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Nous trois ou rien, un film de Kheiron: Critique

Pour quiconque ne connait Kheiron que par son rôle dans la mini-série Bref et son one-man-show sans savoir de quoi retourne sa première réalisation, il est tout à fait légitime de s’attendre à y trouver une comédie trash carburant à l’humour noir. Mais l’humoriste a eu la bonne idée de ne pas se donner comme défi – que les échecs de ses prédécesseurs ont prouvé comme étant inabordable – de vouloir transformer une idée de sketch en scénario de long-métrage ou de faire d’un personnage de scène un héros de film.

Synopsis: Iran, 1955. Hibat grandit au sein d’une grande famille où lui sont enseignées les notions de partage et de vivre-ensemble. Quinze ans plus tard, à peine a-t-il obtenu son diplôme d’avocat qu’il entre en rébellion contre la politique despotique du Shah mais est vite incarcéré. Une fois le Shah tombé, il est libéré mais c’est cette fois contre le régime islamique qu’il va se révolter, et s’étant entre temps marié avec une jeune femme qui partage ses valeurs, il préférera fuir le pays pour protéger sa famille. C’est dans les cités françaises qu’il continuera son combat et fera prospérer ses valeurs.

La plus belle façon de rendre hommage à ses parents

A l’inverse, il a choisi de se concentrer sur un sujet qui est personnel et méritant un traitement plein de délicatesse, puisqu’il s’agit du parcours de ses propres parents. Le point de départ du récit se fait donc en 1955, alors que Hibat (le père de Kheiron donc) n’est encore qu’un enfant grandissant dans un petit village au sud de l’Iran. Ce sera là le seul et unique repère chronologique du film. Une fois Hibat devenu adulte (et interprété par Kheiron lui-même), le fait de ne plus le voir vieillir sur près de 50 ans et l’absence de datation des événements vont rendre difficile le rapport entre la petite histoire et la grande Histoire. Ce choix de ne pas vouloir développer le réalisme historique, à l’évidence pour s’interdire tout didactisme, se ressent aussi dans la façon dont est traitée la question politique, pourtant au cœur de la première moitié du film. La façon dont la révolution qu’a soutenu Hibat au péril de sa vie a implosé entre les idéologies communistes et islamistes est évidemment évoqué, mais ces deux mots ne sont prononcés qu’une seule fois chacun, et chaque fois dans le cadre d’un passage satirique.

Alors que, sur scène, Kheiron ne semble se donner aucune limite en termes d’humour, l’écriture du film prouve qu’il est, à l’inverse, beaucoup plus mal à l’aise lorsqu’il s’agit d’aborder des sujets sensibles de façon sérieuse. A chaque scène tragique, un gag ou une réplique comique vient lui répondre presque automatiquement, de façon souvent malvenue (la scène où le deuil du père se transforme en un dialogue absurde en est le meilleur exemple). En découle une accumulation effrénée de ruptures de ton, qui rendent le tout schizophrénique et terriblement bancal. Là où Marjanne Satrapi avait parfaitement réussi, dans Persepolis, à revenir sur ses souvenirs dans l’Iran des années 70-80 et son exil tout en conservant une certaine légèreté, Kheiron en a une approche beaucoup moins mature. Aucun des moments, même les plus durs, de la vie de ses parents ne réussit à être traité autrement que via cet équilibre gauche qui transforme une chronique politico-sociale en une fable pétrie de bons-sentiments. L’histoire d’amour qui se noue entre Hibat et Fereshteh (interprétée par Leïla Bekhti) souffre également de ce manque de réalisme, mais ici retombe de fait dans les codes de la comédie romantique classique. C’est réellement l’alternance maladroite entre des scènes comiques et des scènes mélodramatiques qui fait perdre à ces derniers leur crédit et remet aussi en doute la véracité du récit, alors qu’il s’agit précisément de la clef pour admirer le défi que s’est lancé le réalisateur. Le recours systématique à des musiques pathos n’aide pas non plus les effets émotionnels de ces passages se voulant touchants, il ne fait en fait que prouver son manque d’expérience en matière de mise en scène. Et, comme nous le démontre la bande-annonce, le fait que des scènes dépeignant la violence des banlieues aient été coupées au montage est une preuve supplémentaire de l’auto-censure qui plombe cette reconstitution.

En termes de reconstitution justement, la meilleure surprise nous est offerte par le générique de fin qui nous prouve, photos à l’appui, que les choix de casting ont, hormis les deux personnages
principaux, été fait dans un but de faire ressembler les acteurs aux personnes qui ont croisé le parcours d’Hibat et Fereshteh. Le casting contient évidemment quelques guest-stars, dont Gérard Darmon et Zabou Breitman qui aident à rendre attachants les parents de Fereshteh qu’ils incarnent, mais aussi quelques caméos, en particulier de Kyan Khojandi ou Alexandre Astier, qui eux aussi participent à l’approche caricaturale des thématiques les plus délicates puisqu’ils interprètent respectivement un islamiste et le Shah. Il ne fait donc aucun doute que Kheiron n’a pas réussi à déterminer quels moments de la vie de ses parents méritaient d’être perçus comme tragiques ou pouvaient être propices à des blagues. Cependant, il a gardé, de bout en bout, une même intention : Celle de faire de ses parents des modèles à suivre, animés par leurs indiscutables vertus et leur générosité. Cet état de fait est particulièrement perceptible dans la seconde moitié de cette hagiographie, puisque l’impuissance en Iran y donne sa place à la réussite du couple à rendre meilleure la vie des habitants de leur quartier. La façon dont l’échec d’une révolution marxiste à l’échelle nationale est converti, par la force des choses, en un engagement associatif fructueux à l’échelle municipale est évidemment un superbe message d’espoir. Jamais Hibat et Fereshteh n’ont baissé les bras, c’est du moins l’image que Kheiron veut nous faire partager de ses parents, qu’il idéalise à tel point que le portrait n’arrive jamais à se détacher de son regard d’enfant alors qu’un point de vue plus objectif aurait certainement rendu plus fort le parcours de ces deux personnages dont le courage et l’altruisme méritaient d’être salués (n’oublions pas qu’Elia Kazan est entré dans la légende en signant America, America qui partageait un postulat similaire).

Peut-être que son écriture enfantine pousse Nous trois ou rien vers une certaine naïveté et de complaisance vis-à-vis de son sujet, mais est-il seulement envisageable ne pas être enfantin lorsque l’on veut déclarer son amour à ses propres parents ? Si l’on est tout de même touché par cette histoire, c’est finalement moins grâce au travail de Kheiron qui, pour sa première réalisation, a accumulé des maladresses, que pour celui de ses parents et au combat humaniste qu’il ont mené toute leur vie malgré les épreuves.

Nous trois ou rien : Bande-annonce

Nous trois ou rien : Fiche Technique

Réalisation : Kheiron
Scénario : Kheiron
Interprétation : Kheiron (Hibat), Leïla Bekhti (Fereshteh), Gérard Darmon (le père de Fereshteh), Zabou Breitman (la mère de Fereshteh), Alexandre Astier (le Shah),  Michel Vuillermoz (Daniel Bioton)…
Image : Jean-François Hensgens
Décors : Stanislas Reydellet
Son : Frédéric de Ravignan
Montage : Anny Danché
Producteur(s) : Simon Istolainen, Benjamin Drouin
Production : Adama Pictures, Gaumont, M6
Distributeur : Gaumont
Genre : Comédie dramatique, historique
Durée : 102 minutes
Date de sortie : 4 novembre 2015

France – 2015

Blade Runner, un film de Ridley Scott: Critique

Ressortie en salles de « Blade Runner », l’Éternel Retour

Synopsis : Dans les dernières années du 20ème siècle, des milliers d’hommes et de femmes partent à la conquête de l’espace, fuyant les mégalopoles devenues insalubres. Sur les colonies, une nouvelle race d’esclaves voit le jour : les répliquants, des androïdes que rien ne peut distinguer de l’être humain. Los Angeles, 2019. Après avoir massacré un équipage et pris le contrôle d’un vaisseau, les répliquants de type Nexus 6, le modèle le plus perfectionné, sont désormais déclarés « hors la loi ». Quatre d’entre eux parviennent cependant à s’échapper et à s’introduire dans Los Angeles. Un agent d’une unité spéciale, un blade runner nommé Deckard (incarné par Harrison Ford), est chargé de les éliminer. Selon la terminologie officielle, on ne parle pas d’exécution, mais de retrait…

Trailer du 30ème Anniversaire.

            A l’occasion de la ressortie ce mercredi 14 octobre de Blade Runner, le troisième film de Ridley Scott réalisé en 1982, Cineséries-mag a proposé à ses rédacteurs d’écrire un article. Votre nouveau fidèle serviteur a alors accepté l’offre.

            Ce fut d’abord pour moi une réflexion quant à l’écriture d’un article, d’un texte, sur Blade Runner. En effet que dire sur le film qui n’ait pas été dit par des journalistes, des cinéphiles (souvent élogieux), des making-of – on peut penser au très bon Des temps difficiles : le making-of de Blade Runner -, des cinéastes – Ridley Scott, Denis Villeneuve, Christopher Nolan ou encore Quentin Tarentino -, et des théoriciens – tels que Telotte, Frentz, Rushing sur l’androïde, la machine et le cyborg par exemple, ou encore à Chion et sa Science-Fiction au Cinéma ?

Ainsi, qu’est-ce que c’est que d’écrire sur Blade Runner trente-deux ans après ?

Une autre question m’apporta quelques éléments de réponse : qu’est-ce que revoir Blade Runner au cinéma aujourd’hui ? Ces derniers ne seront pas forcément originaux, n’amenant pas forcément de nouvelles idées, mais seront bien au présent.

            Revoir Blade Runner aujourd’hui, c’est d’abord voir une œuvre qui a dû attendre 25 ans avant d’être « finie ». En effet, à la suite d’un tournage chaotique à cause de mésententes entre le réalisateur, le scénariste, et les producteurs, le film sera monté sans les « auteurs ». Il connait alors deux premières versions aux fins heureuses, ensoleillées, optimistes en complète incohérence avec le reste du film. On y voit Deckard et Rachel partir dans des régions lumineuses, forestières et montagneuses, sur des images de Shining réutilisées, et alors on peut se poser la question : mais pourquoi ne pas l’avoir fait dès le début et enduré cet enfer futuriste ? Le film a connu un grand nombre – encore discuté – de versions, on citera ici les quatre versions « officielles » vendues dans les coffrets collector anniversaires : la version nord américaine, celle internationale, la version télévisuelle, la director’s cut et la final cut, on peut aussi trouver la version de travail dans le coffret blu-ray. Il ne s’agira pas de discuter de toutes les différences entre les versions, n’hésitez pas à vous renseigner sur le net, mais on notera ici que dès le début du projet, Scott et les scénaristes Hampton Fancher et David Peoples avaient écrit la fin qu’on connait actuellement, intégrée au film avec la director’s cut – une version promotionnelle de Warner Bros (voulant surfer sur le succès du film dans les vidéo clubs et autres cérémonies filmiques) alors relativement dirigée par Scott – et confirmée dans la final cut de 2007, version finie du film complètement orchestrée par Ridley Scott. Une fin cohérente avec l’univers, donc mélancolique, et surtout apocalyptique. Apocalypse, dans le sens premier du terme, signifie « objet / chose dévoilé(e) aux hommes », et implique un changement. Et c’est tout à fait le sens de la fin de Blade Runner, une révélation.

