit son roman dans un état de transe, c’est ainsi aussi qu’il se lit. La langue des choses cachées marque de son empreinte un lecteur habité depuis ses entrailles par des vies qui se déchirent. Ces vivants qui voudraient n’avoir pas survécu à l’horreur . Un monde qui se délite et soudain la désobéissance qui s’invite. Une désobéissance qui communique soudain la langue des choses cachées, qui rend visible ce qu’on ne voudrait pas voir, pas entendre, pas dire. Des choses qui, depuis longtemps, sont tues et qui tuent ! Pour ne plus accepter de laisser des maisons abriter la souffrance et laisser à celles qui sont agressées le choix de leur avenir et la pleine possession de leur corps, Cécile Coulon propose un conte entre cauchemar et humanité., où la vie et la mort se mélangent.

Extrait du roman lu par Cécile Coulon lors de son passage dans l’émission La Grande Librairie (le 10 janvier 2024)

@atrapenard

📚💛🎻 Magnifique Cécile Coulon qui lit un extrait de son nouveau roman « La langue des choses cachées » (L’Iconoclaste) accompagnee ici par le violoncelliste Victor Julien-Laferrière. @La Grande Librairie #booktok #booktoker #leclubdeslecteurs

♬ son original – Augustin Trapenard

La langue des choses cachées : Fiche technique

Titre : La langue des choses cachées
Auteur : Cécile Coulon
Format : Broché
Nombre de pages : 134
Dimensions : 14cm X 19cm
Date de parution : 11/01/2024
ISBN : 978-2-37880-404-6
EAN : 9782378804046
Genre : Drame
Prix : 17,90 euros

« Le Pilleur de cimetières » : Stevenson adapté aux Humanoïdes associés

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L’univers littéraire de Robert Louis Stevenson est inventif et foisonnant. Les Humanoïdes associés proposent une adaptation graphique de son Voleur de cadavres, dont l’illustrateur espagnol Sebastià Cabot restitue les facettes les plus sombres et pathétiques.

Le Voleur de cadavres a été publié pour la première fois en 1884. Influencé par les affaires morbides de son époque, notamment le scandale de Burke et Hare à Édimbourg dans les années 1820 –, Robert Louis Stevenson articule son récit autour d’assassins qui vendent les corps de leurs victimes à des fins anatomiques.

Dans l’adaptation graphique de Sebastià Cabot, Gray apparaît comme un personnage mi-sinistre mi-pathétique, doté d’une allure singulière, d’yeux qui prennent des directions opposées et d’un sourire carnassier. Il fournit aux scientifiques, convaincus d’œuvrer pour le bien de l’humanité, des cadavres sur lesquels ils pourront faire des expérimentations et livrer des cours d’anatomie.

La nouvelle et son adaptation abordent de front la question éthique entourant les progrès scientifiques. Stevenson, par le biais de ses personnages, s’épanche sur la dichotomie entre le désir de savoirs et les moyens employés pour y parvenir. Dans Le Pilleur de cimetières, le maître-mot est la discrétion, voire l’omerta : on ne pose aucune question et on profite des corps mis à disposition du prestigieux Collège Royal de Chirurgie.

Sebastià Cabot confronte le jeune Fettes aux aspects lugubres de la science. Représentant à la fois le bourreau et la victime, il incarne les contradictions inhérentes à l’aventure scientifique de cette époque. Comme Stevenson, l’auteur espagnol parvient à jouer sur le contraste entre l’apparence respectable de ses personnages et les sombres actions nocturnes indispensables à leur réputation. Au départ, il s’agit pour Fettes d’impressionner Jane, une jeune femme dont il s’éprend et qui voue une admiration sans bornes au Docteur Knox. Il accepte d’en devenir le second assistant, sans se douter une seconde du piège dans lequel il met les pieds…

L’ambiguïté morale tient évidemment le haut du pavé dans cette histoire. Ironiquement, Sebastià Cabot va amalgamer, dans ses dernières vignettes, Gray – tueur en série dénué de scrupules – et Fettes, promu à la faveur d’une folie devenue irrépressible. Il manque cependant un peu de substance autour de cette trame principale, qui apparaît très diluée dans les 80 pages qui composent le roman graphique.

Le Pilleur de cimetières a le mérite de mettre en lumière les meurtres perpétrés par William Burke et William Hare, deux immigrés irlandais pourvoyeurs de cadavres à des fins de dissection dans l’Ecosse du début du XIXe siècle. Il questionne le rapport de cette science naissante à l’éthique et brode autour des dissonances cognitives humaines. Mais cette adaptation, bien que divertissante, pèche toutefois par manque de profondeur.

Le Pilleur de cimetières, Sebastià Cabot
Les Humanoïdes associés, janvier 2024, 80 pages

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3

« Morpheus » : un monde assoupi

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Dans un futur ravagé par une épidémie de sommeil, l’humanité se trouve à la croisée des chemins entre survie et perdition. Morpheus nous plonge dans un univers dystopique avec une originalité appréciable. Yann Bécu, appuyé par l’habileté de Francesco Trifogli, nous offre une histoire, tirée de son propre roman, où s’entremêlent désespoir, résilience et quête de salut.

L’action se déroule dans un futur pas si lointain, les années 2070. Une drogue synthétique, le LAG, a rapidement gagné en popularité, avant de déclencher une catastrophe mondiale baptisée le syndrome de « Morpheus ». Ce fléau contraint l’immense majorité de l’humanité à un sommeil profond de plus en plus long, atteignant finalement vingt heures par jour, et provoquant un effondrement civilisationnel sans précédent. La fille de Juliette, l’héroïne, doit par exemple être éduquée dans un temps très réduit, ce qui l’entrave dans ses apprentissages et sa maturité, intellectuelle comme émotionnelle.

Les gouvernements se désagrègent, les capitales ont déclaré leur indépendance les unes après les autres, et l’Europe se trouve au bord de l’implosion. Dans ce contexte, les individus se voient imposer un quota de travail, la Taxe-Temps d’Utilité Publique, pour maintenir un semblant d’ordre et de fonctionnement. Il faut dire que les pillages se multiplient et que la robotique ne permet pas aux humains la pérennité escomptée. Dans le grand catalogue des dystopies, le temps d’éveil n’avait pas encore eu droit aux premiers rôles : c’est désormais chose faite, et de belle manière.

Juliette est une mercenaire endurcie. Et l’épicentre de l’histoire imaginée par Yann Bécu. En lutte constante pour offrir une vie décente à sa fille, elle décide de braver les règles et de quitter Prague, où l’action se déroule, avec le professeur Ivanov, un brillant généticien dont les travaux pourraient faire basculer, une nouvelle fois, la marche du monde. La possibilité d’un remède motive les actes de Juliette, mais les obstacles sont nombreux : des terroristes veulent sa tête et les autorités apprécient peu le fait qu’elle ait choisi la fuite avec Ivanov. Ensemble, les deux protagonistes entreprennent toutefois un périple périlleux à travers une Europe dévastée.

