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Revenir sur « Un siècle de cinéma américain en 100 films » (1930-1960)

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Benoît Gourisse, dans un imposant ouvrage de 620 pages publié aux éditions LettMotif, nous offre une traversée passionnante de trois décennies emblématiques du septième art. Il dresse un portrait complet des chefs-d’œuvre ayant marqué l’histoire hollywoodienne, tout en analysant les bouleversements artistiques, techniques et socioculturels qui ont façonné l’industrie du cinéma. 

Benoît Gourisse nous plonge d’abord dans le système des studios qui, à partir des années 1930, impose une vision industrialisée du cinéma. Paramount, Warner Bros ou MGM façonnent une esthétique homogène et une production standardisée fondée sur la répétition des genres : westerns, films noirs, comédies romantiques ou films d’aventures. Mais derrière cette mécanique se cachent des œuvres pionnières et mythiques.

Chef-d’œuvre absolu du cinéma d’aventure, King Kong incarne un véritable mythe cinématographique forgé ex nihilo par Merian Cooper et Ernest Schoedsack. Le film n’adapte aucune œuvre préexistante, mais crée de toutes pièces un personnage tragique et fascinant. L’auteur s’intéresse à l’Empire State Building comme symbole du pouvoir humain et évoque la prouesse technique du film, notamment l’animation en stop-motion qui donne vie à la jungle préhistorique et aux dinosaures.

Le cinéaste John Ford sublime de son côté le roman de John Steinbeck Les Raisins de la colère dans un récit où la route devient le symbole de la liberté entravée. À travers la figure de Tom Joad (Henry Fonda), Benoît Gourisse montre comment le film illustre la condition des laissés-pour-compte de l’Amérique en crise, en conservant une approche humaniste et visuellement magistrale. John Ford donne à voir un peuple en marche, entre errance et quête d’un avenir incertain, dans une mise en scène qui résonne avec les grandes fresques épiques.

Certains films de cette période deviennent des miroirs de leur époque, posant un regard acéré sur les injustices sociales, les rêves inaccessibles ou les dérives du capitalisme. C’est notamment le cas avec Charlie Chaplin et Les Temps modernes. Réalisé pendant la Grande Dépression, le film propose une satire poétique du monde industriel et des aliénations qu’il engendre. Le personnage de Charlot, iconique et résilient, se lance dans la quête d’une liberté individuelle face à un système oppressif. 

Avec Assurance sur la mort (1944), on a affaire au début de l’âge d’or du film noir. Le duo Billy Wilder-Raymond Chandler livre avec ce film un modèle du genre, où la femme fatale (Barbara Stanwyck) incarne la transgression morale ultime. Benoît Gourisse analyse la sophistication des cadrages, la profondeur de champ et l’utilisation du clair-obscur, tout en rappelant les affrontements avec la censure, dérangée par cette représentation amorale d’un crime passionnel. Ce film marque par ailleurs une étape importante en instaurant une narration non linéaire basée sur des flashbacks et des voix off.

Autre grand cinéaste convoqué : Joseph L. Mankiewicz, qui met notamment en scène une brillante réflexion sur le rôle des femmes dans une Amérique prospère mais conformiste avec Chaînes conjugales. La richesse des dialogues, l’ironie mordante et la complexité des relations humaines dépeintes dans le récit contribuent à interroger la vanité matérielle et les illusions entretenues par le modèle bourgeois de l’après-guerre.

Billy Wilder est à nouveau évoqué avec Boulevard du crépuscule, qui s’attaque aux coulisses du système hollywoodien. Gloria Swanson incarne une star déchue, prisonnière de sa gloire passée. Benoît Gourisse montre comment le décor devient un personnage à part entière, avec la demeure lugubre de Norma Desmond évoquant un mausolée. Wilder dénonce l’industrie du cinéma qui broie ses figures emblématiques, tout en rendant hommage à l’époque du cinéma muet. La figure de Joe Gillis (William Holden), scénariste désabusé, incarne quant à lui l’échec des rêves de grandeur.

Les pérégrinations continuent avec John Ford, qui déconstruit le mythe du pionnier avec La Prisonnière du désert, où John Wayne incarne un vétéran hanté par son passé. Benoît Gourisse met en lumière la complexité psychologique du personnage d’Ethan Edwards, les enjeux du racisme et de la loyauté familiale. Le réalisateur offre également une réflexion sur la violence inhérente à la conquête de l’Ouest et évoque les injustices subies par les peuples nomades.

Avec 12 hommes en colère, Sidney Lumet signe quant à lui un huis clos haletant qui interroge le principe du « doute raisonnable ». On s’attarde sur la mise en scène dépouillée et sur la transformation progressive des jurés, confrontés à leurs préjugés. Le film dépasse l’intrigue judiciaire pour devenir une métaphore des conflits idéologiques de la société américaine de l’époque.

Un siècle de cinéma américain en 100 films (1930-1960) nous promène ainsi dans le vieil Hollywood, classique et indémodable. C’est une œuvre analytique et érudite qui éclaire les mutations profondes du cinéma hollywoodien à travers des chefs-d’œuvre incontournables. Benoît Gourisse parvient à restituer l’effervescence et les contradictions d’une époque où les récits mythiques se mêlaient aux critiques sociales, tout en affirmant la puissance émotionnelle et esthétique du septième art. 

Un siècle de cinéma américain en 100 films (1930-1960), Benoît Gourisse
LettMotif, janvier 2025, 620 pages

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5

Ici (Here)

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Au-delà de son concept franchement original, cette BD de l’Américain Richard McGuire, touche-à-tout qui a apporté sa contribution à des films d’animation français, tient toutes ses promesses. L’idée (voir le titre) est de faire l’histoire d’un lieu, plutôt que d’un ou plusieurs personnages. L’album montre néanmoins une belle galerie de personnages, qui défilent dans ce lieu au fil des générations, même s’il ne faut surtout pas attendre de linéarité dans la narration. Elle est éclatée et, bien souvent, les époques se chevauchent.

Pour les personnages, on en voit dès les premières planches. Mais leurs silhouettes sont assez imprécises. C’est un peu déroutant au début, mais tout compte fait cela colle parfaitement avec le propos. La présentation est d’abord simple, avec le même lieu montré à différentes époques, une planche par double-page. Puis, des personnages dans le salon d’un pavillon anonyme. Discussion banale située en 1989, qui pourrait provenir plus ou moins de n’importe quelle époque.