            Le chef de la bande de répliquants Nexus-6, Roy Batty, vient d’affronter Deckard, menant le combat de loin. Mais après avoir retranché le blade runner plus fragile que jamais sur un toit, ça n’est pas un androïde mais un être humain qui meurt de « vieillesse » d’une vie de quatre ans, dont quelques souvenirs vont nous être contés à travers un monologue poétique, puissant, et mélancolique : « I’ve seen things you people wouldn’t believe. Attack ships on fire off the shoulder of Orion. I watched C-beams glitter in the dark near the Tannhäuser gate. All those moments will be lost in time, like tears in rain. Time to die. ». En français : « J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l’ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l’oubli comme les larmes dans la pluie. Il est temps de mourir. »

Les derniers mots du réplicant Roy Batty sont une révélation pour Deckard, qui décide d’en finir avec son travail de tueur et dont le statut d’humain / machine est plus qu’ambigu, et questionnent l’essence de la nature humaine, interrogée pendant tout le film via la traque des autres Nexus-6 mais aussi avec la relation amoureuse de Deckard avec Rachel, elle-même une réplicante. Qu’est-ce que l’humain ? Est-ce juste une physionomie particulière et un corps de chair et de sang ? Le film questionne alors : sont-ce les souvenirs qui forment les êtres humains ? On sait cependant que leurs premiers souvenirs sont factices, alors ne serait-ce pas les souvenirs qu’ils se forgent eux-mêmes qui font d’eux des êtres humains ?

Memories of green, par Vangelis, Blade Runner Soundtrack.

            Des questions auxquelles le film nous invite à méditer, appuyées par sa bande-originale composée par Vangelis. Une bande-son musicale électrisante et inspirée, pour une composition éclectique, entre l’électronique et l’instrumental, l’élément sonore et l’élément mélodique, l’ethnique et l’intime, l’ancien (avec One More Kiss, Dear chantée par Don Percival) et le moderne électro, à l’image du futur dépeint par Ridley Scott, entre grandeur (des décors urbains, de la passion amoureuse des protagonistes, de ses effets spéciaux toujours aussi incroyables…) et décadence absolue (la misère humaine et plus généralement des formes de vie, et la violence, entres autres éléments), multiethnicité de la population et racisme robotique, calme et foule, silence et slogans publicitaires, poésie et folie meurtrière… Bienvenue à Los Angeles en 2019.

            En effet, revoir Blade Runner, c’est accepter de voyager à nouveau dans cet abîme futuriste enivrant. Le revoir au cinéma, c’est s’y perdre complètement pour en sortir, à l’image de Deckard, changé, révélé. Car si le film questionne l’humanité à travers ses personnages, celle-ci projette le questionnement aussi sur les spectateurs. Elle nous regarde, consommateurs, pollueurs, et pointe du doigt nos méfaits en puissance : la pollution, un nouveau type de racisme avec les androïdes, notre folie destructrice – l’extinction des animaux par exemple – mais surtout créatrice à travers nos capacités et volontés technologiques de créer la vie, notamment à notre image – avec la Tyrell Corporation créant des « androïdes plus humains que les humains »…

            Vous l’aurez compris, Blade Runner, subjugue et perturbe toujours. Intemporel, il aura fait couler beaucoup d’encre et n’est pas prêt d’arrêter de le faire. La mienne, numérique, aura tenté de lui rendre un hommage digne de ce nom dans les limites imposées ici. De plus, l’annonce de la suite réalisée par Denis Villeneuve – avec Ridley Scott à la production et à l’histoire, Hampton Fancher à nouveau au scénario et avec Ryan Gosling au casting aux côtés d’Harrison Ford lui aussi de retour – est à la fois excitante et effrayante, en effet, que pourra dire Blade Runner 2 que n’a pas dit ou montré le premier ? Réponse d’ici la fin de l’année 2016. Je tiens aussi à vous inviter à (re)lire le roman Do The Androïds Dream of Electric Sheep ?, du regretté Philip K. Dick, dont Blade Runner est l’adaptation. Je n’ai pu en parler ici comme il se doit, de K. Dick, cet auteur paranoïaque père des plus grandes œuvres de Science-Fiction, qu’on peut retrouver au cinéma avec Minority Report, Total Recall, mais si l’on a du plaisir à le voir, on se doit surtout de le lire.

            Pour terminer, revoir Blade Runner, c’est aussi l’après-séance, alors que l’on sort de la salle obscure, on rentre chez soi, ou on se promène, ou on va en cours, encore perturbé, effrayé, émerveillé, au regard bouleversé car révélé et réveillé – tel cet œil sur lequel la ville se réfléchit au début du film -, et croyez-moi il ne cessera de vous suivre, hantant et illuminant vos rêves, ainsi que votre vie, à travers les nombreuses expériences – réflexives ou concrètes, telles que l’expérience d’une métropole la nuit par exemple – et choix que vous vivrez.

https://www.youtube.com/watch?v=Zr2ZBt-YiMQ

(Re)découvrez aussi le film avec le très beau Blow-Up de la ciné-vidéaste plasticienne Johanna Vaude.

FICHE TECHNIQUE : Blade Runner

Réalisateur : Ridley Scott

Scénario : Hampton Fancher, David Peoples d’après le roman Do The Androïds Dream of Electric Sheep ? de Philip K. Dick, publié pour la première fois en 1968
Casting : Harrison Ford (Deckard), Rutger Hauer (Roy Batty), Sean Young (Rachel), Daryl Hannah (Pris), Brion James (Leon Kowalski), Edward James Olmos (Gaff), Joe Turkel (Eldon Tyrell), William Sanderson (J.F. Sebastian)
Genre(s) : Science-Fiction, Thriller
Nationalité : U.S.
Date de sortie : 25 Juin 1982 pour la première version officielle américaine, 2007 pour la Final Cut.

Durée : 116 minutes en 1982, 117 en 2007
Photographie : Jordan Cronenweth
Décors : Lawrence G. Paull

Costumes : Michael Kaplan et Charles Knode

Maquillage : John Chambers et Marvin Westmore

Design : Syd Mead
Montage : Marsha Nakashima et Terry Rawlings
Musique : Vangelis
Producteurs : Michael Deeley, Hampton Fancher et Brian Kelly
Production : The Ladd Compagny, Warner Bros
Distributeurs : Warner Bros

 

Festival Lumière 2015: Martin Scorsese et Nicolas Winding Refn

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Festival Lumière JOUR 2 : Entre boxer ou conduire, il faut choisir

En ce mardi 13 Octobre, Lyon est toujours sous les nuages. A croire que la météo planant sur la Capitale des Gaules semble calculée sur l’arrivée du maestro Scorsese, qui selon pas mal de rumeurs, serait dans le premier train en partance de la Gare de Lyon à Paris. Mais qu’importe. Le Festival se vit avant tout par les films vus et non les personnes les ayant faites, donc autant se concentrer là-dessus. Car alors que la ville se réveille à peine d’une nuit froide et grisâtre, me voilà déjà en train d’esquisser ce qui s’apparentera à la feuille de route de mes pérégrinations de la journée. Il faut dire qu’avec une programmation lorgnant aussi bien du côté du film d’animation (Cars), que du film français représentés pour l’occasion par Gérard Oury, Georges Lautner et Julien Duvivier, en passant par le cinéma international avec Kurosawa, Sydney Pollack (Out of Africa) et évidemment Martin Scorsese, il est difficile de s’y perdre comme il est d’autant plus facile de faire les mauvais choix de séances.

Une rencontre inoubliable

john-lassiter-festival-lumiere-2015-histoire-creation-pixarPeu friand de salle obscure dès le matin, je vais préférer donc m’adonner pendant toute la matinée à une activité paradoxalement assez rebutante : les révisions. Mais pas n’importe lesquelles, puisque mes sujets se nomment Buzz, Woody, Rémy, Flash McQueen ou encore Tristesse. Du Pixar 100% pur jus. Et oui, faute d’avoir pu l’approcher suffisamment lors de la soirée précédente, j’ai préféré braver les interdits et m’introduire discrètement dans la salle qui accueillera le temps d’une rencontre exceptionnelle, le grand manitou de Pixar, le Walt Disney du 21ème siècle, j’ai nommé John Lasseter. Sourire extra-large, démarche joviale, autant dire que revoir le bonhomme entraperçu hier est déjà une source de satisfaction. Mais ça l’est encore plus quand le maestro commence à nous raconter la genèse toute entière de Pixar. Ses débuts difficiles, sa renommée fulgurante (Vice Versa a eu les honneurs d’une présentation cannoise cette année), sa concurrence avec Dreamworks, ses inspirations. Tout y passe et l’homme ne semble jamais rassasié, délivrant constamment anecdotes et secrets de tournages, comme le moment où il racontera l’une des meilleurs semaines de sa vie, passée à Paris (ça ne s’apprend pas) aux cotés de Brad Bird, qui effectuait des repérages pour son déjà culte Ratatouille. Tel un grog bienvenue après un grand froid, inutile de dire que cette discussion à sens unique aura eu le charme de lever le voile sur l’une des plus grandes machines à rêve de l’industrie hollywoodienne, tout en nous informant aussi des prochains films estampillés Pixar, qui s’annoncent merveilleux dixit Lasseter. A peine transi par le froid, après ce rêve éveillé d’un peu plus de 2 heures, que me voilà déjà en train de courir attraper le premier métro. Direction, l’UGC Confluence, très gros multiplexe de la Presqu’ile qui recevra un invité de renom pour la soirée : Nicolas Winding Refn, venu présenter l’un des films les plus connus de sa filmographie : Drive.

I Drive !

Parti en avance, pour décrocher une bonne place, la vue de la salle quasi-comble est pour moi des plus frustrantes. Pour autant, loin de bouder mon plaisir, je m’assois dans un fauteuil, le calepin dégainé, encore non conscient que la présentation qui va suivre sera des plus étonnantes. Car à peine assis, que voilà Nicolas Winding Refn débarquant tout sourire sur la scène, chaleureusement accueilli par une salve d’applaudissement. Le metteur en scène danois, présent à Lyon pour assurer la promotion de son premier livre, recueil d’affiches de films de second genres oubliés des années 1960-1970, décide alors, sans doute sous l’impulsion de la présentatrice, de parler de cette curieuse passion pour les affiches de films, tournant invariablement autour du thème de la nudité féminine. Non sans un éclatant sourire, voilà ainsi que le natif de Copenhague raconte que cette incroyable collection provient d’un service rendu à l’un de ses amis. Ce dernier ayant besoin d’argent, Refn suggérera de lui acheter une collection d’affiches, pour la rondelette somme de 10 000 dollars. Un investissement conséquent, qui fera le bonheur du cinéaste 8 semaines après, quand une tripotée de cartons en tout genre, sont livrés sur le perron de sa porte causant l’incompréhension chez sa femme, pour qui cette lubie sexuelle était des plus mauvais gouts. Mais le cheminement des affiches entre leurs cartons et les pages policées d’un livre demeure flou. Heureusement, Refn a une réponse à tout et révèle que l’idée de coucher sur papier toutes ces affiches, revient à l’acteur canadien fétiche du danois, Ryan Gosling. En voyage au Danemark, l’acteur qui a réalisé Lost River cette année, aurait fouiné dans la maison du metteur en scène, quitte à plonger son nez dans les cartons contenant les fameuses affiches, confortant alors Refn de les compiler dans un livre spécialisé. Un livre au cout de production tel (100 000 dollars) qu’il a poussé le réalisateur à enchainer plusieurs spots publicitaires, et notamment un pour la marque de voiture américaine Lincoln, avec Mathew McConaughey, pour engranger les sommes nécessaires. All right ! All right ! All right !

film-projection-drive-festival-lumiere-2015Mais revenons au principal. Drive donc. Au hasard de cette discussion entamée avec le public, on apprend ainsi que la genèse de Drive provient d’un malaise. Devant rencontrer l’acteur Ryan Gosling au restaurant pour ce qui s’apparentait selon lui à un RDV/lecture d’un scénario, voilà que le réalisateur éprouve des difficultés à correspondre avec son interlocuteur. Vidé par un Harrison Ford avec lequel il a partagé juste avant plusieurs verres et substances, Refn perd les pédales, quitte à ne pas pouvoir rentrer chez lui par ses propres moyens. Alcoolisé et instable, il est finalement ramené par Gosling. Un trajet qui scellera le destin de Drive, puisque le réalisateur, tout transpirant et déphasé, écoute I Can’t Fight This Feeling Anymore, une de ses musiques préférées, sur laquelle il n’hésitera pas selon lui à chanter et pleurer. Un état de transe tel que l’idée d’un récit narrant le quotidien d’un chauffeur qui conduit de nuit à Los Angeles et qui écoute de la musique pop comme soupape émotionnelle s’impose à son esprit et jaillit de sa bouche. Ryan Gosling, peu bavard, répondra sobrement : « I’m in » (J’en suis) lançant la mécanique d’un film qui sera présenté à Cannes en 2011 où il se verra d’ailleurs décerner l’une des récompenses majeures, le Prix de la Mise en Scène. Un film dont la projection débute aussitôt et qui s’impose assez logiquement sur le public, qui pour moitié ne l’a pas vu. A l’arrivée, une belle claque aussi bien esthétique que violente qui me conforte dans le choix du premier film de la journée.

