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Lumière 2015: Martin Scorsese ferme le festival avec « Les Affranchis »

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Festival Lumière 2015 : Sortie d’Usine et Mafia

C’est par un soleil radieux que je me décide finalement à sortir de chez moi. A peine le temps de prendre un petit croissant, que me voilà déjà dans le métro. Direction l’Institut Lumière, le QG du Festival ou se mêlent joyeusement badauds, professionnels du métier et célébrités, massés autour de la Brocante et de la boutique Officielle. L’endroit, réputé comme étant le lieu de vie des frères Lumière est dès l’ouverture, assailli. Entre simples touristes et festivaliers venus faire leurs emplettes, le lieu est rempli, et malgré l’incommodité de la situation, il est des plus plaisants de voir que le pari de Thierry Frémaux de faire un festival de cinéma pour le peuple, continue de marcher, année après année. Ce-faisant, je me rends en compagnie d’un ami vers la Boutique Officielle.

Un T-Shirt estampillé Martin Scorsese, une affiche du maestro, le catalogue de l’édition et un petit carnet plus tard, me voilà fin prêt à reprendre le métro pour rallier le centre-ville ou ma première séance du samedi est prévue. Mais un évènement cette-fois imprévu, va (heureusement) venir perturber la dynamique bien rodée de ma journée. Sous l’impulsion de mon ami ayant constaté un curieux manège qui se trame dehors, me voilà donc à rebrousser chemin et repartir vers l’Institut. En effet, aux abords du bâtiment se déroule un bien étrange manège avec des hommes  qui condamnent la rue à l’aide de barrières et installent une immense caméra, braquée sur l’entrée de l’édifice. On installe en fait ici tout le matériel qui servira à réaliser une épreuve obligée du Festival : la Sortie d’Usine.

A la base, film des frères Lumières donnant à voir une sortie d’usine, la Sortie d’Usine du Festival est l’occasion pour Thierry Frémaux de montrer au public un spectacle rare : celui de voir la personnalité sacrée s’adonner à son art en supervisant la réalisation de sa version de la Sortie d’Usine. On retrouvera donc Scorsese, vêtu d’un long manteau noir, jouer le chef d’orchestre, et donnant ses ordres à une cadence infernale, à une foule de travailleurs tous issus du milieu. Michèle Laroque, Alain Chabat, Laurent Gerra, Vincent Lacoste, Max Von Sydow, Richard Anconina, Jacques Audiard, Tahar Rahim, Régis Wargnier, Anais Demoustier, Michel Hazanavicius, Bérénice Béjo, la fine fleur du cinéma français est là pour jouer les acteurs face à la caméra de l’un des plus grands metteurs en scène du milieu, qui curieusement aura besoin de 3 prises pour avoir la bonne. martin-scorsese-Fremaux-thierry

Rythme bon enfant, simplicité, le tournage de la séquence est prompt à voir un Scorsese hyperactif courant à droite à gauche, bougeant les bras comme une éolienne. De quoi augurer de l’ambiance déjantée qui a dû régner sur le plateau du Loup de Wall Street, tout ça…  Puis vient le tour de faire entrer le maestro dans la légende. Thierry Frémaux, en gentil organisateur, invite alors tous les badauds et les célébrités à le rejoindre au pied du Mur des Cinéastes, qui recense tous les noms des artistes reconnus par l’Institut. La plaque au nom du metteur en scène fraichement posée et cachée par un mince tissu rouge est finalement tirée par Scorsese monté pour l’occasion sur un petit escabeau, dans un moment montrant une fois de plus toute la modestie de cet homme, qui selon lui, ne mérite pas tout cet éloge.

A peine le temps de le voir monter en voiture,  je me décide à rentrer dans mon quartier profiter d’un repas bien mérité, le tout dans une brasserie ou j’ai mes habitudes. La fourchette dans une main, et le guide de programmation dans l’autre, j’arrête mon choix sur Les Infiltrés diffusé dans une salle exiguë, au CNP Bellecour, fraichement remis en état par l’Institut. Encore un Scorsese, mais qui ne s’est jamais vraiment imposé à mes yeux, rendant donc la perspective de cette séance diablement alléchante, puisque me permettant de me réconcilier avec le film. Voilà que Thierry Frémaux, encore lui, vient présenter le long-métrage en compagnie d’un metteur en scène sud-américain, remarqué à la dernière Mostra de Venise : Pablo Trapero. Première originalité notable : le film sera présenté en format 35MM, impliquant donc une qualité d’image authentique, ou les stries de la pellicule usée rencontrent les gros points noirs, signe de changement de bobine. Captivant d’entrée de jeu, le film vaut surtout pour les performances de ses acteurs, Matt Damon et Leonardo Di Caprio en tête, jouant dans ce dangereux jeu du chat et de la souris, où Mafia et police se livrent une lutte acharnée. Prenant, drôle, mélancolique, mais surtout grisant, le film est un ravissement total, et suffit pour égayer la fin de ma soirée, qui me verra prendre le dernier métro pour rentrer chez moi, déjà impatient de la journée du dimanche.

Jour 7 : Gangster, macaroni et cocaïne.

Et quel dimanche ! A peine réveillé après une nuit des plus courtes, me voilà déjà dans le métro à rallier la Halle Tony Garnier, que j’avais déjà arpentée pour la cérémonie d’Ouverture. L’objectif : avoir les meilleures places possibles pour la cérémonie de Clôture du Festival, qui verra Scorsese présenter à une salle comble, sans doute l’élément le plus culte de sa filmographie : Les Affranchis. Presque 3h d’attente plus tard et c’est finalement à mon tour d’entrer dans la salle. Vite, vite, vite, je trouve une place et me voilà au deuxième rang. La mission est accomplie si je puis dire. Ne reste donc qu’à attendre le début des festivités, qui commenceront de la manière habituelle par l’entrée des stars sur le tapis rouge. Et à peine le temps de souffler que déjà ça débute. On verra ainsi parmi les premiers, le mythique Max Von Sydow, acteur suédois naturalisé français ayant joué pour Bergman, Spielberg, et qui a enchaîné cette année deux tournages mémorables : celui du prochain Star Wars et de la saison 6 de Game of Thrones.

Puis viennent Alain Chabat, Raphael Personnaz, Michel Hazanavicius, Bérénice Béjo, le réalisateur iranien Abbas Kiarostami, et la protégée de Scorsese, Thelma Schoonamker, sa monteuse attitrée aux 3 Oscars. Et vient le tour du Maître. Sourire jusqu’aux oreilles, voir Scorsese c’est presque voir un enfant dans le corps d’un vieillard. La vivacité, l’entrain, le flot de paroles, tout est jeune, rapide, euphorique, si bien qu’on a du mal à croire que l’homme devant nous a bientôt 73 ans. L’occasion pour lui de se voir récompensé par le Festival, qui a concocté une vidéo d’anthologie montrant un montage de tous ses films, le tout, mâtinée d’une ambiance rock and roll ou les Stones et The Animals se côtoient. Et a peine la vidéo se termine, que le voilà sur scène, tout sourire pour nous donner des anecdotes sur le film. On  apprend ainsi que Les Affranchis a vu le retour de Scorsese sur le sujet du gangstérisme, parce que le scénario s’appliquait à dépeindre un autre aspect de ce monde sous-terrain et violent déjà aperçu dans Taxi Driver et Mean Streets. On apprend aussi que Joe Pesci, a accepté de sortir de sa retraite, à la condition de pouvoir jouer une scène, aujourd’hui mémorable : I’m funny how ?

Pour autant, la présentation demeure brève puisque Scorsese, peu bavard et sans doute conscient du fait que la totalité de la salle connait le film, décide de terminer sur un merci et repart aussitôt. Un tonnerre d’applaudissements plus tard, les lumières s’éteignent et nous plongent dans l’univers de Henry Hill, jeune homme déjà ambitieux et qui fait état de son rêve à devenir un gangster. Le film, qui fête ses 25 ans cette année, n’en demeure pas moins un véritable choc. Montage déjanté, violence exagérée quasi comique, interprétations soignées, difficile d’oublier ce film qui prend le parti d’appuyer ce que le cinéma de Scorsese demeure réellement, à savoir un cinéma de copain/famille. Robert de Niro, les parents de Scorsese et Joe Pesci, tous les habitués de Scorsese sont là et donnent un cachet d’authenticité au film, qui plus est, s’inspire de faits réels. Et dès le générique de fin, malgré l’euphorie de cette fin survoltée,  vient déjà la fin de ce Festival et de cette incroyable expérience que je ne suis pas près d’oublier)

Martin Scorses dévoile sa plaque sur le Mur des Cinéastes au Festival Lumière 2015

La situation des comédies françaises

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Un succès symptomatique d’un problème plus profond

Ce n’est pas une surprise mais l’information est indéniable, avec un million de spectateurs à la fin de son premier week-end d’exploitation, Les Nouvelles aventures d’Aladin, domine de très loin le box-office français. Près de 750 salles le diffusent, soit plus que le nouveau Woody Allen et le nouveau Jean-Paul Rappeneau réunis, autant dire que Pathé était certain de tenir là la recette du succès. Paradoxalement, avant sa sortie, sa bande-annonce n’a pas beaucoup tourné en salles. Paradoxal ? Peut-être pas tant que ça car toute la promotion du film s’est fait via la diffusion sur Internet du faux-clip tourné à l’occasion. Le constat est évident : Le public visé est un public qui ne va pas au cinéma. Pire, un public qui ne connait rien au cinéma et auquel on n’a pas forcément envie de le lui faire aimer. Ce sont les spectateurs de télé-poubelle, de sitcoms infantiles et de vidéos YouTube qui représentent le marché de ce film qui, malheureusement pour nous cinéphiles, n’est pas un cas à part. Les Nouvelles aventures d’Aladin est au contraire symptomatique du nivellement par le bas qu’impose la télévision à l’industrie cinématographique française.

