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« Le Mécanisme » : obsessions et paradoxes

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Paru aux éditions Marabulles, Le Mécanisme se caractérise par sa complexité narrative et stylistique. Le roman graphique de Gabi Beltran et Angel Trigo invite à une double exploration, biographique et existentielle. C’est en entremêlant les thématiques de l’obsession littéraire et de la quête de soi que les auteurs façonnent un labyrinthe où la réalité et la fiction semblent se confondre, dans une démonstration presque lynchéenne. 

Le Mécanisme débute comme une enquête littéraire classique, où Jonathan Bennett, essayiste, cherche à démystifier l’auteur Marcus Carlton, qui s’est suicidé en laissant derrière lui une foule de lecteurs désireux de vivre selon ses préceptes. Cela pourrait constituer le début d’un polar de l’âge d’or hollywoodien, mais c’est finalement vers les mystères insondables de David Lynch que Gabi Beltran et Angel Trigo nous emmènent. Car ce qui commence comme une enquête sur un auteur se transforme rapidement en une quête ambiguë, à la fois sur l’écrivain et sur son biographe-analyste, conditionnée qui plus est à un personnage haut en couleur : Don Carter.

L’interaction de Jonathan Bennett avec ce dernier est en effet déterminante dans le récit, puisqu’elle en phagocyte les deux tiers. Don Carter, porteur de ses propres démons, vit selon son interprétation personnelle du livre de Carlton Le Mécanisme. Il exerce une puissante fascination sur son hôte, qui, bien que conscient de sa folie relative, ne parvient pas à passer à autre chose et lui accorde de plus en plus d’attention. Leur relation est à la fois étrange et significative ; elle repose sur une dualité fascination-répulsion dans laquelle Bennett livre beaucoup plus de lui-même qu’il n’y paraît. Une sensation d’inconfort face à l’ordinaire se fait ressentir et ne lâchera plus le lecteur jusqu’au bout de la lecture, elle-même laissée en suspens.

Le voyage de Jonathan Bennett n’est pas seulement une recherche formelle, documentaire, extérieure, mais aussi un long et périlleux périple intérieur, qui remet en question ses certitudes et même son couple. Sa prise de conscience sur l’importance de Priya, son propre cheminement personnel, participent d’une forme de maïeutique qui passe, en quelque sorte, par l’écriture. Le Mécanisme semble opposer à chaque instant la réalité et son idéal, le parti pris et le doute, la raison et la déraison. Il est difficile d’en démêler tous les nœuds et c’est finalement l’atmosphère qui l’emporte sur le propos.

Le Mécanisme s’appuie beaucoup sur l’obsession et les mises en miroir. À travers un récit complexe et un style graphique sobre, Angel Trigo et Gabi Beltran invitent à une réflexion sur la nature humaine, les comportements grégaires ou encore la vie de couple. L’histoire de Jonathan Bennett, enchevêtrée dans les mystères de Carlton et adossée aux fantaisies de Carter, suggère que la véritable énigme ne se trouve peut-être pas dans les pages d’un livre, mais dans les abysses de l’esprit humain. 

Le Mécanisme, Angel Trigo et Gabi Beltran
Marabulles, janvier 2024, 128 pages

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3.5

Conclusion convaincante de « BRZRKR »

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Violence brute, quête introspective, BRZRKR, co-créée par Keanu Reeves et Matt Kindt, plonge le lecteur dans l’existence tourmentée de B., un guerrier immortel pris dans les affres d’un monde en perdition et en pleine recherche d’identité. 

Ce troisième tome vient conclure une trilogie shootée à la testostérone mais pas exempte d’enjeux profonds. Dès le départ, BRZRKR se démarquait par son protagoniste principal, B., machine à tuer qu’une caractérisation soignée permettait d’humaniser peu à peu. Bien qu’immortel, B. est mû par une certaine fragilité émotionnelle, résultat de millénaires d’existence et de conflits incessants, ainsi que d’une confusion identitaire dont il essaie de se départir. Cette dualité entre invulnérabilité extérieure et vulnérabilité intérieure constitue le cœur battant de l’œuvre de Keanu Reeves et Matt Kindt.

Une fois encore, chaque page se mue en une expérience graphique intense. Les scènes de combat, d’une violence exacerbée, sont à la fois captivantes et horrifiantes. Bien que les styles visuels diffèrent, on peut rapprocher les tableaux du dessinateur Ron Garney de ceux d’un Todd McFarlane en ce sens qu’ils se présentent de manière explicite, sans fausse pudeur.

Au-delà de cet aspect viscéral, BRZRKR continue d’explorer des thèmes universels tels que la quête d’identité, le poids de l’immortalité et la recherche de rédemption. La série interroge d’un bout à l’autre la nature humaine, à travers un personnage qui, malgré sa force surhumaine, se retrouve éternellement en quête de sens et de connexion avec un passé à démystifier. 

Le dernier tome de cette trilogie apporte quelques-unes des réponses longtemps recherchées sur les origines de B. Les révélations qui en découlent, mais aussi les relations entre le guerrier et la chercheuse qui sonde son esprit, ainsi que les intentions des autorités, constituent la sève de cet album, fidèle à l’essence brutale de la série. Certains pourraient toutefois, à raison, rester sur leur faim devant une conclusion quelque peu ambiguë, ou regretter que d’autres portes n’aient pas été ouvertes par les auteurs au cours du récit. 

Quoi qu’il en soit, Keanu Reeves et Matt Kindt nous ont offert une expérience viscérale, visuellement abrupte. Leur saga, parsemée de moments de violence extrême, se nourrit aussi de réflexions sur l’humanité, la souffrance et la rédemption. De quoi satisfaire différents publics sans rien sacrifier des intentions initiales. 

BRZRKR (tome 3), Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney
Delcourt, janvier 2024

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3.5

« Solo Lyra » : périls

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Oscar Martin, appuyé par les talents graphiques de Leonel Castellani, nous offre une plongée dans les ténèbres d’un monde sans foi ni loi à travers Solo Lyra. Dans des paysages dévastés et hantés par des créatures effroyables, les auteurs dépeignent le voyage périlleux de Lyra et son frère, confrontés à des défis de toutes sortes.

Au début du récit, Grandé est appelé à émerger de l’ombre de son clan pour forger son propre chemin, c’est-à-dire établir une communauté ailleurs. Il laisse derrière lui Lyra et son frère, les deux principaux protagonistes de cette histoire. Lyra doit veiller à la fois sur une mère malade, sur le point de mourir, et sur cet aîné aux capacités intellectuelles limitées. Leur parcours est jalonné de tragédies. Le décès de leur mère les pousse à prendre la route et laisse un vide profond, ainsi que le fardeau du deuil à porter.

Les péripéties de Lyra et son frère les mènent à affronter des menaces de toutes sortes. Leur rencontre avec un vieillard luttant pour sa survie va éclairer une réalité encore plus sombre : l’existence d’un parasite monstrueux se multipliant dans la chair de son hôte. Les deux jeunes héros vont aider le vieil homme à soigner sa petite-fille, quitte à braver le danger pour récolter de quoi l’anesthésier et la soigner. Solo Lyra procède de cette façon : des personnages abîmés par les épreuves d’une existence en perdition affrontent des antagonistes de formes diverses, les uns après les autres.

Punchy, parfaitement mis en vignettes, l’album bénéficie des talents de Leonel Castellani, qui donnent corps à un monde désolé et souvent violent. Dotées d’un sens aigu du mouvement et de l’émotion, les planches immergent le lecteur aux côtés des deux protagonistes, qui portent en bandoulière les thèmes de la survie, de la fraternité et de la perte. Le récit explore la résilience face aux épreuves les plus accablantes. Il illustre aussi comment la solidarité et l’amour fraternel peuvent éclairer les moments les plus sombres et tragiques de l’existence. 

Solo Lyra est une œuvre qui s’inscrit avec force dans l’univers étendu de Solo. Elle bénéficie d’un scénario solide et d’un attrait visuel évident. Avec ses ramifications familiales et psychologiques, ainsi que ses clins d’œil aux œuvres connexes, elle comporte suffisamment de sophistications – dont ce portrait de femme forte et indépendante – pour tenir en haleine le lecteur.

Solo Lyra, Oscar Martin et Leonel Castellani
Delcourt, janvier 2024

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4

Gérardmer 2024 : Somnambulisme coréen, schizophrénie marocaine et des vampires en pagaille

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Dernier jour à Gérardmer. A l’aube, la montagne est presque rose. Le soleil persiste. Nous plions bagages. Juste le temps de voir encore quelques films, et nous voilà repartis. Voici donc le dernier article, avant un autre qui paraîtra dans quelques temps et qui, après décantation, reviendra sur le festival dans son ensemble. Au programme de ce jour : Sleep, La Damnée, Vampire humaniste cherche suicidaire consentant, It’s a Wonderful Knife et les courts-métrages en sélection. A quoi nous ajoutons, pour le plaisir, un petit article sur deux grands films en rétrospective : Dracula de Coppola, et Nosferatu de Murnau.