Le récit, adapté du roman Les Bras de Morphée, est rythmé, riche en rebondissements et suffisamment original pour éveiller et maintenir la curiosité du lecteur. Juliette et Ivanov ont en commun leur volonté de laisser un héritage : à travers sa fille pour l’héroïne, à travers la science pour le généticien. Les droïdes qui les accompagnent apportent une dimension supplémentaire au récit, même si cela apparaît plus accessoire qu’essentiel. Plus intéressant, chaque planche de Francesco Trifogli s’apparente à une fenêtre ouverte sur un avenir sombre et fascinant, des rébellions clandestines aux intérieurs ouatés en passant par un monde en apoplexie, laissé en friche par une humanité anesthésiée qui a transformé ses individus « sains » en rats de laboratoire.

Fort d’un cadre original, Morpheus constitue une belle surprise. Yann Bécu et Francesco Trifogli, en conjuguant leurs talents, ont créé un univers à la fois terrifiant et captivant, où l’humanité lutte désespérément contre un ennemi invisible et insidieux, qui s’est tapi dans l’ombre de notre volonté insatiable du « toujours plus ».

Morpheus, Yann Bécu et Francesco Trifogli
Les Humanoïdes associés, janvier 2024, 112 pages

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3.5

Tiercé gagnant aux éditions Lapin

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Les éditions Lapin publient dans le même temps trois albums qui se distinguent par leur approche audacieuse et leur humour décapant : Tom est un con d’Alexandre Georges, Cogito Ergo Seum de Jipeg et Patate5 de David Berry. Ces œuvres offrent un panorama singulier de l’humour noir et irrévérencieux.

Les trois ouvrages qui nous intéressent partagent une caractéristique fondamentale : un humour irrévérencieux, voisinant souvent avec l’absurde, qui défie volontiers les tabous. Ils manifestent à travers leurs planches, sommaires et/ou itératives, un esprit qui oscille entre le transgressif et le régressif, capable de tirer des situations les plus anodines des Everest comiques.

tomestuncon-avisTom est un con : subversion linguistique

Dans Tom est un con, Alexandre Georges explore l’humour à travers une falsification délibérée de la langue. Cette dernière se porte sur des noms, des vocables ou des expressions tournés en dérision. Crayonnant sommairement, se moquant lui-même de ses propres blagues, l’auteur n’hésite pas à recourir à des références culturelles aussi diverses que Pascal, le grand frère, Pokémon ou Scream. Il parodie et se moque, avec un esprit vif et acerbe, de tout, allant des noms de célébrités à des sujets régressifs, tels que les flatulences ou la masturbation.

 

Patates (T05) : David Berry ausculte le mondepatates-5-avis.jpep

Le tome 5 de Patates permet à David Berry d’aborder des sujets controversés avec une audace sans pareille. Il traite sans fard de la pédophilie ecclésiastique, la jeunesse en crise, le deuil familial, l’inceste et même l’Holocauste, avec une liberté et une ironie mordantes. Cette faculté à sortir des sentiers battus, on la retrouve dans la dernière partie de l’album, plus crue et provocatrice. Pour le reste, ces pommes de terre dessinées ou photographiées accompagnent une critique sociale incisive, visant des phénomènes tels que le wokisme, la politique ou encore le sensationnalisme médiatique. Ainsi, on verra l’auteur broder avec talent autour de notre propension à répandre des rumeurs négatives (via les filtres de Socrate), questionner le recul de l’âge de la retraite en imaginant des Ehpad dans les entreprises ou dresser un portrait peu flatteur des influenceuses.

cogito-ergo-seum-avisCogito Ergo Seum : l’absurde selon Jipeg

Jipeg, dans Cogito Ergo Seum, maîtrise sans conteste l’art de transformer le quotidien le plus anodin en situations absurdes. Ses vignettes, partant de scènes ordinaires, basculent dans le grotesque et l’irrationnel avec des variations graphiques mineures. On trouve dans l’album un père implorant son fils de remplir ses couches pour ennuyer son ex-femme, une responsable de stage confondant Powershop et Photoshop, des hommes virilistes troquant Rambo pour le patinage artistique, un rendez-vous romantique qui se termine par… des toilettes bouchées, une femme laissée seule en camping et textant des mensonges à son compagnon pour lui faire craindre l’adultère, un Robin des Bois radin et égoïste ou encore un psychologue qui questionne son patient sur ses goûts en matière de pizzas…

La simplicité graphique au service de l’humour

Bien que les styles graphiques d’Alexandre Georges, David Berry et Jipeg diffèrent, ils partagent une simplicité délibérée, sacrifiant la forme visuelle en faveur d’un fond textuel (et parfois méta-textuel). Cette approche minimaliste, loin de limiter l’impact comique de leurs œuvres, amplifie au contraire l’effet de leurs dialogues ciselés et de leurs tirades percutantes. Le dessin devient un cadre pragmatique qui met en valeur la force du verbe et la vivacité de l’esprit, dans une formule où le bon goût se soumet à l’irrévérence.

Tome est un con, Cogito Ergo Seum et Patate5 forment ainsi un « triptyque » remarquable, qui s’autorise des embardées comiques sur tous les terrains. Ces albums procèdent selon un alliage probant entre la simplicité graphique et une capacité sans limite à transgresser les normes et satiriser une société dont les travers appellent souvent à l’humour.

Tom est un con, Alexandre Georges
Lapin, janvier 2024, 224 pages

Cogito Ergo Seum, Jipeg
Lapin, janvier 2024, 128 pages

Patates (T05), David Berry
Gargouilles/Lapin, janvier 2024, 176 pages

« La Grande Encyclopédie » : à l’attention des jeunes curieux

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Les éditions Gallimard publient une nouvelle édition enrichie de La Grande Encyclopédie, un ouvrage collectif destiné à stimuler la curiosité et l’appétit de connaissance des jeunes de 9 à 15 ans. Avec plus de 9000 entrées, 2500 photos et schémas en couleurs, cette encyclopédie couvre une très grande variété de sujets, de l’Univers à la technologie, en passant par la biologie, la géographie, l’histoire, et bien plus encore.

L’évolution humaine, depuis ses premiers pas dans les vastes étendues d’Afrique, est une épopée fascinante qui s’étend sur des millions d’années. Cette histoire commence dans l’immensité de l’univers, un cosmos aux milliards de galaxies, au sein duquel notre planète Terre s’est formée il y a environ 4,5 milliards d’années.