Un choix aux effets puissants

Tout cela pourrait s’enchainer et créer l’effet recherché. Mais l’auteur a de vraies idées de mise en scène, puisqu’il utilise ensuite et très régulièrement sa double-page pour présenter simultanément plusieurs scènes à des époques différentes, parfois sous la forme de détails. L’effet est saisissant puisque de nombreuses situations se font écho. Les personnages restent peu définis, intervenant comme des silhouettes anonymes, montrant que nous les humains sommes, d’un certain point de vue, plus ou moins interchangeables. Ce n’est pas sans rappeler les impressions du film Koyaanisqatsi (Godfrey Reggio – 1982) les effets de ralenti ou d’accéléré en moins. Ce que l’auteur réussit de manière sidérante, c’est à replacer l’être humain dans sa situation d’élément éphémère dans un milieu qui le dépasse complètement. Le voilà remis à une place, mammifère certes un peu plus évolué que d’autres, mais à la longévité somme toute relative. L’album ne fait qu’évoquer prudemment le futur, mais il amène assez logiquement à envisager l’extinction de la race humaine comme un événement aussi probable et banal que la mort d’un être humain parmi une multitude. Quelques symboles matériels de notre civilisation actuelle sont ainsi présentés comme de simples curiosités, ce qui banalise les productions (matérielles et intellectuelles) de l’homme. Tout comme chaque individu, la race humaine peut aller à l’extinction et sombrer dans l’oubli.

Creusons un peu

Beaucoup de lecteurs y verront une réflexion vertigineuse, parce que c’est difficile de se voir comme un anonyme dans la foule. Beaucoup parce que le point faible de l’album est à mon avis ici… Ne montrer que des anonymes parmi les humains est sans doute un peu facile, car tous ne finissent pas dans l’oubli, tous ne se contentent pas d’une vie simple et anonyme, à entretenir des conversations futiles ou interchangeables. Ce choix de l’auteur est évidemment destiné à aller dans le sens de ce qu’il cherche à montrer. Il se montre certes un virtuose dans l’art de la narration et dans celui de remettre l’humain face à sa petitesse générale. A mon avis, il en fait quand même un peu trop. De plus, sa manière de montrer le passé et l’avenir lointains est un peu simpliste, même si ses dessins pleines pages sont de toute beauté. En fait, c’est étonnant, car il utilise un graphisme sobre pour tous ses décors intérieurs (et des couleurs de type pastel), alors qu’il se donne beaucoup plus de liberté quant au style et aux couleurs sur ses dessins qui s’écartent des époques qu’on peut se représenter.

Quelques points particuliers

D’autre part, Richard McGuire utilise certains procédés narratifs remarquables, notamment une façon d’intégrer des scènes où l’évolution se fait page par page façon flip-book et aussi des situations qui se font écho (pose sur un canapé par exemple). Enfin, non content de mettre en scène seulement des anonymes, il ne les représente quasiment que dans des situations banales, des moments oubliables. Les moments les plus mémorables sont des souvenirs en relation avec des relations sentimentales. Cela illustre de façon assez forte la croyance populaire (illustrée par des contes) comme quoi les lieux auraient une âme, les maisons conserveraient d’une façon ou d’une autre la mémoire de ceux qui l’auraient habitée.

Pour conclure

C’est donc un album très intéressant à plus d’un titre, au format inhabituel (largeur 17,3 cm, hauteur 24,4 cm) pour 304 pages, qui se parcourt assez rapidement pour laisser une impression beaucoup plus durable que ce qu’on pourrait imaginer en sachant qu’aucun personnage n’est spécialement mis en valeur, hormis cette maison construite sur un terrain ayant vu (et qui verra) passer d’innombrables générations, sans compter les animaux. A noter que cet album (Fauve d’Or – Angoulême 2016) a bénéficié d’une adaptation cinématographique récente : titre original Here (Robert Zemeckis – 2024) avec Tom Hanks et Robin Wright.

Ici, Richard McGuire
Gallimard Jeunesse : sorti le 29 janvier 2015 (publication originale en 2014)

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4

« La Marne » : fresque humaine et mécanique

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Avec La Marne : tenir à tout prix, quatrième volet de la série Les Grandes Batailles de chars, Vincent Brugeas, Marco Bianchini et Francesco Mercoldi nous plongent au cœur de la seconde bataille de la Marne, point d’inflexion de la Première Guerre mondiale. Alors que l’Allemagne mise tout sur son offensive du printemps 1918 pour écraser les Alliés avant l’arrivée en masse des troupes américaines, la France et ses alliés opposent une résistance acharnée.

Au cœur de l’album se trouve le Renault FT-17, ultime évolution de la stratégie et de la mécanique militaires. Conçu pour remédier aux impasses de la guerre des tranchées, ce char léger, doté d’une tourelle rotative et d’une meilleure mobilité, constitue un espoir pour Jean et ses hommes. Celui qui a participé à sa conception chez Renault voit d’ailleurs dans cet engin un lien symbolique avec sa défunte épouse Marie, qui prêtera son prénom au blindé. Cette machine, à la fois cercueil d’acier et protecteur des fantassins, reflète parfaitement l’ambiguïté de la modernité guerrière, capable de sauver ou de condamner, selon le camp dans lequel on se trouve.

Le choix de la forme épistolaire accentue la profondeur narrative de l’histoire, en mettant le lecteur en prise directe avec les état d’âme des personnages. Les échanges de lettres entre Jean, Marie, Francine et Abel structurent le récit et témoignent des liens qui unissent les personnages au-delà des lignes de front. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’Abel se soucie de la santé mentale de Jean, qui n’a plus rien à perdre et qui semble jouer son va-tout sur les champs de bataille. Les amitiés sont sincères, les griefs présents, et la guerre en conditionne les effets.

Les scènes de combat, justement, sont très bien illustrées, immergeant le lecteur dans le tumulte des explosions et des tirs croisés. Les vignettes saisissent à la fois l’intensité des affrontements et les silences lourds de signification à l’intérieur du blindé. Un contraste s’instaure en effet entre l’extérieur, ravagé par la guerre, et le huis clos du char, ce qui vient souligner une tension omniprésente.

Les auteurs parviennent à éviter l’écueil du simple récit héroïque en mettant en lumière les ambiguïtés morales de la guerre. La folie des batailles se traduit par la quête désespérée de certains hommes pour donner un sens à l’absurde. Le personnage de Jean, rongé par le chagrin, cherche presque inconsciemment à se fondre dans la mort pour rejoindre Marie. Mais la camaraderie, incarnée par Martial et Abel, joue un rôle crucial pour le maintenir en vie, l’empêchant de succomber à de quelconques pulsions sacrificielles. Cette relation fraternelle est au cœur du récit et le dispute à la logique guerrière. La Marne ne sacrifie pas les hommes sur l’autel de la guerre et trouve un parfait équilibre entre eux dans son récit.