(Compétition) – Sleep -Réalisé par Jason Yu (Corée du Sud, 2023)

Une couple de jeunes coréens, dont la femme est enceinte jusqu’au cou, fait face aux crises de somnambulisme de plus en plus intenses et violentes du mari (tentative de suicide, meurtre du chien, etc…). Après la naissance de leur enfant, son inquiétude grandissant, la femme commence à échafauder, sous l’influence d’une amie médium de sa mère, une drôle d’hypothèse : son mari ne serait pas vraiment somnambule, mais possédé par un fantôme.
Le réalisateur Jason Yu, ancien assistant de Bong Joon-ho, aurait-il reculé devant l’ampleur de son sujet : le couple petit-bourgeois ? Sujet pourtant particulièrement riche en potentiel horrifique. Sleep semblait promettre un jeu de massacre, dont la découverte du chien dans le congélateur devait, supposions-nous, constituer un solide jalon dans un crescendo délirant. Au lieu de cela, au lieu d’une dissection implacable du couple, de ses mensonges et de ses illusions printanières, et au lieu d’une décharge effrayante des pulsions refoulées (ainsi que le thème du somnambulisme allié à celui de la possession nous invitait à l’espérer), Sleep se tourne sagement vers une intrigue fantastique assez convenue, avec une dernière scène, il est vrai, un peu folle, et une résolution finale heureuse. A son actif : certainement le film le plus drôle de la compétition.
En bref : un film efficacement mené, mais sans audace.

(Compétition) – La Damnée – Réalisé par Abel Danan (France, 2023)

Yara, une jeune étudiante marocaine, venue à Paris pour accomplir son deuxième cycle d’étude, se trouve confinée dans son appartement lors d’une nouvelle pandémie. Yara par ailleurs souffre de troubles mentaux, et cesse au bout de quelques jours de confinement de prendre ses médicaments, se repliant ainsi de plus en plus sur elle-même, tombant dans un cauchemar éveillé de plus en plus inquiétant. Dans ce cauchemar apparaissent un homme, peut-être un père abusif, on ne le saura jamais, et une terrifiante sorcière, dont on apprendra plus tard qu’elle est liée à la famille de Yara. Progressivement, cette dernière perd le sens du temps et de l’hygiène, et son réveil, mystérieusement, reste bloqué sur la même heure. Cela ressemble à de la folie ; à moins que…
On ne peut s’empêcher de penser, en regardant La Damnée, à deux films de Polanski : Le Locataire et Répulsion. Comme dans ces films, la mise en scène de la damnée tente de cerner au plus près la subjectivité de son personnage, nous entraînant dans les arcanes de sa folie, nous en faisant éprouver toutes les impressions. Mais la damné, subitement, échappe à ses modèles, ce qui aurait pu être intéressant, si ce n’était au prix de la cohérence de son personnage et de son récit. Cette bifurcation au beau milieu (ou au deux tiers plutôt) dégage quelque chose de terriblement artificiel et de forcé, qui réduit presqu’à néant toutes les belles qualités de ce film. Il est à craindre que l’idéologie ait ici vaincu l’art. Espérons que le réalisateur saura la prochaine fois récupérer son talent pour le rendre aux Muses.

(Hors-compétition) – Vampire humaniste cherche suicidaire consentant – Réalisé par Ariane Louis-Seize (Canada, 2023)

Sacha, vampire « adolescente » (68 ans tout de même), qui ne trouve pas sa place dans les us et coutumes de sa famille de vampire, rencontre Paul, qui lui ne trouve pas sa place dans notre monde. Ils parviennent malgré tout à se découvrir des points communs et s’entraident pour atteindre leurs buts respectifs ; elle doit tuer, il veut mourir : ça match !
Ariane Louis-Seize nous offre ici son premier long-métrage, et quelle entrée en matière !
Le film s’ouvre : nous rencontrons Sacha encore enfant, et nous retrouvons émerveillés devant son sourire, sa gentillesse et son empathie (ce qui fait d’elle une bien piètre vampire). Devenue adolescente, son empathie laisse place à une certaine mélancolie, mais elle ne parvient toujours pas à s’adapter à son milieu : elle doit chasser pour vivre. Paul, quant à lui, est solitaire, renfermé sur lui même et communique peu, y compris avec sa mère. Il veut en finir avec la vie, elle cherche sa première victime, deal.
Le film est très drôle tout en traitant de sujets non moins sérieux, comme le harcèlement. On se retrouve totalement dans les personnages et on est renvoyés vers cette période malgré tout haute en couleur qu’est l’adolescence. Ariane Louis-Seize sait courber nos émotions à chaque instant. Sacha et Paul sont très différents et possèdent une belle dynamique de couple. Bien sûr, rien ne se passe comme prévu, et nous avons l’occasion de regarder nos deux personnages évolués ensemble. Les acteurs sont très doués et touchants.
Ariane Louis-Seize a su donner un côté très réaliste à un mythe horrifique ; Sacha est une vampire mais doit faire face aux mêmes choses que les humains de son âge : la pression de son entourage quant à son futur, la rébellion, la remise en question. Elle nous permet également de voir un cinéma qu’on ne voit que trop peu, la comédie canadienne francophone. Sans oublier la musique qui est particulièrement efficace du début à la fin.
Merci encore à Ariane Louis-Seize et à toute l’équipe du film pour ce moment très agréable, du cinéma drôle, touchant, bouleversant et beau comme on aime, où toute la famille est conviée pour passer un bon moment.

(Hors-compétition) – It’ s a Wonderful KnifeRéalisé par Tyler McIntyre (Canada, Etats-Unis et Royaume-Uni, 2023)

Mélange de slasher malin et de parodie de film gnan-gnan de Noël, l’américain Tyler MacIntyre nous propose avec son cinquième long métrage un remake horrifique de la comédie culte de Frank Capra I’ts a Wonderful Life (La Vie est Belle en français). Dans ce dernier, un homme renonçait à ses rêves pour aider les autres membres de sa communauté et se mettait à avoir des pensées suicidaires la veille de Noël, ce qui provoquait l’intervention d’un ange gardien lui montrant ce à quoi ressemblerait le monde s’il n’était jamais né.
Notre film reprend cette idée de génie consistant à déployer une version catastrophique de la réalité afin de faire comprendre au personnage principal à quel point sa vie, qui lui semble si vaine, a bien une importance capitale pour la collectivité. On y découvre donc Winnie Carruther, une adolescente qui s’apprête à fêter Noël avec ses amis et sa famille Ricoré dans la petite bourgade idyllique d’Angel Falls. Soudain, un tueur bien stylé, portant une toge blanche et un masque qu’on croirait poli dans la glace, fait irruption et plante sauvagement la meilleure amie de notre pétillante héroïne. Winnie et son frère Jimmy se lancent à la poursuite du tueur et, alors que Jimmy se retrouve en bien mauvaise posture, Winnie arrive par derrière et électrocute l’Ange massacreur avec… des câbles de démarrage ! Elle démasque le tueur et reconnaît Henry Waters, un promoteur immobilier ambitieux et partenaire commercial de son père David. Ce premier meurtre, aussi cocasse qu’inventif, annonce clairement la tonalité du film.
Un an plus tard, Winnie ne s’est toujours pas remise de cette soirée traumatisante, mais elle semble bien seule et fait le souhait de ne jamais être venue au monde. Son vœu exaucé, un peu comme James Stewart dans le film de Capra, elle se retrouve dans un univers parallèle cauchemardesque où elle n’a jamais existé et dans lequel l’ange court toujours. Afin de retrouver sa vie d’avant, Winnie doit à nouveau affronter le tueur. Dans cette version alternative de la réalité, Winnie découvre avec stupeur que son frère adoré est mort, que sa mère s’alcoolise toujours plus et que l’affreux Waters, pour lequel son père bosse désormais, est devenu le maire de la ville et en a zombifié tous les habitants. Les ados, quant à eux, sont en pleine dérive existentielle du fait qu’ils savent que l’ange massacreur frappe parmi eux tous les quinze jours ; ils sont devenus masochistes, se shootent à la méthadone et boivent comme des trous en attendant de se faire suriner.
Le tout donne lieu à un enchainement de scènes franchement hilarantes dont la principale efficacité réside dans le fait de croiser l’esthétique, le jeu d’acteur et l’esprit du teen movie avec un contenu totalement décadent et délirant. Grâce à une narration dynamique et des acteurs à fond dans leur personnages, I’ts a Wonderful Knife parvient à trouver un équilibre idéal entre le côté rose bonbon du film de Noël, dont le film reprend tous les codes jusqu’à la caricature, et l’humour noir des slashers post-modernes. Un tel mariage, sur le papier, semble une gageure vouée à la lourdeur. Et pourtant, rien ne pèse ici et le film est totalement jouissif. Il fourmille d’idées, que ce soit dans les dialogues, les situations et les trouvailles du scénario. On ne s’ennuie jamais et on sent que les acteurs, eux aussi, n’ont pas dû s’ennuyer à tourner cette petite pépite de drôlerie. A l’instar du Ghostface de la saga Scream, l’ange qui tue, aussi déterminé que maladroit, se prend des pains et de sacrés gadins, et ça aussi, ça fait toujours plaisir à voir. Même les thématiques inclusives dans l’ère du temps -comme, par exemple l’homosexualité de certains personnages, qu’elle soit explicite ou latente- irriguent le film avec subtilité en cela qu’elles sont davantage mises au service de ressorts comiques qu’à la volonté de cocher une case dans la nomenclature actuelle du film conscient et ouvert d’esprit.
Bref, même si le 25 Décembre prochain vous semble peut être loin, repensez, en temps voulu, à cette excellente horror-comedy aussi divertissante qu’intelligente.