Il n’est pas étonnant de voir M6 parmi les principales sources de financement de ce long-métrage puisque la chaine est la marraine de Kev Adams, sa mini-série Soda lui ayant assuré un certain audimat. C’est d’autant moins une coïncidence quand on réfléchit au fait qu’elle fut, il y a moins de quinze ans, derrière l’une des premières infusions au cinéma de cet humour adapté au format d’émission pour ados ou de sketchs lourdauds, avec les débuts de la filmographie de Mickael Youn. Evidemment, en passant du Morning Live à La Beuze, ce trublion ne fut pas le premier à franchir la barrière entre le petit et le grand écran. Dans les années 90, deux troupes ont réussi l’exercice avec un succès unanime : Les Nuls, avec La cité de la Peur, et Les Inconnus, avec Les 3 frères. Leur réussite était lié au fait que, déjà à la télé, ils s’adressaient à un public cultivé, capable de saisir le second degré et leurs innombrables références. Qui, dans ce qu’offre la télévision française vingt ans plus tard, peut prétendre viser un tel audimat ? La frontière qui s’est forgé depuis entre les émissions « sérieuses » et les émissions « divertissantes » a eu pour première victime la maturité de l’offre en termes d’humour. A cette infantilisation, s’est ajoutée aussi cette fascination perverse pour la bêtise humaine qu’a instaurée la télé-réalité. On a appris au jeune public à ne pas réfléchir et à aimer la crétinerie à la télévision, pourquoi alors les en priver au cinéma ? On peut y voir un acte politique, comme le sont les tendances au communautarisme (régional comme l’a rendu populaire Bienvenue chez les Ch’tis, ou ethnique dont Case Départ est le parangon) et à la banalisation du racisme, dont le succès de Qu’est qu’on a fait au bon dieu est la preuve irréfutable, mais ici il ne s’agit  pas de pousser directement vers ces idéologies malsaines, mais plutôt de préparer le terrain à l’absence de réflexion et de culture pour, plus tard, les accepter.

Pour en revenir à ces fameuses Nouvelles Aventures d’Aladin, elles sont frappées par deux postulats de départ qui caractérisent, malgré elles, l’effondrement intellectuel vers lequel le succès de telles réalisations peut faire basculer l’ensemble du cinéma français. Dans un premier lieu, son dispositif narratif. Si l’idée de créer un lien entre l’auditoire et le récit lui-même, comme c’est le cas lorsqu’ici Kev Adams, déguisé en père Noël, raconte l’histoire à des enfants, a déjà fait ses preuves, et a même pu générer de très bons films, tels que le The Fall de Tarsem Singh ou le Big Fish de Tim Burton, ici le résultat est tout autre. En effet, plutôt que jouer, comme dans ces deux exemples sur le pouvoir d’imagination des enfants, c’est au contraire la façon dont le récit doit s’adapter à l’infantilité de son public qui devient le vecteur du scénario. Si cela avait été fait exprès, on pourrait presque y voir une mise en abyme de ce fameux nivellement par le bas, puisqu’au lieu d’apporter à ses spectateurs de quoi réfléchir, on le conforte dans son immaturité. En second lieu, le bagage culturel pour adhérer au récit se doit lui aussi d’être celui d’un gamin ne connaissant rien au cinéma. Etant parti du principe que chacun de ses spectateurs avait déjà vu le dessin animé de Disney, que les enfants, et les spectateurs plus âgés mais aussi peu cultivés, considèrent comme « le vrai Aladin », le scénariste Daive Cohen (déjà auteur de Gamer, considéré comme une insulte faite aux amateurs de jeux-vidéo) a pensé qu’il pouvait se permettre de complètement délaisser les tenants et aboutissants du conte perse, pour se permettre de le transformer en un assemblage de blagues. C’est là le point de départ de toute parodie diront certains. Evidemment, mais l’art de la parodie implique justement de savoir jouer sur ses références, cinématographiques comme contextuelles, et donc de s’adresser à un public qui puisse les saisir. Ici, à l’inverse, le réalisateur et le scénariste ont choisi de considérer que leur public avait suffisamment peu de culture pour pouvoir aller allégrement emprunter dans l’une des dernières grandes comédies cultes françaises : Astérix, Mission Cléopâtre, sans que cela se remarque. Sans avoir le talent d’Alain Chabat pour rendre hilarant le décalage anachronique entre l’époque de son action et celle de sa réalisation, Arthur Benzaquen n’hésite donc pas à en reprendre certains gags. Quand Aladin bondit, pour s’enfuir, sur un âne immobile, Jamel Debbouze le faisait treize ans plus tôt, et quand plus tard son ami Khalid fait une tirade sur le métier d’acteur, c’est également ce que faisait Edouard Baer à propos du statut de scribe. Et ce ne sont là que deux exemples de situations dont le manque de prévisibilité et l’impact comique ne sont acceptables qu’à la condition d’avoir une culture filmique limitée aux dessins-animés pour enfants.

Et pourtant, ce ne sont pas les enfants qui regardent ces dessins-animés qui sont directement visés. L’humour aurait pu être celui d’un détournement nonsensique, dans l’esprit d’un Mel Brooks ou d’un ZAZ, ou encore reposer sur des répliques et des punchlines qui dépassent le niveau de la cours de récréation. Au lieu de ça, c’est sur la lourdeur de running-gags grossiers que le scénario a misé pour garantir le rire des pré-ados, coincés entre l’âge du pipi-caca et leurs premières blagues de cul. Ne jamais leur soumettre de références qui pourraient les pousser à se cultiver (si, quelques répliques sortis de Star Wars, mais là encore c’est du copier-coller sur le Mission Cléopâtre !) ni leur imposer un message qui risquerait de les faire s’épanouir. Non, la ligne directrice semble décidément être d’empêcher à ces gamins de s’extraire de cette bassesse puérile par laquelle nous sommes tous passés. Cette façon presque malsaine de faire rire les jeunes était encore inconcevable en France il y a une vingtaine d’années, à l’époque où l’on devait taper dans les teenmovies américains pour trouver des comédies vulgaires et facilement compréhensibles, mais celles-ci avaient la décence de se reposer sur une certaine morale. Bizarrement, l’écriture bas de plafond et le contexte arabo-perse d’Aladin renvoient le film à la comparaison avec une comédie qui, il y a  dix ans, fut l’une des plus décriée par le public : Iznogoud, porté par Mickael Youn (eh oui, encore lui !). A bien y regarder, Iznogoud avait beau être l’une de ces pires fois où le fait de prendre ses jeunes spectateurs pour des abrutis était assumé, le film était objectivement plus drôle, et ce pour une raison capitale : Aussi mauvais acteur qu’il puisse être, il faut reconnaitre à Mickael Youn d’avoir une vraie gueule de comique, ce qui n’est aucunement le cas de Kev Adams.

Ce n’est donc uniquement pour le capital sympathie de son comédien envers les 8-15 ans que tourne la mise en scène avec un sens du narcissisme et une suffisance aberrants. Résultat, son absence de charisme et de talent comique deviennent un frein supplémentaire à la qualité globale du film, condamné de facto à ne jamais s’élever au-dessus de la niaiserie de ses mimiques. Plutôt qu’investir dans la direction artistique (les spectateurs ne savent même pas ce que c’est de toute façon) et éviter de tourner dans un Bagdad en carton-pâte, une part énorme du budget a été investit dans ce fameux faux-clip de rap devenu viral sur la Toile. Il s’agit là d’un véritable fleuron de nombrilisme, mais dont la médiocrité artistique nous ferait presque douter du degré parodique si le niveau du rap français commercial n’était pas, lui aussi, au plus bas. Mais le casting n’est pas composé que de Kev Adams. Il est entouré de comédiens habitués aux comédies pour ados : William Lebghil (son éternel faire-valoir ?) et Vanessa Guide, qui reste cloisonner au rang de potiche. Mais aussi, et c’est là que ça devient grave, des acteurs qui ont déjà fait leurs preuves dans des comédies bien plus reconnus. Voir Michel Blanc, Jean-Paul Rouve et même Eric et Ramzy en être réduits à cachetonner dans un tel film (car le peu de conviction qu’ils mettent dans leur rôle prouve bien qu’ils sont conscients du niveau de ce à quoi ils participent) est la preuve que le cinéma français a trop peu de projets plus convenables à proposer. Se situant entre ces deux catégories, Audrey Lamy est parmi ceux qui mettent le plus de cœur à l’ouvrage. Dans le casting, il est important de remarquer un caméo surprenant mais qui démontre de manière irréfutable l’alignement de ce cinéma sur la médiocrité télévisuelle puisqu’il s’agit de Cyril Hanouna, ambassadeur s’il-en-est du déclin intellectuel du paysage audiovisuel français.

Alors que, six mois plus tôt, Robin des Bois : La Véritable Histoire, bâtit sur les épaules de Max Boublil, avait fait un flop, Les Nouvelles Aventures d’Aladin, qui pourtant est d’un niveau similaire en termes de bêtise, risque d’être parmi les films attirant le plus de public cet automne, voir même cette année. La différence principale vient du fait que le public de Max Boublil est un peu plus mature et sans doute moins aligné sur la crétinerie des émissions de divertissements standards que peuvent l’être ceux de Kev Adams. La conclusion est bien que le risque de voir de tels films se multiplier n’est pas la cause de imbécillité dans laquelle s’enferme la jeunesse mais la conséquence de cet esprit dans laquelle l’ont enfermé une télévision qui prône le culte de la connerie et leur utilisation d’Internet qui fait de la vulgarité et de l’illettrisme une norme sociale.

« Sicario », de Denis Villeneuve : Au cœur des ténèbres

Heart of Darkness

Des ombres armées avancent vers une petite maison, accompagnées par des percussions de guerre (appuyée par un son électro)  et des cordes et cuivres de plus en plus puissants. Un véhicule blindé noir progresse puis accélère et traverse le mur d’entrée de la bâtisse, pour déployer ensuite d’autres ombres sortant de son ventre métallique. Ainsi commence Sicario, le nouveau film du canadien Denis Villeneuve, réalisateur d’Incendies (2010), Prisoners (2013) et Enemy (2014).

Ainsi commence Sicario, suite du Raid avec une découverte macabre.

À l’instar de ces autres films, Sicario dévoile le mal latent, caché, imperceptible et pourtant bien présent dans nos vies, qu’il se plait notamment à torturer ou à nous enlever. Ici, ces révélations ont lieu dans le contexte des problèmes des cartels de drogue mexicano-américains. Dans sa critique récente du film, mon collègue Antoine de Lassus a cité d’autres films (relativement) connus et récents ayant aussi traité le sujet, il semble cependant judicieux de reprendre la comparaison et de la nuancer en la précisant.

 En effet, si Traffic (2001) de Steven Soderbergh ou encore le Cartel (2013) de Ridley Scott ont travaillé le même sujet, ils exposaient des strates différentes du problème, dense et complexe. Le premier nous exposait le problème dans ses quotidiens : un policier mexicain confronté à la corruption, un autre américain à la brigade anti-drogue, un politicien menant une campagne anti-drogue et ayant une fille droguée, enfin la femme d’un personnage lié au trafic de drogue et venant de se faire arrêter. Le deuxième, de Scott, nous emmenait dans une strate plus profonde de la situation en faisant suivre la fin – comprenez la mort, pour la majorité – de personnages ayant voulu s’engager sérieusement dans ce trafic, arrogants et aveugles au point de croire que tout allait bien fonctionner, mais c’était sans compter la présence d’une opportuniste plus vicieuse que jamais. Les personnages voyaient leur sort mis à mal par des forces obscures, presque invisibles, et à la puissance paraissant infinie et inarrêtable : on peut notamment penser au collier de mort utilisé par ces tueurs, qui, une fois déclenché, se resserre sur le cou pour décapiter l’individu, et, qui ne peut être arrêté. Le film de Villeneuve nous emmène encore plus profondément.