Le dossier documentaire qui clôt l’album est une véritable plus-value pour les passionnés d’histoire militaire. En retraçant l’évolution des stratégies et des technologies liées aux chars, il éclaire les choix scénaristiques et replace l’épopée des FT-17 dans la chronologie des batailles décisives de la Grande Guerre. Finalement, avec ce qu’il faut de chair humaine, le récit interroge notre rapport à la guerre et à la mémoire, tout en rendant hommage aux « poilus d’acier » qui ont contribué à changer le visage des conflits modernes.

La Marne, Vincent Brugeas et Marco Bianchini
Glénat, janvier 2024, 64 pages

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3.5

« Liberté, Vérité, Démocratie » : un essai essentiel sur les nouveaux enjeux de la parole publique

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Dans Liberté, Vérité, Démocratie (Flammarion/Climats), Arnaud Esquerre s’attaque avec une clarté redoutable à l’un des dilemmes centraux de notre époque : comment préserver la liberté d’expression tout en évitant qu’elle ne se détruise elle-même ? Alors qu’on lit et entend souvent qu’« on ne peut plus rien dire » en démocratie, l’auteur retourne la question et observe que nous n’avons jamais disposé d’autant d’espaces pour nous exprimer, quitte à ce que certains d’entre eux s’érigent en lieux d’excès et de violence. Entre réflexions théoriques (Freud, Judith Butler) et analyses contemporaines (cancel culture, modération sur les réseaux sociaux, scandales religieux), ce court essai regorge d’exemples concrets qui nous invitent à repenser la place de la vérité en politique.

Dans un style clair et précis, Arnaud Esquerre pose un constat simple : le débat public est de plus en plus intense, mais il se heurte à la défiance, aux fausses informations et aux discours haineux. Pourtant, comme le note l’auteur, cet « embouteillage » d’opinions est aussi la preuve que la liberté d’expression n’a jamais été aussi grande. Cette liberté se confronte à des phénomènes qualifiés hâtivement de « censure » ou d’« autocensure », voire de cancel culture. L’essai met en perspective la façon dont certains groupes, qu’il s’agisse de dévots offusqués par une œuvre ou de personnalités qui se disent victimes du « wokisme », tentent périodiquement d’empêcher d’autres voix de s’exprimer.

Arnaud Esquerre revient sur des cas marquants, comme la contestation de statues célébrant des figures liées à l’esclavage, les affaires de « blasphème » dans le théâtre et l’art contemporain, ou encore la classification des films par les commissions de censure. Les exemples d’Orange mécanique de Stanley Kubrick ou de La Religieuse de Jacques Rivette rappellent combien l’opinion publique évolue, modifiant au passage la nature et l’étendue des interdits. Plus largement, l’auteur dévoile l’ambivalence du fonctionnement démocratique : une liberté d’expression sans limites n’est pas tenable, car elle peut alimenter la haine ou la violence, mais sa restriction doit être mesurée, au risque de menacer l’un des piliers du débat démocratique.

La grande force de l’ouvrage réside dans cette réflexion nuancée : il ne s’agit ni de proclamer que tout est permis, ni de renforcer un arsenal répressif qui étoufferait la discussion. Au contraire, Arnaud Esquerre invite à prendre conscience de l’enjeu essentiel de la vérité en politique. Les manipulations et les mensonges mettent à mal la cohésion sociale, mais le relativisme, pour autant, n’est pas un ennemi absolu : il nourrit la recherche et le progrès des idées, à condition de ne pas renoncer à la confrontation rigoureuse des faits.

« Nous vivons dans des sociétés où il est difficile de vivre avec une grande liberté d’expression. Pour continuer à jouir d’une telle liberté et l’accroître encore, il nous faut un espace public permettant de la garantir. Le paradoxe est que le maintien de cet espace public, sa survie, tiennent à des restrictions de cette liberté, et que la plus complexe d’entre elles, qui ne peut être tracée qu’au cas par cas, de façon précaire, est celle du respect de la vérité en politique. »

En une centaine de pages, l’auteur propose ainsi une synthèse fouillée des tensions qui traversent nos sociétés. Liberté, Vérité, Démocratie est un livre bref mais percutant, qui interroge la solidité de nos droits fondamentaux face aux bouleversements actuels. Une lecture indispensable pour quiconque souhaite comprendre pourquoi, à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, réaffirmer la liberté d’expression ne peut se faire sans défendre, dans le même mouvement, la vérité en démocratie.

Liberté, Vérité, Démocratie, Arnaud Esquerre
Flammarion/Climats, janvier 2025, 144 pages

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4

« L’Enfantôme » : le spectre social

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Les éditions Glénat publient L’Enfantôme, de Jim Bishop, un récit à hauteur d’adolescents évoquant les thématiques de la pression scolaire, du harcèlement et de la réalisation personnelle.

« Le boutonneux » n’est pas tout à fait le genre d’élève qu’un professeur apprécie avoir en face de lui. Effacé, peu concerné par les cours, il troquerait volontiers les salles de classe pour les rayonnages d’un magasin de jeux vidéo. C’est justement ce qui l’amène dans le bureau du conseiller d’orientation, en même temps qu’une ado punkoïde admiratrice de mangas, Mims. Là-bas, ce qu’on leur annonce fait froid dans le dos : en cas d’échec scolaire en fin d’année, ils devront subir les foudres de leurs parents. Ce n’est pas d’un courroux passager qu’on les menace, mais bien de… mort !

Désormais unis face à l’adversité, les deux personnages s’éveillent l’un à l’autre. Une amitié sincère se noue entre eux, notamment grâce à leur passion commune pour le dessin. Mais malgré leurs efforts, ils ne parviennent pas à remplir leur part du contrat et s’exposent donc à la vengeance, irrémédiable et définitive, de leurs parents. La satire est évidente, et c’est par ce biais que Jim Bishop entend dénoncer un système conformiste qui tend à étouffer les individus et à réprimer leur individualité.

Dans L’Être et le Néant, Sartre écrit : « L’enfer, c’est les autres. » Cette phrase, souvent mal comprise, ne signifie pas que l’autre est intrinsèquement mauvais, mais plutôt que son regard nous fige dans une identité qui peut nous emprisonner. De la même façon, dans L’Enfantôme, le « Boutonneux » vit sous le poids constant d’un regard extérieur qui le définit comme un raté, un « nul ». Les moqueries de ses camarades et les attentes écrasantes de ses parents construisent une image de lui-même qu’il finit par intégrer et subir au plus profond de son être. Ce « soi-aliéné » se traduit, au fil des pages, par une incapacité à se percevoir autrement que par le prisme des autres.

Preuve en est : la cape qu’il porte à l’âge adulte. Elle agit à la fois comme protection contre les jugements et affirmation d’un refus d’être exposé aux normes imposées. Cette cape incarne un paradoxe sartrien : pour fuir le regard, on se cache, mais ce geste même est un aveu de l’importance que ce regard continue de posséder. Le personnage porte ainsi en lui une tension permanente, autour de laquelle Jim Bishop construit son récit. Mais pas seulement. 