Courts-métrages

Au prix de la chair, de Thomas Palombi (France, 2023)

Durant tout le film, la caméra reste fixée sur un oeil, celui d’une paraplégique, pour la guérison de laquelle ses proches ont décidé d’employer des moyens désespérés, des moyens magiques. Une fois l’incantation prononcée, des choses étranges commencent à se produire.
Le réalisateur a assurément dégoté une trouvaille de mise en scène, et sait plutôt bien l’exploiter. En même temps qu’elle nous branche sur l’émotion de la paraplégique, la caméra nous fait voir, de manière certes un peu obscure mais suffisante, ce qui se déroule autour d’elle. Nous avons ainsi comme deux plans en un. Ce qui est particulièrement efficace lorsqu’il s’agit de nous faire ressentir le lent déploiement d’une présence maléfique. Seulement, comme souvent avec les trouvailles, c’est un peu impressionnant, mais ça ne fait pas tout à fait un film.

Darkcell, de Jean-Michel Tari (France, 2023)

Ocean’s Eleven dans un mouchoir de poche SF. Deux détenus en conflit voient les zombis envahir leur prison. Tous les marqueurs de la SF crade sont là, de la prison orbitale à la surface de la Terre en mode post-apo, et distillent une atmosphère immédiatement reconnaissable et assez jouissive. Mais le cœur du court-métrage repose sur l’accumulation de rebondissements et de retournements de situation certes divertissante mais finalement assez vide, l’ajout de plusieurs idées n’en ayant jamais fait une bonne.

Girls, de Julien Hosmalin (France, 2023)

Un couple très amoureux de jeunes filles – une badass l’autre plus délicate auraient dû s’embarquer pour un road trip si elles n’avaient pas rencontré un couple. Dans une narration qui alterne la cristallisation de leur amour et la torture présente, le court-métrage veut rendre palpable la beauté cinematographique de leur amour et la violence vengeresse (mais finalement masculine) dont elles sont capables. Sorte de Sailor et Lula lesbien, la vengeance signe évidemment la fin (aux deux sens) du court. Dans ce vieux fond classique, la mayonnaise prend peu si ce n’est au niveau esthétique.

La Croix, de Joris Fleurot (France, 2023)

Une jeune femme qui a accompli, quelques temps auparavant, un vieux rituel de sorcellerie bretonne pour retrouver sa créativité, comprend qu’il est temps qu’elle rende des comptes.
Classique de chez classique, tant au niveau de l’histoire que de la mise en scène. Certains s’en désoleront, d’autres se réjouiront d’avoir vu un petit film d’horreur très honorable, dépourvu de défaut majeur.

Transylvanie, de Rodrigue Huart (France, 2023)

Ewa, 11 ans est convaincue d’être une vampire. Armée de son déguisement acheté en supermarché, elle visite les cimetières et observe ses congénères comme des proies.
Rodrigue Huart revisite, avec ce court métrage, l’éveil du désir dans cette période hésitante et floue du passage de l’enfance à l’adolescence. Il réussit à capturer un instant de vulnérabilité et de puissance en suivant sa jeune comédienne virtuose dans les méandres d’une cité HLM.
On est touché par cette histoire de vampire aux accents de béton. Les clins d’oeil au Dracula de Bram Stocker donnent une touche d’intemporalité à ce tendre poème.

(Rétro) – Dracula, de Francis Ford Coppola, et Nosferatu, de Murnau

Le festival de Gérardmer nous offre chaque année une petite sélection rétro en accord ou non (on pense à Robocop cette année) avec le thème choisi – et les vampires ne manquent pas de chef d’œuvres incontournables au cinéma. Classique parmi les classiques du cinéma, Nosferatu de Murnau nous était présenté lors d’une séance spéciale par le directeur de la cinémathèque qui a bien mis en valeur la dimension expressionniste dont ce film constitue presque le manifeste.
D’un autre côté, on pouvait redécouvrir le film gothique par excellence, au casting et au réalisateur impressionnants, Dracula de Coppola, dont le maniérisme tranche avec son prédécesseur. Car tous deux sont des adaptations du célèbre roman Dracula de Bram Stoker. C’est l’occasion de comprendre une fois encore que le produit final d’une adaptation dépend d’une époque, et du style du réalisateur qui s’y emploie.

Pour Nosferatu, ce que l’on comprend tout de suite de cette machine à formes qu’est l’ expressionnisme, c’est la transcription visuelle d’une humanité tourmentée, qui doute d’elle même après le premier grand désastre du XXe siècle et dont les traumas trouvent à s’extérioriser dans une expression horrifique et étrangement inquiétante. La petite ville de Wisborg, calme, champêtre et paisible sombre peu à peu dans ce qui se donne comme une épidémie à mesure que l’ombre de Nosferatu agrippe tout le territoire. Chronique d’un psychisme torturé face aux premières déconvenues du progrès et au retour fracassant du refoulé, le classique de Murnau dépeint aussi le désenchantement de ce qui apparaissait comme la divinisation de l’homme : la toute puissante science. Les apparitions et disparitions du vampire font ainsi écho à l’impuissance de l’humanité à dominer vraiment la nature comme le notifient les plans sur la nature dans toutes ses formes et l’entomologie du professeur Bulwer.
C’est à première vue également par ce prisme que Coppola choisit d’adapter Bram Stoker. Keanu Reeves (Johnathan Harker), Gary Oldman (Dracula) et le docteur-métaphysicien Van Helsing (Anthony Hopkins) se poursuivent et se combattent dans un véritable tourbillon d’images erratiques, un régal visuel. On aurait presque l’impression que l’action et le mouvement ne sont pas les faits des personnages (héros et antagonistes) mais ce qui arrive aux images, comme la contamination de la chair et du désir que Coppola introduit dans la quasi totalité des scènes. Tout n’est que sensualité, décrépitude, naissance et mort. Là encore mais dans un style autrement plus agressif, le savoir et la science échouent face aux pulsions et à la loi de la mort. Mais bien plus qu’une allégorie, il faut se délecter avant tout d’une œuvre qui met en place une esthétique gothique à la fois modèle et propre à Coppola.

Si Kezakian, le personnage alchimiste d’Inferno de Dario Argento peut y énoncer que « la malédiction en ce monde est que les vivants sont gouvernés par les morts », ces deux adaptations incontournables de l’œuvre de Bram Stoker nous le rappellent nettement. Adapter c’est faire revivre, ériger le cadavre d’une histoire trop refoulée qu’on ne peut véritablement oublier, mais c’est aussi faire de drôles de créatures qui sont au diapason de leur époque, et qui prouvent, s’il en était encore besoin, que la nôtre cache aussi bien des vampires et des mort-vivants.

Gérardmer 2024 : sorcière, vampire, loup-garou et rednecks

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Troisième jour à Gérardmer. La brume a laissé place à un soleil éclatant. Les salles obscures sont pourtant pleines et la foule semble ravie. Et pour cause : de belles découvertes aujourd’hui, avec Resvrgis, un film de loup-garou italien, Roqya, une histoire de chasse sorcière dans une banlieue française, et The Seeding, un conte diabolique sur la paternité, entre le redneck et le folk-horror.

(Hors-compétition) – Rokya -Réalisé par Saïd Belktibia (France, 2024)

Dans une banlieue française quelconque, Nour (la lumière en arabe), jouée par Golshifteh Farahani, vend ses recettes et ses services de sorcières, accompagnée de son jeune fils Amine (l’équivalent arabe de « Amen »). Quand un jeune homme dont elle s’occupe se suicide, Nour, immédiatement désignée comme responsable, devient le bouc-émissaire de la cité et, littéralement parlant, l’objet d’une chasse aux sorcières.
Qu’est-ce qu’une sorcière au XXI°siècle ? Au prix, peut-être, d’une certaine invraisemblance, Saïd Belktibia a forgé un personnage qui participe de la figure traditionnelle de la sorcière (elle est belle et indépendante ; son appartement est plein d’animaux inquiétants et exotiques ; elle semble faire le malheur des hommes, à voir la rancune qui anime son ex-compagnon et père de son fils (Jérémy Ferrari étonnant de justesse) et, à la fois, se présente comme un renouvellement de cette même figure, compte tenu des conditions matérielles et spirituelles d’existence de ces quartiers périphériques de notre Occident post-moderne (Nour ne semble pas tellement croire en la magie ; c’est un business comme un autre sur lequel elle cherche à capitaliser en créant une application de type doctissimo pour les marabouts). Une image illustre parfaitement cette rencontre de l’ancien et du nouveau : quand Nour contemple la ville de nuit, du haut de son HLM, un boa autour du cou.
Saïd Belktibia, ancien membre de Kourtrajmé, choisit là un angle original, les pratiques magiques, pour raconter la banlieue, et cet angle se révèle finalement bien plus pertinent que le problème si essoré des rapports entre les jeunes et la police. A travers les péripéties de Nour, se découvre un monde à part, clos sur lui-même, fonctionnant selon des croyances et des représentations à la fois traditionnelles et déstructurées, ancestrales et post-modernes ; un monde qui plus est dont le film sait nous faire éprouver la texture relationnelle, texture dense, entretenue par les réseaux sociaux, et dont la richesse même fera le malheur de Nour. C’est parce qu’en banlieue vivent encore des communautés soudées, organiques, où tout le monde s’occupe un peu de tout le monde, que quelque chose comme une chasse aux sorcières peut avoir lieu. La solidarité a sa grandeur et ses revers. L’anomie a du moins ce mérite de constituer une sorte de refuge au déviant.
Le film documente aussi très justement un certain état spirituel des banlieues. Loin d’une transposition dans un autre espace géographique de pratiques religieuses et magiques issues de l’Afrique, Rokya fait plutôt l’exposition d’un grand bazar spirituel, entre vieille sorcière musulmane conduisant des exorcistes avec un prêtre catholique, et centre de guérison spirituel islamique aux allures d’hôpital.
Assez étonnamment (ou très pertinemment), la fonction publique (police, pompiers, vrais docteurs, etc… ) est rigoureusement absente du film, comme si ces territoires périphériques avait définitivement rompu avec l’Etat français. Aucun personnage n’a la présence d’esprit de faire appel à celui-ci, à moins d’y être particulièrement acculé, et encore. Nour, qu’on agresse et qu’on tente même d’assassiner, ne semble pas envisager un seul instant de chercher protection auprès de la police. Cette absence significative de l’Etat appelle réflexion, et contient quelque chose d’ambiguë. Car, en effet, si elle dit la tendance d’autonomisation des quartiers (ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose), elle pourrait également suggérer que ce retrait, plus que de laisser respirer ces territoires, ne fait qu’occasionner leur montée en barbarie. En ce sens, le film nous laisse avec un sentiment de confusion quant à son sous-texte politique, ce qui commence à devenir une récurrence chez les anciens de Kourtrajmé passés au long (Ladj Ly, Romain Gavras).
A part cela, le film est techniquement maîtrisé, malgré une baisse de rythme au milieu, que le cinéaste ne parvient jamais vraiment à rattraper. On peut noter aussi un bel investissement du potentiel symbolique de ces territoires de banlieue, fait assez rare quand on y pense. Néanmoins, si Roqya propose un dispositif original, on sent au fur et à mesure que l’intrigue avance que le scénario peine à trouver sa résolution, se contentant d’un portrait de mère à l’enfant, touchant mais un peu léger au vu de ce que le film promettait.