La Terre, avec ses mers tumultueuses et ses montagnes majestueuses, a offert un berceau à la vie, qui a évolué des formes les plus primitives aux premiers hominidés. Ces hommes préhistoriques, adaptant leurs outils et leurs techniques, ont peu à peu franchi des caps en matière d’évolution. Ils ont progressivement migré, peuplant les différents continents et donnant naissance à une mosaïque de civilisations anciennes, desquelles on tient de précieux vestiges. 

Chacune de ces civilisations, de la Mésopotamie à l’Égypte ancienne, a apporté des contributions significatives, dans des domaines variés – de la Grèce, nous avons hérité la démocratie, des Arabes, l’algèbre, etc. L’écriture nous a fait entrer dans un nouvel âge, permettant la transmission du savoir et l’enregistrement de l’histoire. Dans le même temps, les arts ont fleuri, reflétant la beauté et la complexité des expériences humaines.

Le fil de l’évolution humaine s’est ensuite entremêlé avec des avancées scientifiques et technologiques remarquables. La révolution industrielle a ouvert la voie à l’ère moderne, avec ses machines complexes et ses innovations technologiques. La robotique et les IA, parmi les avancées les plus récentes, ont transformé non seulement les industries, mais aussi notre vie quotidienne, professionnelle comme domestique.

C’est toute cette trame, bien plus foisonnante encore, que déroule La Grande Encyclopédie. Ainsi, l’évolution humaine, de ses premiers pas en Afrique à l’exploration de l’univers et au-delà, nous apparaît succinctement, avec didactisme, dans une histoire de découvertes, d’adaptations et de progrès continus. 

Une encyclopédie qui s’adresse aux plus jeunes 

La Grande Encyclopédie procède par une structuration des connaissances en rubriques, fiches et encadrés, qui facilitent l’accès et la compréhension des sujets, même les plus complexes, pour un public jeune. La richesse visuelle de l’ouvrage, avec des illustrations abondantes, sert un double objectif : rendre l’apprentissage plus attrayant et faciliter la compréhension des différents concepts abordés. 

L’approche pédagogique, axée sur la curiosité et la multidisciplinarité, est un atout majeur. Elle incite les jeunes à explorer divers domaines de connaissance, éveillant ainsi un intérêt pour l’apprentissage continu. De plus, la mise en page ergonomique rend l’ouvrage à la fois attrayant et pratique. « La Grande Encyclopédie vise à encourager les jeunes lecteurs à faire leurs découvertes par eux-mêmes », annoncent par ailleurs les auteurs dans leur introduction. 

Petits bémols

Cependant, la concision des notices, bien que favorisant une lecture rapide, sélective et aisée, peut entraîner un manque de profondeur dans le traitement de certains sujets. Cette approche relativement superficielle pourrait limiter la compréhension approfondie de thèmes plus complexes qu’il n’y paraît. On reste souvent à la surface des choses, parfois un peu trop à l’égard des nombreuses nuances que l’on pourrait apporter (au football, aux IA, à l’art moderne…).

Cela étant, La Grande Encyclopédie se présente comme un outil essentiel pour les jeunes lecteurs désireux d’apprendre. Elle les encourage à explorer et à comprendre le monde qui les entoure, en proposant une vue panoptique et éclairée. Malgré ses quelques lacunes, l’ouvrage, très bel objet à contempler et consulter, pourrait tenir lieu d’incontournable pour toute bibliothèque familiale ou scolaire.

La Grande Encyclopédie, collectif
Gallimard, janvier 2024, 304 pages 

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3.5

Vanilla Sky : quand l’orgasme féminin s’accompagne d’un sourire diabolique

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En s’attelant au remake d’Ouvre les yeux d’Alejandro Amenábar, Cameron Crowe s’était investi corps et âme avec celle qui était alors son épouse, l’artiste Nancy Wilson, pour une véritable synergie de compétences et de talents. Chaque plan, chaque séquence, est rendu iconique. La bande son impacte les images de manière impressionnante. Les répliques se font plus ciselées, parfois plus subtiles. Les enjeux plus grands encore. La structure hollywoodienne devient un atout qui dessine les contours séduisants de l’American way of life pour mieux faire état de sa désillusion.

“ David était délicieux étant enfant… Sans le vinaigre, le miel n’est pas le miel… Ça valait presque le coup de mourir… Apprends à devenir un salaud !… Chaque seconde qui passe est une occasion de changer le cours de sa vie… Quatre fois, ça veut vraiment dire quelque chose… Quand tu couches avec quelqu’un, ton corps fait une promesse, que tu le veuilles ou non… On se retrouvera quand on sera tous les deux des chats… Est-ce que ce n’est pas ça, être jeune : croire, secrètement, qu’on sera le seul, dans toute l’histoire de l’humanité, à vivre éternellement ?… C’est quoi le bonheur pour toi, David ? ”

Cette présentation elliptique du film symbolise la mosaïque mentale du personnage joué par Tom Cruise ainsi que son aliénation progressive.

À l’origine de Vanilla Sky, un remake périlleux. Car Ouvre les yeux offrait déjà tout ce qu’il est possible d’attendre d’un drame psychologique mâtiné de science-fiction, avec ses questions vertigineuses sur l’identité, la mémoire, le subconscient et la perception du réel.

Et pourtant, Vanilla Sky, tout en étant particulièrement fidèle à l’esprit de son modèle, sait se distinguer par son style et une véritable passion, imprégnée, débordante, pour les failles et le pouvoir de l’American way of life, avec des questions en partie inédites.

Quel est son mérite quand on a tout acquis après la mort de son père ? Comment se distinguer de son héritage et de sa mémoire ? Quelle est notre valeur avec un visage défiguré ? Le modèle américain peut-il perdurer ? Qui va nous abandonner ? Qui va rester ? L’American Dream n’est-il, comme son nom l’indique, qu’un rêve, qu’une illusion ? Comment le percevoir ?

Mosaïque visuelle et sonore

L’idée d’une mosaïque est présente dans le récit, le montage, fait de flash-backs, d’ellipses, l’affiche même du film, la photographie (l’étalonnage “vanille” épisodique, les couleurs automnales, lumineuses, évanescentes) et l’incroyable bande originale pop/rock/électro/folk.

Les premiers plans assourdissants des buildings new-yorkais précèdent les notes de musique envoûtantes de Radiohead. Nancy Wilson joue de sa guitare avec des effets de froissements sonores qui accompagnent magistralement le spleen de chaque image. Les crescendos doux de Freur, ancêtre d’Underworld, évoquent les derniers vertiges, tandis que l’atmosphère évanescente de Sigur Rós achève de faire de Vanilla Sky un chavirement à sensations fortes.

Reposant sur les bases d’une comédie romantique classique, le long-métrage devient très vite une expérience ample, puissante et extrême — avec son lot de confusions, d’hallucinations, de machinations, de féeries, d’états de transe et de chocs traumatiques.