Car oui, à peine le générique de fin entamé, que me voilà déjà dans le métro. Direction le Pathé Bellecour ou un deuxième film m’attend et non des moindres : Raging Bull de Martin Scorsese.

You fuck my wife ?

Paradoxalement présenté par le réalisateur Eric Lartigeau, auquel on doit le très consensuel La Famille Bélier et qui rage de voir une salle entière (ou presque) n’ayant pas vu ledit film, Raging Bull est l’un des jalons majeurs dans la non moins remplie filmo de Martin Scorsese. Réalisé alors que Marty était au bord du gouffre, entre forte addiction à la cocaïne et grave crise d’asthme, le film est décrit par Lartigeau, comme étant l’un des plus beaux manifestes du style scorsésien, puisque touchant là encore à la sacro-sainte forme ascension-chute-rédemption. Pour autant, Lartigeau y appose une autre anecdote, diablement plus intéressante, à savoir que Scorsese a fait ce film de manière kamikaze. Et à peine les premières images arrivent que cette impression de fin transpire de l’écran. Tourné en noir et blanc, le récit du boxer italo-américain Jake LaMotta est en effet le tremplin ultime vers la mort pour Scorsese. Travail titanesque sur le montage, les couleurs mais surtout les scènes de combat, qui nécessiteront presque un mois de tournage, le tournage est difficile. Teinté d’un langage grossier et d’une improvisation constante de la part de ses acteurs, Scorsese semble avec film, presque délivrer son testament, le ton monochrome se prêtant d’ailleurs très bien à cet exercice funèbre. Mais à l’arrivée, un seul constat : 35 ans après, Raging Bull resplendit de mille feux et impressionne par sa virtuosité, voyant plan iconique et répliques cultes s’enchainer à la vitesse d’un jab et nous frapper avec la force d’un uppercut. Mordant, détonnant, original, et terriblement attirant, cette fresque quasi contemporaine de la jeunesse de Scorsese vaut assurément le détour et ne fait que confirmer le sans-faute entrepris par l’Institut Lumière, qui a décidément muri le choix de sa sélection.

Retrospective Martin Scorsese: Taxi Driver, critique du film

Le scénario signé par Paul Schrader (qui travaillait à l’époque comme journaliste freelance au Times et n’avait jusque-là écrit qu’un scénario, celui de The Yakuza) est inspiré par l’attentat commis par Arthur Bremer à l’encontre du candidat à la présidentielle George Wallace en mai 1972.r

Synopsis : Depuis son retour du Vietnam, le vétéran Travis Bickle est devenu quelqu’un d’asocial. Depuis le taxi qu’il conduit chaque nuit, il vocifère sa haine envers le monde. Il pense trouver, en la personne de la très prude Betsy, la relation qui changera sa vie, mais après s’être fait rejeter par elle, Travis va essayer de trouver la rédemption dans la violence.

La rédemption par la violence

Un drame qu’il a mêlé à des éléments autobiographiques, puisque lui-même s’était mis à écumer les cinémas porno de sa ville et à se passionner pour les armes à feu après une rupture amoureuse. Acheté par la Columbia, le projet s’est d’abord vu proposé à Robert Mulligan (le réalisateur du chef d’œuvre Du silence et des ombres), puis à Brian De Palma. C’est ce dernier qui a remis le script à son ami Martin Scorsese. Schrader ayant été impressionné par le réalisme de Mean Streets (1973), le proposa aux producteurs Michael et Julia Phillips, qui eux-mêmes venaient de rencontrer le succès grâce à L’Arnaque (George Roy Hill, 1973). L’Oscar obtenu par Robert De Niro en 1974 pour Le Parrain 2 et le succès de Scorsese avec Alice n’est plus ici, les convainquirent de reformer le duo. Comme à son habitude, Scorsese déplaça le récit à New-York, ville dont le taux de criminalité était alors le plus élevé du pays, afin de faciliter le tournage qui se devait d’être rapide et peu coûteux.

Ce contexte urbain et violent était parfaitement approprié pour que le personnage de Travis Bickle puisse exprimer sa haine envers une société en perte de repères, que son travail nocturne lui permet d’observer de plus près, et que le travail du chef opérateur Michael Chapman transpose magnifiquement à l’écran. Outre la mise en scène et la qualité des images, la charge dramatique du parcours qui va suivre passe également par la beauté de la bande originale signée par Bernard Herrmann qui, pour une de ses dernières compositions, assure au film une ambiance aux inspirations de blues. Travis, tout juste revenu de la guerre du Vietnam, est un homme extrêmement solitaire, incapable d’exprimer ce qu’il ressent autrement que dans un journal intime, servant de voix-off nous faisant partager son regard désabusé sur la déchéance du monde qui l’entoure (il dit attendre qu’une « pluie vienne laver les rues de toute cette racaille »). Le malaise qu’il ressent lorsqu’il discute avec ses collègues est le premier signe de son caractère profondément antisocial, assorti d’une certaine xénophobie. En cela, il incarne la désillusion ressentie par la génération d’après-guerre envers leurs utopies brisées et le traumatisme d’une guerre les transformant en charnier humain (un sentiment déjà un cœur du court-métrage The Big Shave qui fit connaitre Scorcese) qui leur fit brutalement perdre leur innocence et leur confiance envers les institutions, voire leur sens moral.
Son discours haineux, résolument raciste et homophobe, fait de lui un être à priori détestable, mais que l’on comprend pourtant être en quête d’un lien affectif. Malgré qu’il tente de s’isoler, que ce soit dans son taxi ou dans son appartement, il va chercher à se sociabiliser en allant au-devant de Betsy, une femme qu’il perçoit comme l’incarnation de la pureté qu’il tente de retrouver. En tant que militante politiquement engagée et socialement intégrée, Betsy apparaît comme le parfait contraire à son asociabilité et donc sa chance de réinsertion. Mais l’extrême maladresse de Travis, qui s’exprime en particulier lorsqu’il l’emmène au cinéma sans réaliser le contenu pornographique du film projeté, fait de lui un être résolument  pathétique.
Après s’être fait rejeté par Betsy, Travis concentre son affection sur Iris, une prostituée adolescente interprétée par la toute jeune Jodie Foster (âgée alors d’une douzaine d’années). On peut lire dans l’envie de la protéger un sentiment d’identification envers elle, assimilant sa contrainte de se « vendre » à la façon dont son espace personnel qu’est le taxi est bafoué par des clients qu’il juge impurs. Après avoir gentiment distillé ses conseils, dans un rôle paternel, Travis va radicalement changer de méthode et basculer dans la violence brute. L’élément qui va le mener à ce point de non-retour est une conversation avec un client (interprété par Martin Scorsese lui-même) lui avouant qu’il va tuer sa femme infidèle. C’est après cela qu’il va se faire une coupe de mohawk, comme dans les Forces Spéciales au Vietnam, démontrant ainsi l’influence qu’a eu son expérience militaire sur sa schizophrénie latente. Puis, il tentera d’abord d’assassiner le sénateur Palatine, qu’il juge comme responsable à l’inaccessibilité de Betsy, avant de changer de cible puisque, à défaut de « nettoyer » la ville, il va faire de la liberté d’Iris sa croisade personnelle.

La tuerie finale, qui ne fera « que » deux victimes (Sport, le proxénète d’Iris, et le tenancier de l’hôtel de passes), apparaît d’abord comme un suicide, appuyé par le geste qu’adresse Travis aux policiers arrivant sur la scène du crime. Pourtant, la conclusion nous apprend que Travis, malgré ses cicatrices, a survécu et est à présent considéré comme un héros. D’abord américain moyen désocialisé par la solitude urbaine, Travis s’est donc transformé en tueur déséquilibré pour finalement réapparaître comme un être enfin socialement intégré et dont les relations devenues saines avec Betsy indiquent un esprit serein. Il est impossible alors de ne pas voir dans cet anti-héros scorsesien une figure purement christique dont on ignore pourtant si les pulsions et le besoin de reconnaissance ne le pousseront pas à exploser de nouveau.

Même si la morale de cette conclusion reste controversée, faisant osciller l’interprétation du double meurtre entre coup de folie autodestructeur d’un psychopathe et acte de rédemption d’un héros de l’autodéfense (n’oublions que la mode du vigilente movie venait d’émerger deux ans plus tôt avec la sortie de Un justicier dans la ville), Taxi Driver restera comme un film qui aura parfaitement su nous faire suivre un parcours psychologique menant vers l’irréparable. En créant un personnage de vétéran du Vietnam aussi bouleversé que Travis Bickle, Schrader et Scorsese ont parfaitement témoigné de la façon dont l’utopie de changer le monde qui animait les premiers films du Nouvel Hollywood a laissé place à une profonde frustration. Elle ne peut plus s’exprimer qu’à travers le désœuvrement et la violence, retrouvant ainsi le sentiment de dégoût envers l’humanité qui faisait l’ingrédient de base du film noir trente ans plus tôt.

Taxi Driver : Bande-annonce

Taxi Driver : Fiche Technique

Réalisation: Martin Scorcese
Scénario: Paul Schrader
Interprétation: Robert De Niro (Travis), Cybill Shepherd (Betsy), Jodie Foster (Iris), Harvey Keitel (Sport)…
Image: Michael Chapman
Décors: Herbert F. Mulligan
Costumes: Ruth Morley
Montage: Thelma Schoonmaker, Marcia Lucas
Musique: Bernard Herrmann
Producteur(s): Michael et Julia Phillips
Production: Columbia
Budget: 1,3 millions de $
Récompenses: Palme d’Or 1976
Genre: Drame, Thriller
Durée: 1h55

États-Unis – 1976

Rectify: Critique de la série événement de Sundance Channel

Requiem pour une innocence

L’épineuse question de la culpabilité

Nous pouvons facilement pointer du doigt les États Unis d’Amérique pour certaine de leurs traditions solidement ancrées dans leur société grâce à des lois qui paraissent aussi archaïques qu’absurdes aujourd’hui ; du moins c’est notre point de vu outre atlantique. Du tristement fameux deuxième amendement à une peine de mort toujours en vigueur, l’Amérique fournit à ses scénaristes bon nombres d’arguments pour monter au créneau. Mais il faut leur reconnaître que le triste théâtre pénitencier alimente nombre des meilleurs shows ces dernières années. On pense à Oz, un des premiers chocs d’HBO, ou évidemment Orange is the new black LA série de Netflix, car l’univers carcéral obsède, jongle avec nos désirs de répression, teste notre humanité.