(Compétition) – The Seeding – Réalisé par Barnaby Clay (Etats-Unis, 2023)

Un homme, le genre cadre trentenaire, venu dans le désert pour voir et photographier une éclipse, s’y égare. Arrivé près d’une cuvette large et profonde, au centre de laquelle est une maison habitée par une jeune femme, l’homme y descend, par une échelle mobile, espérant y trouver de l’aide. La jeune femme se montre aussi hospitalière et douce que taiseuse. L’homme accepte son invitation de rester pour la nuit. Mais au petit matin, l’échelle a disparu. Assez vite, l’homme comprend qu’une bande de jeunes rednecks dégénérés est en train de se jouer de lui. La plaisanterie se fait de plus en plus longue et cruelle. Notre homme semble irrémédiable coincé dans cette cuvette, avec cette jeune femme, assez belle et charmante par ailleurs. Mais qui est-elle ? Nous ne saurons jamais son prénom. Que fait-elle ici ? Est-elle complice de ce jeu, ou l’une de ses victimes rendues consentantes par le temps et le désespoir ?
The Seeding est peut-être, de ce festival, l’un des films les plus remarquables du point de vue formel. Les cadres sont d’une précision maniaque, et d’une grande beauté ; l’impression de claustrophobie à ciel ouvert est assez bien rendue, et les indices nombreux qui parsèment le film, comme pour nous préparer à ses révélations, attestent d’une certaine maîtrise de son récit ainsi que de son champ symbolique. Peut-être, cette dernière qualité est-elle d’ailleurs, tout à la fois, sa puissance et son défaut. Le film conduit ses métaphores et ses métonymies vertigineuse de manière sur-consciente, offrant un plaisir sans fin d’interprétation, mais au sacrifice de l’émotion et de la matérialité des images. Les minutes passant, la situation angoissante du personnage principal nous étreint de moins en moins, pour ne laisser à la fin que des images splendides et de belles et tortueuses réflexions psychanalytiques. C’est déjà beaucoup, mais c’est toujours un peu décevant lorsqu’il s’agit d’un film d’horreur.

(Compétition) – Resvrgis – Réalisé par Francesco Carnesecchi (Italie, 2023)

Le festival est toujours l’occasion de constater que les vieilles formes du cinéma de genre – esthétique codifiée par essence – produit de nouvelles perles. Resurgis réinvestit le film de loups- garous à la sauce féminine, avec élégance et intelligence, sans tomber dans les travers poussifs du militantisme marketing à la sauce Netflix. Au contraire, la scène de meurtre finale intense vient clouer le cercueil de toute sororité illusoire et bon marché.
Sara revient de deux ans de prison pour meurtre. Défoncée à la cocaïne et à l’alcool, la conduite sur les routes transalpines de montagne fut rude et le poids de la culpabilité la condamne à ne se sentir plus jamais vraiment à l’aise en société. Mais quoi de mieux pour renouer les liens qu’un weekend champêtre entre amis à chasser le sanglier ( Italie oblige) ? Évidemment la trame est sans surprise puisque de chasseurs, le groupe d’amis devient chassé et le sanglier fait place à un énorme loup- garou que le réalisateur a l’intelligence de ne presque jamais filmer en pleine lumière – laissant dans l’ombre la menace et le manque de budget.
Le cinéma italien fut l’un des plus prolifiques et magnifiques dans le genre de l’horreur et regorge de chefs-d’œuvres. Si Resurgis ne peut sans doute pas prétendre à ce titre ( et n’en gagnera sans doute aucun au festival), le réalisateur filme ses personnages avec une sobriété et une élégance qui affleurent rarement dans le genre. Classiquement, le loup-garou explore la part bestiale de ses personnages, ici les personnages sont des héroïnes et les hommes des faire-valoirs. Elles aussi peuvent se confronter à la bête dans une vision qui semble toute nouvelle, échappant aux représentations masculines balisées.

(Hors-compétition) La Morsure – Réalisé par Romain de Saint-Blanquat (France, 2023)

Romain de Saint-Blanquat profite du festival pour nous livrer son premier long-métrage sur le thème de cette édition 2024 : les vampires, qu’il réinterprète à sa façon – personnelle et romantique. Pour lui, ce monstre tout en élégance rejoint les thèmes de l’émancipation et de l’indépendance. Pourquoi l’un et l’autre ? On peine à le comprendre tant le scénario semble manquer d’une destination claire.
Françoise et Delphine sont deux pensionnaires d’un établissement catholique privé et strict ( genre collège Stanislas parisien) dont les garçons – objet de désir donc d’interdit – sont évidemment absents. Sous l’effet d’un pendule mystérieux, elles décident de littéralement briser les idoles et la discipline et de s’enfuir. Le plan est de rejoindre les garçons dans un château et de faire la fête, de jouir d’une liberté qu’on devine jusqu’ici fantasmée. Le vampire qui donne son thème au film apparaît finalement et rejoint Françoise dans la mort. Toute heureuse de se donner en pâture au jeune monstre dont on ne saura jamais vraiment s’il est véritablement non-mort ou s’il est simplement déguisé, Françoise semble perdue comme le spectateur. S’ajoutent à ces éléments hétéroclites, un étrange adulte qui s’attache aux adolescentes, des tentatives de viol et un symbolisme religieux. Tous ces motifs sont visibles et remarqués mais jamais véritablement expliqués et les personnages ont l’air d’errer dans l’histoire.
Si bien que lorsque le dénouement arrive, il ne semble rien dénouer mais plutôt interroger le spectateur. Les défauts d’un premier film en somme.

La Cité de Dieu : une œuvre d’art aux allures documentaires

La Cité de Dieu nous raconte l’histoire d’une favela Carioca. À travers sa narration bruyante et haute en couleurs, le film nous raconte une histoire d’enfance, de vie, une de rêve, ou encore une histoire de mort. Ce film édifiant nous transporte dans un monde aussi fascinant qu’effrayant, et nous donne sans crier gare, une majestueuse claque cinématographique.

Dans le Rio des années 60, la Cidade de Deus, est le théâtre de toutes les violences. Buscapé (fusée) est un jeune artiste de la favela, trop chétif pour se frotter au banditisme, il se rêve photographe. A travers son objectif, il nous raconte, l’histoire de la Cité de Dieu et des enfants qu’elle a vu naître. Un récit de guerre de gangs, d’amitié, de trajectoires différentes, de désarroi, mais aussi d’espoir.

Bienvenue à la Cité de Dieu

Notre voyage dans la Cité de Dieu ne nous laisse aucun répit. De la scène d’ouverture à la scène finale, les enchaînements de séquences donnent le tournis. Derrière la caméra, Fernando Mereilles et Katia Lund, enchaînent les choix audacieux en alternant les zooms, les dézooms et les travellings dans une abondance de détails et de bruits. Ce rythme effréné semble donner au spectateur une sensation de mouvement, une impression de courir au même titre que les personnages qui sont toujours dans la fuite ou la poursuite. Dès lors, le récit peut sembler confus, mais il est en réalité minutieusement orchestré, presque chorégraphié. Dans la cité de Dieu, chaque détail a son importance. Outre la mise en scène, le ton du film semble alterner entre un ton grave et dénonciateur et un presque trop-plein d’actions que l’on peut retrouver dans les films de mafia ou au centre des films de Scorsese.

Une succession de chapitres, sous la forme de flashbacks, dressent le portrait de différents protagonistes pour nous raconter l’histoire de cette favela qui a tant souffert. Ces flashbacks sont accompagnés d’une narration en voix-off qui semble raconter une légende urbaine. La Cité de Dieu semble trouver un équilibre intéressant entre un film d’action et un film à vocation documentaire. La représentation d’une « guerre des gangs » dans la Cidade de Deus, ne relève malheureusement pas de la pure fiction sinon d’une dure réalité qui persiste aujourd’hui au Brésil. Le film vient dès lors souligner les difficultés inhérentes à une naissance, une vie dans les favelas et représenter les nombreux destins brisés par l’héritage transgénérationnel d’une « loi du plus fort ».