 Au début du film, on suit une escouade d’action anti-drogue du FBI, dont l’incapacité à agir sur le cours des événements est explicitement exposée par ses propres dirigeants. On peut aussi penser à l’échec de l’opération qui ouvre le film, avec la découverte d’une trentaine de cadavres dans les murs, et le piège explosif enclenché par des policiers alors tués par celui-ci. Kate Macer accepte la proposition d’un groupe gouvernemental consistant à renverser la balance face au cartel et à enfin connaître des succès face au crime lié à la drogue. Jugée comme la meilleure de son unité, idéaliste, Macer engage sa personne mais aussi la nôtre à un niveau abyssal du problème. Ainsi les opérations s’enchaînent, les percussions sont de plus en plus déchaînées, les forces obscures se rencontrent, et l’idéalisme manichéiste de la jeune femme est bouleversé.

Synopsis: La zone frontalière entre les Etats-Unis et le Mexique est devenue un territoire de non-droit. Kate, une jeune recrue idéaliste du FBI, y est enrôlée pour aider un groupe d’intervention d’élite dirigé par un agent du gouvernement dans la lutte contre le trafic de drogues. Menée par un consultant énigmatique, l’équipe se lance dans un périple clandestin, obligeant Kate à remettre en question ses convictions pour pouvoir survivre.

Vidéo compilant plusieurs extraits de la bande-sonore du film composée Johann Johannsson.

            Où est le bien ? Où est le mal ? Des questions éternelles chères à Villeneuve qui se plait à les redire et surtout à les malmener : le bien existe-t-il ? Ne serions-nous pas juste les personnages de la première strate contrôlée par celles inférieures ? Ne serions-nous pas juste des individus passifs contrôlés ? Avec la présence du policier – et père de famille – corrompu, le film tend à appuyer cette idée tout en en présentant une autre. Plus explicitement qu’avec le déplacement de Macer vers ces niveaux plus ténébreux, Sicario nous montre avec le récit du policier corrompu que les différentes strates peuvent rapidement se rencontrer, et qu’ainsi, s’engager à un niveau – activement ou passivement – implique une perte de contrôle totale de sa vie à quelque niveau qu’elle traversera.

            Car dès que l’on s’engage dans ses voies obscures, notre sort appartient alors à des forces ténébreuses qui nous dépassent, et l’on entre, tel un mouton ou le petit chaperon rouge (idée intéressante trouvée dans la critique de Jean-François Rauger pour Le Monde: disponible ici) dans un monde de loups. Le personnage d’Alejandro, incarné par Benicio Del Toro, image à lui-seul tous les propos du film, concernant le bien et le mal, les différentes strates d’action. Précédemment procureur, il devient une sorte d’ange vengeur, mais aussi un ange de la mort, au service de clients et d’organismes dont le seul intérêt est de retrouver un contrôle relatif du problème, et non de le solutionner. Si Macer et son collègue nous « incarnent » dans le film, c’est surtout via Alejandro que nous allons être confrontés à toutes ces figures du mal, et c’est étrangement grâce à lui, que nous allons être épargnés et invités – non sans y être obligés – à nous éloigner de ce « monde de loup », d’après ses mots, pour nous faire petits et silencieux dans une bourgade paisible, tranquille, éloignée du monde et possiblement encore régie par la Loi – à comprendre par humaine mais surtout, il me semble, divine.

          Ainsi, le monde humain – et plus précisément l’être humain –, tel qu’il est décrit dans Sicario, n’existe plus ou presque. Ou alors, s’il existe, il n’est plus qu’obscurité, qu’incarnation du mal, relativement caché par une couche de lumière artificiellement créée pour et par ces mêmes ténèbres. Mais on ne peut dire du film qu’il est nihiliste ou même crépusculaire. Car tel que dans les fins de Prisoners et Incendies, l’espoir semble encore possible, et une vraie lumière semble encore pouvoir exister, malgré le mal environnant : les derniers plans du film nous montrent des enfants jouer au football – notamment le fils du policier corrompu –, encouragés par leurs familles, interloquées rapidement par des sons de tirs, puis reprenant leurs activités, comme si le bien et l’humain en cèderont jamais à la peur, à ses agents et à son concept-maître, le mal.

Qu’en-sera-t-il alors dans le prochain film de Denis Villeneuve, la suite du fameux Blade Runner, dont la sortie est prévue pour fin 2016 ? Le réalisateur poussera-t-il ses réflexions plus loin et dans de nouvelles directions dans cet univers de Science-Fiction ayant déjà traité fortement certaines d’entre elles, notamment l’ambivalence du bien et du mal perturbée par celle de l’homme et de la machine ?

Sicario : Fiche Technique

Réalisation: Denis Villeneuve (Incendies, Prisoners)
Scénario : Taylor Sheridan
Casting: Emily Blunt (Edge of tomorrow, Le diable s’habille en Prada), Benicio del Toro (Che, Traffic), Josh Brolin (No country for old men, Inherent Vice), Victor Garber (Argo, Titanic) et Jon Bernthal (Le loup de Wall Street, Fury)
Direction artistique : Patrice Vermette
Décors : Paul D. Kelly
Costumes : Renée April
Montage : Joe Walker
Musique : Jóhann Jóhannsson
Photographie : Roger Deakins
Production : Basil Iwanyk, Thad Luckinbill, Trent Luckinbill et Molly Smith
Sociétés de production : Black Label Media et Thunder Road Pictures
Sociétés de distribution : Lionsgate (États-Unis), Metropolitan Filmexport (France)
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais, espagnol
Durée : 121 minutes
Genre : policier, thriller, action
France : 19 mai 2015 (Festival de Cannes 2015) ; 7 octobre 2015 (sortie nationale)
États-Unis : 18 septembre 2015
Interdit aux moins de 12 ans

Festival Lumière : Jetons, répliquants et sortie d’usine

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Festival Lumière Jour 3 : Désert, Règlements de compte et Jésus

C’est un temps gris et froid qui enveloppe Lyon en ce mercredi matin. Le parfait moyen de se réveiller efficacement d’une courte nuit en somme. Car, à peine remis des événements de la veille qui m’auront fait côtoyer un anti-héros taciturne du volant (Drive) et un boxeur machiste et autodestructeur (Raging Bull), que me voilà déjà à battre du pavé pour rejoindre le Pathé Bellecour ; un cinéma du centre-ville ; à la découverte d’un autre personnage de cinéma, entre leadership et fêlures: Robert De Niro. L’acteur qu’on ne présente plus est en effet l’atout majeur du film présenté, à savoir Casino de Martin Scorsese. Débarquant dans une salle comble et curieusement peuplée de beaucoup de jeunes, je me mets donc rapidement à la recherche d’un fauteuil, jusqu’à ce que finalement, les lumières s’éteignent et laissent une salle pour moitié ignorante du film qui va se jouer, devant le travail d’orfèvre de Saul Bass. Peu connu du grand public, Bass est pourtant un taulier dans l’industrie puisque ayant habillé nombre de générique ou d’affiches de film par son style coloré et punchy. Il suffit d’ailleurs de voir son travail sur le générique (l’un de ses derniers, ne faisant que conforter l’image mélancolique, quasi spectrale attaché au film), pour comprendre toute l’envergure du projet. Couleurs chatoyantes, enchaînement de noms prestigieux, et la musique de Bach en fond donne irrémédiablement l’impression d’assister à un manège voyant tous les acteurs étant engoncés dans un système voué à la disparition. Un cortège funèbre en somme. L’amour et l’argent étant pleuré à chaudes larmes dans un opéra destructeur ou De Niro, Joe Pesci et Sharon Stones seront les instigateurs de leurs propres pertes, dévorés chacun à leur manière par le vice de cette ville pourrie jusque à la moelle. Et un peu moins de 3h après, le constat est sans appel : le film est d’un ravissement à tomber par terre. Interprétation soignée, décors sublimes et costumes parfait, le film joue à la perfection son étiquette de carte postale 70’s d’un monde aujourd’hui utopique, ou le casino était véritablement une institution, avant de succomber à l’essor de la mondialisation et de l’arrivée massive des joueurs du dimanche. Un vrai film culte quoi ! Mais sitôt cette escapade aux pays des jetons et de la violence terminée, que se profile déjà une mauvaise nouvelle : l’annulation de mes autres séances de la journée. Vie étudiante oblige, me voilà donc contraint de vendre à l’arrachée mes places pour La Forteresse Cachée d’Akira Kurosawa, œuvre qui m’attirait autant pour son réalisateur, que pour son histoire qui aurait inspiré George Lucas pour sa mythique trilogie spatiale Star Wars ; et La Dernière Tentation du Christ qui avait valu un déchaînement de passion envers Scorsese, ayant pris à bras le corps sur ce film, sa fascination pour la religion. Qu’importe, puisque le lendemain est prévue une tout autre séance, à laquelle je ne prévois pas de faire faux-bond, tant l’œuvre, récemment revenue sur le devant de la scène, demeure un pilier du genre de la SF, j’ai nommé Blade Runner.