Et oui, dans un pays où la vie peut être prise légalement, il vaut mieux pouvoir s’asseoir sur certaine certitudes, et Henry Fonda ne peut pas compter parmi les jurés à chaque fois. Nos examens de conscience exaltent nos doutes lorsque l’on s’immerge derrière les barreaux : est-il coupable ? Quand bien même il le serait, mérite t-il vraiment cela ? L’innocence condamnée permet la mise en place d’une dramaturgie poignante, le cinéma des années 90 en témoigne avec des films comme La ligne verte ou Les évadés qui ont profondément marqué les esprits. Aujourd’hui, et sur ce même sujet, c’est la discrète SundanceTV qui nous offre un des meilleurs shows des années 2010 : Rectify.

Daniel Holden, dans le couloir de la mort depuis 19 ans.

Diffusée depuis 2013, Rectify suit la réinsertion de Daniel (Aden Young) depuis que sa sœur, Amantha (Abigail Spencer, Suits) l’a fait sortir de prison. Condamné à l’âge de 18 ans pour le viol et le meurtre de sa petite amie, Daniel ne reverra le ciel que 20 ans plus tard. Cloîtré dans sa cellule, il arrête d’exister, et conduit sa vie sur un axe qui ne se mesure plus en jours, en mois, ou en années ; se contentant de cette anti-chambre funèbre comme univers entier. Seulement des analyses ADN viennent secouer le dossier, et Jon le nouvel avocat obtient sa libération, subitement, froidement, Daniel est dehors.

Alternant flash-back carcéraux et présence absente dans les rues de Paulie, (Alabama) on observe Daniel se noyer dans la réalité et dans ses souvenirs. Comment y faire face ? Deux décennies plus tard rien a changé, la famille de la petite Hanna Been est toujours là, errante ; la population abhorre le nom salit des Holden, ceux qui ont condamné Daniel ont bâtit leur carrière sur l’affaire et rôdent de nouveau dans les parages. Deux décennies plus tard tout a changé pourtant, le père de Daniel est mort, sa mère s’est remariée, agrandissant considérablement la famille. Puisque Daniel Holden a dorénavant un demi-frère (Jared), et doit faire face au fils de son beau père Teddy qui a pris sa place dans le cœur de sa mère et dans l’entreprise de son défunt paternel. Sans compter l’inévitable bouleversement sociétal, où tout ce que connaissait Daniel est désuet, où tout est à réapprendre.

Le désir de vivre est il inné ?

Outre l’affaire juridique qui passionne, c’est bel et bien sur la réinsertion de Daniel que se concentre la série. Nul ne peut concevoir ce que le couloir de la mort peut infliger, comment imaginer ne pas vivre consciemment pendant 19 ans ? Ne rien faire, ne rien devenir, assis, debout, allongé, heure après heure. Mais du jour au lendemain, Daniel est libre de tout, libre des choses les plus simples qui ne semblent même pas exister à nos yeux. Son retour évidement fantasmé ne peut que frustrer son entourage ; les plaies au goût lacrymal sont réouvertes. Étrange pour tout le monde, coupable pour beaucoup, intriguant pour certain, Daniel ne laisse personne indifférent.

Notamment Tawney (Adelaide Clemens), la femme de Teddy, sublime et diaphane dans le style Virgin Suicide (Sosie officiel de Kirsten Dunst ?), profondément croyante, c’est elle qui tisse le lien le plus réel avec Daniel. Le conduisant même à trouver Dieu, jouant les Jean le Baptiste, Tawney convainc Daniel de se faire baptiser. Curieusement ce dernier accepte, cherchant à tout prix une voie, une raison. C’est une des solutions que l’ancien détenu va expérimenter pour contrer ses réminiscences et le flou qui l’entoure. Car perdu est un euphémisme pour Daniel, impossible pour lui de se situer dans un champ temporel, spatial ou émotionnel, il est trop endommagé. Pourra t-il vivre normalement un jour ? En a-t-il seulement envie ? Daniel est désespérément impénétrable. Parfois ses sens prennent sauvagement le dessus, Freud nous dirait sûrement que son surmoi a disjoncté, que les restes s’affrontent confusément dans un corps où le comportement social a déserté. Il est déchirant de constater à quel point les séquelles semblent profondes, que la sentence est irréversible ; et surtout l’impuissance de tout le monde envers cet homme qui a perdu ses instincts. Daniel n’a rien acquit ou presque pendant 20 ans, si ce n’est une philosophie tristement conditionnée par son confinement et une certaine culture littéraire. Le reste n’existe pas, retour a l’inné, mais cela ne semble pas suffisant pour lui faire comprendre les enjeux de son retour à la vie. Daniel n’est tout simplement plus capable. Une libération à l’aspect de renaissance mais au parfum de condamnation.

Un doute

Le manichéisme s’efface rapidement, et dans la grande tradition des antihéros, Daniel revêt le costume de celui qui dérange, qui, ici, rend les gens malheureux. Comment réagir face à quelqu’un qui a été coupable pendant 20 ans d’un crime odieux ? Plutôt mal. Et le comportement de Daniel ne fait rien pour dissiper les convictions.

Le doute est corrosif, sur un sujet aussi grave il abîme bien des choses dans l’entourage de Daniel. D’autant plus que ce dernier est sous le joug d’un nouveau procès, son absolution juridique n’est que temporaire, ceux qui l’ont condamné à l’époque reviennent à l’attaque, brandissant les aveux de Daniel. Car après tout il y a eu une erreur judiciaire : la condamnation d’un innocent ou la libération d’un coupable. En attendant Daniel n’est plus responsable même si pour la plupart il devrait encore attendre la mort dans sa cellule. Sa sœur dont la beauté détonne sur la laideur ambiante flanche face à son frère qui se laisse guider par le néant, et meurtrir par la population. Mais comme la plupart, elle finit par être contaminée par un doute que Daniel n’a rien fait pour empêcher, et par dessus cette sensation de lutter dans le vide c’est l’amertume de s’être trompée de combat qui l’envahit.

Rectify, incontournable

Après 3 saisons, Rectify est dans la catégorie des séries à ne pas manquer, tant tout y est juste. Outre le propos captivant et actuel, il faut noter l’interprétation remarquable d’Aden Young (Qui à l’instar d’un Michael Sheen, Masters of Sex, ou de Matthew Rhys, The Americans, sont incompréhensiblement boudés par les Emmy) parfaitement entouré par le reste du casting. Si la mise en scène n’est pas toujours le point fort des séries, elle l’est indéniablement ici: minutieuse, froide et esthétique. Photographie magnifique, bande son envoutante, les qualificatifs s’accumulent au point de disperser les quelques trous d’air que peut parfois connaitre la série ; des absences toujours gommés par l’épisode suivant. Une série élégante, violente et dérangeante sur un homme coupable de ne pas l’être (même si…) où s’affronte tous les démons d’une vie tuée dans l’oeuf. Incontournable en somme.

Synopsis: Après 19 années passées en prison pour viol et meurtre, Daniel Holden est finalement disculpé grâce à des analyses ADN. De retour dans sa ville natale, cet homme, qui n’avait que 18 ans lorsqu’il avait été emprisonné et condamné à mort, tente de se reconstruire une nouvelle vie. Pas évident quand ton entourage te considère toujours comme un criminel et qu’on a passé ces dernières années à attendre la mort !

Rectify: Fiche technique

Création: Ray McKinnon
Direction artistique: Drew Monahan
Distribution: Aden Young, Abigail Spencer, J. Smith Cameron, Adelaide Clemens, Clayde Crawford, Luke Kirby
Décors: Kristie Suffield , Amy Mc Gary
Musique: Gabriel Mann
Costume: Carom Cutshall, Ann Crabtree
Photographie: Paul M. Sommers, Patrick Cady
Production: Don Kurt
Société de Distribution: Sundance Channel
Durée: 42 min
Saisons: 3 (renouvelée)

45 ans, un film d’Andrew Haigh: Critique

Découvert il y a trois ans grâce à son très beau (quoiqu’un peu trop bavard) Week-end, Andrew Haigh revient en confirmant son talent pour capter les troubles affectifs au sein d’un couple. Mais la qualité du réalisateur est surtout d’avoir su se détourner du public de souche auquel le limitait cette histoire d’un couple de jeunes londoniens homosexuels en se concentrant cette fois sur deux personnages âgées vivant dans la campagne anglaise.

Synopsis : Un couple de britanniques septuagénaires va fêter ses 45 ans de mariage à la fin de la semaine. Mais l’équilibre du couple se retrouve compris par une simple lettre qui apprend au mari que le corps de son premier amour a été retrouvé 50 ans après sa disparition.

Le deuil et la jalousie, les aimants contraires fatals à l’amour

Une appréhension à priori contradictoire de la notion de couple mais à laquelle il donne une approche similaire en termes de reproduction naturaliste de l’intimité. Avant d’être un film, 45 ans était une courte nouvelle de David Constantine intitulée In Another Country. Pour l’adapter en un scénario de long-métrage, Andrew Haigh a évidemment dû développer le récit mais aussi faire deux ajustements : d’une part décaler l’histoire des années 90 à nos jours, et, d’autre part, rajeunir de 10 ans les personnages de Kate et Geoff. Deux détails qui peuvent sembler anodins mais qui prennent une importance cinégénique capitale. La contemporanéité du contexte ne se ressent pas dans les décors ruraux mais elle permet de placer les événements, situés 50 ans plus tôt dans la nouvelle, dans l’esprit de liberté des sixties et non plus pendant la seconde guerre mondiale.  Quant à l’âge des personnages, il a pu permettre de réunir deux des derniers grands acteurs britanniques de leur génération, Charlotte Rampling et Tom Courtenay, et de mettre en scène ce qui sera peut-être la dernière étincelle érotique du couple (dans une scène de sexe qui, convenons-en, aurait été plus gênante entre Mickael Caine et Maggie Smith !).

Alors que l’on n’avait plus revu Tom Courtenay dans un grand rôle depuis quelques années, Charlotte Rampling est une actrice incontournable aussi bien en Europe (elle est notamment présente dans la plupart des derniers films de François Ozon) qu’aux Etats-Unis (on l’a récemment vue dans la dernière saison de la série Dexter). Et pour cause, celle qui, il y a 40 ans, avait participé au scandale de Portier de Nuit, continue à ne pas avoir froid aux yeux puisqu’elle fait partie de ces rares actrices, et surtout de son âge, à accepter d’être filmées de près au naturel (en France, seule Catherine Deneuve joue encore le jeu). Or, ce sont justement les nombreux gros plans sur les visages de Kate et Geoff qui réussissent le mieux à capter leurs émotions. Rien d’étonnant alors que les deux acteurs aient été félicités par le jury berlinois qui leur a remis à chacun l’Ours d’Or de la meilleure interprétation. Une mise en scène qui met en valeur le talent de son casting donc, mais aussi qui se calque à la structure du scénario. La narration est à l’image de l’idée que le film donne du couple : une mécanique routinière. Se déroulant sur six jours, le récit se retrouve chapitré en autant de parties d’une durée similaire. Certaines scènes se répondent d’un jour à l’autre, à commencer par la promenade matinale du chien, appuyant bien la façon dont le quotidien des personnages est réglé comme une horloge. Mais justement – car sinon le film serait insupportable – la mécanique va se briser. A partir d’un événement qui aurait pu être sans suite, la réception d’une lettre, une crise va peu à peu émerger au sein du couple, à la façon d’une bombe qui avait besoin de la première étincelle pour exploser, que se soit pour réveiller une flamme passionnelle éteinte ou faire exploser le ciment relationnel du ménage.