Car L’Enfantôme fait du conseiller d’orientation, bientôt devenu principal, l’incarnation de la déshumanisation d’un système scolaire fondé sur la performance et la conformité. À travers sa menace radicale de mort envers les élèves en échec, Jim Bishop métaphorise la pression institutionnelle et parentale exercée sur les jeunes pour qu’ils répondent aux standards normatifs. Cette caricature extrême met en lumière la violence symbolique que subissent des adolescents encore en quête d’identité dans un cadre qui privilégie le rendement au détriment de l’épanouissement personnel.

L’Enfantôme apparaît ainsi comme un récit moderne s’inscrivant dans une trilogie thématique consacrée à l’enfance, comprenant déjà Lettres perdues et Mon ami Pierrot. Il évoque, par le biais du fantastique, et parfois de l’horrifique, les difficultés d’intégration, les carcans du système éducatif et la quête de soi. Pas des plus accessibles, malgré la clarté de son propos, il n’en demeure pas moins pertinent et réussi.  

L’Enfantôme, Jim Bishop
Glénat, janvier 2025, 224 pages

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3.5

« La Veuve » : une femme dans l’immensité des Rocheuses

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Dans La Veuve, Glen Chapron adapte avec maestria le roman de Gil Adamson et plonge le lecteur au cœur d’une cavale haletante et poignante. Entre paysages grandioses et périls incessants, le destin de Mary Boulton, jeune veuve meurtrière fuyant ses bourreaux dans les montagnes canadiennes, s’érige en une ode à la survie et à l’émancipation féminine. 

Aussitôt l’ouverture, le lecteur est confronté à l’urgence de la fuite. La jeune Mary, transie de froid, arpente les Rocheuses vaille que vaille, pour échapper aux frères de son défunt mari, bien décidés à venger la mort de ce dernier. Le décor est rapidement planté : une nature indomptable, vaste et hostile, théâtre d’une traque motivée par la vengeance et la survie. Mary est un personnage féminin fort : elle lutte à travers les vallées glaciales et les forêts denses, et pas seulement contre ceux qui la pourchassent, puisqu’elle doit composer avec la douleur et le poids d’un deuil inconsolable.

Au cours de cette traversée éprouvante, Mary croise des personnages hauts en couleur, qui jalonnent son parcours et jouent un rôle décisif dans sa reconstruction. Certaines relations vont être marquées par une complicité rare, d’autres vont laisser entrevoir l’espoir d’une vie plus douce, même si les moments de répit demeurent éphémère. Mary, quant à elle, supporte autant de fragilité que de détermination ; elle semble partagée entre un désir de lien et une solitude presque nécessaire.

Le choix du noir et blanc magnifie l’intensité dramatique de l’histoire. Par un jeu de contrastes savamment maîtrisé, il donne vie aux immensités glacées et aux sombres recoins des forêts. Les lavis subtils et les encrages appuyés insufflent une réelle poésie à l’ensemble. Dans des détails fugaces, l’auteur et dessinateur restitue la peur, le soulagement ou la détermination. Il donne corps, avec talent, à une sorte de western féministe où l’héroïne bat en brèche les règles tacites d’une société patriarcale qui pardonne tout aux hommes : la violence, l’indifférence, la trahison…

Comme pour mieux affirmer sa filiation au genre, La Veuve fait de la vengeance le moteur de son récit. Il y a d’ailleurs un peu du True Grit des frères Coen dans l’album, notamment à travers les similitudes entre Mary et Mattie. Les codes sont cependant renversés : ici, l’héroïne n’est autre qu’une femme en quête de sa propre voie, refusant de se laisser enfermer dans des rôles imposés. Cela apparaît de plus en plus clairement à mesure que les révélations, très progressives, adviennent.

Avec cette adaptation du roman de Gil Adamson, Glen Chapron signe une œuvre entre ombre et lumière, désespoir et renaissance. La Veuve mêle la beauté des grands espaces et la violence des passions humaines. Le cheminement de Mary Boulton résonne dans ce contexte comme une ode à la résilience et à la capacité de chacun de réécrire sa propre histoire.

La Veuve, Glen Chapron 
Glénat, janvier 2025, 176 pages

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4

« La Mécanique » : vertigineuse noirceur

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Dans un univers dystopique parfois suffocant, La Mécanique présente une humanité en déroute. Premier volet d’une série signée Kevan Stevens et Jef, « En moi le chaos » plonge le lecteur dans une mégalopole glaçante, où la technocratie et la criminalité se disputent le contrôle des lieux, tandis qu’une drogue musicale dévastatrice nommée « Blast » se répand dans les rues comme une traînée de poudre. 

Dans une mégapole futuriste aux allures de fin du monde, le Mayor, implacable, se pose en gouverneur tyrannique. Cloîtré dans un penthouse qui surplombe la misère humaine, il observe depuis son balcon un camp de réfugiés entassés aux portes de la ville, soumis à une répression féroce. Dès les premières pages, la typologie des personnages fait son œuvre : d’un côté la puissance, de l’autre la détresse ; la première a la seconde au bout de son fusil.

L’imagerie dystopique déployée par Kevan Stevens et Jef convoque bon nombre de références, dont Blade Runner et Akira. On a aussi droit à une cité verticale aux accès limités, avec des niveaux renvoyant au pedigree de ceux qui les fréquentent, ce qui peut rappeler L’Incal de Moebius. C’est dans ce cadre que s’épanouit un récit choral, complexe, parfois obscur, habité par des personnages dont les quêtes personnelles s’entrelacent dans une sorte de ballet tragique. Le Mayor incarne la décadence et la folie d’un pouvoir absolu, obsédé par la violence. À l’opposé, sa fille Safir exprime un besoin évident de liberté et de rébellion face à l’autorité paternelle. Son lien protecteur avec son frère handicapé l’humanise encore davantage.

L’idée d’une drogue musicale comme le « Blast » enrichit la réflexion sur la dictature culturelle et la privation de liberté. Interdire la musique physique, symbole de l’expression individuelle, revient à éradiquer toute forme de mémoire et de subversion. Cette dystopie musicale fait écho à Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, où les autodafés de livres signaient l’éradication de la pensée critique. Dans La Mécanique, le « Blast » devient le dernier refuge des âmes en quête de transcendance dans une société gangrenée par la surveillance. Le trait nerveux de Jef lui donne corps avec des décors oppressants et beaucoup de détails immersifs, qui renforcent l’ambiance claustrophobe d’une cité où l’humanité est écrasée sous le poids du béton et du métal.