Les coups d’éclat d’un emblème

Représenté comme un emblème, Tom Cruise brille, et étonne. Il excelle dans la performance d’un personnage en crise qui devient de plus en plus dépassé par les événements, entre playboy désinvolte et homme défiguré, désincarné, qui tombe dans l’amour transi au point d’en dépérir. Les uns seront agacés par son omniprésence, les autres impressionnés par ses coups d’éclat : jubilation, stupeur, cynisme, dépression, aigreur, réenchantement, peur, déroute, paranoïa. Un panel d’émotions vastes le traverse et apporte ce qu’il faut d’intensité aux différentes scènes clefs et déterminantes qui parsèment le récit.

Le fait que l’acteur et Penélope Cruz soient tombés amoureux durant le tournage, renforce une complicité particulièrement séduisante à l’écran. Cette dernière, candide, douce et attachante, symbolise un idéal féminin exotique qui peut faire chavirer un homme.

Cameron Diaz, de son côté, est d’une justesse étonnante quand il s’agit d’être à fleur de peau ou d’incarner un fantasme diabolique et kamikaze. Rongée par la jalousie et pleine de ressentiment, elle s’impose comme la face sombre du rêve américain.

Jason Lee joue un ami envieux, manquant de confiance en lui, pouvant être tour à tour loyal ou blessant.

Kurt Russel est une aide qui se veut précieuse, proche d’une figure paternelle, à l’étonnante sincérité.

Timothy Spall, enfin, personnage inédit par rapport à l’original, est un allié touchant qui semble comprendre les aspirations profondes du personnage de Tom Cruise.

Le dernier voyage

Par son esthétique particulièrement soignée, forte, imposante, son histoire qui multiplie les pistes, ses enjeux émotionnels profonds et intenses, sa musique prégnante, Vanilla Sky est un concert son et lumière, une symphonie visuelle qui finit par percer la bulle de l’American Dream.

C’est par un sublime voyage dans l’espace-temps, semblable à une expérience de mort imminente, que le tout s’achève.

Tom Cruise dira du film qu’il s’agit de sa plus grande fierté, alors qu’il avait déjà tourné Eyes Wide Shut, le diamant noir de sa filmographie.

Alejandro Amenábar témoignera de sa profonde admiration” pour le travail de Cameron Crowe et “ses aspects irrévérencieux” : “Les deux films chantent la même chanson, mais avec des voix assez différentes : l’un aime l’opéra et l’autre le rock and roll.”

Le remake devant énormément à l’original, on peut voir les deux versions comme les deux faces d’une même pièce, ayant généré quelque chose de plus vaste, de plus grand. C’est aussi un des objectifs du cinéma en tant qu’art.

Bande-annonce : Vanilla Sky

Fiche technique : Vanilla Sky

Synopsis : Dans un établissement pénitentiaire, David Aames raconte son histoire au docteur McCabe, qui surveille attentivement la santé du détenu. Homme comblé, David était autrefois à la tête d’une importante maison d’édition, à New York. Cette vie sans embûche semblait n’être perturbée que par la surveillance, fort pesante, du Conseil d’administration, les 7 Nains.

  • Titre original et français : Vanilla Sky
  • Titre québécois : Un ciel couleur vanille
  • Réalisation : Cameron Crowe
  • Scénario : Cameron Crowe, d’après le film Ouvre les yeux (Abre los ojos) écrit par Alejandro Amenábar et Mateo Gil
  • Musique : Nancy Wilson
  • Photographie : John Toll
  • Montage : Joe Hutshing et Mark Livolsi
  • Production : Tom Cruise, Paula Wagner et Cameron Crowe
  • Sociétés de production : Cruise/Wagner Productions et Vinyl Films, en association avec Sogecine, Summit Entertainment et Artisan Entertainment
  • Sociétés de distribution : Paramount Pictures, United International Pictures
  • Pays d’origine : Unis États-Unis
  • Langue originale : anglais
  • Format : couleur (DeLuxe) – 35 mm (Panavision) – 1,85:1 – son DTS Dolby Digital
  • Genre : thriller, science-fiction, drame
  • Durée : 128 minutes
  • Dates de sortie : 14 décembre 2001 (États-Unis), 23 janvier 2002 (France)
  • Tom Cruise (VF : Yvan Attal ; VQ : Gilbert Lachance) : David Aames
  • Penélope Cruz (VF : Léonor Canales ; VQ : Viviane Pacal) : Sofia Serrano
  • Cameron Diaz (VF : Barbara Tissier ; VQ : Camille Cyr-Desmarais) : Julianna « Julie » Gianni
  • Kurt Russell (VF : Philippe Vincent ; VQ : Jean-Luc Montminy) : Dr Curtis McCabe
  • Jason Lee (VF : David Krüger ; VQ : Benoît Éthier) : Brian Shelby
  • Noah Taylor (VF : Fabien Briche ; VQ : François Godin) : Edmund Ventura
  • Timothy Spall (VF : José Luccioni) : Thomas Tipp
  • Tilda Swinton (VF : Laurence Bréheret ; VQ : Natalie Hamel-Roy) : Rebecca Dearborn
  • Johnny Galecki (VQ : Louis-Philippe Dandenault) : Peter Brown
  • Armand Schultz (VF : Gabriel Le Doze ; VQ : Daniel Picard) : Dr Pomeranz
  • Conan O’Brien (VQ : Luis de Cespedes) : lui-même
  • W. Earl Brown : le barman
  • Steven Spielberg : un invité à la fête de David (caméo)
  • Michael Shannon : Aaron
  • Alicia Witt : Libby
  • Laura Fraser : le Futur
  • Ken Leung : l’éditeur du magazine
Note des lecteurs3 Notes

4

Stella, une vie allemande : le film controversé de Kilian Riedhof

Stella, une vie allemande, de Kilian Riedhof, tente une mission difficile de mise en garde contre les nouveaux démons de l’Europe en remettant en selle un personnage honni, une Juive prenant part au génocide nazi. Sa question lancinante est « que feriez-vous face à l’horreur d’un choix impossible ? »

Synopsis :  Stella grandit à Berlin sous le régime nazi. Elle rêve d’une carrière de chanteuse de jazz, malgré toutes les mesures répressives. Finalement contrainte de se cacher avec ses parents en 1944, sa vie se transforme en une tragédie coupable.

Inspiré de la véritable histoire de Stella Goldschlag.

Le choix de Stella

Stella Goldschlag est un véritable cas d’école en Allemagne. Juive, traîtresse et espionne, elle a livré de 600 à 3000 Juifs à la Gestapo entre 1943 et 1945. Le film Stella, une vie allemande, fait partie d’une succession d’œuvres artistiques, essais, romans mais également films et pièces tels que The Good German de Steven Soderbegh, le documentaire de Claus Räffle, Les Invisibles – Nous voulons vivre, La comédie musicale Stella, le fantôme blond de Kurfürstendamm de Böhmer & Lund, ou encore le récent docudrame Je suis ! Margot Friedländer , survivante éponyme victime des dénonciations de Stella Goldschlag. C’est dire si le sujet est d’importance.