La réalisation est empreinte d’une certaine vérité frôlant même, de très près, le réalisme. Malgré cela, c’est également un film porteur d’espoir. Avec le personnage de Buscapé, le film offre, par-dessus tout, une magnifique ode à la rédemption et au rêve. Tant dans la théorie que dans la pratique, la Cité de Dieu, démontre que par-delà la réalité violente des favelas, il y existe aussi une autre vie, d’autres possibilités.

La Cité de Dieu, 10 ans après

En 2013, une décennie après la sortie remarquée du film, le documentaire La Cité de Dieu, 10 ans après voit le jour. Réalisé par Luciano Vidigal et Cavi Borges, il s’intéresse à l’impact du film sur la vie des acteurs.

Lorsque l’on visionne ce documentaire, les choix de castings, effectués 10 ans auparavant, prennent tout leur sens. La grande majorité des protagonistes de la Cité de Dieu sont incarnés, non pas par des acteurs professionnels, mais par des jeunes issus eux-mêmes de favelas. C’est un choix qui vient apporter une forme de pureté, quelque chose de cru au film.

Dans le documentaire, de nombreux témoignages d’acteurs sont recueillis. Tous témoignent des contradictions qu’ils ont observées entre la vie de rêve à Cannes, la quadruple nomination du film pour un Oscar et le retour à la réalité des favelas. Il est fait référence à la cruauté du monde du cinéma : passer d’une star à vivre dans un milieu hostile, avec la « guerre autour de soi ».

Certains déplorent une glamourisation des favelas alors que d’autres attribuent l’ouverture des favelas au tourisme à la Cité de Dieu. Ces immenses quartiers, longtemps ignorés, sont devenus sources d’attraction et de fascination depuis la sortie du film dans les années 2000. Pourtant, ce scénario est une réalité de vie pour les acteurs, pas une scène fictive au service du divertissement. Ces derniers racontent leurs difficultés à se détacher du film, qui est une référence immense dans le cinéma brésilien et international. Pour certains, la Cité de Dieu, a été un tremplin professionnel, une ouverture vers une évolution dans le monde de l’art et de la télévision, allant jusqu’à Hollywood dans quelques cas exceptionnels. Pour d’autres, le film ne représentait qu’une opportunité financière et demeure aujourd’hui un souvenir regretté et empreint de nostalgie.

Ce beau documentaire permet de comprendre l’histoire de ces favelas et de comprendre ce que la caméra ne nous raconte pas. Il ouvre notamment une discussion sur les difficultés qui persistent pour une personne brésilienne, noire et née dans une favela, de se démarquer dans un pays aussi multiculturel que divisé. La Cité de Dieu est en conclusion un film quasi-documentaire et au ton politique qui restera à jamais dans les annales du cinéma international indépendant.

Bande-annonce : La Cité de Dieu

Fiche technique : La Cité de Dieu

Titre original : Cidade de Deus
Réalisation : Fernando Meirelles, coréalisé avec Kátia Lund
Scénario : Bráulio Mantovani d’après le roman de Paulo Lins
Avec Alexandre Rodrigues, Leandro Firmino da Hora, Seu Jorge…
Photographie : César Charlone
Montage : Daniel Rezende
Musique : Ed Cortês, Antonio Pinto
Producteurs : Andrea Barata Ribeiro, Mauricio Andrade Ramos, Elisa Tolomelli
Sociétés de distribution : Miramax Films (États-Unis), Mars Films (France), Walt Disney Studios Mot
12 mars 2003 en salle | 2h 15min | Policier, Drame

Soleil vert : la dystopie écolo-humaniste

Soleil vert, quand un roman de science-fiction malthusien devient sous la direction d’un réalisateur éclectique un saisissant portrait d’un futur totalitaire au bord du gouffre.

Un film d’anticipation qui relate une mentalité du passé

Lorsqu’un cinéaste américain des plus éclectiques adapte le roman culte de Harry Harrison avec une star du moment, cela donne l’un des plus grands films d’anticipation et l’un des plus terrifiants. Un film qui témoigne également de son époque et d’un changement de mentalité.

La science-fiction littéraire se plait à décrire de possibles futurs dystopiques très pessimistes, des dictatures totalitaires, une Terre appauvrie, un monde postapocalyptique ravagé par la pollution ou la guerre nucléaire. Soleil vert effleure tous ces thèmes sans jamais s’y consacrer entièrement mais, surtout, nous brosse une vision du futur particulièrement pessimiste et relativement pertinente.

Il s’agit de l’adaptation du roman de Harry Harrison paru en 1966 sous le titre Make room ! Make room ! (faites de la place !) qui décrivait un New-York futuriste ravagé par la surpopulation humaine et en proie à la pauvreté, la famine et le rationnement. Le roman brassait ainsi un thème néo-malthusien très en vogue dans les années 1960 qui n’avaient pas encore connu la transition démographique et la baisse de la natalité. Le film revient de loin puisqu’il faillit rejoindre la longue liste des projets avortés de Hollywood. En effet, la Metro-Goldwyn-Mayer n’aimait pas le scénario de départ, rejetant la seule utilisation de l’explosion démographique et demandant de l’étoffer avec d’autres thématiques. Or le film est tourné en 1972 alors que débutent l’écologisme militant et la prise de conscience de la limite des ressources, également année de parution de La Limite de la croissance par le club de Rome. Le réalisateur Richard Fleischer, cinéaste éclectique et diversement apprécié par la critique, déjà auteur de 20000 lieues sous les mers, Les Vikings et Le Voyage fantastique, fut rapidement choisi. Pour coller aux thèmes écologiques du moment, le cinéaste choisit comme consultant Franck R. Bowerman, président de l’Académie américaine pour la protection de l’environnement. De plus, la production imposa un changement de titre, craignant que le public ne fasse l’amalgame avec la série populaire de l’époque Make Room for Daddy.

L’histoire va sensiblement s’écarter de celle du roman, faisant du meurtre circonstanciel commis par un jeune cambrioleur un complot politique révélant la corruption et l’arbitraire d’une société futuriste finalement totalitaire (une référence explicite aux régimes nazis et staliniens est faite avec la scène de la pelleteuse). Si la question de la surpopulation demeure, elle devient secondaire et laisse place au thème de la disponibilité des ressources, de la pauvreté galopante et de la généralisation de l’euthanasie légale. Pour son casting, Fleischer recrute trois acteurs qui avaient tourné pour Orson Welles que Fleischer avait lui-même dirigé dans Le Génie du mal : Charlton Heston (dans le rôle du héros, le policier Thorn), alors star américaine abonné aux films catastrophes, Edward G. Robinson (le personnage du vieux Sol) et Joseph Cotten (le dirigeant William R. Simonson dont l’assassinat provoque le lancement de l’intrigue). L’ancien interprète de L’Homme à la carabine, l’imposant Chuck Connors, complète la distribution avec le rôle de Tab Fielding, le brutal homme de main des dirigeants peu scrupuleux de cette société oppressante. Le tournage dure du 5 septembre au 3 novembre 1972 à Los Angeles et El Segundo, en Californie. Heston et Robinson s’implique beaucoup en allant jusqu’à proposer à Fleischer l’écriture de la scène du repas avec des mets naturels qui n’était pas prévu dans le script originel. La triste réalité se confond avec la fiction puisque Robinson, atteint d’un cancer durant le tournage, mourra peu après la fin de celui-ci. De fait, dans la scène de la mort de Sol, Charlton Heston, seul au courant de sa maladie, pleure vraiment. Associé à la réalisation du film, Harry Harrison s’efforcera d’empêcher autant que possible la trahison de son roman, mais finit par accepter les changements du scénario. Ce sera le dernier film tourné aux studios de la MGM.

Dans son ensemble, l’accueil critique est bon, la plupart soulignant l’excellence de la réalisation tout en déplorant l’invraisemblance de ses prédictions (ce qui apparait ironique quand on connait le regard actuel porté sur le film avec le recul) à l’instar de A. H. Weller du New York Times. Les célèbres Ebert et Siskel le qualifient de « bon et solide film de science-fiction et un peu plus » tandis que Charles Champlin du Los Angeles Times le définit comme une « œuvre dure, intelligente, à faible budget mais imaginative ». Le succès commercial est modéré (quoique fort en France avec plus de deux millions d’entrées) mais le film sut gagner son statut culte au fil des ans, devenant l’objet de plusieurs références et parodies. Surtout, il s’imposa par la justesse rétroactive de ses prédictions.

Un film futuriste qui éclaire notre présent

À la fois film de science-fiction, thriller (l’enquête menée par Thorn) et drame humain, le métrage rend bien compte de la polyvalence de son réalisateur qui fit des films de SF, des policiers, des westerns, des péplums et des films de guerre. Il rend aussi justice à son sens de la réalisation et au soin apporté tant à l’image qu’à l’ambiance prenante. Surtout, il se montre toujours aussi pertinent cinquante ans après sa sortie quant à ses thèmes d’actualité dans le débat public, qu’il s’agisse des conséquences de la population et de la raréfaction des ressources mais aussi de l’euthanasie légale, sujet devenu l’objet de débats publics et toujours très sensible. Sans apporter de jugement moral définitif et vain, le film dresse plutôt un constat implacable d’une société futuriste incapable de résoudre ces problèmes et s’enfonçant dans le totalitarisme.