Par les dialogues, les actions et enfin les sentiments, les conséquences de ce courrier vont, en quelques jours, faire remonter tous les maux cachés de cet amour qui, de l’extérieur, semblait insubmersible. Le rappel à Geoff d’un amour passé va le plonger dans une nostalgie à laquelle Kate ne pourra réagir autrement que par une certaine curiosité puis une profonde jalousie. Tous deux tourmentés par ce souvenir et devant l’émergence d’une fête célébrant leur union, les deux personnages vont devoir aller de l’avant malgré la résurgence d’une mélancolie qui vient briser les idéaux romantiques sur lesquels reposent encore leur relation. Cette femme qui n’existe plus apparaît dès lors comme un fantôme qui viendrait remettre en question tous les fondements de leur couple et leurs choix de vie, et en particulier celui de ne pas avoir eu d’enfant. La conclusion du film est elle aussi une modification que le réalisateur a opérée vis-à-vis du matériau d’origine. Dans la nouvelle, le couple finissait par se séparer. Ici, l’anniversaire de mariage se termine par une scène de danse puis par un gros plan sur le visage, les yeux emplis de larmes, de Charlotte Rampling. Une fin ouverte qui donne au spectateur l’occasion de faire jouer son imagination et de se mettre à la place des protagonistes pour tenter de savoir si le passé peut ou non briser l’avenir de ce couple.

Grâce à une mise en scène qui réussit tout à la fois à capter l’évolution émotionnelle du couple et les nuances que les deux prestigieux interprètes lui apportent, 45 ans est une chronique amoureuse sur le poids que les choix, les regrets et les souvenirs que l’on a tous au fond de soi, peuvent avoir sur un couple.

45 ans  : Bande annonce (VO)

45 ans : Fiche technique

Titre original : 45 years
Réalisateur : Andrew Haigh
Scénario : Andrew Haigh
Interprétation : Charlotte Rampling (Kate Mercer), Tom Courtenay (Geoff Mercer), Geraldine James (Lena), Dolly Wells (Charlotte), David Sibley (George), Sam Alexander (Chris le facteur), Richard Cunningham (M. Watkins)…
Musique : Lol Crawley
Photographie : Lol Crawley
Montage : Jonathan Alberts
Décoration: Sarah Finley
Producteurs : Tristan Goligher
Maisons de production : The Bureau Sales
Distribution (France) : Ad Vitam
Récompenses : 2 Ours d’Argent du Meilleur acteur et de la Meilleure actrice pour Tom Courtenay et Charlotte Rampling à la Berlinale 2015 + Prix coup de cœur au Festival du Film Britannique de Dinard 2015
Genre : Drame
Durée :  95 min.
Date de sortie : 27 janvier 2016

Grande-Bretagne – 2015

Lumière 2015: Belmondo, Lindon et Lasseter ouvrent le festival

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Festival Lumière 2015 JOUR 1 : De Toy Story à Belmondo

En ce lundi 12 Octobre, le temps est gris si ce n’est terne sur la métropole lyonnaise. Il faut dire que la capitale des Gaules n’a toujours pas reçu la visite du fils prodigue Martin Scorsese, censé ouvrir les festivités lui étant consacrées. Le réalisateur américain se trouvant sur Paris pour assurer le vernissage de la grande exposition que la Cinémathèque Française lui a préparé, il faudra se résigner à attendre sa venue pour plus tard. Heureusement, la bande à Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier n’ont encore une fois pas lésiné sur les moyens pour charmer les foules, quitte à impressionner son public dès le premier jour, au biais d’une programmation des plus éclectique, voguant entre Kurosawa, Chabrol, Kubrick et Mankiewicz.

Une journée axée sous le sceau de l’hommage

Hasard de la programmation, mais le premier film diffusé sur les écrans pour marquer le début de la 7ème édition du Festival sera ainsi un film, véritablement tournant dans l’art cinématographique, puisque entièrement conçu par ordinateur. Vous l’aurez deviné, Toy Story était de sortie ce matin, au grand bonheur de cinéphiles installé à l’Institut Lumière et véritablement médusés de voir un film vieux de 20 ans afficher une vitalité des plus effrayantes. Converti pour l’occasion au format numérique par l’industrie Pixar, et habilement présenté par son réalisateur, John Lasseter, aussi considéré comme le Walt Disney du 21ème siècle – eu égard à sa contribution majeure au développement de presque tous les films Pixar sortis depuis -, le film donne déjà le ton. On croisera du sublime aujourd’hui. Du sublime et du majeur. Mais à peine la projection terminée que me voilà déjà devant un dilemme : dois-je continuer dans la veine du grand spectacle et tenter de voir le titanesque Spartacus de Stanley Kubrick, ou bien dois-je me rabattre vers l’une des personnalités qui est à l’honneur, à savoir le méconnu réalisateur français Julien Duvivier, avec son très intriguant Voici le temps des Assassins ? Mon choix se portera sur le Kubrick. Kirk Douglas dans la peau d’un esclave devenu gladiateur, le tout magnifié par un réalisateur déjà bien aguerri, le spectacle promet. Et c’est le cas. Les 3h18 passent comme une lettre à la poste, mais pas le temps de se remémorer l’héroïsme de cet esclave, que déjà vient le temps de se rendre à la Halle Tony Garnier pour assister à la cérémonie de clôture.

Un métro et 3 changements plus tard, me voilà devant la Halle Tony Garnier, qui avant sa transformation en salle de concert aura tout vu. D’abord marché pour bestiaux, ensuite abattoir et finalement arsenal pendant la Grande Guerre, autant dire que le lieu a vécu. Mais c’est de l’histoire ancienne heureusement. De construction spacieuse, la Halle est aujourd’hui apte à recevoir pas loin de 5000 personnes, qui pour l’occasion ont toutes payées leur place pour assister à la cérémonie que Thierry Frémaux, le grand manitou de l’évènement, annonce d’emblée comme différente, et ce malgré les 6 dernières éditions ayant déjà donné le ton. Une marée humaine devant l’entrée, des discussions glanées avec des fans qui se demandent déjà si Robert de Niro ou Leonardo DiCaprio seront de la partie, et d’autres tentant d’innombrables pronostics sur le film choisi pour lancer les festivités, et voilà que vient enfin mon tour de rentrer dans la salle. Pas le temps de s’attarder sur la beauté du lieu, que vient déjà une priorité : trouver un bon fauteuil. Entre sièges réservés, places attribuées à des invités de prestige et une cohue de personnes prêtes à tout, difficile de jouer le difficile. Ça sera donc assis dans les gradins du côté gauche de l’écran, entouré de certains de mes homologues journalistes, avec le stylo déjà dégainé et le calepin prêt à l’usage, que je commencerais à écrire pour une soirée que je pressens déjà comme inoubliable.

Une cérémonie d’ouverture ahurissante

Et à peine le temps de s’asseoir que déjà l’ambiance est posée. Du Rolling Stones dans l’air qui tourne à plein tube, un brouhaha intempestif et d’éternels indécis, voilà que se met lentement en places les évènements, quitte à voir déjà les premières personnalités de la soirée fouler le tapis rouge et s’asseoir en catimini au milieu de la salle. Thierry Frémaux, pas stressé pour un sou puisque dans son élément, joue alors l’homme chargé d’escorter les stars l’une après l’autre. On verra ainsi le couple Raphael/ Mélanie Thierry, suivi par le maître de l’horreur Dario Argento aux bras de sa fille Asia. Puis vient Abderrahmane Sissako, le réalisateur multi récompensé aux derniers Césars pour son drame Timbuktu, l’acteur français Daniel Auteuil, l’animateur de RTL Laurent Gerra, Eric Lartigau auquel on doit la comédie populaire La Famille Bélier. S’en suit l’arrivée d’Alex Lutz et Louise Bourgoin tout sourire, à peine devancé par Rolf de Heer (Charlie’s Country), dont le calme olympien ne cessera jamais de surprendre, lui qui joue constamment la démesure dans ses films.

Puis vient l’arrivée de l’une des personnalités les plus attendus de l’évènement : Nicolas Winding Refn. Le réalisateur de la trilogie Pusher, Drive et autre Only God Forgives, toujours avec ses lunettes vissées sur le crane et sa houppette digne de Tintin, foule le tapis de manière sobre et ne s’attarde pas devant les photographes, ces derniers étant sans doute trop occupés par la personnalité arrivant juste derrière, une personne ayant d’une manière ou d’une autre révolutionné le cinéma pour toutes les personnes ayant moins de 30 ans dans la salle : John Lasseter. Le papa de Toy Story arrive tout sourire, avec une démarche respirant la bonhomie et le rire, l’intéressé arborant d’ailleurs fièrement une chemise sertie des personnages de son déjà culte Vice Versa, entre Joie, Colère, Dégoût, Peur et Tristesse. Une fois l’homme ayant sublimé notre enfance assis, voilà que toute la salle, sans doute sous le coup de l’émotion se lève. La personnalité qui arrive est comment dire… une légende. Démarche claudicante, et s’aidant d’une canne pour marcher, le sourire de Jean-Paul Belmondo reste pourtant intact. Bébel pour les intimes avance sous le crépitement des flashs et les applaudissements assourdissants pour finalement se réserver la place d’honneur, aux côté de son fils et du maire de Lyon, Gérard Collomb, entré discrètement. Et voilà que la dernière star arrive. Auréolé du Prix d’Interprétation Masculine au dernier Festival de Cannes pour La Loi du Marché, voilà que Vincent Lindon, à la démarche humble et blaguant avec Thierry Frémaux, vient s’asseoir.

La salle est au complet, l’heure est à présent venue de démarrer et de lancer Thierry Frémaux sur le sujet, réglé comme d’habitude en diction mitraillette. A peine le temps de nous dire les formidables moyens techniques investis (on parle quand même de 150 films différents diffusés à travers 370 séances), que le voilà déjà à respecter l’adage qui vaut qu’une image vaut mieux un long discours, en donnant à voir le programme détaillé de la semaine. Sur une bande sonore voyant Satisfaction des Stones côtoyer House of The Rising Sun de The Animals, voilà que la diversité revendiquée par Frémaux se fait jour. De la Toho à Scorsese, de Duvivier à Ridley Scott, la vidéo fait état d’une programmation éclectique qui verra assurément le rire des enfants côtoyer la mélancolie des plus vieux. Une mélancolie qui infusera d’ailleurs totalement la vidéo montrée juste après, puisque s’agissant d’une vidéo compilant tout le catalogue des films Pixar, et dont la simple vue suffit à déchaîner un torrent d’émotions dans l’esprit du vieil enfant que je suis déjà.

Mais pas le temps de s’y attarder. Thierry Frémaux, toujours aussi prolixe, continue. D’abord avec une publicité vantant L’Association des Toiles Enchantées, organisme qui prévoit d’amener jusque dans les hôpitaux des films pour les enfants handicapés, et ensuite avec du foot. Oui, vous avez bien lu. Nommé ambassadeur de l’Euro 2016, voilà que le président du Festival, secondé par le Ministre des Sports, décide de présenter à l’auditoire le look du ballon prévu pour l’Euro 2016, pour finalement réquisitionner ensuite une poignée de spectateurs dans la salle, qui monteront sur scène et tireront avec leurs pieds dans le ballon, quitte à en voir un frôler la tête de notre cher Belmondo. L’accident était proche. Heureusement, point de soucis à se faire, et la rythmique très speed de Frémaux continue avec sans doute l’un des points forts de la soirée. Toujours focalisé sur l’hommage, Frémaux laisse la place et l’attention à un modèle de cinématographe, celui-là même fabriqué à Lyon, qui diffuse devant une salle ébahie, la pellicule originale du premier film réalisé par les frères Lumières : Sortie d’Usine. 50 secondes pendant lesquelles la salle entièrement dans le noir, sera rythmée par ce bruit mécanique et répétitif d’une manivelle tournée par Frémaux, qui montre au public l’un des tous premiers films de l’histoire pour un résultat donnant des frissons. Mais, son amour de la pellicule et du vieux étant insatiable, nous voilà également récompensés par un morceau de pellicule du film de René Clément sorti en 1952, Jeux Interdits. Le genre de souvenirs qu’on garde précieusement.