Jour 4 : Licornes et Répliquants

Fort d’une journée ou les devoirs et les cours auxquels je ne pouvais me dérober étaient légions, je ne peux libérer ma soirée que pour un film. Et pas des moindres. Evènement de la programmation du Festival, la diffusion de Blade Runner coïncide d’ailleurs avec la ressortie exceptionnelle du film, 33 ans après sa sortie. L’occasion pour le Festival de rallier ses wagons avec l’actualité (Blade Runner 2 étant le nouveau projet du réalisateur canadien Denis Villeneuve) tout en sacralisant une œuvre ayant inspiré moult longs-métrages ou autres jeux vidéo. Il faut dire que le film fut une révolution  à l’époque. Adapté du romancier visionnaire Phillip K Dick (Minority Report), le film qui narre la chasse d’un policier membre d’une unité – les Blade Runner-, chargé d’éliminer des cyborgs à l’apparence humaine – des répliquants- demeure toujours 30 ans après sa sortie, un véritable choc esthétique. File d’attente monstre, salle archi pleine, le public semble au rendez-vous face à ce film hybride. Se faisant côtoyer le thriller, la SF, le film romantique, tout en questionnant le spectateur sur son propre degré de conscience et d’humanité, le film fait plus que sa mission initiale, qui devait résider dans la tenue d’un film d’action futuriste. Raison de la discorde entre Scott et les producteurs, le film accouchera d’une version aujourd’hui quasi introuvable – celle des producteurs-, pour finalement jouir d’une ressortie en 2007 chapeauté par Scott en personne, qui délivrera une fin instaurant toute l’ambiguïté de l’intrigue, tout en donnant à voir sa version du film. Une version paradoxalement plus énigmatique, nous confrontant au fait accompli et nous incitant à prendre part à l’interrogation qui infusera tout le film : Deckard, joué par Harrison Ford est-il un répliquant ? Magnifiée par une bande originale de Vangélis et une image obtenue par Jordan Cronenweth, Blade Runner peut alors imposer son message sans fioritures et conquérir une salle, entièrement dévouée aux pérégrinations d’un Harrison Ford intériorisant son interprétation pour semer continuellement le doute quant à sa réelle nature. Homme ou machine ? Le film ne prendra pas la peine de répondre, Scott préférant se voir l’instigateur d’une ambiance futuriste édifiante, plutôt que de ternir la réputation de son film en donnant une banale fin.

Jour 5 : RAS

Faute de places et de programmation s’adaptant à mon emploi du temps, la journée du vendredi sera du coup bien vide. L’occasion de me voir ronger mon frein en pensant à la Master Class tenue par le maestro Martin Scorsese au Centre des Congrès de Lyon, ou ce dernier a pu se confier sur la genèse particulièrement difficile de Taxi Driver, tout comme sa joie immense de voir son travail récompensé, dans la ville « ou tout a commencé ».

Mune, le gardien de la lune, un film de Benoît Philippon: Critique

Mune, un conte céleste d’un autre temps…

Au commencement, le monde était plongé dans les ténèbres, jusqu’à ce qu’un courageux guerrier amène le soleil qui, de ses chauds rayons permit à la vie de prospérer. Dans le même temps, un doux rêveur rapporta la lune du pays des songes, c’est ainsi qu’est né l’onirisme nocturne. Depuis lors, le peuple du jour et le peuple de la nuit vivent en harmonie autour des deux gardiens des précieux astres. Ils sont chargés de veiller à la bonne marche des cycles solaire et lunaire depuis leurs temples, immenses structures mobiles, à mi-chemin entre château ambulant et monture aux allures chevalines.

Ce film explore l’univers du conte, mais pas tel qu’on nous le raconte depuis Shrek, avec second degré et références « adultes » : avec Mune, le gardien de la lune, on revient aux origines. L’action est entièrement focalisée autour de la quête des trois protagonistes, qui sont d’ailleurs les seuls personnages réellement développés, et encore, sans doute de façon trop simple pour les rendre vraiment attachants. Les réalisateurs, Alexandre Heboyan et Benoît Philippon, ont crée des héros qui se définissent d’abord et avant tout par ce qu’ils sont, plus que par ce qu’ils font. Ainsi, Sohone, le gardien du soleil est arrogant et puissant, tandis que Mune est secret et paisible. Leurs caractéristiques respectives reprennent celles que l’on attribue d’ordinaire aux astres qui leur sont associés. Quant à Cire, petit bout de cierge anthropomorphe assoiffé de connaissance, elle est aussi fragile que le nom qu’elle porte le suggère. Si le récit prend bien la forme d’une initiation, les personnages ne deviennent que ce qu’ils sont déjà en puissance. Pas de changement radical, d’évolution fulgurante, l’ordre du monde est rétabli. A cet égard, la fin de l’histoire déçoit : l’harmonie initiale est revenue parce que les personnages ont accepté de porter la charge qui leur incombe, de réagir en adultes. C’est ce vers quoi tend la morale traditionnelle d’un conte. Mais aujourd’hui, comment reçoit-on ce type de message prônant la stabilité et le statu quo ? Chacun est juge.

Si on peut reprocher à l’histoire son classicisme trop sage, le film d’animation propose néanmoins un univers graphique très travaillé. Outre le rocailleux peuple du jour et les faunes duveteux qui constituent le peuple de la nuit, on trouve pléthore de créatures et de plantes surprenantes qui participent d’une féerie visuelle que l’on regarde avec plaisir. La majeure partie du film se déroule la nuit, les personnages sont entourés d’une lumière phosphorescente conférant à l’ensemble une atmosphère magique. La poésie est disséminée un peu partout : ici, une harpe aux cordes de soie, tissées par les araignées, ailleurs un combat contre le Mal gagné par le Marchant de sable. Les créateurs ont de l’imagination et ils ont mis tout leur talent à développer un bestiaire céleste qui ne manque pas de charme. L’animation française possède un savoir-faire reconnu à raison : le film est très beau. L’absence d’élément comique au cours du récit nous laisse tout entier disponible pour contempler ce rêve tout en nuances de bleu. Avec leur conte « à l’ancienne », Alexandre Heboyan et Benoît Philippon proposent une œuvre onirique que l’on parcourt comme un enfant émerveillé, feuilletant un beau livre d’images.

Synopsis: Dans un monde fabuleux, Mune, petit faune facétieux, est désigné bien malgré lui gardien de la lune : celui qui apporte la nuit et veille sur le monde des rêves. Mais il enchaîne les catastrophes et donne l’opportunité au gardien des ténèbres de voler le soleil. Avec l’aide de Sohone, le fier gardien du soleil et la fragile Cire, Mune part alors dans une quête extraordinaire qui fera de lui un gardien de légende !

Mune, le gardien de la lune: Extrait

Mune, le gardien de lune: Fiche Technique

France
Genre : Animation
Réalisation : Benoît Philippon, Alexandre Heboyan
Scénario : Jérome Fansten, Benoît Philippon
Distribution : Omar Sy, Izïa Higelin, Michael Gregorio
Montage : Isabelle Malenfant
Directeur artistique : Rémi Salmon
Musique : Bruno Coulais
Produit par : Dimitri Rassam, Aton Soumache, Alexis Vonarb
Distribué par : Paramount Pictures France
Date de sortie : 14 octobre 2015
Durée : 1h26m

Retrospective Martin Scorsese: Casino, critique du film

Cinq ans après  Les Affranchis, Scorsese réunit une fois encore Robert DeNiro et Joe Pesci, ce qui donnera lieu à leur troisième et dernière collaboration, et ce film marque également la fin du duo inoubliable DeNiro/Scorsese. C’est, à ce jour, la dernière collaboration entre ces grands personnages du cinéma, collaboration qui aura duré plus de 20 ans et qui aura marqué de son empreinte le 7ème art, Casino étant le 8ème film sur 15 du réalisateur avec De Niro à l’affiche. Depuis, le réalisateur a trouvé un nouvel acteur fétiche en la présence de Léonardo DiCaprio.
Il marque cette fin de collaboration avec une fresque irréprochable tirée d’un livre, « Casino : amour et honneur à Las Vegas », lui même tiré d’une histoire vraie, qui fut écrit tout comme une partie du scénario par Nicholas Pileggi qui cinq ans auparavant effectuait le même travail sur  Les Affranchis.

Ces deux films se ressemblent fortement dans leurs univers mafieux, sombres, où les amitiés entre les hommes paraissent fortes mais finissent par se briser, et où l’honneur fait place à la trahison. Pour vous plonger dans l’ambiance du film et en savoir plus sur le nouveau jeu, vous pouvez visiter le site du casino en français.

Il marque cette fin de collaboration avec une fresque irréprochable tirée d’un livre, « Casino : amour et honneur à Las Vegas », lui même tiré d’une histoire vraie, qui fut écrit tout comme une partie du scénario par Nicholas Pileggi qui cinq ans auparavant effectuait le même travail sur  Les Affranchis.

Ces deux films se ressemblent fortement dans leurs univers mafieux, sombres, où les amitiés entre les hommes paraissent fortes mais finissent par se briser, et où l’honneur fait place à la trahison.

En effet, Casino reprend sur bien des points l’esthétique qui fit des Affranchis un chef d’œuvre. La principale différence réside dans l’expression de la fatalité et de la noirceur en commençant par la fin. Dans Casino, tout est condamné d’avance. Déjà grands, les personnages arrivent au sommet qui précède de quelques secondes leur chute.

Les leurres de l’amitié avec un psychopathe et de l’amour avec une mante religieuse auront raison des ambitions sentimentales d’Ace, aussi froid et méthodique en affaires que douteux dans son épanouissement intime.

La ferveur des grands Scorsese traverse bel et bien cette épopée. Dans ce lieu artificiel qu’est Las Vegas, le cinéaste maniaque se délecte. La fluidité de sa caméra omnisciente est ici à son paroxysme et dissèque avec brio les lois du milieu, fondées avant tout sur l’échange des regards. Le trio d’acteurs est tétanisant et provoque une alchimie assez rare.

Au-delà de l’attendu plan-séquence nous conduisant dans la salle des coffres, c’est surtout la décomposition du jeu d’argent qui intéresse le metteur en scène. Dans cet enfer glamour où tout le monde est surveillé par un surplomb silencieux, Scorsese est au sommet de la pyramide spectrale, en grand manitou. Le montage, imparable pour prendre le pouls des pompes à monnaie, cerne aussi bien les machines que ceux qui les utilisent.

Le summum du drame est atteint lors du final magistral qui montre l’inévitable descente aux enfers, bercée par le morceau du groupe Animals : « The House of the Rising Sun« . Cette scène, d’une violence graphique et d’une brutalité évidente prend alors des allures poétiques.

Alors que les tables de jeux (le site de Roulette77) font place aux dominos humains qui tombent les uns après les autres, Scorsese n’est pourtant pas dupe de la morale que génère son drame. Si la mafia se retire, si les tours sont dynamitées, c’est pour voir surgir de la poussière un « Disneyland » dénué d’âme et d’humanité, amputé de sa superbe, dont les acteurs deviennent les disciples du grand gagnant, le dollar, incarné par le lion géant sur le superbe plan final, qui s’adresse à un troupeau toujours plus vaste.

À travers cet opéra sanguinolent, le réalisateur dresse une fresque impressionnante des dessous du monde des casinos.

Les acteurs en sont des otages de la ville, personnifiée à l’extrême en tant qu’entité mortifère qui détruit tout sur son passage, les amitiés, les amours, les vies… La puissance de Las Vegas dessine l’éclat noir du puissant film qu’est Casino.