Ici, le réalisateur Kilian Riedhof prend un parti pris de l’entre-deux pour présenter cette femme, interprétée magistralement par l’époustouflante Paula Beer, d’abord à la fin des années 30, une belle jeune chanteuse de jazz, en cachette il va sans dire, la « musique de nègres » n’étant pas encore censurée par les nazis. Autour d’elle gravite une bande d’amis musiciens, tous juifs et tous désireux de fuir l’Allemagne. Stella est très attirante et elle le sait, elle s’étourdit de pouvoir obtenir tout ce qu’elle veut grâce à sa beauté. La première partie du film, qu’on pourrait peut-être trouver un peu long, s’emploie à la montrer dans cette insouciance, cette désinvolture même. Avec ses yeux bleus et ses cheveux teints en blond aryen, elle va, elle vient, choisit un mari parmi plusieurs prétendants. Stella chante et elle chante bien. Son avenir est en Amérique…Ce long préambule est là pour nous montrer combien Stella est une heureuse vivante malgré Hitler, malgré la guerre, malgré la Nuit de Cristal.

Après une ellipse de 5 ans, nous la retrouvons dans l’environnement morne et gris d’une usine d’armement où elle, ses parents, son mari sont tous des travailleurs forcés. Une transition, si l’on ose dire, vers une vie sombre, qui commence par de « petits » pas de côté comme la fabrication et la vente de faux papiers à des Juifs avec l’aide son complice Rolf Isaaksonn, ou encore des passes avec des officiers allemands. Kilian Riedler s’attache à une rigueur absolue dans l’exactitude des faits pour rester dans la « neutralité », comme par exemple ces petits boutons lumineux qu’on voit portés, afin d’éviter les collisions de personnes dans le noir des nuits de Berlin. Le décor est très bien reconstitué, et permet d’avoir une idée nette et non déformée de la dichotomie entre la vie qui continue, colorée et presque paisible, avec les allemands au restaurant, ou au concert, d’une part, et la guerre, ses impressionnants bombardements et ses rafles régulières, de l’autre. Stella se tient résolument du côté de la vie : « je suis encore très jeune, et je ne veux pas aller à Auschwitz » comme elle le dira plus tard à la Gestapo, avec qui elle finira par collaborer, après qu’elle-même et ses parents ont fini par être arrêtés.

Alors, est-ce pour continuer de vivre sa vie rêvée, ou éviter à ses parents d’être envoyés à Auschwitz, ou tout simplement est-ce parce qu’elle est brisée par l’ultra violence de la Gestapo qui veut des noms et des adresses, qu’elle finit par collaborer avec les nazis ? Car la voici, terrifiante, glaciale, avide d’une certaine manière, en train d’arpenter le Kurfürsdtendamm, les yeux « intranquilles », pour identifier et livrer des Juifs par dizaines, par centaines. Même si le jeu de Paula Beer est irréprochable jusque-là, il prend encore plus d’ampleur dans cette dernière partie du film. Toujours en mouvement, son corps trahit les affres qu’elle traverse : l’envie de réussir et de plaire à ses « patrons », mais également la honte et la culpabilité qui la traversent , matérialisés par les chuchotements adressés à certaines de ses victimes pour les enjoindre de s’enfuir alors même que la Gestapo s’approche déjà.

Dans un carton à la fin du film, Riedhof considère Stella « victime et coupable » . C’est tout à fait le reflet de son film qui en irrite plus d’un, puisqu’on attend de lui de condamner Stella et de ne faire que cela, Stella le poison blond, la sorcière blonde comme les juifs emprisonnés avec elle la traitaient en découvrant ses exactions. Au lieu de cela, le cinéaste tente de remettre tout dans le contexte d’il y a 80 ans, dans la perspective d’une femme très jeune, ambitieuse et narcissique, soucieuse de sauvegarder la vie de ses parents en échange des trahisons multiples qu’elle opère, et terrifiée par l’extrême violence de la Gestapo à son égard. Son absence de jugement est finalement un parti pris, dans une Allemagne, voire un monde entier qui ne se sont pas encore remis de cette période sombre de l’Histoire (La Berlinale a refusé le film…).

Riedhof met les pieds dans le plat non pour provoquer, mais au contraire pour tenir en alerte. Dans un communiqué, il déclare : « Nous vivons une attaque massive contre la démocratie dans le monde entier et dans ce pays. Les forces d’extrême droite, antisémites et antidémocratiques se multiplient à nouveau en Allemagne et en Europe. Nous pourrions nous retrouver plus vite que nous ne le pensons dans une situation comme celle de Stella Goldschlag. » Cela n’empêchera pas bon nombre d’Allemands et de non Allemands de trouver ici au contraire un sérieux coup de canif au devoir mémoriel. C’est la sensibilité de chaque spectateur qui le fera pencher d’un côté ou de l’autre pour un film qui doit beaucoup à son actrice Paula Beer.

Stella, une vie allemande – Bande annonce

Stella, une vie allemande Fiche technique

Titre original : Stella. Ein Leben
Réalisateur : Kilian Riedhof
Scenario : Marc Blöbaum , Jan Braren, Kilian Riedhof
Interprétation : Paula Beer (Stella Goldschlag), Bekim Latifi (Aaron Salomon), Damian (Hardung Kübler), Jannis Niewöhner (Rolf Isaakson), Joel Basman (Johnny), Maeve Metelka (Inge Lustig), Katja Riemann (Toni Goldschlag), Lukas Miko (Gerd Goldschlag), Joshua Seelenbinder (Cioma Schönhaus)
Photographie : Benedict Neuenfels
Montage : Andrea Mertens
Musique : Peter Hinderthür
Producteurs : Katrin Goetter , Michael Lehmann, Günther Russ, Ira Wysocki, Coproducteurs : Stefan Eichenberger, Stefan Gärtner, Henning Kamm, Ivan Madeo
Maisons de production : Letterbox Filmproduktion, Coproduction : SevenPictures Film, Real Film Berlin, Amalia Film, Dor Film Produktionsgesellschaft, Lago Film, Gretchenfilm, Contrast Film,  blue+Blue
Distribution (France) : KinoVista
Durée : 121 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 17 Janvier 2024
Allemagne– 2023

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3.5

Nicky Larson – City Hunter : Angel Dust, les enfants du démon

Loin d’être le énième chapitre opportuniste et isolé d’une licence qui n’avait sans doute plus rien à apporter, ce Nicky Larson – City Hunter : Angel Dust dément ce jugement hâtif. C’est en effet un plaisir collectif de retrouver le nettoyeur de Shinjuku revenir au top de sa forme, malgré des gimmicks qui freinent parfois les élans épiques et scénaristiques. Avec encore un peu plus de liberté dans l’écriture, le développement de cet univers atteindra son paroxysme. Ce dernier volet en date met tout en œuvre pour y parvenir, c’est pourquoi il nous invite à s’armer de patience.