La Mécanique conserve des zones d’ombre mais interroge déjà des problématiques contemporaines comme les crises migratoires, amplifiées par le dérèglement climatique, ou les inégalités économiques, auxquelles renvoient l’opulence des élites et la détresse des exclus. Ce premier tome passe aussi par un musicien dissident, migrant opérant clandestinement lors de soirées érotiques. Foisonnant, sombre, « En moi le chaos » trouvera sans mal sa place dans le paysage de la science-fiction contre-utopique. 

La Mécanique, Kevan Stevens et Jef 
Soleil, janvier 2025, 84 pages

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3.5

Wolf Man : la nuit des chasseurs

Les films de monstres continuent d’envahir les salles à coups de crocs. Ce fut récemment le cas avec The Substance ou le dernier remake de Nosferatu, quand ils ne sont pas relégués à la VOD comme La Bête enfouie. Wolf Man s’inscrit donc dans cette continuité. Cette nouvelle adaptation, stimulée par des idées visuelles et sensorielles intéressantes, ne parvient pourtant pas à concilier ses envies de frissons et de tragédie familiale.

Synopsis : Et si quelqu’un que vous aimiez devenait autre chose ?

Maillon indispensable aux succès de James Wan avec Saw, Dead Silence et Insidious, puisqu’il en a été le scénariste, Leigh Whannell s’est rapidement affirmé comme un technicien accompli derrière la caméra. En apprenant beaucoup de Wan, il se familiarise avec la réalisation sur le troisième chapitre d’Insidious, avant de confirmer son savoir-faire avec Upgrade, un vigilante movie plus audacieux et spectaculaire que ne peut être un épisode trop lissé de John Wick. Il y utilise le langage de la science-fiction pour mieux caractériser son personnage principal, mutilé et profondément traumatisé. Il n’est donc pas étonnant qu’on le courtise ensuite afin de restaurer l’honneur des monstres popularisés par Universal, sous la tutelle de Blumhouse.

Le réalisateur australien propose alors son reboot d’Invisible Man, porté par Elisabeth Moss, où il réinterprétait les capacités de l’homme invisible pour en faire une étude psychologique à travers l’emprise masculine et toxique dans un couple. Le résultat a convaincu et a confirmé une volonté de prendre de la distance avec des modèles franchisés, comme lorsque Universal Pictures souhaita relancer le cycle des monstres avec Dracula Untold en 2014, puis La Momie trois ans plus tard, dans l’objectif d’aboutir à une itération de La Ligue des gentlemen extraordinaires, ou simplement des Avengers. Aujourd’hui, le défi reste dans la même veine : réintroduire un monstre bien connu des mythologies et autres folklores, en laissant une tragédie familiale et intime guider le spectateur à travers un bain de sang inévitable.

Animal Kingdom

La bête du Gévaudan, Le Chien des Baskerville, Hurlements, Cujo ou autres sagas populaires (Harry Potter, Twilight, Underworld)… Il existe suffisamment de variantes de canidés qui ont désormais leur place dans les récits de fiction, plus ou moins dans une tonalité fantastique. Celle du loup-garou est la plus populaire, car il est bien connu qu’aux soirs de pleine lune, la malédiction des lycanthropes s’active, décuplant et libérant ainsi toute la bestialité des hôtes. C’est en tout cas ce qui préoccupe Whannell dans la représentation de sa créature, ou plutôt du père de famille qui se métamorphose et qui perd peu à peu toute son humanité. Comment protéger sa famille du danger de l’extérieur comme de l’intérieur dans ces conditions ? Personne n’avait prévu que des vacances dans la maison d’enfance de Blake (Christoplher Abbott) tournerait aussi mal. Une créature rode autour de leur refuge, tandis qu’une nouvelle menace se profite de l’intérieur. Le père voit rapidement son apparence et ses aptitudes changer…

Le moment le plus attendu reste la transformation physique de l’hôte, prouesse maintes fois imitée mais qui égale rarement celle du Loup-garou de Londres. Whannell n’est pas dupe sur ce point et contourne cette attente en laissant lentement Blake perdre pied sur son identité et son humanité. De fait, cela rend sa chute beaucoup plus tragique, car tout l’enjeu de son arc réside dans son endurance et dans son amour pour sa famille. En adoptant son point de vue, la photographie de Stefan Duscio nous immerge dans les nouveaux sens de Blake, de sa nyctalopie à son instinct de chasseur. Quant à Whannell, il se saisit de cette faculté pour mettre le doigt sur l’incompréhension verbale entre le père et son épouse, afin d’accentuer les failles de leur couple. Sans non plus dépendre de cette démarche innovante, les comédiens ont beaucoup à exprimer par le non-dit. Malheureusement, le drame familial se fait rapidement écraser par la dimension survivaliste du film, dans tout ce qu’elle a de plus cru à nous offrir. L’économie des effets spéciaux par des effets pratiques et un décor rural néo-zélandais nous convainc, malgré des défauts d’écriture et de rythme. Ce qui est fatal dans un huis clos de cette envergure, car la plongée dans l’angoisse ne mise que sur l’attente et le hors-champ, à tel point que la chute horrifique n’est pas à la hauteur de ces avant-goûts psychologiques. Ce qui peut paraître bancales dans cette histoire était pourtant l’un des points fort de Invisible Man.

Au clair d’une demi-lune

Pour compenser le tout, le récit hérite ensuite d’une narration miroir sur la relation père-fils en introduction et mère-fille en conclusion. Cependant, l’observation s’arrête là car le film reste avare en dialogues, ce qui ne peut que limiter les évolutions de personnages lorsque toute l’intrigue se déroule pendant son seul acte nocturne. Charlotte (Julia Garner) et Ginger (Matilda Firth) partagent assez peu de choses pour que les démonstrations d’instincts protecteurs de la mère en deviennent artificielles. Certaines réactions nous donneraient presque à y voir de la bisserie de luxe, mais rien d’aussi accablant que le divertissement décérébré et anachronique du Loups-garous sur Netflix, fort heureusement. La famille et l’amour ont toujours été de précieux carburants pour générer de l’empathie pour les personnages. Comme pour le Wolfman porté par Benicio del Toro et Anthony Hopkins, ce film reste maladroit avec ces notions. En revanche, celui de 1941 possède une puissance émotionnelle encore intacte aujourd’hui, contribuant ainsi à son succès public et critique. Il est malheureusement regrettable que cette ultime version de Wolf Man assure un divertissement correct, sans prise de risques. Ou plutôt sans exploiter ses brillantes idées jusqu’au bout.

Tandis que The Bride, relecture La Fiancée de Frankenstein écrite et réalisée par Maggie Gyllenhaal, devrait arriver en salles l’automne prochain, Whannell nous convainc que de nouvelles approches contemporaines sont possibles pour les monstres emblématiques d’Universal, soit en préservant un climax anxiogène autour d’un drame familial comme ici avec Wolf Man, ou en détournant les shots d’adrénaline et les giclées de sang comme dans l’amusante Abigail (remake de La Fille de Dracula). Qu’importe la voie à suivre pour peu qu’elle reste cohérente et assumée, car il ne nous reste qu’une amère saveur de déception dans ce petit film aux grandes ambitions.