Seulement voilà, Casino est un peu considéré comme le jumeau maléfique des Affranchis. Il souffre d’une inévitable comparaison avec ce dernier, sorti cinq ans avant lui. Possédant la même énergie, les deux sont également servis par une narration en voix-off, ici un plus lourde. (Oui, Joe Pesci incarne encore une fois un gangster mafieux colérique.)

Par ailleurs, le parti pris de commencer par la fin amène un petit défaut : on pressent la mécanique fataliste de Scorsese dès les premières minutes et les péripéties s’étalant sur les trois heures ne présentent que trop peu d’enjeu pour tenir en haleine et annihilent une partie du suspense. De plus, l’acharnement avec lequel Scorsese contemple le venin se répandre occasionne quelques menus excès qui alourdissent la narration.

On pourra alors regretter un peu la longueur de ce film, le plus long long-métrage de Scorcese jusqu’à la sortie récemment du « Loup de Wall Street« , le devançant d’une minute.

Synopsis :  En 1973, Sam Ace Rothstein est le grand manitou de la ville de toutes les folies, Las Vegas. Il achète et épouse une virtuose de l’arnaque, Ginger Mc Kenna, qui sombre bien vite dans l’alcool et la drogue. Mais un autre ennui guette Sam, son ami d’enfance Nicky Santoro, qui entreprend de mettre la ville en coupe réglée…

Casino: Fiche Technique

Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Nicholas Pileggi, Martin Scorsese D’après : le livre homonyme de : Nicholas Pileggi
Interprétation : Robert De Niro (Sam « Ace » Rothstein), Sharon Stone (Ginger McKenna), Joe Pesci (Nicky Santoro), James Woods (Lester Diamond), Frank Vincent (Frank Marino), Pasquale Cajano (Remo Gaggi), Kevin Pollak (Phillip Green), Don Rickles (Billy Sherbert)…
Image : Robert Richardson
Montage : Thelma Schoonmaker
Durée : 2h58
États-Unis, 1995
Genre : Drame
Photographie : Robert Richardson
Producteurs : Barbara De fina et Joseph P. Reidy
Production : Universal
Distributeurs : Universal

Auteur : Clement Faure

Crimson Peak, l’excellent conte gothique de Guillermo del Toro

Crimson Peak, plus que la nouvelle prouesse esthétique de Guillermo del Toro, une oeuvre complexe et saisissante sous forme de conte baroque

Synopsis : Dans un manoir du comté de Cumbria, une région montagneuse et rurale d’Angleterre, au XIXe siècle, une jeune romancière (Mia Wasikowska), récemment mariée, découvre que son charmant mari (Tom Hiddleston) n’est pas celui qu’il semblait être.

Romance gothique

Guillermo Del Toro est un producteur prolifique mais mine de rien un cinéaste qui tourne assez peu. Il faut dire que malgré la qualité de ses films, c’est un réalisateur qui a du mal à connaître le succès commercial. Non seulement il divise beaucoup mais en plus il a tendance à enchaîner les projets qui n’aboutissent pas, que ce soit dans le secteur du jeu vidéo où chacune de ses tentatives furent réduites en échec, le dernier exemple en date est Silent Hill, ou encore dans le secteur cinématographique où il tente d’adapter en vain depuis des années Les Montagnes Hallucinées de Lovecraft ou plus récent son incapacité à finir sa trilogie d’Hellboy sans parler de son Pacific Rim 2 qui vient d’être mis de côté pour une durée indéterminée. Il est ce que l’on pourrait appeler un auteur maudit faisant de ses projets des œuvres rares mais précieuses.

Ici avec son nouveau film, il revient à ses premiers amours, le conte gothique. On se retrouve donc devant une œuvre plus intimiste comme il n’en avait pas fait depuis El Laberinto del Fauno, les deux long métrages partagent d’ailleurs beaucoup, formant même un diptyque par leurs propos. Néanmoins ici on va plus loin que ça, le récit étant totalement empreint de la patte de son auteur, on y retrouve beaucoup de ses films précédents pour un résultat qui mélange naïveté enfantine, désillusion du monde adulte, le fantastique pour parer l’horreur et la cruauté humaine ainsi que la mélancolie amoureuse qui poussent à la destruction. En apparence l’intrigue se révèle très simpliste, prévisible et pour tout dire déjà-vu étant sur le plan narratif un hommage aux productions de la Hammer, du cinéma d’Argento et de la littérature gothique pour ne citer qu’eux. Après il est inutile de s’étendre sur les défauts narratifs de Crimson Peak, mon collègue l’ayant très bien fait de sa propre critique. Surtout que ses quelques défauts ne reflètent pas l’œuvre dans sa globalité car l’apparente simplicité de l’ensemble cache un voile de subtilité et de symbolique qui révèle une histoire complexe et fascinante.

Comme toujours chez del Toro c’est la métaphore qui prévaut, ses intrigues et personnages étant souvent caricaturaux et peu exploités au final. Ce qui l’intéresse est avant tout la symbolique qu’il peut faire transparaître avec ça. Ici il construit son film de manière assez habile, instaurant d’abord la partie fantastique avant de se plonger dans le rationnel. Ceci en dit déjà beaucoup, instaurant l’imaginaire de son héroïne qui est plus enclin à la rêverie et la naïveté. Ensuite plus le film avance et plus elle découvre le manoir, qui est sa nouvelle demeure, et plus elle prend conscience de la réalité des fantômes et donc par extension de la cruauté dont peut faire preuve les Hommes. L’enfant qu’elle était fini par gagner en maturité et entre dans l’âge adulte. Pour son Laberinto del Fauno, del Toro avait une intention similaire mais une approche différente, ne définissant jamais le fantastique et laissant le doute sur son existence pour symboliser que la rêverie de l’enfant lui permettait de se protéger contre la violence de la guerre. On est donc là face à la version adulte, une version plus perfectible car elle manque cruellement d’émotions, Del Toro ayant du mal à retranscrire la détresse ou la mélancolie des personnages, mais qui reste tout aussi maîtrisée et intelligente. Il mélange habilement le fantastique et le réel au sein d’un conte gothique fulgurant et dense utilisant même le monde des insectes comme vecteur de son récit et moteur pour ses personnages notamment dans le rapport à la terre, la noirceur et l’usure du temps qui cache les méfaits du passé faisant contraste à la luminosité de l’héroïne qui symbolise l’innocence et la pureté. Ici le règne animal permet de mieux définir le rapport entre les personnages et de mieux comprendre leur psychologie notamment dans la relation fascinante qu’entretienne le frère et sa sœur qui est d’ailleurs en mesure d’offrir la seule scène d’émotion du film. L’ensemble étant au final une réflexion pertinente sur la passion dans chacun de ses aspects.

Et toute la partie symbolique se reflète dans la réalisation impeccable de l’œuvre. Celle-ci nous offrant une direction artistique à tomber mais surtout une splendide photographie qui joue magistralement sur les couleurs. Comme pour Pacific Rim, del Toro instaure un code couleurs subtil et bien pensé appuyant la métaphore de l’ensemble comme lorsque que le rouge de l’argile prend le dessus sur le blanc aveuglant de la neige lors d’un dernier acte un brin expédié. Cela symbolise à merveille la fin de l’innocence, la puberté de son héroïne ainsi que l’explosion des passions et de la violence. Le film pouvant même être vu comme le parcours physique et psychologique d’une jeune fille devenant femme. La mise en scène de Guillermo Del Toro encadre le tout avec fluidité grâce à des mouvements de caméras amples et souvent aériens passant à travers les objets et les personnages de la même manière que les fantômes du récit. Comme toujours avec le cinéaste, elle se montre ingénieuse et maîtrisée faisant aussi preuve d’un savoir-faire esthétique indéniable et d’un sens du détail irréprochable. Le tout étant aussi englobé d’un score musical inspiré à la fois sensible et angoissant.

Le casting accompagne le film à merveille, on retrouve beaucoup d’habitués du cinéma de del Toro dans une distribution secondaire discrète mais juste à l’image de Charlie Hunnam, ici légèrement sous exploité. Le long métrage brille surtout par son trio principal composé de Mia Wasikowska, qui manque de charisme mais compense par une interprétation sensible du plus bel effet, tandis que Tom Hiddleston se montre comme à son habitude intense et magnétique dans une performance trouble et attachante. Mais c’est finalement Jessica Chastain qui surprend dans un rôle froid et complexe où elle brille à la fois dans le monolithisme et l’hystérie. Elle apporte une densité et une fièvre maladive assez saisissante au récit.

Crimson Peak est donc un excellent film, prévisible sur son intrigue mais incroyablement dense et complexe sur ce qu’il a vraiment à dire. Utilisant la symbolique et la métaphore avec habilité, il s’impose en œuvre picturale fascinante et magistralement orchestrée mais regrettablement trop désincarnée malgré les tentatives de l’auteur. Mise en scène flamboyante mélangeant une superbe direction artistique et un jeu de couleurs habile, scénario classique mais plus profond et subtil qu’il ne le laisse paraître et casting irréprochable font de Crimson Peak, une œuvre majeure dans la filmographie du cinéaste, qui offre encore une fois un long métrage intimiste qui n’appartient qu’à lui. Il ne renouvelle peut être pas le genre mais il offre sans conteste le conte gothique le plus intense et réussi depuis El Laberinto del Fauno, le « Maestro » est toujours le « Maestro ».

Bande-annonce : Crimson Peak

Fiche technique : Crimson Peak

Réalisation : Guillermo Del Toro
Scénario : Guillermo Del Toro, Matthew Robbins et Lucinda Coxon
Interprétation :  Mia Wasikowska (Edith Cushing), Tom Hiddleston (Thomas Sharpe), Jessica Chastain (Lucille Sharpe), Charlie Hunnam (Dr Alan McMichael), Jim Beaver (Carter Cushing), Burn Gorman (Holly)…
Décors : Thomas E. Sanders
Costumes : Kate Hawley
Montage : Bernat Vilaplana
Musique : Fernando Velázquez
Photographie : Dan Laustsen
Production : Guillermo del Toro, Callum Greene, Jon Jashni , Thomas Tull et Jillian Share Zaks
Société de production : Legendary Pictures
Sociétés de distribution : Universal Pictures International France

Etats-Unis – 2015

 

Belles familles, un film de Jean-Paul Rappeneau : critique

A propos de Belles familles, Jean-Paul Rappeneau dit : « c’est un roman familial imaginaire ». Le réalisateur de Bon voyage revient en effet au cinéma, après onze ans d’absence, avec une comédie familiale.