Synopsis : Nicky Larson et Laura sont missionnés par Angie, une jolie jeune femme pour retrouver son…chat. Hélène, lieutenante de la police de Tokyo, apprend à Nicky qu’elle enquête sur l’Angel Dust, une nouvelle technologie qui transforme les soldats en surhommes mais elle n’est pas seule sur l’affaire, les CAT’S EYE s’y intéressent aussi. Nicky va faire d’étonnantes découvertes qui l’emmèneront sur les traces de son propre passé.

Une légende urbaine raconte que si vous avez des problèmes, si vous êtes en danger et que ni la police, ni la justice ne peuvent vous aider, il existe un tableau noir à la gare de Shinjuku sur lequel il vous suffit de marquer les lettres XYZ pour que Nicky Larson (Ryô Saeba en version originale), le City Hunter, vous vienne en aide. Un batsignal un peu rudimentaire mais qui a porté ses fruits, car l’appel de détresse de Kenji Kodama (réalisateur phare de la série animée) est bien arrivé jusqu’aux oreilles de Tsukasa Hōjō, l’auteur de ce polar sériel décomplexé, mais surtout récréatif pour les animateurs qui sont passés par là.

Un homme d’exception

Aucun danger ne l’impressionne. Les coups durs il les affectionne… Si vous ne connaissez pas la chanson, sachez déjà que Nicky Larson ne craint personne, surtout si la fille est mignonne. Ces quelques paroles de Jean-Paul Césari ont rapidement atterri sur les lèvres des adolescents qui ont grandi avec le Club Dorothée, au début des années 90. Cet hymne retentit de nouveau dans les salles obscures après le retour gagnant du héros dans Nicky Larson : Private Eyes en 2018. Au même moment, la Bande à Fifi rendit hommage au détective coureur de jupons dans Nicky Larson et le Parfum de Cupidon (de quoi nous faire oublier la prestation nanardesque de Jackie Chan dans l’adaptation hong-kongaise de 1993). L’auteur du manga, Tsukasa Hōjō, accorda bien évidemment son aval pour ces adaptations, offrant ainsi le second souffle mérité pour un personnage emblématique de la culture nippone. Bien que ce dernier semble définitivement basculer vers des récits seinen (à destination des jeunes hommes), c’est le côté shōnen (à destination des jeunes garçons) que l’on convoque, avec toute la nostalgie qui en fait sa légende. De Cat’s Eye à City Hunter, il n’y a qu’un pas à faire. Et un de plus pour vous y confronter.

Rien ne change fondamentalement concernant Nicky, toujours un peu pervers sur les bords, de plus en plus étourdi après que sa partenaire Laura le rappelle à l’ordre, mais il reste un tireur imbattable en duel. T-shirt rouge, veste bleu marine, Colt Python au poing et courses-poursuites en Mini Cooper, c’est sur ce terrain de jeu-là que le détective excelle lorsqu’une demoiselle est en danger. Le duo Kenji Kodama et Kazuyoshi Takeuchi, accompagné de Yasuyuki Muto au scénario, se démêlent pour rester fidèles aux attentes de fans qui souhaitent renouer avec une galerie de personnages au destin inachevé à l’écran. Mais il s’agit également d’une bonne porte d’entrée bienveillante envers celles et ceux qui n’ont pas eu l’opportunité de se frotter à cet énergumène, tantôt symbole de virilisme, tantôt symbole de dépravation neutralisée à coups de masse.

Les anges de la mort

La première partie du récit est ponctuée d’humours potaches, afin de se reconnecter aux gimmicks de la série. Ce dorlotement effectué, le film peut à présent déployer son récit original, quitte à prendre de grands risques en chemin.

Le passé rattrape Nicky et sa routine. Et malgré quelques alliances exceptionnelles, il ne faut pas non plus s’attendre à ce que les sœurs Chamade virevoltent tout au long de l’intrigue. Il n’y a qu’un seul shérif en ville et c’est Nicky. Il s’agit d’ailleurs d’une des histoires les plus personnelles du nettoyeur qui nous est conté. Contrairement au manga, la série animée n’a pas eu le loisir de développer le trafic de l’Angel Dust, substance qui troque l’humanité des patients contre un gain de puissance considérable. Tout le monde cherche ainsi à s’approprier cette arme dans sa composition la plus pure. C’est ici qu’Angie fait son entrée et vient joindre les bouts entre le nettoyeur de Tokyo et une vieille connaissance d’Amérique centrale. Ce n’est plus un secret, car les noms de Shin Kaïbara et de son cartel, l’Union Teope, ont de quoi faire frémir nos héros. Celui à qui Larson doit toute sa science du combat est à présent l’antagoniste.

Sorte de sœur spirituelle de Larson, Angie n’est pas comme les autres blondes aux yeux bleus qu’il faut secourir. C’est une guerrière à la croisée des chemins, quelque part entre une crise existentielle et une bonne pâtisserie à dévorer. Comme Laura, elle recherche en elle une sensibilité qu’elle refuse d’écouter. Le film s’aventure ainsi dans ces sombres thématiques, teintées de deuil, d’amour et d’amitié. Cela a toujours été le cas en réalité, car les pitreries de Larson à l’égard des jolies demoiselles ont toujours caché un sentiment de culpabilité chez ce tireur d’exception. C’est pourquoi le véritable but du duo est d’aider leurs clients à se réconcilier avec leurs vies respectives. Et le célèbre tube de TM Network (Get Wild) amène un côté pulp à cette fin d’aventure épique et prenante émotionnellement. Cependant, cette chanson prend un autre sens dans cet épisode qui sert à la fois d’hommage et d’amorce à une nouvelle tragédie.

Si Private Eyes nous a fait douter d’un retour constant de Nicky Larson, ce City Hunter : Angel Dust confirme la volonté de lancer le premier chapitre d’un arc final, celui qui achèvera la série animée portée par Kenji Kodama et toujours selon le fil rouge du mangaka, ceci afin de ne pas trahir ce monument de la culture japonaise. La grande conclusion du héros est en marche. Et pourquoi pas jusqu’aux événements d’Angel Heart ? L’avenir nous le dira.