Puis vient alors le quart d’heure comique de la cérémonie. Blagueur, Thierry Frémaux invite tous les invités de prestige contenus dans la salle à monter sur la scène, pour répéter une phrase sensée ouvrir officiellement les festivités. L’occasion de voir la barrière des langues s’affirmer, tant le rendu est proche d’une cacophonie inaudible, amenant donc le rire et faisant perdre le caractère solennel et fort du message. Mais qu’importe puisque cela fait rire. Encore plus quand Laurent Gerra, lui aussi sur scène, se voit missionné par Frémaux pour quelques imitations. Johnny Halliday, Jean-Luc Godard et finalement le grand Alain Delon seront ainsi présents pendant un bref laps de temps dans la salle, avant de disparaître sous le rire d’une salle totalement acquise aux talents vocaux de l’animateur radio.

Un film osé et inventif

Déjà 21h passé et voilà que la dernière attraction de la soirée se met en place. Thierry Frémaux, à proximité du Prix Lumière, appelle alors Vincent Lindon sur la scène. L’acteur français, pilier de la profession et homme simple avant tout s’avance et révèle, non sans une pointe de fierté, le film surprise projeté à l’issue de la présentation. Ça sera donc La Fin du Jour de Julien Duvivier, film sorti en 1939 et qui nous plonge dans une maison de retraites spécialisées pour comédien. Décrit par Lindon qui est à l’initiative du choix, comme un mélange à mi-chemin entre le film Quartet de Dustin Hoffman et le plus récent Youth de Paolo Sorrentino, le choix de La Fin du Jour est pour lui l’occasion de montrer l’admiration sans borne qu’il voue à ce cinéaste relativement méconnu et dont il déplore le manque de notoriété, mais surtout l’occasion de pouvoir étaler toute sa connaissance sur le cinéma français ne faisant que renforcer son capital sympathie. Une brève présence sur la scène lui permettant aussi de remercier chaleureusement le directeur du Festival, qu’il assimile pour l’occasion à Aimé Jacquet, pour son prix à Cannes amplement mérité. Puis vient le moment du baisser de rideau. Les lumières se tamisent, les invités reprennent leur place et voilà que le logo de Pathé retentit dans la salle. La Fin du Jour donc. Ou comment voir un mix entre Indian Palace, Vol au-dessus d’un Nid de Coucou, Youth et Quartet, provoquer le rire et aussi le chagrin devant un film que l’on m’étonne déjà de ne jamais avoir été adapté outre-Atlantique, puisque touchant à la profession d’acteurs. Le film, entièrement restaurée par Pathé, est d’une beauté incandescente et permet pendant les 1h40 de sa durée, de voir un autre aperçu du cinéma tel qu’il était à l’époque : farceur, dur, mais réel. Mise en abyme tout comme hommage à un cinéaste oublié, autant dire que le choix est teinté d’une logique édifiante, et permet de comprendre que cette édition ne devrait pas manquer de déchaîner encore une fois les passions. La fin arrive, et voilà que le public quitte lentement les lieux. L’occasion pour moi d’obtenir un autographe de Nicolas Winding Refn, décidément plus chaleureux que ses films ne pourraient le laisser penser, et de pouvoir approcher à quelques mètres à peine de John Lasseter. Requinqué par ces rencontres inespérées, ne reste plus qu’a prendre le métro et la perspective d’un chocolat bien chaud pour me remettre de cette folle soirée, qui n’est que le début du spectacle. The Show goes on !

Festival Lumière 2015: L’hommage de Thierry Frémaux au cinéma

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Il était une fois un passionné de cinéma: Thierry Frémaux

Si l’on pouvait attester de la passion d’une personne par son dévouement sans faille à la chose qu’il adore, nul doute que Thierry Frémaux ferait office de plus grand passionné de cinéma de France. Non content d’avoir su perpétuer la médiatisation affiliée à ce petit lopin de terre de la Côte d’Azur qu’est Cannes, qui est devenu sous sa direction la terre d’accueil et d’expression de tous les cinéma, Thierry Frémaux a en effet souhaité apposer sa marque sur la ville qui l’a vu éclore et qui l’a vu se passionner pour l’art sacralisant le mouvement : Lyon.

La capitale des Gaules, outre son patrimoine culinaire reconnu à travers le monde (saucissons, quenelles, sans oublier les fameux bouchons, petit restaurants qui pullulent à travers la ville) est en effet la terre de villégiature des frères Auguste et Louis Lumière, qui de par leurs avancées dans le domaine de la photographie à l’aune du 20ème siècle, ont véritablement inventé le cinéma, en contribuant à le populariser et à le diffuser à grande échelle ; là ou Thomas Edison et William Kennedy Laurie Dickson n’ont qu’inventé le mécanisme initial (le kinématographe) dès 1891. Pour autant, une seule question demeure : comment les frères Lumières ont su s’approprier la paternité de cette invention, quand bien même ces derniers affichaient un retard de quatre ans par rapport à Edison ? La réponse proviendra de leur père, Antoine Lumière, qui décèlera dans le dispositif de l’Américain, une lacune qu’il conviendra de corriger afin de concrétiser ce marché déjà plein d’avenir : il « faut marier le miracle de l’image photographique en mouvement avec la magie de la projection sur grand écran ». La diffusion sur grand écran et au public devenant vite une obsession, les frères s’attèleront aussitôt à la tâche, quitte à ce qu’en 1895, ces derniers parviennent finalement à y arriver et enchaînent sur deux films, aujourd’hui mondialement reconnu : Sortie d’Usine et Arrivée d’un train en Gare de la Ciotat. Des films qui susciteront très vite l’admiration quitte à voir la naissance d’un pan tout entier de culture dédié à l’art cinématographique, qui fort de certains progrès techniques, ne cessera de s’améliorer.

Un legs majeur, quasiment impossible à quantifier aujourd’hui compte tenu de son importance, qu’a pourtant choisi de sacrer Thierry Frémaux en créant dès 2009, le Festival Lumière. Extension non avouée (quoique perceptible) du Festival de Cannes – les deux festivités partageant cette ouverture et ce souhait d’embrasser les deux versants du cinéma, celui d’aujourd’hui et d’hier–  le Festival Lumière est surtout aux yeux de son principal instigateur, un diplôme. Rien d’étonnant à voir Frémaux user de cette image enfantine et somme toute simple, lui qui par son parcours et sa personnalité a su démontrer qu’avec la renommée qui va de pair avec ses fonctions, il a su rester cet homme simple et proche du public. Et pour cause. Judoka averti à l’incroyable diction, immense passionné de cinéma et lyonnais pur souche, Frémaux respire la bonhomie et l’admiration, quitte à attirer une incroyable sympathie sur lui, pourtant véritable taulier dans le milieu.  

Un hommage incandescent.

Une réputation qui a forcément dû jouer dans la tenue de la première édition du Festival, en 2009, qui compte tenu de l’immense pari entrepris (Clint Eastwood en invité d’honneur)) n’était pas assuré de se voir reconduit. Mais cette crainte fût heureusement balayée, sitôt que la réelle motivation des festivités a vu le jour. En un mot : l’hommage. Lettre d’amour au cinéma, hommage incandescent aux figures majeures de cet art, le Festival a dès sa première année, donné le la et ainsi instauré nombre d’évènements aujourd’hui considérés comme obligatoires : la Cérémonie d’Ouverture et de Clôture qui se tiennent toutes deux à la Halle Tony Garnier, les Master Class, la Nuit Spéciale donnant à voir un chapelet de films sélectionnés en amont, mais surtout la Remise du Prix Lumière.

A la fois vocation et finalité de l’évènement, la Remise du Prix Lumière à un membre de la profession est un passage hautement mémorable et prompt à susciter l’émotion. Entre déclarations intimes, secrets de tournages ou pics de joie manifestes, la Remise du Prix Lumière est l’occasion pour Frémaux de donner la parole à la personnalité sacrée, comme ce fut le cas avec Quentin Tarantino, récipiendaire de l’édition 2013, et qui dédia son prix « à toutes les personnes aimant le cinéma plus que leur propre vie » ou Milos Forman, récipiendaire de l’édition 2010 qui n’a pas caché sa joie de recevoir un prix aussi rare, le tout par une phrase prompte à dénigrer l’Académie des Oscars : « Tellement de gens ont des Oscars, mais Lumière… ».

Pour autant, c’est à Gérard Depardieu, lui aussi sacré en 2011, qu’on doit la phrase la plus apte à retranscrire l’ambiance émanant de l’évènement : « je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi puissant ». L’occasion de se pencher sur une des spécificités propres au Festival, et apte à revendiquer cette puissance : son caractère public. Car oui, à l’inverse de Cannes, Venise ou  Berlin, le Festival Lumière est un festival du peuple. Niché dans le pays lyonnais, terres beaucoup plus enclines à accueillir des cinéphiles, car débarrassé d’une logistique et d’une sécurité cannoise ahurissante, le Festival peut revendiquer pleinement son accessibilité qu’il n’a d’ailleurs jamais hésité à afficher jusque sur la devanture de l’évènement : l’affiche officielle, fièrement sertie de la mention : Un festival de cinéma pour tous.

Ce faisant, avec plus de 300 séances échelonnées dans plus de 30 salles, faisant la part belle à la filmographie de la personnalité sacrée et à kyrielle d’hommages adressés autant à un réalisateur méconnu, qu’un genre tout entier ou une brochette de films tout entière directement issus des valises de la personnalité sacrée, le Festival peut revendiquer une variété et une diversification répondant aux cadors cannois et surtout à la volonté de Frémaux, qui par ce prix souhaite égaler l’ambition et le prestige du Prix Nobel. Nul doute qu’après étude de la liste des récipiendaires, qui comprend Clint Eastwood, Ken Loach, Gérard Depardieu, Milos Forman, Quentin Tarantino, Pedro Almodovar et maintenant Martin Scorsese, le natif de Vénissieux a réussi son coup, quitte à rendre une lubie de fan réalité. Un passionné on vous dit !

Les Nouvelles Aventures d’Aladin, un film de Arthur Benzaquen: Critique

…Il n’y a qu’un pas et les 20 premières minutes de Les Nouvelles Aventures d’Aladin sont plutôt déstabilisantes, il faut bien le dire. Le début du film est assez réussi et bien trouvé avec une situation initiale dans le monde d’aujourd’hui qui donne lieu à un récit enchâssé et nous conduit dans le Bagdad féerique du XIème siècle. Mais si on s’attend à de l’humour bon enfant comme dans la saga Astérix, on déchante rapidement.

Synopsis : Le soir de Noël, Sam et son meilleur ami déguisés en Pères-Noël espèrent voler des articles aux Galeries Lafayette. Mais face à la demande pressante des enfants, Sam entreprend de raconter une histoire : l’histoire d’Aladin ou plutôt Les Nouvelles Aventures d’Aladin. Pour se faire, il se met lui-même en scène dans le rôle d’Aladin, le prince des voleurs, accompagné de son fidèle ami et de bien d’autres personnages qui l’entourent dans la vraie vie…

Du conte moderne à la parodie…

Les Nouvelles Aventures d’Aladin va plus loin encore dans le comique et dans la parodie du conte de fée. Ainsi, Aladin (Kev Adams, Kidon, Les Profs 2) « démarre » un tapis volant en frottant les fils de contact du véhicule qu’il tente de dérober puis, le tapis virevolte au son d’un rap français – on y était plus ou moins préparé par la bande-originale. Les deux amis chevauchent le tapis et n’en finissent pas de faire des pitreries cheveux au vent et visages déformés par la vitesse… Mais une fois passé l’effet de surprise, on peut s’attendre à tout et, surtout, rire de tout.