Synopsis : Jérôme Varenne, un homme d’affaires, vit à Shanghai depuis plus de dix ans. En voyage en Europe, il décide soudainement de revenir quelques heures à Paris voir sa famille. Lors d’un dîner avec sa mère et son frère, il apprend que la maison de son enfance, située à Ambray, est au coeur d’un conflit local. Il tient beaucoup à cet endroit et décide alors de se rendre en province pour tenter de régler le conflit et sauver son foyer. Les choses se compliquent lorsqu’il tombe amoureux de la belle-fille de son père, la jeune et jolie Louise. Son retour de quelques heures se prolonge alors de quelques jours…

Du côté d’Ambray

A l’écran, on découvre un casting de luxe composé de Mathieu Amalric ou encore de Karin Viard, mais aussi de la nouvelle « muse » de Rappeneau (après Deneuve, Binoche ou encore Adjani) : Marine Vacth (repérée dans Jeune et Jolie d’Ozon). Cette histoire de famille fictive – mais inspirée de « moments autobiographiques » – tourne autour la vente de la maison du père de famille. Le titre du film a alors un double sens, il nous montre ironiquement peut-être de « belles familles », mais c’est aussi l’histoire de Jérôme (Mathieu Amalric) qui tombe amoureux de la belle-fille de son père, qui avait refait sa vie. Tout l’objet du film est de réconcilier le fils avec l’image de son père (qu’il a fuit dix ans plus tôt en s’installant en Chine). De ce côté-là, rien de bien nouveau. On assiste en effet à un film choral, bien moins en profondeur que ne l’était l’étude des personnages dans Bon voyage. Résultat, on accroche assez peu à cette histoire de litige plus ou moins obscur qui bloque la vente de la maison. La psychologie des personnages est très faible, pour ne pas dire « clichée » : entre le fils en quête du père idéalisé par les autres, fuit par lui et les jeunes filles « belles » mais audacieuses, insoumises ou encore la vieille fille amoureuse éperdue et un peu « bête ». Tout repose sur des pièces successives, comme autant de scènes qui mènent à la reconstitution d’une famille éparpillée. On n’échappera pas non plus à l’éternelle querelle des doubles (les frères, les femmes du père, les femmes du fils). Tout tourne autour d’Ambray, ville imaginaire où tournoient d’autres personnages (notaire, maire, secrétaires, ami d’enfance) jamais vraiment creusés, souvent très simples, trop simples. Cette histoire est assez peu accrocheuse tant elle mène à une conclusion assez attendue et plutôt décevante. En gros, « qui se ressemble, s’assemble ». Soit, sans grande surprise, les deux figures aussi abstraites qu’électriques du film : Amalric et Vacth. Pour le reste, on sourit parfois, mais cette histoire d’allers-retours reste très longue (près de 1h53) et manque parfois cruellement d’intérêt.

Retour du fils prodigue

Jean-Paul Rappeneau se distingue cependant par sa mise en scène construite comme une envolée musicale. Les personnages tournent, semblent comme léviter. Tout est assez fluide, construit en ellipses sur un temps très court, soit quelques heures qui se transforment en deux jours pendant lesquels Jérôme reconstruit le fil de sa vie. Le film est monté comme une longue chorégraphie, Rappeneau ayant pour habitude de tourner son film comme il devra être à la fin, déjà monté. Des qualités visuelles indéniables ressortent donc de Belles familles, mais le film déçoit. Il est pourtant un long mouvement comme en apesanteur (on pense à la scène de l’ouverture du festival, presque burlesque), mais qui peine à se distinguer des attendus du film français familial et choral, rien ne surprend. Au final, tant le scénario est cousu de fil blanc, on s’ennuie assez vite. Tellement que certains acteurs finissent par n’être que des caricatures d’eux-mêmes : Marine Vacth prend des poses, fait la rebelle, l’insaisissable et garde éternellement la même moue sur le visage alors qu’Amalric ouvre ses grands yeux noirs comme ébahis pendant tout le film, semblant sans arrêt se demander pourquoi il ne part pas, tout simplement. Belles familles ressemble ainsi à un chassé-croisé léger, aérien, mais qui tourne à vide.

Bande annonce – Belles familles

Fiche technique – Belles familles

Titre original : Belles familles
Date de sortie : 14 octobre 2015
Nationalité : Française
Réalisation : Jean-Paul Rappeneau
Scénario : Jean-Paul Rappeneau
Interprétation : Mathieu Amalric, Marine Vacth, Gilles Lellouche, Nicole Garcia, Karin Viard, Guillaume de Tonquédec, André Dussolier, Gemma Chan
Musique : Martin Rappeneau
Photographie : Thierry Arbogast
Décors : Arnaud de Moléron
Montage : Véronique Lange
Production : Bernard Bolzinger
Sociétés de production : ARP Sélection, TF1 Films Production
Sociétés de distribution : ARP Sélection
Budget : 8 millions d’euros
Genre : Comédie
Durée : 113 minutes

Retrospective Martin Scorsese: Raging Bull, critique du film

Raging Bull est le fruit de la quatrième collaboration de Martin Scorsese avec Robert De Niro, jeune étoile montante du Nouvel Hollywood et de ce cinéma contestataire et subversif qui a pris son essor au milieu des années soixante-dix.

Synopsis: Raging Bull retrace les moments forts de la carrière flamboyante de Jack La Motta, champion de boxe poids moyen. Issu d’un milieu modeste, il fut le héros de combats mythiques, notamment contre Robinson et Cerdan. Autodestructeur, paranoïaque, déchiré entre le désir du salut personnel et la damnation, il termine son existence bouffi, en tant que gérant de boîte de nuit et entertainer. Quand l’ascension et le déclin d’une vie deviennent épopée…

De Niro à fleur de peau

En 1980, De Niro n’est déjà plus un débutant et s’est notamment illustré dans Taxi Driver (1976) du même Scorsese, énorme succès public et critique, le Parrain 2, second volet de la trilogie Coppola, ou encore Voyage au bout de l’enfer (1978) de Michael Cimino. Ces rôles ont un point commun, celui de présenter des personnages écorchés vifs, loin des héros aux valeurs positives adulés par le Hollywood de l’âge d’or. Jake Lamotta, le protagoniste de Raging Bull, fait lui aussi partie de ces gueules cassées.

L’idée scénaristique qui soutient ce film a été éprouvée de nombreuses fois avec succès : mettre en scène l’ascension et la chute d’un héros, ambitieux et passionné, de ceux qui, à vouloir côtoyer le soleil, s’y brûlent les ailes. Ce scénario rappelle celui du film de gangsters qui a essaimé dans les années trente, à l’image du Scarface (1932) d’Howard Hawks, ayant d’ailleurs fait l’objet d’une reprise en 1984 par Brian de Palma. On retrouve de nombreuses similitudes, à commencer par le profil du héros, un personnage brutal, machiste et colérique, souvent déclassé socialement et qui parvient très vite à atteindre des sommets. La contrepartie de la réussite met en jeu des questionnements moraux qui trouvent leur résolution dans le dénouement de l’histoire, généralement tragique. Raging Bull, c’est la chronique de la vie de Jake Lamotta, prolo sanguin et sensuel du Bronx, qui devient l’un des plus grands boxeurs de son temps avant qu’une jalousie passionnelle ne lui fasse tout perdre. Si ce type de récit fonctionne toujours aussi bien auprès du public, c’est parce qu’il explore les grandeurs et les bassesses de l’humanité. De Niro, nous apparaît plutôt antipathique pendant la majeure partie du film, mais progressivement, Scorsese parvient à en faire un personnage plus complexe et ambigu.

Les choix d’images et de mises en scène opérés par le réalisateur tendent à rendre compte des multiples facettes de l’âme humaine. Raging Bull est un film très sensuel, une oeuvre où les cadrages nous amènent au plus près de la peau. Le cinéaste fait le choix d’une esthétique en noir et blanc qui érotise sans rendre obscène ce corps qui vit, sue et saigne. Le héros est un passionné qui se bat comme il fait l’amour ; la Cavalleria Rusticana de Beethoven qui vient ponctuer les scènes de combat sur le ring ne dit pas autre chose : l’animalité brutale est transcendée par la musique. Point d’orgue du film et coup de maître en matière de mise en scène, la séquence de la garde à vue de Lamotta. Au cours de cette nuit, Scorsese dévoile superbement le caractère duel de son personnage. Enfermé dans sa cellule, le boxeur à bout de nerfs s’abîme, au propre comme au figuré, révélant à quel point la situation le dépasse. Cette scène à corps et à cris, Martin Scorsese choisit de la filmer entre ombre et lumière, l’image dit tout. Si l’on ne peut espérer d’issue heureuse aux tribulations de Jake Lamotta, son créateur parvient à lui insuffler, l’espace d’un instant, l’aura d’un perdant magnifique.

Raging-Bull : Bande-annonce

Raging Bull : Fiche technique

Réalisation : Martin Scorsese
Scénario : Joseph Carter, Peter Savage, Paul Schrader, Mardik Martin d’après l’autobiographie de Jake Lamotta
Interprétation : Robert De Niro (Jake Lamotta), Cathy Moriarty (Vickie Lamotta), Joe Pesci (Joey), Frank Vincent (Salvy), Nicholas Colasanto (Tommy Como), Theresa Saldana (Lenore), Mario Gallo (Mario)
Photographie: Michael Chapman
Montage : Thelma Shoonmaker
Musique : Pietro Mascagni
Décors : Kirk Axtell, Alan Manser (Los Angeles), Sheldon Haber (New York)
Produit par : Robert Chartoff, Hal W. Polaire, Peter Savage, Irwin Winkler
Distribution : United Artists
Genre : Drame, Biopic
Durée : 129 minutes
Date de sortie : 25 mars 1981

 Etats-Unis – 1980

L’homme irrationnel, un film de Woody Allen: Critique

Présenté hors compétition lors festival de Cannes de 2015, L’Homme Irrationnel est le cru annuel du toujours prolifique Woody Allen (son 47ème film en un demi-siècle).