Wolf Man – Bande-annonce

Wolf Man – Fiche technique

Réalisation : Leigh Whannell
Scénario : Leigh Whannell, Corbett Tuck, Lauren Schuker Blum et Rebecca Angelo, d’après le scénario du film Le Loup-garou écrit par Curt Siodmak
Interprètes : Christopher Abbott, Julia Garner, Matilda Firth, Sam Jaeger, Benedict Hardie, Ben Prendergast, Zac Chandler, Beatriz Romilly, Milo Cawthorne
Photographie : Stefan Duscio
Décors : Ruby Mathers
Costumes : Sarah Voon
Montage : Andy Canny
Musique : Benjamin Wallfisch
Producteur : Jason Blum
Producteurs délégués : Ken Kao, Beatriz Sequeira, Melanie Turner, Leigh Whannell
Production : Blumhouse Productions, Motel Movies
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 1h43
Genre : Épouvante-horreur, Fantastique, Thriller
Date de sortie : 15 janvier 2025

Wolf Man : la nuit des chasseurs
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2.5

Théâtre : Le Petit musée des horreurs (dites) ordinaires de Fanchon Guillevic

Maison du théâtre d’Amiens, vendredi 10 janvier à 20h30, une femme s’approche de nous et nous invite à la suivre dans un musée d’un genre nouveau, un musée qui expose des horreurs qu’on dit ordinaires mais qui ne devraient jamais l’être. Avec calme, force et détermination, et une bonne dose d’empathie et de bienveillance, Fanchon Guillevic nous guide à travers trois tableaux inspirés de faits divers autour des violences faites aux femmes, qui racontent trois féminicides. Les corps sont là, tels des tableaux qui s’animent pour dire la violence, la mort et l’effacement par une société qui ne sait plus quoi faire et où regarder. Suivez le guide et découvrez : La Danseuse, un samedi soir. La Noyée, un jeudi après-midi. L’Errante, un dimanche matin.

C’est un corps déjà mort qui glisse vers le public, doucement, mais avec toute la violence vécue et reçue. Pourtant, ce sont des corps encore vivants et bientôt conscients qui se serrent les uns contre les autres ou presque et suivent la guide de ce musée-spectacle qualifié « d’utilité publique » en préambule. La déambulation commence dans le hall d’un théâtre, ce pourrait être dans la rue, dans une maison, qu’importe, il faut juste ouvrir les yeux, et accepter de voir la réalité en face. La chute du corps mort d’une femme est le premier tableau de cette œuvre visuelle et sonore. On y trouve toujours un homme aux platines. Cet homme représente aussi l’auteur de violences, présenté, non sans ironie noire, comme un artiste, références à l’appui, dont l’œuvre mortifère s’éveille sous nos yeux avant de lentement disparaître, mourir.

Le deuxième tableau nous mène, hasard du lieu ou beauté cruelle de la mise en scène, dans une cave voûtée. La guide, qui est aussi la metteuse en scène de la pièce, nous invite d’un simple « on y va ? » à la suivre encore. Dans une lumière bleu-vert, nous voilà de nouveau face à la violence, là encore représentée par un corps qui lentement échappe au monde des vivants. L’image est d’une grande puissance quand le spectateur pénètre dans la cave et aperçoit cette femme figée, telle une gisante pourtant encore debout, presque une statue à vénérer. A ses pieds pourtant nulle offrande mais une mort prochaine, là encore de la violence d’un homme. Fanchon Guillevic propose des images fortes, conçues comme des tableaux et avec sa voix en direct ou enregistrée raconte la violence banalisée.  Racontée et présentée ainsi, ces histoires prennent toute sa force, leur horreur est palpable, réelle.

Après un troisième tableau qui pourrait se dérouler dans le décor d’un appartement bourgeois, où un corps sans âge et presque nu déambule et se tord au rythme des sévices physiques et moraux subis, la guide nous mène vers un SAS. Un lieu sécurisé et bienveillant, qui est à la fois dans et hors du spectacle) où des voix s’élèvent alors que la guide s’efface pour laisser le temps à chacun de se remettre – si tant est que cela soit possible – ou de coucher des mots dans un livre noir. On peut raconter en détails la création théâtrale et les tableaux-performances car tant qu’ils n’ont pas été vécus dans ce petit comité de spectateurs (une quinzaine), il est difficile de raconter l’émotion ressentie. Rien ne devrait être ordinaire dans ce qui est montré, raconté, mis en sons, pourtant cela fait forcément écho à une histoire vécue par soi ou un(e) proche, une histoire entendue de vive voix ou dans un espace médiatique. C’est le mal qui semble se banaliser et pourtant, non, car Fanchon Guillevic nous invite à se demander collectivement et intimement : « que fait-on ? ».

Éveiller les consciences n’est pas une mince affaire, montrer les corps sans un recours au spectaculaire, à la violence explicite ou au glauque, est d’une intelligence rare. Ce petit musée devrait réellement exister, devenir grand, en tout cas s’exposer partout comme s’étalent déjà sur nos murs les mots des colleuses, comme une preuve de sororité, ou plutôt d’humanité, et de volonté de combattre un système qui accepte, banalise et permet ces violences, et de ne jamais oublier cette phrase d’Adèle Haenel qui résonne quand le public est dans le SAS : « les monstres ça n’existe pas. C’est notre société. C’est nous, nos amis, nos pères. »

Quelques mots pour prolonger ce Petit musée des horreurs (dites) ordinaires

Les journaux parlent de moi
L’actualité fait de moi un fait divers
Mon corps est devenu immense
Il prend toute la place
Ils déplacent mon corps
Elles pleurent en pensant à moi
Ma mère raconte mon enfance
Ma fille dénonce mon absence
Mes trop rares amis culpabilisent
Qui n’a rien vu, qui n’a pas voulu voir ?
Je n’ai pas su dire, pas les mots
Je suis une statistique affichée
sur les murs de la ville
Je ne suis pas une femme forte
Je ne suis pas une combattante
Je ne deviendrai jamais une vieille femme
Je suis un corps mort qui ne cesse pas de mourir
Un coup, deux coups, trois coups, je suis une chute
Je suis une femme domestique et bien élevée
Je suis une bonne élève qui écoute son maître
Je suis un nom qu’on scande pour faire sororité
Je suis une victime de féminicide
Je ne veux pas être l’élégance et la féminité
Je suis sa femme ou bien sa chose
En société, je suis souriante et joyeuse
En aparté, je suis silence et sourire
En appartement, je suis soumise et fragile
Je suis aussi une mère et une fille
J’ai été une enfant aimée, choyée
Je suis une ancienne amoureuse
Je ne suis plus rien
Je suis une femme
Je suis un être humain
J’ai existé
Je voulais vivre
Où suis-je désormais ?
Que ferez-vous ensuite ?