Au fil du film, les gags sont nombreux, gras et un peu faciles. Le Grand Vizir (Jean-Paul Rouve, Jamais le premier soir, Ce soir je vais tuer l’assassin de mon fils) cherche à lire l’heure sur une montre inexistante (on est au XIème siècle pardis !) et vérifie son haleine, douteuse semble-t-il. Dans le désert, Aladin croise un panneau STOP et un magicien à voile et à vapeur (Arthur Benzaquen) qui lui offre un « hamburger » et lui fait du rentre-dedans. Puis le héros joue de la flûte avec ses fesses pendant que son ami Khalid (William Lebghil, SODA, Jacky au royaume des Filles) exécute une lap dance à la Princesse Shallia (Vanessa Guide, No Limit, Papa ou Maman) et à sa servante (Audrey Lamy, Scènes de Ménage, La Belle et La Bête) dégoulinante de sueur. Et Shallia de se dandiner dans les rues de Bagdad avec un sein à l’air…

L’humour est potache et n’a pas peur du ridicule et les références culturelles sont multiples : Blanche-Neige, Star Wars, la Démocratie… Le vocabulaire est moderne, jeune, osé et tendancieux comme pour le génie qui regrette de « ne pas pouvoir pécho ». La délicate princesse ne sera pas non plus épargnée puisqu’elle se laisse aller aux pires grossièretés. Mais les scènes de bagarre sont surprenantes et très bien réalisées, avec un passage en animation, et les décors sont magnifiques… Surtout, le jeune public appréciera l’humour graveleux, la musique et les chansons de Black M. et Michael Youn ainsi que les sketchs de Kev Adams. Monsieur Adams qui, par ailleurs, se révèle dans son rôle de conteur auprès des jeunes enfants et en est presque touchant.

Les Nouvelles Aventures d’Aladin est donc une parodie plutôt réussie du conte traditionnel arabo-perse d’Aladin ou la Lampe Merveilleuse et au casting bien fourni en comiques avérés (Michel Blanc, Jean-Paul Rouve, Éric Judor). Même si parfois elle peut manquer d’un soupçon de finesse, elle plaira au public d’adolescents et de jeunes adultes de la génération SODA.

Fiche Technique :

Titre original : Les Nouvelles Aventures d’Aladin
Réalisation : Arthur Benzaquen
Scénario : Daive Cohen
Acteurs principaux : Kev Adams, Jean-Paul Rouve, Éric Judor, Michel Blanc, Vanessa Guide, Audrey Lamy, William Lebghil, Nader Boussandel, Arthur Benzaquen
Sociétés de production : Pathé Distribution                                                                                                                                      Directeur de la photographie : Pierre Aïm
Montage : Brian Schmitt
1er assistant réalisateur : Valérie Othnin Girard
Musique : Michael Tordjman, Maxime Desprez et Chansons de Black M et Michael Youn
Société de production : Pathé, 74 Films, M6 Films, Artémis Productions
Pays d’origine : France
Genre : Comédie
Durée : 104 minutes
Sortie : 14 Octobre 2015

Les Nouvelles Aventures d’Aladin : Bande-annonce du film

Par Accident, un film de Camille Fontaine: Critique

C’est avec le dit accident que débute Par Accident. Il arrive brutalement, après quelques minutes de film. Il vient si tôt qu’il en précède même le titre du film qui vient conclure cette introduction d’une concision glaçante.

Synopsis: Un soir, Amra, une jeune algérienne installée en France, renverse accidentellement un piéton. Celui-ci reste entre la vie et la mort. Ravagée par la culpabilité et la certitude qu’elle n’obtiendra jamais ses papiers français, elle est miraculeusement innocentée par Angélique, une belle rousse aussi libre et décomplexée qu’Amra est sauvage introvertie. Les deux jeunes filles deviennent amies. Mais l’attitude d’Angélique devient de plus en plus étrange, voire inquiétante…

La coupable idéale

« C’est toujours mieux de découvrir les personnages en action. Je n’aime pas les débuts où l’on plante le décor et les personnages et ensuite on lance l’intrigue. Un personnage plongé dans l’action se révèle beaucoup mieux que dans la vie de tous les jours. » Entretien avec Camille Fontaine

Ce qui intéresse la réalisatrice, c’est d’installer tout de suite ses protagonistes face à une situation conflictuelle qui sera le cœur de l’intrigue du film. Avec Par Accident, elle élabore une sorte d’essai sur le poids de la culpabilité, le tout charrié par un déterminisme social aux funestes conséquences. Ce n’est qu’après le générique-sentence que l’on découvre Amra, l’une des deux héroïnes. On pense à un film des frères Dardenne ou de Ken Loach : la caméra suit le personnage dans son quotidien. Le spectateur apprend qu’Amra est une jeune immigrée algérienne en attente de régularisation. Elle travaille au noir dans une blanchisserie et vit à l’écart de la ville, dans un Mobil-home décrépit posé au milieu d’un trou de verdure. Ajoutons encore qu’elle est mariée à Lyès, celui avec lequel elle a quitté l’Algérie, et qui, on le comprend rapidement, ne possède pas de papiers. Ils ont ensemble une petite fille, prénommée Blanche, prénom-amulette faisant rêver à une intégration facile. Le début de cette histoire a tout du film social, pourtant, le scénario prend un tournant lors de l’entrée en scène de la seconde protagoniste, Angélique. L’action se cristallise autour du rapport dangereux que vont entretenir les deux femmes. Camille Fontaine manie bien les ressorts du suspense. Elle parvient à faire monter la tension crescendo et à semer le doute, tant chez son héroïne qu’auprès de ses spectateurs. A l’image de ce que laissait présager l’introduction, l’intrigue est épurée, elle ne s’encombre pas de séquences inutiles qui la ralentirait. Aucune graisse superflue, tout n’est que muscles et nerfs. L’histoire se joue autour de ce duo de femmes, admirablement écrit.

Amra et Angélique sont les deux faces d’un même personnage. Inclassables, inaptes socialement, Amra la farouche et Angélique la fantasque trouvent une forme de complétude à être ensemble. Lyès fait remarquer à sa compagne, sans aucune amertume tant il est heureux de la voir heureuse, que c’est au contact d’Angélique qu’Amra s’est épanouie, quand lui était impuissant et désemparé devant sa tristesse. Le scénario est ponctué de petits moments de grâce : allongées dans l’herbe au soleil ou dansant dans une boîte de nuit comme si elles étaient seules au monde, les deux femmes sont là seulement l’une pour l’autre. Mais cette fusion égoïste ne durera pas. Peut-être que la peur d’être trahie par celle qui lui était devenue si proche alimente la psychose d’Amra. La réalisatrice laisse la gangrène du soupçon s’installer en le rendant légitime. Angélique ne se laisse pas facilement cerner: dans une forme de bipolarité, elle passe de la jeune femme solaire à la diabolique inquiétante. Le caractère hors-norme de la jeune femme causera sa perte.

Avec ce premier film en tant que réalisatrice, Camille Fontaine nous offre un thriller aux accents de film social. Cette hybridité ne nuit en aucun cas à l’intrigue, le scénario ne s’encombrant jamais de superflu. Peut-être ce mélange vient-il injecter un certain fatalisme à la conclusion, tout aussi âpre que la scène d’ouverture. Finalement, c’est la situation dans laquelle se trouve Amra qui détermine le sombre dénouement de ce film. Le constat est un peu amer, la fin abrupte, la cinéaste clôt son oeuvre à la manière dont elle l’a commencée : par une embardée lourde de conséquences.

Par Accident : Fiche Technique

Réalisation : Camille Fontaine
Scénario: Camille Fontaine, Marcia Romano
Distribution : Hafsia Herzi (Amra), Émilie Dequenne (Angélique), Mounir Margoum (Lyès), Thelma Deroche Marc (Blanche)
Photographie : Elin Kirschfink
Montage : Albertine Lastera, Marion Monnier
Musique : Christophe
Décors : Mathieu Menut
Produit par: Elzévir Films (Denis Carot, Marie Masmonteil)
Genre: Drame
Date de sortie: 14 octobre 2015

Phantom Boy, un film de Alain Gagnol et Jean-Loup Felicioli: Critique

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Après Une vie de chat, film d’animation ayant conquis la critique à sa sortie, aussi bien en France qu’aux Etats-Unis, le duo Alain Gagnol/Jean-Loup Felicioli revient pour un nouveau long-métrage, un polar réalisé en dessin animé traditionnel : Phantom Boy.

Synopsis: Léo, 11 ans, possède un pouvoir extraordinaire. Avec Alex, un policier, il se lance à la poursuite d’un vilain gangster qui veut s’emparer de New York à l’aide d’un virus informatique. A eux deux, ils ont 24 heures pour sauver la ville…

Qu’on se le dise d’emblée, Phantom Boy est une réussite graphique à tout point de vue. En effet, les réalisateurs délaissent une animation numérique et prônent un dessin traditionnel. Cette prouesse, dans la continuité d’Une vie de chat, dégage un charme fou, une authenticité remarquable, et fait échapper ce long-métrage d’animation à un potentiel sentiment de déjà vu, rituel de l’animation d’aujourd’hui. Le projet est ambitieux et le travail en amont est colossal : il aura fallu 2 ans ans aux réalisateurs pour imaginer leurs personnages et écrire le scénario, et 3 ans aux dessinateurs pour donner vie aux protagonistes sur le papier, ainsi qu’à l’écran. Le résultat est splendide, d’une beauté déconcertante et sert à merveille le récit : le dessin est travaillé , les couleurs font virevolter le spectateur et lui font ressentir une palette d’émotions différentes. Avec Phantom Boy, les petits et les grands riront et frémiront à de nombreuses reprises, et pleureront, le sort des personnages échappant aux spectateurs à plusieurs reprises.

L’atmosphère, ne cesse d’évoluer : parfois pesante, parfois stressante, à la manière des meilleurs films noirs, Phantom Boy n’a pas à rougir des films policiers en prise de vue réelle. Chaque scène a son ambiance, ses choix esthétiques et sa particularité, ce qui fait de Phantom Boy un ensemble qui ne peut que conquérir le cœur du spectateur. En découle une découverte de New-York splendide, les réalisateurs alternant entre ville lumière le jour et ville sombre, grouillant de malfrats la nuit. Amateurs de New-York, vous retrouverez une ville extrêmement détaillée lors des allées et venues des protagonistes, notamment lors des vols du fantôme de Léo entre les immeubles de La Grosse Pomme. Les dessinateurs n’omettent aucun détail et donnent à voir les lieux qui ont fait le succès de New-York, que ce soit L’Empire State Building, La Statue de la Liberté ou le Chrysler Building. Amateurs de cinéma, quant à vous, prenez garde aux nombreuses références cinématographiques disséminées le long du film.

Outre son graphisme, Phantom Boy puise sa force dans son scénario et dans la manière dont il est amené à l’écran. En 85 minutes, tout est exploité et rien n’est laissé au hasard ou mis de côté. La trame événementielle captive et ne lâche pas le spectateur une seule seconde. Même si, sur le papier, le scénario peut paraître quelque peu classique, avec une potentielle happy end, Alain Gagnol et Jean-Loup Felicioli abordent toutefois des thèmes durs souvent délaissés dans les films d’animation. Avec la chimiothérapie d’un jeune garçon de 11 ans, les réalisateurs nous font voir une réalité compliquée qu’est la maladie chez les enfants. Une épreuve dure à surmonter pour des personnes que l’on considère comme forts, et que l’on souhaite juste voir grandir. S’en suit une impuissance à assumer, les souffrances d’un entourage qui désirer rester fort, accompagné de l’apparition progressive de la solitude d’une sœur que la maladie a séparé de son frère. On ne peut que retenir cette scène, dans les couloirs, où la mère de Léo est en pleurs dans les bras de mari, déclamant des phrases d’une tristesse absolue. Car il est vrai que les protagonistes sont tous plus attachants les uns que les autres, mêmes s’ils sont secondaires. On suit Léo et son entourage comme l’on suit un documentaire portant sur une famille dans le combat contre la malade, sans omettre l’intrigue policière, bien sur.
Qui a dit que l’animation ne pouvait pas toucher le spectateur et lui faire voir la réalité, telle qu’elle est réellement ? Certains conchieront le film en avançant le fait qu’il ne s’agit pas d’un univers adapté à la jeunesse, mais est ce vraiment faire grandir un enfant que de lui cacher une vérité ?