Mais Soleil vert a surtout marqué avec sa révélation choquante finale, montrant que la seule solution pour remédier au manque de nourriture est la récupération des corps humains euthanasiés et leur transformation en aliments de synthèse, le fameux « soleil vert » du titre. Une belle illustration du désespoir total de l’humanité et du pessimisme ambiant des années 1970 au travers du thème du cannibalisme industrialisé. Ce désespoir est parfaitement incarné par la dernière scène du film qui voit Thorn, sévèrement blessé, emporté par ses collègues tout en criant, désespéré :

« Le soleil vert, c’est de la chair humaine ! »

alors qu’il est pratiquement acquis que personne ne l’écoutera. Une fin très sombre et pessimiste, collant à l’esprit du temps désabusé d’autant plus que Soleil vert est un des rares films traitant de désastre écologique à ne pas illustrer une catastrophe soudaine et brutale mais une lente dégénérescence évolutive amenant tout aussi sûrement à la fin de l’humanité. Ce parti pris lui assure un certain réalisme et une approche plus viscérale de la question. De fait, bien que nos sociétés actuelles ne soient pas arrivées à ce stade et que la prise de conscience environnementale se soit nettement faite jour, ces thèmes abordés demeurent très pertinents. À noter que l’action du film se situe en 2022 (en 1999 dans le roman), ce qui apporta un regain d’intérêt pour l’œuvre ladite année.
Sur le plan formel, le film demeure très actuel, sachant doser les scènes d’action et de suspense avec les moments dramatiques plus intimistes. La scène du décès de Sol sur la musique de la Sixième Symphonie de Beethoven et sur fond de documentaires animaliers (évoquant la technique alors naissante des dômes IMAX) demeurent l’une des plus émouvantes de l’histoire du cinéma. Richard Fleischer montre sa compétence à offrir un divertissement haletant ainsi que son aisance à passer d’un genre à un autre (son précédent film, The Don is dead, était un polar mettant en scène des gangs de mafieux). Charlton Heston se montre toujours aussi efficace dans le rôle du policier individualiste et obstiné à découvrir la vérité seul contre tous, un personnage bien plus volontariste et actif que dans le roman. Il est vrai qu’il correspond au type de personnages auquel est habitué l’acteur. Mais ce dernier sait aussi lui insuffler humanité et compassion notamment lors de la scène où il intime au personnage de Shirl de s’enfuir en lieu sûr ou, bien sûr, lorsqu’il assiste à la mort de Sol.

Ainsi, même si le film ne s’est pas montré exact sur ses prédictions directes (l’épuisement des ressources alimentaires n’est pas encore à l’ordre du jour), il réussit le tour de force d’être toujours d’actualité et de correspondre encore aux débats présents tout en nous proposant un spectacle haletant et impactant. Il témoigne ainsi d’une époque où l’on pouvait faire des films à messages forts sans tomber dans le moralisme pesant et sans négliger le divertissement efficace.

 Bande-annonce : Soleil vert

Fiche Technique : Soleil vert

Titre original : Soylent Green
Réalisation : Richard Fleischer
Scénario : Stanley R. Greenberg, d’après le roman Soleil vert, de Harry Harrison
Avec Charlton Heston, Edward G. Robinson, Leigh Taylor-Young..
Direction artistique : Edward C. Carfagno
Costumes : Pat Barto
Photographie : Richard H. Kline
Montage : Samuel E. Beetley
Musique : Fred Myrow (en)
Production : Walter Seltzer (en) et Russell Thacher
26 juin 1974 en salle | 1h 37min | Drame, Science Fiction, Thriller

« La Parenthèse Boomers » : l’héritage d’une génération privilégiée

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Dans La Parenthèse Boomers, disponible aux éditions J’ai lu, François de Closets dresse un tableau critique des réalisations sociopolitiques de la génération née du baby-boom, ainsi que de l’héritage laissé à ses descendants. 

Dans La Parenthèse Boomers, François de Closets radiographie la postérité politique, sociale et économique des baby-boomers, nés dans l’ère prospère qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. L’auteur décrit cette génération comme ayant vécu une période exceptionnelle, marquée par la paix, une croissance économique sans précédent, ainsi que des avancées techniques et scientifiques significatives. Ce contexte, qui peut être décrit comme une « parenthèse enchantée », se caractérise également par une dette de guerre remboursée en monnaie de singe et une absence notable de crises majeures, qu’elles soient économiques ou sanitaires, à l’exception d’un choc pétrolier sur lequel nous reviendrons. 

François De Closets se montre particulièrement critique envers cette génération du « chacun pour soi » et du « toujours plus ». Il la portraiture comme privilégiée, soucieuse avant tout de ses propres intérêts, fût-ce au détriment des générations futures. Il faut dire que ces dernières ont hérité de déficits abyssaux et d’une structure économico-industrielle en panne : en dépit d’une conjoncture très favorable, les boomers ont mis à mal les fondations de la France, constate l’auteur. Ainsi, tour à tour, les dénis écologiques, la retraite à 60 ans, le désir de préserver coûte que coûte son pouvoir d’achat sont vus comme les symptômes d’un égoïsme générationnel. 

Si les signaux d’alerte environnementaux et démographiques ont été ignorés, les boomers, qui se sont agrippés au pouvoir jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron, ont pris soin de préserver leur patrimoine en adoptant l’euro, une monnaie unique forte et stable, qui prémunit leur épargne contre les risques érosifs de l’inflation. Ils laissent derrière eux un système de retraite et de dépendance en rupture complète avec les réalités, impossible à financer en raison de l’évolution de la pyramide des âges. Dans ce tableau au vitriol, François De Closets voit un événement programmatique : la prise en charge par l’État du coût additionnel de la crise pétrolière. Une manière de protéger le portefeuille du Français… en hypothéquant l’avenir de la France.

Contrairement aux apparences, la thèse de François De Closets ne vise pas à mettre les générations en opposition. Il y va même de sa petite proposition, avec un Conseil de Prévision qui prodiguerait aux seniors des informations sur leur santé ou la gestion de leur patrimoine, tout en leur permettant une projection professionnelle adaptée à leur état d’usure physique et mentale. On peut en revanche reprocher à La Parenthèse Boomers d’occulter la diversité des expériences et des attitudes au sein des baby-boomers et de simplifier excessivement la complexité des dynamiques sociopolitiques. L’auteur souligne à dessein que les politiques menées, favorables aux boomers, étaient indépendantes du parti au pouvoir, mais il dit peu des luttes idéologiques qui ont conduit à une économie « désencastrée ». 

La Parenthèse Boomers est un essai incisif, qui soulève des questions essentielles sur l’héritage des générations et les responsabilités partagées dans la construction de notre avenir collectif. Il n’a pas manqué, à sa parution, de faire réagir, ouvrant une discussion salutaire sur le temps long et la société que les cinq générations qu’il identifie (en dissociant seniors et vieillards) ont désormais en commun.

La Parenthèse Boomers, François De Closets
J’ai lu, janvier 2024, 352 pages

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3.5

Les Merveilleux Contes de Grimm : deux albums réussis

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La collection « Les Merveilleux Contes de Grimm », dirigée par Marc-Antoine Fleuret et publiée par les éditions Bamboo, offre une plongée rafraîchissante dans l’univers des contes classiques. Les deux premiers volumes, Le Capuchon Rouge et Lorinn et Lorinndell, se distinguent par une réinterprétation personnelle de récits traditionnels connus de tous, ou presque. 

Les-Merveilleux-Contes-de-Grimm-Le-capuchon-rouge-fnacLe Capuchon Rouge : deux pour le prix d’un 

Le Capuchon Rouge se divise en deux segments distincts, chacun apportant une vision unique à l’histoire bien connue du petit chaperon rouge et du grand méchant loup. La première partie, œuvre conjointe de Martin Powell et de l’artiste espagnol Victor Rivas, se caractérise par des dessins souvent saturés de détails et illustre la lutte héroïque d’une jeune fille contre l’animal qui cherche à la piéger. Cette représentation, où la fillette incarne le courage et la ruse, se mêle à des éléments familiaux, traduisant l’amour réciproque entre elle et sa grand-mère.

La seconde partie, réalisée par l’illustrateur russe Alexander Utkin, introduit une perspective inédite en incorporant les frères Grimm directement dans le récit. Le style graphique, marqué par un trait crayonné et épais, offre une rupture esthétique totale avec la première moitié. Cette partie s’écarte considérablement du conte original, notamment par les transformations physiques du personnage du chaperon rouge et une conclusion singulière due (dans le récit) à Jacob Grimm. Les couleurs sont quant à elles dominées par le rouge, le bleu et le noir.

Les-Merveilleux-Contes-de-Grimm-Lorinn-et-Lorinndell-avisLorinn et Lorinndell : poésie visuelle 

Dans Lorinn et Lorinndell, l’illustratrice italienne Maurizia Rubino explore le thème de la sorcellerie et de la métamorphose, sans toutefois expliciter en détail les motivations de son antagoniste. Le conte, très visuel, narre l’histoire d’une sorcière transformant en oiseaux les jeunes femmes s’approchant de son château. Lorinn, retenue captive, est finalement sauvée par son fiancé grâce à une fleur magique, cette dernière servant ensuite à libérer les autres victimes. Le récit, très peu dialogué, se focalise sur la dimension graphique, où la coloration joue un rôle prépondérant. Un moment-clé de l’œuvre demeure la scène de la salle des cages, où la représentation des femmes-oiseaux captive l’œil par une explosion de couleurs et une perspective travaillée. Bien qu’il s’adresse à un public jeune, l’album se distingue par son raffinement graphique, jouant sur les nuances de forme, de lumière et de couleur pour captiver et émouvoir.