Le Petit musée des horreurs (dites) ordinaires : Teaser

Le Petit musée des horreurs (dites) ordinaires : Fiche technique

Création théâtrale, déambulation et tableaux performatifs, programmés en partenariat avec Le Tas de Sable – Ches Panses Vertes, Centre Nationale de la Marionnette.

Écriture, scénographie, mise en scène : Fanchon Guillevic
Interprétation : Marie Belingheri, Timothée Drelon, Leïla Charene, Vincent Lengaine, Amandine Testu, Romain Simon et Fanchon Guillevic
Création sonore : Timothée Drelon, Vincent Lengaine et Romain Simon
Création costumes et maquillage : Marie-Marie Blondiot
Création des dépliants sérigraphiés : Laure Bignon
Durée : 45 minutes
Création : 2023

Le hasard merveilleux : les jeux de l’exil et du hasard

Dans une mise en scène alerte, gaie et généreuse signée Laurent Natrella, Le Hasard Merveilleux — écrit par Jean-Christophe Dollé (L’oreille absolue) et interprété par Brigitte Guedj — offre un objet théâtral envoûtant, entre rêve et réalité, réminiscences et imaginations, souvenir et présent.

Avec une immense délicatesse, et une volupté joyeuse de jeu, Brigitte Guedj incarne cette héroïne et héraut de la paix, Sylvie, entraîneuse de l’équipe de handball d’Aubervilliers. Elle transporte le spectateur dans cette Algérie native, ou fantasmatique, agissant à rebours des petits cynismes et des médiocres haines, portant en elle les accents d’humanité et les ailes de la réconciliation. C’est « ce rêve de réconciliation » entre les religions, entre les hommes et les femmes, entre les cultures et les déchirures, au plus profond de l’intime d’un être et d’une histoire, que raconte ce spectacle. Les spectateurs, transformés en assemblée de rêveurs, aux portes de la paix perpétuelle.

Sur scène, la comédienne, avec une sobriété de détails et d’artifices, fait de sa voix changeante le réceptacle d’une tribu de spectres et de leurs souvenirs, une chambre d’écho de tous les personnages qu’elle se remémore. Elle explore toutes les palettes et couleurs, oscillant entre l’évocation et l’incarnation.

Écrit pour Brigitte Guedj, Le Hasard Merveilleux réinvente, dans le creuset subtil de sa mémoire, et la joie savoureuse de ses métamorphoses vocales, les espérances et sensations, tonalités et émotions de cette femme exilée, sensible et bouleversante. « Quoi de mieux qu’un rêve, pour semer en nous cet espoir de réconciliation entre les peuples ? »

 

 

La ligne de vie : raccourcie, celle de Corto ?

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Dans une période située en 1927-1928, Corto Maltese se trouve au Mexique, en pleine révolte des cristeros. Une rapide recherche nous apprend que les historiens désignent par Guerre des Cristeros un soulèvement de chrétiens persécutés allant du 3 août 1926 au 21 juin 1929.

Corto achève de retaper un navire qu’il baptise La Niña de Gibraltar en hommage à sa mère, quand Bouche Dorée vient le trouver. Elle se prétend disposée à lui rembourser la dette qu’elle a contractée auprès de lui, s’il réussit à récupérer la collection d’objets d’art en jade d’un archéologue nommé Edward Herbert Thompson qui pille depuis des années la cité maya de Chichen Itza. Mais comme lui répond justement Corto, il n’est pas un voleur. Finalement, celui-ci devra juste se faire passer pour le représentant d’un musée européen afin de gagner la confiance de Thompson et lui acheter sa collection. La conversation dévie ensuite et Bouche Dorée annonce à Corto « Pour une raison que j’ignore, ta ligne de vie est en train de s’écourter » ce à quoi il répond par une boutade qui incite Bouche Dorée à ajouter « Écoute, Corto, je ne plaisante pas ! La mort te guette et elle parle espagnol. » Cela n’inquiète pas Corto outre mesure. Toujours est-il qu’il joue le jeu pour trouver ce Thompson et parvient, malgré un anonymat qui tourne court, à le convaincre de lui céder sa collection de jade. Voilà un début d’album (24 premières planches, sur un total de 78) particulièrement séduisant.

Corto Maltese par Pellejero et Diaz Canales

La suite nous vaut quelques péripéties bien dans le style des aventures de Corto Maltese, aussi bien pour le dessin de Rubén Pellejero que pour le scénario de Juan Diaz Canales. Cependant, il faut bien dire que cette série comme d’autres (dernier exemple en date : Blake et Mortimer) dont le ou les auteurs historiques ont disparu, par souci éditorial (faire vivre la série, comme on dit), se poursuit par de nouveaux auteurs respectant une sorte de cahier des charges. Autant dire qu’avec cet épisode, Pellejero et Diaz Canales appliquent ce principe de belle façon, en respectant le caractère de Corto, en lui faisant côtoyer des personnages déjà familiers de la série avec d’autres issus de la réalité et en le plaçant dans une région agitée politiquement (notre marin adore soutenir les mouvements révolutionnaires) et dont le passé remonte si loin qu’il est assorti de vestiges architecturaux et artistiques. Si les auteurs n’affichent pas une culture du niveau de celle d’Hugo Pratt, ils suivent son exemple de manière convaincante, pour un album agréable aussi bien pour les yeux que pour l’intellect (avec un soupçon d’ésotérisme et d’onirisme). La différence se sent au niveau des textes qui racontent le Mexique et ses particularités historiques, car l’album se lit assez rapidement et non sans plaisir il faut le reconnaître. Mais, il faut bien se faire à l’idée que si Pellejero et Diaz Canales imaginent de nouvelles aventures de Corto Maltese, ce qu’ils proposent est bien leur Corto Maltese, celui dont ils se sont fait une image d’après leurs lectures. D’ailleurs, pourrait-on faire du Corto Maltese en 2024 comme Pratt le concevait dans les années 1960-1980 ? Finalement, ses albums appartiennent à la période de leur conception. Quant à Pellejero, il aime les ambiances aux couleurs vives (à noter que l’épisode est également commercialisé dans une version en noir et blanc, sous un format légèrement supérieur). C’est une des différences fondamentales qui sautent ici aux yeux, puisque Pratt concevait d’abord ses albums en noir et blanc et ne passait à la couleur qu’avec une technique d’aquarelliste. Alors, même si l’éditeur assume son choix de poursuivre la numérotation des albums à la suite de ceux de Pratt, je considère que ceux signés Pellejero et Diaz Canales pourraient correspondre à une nouvelle série, comme certains éditeurs le font sur des publications de périodiques. D’ailleurs, cela correspondrait à cette façon de considérer ceux signés Bastien Vivès et Martin Quenehen plutôt comme des hors-série, parce que le style de dessin s’écarte trop de la manière Pratt.