Bande-annonce : Nicky Larson – City Hunter : Angel Dust

Fiche technique : Nicky Larson – City Hunter : Angel Dust

Titre original : City Hunter the Movie: Angel Dust
Manga original : Tsukasa HÔJÔ
Réalisateur en chef : Kenji KODAMA
Réalisateur : Kazuyoshi TAKEUCHI
Scénario : Yasuyuki MUTÔ
Assistant réalisateur : Satoshi SUZUKI
Mise en scène : Masahiro TAKADA, Yûichi WADA
Storyboard : Kazuyoshi TAKEUCHI, Teruo SATÔ, Kiyoshi EGAMI, Toshihiko MASUDA, Yûichi WADA, Hirofumi NAKATA, Kenji KODAMA
Design des personnages : Kumiko TAKAHASHI, Seigo KITAZAWA
Design des accessoires : Tianxiang LAN
Design des machines : Isamitsu KASHIMA
Réalisateur 3D : Takuji GOTÔ (Tri-Slash)
Superviseur de l’animation : Seigo KITAZAWA
Animation clé : Isamitsu KASHIMA, Yûji WATANABE, Naoko SAITÔ, Asami TAGUCHI
Décors : Jun.ichi TANIGUCHI (BUEMON)
Mise en couleur : Shiho KURIKI
Directeur de la photographie : Shinji SAITÔ
Musique : Taku IWASAKI
Directeur du son : Yukio NAGASAKI
Production audio : AUDIO PLANNING U
Montage : Daisuke IMAI (Jay Film)
Producteurs : Gô WAKABAYASHI, Naohiro OGATA
Studios : Sunrise, The Answer Studio
Pays de production : Japon
Distribution Japon : Aniplex
Distribution France : Star Invest Films France
Durée : 1h34
Genre : Animation, Action, Comédie, Policier
Date de sortie : 24 janvier 2024

Nicky Larson – City Hunter : Angel Dust, les enfants du démon
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3.5

Iron Claw : fratrie, malédiction, emprise, testostérone et catch… Sans match !

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À chaque fois c’est certes différent, mais il manque une nouvelle fois ce fameux « je-ne-sais-quoi » qui fait l’étoffe des grands films à ce nouvel opus de Sean Durkin après Martha, Marcy, May, Marlene et The Nest. Traitant à nouveau de l’emprise – mais à travers un prisme différent – pour son troisième film, il se heurte à son script trop linéaire qui voit la seconde partie n’être qu’une accumulation de tragédies redondantes à la longue. Cette saga familiale dans le milieu si singulier du catch n’en demeure pas moins plaisante grâce notamment à son incroyable casting dominé par un Zac Efron transfiguré.

Synopsis : Les inséparables frères Von Erich ont marqué l’histoire du catch professionnel du début des années 80. Entrainés de main de fer par un père tyrannique, ils vont devoir se battre sur le ring et dans leur vie. Entre triomphes et tragédies, cette nouvelle pépite produite par A24 est inspirée de leur propre histoire.

Les films prenant comme contexte la discipline sportive très populaire aux États-Unis qu’est la lutte, et son dérivé le catch, ne sont pas légion. En revanche, sur le peu d’œuvres qui en ont parlé (une dizaine tout au plus), certaines ont marqué les annales et ont valu pas mal de prix à ceux qui y ont participé. On pense au drame Foxcatcher qui parlait de lutte et offrait des contre-emplois mémorables à Steve Carrell et Channing Tatum ou au retour en grâce de Mickey Rourke grâce à Darren Aronofsky avec The Wrestler et son icône du catch abîmée. Ici,  The Iron Claw entend nous raconter l’histoire vraie d’une illustre famille du catch : les Von Erich. Et certains comédiens de la distribution pourraient également être primés.

Pour rappel, le catch est une pratique sportive destinée à impressionner le public, où les combattants sont autant des comédiens dans la peau de personnages que des lutteurs. Les coups sont généralement prévus à l’avance tout comme l’issue d’un combat et le but est d’en mettre plein la vue au public au détriment du réalisme et du sport. C’est même une discipline orienté sur le spectacle qui est culturellement presque uniquement nord-américaine et qui peut sembler ridicule pour qui n’y est pas initié. Le film parvient à la rendre presque désespérée et montre également les magouilles inhérentes à ce type de manifestations sportives. En revanche, ce ne sont pas ces séquences qui s’avèrent les plus réussies. Rien que la récente comédie Une famille sur le ring avec Florence Pugh et Dwayne Johnson filmait mieux lesdits combats. Ils sont mis en scène ici de manière un peu triviale et paresseuse et on n’a jamais droit à un combat dans son entièreté, ce qui prouve que ce n’était pas ce qui intéressait le cinéaste en premier lieu mais simplement le contexte délétère de sa tragédie familiale aux accents presque antiques.

C’est le troisième film de Sean Durkin après le prometteur mais quelque peu inabouti Martha, Marcy, May, Marlene et le très froid et austère The Nest. Et c’est son troisième film à traiter plus ou moins frontalement de l’emprise. Son premier le faisait par le biais d’une secte et de son personnage principal qui venait de s’échapper des griffes du gourou et le second traitait de l’emprise toxique d’un mari sur sa femme au sein des dynamiques du couple. Ici, dans The Iron Claw, cette emprise est vue sous un autre aspect : celui d’un père tyrannique sur ses fils. Et c’est d’ailleurs le côté le plus intéressant du film. L’une des premières scènes où celui-ci établit un classement de préférence de ces quatre rejetons est, en ce sens, édifiante et terrifiante.

Encore une fois, son nouveau film développe un petit problème identique à ses deux précédents. Il y manque ce fameux « petit-je-ne-sais-quoi » qui emmènerait son long-métrage vers quelque chose de plus fort, de plus puissant et de plus réussi. Ici, c’est la structure bancale du long-métrage qui pêche. La première partie est plus réussie, se confondant avec une chronique familiale eighties prenant place au Texas avec le catch en toile de fond. Puis la seconde partie se mue en un enchaînement de tragédies qui touche les Von Erich. Une, puis deux, puis trois… Et ainsi de suite jusqu’à fatiguer le spectateur. La trame devient redondante et l’émotion ne pointe jamais le bout de son nez à force d’accumulation frôlant parfois un pathétique de mauvais aloi. Durkin a mal amené la malédiction qui aurait touché cette famille et il ne nous captive pas autant qu’il aurait voulu à tel point qu’on finit par trouver le temps un peu long.

Heureusement, le casting de choix compense ce constat. Et s’il y en a bien un qui attire tous les regards c’est bien Zac Efron. Un acteur dont les choix de carrière se veulent de plus en plus pointus, intéressants et pertinents. Dans la peau de l’aîné de cette fratrie, exposé aux humeurs d’un père difficile et voulant à tout prix réussir dans le catch il est impressionnant. De sa transformation physique à son jeu d’acteur très approprié, il ne peut qu’emporter tous les suffrages. Dans le rôle du patriarche, Holt McCallanny (la série Mindhunters) offre également une composition de premier choix qui fait froid dans le dos et dont les frustrations et l’autorité passent beaucoup par le regard. On pourra déplorer en revanche des rôles féminins sacrifiés. Maura Tierney et Lily James avaient plus à donner mais l’écriture de leurs rôles et le montage ne leur fait pas honneur.