De bon augure

Le label Aventuriers d’ailleurs, avec ses « Merveilleux Contes de Grimm », prend langue avec des contes classiques qu’il revisite avec attention. Le Capuchon Rouge et Lorinn et Lorinndell démontrent à quel point une réinterprétation de ces récits passés à la postérité peut faire sens. L’exercice est toutefois périlleux, et on peut regretter, par exemple, le manque de propos de Maurizia Rubino, qui privilégie clairement la poésie visuelle à la densité de son récit. Qu’importe, les deux bandes dessinées constituent des réussites, et on suivra avec intérêt l’évolution de cette collection… 

Les Merveilleux Contes de Grimm : Le Capuchon Rouge, Martin Powell, Victor Rivas et Alexander Utkin
Bamboo, janvier 2024, 48 pages

Les Merveilleux Contes de Grimm : Lorinn et Lorinndell, Maurizia Rubino
Bamboo, janvier 2024, 48 pages

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3.5

« Audrey Hepburn » : portrait d’une icône du cinéma

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L’album Audrey Hepburn, de Jean-Luc Cornette et Agnese Innocente, enrichit la collection « 9 1/2 » des éditions Glénat, qui comprend déjà des volumes sur Orson Welles, Alfred Hitchcock, Jean Gabin ou François Truffaut. L’entreprise est aussi délicate qu’ambitieuse : dépeindre la vie d’une icône du cinéma, non seulement dans sa gloire et son élégance, mais également dans les nuances plus sombres et personnelles de son existence.

La trame narrative débute avec la naissance d’Edda Hepburn Ruston en 1929 à Bruxelles. Fille d’un père anglais membre du parti fasciste et d’une mère baronne hollandaise, la petite Edda, qui deviendra plus tard Audrey, est plongée dans un contexte familial trouble : les déménagements sont fréquents, le père cultive des sympathies nazies alors que la Seconde guerre mondiale approche à grands pas et le couple ne tient plus qu’à un fil, qu’un adultère va briser.

Le récit donne à voir une comédienne profondément ancrée dans l’Europe : elle naît en Belgique, possède des origines anglo-hollandaises, s’épanouira en Suisse et en Italie… Les auteurs explorent succinctement les différents aspects de sa vie : ses histoires d’amour, ses tragiques fausses couches, sa relation particulière avec les animaux, dont son fameux faon Ip et son engagement humanitaire. Longtemps, Audrey Hepburn a été cantonnée, à son grand regret, à des rôles légers, de jeune ingénue, alors qu’elle aspirait à camper des personnages plus complexes.

Cela étant, dans la vie, celle qui espérait initialement devenir ballerine n’a pas été sans naïveté. Elle tombait sous le charme des hommes qu’elle croisait, elle s’enthousiasmait aussi rapidement qu’elle déchantait, elle cherchait à faire son trou à Hollywood sans toujours en mesurer les conséquences. Devenue une muse pour le designer Hubert de Givenchy, duquel elle était proche, elle avait par exemple l’impression de le tromper quand elle devait porter des tenues qui n’étaient pas de sa création.

L’approche graphique d’Agnese Innocente se caractérise par une douceur dans le trait qui sied à merveille à Audrey Hepburn. Cette simplicité accentue l’aspect intime et personnel de l’histoire. Jean-Luc Cornette, de son côté, ne surprend guère en passant en revue le parcours d’Audrey Hepburn, de son enfance à son travail avec l’UNICEF et sa maladie. Format oblige, on sacrifie beaucoup de la psychologie et de la carrière de la comédienne : les films ne constituent que des parenthèses et les enjeux (deuil, célébrité, amour…) restent de surface.

Dans cette biographie graphique, Jean-Luc Cornette et Agnese Innocente rendent hommage à l’une des comédiennes les plus importantes de son temps. De Vacances romaines à Sabrina, de William Wyler à Billy Wilder, c’est une dualité femme/icône qui s’est patiemment construite. L’une cherchait son équilibre familial quand l’autre enchaînait les tournages, parfois au mépris de sa santé. Bien que relativement convenu, l’album souligne l’humanité, les combats et les aspirations profondes d’Audrey Hepburn. Et à cet égard, c’est une réussite.

Audrey Hepburn, Jean-Luc Cornette et Agnese Innocente
Glénat, janvier 2024, 168 pages

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3.5

Les Idolâtres : suite des confessions de Sfar

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Avec cet album, le dessinateur Joann Sfar apporte une deuxième partie à son autobiographie. Alors que la première parte, La synagogue (2022) était plutôt centrée sur son père, Les Idolâtres s’intéresse à la figure de sa mère.

A vrai dire, Joann Sfar a perdu sa mère alors qu’il avait trois ans. Pour toute explication, on lui a dit qu’elle était « partie en voyage. » Évoquer sa mère revient donc à évoquer une absence. C’est ce qu’on observe avec cet album, du moins dans un temps introductif, lorsqu’il évoque des souvenirs par bribes d’une ou deux planches. La logique c’est que si ses souvenirs remontent loin (premier souvenir sur son pot, félicité pour avoir fait caca tout seul, alors qu’il était en réalité concentré sur la curieuse forme d’une coquillette), ses souvenirs les plus anciens sont quand même de l’ordre du flash, ce qui ne lui permet pas d’aller au-delà d’un format court. Il faut dire aussi que tout cela est présenté comme le dialogue qu’il entretient avec sa psy. A noter au passage qu’il ne dit jamais comment sa mère est morte ni à quel moment il en a pris conscience, tous points qui seraient pourtant fondamentaux dans les entretiens avec sa psy.

Premier temps

Ici, le dessinateur fait le lien entre l’absence de sa mère, son goût pour le dessin qui remonte à sa petite enfance et un précepte fondamental de sa religion : tu ne représenteras pas ton Dieu. En effet, le représenter reviendrait à lui accorder le statut d’idole. A vrai dire, il en est de même pour les personnes, ce qui explique que le dessinateur se contente de dessiner des personnages dans des histoires fictives. Pourtant… il se laisse aller à se raconter et donc à se représenter lui et les membres de sa famille, car la transgression ne lui fait pas spécialement peur. Finalement, ses croyances religieuses ne sont pas fondamentales pour lui. On apprend ainsi qu’il a eu l’occasion de découvrir la liberté et de nombreuses occasions d’expérimenter à Paris, loin de sa famille restée sur la Côte d’Azur (Nice), notamment de manger du jambon qui, en principe, lui est interdit. Il est donc marqué par une éducation et les fondements de sa religion imprègnent son œuvre, mais il se montre capable d’évoquer tout cela avec un certain recul et même de considérer que toutes les religions se valent plus ou moins. Ce qui l’intéresse au plus haut point, c’est de décider si ce qu’il fait dans son travail de dessinateur va jusqu’à l’idolâtrie ou non. A ce titre, les discussions avec sa psy sont particulièrement intéressantes, parce que son regard extérieur l’amène à poser des questions cruciales permettant au dessinateur d’explorer ses motivations ainsi que son vécu. Un bon nombre de réflexions sont à retenir, pour la connaissance profonde d’un artiste original mais aussi de manière générale.

Deuxième temps

Ensuite, Sfar se laisse un peu aller car, comme d’habitude, il a énormément à dire. La narration devient alors beaucoup moins structurée et chronologique. Les interventions de la psy se font de plus en plus rares, car le dessinateur raconte comment il a acquis la technique qui est la sienne, ses années d’étude et son obstination pour enfin parvenir à se faire éditer. Un long combat qui l’a vu aller jusqu’au mensonge. La question est donc posée : quelle est la part de talent réel et de volonté d’émerger dans son métier de dessinateur de bandes dessinées ? A savoir que, même s’il a tâté de la peinture, il voulait vraiment devenir dessinateur de BD. Ce second temps ne manque pas d’intérêt pour toute personne s’intéressant au parcours d’un dessinateur de BD, car Sfar relate toutes ses rencontres dans ce milieu dont il fait sentir les pratiques et l’ambiance générale. C’est d’autant plus convaincant qu’il ne cherche jamais à se montrer sous son meilleur jour. Au contraire il n’hésite pas à raconter tout ce qu’il a été amené à faire pour s’intégrer à ce milieu, le tout avec l’humour qu’on lui connaît.

Aspect technique

Sfar affirme qu’il en change régulièrement, album après album, notamment pour le matériel qu’il utilise (papier, format, crayons, pinceaux, stylo, encres, etc.) Ceci dit, son style est bien reconnaissable et on note avec amusement qu’à ses débuts, les étudiants qu’il côtoyait aux Beaux-Arts le trouvaient très lent. Quand on sait qu’il a plus de cent-cinquante albums à son actif, on sent bien qu’il a considérablement accéléré son rythme de travail. Cela se sent encore très nettement sur celui-ci qui compte 197 planches, avec une dominante à trois bandes par planche et quelques dessins de grande taille. Ainsi, les décors sont régulièrement bâclés et certains visages à peine esquissés, y compris le sien. Ce qui ne l’empêche pas de représenter quelques œuvres de façon reconnaissable : la couverture d’un album de Tintin et quelques toiles célèbres. Et puis, son talent lui permet de donner vie à ses personnages. La BD étant l’art de faire sentir le mouvement, il fait étalage de ses capacités en ce domaine, justifiant largement sa conclusion « Le dessin c’est la vie ! » Un mot pour conclure, cet album ne serait pas ce qu’il est sans les couleurs de Brigitte Findakly, un nom qu’on connaît déjà puisqu’elle s’occupe des couleurs pour la série Le chat du rabbin, avec une palette colorimétrique bien identifiable qui apporte une touche caractéristique aux BD de Joann Sfar.