Sa seconde collaboration, après le décevant Magic Moonlight l’année précédente, avec l’actrice Emma Stone fait déjà d’elle sa « nouvelle muse », la dernière en date étant Scarlett Johanson avec qui il a tourné trois films entre 2005 et 2010 (loin de la dizaine de films faits autrefois avec Diane Keaton et Mia Farrow). C’est en revanche la première fois qu’il dirige Joaquin Phoenix, qui réussit à si bien faire transparaitre l’intériorité tumultueuse de son personnage qu’il ne serait pas étonnant de voir Woody Allen refaire de lui son alter-égo diégétique (est-ce d’ailleurs pour cela que cet adepte de la « méthode » de l’actor’s studio a pris tant de bide ?). Davantage qu’envers les interprètes, Woody fait preuve de fidélité envers son chef opérateur, Darius Khondji, qui a déjà signé l’image lumineuse de cinq de ses films (pour l’anecdote, Khondji et Phoenix s’étaient rencontrés sur le plateau de The Immigrant, le dernier film de James Gray). C’est donc épaulé par une belle équipe que le réalisateur va tenter de s’éloigner de la tonalité de comédie romantique qui caractérisait ses précédentes réalisations pour revenir vers le thriller, un genre qu’il n’a toutefois jamais réussi à aborder sans une certaine approche comique. En effet, la trame de cette histoire d’amour renvoie tout autant aux œuvres d’Alfred Hitchcock qu’à celles de Douglas Sirk ou Billy Wilder, autant de classiques incontournables du cinéma américain dont Allen s’est fait le digne héritier, mais -et c’est là tout son génie- auxquels il mêle une intrigue criminelle d’une noirceur digne d’un David Fincher ou un Denis Villeneuve, et surtout cette petite pointe toute personnelle qui donne à la légèreté de ses dialogues une certaine résonance philosophique.

Romantisme, « masturbation verbale », légèreté et métaphysique… La synthèse parfaite du cinéma allenien?

Alors que, comme le rappelle Abe, en bon prof de philo qu’il est, Simone de Beauvoir déplorait que la condition des femmes soit « limitée aux regards que leur accordent les hommes », il est lui-même victime de la perception que les femmes ont de lui et de la façon qu’elles auront de se servir de lui pour s’épanouir elles-mêmes. Jill (Emma Stone), sa meilleure étudiante à qui il va s’attacher, perçoit en lui un être torturé et l’envie de le soigner de ses pulsions autodestructrices représentent, pour cette petite bourgeoise férue de piano et de chevaux, le plus grand des défis qu’elle n’ait jamais eu à relever. A l’inverse, sa collègue, la prof de biologie Rita (l’excellente Parker Posey, une célébrité du cinéma indépendant américain mais peu connue chez nous) a sur lui un regard purement superficiel, celui d’un homme viril et intelligent, mais dont elle compte faire un usage tout aussi narcissique puisque leur relation lui permettra d’oublier la routine d’un mariage sans avenir. Toute l’intelligence de la narration qui découle de cette situation jusque-là prévisible est de ne pas se limiter à un point de vue subjectif unique mais d’oser une double voix-off qui permet de comprendre par quels cheminements intérieurs va se créer l’interdépendance entre Abe et Jill. Les thématiques du triangle amoureux et du passage à l’acte sont récurrents chez Woody Allen (elles ont notamment été traitées dans les très bons Match Point et Crimes et délits, les deux tragi-comédies dont celle-ci se rapproche sans doute le plus) mais on ne peut cependant pas reprocher au réalisateur de manquer de renouveau puisque jamais l’emploi de la réflexion métaphysique n’aura été mise avec tant de malice au profit du récit. L’impossibilité de faire perdurer un amour utopique, de faire trouver à autrui un sens à sa vie ou encore l’utilisation d’un crime comme vecteur d’apaisement intellectuel sont autant de sujets qui vont se retrouver au cœur des interrogations qui vont agiter les deux esprits que nous permet de suivre ce dispositif narratif bicéphale.

Là où le professeur de philosophie, en pleine perte de repère, qualifie sa propre matière de « pure masturbation verbale » incapable d’avoir une influence directe sur le monde réel, le scénario que nous a concocté le cinéaste new-yorkais parvient au contraire à tirer des réflexions existentialistes, inspirées de Dostoïevski, Kierkegaard ou Kant, que se font ses personnages un véritable enjeu romanesque. Au-delà de cet habile effet de miroir entre le discours tenu et la dramaturgie, il est impossible de ne pas voir dans cet homme, a priori imbu de lui-même, verbeux et dépressif qui pourtant réussira à retrouver sa vigueur et son charme d’antan grâce à son instinct borderline mais toujours adroitement réfléchi, une pure mise en abyme du cinéma d’Allen. C’est là toute la force de L’homme irrationnel puisque, derrière le sentiment de déjà-vu qui pèse lourdement sur la surface de son scénario convenu et sur sa mise en scène sophistiquée mais sans audace, se dissimule un conte moral sur le poids des choix – qu’ils soient amoureux ou criminels – et sur le rapport entre sa propre morale et le regard que peuvent en avoir les autres. En prenant en compte la dimension introspective du traitement de ses problématiques, le film peut dès lors être interprété, de la part de Woody Allen, comme une réflexion sur sa propre filmographie, avec les hauts et les bas qu’elle a traversés, mais aussi comme une expression de mépris envers les controverses qui entourent sa propre vie privée. Dans un cas comme dans l’autre, un film dont le caractère personnel dépasserait ses réels défis artistiques.

Comme toujours, les spectateurs hermétiques au cinéma allenien ne verront là qu’une énième redite de son nombrilisme auto-thérapeutique mâtiné de musiques jazz. De leur côté, les fans du cinéaste seront plus partagés entre ceux qui lui reprocheront un manque d’inspiration certain et une trop grande sobriété formelle, et ceux qui se réjouiront de le voir retrouver sa fougue cynique et s’associer à un acteur qui sache délivrer ses dialogues artificiels sans rien perdre de son charisme naturel. Mais, après tout, les films qui divisent le plus sont souvent ceux que l’on retient le plus longtemps.

Synopsis : Sur le campus de la petite ville américaine de Braylin, la réputation d’Abe Lucas, le nouveau professeur de philosophie, l’a précédé. On le dit lunatique et coureur de jupons, mais c’est un homme habité par une profonde désillusion que découvrent ses collègues et ses étudiants. Son charme naturel, et la part de mystère qui l’entoure, poussent toutefois deux femmes, Jill et Rita, à l’enfermer dans un triangle amoureux qui ne fera que lui compliquer encore plus la vie. C’est finalement son choix de commettre un acte irréparable qui lui permettra de revenir à une certaine sérénité spirituelle, mais les conséquences ne tarderont pas à les rattraper, lui et ses maîtresses.

L’homme irrationnel : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=QULUPr0OL9M

L’homme irrationnel : Fiche Technique

Réalisation : Woody Allen
Scénario : Woody Allen
Interprétation : Joaquin Phoenix (Abe Lucas), Emma Stone (Jill Pollard), Parker Posey (Rita Richards), Jamie Blackley (Roy)…
Image : Darius Khondji
Décors : Santo Loquasto
Costumes : Suzy Benzinger
Montage : Alisa Lepselter
Producteur(s) : Letty Aronson, Stephen Tenenbaum, Edward Walson
Production : Gravier Productions
Distributeur : Mars Distribution
Genre : Thriller, Comédie romantique
Durée : 96 minutes
Date de sortie : 14 octobre 2015

Etats-Unis – 2015

Mon Roi de Maïwenn : « Faire un film, c’est comme tomber amoureux »

« Faire un film, c’est comme, tomber amoureux, tout à coup, on n’a plus trop le choix, on doit faire avec » 

Maïwenn nous l’a affirmé hier soir lors d’une projection en avant-première de Mon Roi :  « on doit avoir envie de tomber amoureux en sortant ». Pourtant, la réalisatrice nous parle avec éclat d’une histoire d’amour passionnelle, obsessionnelle, mais qui tourne mal. Le film était présenté cette année en compétition officielle au Festival de Cannes et a été récompensé d’un prix d’interprétation féminine pour l’actrice principale, Emmanuelle Bercot. La réalisatrice de La Tête Haute (présenté en ouverture à Cannes) s’y révèle entière, puissante et vibrante, un peu à l’image de son discours cannois. Si Mon Roi est très centré sur son héroïne, il n’est pas non plus là pour juger les hommes, ce n’est pas le propos de Maïwenn, qui nous l’a rappelé hier soir « ce n’est pas un film féministe, c’est un film d’amour ». Et de l’amour, il y en a à revendre dans cette histoire de manipulation, de rires et de larmes. Construit sur des flash-back, le film est d’une grande habileté dans l’écriture narrative. Mon Roi, qui obsédait la réalisatrice de Polisse depuis près de dix ans, retrace près de onze années de vie d’un couple, entre amour et déchirures. Le fil conducteur au présent, c’est la reconstruction musculaire – et à fortiori psychologique – de Tony (Emmanuelle Bercot) gravement blessée aux ligaments du genou après une chute à ski.

Maïwenn, par petites touches successives, s’attache à montrer l’influence qu’aura cet amour dans la vie de Tony (diminutif de Marie-Antoinette). C’est que Georgio (Vincent Cassel) est un être théâtral, épatant et destructeur. A ce jeu-là, Vincent Cassel est parfait, tant il nous fait passer par tous les sentiments à l’égard de son personnage. S’il prévient Tony dès le début qu’il est « le roi des connards », elle se laisse prendre au jeu de l’excès. Et la réalisatrice nous offre une fin si ouverte que la présence de Georgio ne s’efface jamais complètement du corps de Tony, même après la guérison. Le film n’est jamais déprimant tant il est porté par une énergie folle et un rythme effréné ayant pour leitmotiv la surprise permanente. Tout repose sur la confusion des sentiments qui sont ici comme des montagnes russes. Un des plus beaux films de cette année, mais aussi de Maïwenn.

Mon Roi, premier film de Maïwenn sans Maïwenn

« Faire un film, c’est dépasser une obsession pour passer à une autre obsession » 

L’obsession que décrit Maïwenn dans ses mots est proche de celle qui se dégage de tout son film. Elle a l’habitude des films remplis d’obsessions, celles qui dirigent sa vie. La réalisatrice, adepte de la mise en scène de soi, a débuté sa carrière derrière la caméra avec une thérapie filmée : Pardonnez-moi. Dans son deuxième film, Le Bal des actrices, elle apparaissait aussi dans un rôle pivot, flanquée d’une histoire d’amour (qui était aussi réelle) avec JoeyStarr. Enfin, dans Polisse (Prix du Jury à Cannes en 2011), elle est retombée en amour pour JoeyStarr, au coeur d’un film qu’elle a qualifié comme « le plus autobiographique de [sa] carrière ». Elle y racontait, après une longue immersion, la vie d’une brigade des mineurs. Dans Mon Roi, Maïwenn aborde de nouveau un thème très intime et très fort : l’amour fou, mais elle est cette fois en retrait, puisque c’est un comme un double féminin qui endosse le premier rôle : Emmanuelle Bercot. On assiste à la naissance d’une actrice plus connue comme réalisatrice. C’est pour cette raison que Maïwenn a travaillé avec elle, mais aussi parce qu' »elle n’a pas de plan de carrière en tant qu’actrice ». Si Maïwenn nous présente volontiers l’actrice/réalisatrice comme « une cérébrale », ce n’est pas ce qui transperce à l’écran tant tout ce qui est filmé passe par le corps avant tout : ses stigmates et ses désirs. L’amour est ici plus qu’un lien d’appartenance, il est charnel. Quand Tony et Georgio se marient, ils ne s’offrent pas d’alliance. Pourtant, leurs peaux sont gravées de la peu de l’autre, sans nulle doute. Il ne font rien selon les convenances, car Georgio est dans le détachement et ne veut vivre que « des bons moments » en amour. Les contraintes et la vie quotidienne l’ennuient. Et c’est bien ça que filme Maïwenn : un amour qui ne résiste pas à la réalité, qui ne plait pas à l’entourage.