The Iron Claw dure plus de deux heures qui se révèlent donc peut-être trop programmatiques et qui ne bousculent pas autant qu’on l’aurait aimé. C’est une fresque familiale comme on en a déjà vu beaucoup mais à laquelle une photographie tiède et jaunâtre et la patine 80’s confèrent une certaine identité visuelle assez réussie. On y passe un relatif bon moment mais que l’on doit beaucoup plus au casting et à l’autopsie d’une famille dysfonctionnelle qu’on aurait aimé plus poussée, surtout quand les séquences sportives ne sont pas forcément mémorables. On a donc affaire à une semi-déception et une œuvre qui aurait pu être bien plus flamboyante et intense que le produit fini qu’on nous propose. Ce manque d’un petit « je-ne-sais-quoi » en somme…

Bande-annonce – Iron Claw

Fiche technique – Iron Claw

Réalisation : Sean Durkin.
Scénario : Sean Durkin.
Musique: Richard Reed Paris.
Production : A24.
Pays de production : USA.
Distribution France : Metrepolitan Filmexport.
Durée : 2h11.
Genres : Drame sportif.
Date de sortie : 24 janvier 2024.

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La Ferme des Bertrand de Gilles Perret : une histoire de travail et de transmission

La Ferme des Bertrand est le nouveau documentaire de Gilles Perret (Debout les femmes, La Mondialisation), où il suit la vie d’une ferme sur près de 50 ans. Un documentaire entre complicité et récit d’une vie de travail et des évolutions du monde agricole. Une histoire de transmission avant tout.

Gilles Perret avait déjà filmé la ferme des trois frères Bertrand en 1999 à travers son premier documentaire Trois frères pour une vie. C’est en voisin qu’il revient filmer la passation d’Hélène, qui va lentement laisser sa ferme à son fils et son beau-fils, pour partir à la retraite. Une retraite qu’elle n’imagine pas trop loin des veaux et de la ferme quand même. Les trois oncles de son mari, qui lui ont légué la ferme au début des années 2000, n’ont pas tous eu cette chance, seul l’un d’entre eux est encore vivant aujourd’hui. On est bouleversé de l’entendre raconter ses frères n’ayant pu profiter de « couler des jours heureux » après une vie de travail. D’autant que d’autres images, de 1971, se mêlent à ces deux temporalités : on y voit les trois frères torses nus casser des pierres et s’imaginer se lancer dans une vie de travail acharnée. En voilà bientôt un qui évoque, en 1997, une vie de travail réussie, la ferme s’est étendue au fil des années, mais « ratée » sur le plan humain. Lui qui aime la compagnie n’a pas fondé de famille, les trois frères sont en effet restés célibataires. C’est encore le récit entrecoupé de larmes des filles d’Hélène devenues grandes et qui évoquent leur père, Patrick, mort brutalement à cinquante ans. Le temps file et les mêmes questions demeurent : la confiance, la transmission, le lien entre travail et choix de vie, la nature.

Les témoignages racontent avant tout la confiance que les uns et les autres se sont donnés au fil des successions et des changements autant que l’évolution du travail des champs. Les frères Bertrand faisaient tout à la main, ne s’octroyant quasiment pas de repos, terminant une fois la nuit tombée, pour recommencer avant qu’elle ne se termine. En 2022, les machines sont omniprésentes, un robot pour la traite offre d’ailleurs sa première séquence au documentaire, comme pour montrer ce qui adviendra bientôt. Pourtant, Hélène comme son beau-fils connaissent les noms de toutes leurs vaches, leur rapport à la terre s’est modifié sans pour autant s’effilocher complètement. C’est un nouveau rapport au travail qui s’est écrit, à l’effort et au corps aussi. Quelques week-ends (ou plutôt dimanches) par-ci, par-là, des soirées qui deviennent libres, une famille qui se construit… Voilà bien des transformations pour une ferme située au cœur du village et dans laquelle Gilles Bertrand vient en ami.

La complicité qui se lit dans ces images, les discussions entre l’homme derrière la caméra et les sujets du documentaire, ajoutent à la singularité du regard porté dans  La Ferme des Bertrand. Comme les réalisateurs d’El Castillo ou encore Adolescentes, Gilles Perret ne fait pas que regarder la ferme, il l’habite. Il ne filme pas des étrangers, mais des amis. Il raconte une tranche de vie qui est aussi son quotidien, du moins une partie de son paysage de vie. Les va-et-vient entre instants présents et passés donnent autant la mesure du chemin parcouru que de ce qui demeure immuable : cet attachement au lieu, aux saisons, à ce qui n’est pas un travail mais un véritable mode de vie. Gilles Perret raconte l’agriculture par les corps qui apprivoisent la terre, l’exploitent sans la détruire, en pensant autant à leur propre consommation qu’à l’avenir. La Ferme des Bertrand est un documentaire qui a de la personnalité, autant par la figure de Gilles Perret, ses protagonistes engagés et au travail, que par ce qu’il traverse de si intime et de si universel sur quasiment 50 ans d’observation du monde agricole où les barrières entre les époques sont abolies (on navigue de 71 à 97 en passant par 2022), mais où le regard, toujours, est tourné vers ce qui est à venir : « j’aime bien partir du témoignage singulier pour arriver au global, et pourquoi pas à l’universel. En 1997, certains se moquaient de moi parce que je faisais un film sur mes voisins. Je répondais qu’en racontant l’histoire de mes voisins, je pouvais raconter l’histoire du monde. J’en reste persuadé » (Gilles Perret, voir dossier de presse du film).

La Ferme des Bertrand : Bande annonce

La Ferme des Bertrand : Fiche technique

Synopsis : 50 ans dans la vie d’une ferme… Haute-Savoie, 1972 : la ferme des Bertrand, exploitation laitière d’une centaine de bêtes tenue par trois frères célibataires, est filmée pour la première fois. En voisin, le réalisateur Gilles Perret leur consacre en 1997 son premier film, alors que les trois agriculteurs sont en train de transmettre la ferme à leur neveu Patrick et sa femme Hélène. Aujourd’hui, 25 ans plus tard, le réalisateur-voisin reprend la caméra pour accompagner Hélène qui, à son tour, va passer la main. À travers la parole et les gestes des personnes qui se sont succédé, le film dévoile des parcours de vie bouleversants où travail et transmission occupent une place centrale : une histoire à la fois intime, sociale et économique de notre monde paysan.

Réalisation : Gilles Perret
Scénario : Gilles Perret et Marion Richoux
Montage : Stéphane Perriot
Production : Elzévir Films
Distributeur : Jour2Fête
Genre : documentaire
Durée : 1h30
Date de sortie : 31 janvier 2024