L’esprit Corto Maltese

Revenons maintenant sur la ligne de vie de Corto qui fait le titre de l’album et dont Bouche Dorée annonce qu’elle se raccourcit. On pouvait en attendre une façon de nous préparer à la mort de Corto. Après tout, ses aventures l’ont conduit à bien des endroits et à différentes époques, pour un « vécu » bien rempli. Bien entendu, il n’en est rien. Et on peut même refermer l’album en se demandant ce qu’il faut penser de la réflexion de Bouche Borée : vision ou bluff ? Elle pouvait tout simplement chercher à titiller Corto pour l’inciter à bouger, agir selon son plan à elle. A mon avis, ce qui décide Corto à accepter sa proposition, au-delà de la récupération de la collection de jade de Thompson, consiste à en faire un trésor de guerre, pour soutenir l’action des cristeros. Soit quelque chose qui correspond bien à la mentalité générale de Corto l’aventurier. Enfin, que serait Corto Maltese sans son faire-valoir qu’est Raspoutine ? Il apparaît ici dans un rôle astucieux puisqu’il se rapproche de ce qu’était le personnage historique. Par contre, il apparaît bien gentil et inoffensif dans cet épisode.

La ligne de vie : Corto Maltese 17 – Rubén Pellejero (dessin et couleurs) ; Juan Diaz Canales (scénario) ; Traduit de l’espagnol par Hélène Dauniol-Remaud
Casterman : sorti le 30 octobre 2024

Au travers du rayon, de la fiction à la réalité ou inversement

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Avec Au travers du rayon la dessinatrice Aude Bertrand montre les liens qui rapprochent la BD du cinéma, mais pas de la façon qu’on pourrait attendre. En effet, elle raconte à sa manière l’histoire de Jeanne qui étudie le cinéma dans un but bien précis.

C’est l’été (août) et la ville est à peu près déserte. Jeanne, étudiante autodidacte décontractée occupe la loge de concierge d’un immeuble pour régler les affaires courantes. Situation banale, sauf qu’elle s’intéresse de près au cinéma, au point de chercher la littérature qui l’aborde de façon théorique. Elle découvre ainsi le terme de métalepse qui signale l’interaction entre deux univers narratifs. Elle lit aussi des considérations telles que « Un film n’est pas fait pour une promenade des yeux, mais pour y pénétrer, y être absorbé tout entier » et « … ainsi que la persona de l’acteur qui vient infuser le personnage. Ce phénomène crée alors une passerelle dans la diégèse du film. » Elle a également l’occasion de voir Le dernier rayon (Romain Fricaud – 2014) court métrage inspiré par Le rayon vert (Eric Rohmer – 1986) film inspiré du roman éponyme de Jules Verne qui brode sur un phénomène optique situé à la limite entre la réalité et les croyances populaires. Jeanne en arrive à la conclusion que la vision de ce rayon vert permettrait de lire dans ses propres sentiments et dans ceux des autres. Surtout, elle se met en tête qu’il doit être possible d’interpénétrer une autre réalité que la sienne, à savoir celle d’un film. D’autre part, après discussion, le caissier du cinéma lui conseille de s’intéresser au film Fragment d’un soir qui lui fait exactement l’effet qu’elle cherche. Il faut préciser qu’elle entretient une relation particulière avec un homme qu’elle retrouve régulièrement, alors qu’il s’assoit toujours à la même place sur un banc. Le dialogue est alors quelque peu surréaliste, ce qu’on a observé dès les deux premières planches de l’album.

Lecture d’image et références

Nous avons donc affaire à une BD qui sort de l’ordinaire, ce qui apparaît dès l’illustration de couverture qui réussit astucieusement à faire sentir ce que Jeanne cherche à faire. Ainsi le titre apparaît-il en blanc sur fond rose clair et il faut vraiment faire un effort pour le trouver. Jeanne elle-même est représentée en couleurs avec son ombre juste derrière elle, portée sur un mur où on projette l’image de l’homme assis sur son banc. Sur le T-shirt de Jeanne, une large rayure horizontale fait le prolongement du banc, de façon à créer un doute : cette bande est-elle partie prenante du vêtement ou bien une sorte d’interférence entre le T-shirt et le banc ? On observe le même jeu entre les ombres et les couleurs sur le visage de Jeanne. De plus, celle-ci tient un livre en main et tout porte à croire que c’est celui qui évoque les notions théoriques qui l’intéressent, à moins que ce soit Le rayon vert de Jules Verne ou bien encore le scénario de Fragment d’un soir. Toujours est-il que si Jeanne parvenait à intégrer la réalité d’un film, cela pourrait ressembler à ce que cette illustration nous montre. Et là, bien évidemment on pense au film La Rose pourpre du Caire (Woody Allen – 1985) qui va tout à fait dans le sens imaginé par Aude Bertrand. Le film n’étant pas cité, on note que Le rayon vert d’Eric Rohmer ne l’est pas non plus : il faut une vague ébauche de l’affiche pour l’identifier. D’autre part, le film Fragment d’un soir est lui une pure vue de l’esprit. Aude Bertrand nous promène donc entre réalité et fiction dans un album imaginatif qui donnera à réfléchir autant aux cinéphiles qu’aux bédéphiles.

Petits regrets

L’album affiche quand même quelques limites. Ainsi le graphisme peut décevoir, car la dessinatrice se contente de personnages aux traits peu fouillés, ce qui d’ailleurs colle à leurs caractères à peine ébauchés. Et c’est encore plus vrai avec les décors pour lesquels Aude Bertrand se limite à ce qui l’intéresse pour son intrigue. On note également que les personnages sont essentiellement représentés de manière statique. Enfin, le choix des couleurs pourra décevoir par son manque de nuances.

Pour conclure

Aude Bertrand a donc des idées bluffantes qu’elle parvient à mettre en images de manière très personnelle. Et elle se montre surtout à l’aise pour mettre tout cela en scène en variant intelligemment la présentation de chaque planche selon les effets qu’elle recherche. Pour un album découvert par simple curiosité parmi les nouveautés, je reste partagé dans ce que la dessinatrice propose, entre un aspect intellectuel stimulant et un aspect purement BD dont certains points auraient à mon avis mérité d’être davantage travaillés.

Au travers du rayon, Aude Bertrand
Éditions 2024 : sorti le 6 septembre 2024
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