Les Idolâtres, Joann Sfar
Dargaud : parution le 26 janvier 2024

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3.5

Gérardmer 2024 : du requin à toutes les sauces, une mère incestueuse et…le diable, évidemment

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Deuxième jour. A Gerardmer, ça sent la montagne : le bois brûlé et le coton imbibé de sueur
On est vendredi. Certains ont la gueule d’être venus pour le festival ; d’autres non. Ce n’est clairement pas la même gueule ; il manque aux uns un velouté ; aux autres quelque chose d’un peu ahuri. Au programme : Sharksploitation, Amélia’s Children et When Evil Lurks : un documentaire hors-compétition sur les films de requin, un film américain sur la famille et l’obsession de la jeunesse, et un film de possession argentin. Une semi-réussite, une oeuvre balisée et notre coup de coeur du festival.

(Hors compétition) – Sharksploitation – Réalisé par Stephen Scarlata (Etats-Unis, 2024)

Jaws, de Spielberg, sorti en 1975, a inauguré une série de films, un genre même, le genre « film de requin », que les anglophones regroupent sous le titre de « sharksploitation ». Ce documentaire de Stephen Scarlata entend rendre hommage à ce sous-genre de la production hollywoodienne, et en particulier à ses éléments les plus farfelus et narnardesques.
Sharksploitation retrace cette histoire, précisément et exhaustivement, en distinguant au moins trois temps : une préhistoire, le temps d’avant Jaws, où le requin revêt progressivement, notamment à travers les James Bond, un caractère maléfique. Ici, le documentaire se fait généalogie, au sens nietzschéen, et montre bien le caractère construit de cette représentation. Puis, vient l’entrée proprement dite dans l’ère du requin, avec Jaws et tous ses succédanés. Il apparaît là que, au-delà d’une focalisation sur cet animal aquatique, Spielberg a inventé une structure-type, qui sera copié allègrement, avec d’autres animaux parfois : le crocodile, le piranha et même le grizzli.
Puis, après un temps de latence au début des années 90, suite à l’échec commercial de Jaws 4, le genre se voit relancé par Deep Blue Sea, et peu après par les studios Scy-Fy, spécialisé dans la série Z, qui produiront à partir des années 2000 un nombre incalculable de films toujours plus chimériques et extravagants, à prendre au 51ème degré, parmi lesquels on peut citer : Sharktopus, Shark Attack, jusqu’à l’inénarrable Skarknado ; l’idée étant, à la manière d’un cadavre exquis, d’associer le requin à tout et n’importe quoi : requin-fantôme, requin à 6 têtes, requin des glaces, requin de terre, requin-volant, et d’imaginer des manières chaque fois plus burlesques de leur faire croquer des êtres humains.
Le film se termine sur une note écologique, en rappelant les conséquences navrantes qu’occasionna la diabolisation du requin par l’industrie cinématographiques américaines : peur irrationnel, massacre sans vergogne, sur-pêche, etc… ; et nous présente rapidement le parcours de rédemption de l’auteur du roman qui inspira Jaws, et comment, à la fin de sa vie, il s’efforça d’aider les océanographes à réhabiliter cette créature fascinante et nécessaire à l’éco-système des océans.
Ce récit historique des différents stades de développement de la Sharksploitation est tout à fait clair et honnête, et ne manque pas de drôlerie. On peut déplorer néanmoins que la dimension sémiologique du phénomène soit si superficiellement traité. Pourquoi le requin ? Que symbolise-t-il ? A quel archétype renvoie-t-il ? Pourquoi l’eau est-il un élément si propre à l’horreur ? Et aussi, quel sens historique ce phénomène contient-il ? Ce succès n’est pas survenu n’importe quand, n’importe où. Quel lien le film de requin entretient-il avec les structures sociales et économiques ou l’état spirituel de l’époque à laquelle il se donne à voir? Si le documentaire aborde quelques-unes de ces questions, c’est en passant, et en privilégiant surtout les conditions de productions à Hollywood pour expliquer l’apparition et l’évolution de ce genre.
Il reste encore à analyser, un nouveau Roland Barthes ou un nouveau Claude Lévi-Strauss pourrait s’y coller, l’espèce de mythe dont Spielberg esquissa les grands traits, et que le cinéma américain ne cesse de bégayer depuis, en d’infinis variations.

(Compétition) – Amelia’s children – Réalisé par Gabriel Abrantes (Portugal, 2024)

Après avoir assisté au drame qui éloigne les deux bébé d’Amelia, on retrouve Edward et sa compagne Riley trentenaires épanouis à New York. Seule ombre au tableau : Edward s’interroge sur son passé et ses ancêtres.
Grâce à un test ADN, ce dernier retrouve la trace de son frère au Portugal. Le couple décide alors de prendre l’avion afin de rencontrer la mère d’Edward ainsi que son frère jumeaux Manuel.
A partir de là se mettent en place les tropes du genre : manoir isolé, voisins inquiétants et nuits agitées .
La mère d’Edward, ancienne beauté façon catalogue, a (très) mal vieilli et ressemble davantage à une chimère qu’à la femme cinquantenaire qu’Edouard a pu imaginer.
A partir de là, on pourrait s’attendre à ce que le réalisateur se serve du décor grandiose des forêts portugaises pour abîmer ce couple américain façon quaterback et pom-pom girl. Il n’en est rien.
L’angoisse monte progressivement à coup de visions cauchemardesques, de conversations volées et de veilles photos retrouvées mais le twist scénaristique est rapidement livré au spectateur et l’intégrité physique et psychique des personnages n’en semble qu’égratignée. On se contentera d’un léger frisson alors que les thèmes mis en place (sorcellerie, inceste) nous promettaient horreur et dégoût.
Même la relation sexuelle incestueuse prête d’avantage au rire, à peine gêné, qu’au malaise tant on reste distant face à cette accouplement mécanique sans passion ni fluide. Même Edward, en belle au bois dormant, n’en semble qu’à peine secoué.
Le rythme maîtrisé et quelques courses poursuites bien réalisées nous font passer un bon moment sans vraiment nous ébranler.

(Compétition) – When Evil Lurks – Réalisé par Demian Rugna (Argentine, 2024)

Deux frères, dans un coin paumé et jamais nommé de l’Argentine, découvre que l’une de leurs voisines cache un possédé (qui n’est autre d’ailleurs que son propre fils). Dans ce monde paysan argentin que le film réinvente intégralement, on s’effraye bien sûr de la possession mais sans trop s’en étonner pour autant. La décision est prise alors, sous la pression d’un autre voisin, d’éloigner le possédé, sorte de masse graisseuse pourrissant de l’intérieur, Mais ce geste, loin de résoudre le problème, va au contraire l’accentuer. Voici dès lors nos deux frères entraînés dans une tentative perdue d’avance d’échapper à un diable diffus et épidémique.
When Evil Turks est, jusqu’à ce jour, notre coup de coeur du festival, celui qui devrait gagner le prix principal, tant il surclasse les autres en style, en mise en scène et en ambition. When Evil Turks renouvelle radicalement le film de possession – genre qui s’était enfermé dans ses codes, et nous projette dans un univers où ce phénomène se trouve régi par des règles inédites. Alors que le film de possession, habituellement, se déroule à l’intérieur un espace déterminé, souvent celui de la famille, le mal y surgissant toujours dans le lieu le plus intime et connu, When Evil Turks nous conte, a contrario, l’histoire d’un mal qui s’étale, et de manière exponentielle. Dans ce monde d’où les Eglises ont disparu, où l’Etat est déliquescent et où les adultes semblent avoir perdu tout magistère moral, l’existence du mal, et du mal le plus radical, s’imposerait presque comme une évidence. Il n’y a rien pour le retenir, et il apparaît assez vite que le combat qui se mène contre lui, combat qui constitue l’intrigue du film, est voué à l’échec.
Le monde de When Evil Lurks est un monde déjà perdu. Le diable n’y fait que reprendre son dû. Il y est de plus en plus chez lui. Au fur et à mesure de l’intrigue, on découvre que chaque personnage est marqué d’une faute grave. Toutes les relations, même les plus pures en apparence, se révèlent souillées de quelque manière, et l’être le plus innocent, l’enfant, l’adjuvant le plus fidèle et efficace du démon. C’est un monde, par ailleurs, qui fonctionne selon des règles extrêmement précises et étranges, ce qui est une des grandes idées de ce film, et l’un des côtés par lequel il nous surprend et nous ravie le plus. Dans ce monde donc, l’enfance est a priori maléfique, il ne faut jamais, pour une raison inconnue, utiliser de lumières électriques, il ne faut pas employer non plus l’arme à feu contre le démon au risque de le démultiplier et de le renforcer, et, enfin, seule la témérité la plus inconsciente nous protège de lui.
Ajoutons encore ceci : Là ou classiquement l’exorciste est sans technique et s’en remet à Dieu, ici une forme de technique bizarre, ésotérique est la seule ressource des hommes dans un monde où Dieu et les églises sont morts, comme le disent à plusieurs reprises les personnages.
On pourrait encore lister toutes les grandes idées de ce film, et tout ce qu’il nous a inspiré de réflexion sur le mal, la sécularisation des sociétés modernes, le conflit des générations et la fin de l’homme. Disons aussi, qu’outre son originalité, When Evil Turks est continuellement terrifiant et angoissant, et ce, sans que le réalisateur n’ait eu tant que ça recours aux procédés convenues du film d’horreur (suspens poussif et surprise facile).
Ce film est si riche, si original, si puissant qu’il mérite à notre humble avis les hommages du jury.