Mais, cette critique n’est pas écrite dans le but de faire passer ce long-métrage pour un film d’animation social exclusivement centré sur la malade. Phantom Boy est, avant toute chose, un polar, un vrai film policier, avec des nœuds dramatiques et des rebondissements.Que serait ce polar d’animation sans un casting vocal à la hauteur des personnages ? On retient la voix de Jean-Pierre Marielle, grand acteur français, à la voix si singulière, légèrement rocailleuse, et très grave, cette « voix de méchant, même s’il ne l’est pas réellement ». (selon ses propos, lors de l’AVP du film). Autant dire que L’homme au visage cassé, qui fait régner la terreur sur New-York, a un timbre qui lui sied parfaitement. Dans la continuité du casting, on retrouve Edouard Baer en Alex Tanguy, policier à la jambe cassée, détesté de ses supérieurs, ainsi qu’Audrey Tautou en Mary Delauney, journaliste donnant du fil à retordre aux méchants, une élocution douce pour un personnage fort, aussi bien physiquement qu’intellectuellement. Car oui, les femmes aussi peuvent être de réelle force de la nature et peuvent affronter les pires individus ! Il n’y a pas que les hommes qui doivent être cantonnés à ce rôle !

Phantom Boy est la découverte d’animation de cette fin d’année. Un bijou aussi bien esthétique, grâce à son dessin « traditionnel », que scénaristique, grâce aux nombreux thèmes abordés, vocalement porté par un casting de choix.

Phantom Boy – Bande-annonce

Fiche Technique : Phantom Boy

Réalisateurs : Alain Gagnol, Jean-Loup Felicioli
Scénario : Alain Gagnol
Doublage : Edouard Baer, Jean-Pierre Marielle, Audrey Tatou, Jackie Berroyer…
Création graphique des personnages : Jean-Loup Felicioli
Photographie : Izu Troin
Son : Loic Burkhardt
Montage : Hervé Guichard
Musique : Serge Besset
Producteurs : Jacques-Rémy Girerd, Anemie Degryse
Production : Folimage, Lunanime, France 3 Cinéma, Rhône-Alpes Cinéma.
Distributeurs : Diaphana Distribution
Genre : Animation
Durée : 85 minutes
Date de sortie : 14 octobre 2015

France/Belgique – 2015

Doctor Foster, une mini-série de Mike Bartlett : Critique

« Le Paradis n’a aucune colère, comme l’amour se changeant en haine.
Ni de fureur comme une femme méprisée »

Tirée de la tragédie The Mourning Bride de William Congreve (1697), cette citation résonne comme une maxime, concluant l’épisode pilote, tel un baisser de rideau sur une sonate solo au piano. Découverte récente, cette mini-série de Mike Bartlett, dramaturge récompensé, en 5 parties d’une heure, a été diffusée sur BBC One à partir du 9 septembre jusqu’au 7 octobre 2015. Et il est vrai que le show britannique doit beaucoup à un certain élan dramatique théâtral des plus saisissant. Le générique est accompagné musicalement par Fly d’Einaudi (pas très original, mais qui provoque toujours quelques frissons). On n’en finit pas de glisser, comme ces objets flottants, dans la folie de cette Médée moderne jouée par Suranne Jones, découverte dans Coronation Street (plus ancien soap anglais toujours à l’antenne. L’actrice y est triplement récompensée), puis un autre Doctor Who (« The Doctor’s Wife » dans lequel elle incarne, à la manière Fiancée de Frankenstein, la matrix du TARDIS) ou encore Unforgiven et Scott & Bailey. Une grande actrice à la fois puissante et aux dissonances variées. Définitivement à suivre ! Il est étonnant d’apprendre qu’à la réalisation, un certain Tom Vaughan, discret et hétéroclite – à qui l’on doit Jackpot (What Happens In Vegas) avec Cameroun Diaz et Ashton Kutcher en 2008 et Mesures exceptionnelles avec Harrison Ford et Brendan Fraser en 2010. Deux réalisations tombées quasi dans l’oubli -, puisse faire preuve de tant de maîtrise dans sa photographie et sa mise en scène.

Avide de nouvelles surprises, la rédaction CSM attache une attention particulière aux séries britanniques à la mise en scène aiguisée au couteau, à la photographie contrastée, entre pastels et scintillantes (oui c’est plus joli à lire que scintillements), entre le gris bleu d’un temps pluvieux et la surexposition d’un soleil déclinant, sans oublier le jeu des acteurs, acerbe et décontracté, savamment équilibré. L’écriture minimaliste y est très souvent poussée à son paroxysme lorsqu’est développé un sujet, en général banal et accoutumé. Je ne vous apprends rien si je vous dis qu’ici l’infidélité est le point de départ de cette pépite épurée, entre choralité (The Casual Vacancy) et tragédie individualiste (Skins, Dates ou Black Mirror…). Les références à Stephen Frears, Peter Brooks ou le roman policier britannique, au portrait classique jusqu’au déchaînement des passions, à l’immédiateté et l’honnêteté d’un mise en scène sans artifice, participent au stéréotype britannique qui maîtrise sa réalisation en creusant sur place pour faire apparaître toutes les strates d’une même émotion. 

Le docteur Gemma Foster enquête sur la possible tromperie de son mari jusqu’à y percer de surprenants secrets. Les révélations ne sont jamais grandiloquentes et l’empathie nous bouleverse. Elle, qui a l’habitude de garder la tête froide, hors de l’eau, se trouve soudainement plongée en apnée dans ce que nous expérimentons tous, la crainte que notre foyer, notre ménage, notre couple ou même notre stabilité (qu’on soit très bien seul ou accompagné), volent en éclat, dès le premier soupçon insinué. Tel un virus qui se propage, la paranoïa nous gagne et à la découverte de la vérité, nous ne savons s’il faut rire, pleurer ou crier. Soulagé(s), mais terriblement endeuillé(s). De ce parcours, jamais épuisant, quoiqu’au début mal amorcé, il nous faut trouver une issue et c’est ainsi que nous restons en haleine chaque épisode durant.

Les 5 épisodes, apparaissent donc comme des actes dirigés selon une perspective toujours ouverte, mais fermée. Le paradoxe omniprésent régit chacune de nos contradictions. Il nous est préférable de connaître la vérité plutôt que d’être bercés par le mensonge, mais qu’est le moins douloureux ? L’épisode pilote se concentre, avec quelques flash-back inutiles, sur la première suspicion qui débouche sur la criante vérité. Le deuxième déroule le fil d’une éventuelle solution avec le face à face que l’on attendait tant. Le troisième se poursuit dans le secret de notre propre reconversion pour déboucher sur une résolution qui ne peut qu’être remise en question. Le quatrième prend un virage personnel et conduit le personnage principal(e) à se surpasser. Le cinquième et dernier s’ouvre dès les premières minutes en huis clos, en léger décalé avec l’épisode précédent, pour suivre ensuite chacune des interrogations soulevées au fur et à mesure de cette épopée intime et moderne. Je n’ai rarement vu un face à face final aussi poignant, sincère et bouleversant de toute ma vie. Conscient de la vérité, l’adultère est précisé dès le résumé, Mike Bartlett ne cesse de nous faire douter sur les motivations et les actions des personnages, d’une diversité admirable. La cellule familial est certes un cliché, mais cela ne suffit pas à réduire l’intérêt pour ce récit de vie quasi-initiatique. Si vous désirez garder intact le plaisir, je vous conseille de ne pas poursuivre la lecture, SPOILER ALERTS. Le cheminement (véritable épreuve ou traverse) de cette femme moderne qui jongle entre reconnaissance professionnelle et vie de famille « parfaite » trouve un écho durant la confrontation avec plusieurs personnages masculins, Jack Reynolds (Robert Pugh), un ancien praticien qui a plongé dans la boisson depuis le départ de son compagnon, Anwar (Navin Chowdhry) notaire qui préfère cacher sa tumeur du cerveau à sa femme et Neil (Adam James) voisin marié secrètement attiré. Et si la meilleure des vengeances n’était peut-être pas celle à laquelle nous nous attendions? FERMER LA PARENTHÈSE.

Frans Bak (The Killing, Disparue) compose avec élégance et détermination, les discrètes pistes entêtantes, entre nostalgie et conviction

Connaissons-nous vraisemblablement notre plus proche entourage ? Jusqu’où est-on prêt à aller en connaissance de cause ? Comment se reconstruire après une rupture ? Comment faire face tout simplement à cette rupture ? Comment concevoir tout simplement la rancune, la vengeance qui nous apparaît à tous comme étant nécessaire et évident, mais est-ce la meilleure façon de vivre en harmonie sur des années de mensonges? Ces questions peuvent être d’une simplicité has been, mais finissent pas déconcerter, un tant soit peu, la rédaction vous l’assure. Simple fait : près de 8 millions de téléspectateurs sont restés fidèles aux introspections du Dr. Foster sur la première chaîne britannique. Même score pour la saison 2 d’How To Get Away With Murder actuellement diffusée sur ABC. Et 2 millions de plus que The Missing ! La série a énormément fait parler d’elle sur les réseaux sociaux au point que les rumeurs, lancées par le gestionnaire de centre d’appels de la ville de Hitchin (principal lieu de tournage et ville-dortoir de Londres), courent sur un éventuel sequel. La rédaction dit oui ! Courrez, sautez, volez pour découvrir cette pépite exceptionnelle qui vous émouvra de mille et une nuance. Et qui sait, vous deviendrez peut-être addict des mini-séries britanniques. Voilà une définition claire de ce qu’est censée provoquer une série : l’attachement pur et simple pour des personnages et leurs péripéties. Pour le coup, cinq épisodes ça paraît court et le deuil de perdre la famille Foster nous est déjà insupportable ! Rendez-vous en janvier prochain pour les Golden Globes 2016 ? Disponible en DVD à partir du 12 octobre uniquement en anglais.

Synopsis : Tout le monde dans le village fait confiance au docteur Foster. Mais la vie d’une jeune femme est sur le point d’exposer lorsqu’elle apprend que son mari entretient une liaison. La vérité la mènera bien plus loin qu’un simple adultère…n

Fiche technique : Doctor Foster

Royaume-Uni (Green Lane, Croxley Green, Copse Wood Way, Northwood, London and Hitchin) – 2015
Création : Mike Bartlett
Acteurs principaux : Suranne Jones (Gemma Foster), Bertie Carvel (Simon Foster), Tom Taylor (Tom Foster),  Clare-Hope Ashitey (Carly), Cheryl Campbell (Helen Foster), Jodie Comer (Kate Parks), Martha Howe-Douglas (Becky), Adam James (Neil , Navin Chowdhry (Anwar), Victoria Hamilton (Anna), Thusitha Jayasundera (Ros Ghadami), Sara Stewart (Susie Parks), Neil Stuke (Chris Parks), Robert Pugh (Jack Reynolds)
Image : Jean-Philippe Gossart, Joel Devlin
Décors : Helen Scott, Hannah Spice
Costumes : Alexandra Caulfield et Nadine Davern
Montage : Tom Hemmings et Richard Cox
Musique : Frans Bak
Genres : Drame psychologique
5 épisodes de 60 minutes
Producteurs : Mike Bartlett, Roanna Benn, Greg Brenman,  Graine Marmion, Christine Healy, Jude Liknaitzky, Matthew Read (Production : Drama Republic)
Distributeur : BBC One