Alors, Emmanuelle Bercot n’est-elle finalement qu’un double de Maïwenn ? L’actrice s’imprègne de l’énergie-hystérie de l’actrice, de cette force qui se dégage d’elle, mais aussi de l’attachement qui la soumet aux êtres et qu’elle n’a jamais cessé d’explorer. Il faut toujours aller jusqu’au bout avec l’autre, quitte à tout détruire (même si la rupture n’est jamais vraiment une fin en soi). Mais l’actrice sait aussi imposer son corps, sa gouaille, son rire et se dégager de la force intime que Maïwenn met dans ses films pour se l’approprier. Une chose est sûre, Maïwenn lie les films à sa vie, c’est viscérale, organique. On retrouve d’ailleurs Isild Le Besco, sa sœur dans la vie, dans le rôle de la belle-sœur de Tony. Ce n’est pas un hasard. Et pourtant, la force du film est le recul que prend la réalisatrice sur l’histoire qu’elle raconte, l’autodérision qu’elle y distille. Le personnage du frère de Tony (joué par Louis Garrel) en est la parfaite démonstration. Ainsi, à un concours d’éloquence auquel elle participe comme avocate, Tony parle d’amour, de gâchis et de cette reconnaissance qui se fait dans l’amour entre deux êtres. Sa voix est théâtrale, Maïwenn y plaque des images de couples et d’amour. On pourrait croire qu’elle se prend au piège du pathos. Pourtant, juste après, elle ajoute une scène où Tony est raillée par son frère. Georgio, lui, la couvre d’éloges. C’est que l’homme est lui-même un être théâtral, dont les « je t’aime » arrivent très vite, trop vite ? Mon Roi sort en salles le 21 octobre prochain et vous est chaudement recommandé par LeMagduCiné.

Rétrospective Martin Scorsese : La valse des pantins, critique du film

Clôturer la rétrospective Scorsese du Magduciné avec la Valse des pantins est sans doute emblématique de la place de ce film dans l’inconscient collectif : un film à part, un film mineur de Marty Scorsese, le film auquel on pense en dernier recours, le film auquel, à la limite, on ne pense pas…

Synopsis: Un comique méconnu, pour se faire reconnaitre, enlève le présentateur d’un show télévisé et n’accepte de le libérer qu’à la condition de participer à son spectacle.…

The Tonight Show.

Il faut dire qu’après l’extrême retentissement de son précédent film, Raging Bull, avec les Oscars, les BAFTA, les Golden Globes comme s’il en pleuvait, il semblait impossible que Martin Scorsese reste sur le même registre, sous peine de subir des comparaisons inutiles. Il a donc changé de braquet et a opté pour un film en apparence différent de ses prédécesseurs, différent de Mean Streets, de Taxi Driver, ou encore de Raging Bull. Pourtant ce film est loin de correspondre à toutes les idées reçues à son égard, et figure un jalon marquant dans l’œuvre de Scorsese pour un nombre croissant de cinéphiles « scorsesephiles ». Un film visionnaire aussi, quand on voit combien la culture de la célébrité devient la règle et la norme plus de 30 ans après. Le « quart d’heure de célébrité pour tous » prédit par Andy Warhol en 1968 était d’actualité dans les années 80, et l’est dans des proportions encore plus inquiétantes en 2015.

La Valse des pantins (The King of Comedy, pour le titre original) est un film qui n’était pas destiné initialement à Martin Scorsese. Après que ce dernier l’a gentiment éconduit au début des années 70, le scénariste Paul Zimmerman a confié son manuscrit au producteur Robert Evans, qui en a proposé la réalisation à Milos Forman. Faute de financement, le projet atterrit en bas de la pile jusqu’à ce qu’il réapparaisse entre les mains de Robert de Niro. Fort d’une collaboration de plus en plus étroite et de plus en plus fructueuse, l’acteur a réussi à convaincre le cinéaste de reprendre ce scénario, et le film voit enfin le jour en 1983. Il faut dire sur que la quinzaine d’années qui s’est écoulée, la propre vie du cinéaste est venue faire écho de manière plus aigüe à ce thème de la célébrité.

L’histoire est celle de Rupert Pupkin (Robert de Niro), un homme qui veut devenir le Roi de la Comédie et qui pour y arriver frise la psychopathie borderline qu’on rencontre dans les colonnes des tabloïds : des doux dingues à la limite de l’érotomanie qui kidnappent ou assassinent l’objet de leur désir. Ici, l’obsession de Rupert est Jerry Langford (Jerry Lewis). Plus exactement, il est obsédé par l’idée de devenir lui-même un comique de stand-up, à l’instar de son idole Jerry (Une sorte de Johnny Carson/Jay Leno/ Jimmy Fallon), et son objectif est de rentrer coûte que coûte en contact avec ce dernier.

A la suite d’un énième pied de grue devant la station de télévision, d’où Jerry sort souvent sans un regard pour ses très nombreux fans massivement agglutinés devant le portail, Rupert finira, après d’habiles manœuvres, par se retrouver dans la voiture de Jerry. Hâbleur, il essaie de placer sa marchandise, son désir de disposer d’un créneau dans le show de Jerry pour présenter ses propres numéros ; afin de se débarrasser rapidement de lui, Jerry lui dit distraitement de prendre contact avec sa secrétaire.

A partir de là, Rupert entre dans un délire hallucinatoire dans lequel il pense être devenu l’ami de Jerry. Il va le harceler à son bureau, à son domicile jusqu’à une sorte d’assaut final. Le film est censé être une comédie, et pourtant la manière dont Rupert s’enfonce dans ce monde imaginaire fait froid dans le dos. La terreur qui se lit sur le visage des domestiques lors de son intrusion « amicale » est pire que s’ils avaient été menacés par une arme dangereuse (alors même que Rupert esquisse des pas de danse joyeux avec sa fiancée Rita, – Diannhe Abbott, l’épouse de de Niro à l’époque – ignorante de la forfaiture). La manière dont il répète ses numéros au sous-sol de la maison de sa mère chez qui il habite encore à 34 ans, entre Liza Minelli et Jerry Langford/Lewis, tous deux en carton-pâte, et plus encore celle dont il met en scène des tonnes d’applaudissements adressés à lui, cette manière n’est finalement pas très différente des agissements de tous les autres héros malades de Scorsese, que ce soit Jake la Motta et ses tendances autodestructrices (Raging Bull), le désaxé Travis Bickle (Taxi Driver), l’aliéné de Shutter Island ou le Loup sauvage de Wall Street. Rupert est pathétique, agaçant, attachant, on ne sait plus s’il délire ou s’il manipule son entourage, et Robert de Niro aurait bien pu décrocher un autre Oscar pour le rôle, tant sa composition est riche et inspirée.

Le film n’est donc pas une comédie, si ce n’est une comédie noire et grinçante, et le personnage de Masha vient encore étoffer une vision bien sombre de la société avide de reconnaissance. Masha est une autre fan obsessionnelle de Jerry, interprétée par une Sandra Bernhard quasi débutante mais comme habitée par la folie du personnage. Avec Rupert, ils vont organiser pour des motifs visiblement différents, le kidnapping de Jerry. Le cas de Masha est au moins aussi intéressant que celui de Rupert : les yeux exorbités, la mise débraillée, là voilà soudain belle, apaisée et émouvante dans son tour de chant quand l’objet de ses fantasmes se retrouve au bout de son arme, impuissant, tout d’un coup devenu insignifiant puisqu’ accessible…

Quant au personnage de Jerry, hautain, condescendant, l’antipathie qu’on peut éprouver pour lui s’estompe quand on suit le personnage en dehors de la lucarne magique de la télévision : comme tous les autres personnages, hors du cadre, il n’est plus rien, rien qu’une tristesse de plus, une quasi-victime de la célébrité que l’opulence du mode de vie ne parvient pas à protéger de la solitude, bien au contraire. Jerry Lewis apporte à son jeu une sobriété juste et inhabituelle qui sied au rôle et au film.

La Valse des pantins a une certaine résonnance avec le récent Maps to the Stars de David Cronenberg dans ce qu’il suggère sur la célébrité, non pas le talent, mais la célébrité per se. Comme Rupert le résume si bien en une seule phrase : « It’s better to be a king for a night than a shmuck for a lifetime », et comme Cronenberg le montre à sa manière toujours radicale dans son dernier film, Andy Warhol avait raison, et même si la Valse des pantins a une facture plus sobre et plus classique que ses grands succès, Martin Scorsese a eu raison de réaliser ce beau film prémonitoire qui s’adresse au Rupert Pupkin qui sommeille en chacun de nous.

La valse des pantins – Bande annonce

La valse des pantins – Fiche technique

Titre original : The King of Comedy
Date de sortie : 18 Mai 1983 / Reprise 18 Mai 2011
Réalisateur : Martin Scorsese
Nationalité : USA
Genre : Drame
Année : 1982
Durée : 110 min.
Scénario : Paul D. Zimmermann
Interprétation :Robert De Niro (Rupert Pupkin), Jerry Lewis (Jerry Langford), Diahnne Abbott (Rita), Sandra Bernhard (Masha), Margo Winkler (La réceptionniste), Shelley Hack (Cathy Long), … ainsi que Joe Strummer, Mick Jones, Paul Simonon et tout l’entourage de The Clash crédités au générique comme « vermine ambulante » (Street scums)
Musique : Robbie Robertson
Photographie : Fred Schuler
Montage : Thelma Schoonmaker
Producteurs : Arnon Milchan, Robert F. Colesberry
Maisons de production : 20th Century Fox, Embassy International Pictures
Distribution (France) : Reprise – Carlotta Films
Récompenses : Meilleur scénario original : Paul D. Zimmermann, BAFTA Awards 1984
Budget : 20 000 000 USD